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Dossier

Repenser la boussole épistémique

Rethinking the Epistemic Compass
Fran Collyer et Stéphane Dufoix
p. 7-30
Traduction(s) :
Rethinking the Epistemic Compass [en]

Texte intégral

1Très récemment, les sciences sociales ont connu des revendications relatives à l’exclusion de la recherche en provenance des chercheurs et chercheuses du Sud global. S’appuyant sur diverses disciplines (études littéraires, sciences sociales et humaines) et divers mouvements de pensée (théorie postcoloniale, post-orientalisme, études subalternes et post-structuralisme), ce mouvement social et intellectuel a commencé à remettre sérieusement en question la discipline de la sociologie ainsi que ses traditions. Ce numéro spécial vise à présenter au public français quelques travaux permettant de mettre en avant des pistes nouvelles et des objets nouveaux. Dans cette introduction, nous abordons la notion d’une science sociale « du » et « au » Sud, en nous appuyant sur l’idée fréquemment exprimée par les chercheurs et chercheuses en sciences sociales venant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et du monde arabe selon laquelle il existe de fortes similitudes entre des pays politiquement, culturellement et géographiquement éloignés de l’Europe et de l’Amérique du Nord – la « métropole » –, qui abritent les grands éditeurs et les universités les plus prestigieuses. De nombreux pays du Sud ont en commun une histoire de colonialisme, d’impérialisme et d’exploitation systématique de leurs populations et de leurs richesses.

Une version ancienne et dépassée de l’histoire

  • 1 Unesco, 2010, 10.
  • 2 En tout cas, rarement. Pour une analyse statistique approfondie des données disponibles relatives (...)
  • 3 Connell et al., 2018 ; Collyer, 2018 ; Collyer et al., 2019.

2Les formes « organisées » de connaissances, telles que celles produites par les sciences – naturelles ou sociales –, ont longtemps été considérées comme s’étant développées en Europe – ou en « Occident » en y ajoutant l’Amérique du Nord – et, au fil du temps, « exportées » aux quatre coins du monde. La production de connaissances en « Orient » ou dans d’autres parties du monde a été considérée comme minimale et/ou comme une simple imitation des efforts européens ou, plus récemment, nord-américains. C’est également l’histoire que semblent raconter les données construites par les principales sociétés de bibliométrie, telles qu’elles sont proposées dans des index comme le Web of Science. Ces indicateurs quantitatifs montrent, par exemple, que l’Union européenne et l’Amérique du Nord ont produit ensemble 68 % des publications scientifiques mondiales en 20081. Ce que de tels chiffres ne révèlent pas2, ce sont les biais systématiques structurés au sein du système mondial de production des connaissances, et notamment le savoir qui n’est pas comptabilisé – ce n’est pas seulement vrai pour la majorité des revues non occidentales, mais aussi pour la majorité des revues non anglophones, certaines des revues anglophones indexées étant publiées en Inde ou en Afrique du Sud. Pourtant, dès lors qu’on adopte une approche critique, il devient rapidement évident que cette image globale sous-représente de manière significative les travaux d’érudition écrits par les chercheurs et les chercheuses venant des pays « non occidentaux », mais également par celles et ceux dont l’anglais n’est pas la langue principale, en grande partie parce que les données d’indexation elles-mêmes sont détenues et produites par des sociétés d’indexation européennes et nord-américaines. Ces sociétés ont, pendant de nombreuses années, limité leurs sources aux offres des principales maisons d’édition, aux revues, universités et instituts de recherche considérées comme « de haut niveau – qui sont tous principalement situés en Occident. En outre, cette vision biaisée du monde de la production de connaissances a eu son propre effet Matthieu, attirant de plus en plus de chercheurs du monde entier vers les revues classées dans ces index et vers les universités qui les hébergent. Cette situation a peu changé au cours des dernières décennies, à l’exception de l’émergence de la Chine en tant que nouveau participant à la production de connaissances scientifiques3.

  • 4 Trevor-Roper, 1965.
  • 5 Lindberg et Shank, 2013 ; Ronan, 1988. Nous empruntons l’idée de « ré-orienter » au titre de l’ouv (...)
  • 6 Shapin, 1994 ; Jorion, 2009.
  • 7 Collyer, 2021a, 7 et 15.
  • 8 Ibid., 14 ; Collyer, 2012 ; Dufoix, 2022.
  • 9 Raj, 2007, 3.
  • 10 Alatas, S. F., 2003, 607.

3Cette image très trompeuse et « occidentalocentrée » de la production mondiale de connaissances est généralement présentée comme étant l’histoire des sciences et des sciences sociales qui fait autorité. On la retrouve le plus souvent dans des textes désormais anciens, comme The Rise of Christian Europe de Hugh Trevor-Roper4. Depuis quelques décennies, elle a cédé la place à des études socio-historiques plus « ré-orientées »5, insistant par exemple sur les conditions historiques et sociales de l’invention de la « vérité » et/ou de la « réalité »6. Cependant, malgré les progrès réalisés dans certains domaines scientifiques – beaucoup plus dans les sciences « dures » que dans les sciences « sociales » d’ailleurs  –, les histoires orthodoxes demeurent. Celles-ci sont souvent internalistes, n’accordant que peu – voire pas du tout – d’attention à la manière dont la production scientifique est façonnée par le contexte social ; elles présentent souvent le progrès scientifique comme un produit interne au monde scientifique7. Les histoires orthodoxes ont également tendance à présenter l’histoire comme le résultat d’une grande procession, généralement linéaire et héroïque, de « grands hommes et de grandes actions ». C’est notamment le cas des histoires de la science médicale ou des histoires de la sociologie8. Dans celles-ci, la science est conçue comme une entreprise universelle – une méthodologie et une pratique largement applicables indépendamment de la culture –, mais néanmoins produite principalement en Occident, laissant le « non-Occident » soit jouer un rôle entièrement passif9, soit servir de « mine de données », fournissant des données empiriques pour la recherche occidentale, servant ses objectifs politiques et se conformant à ses exigences théoriques et méthodologiques10.

Les racines de la pensée pour une future réécriture de l’histoire

  • 11 Hountondji, 1994 et 1998.
  • 12 Smith, 2012.
  • 13 Quijano, 2000 et 2007.
  • 14 Alatas, S. F., 2003 et 2006a.
  • 15 Patel, 2010.
  • 16 Maia, 2011.
  • 17 Bhambra, 2014 et 2021.
  • 18 Tlostanova, 2010 et 2011.
  • 19 Alatas, S. H., 2002.
  • 20 Alatas, S. F., 2003 et 2006a.
  • 21 Hountondji, 1990 et 1994.
  • 22 Même si ce thème ne peut être traité comme tel dans cette introduction, il est intéressant de note (...)
  • 23 Grataloup, 2011, 135-136.

4Les contestations de l’eurocentrisme de ces histoires ont été féroces et profondément troublantes pour la communauté universitaire. Pourtant, l’idée selon laquelle la connaissance est façonnée par les forces sociales – qu’il s’agisse de la classe, de l’ethnicité, du sexe ou d’autres dimensions de l’inégalité – a été rigoureusement défendue par de nombreux sociologues européens de la connaissance, parmi lesquels György Lukács, Karl Mannheim, Michel Foucault et Bruno Latour. Mais ce sont les chercheurs du Sud global, avec leurs puissantes critiques de l’historiographie occidentale, qui ont produit une très forte impression sur les histoires récentes de la science et d’autres formes de connaissance organisée. Nous parlons ici de chercheurs et de chercheuses comme Paulin Hountondji11, Linda Tuhiwai Smith12, Aníbal Quijano13, Syed Farid Alatas14, Sujata Patel15, João Maia16, Gurminder Bhambra17, Madina Tlostanova18 et bien d’autres. Leurs travaux retracent le remplacement systématique de multiples formations de savoirs (locales, régionales, nationales) par les processus de l’impérialisme et du colonialisme. En s’appuyant sur leurs expériences en tant que chercheurs et chercheuses du Sud, ils et elles ont donné un aperçu de l’histoire de la production de connaissances dans ses nombreuses manifestations à travers le monde. Par exemple, Syed Hussein Alatas19 tout comme son fils Syed Farid Alatas20 évoquent la « dépendance académique » des populations du Sud. De son côté, Paulin Hountondji parle d’« extraversion », à savoir l’orientation vers une autorité extérieure à sa propre société ; il décrit comment cette orientation a été provoquée par le manque d’attention accordée aux contributions du Sud à la théorie et aux méthodes21. Au mieux, les chercheurs du Sud ont été reconnus pour avoir fourni des données locales aux chercheurs du Nord. L’ethnologie est certainement l’un des meilleurs exemples que l’on puisse donner de cet « extractivisme ». Les données recueillies par les ethnologues occidentaux22 dans leurs monographies sur divers peuples et communautés et dans diverses régions du monde ont été utilisées par les premiers théoriciens de la sociologie pour construire leurs « lois de l’évolution sociale ». De Charles Letourneau à Herbert Spencer, et de Lester Ward à Émile Durkheim, ces chercheurs se sont appuyés sur le matériel de seconde main extrait par les ethnologues occidentaux pour établir une vision morale, géographique et chronologique du monde, dans laquelle se déplacer vers des lieux éloignés signifiait remonter dans le temps et passer par les différents stades moraux de la civilisation23.

  • 24 Voir entre autres Pomeranz, 2010 ; Bertrand, 2011 ; Subrahmanyam, 2018.
  • 25 Raj, 2007, 7.
  • 26 Voir par exemple Jasanoff, 2004 ; ainsi que Ruvituso, 2020.
  • 27 Raj, 2007, 44.

5Une conséquence importante des critiques de l’eurocentrisme et de l’émergence d’histoires plus complexes des espaces temporels non occidentaux24 a été l’apparition d’une nouvelle conception de la circulation des connaissances scientifiques. Kapil Raj affirme par exemple que la croyance en l’idée de la propagation historique des savoirs dans une seule direction – vers l’extérieur de la Grande-Bretagne et de l’Europe – a été démantelée, puis remplacée par la conception selon laquelle la connaissance, ainsi que les valeurs fondamentales de la modernité, se sont développées à partir d’une « saga complexe des collisions, des compromis et des rapprochements » entre les nations impériales et les pays qu’elles ont fini par dominer25. En d’autres termes, le savoir a été « co-constitué »26. Dans l’une des études de cas présentées dans son livre, Raj raconte comment l’herbier intitulé Ellemans botanique des plantes du Jardin de Lorixa (aujourd’hui conservé à la bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle) a été produit dans les premières décennies du xviiie siècle. Un chirurgien français, Nicolas L’Empereur, soucieux de préserver la santé des Européens vivant en Inde, s’est installé à Chandernagor et a trouvé des peintres sur tissu « indigènes » pour réaliser les 728 dessins de plantes, avant que l’ensemble ne soit envoyé à Paris en 1725. Même si l’ensemble de l’herbier reste manifestement « européen »27, cet exemple fournit un aperçu significatif des différentes « zones de contact », des compétences et des réseaux fondamentaux pour la production de ce qui a été compris comme la science européenne.

  • 28 Patel, 2010.
  • 29 Voir Wolff, 2019.
  • 30 Collyer et al., 2019, 1.

6Sujata Patel exprime des idées similaires avec l’expression « “l’Autre” de la sociologie », qui vise à mettre en cause les hypothèses dominantes sur l’universalisme de la théorie sociale (par exemple, les théories les plus « reconnues » sur « le social », telles que le fonctionnalisme parsonien)28. Dans leur ouvrage, Fran Collyer, Raewyn Connell, João Maia et Robert Morrell remettent également en question la notion encore dominante d’universalisme de la connaissance29, suggérant qu’il ne s’agit pas d’un objectif positif ou progressiste pour la science ou la création de connaissances de manière plus générale, et que, de plus, une forme de connaissance décontextualisée n’est peut-être même pas possible30. Les réflexions de Jack Goody sur l’histoire méritent également d’être soulignées. Il met en doute les « inventions » auxquelles prétendent les Européens :

  • 31 Goody, 2010, 15.

[…] qu’il s’agisse de formes de gouvernement (la démocratie), de liens de parenté (la famille nucléaire), de modalités d’échange (le marché) ou de formes de justice, alors même que ces « inventions » se retrouvent dans bien d’autres sociétés, du moins à l’état embryonnaire. À ces prétentions, l’histoire donne une forme tant dans le discours savant que dans le discours populaire. Il est certes vrai que les époques récentes ont vu de grandes réalisations européennes, et l’on se doit de leur rendre justice. Mais celles-ci sont fortement redevables à d’autres cultures urbaines, comme la chinoise. En effet, on sait désormais que, économiquement et intellectuellement parlant, seul un écart relativement récent et temporaire sépare l’Occident de l’Orient. Pourtant, sous la plume de nombre d’historiens européens, la trajectoire du continent asiatique et de tout ce qui n’est pas l’Europe passe pour avoir été très différente (caractérisée, dans la conception la plus extrême, par le « despotisme asiatique ») ; c’est là une vision qui va à l’encontre de ce que m’ont appris les autres cultures et l’archéologie primitive […]. Passer sous silence les grandes civilisations de l’Asie, ou les catégoriser comme « États asiatiques », soulève un problème beaucoup plus grave, qui exige que soit reconsidérée, outre l’histoire de l’Asie, celle de toute l’Europe31.

  • 32 Copans, 1975 ; Hountondji, 1994 ; Raj, 2007 ; Steinmetz, 2013 et 2014 ; Connell, 1997 et 2007a.
  • 33 Connell, 1997, 1519.
  • 34 Id., 2007a, 369.
  • 35 Ibid., 376.

7La réécriture de l’histoire des sciences et des sciences sociales a également entraîné une réflexion sérieuse sur les relations entre les sciences sociales, le colonialisme, l’impérialisme et l’empire32. Connell, par exemple, soutient que la « sociologie » – le terme utilisé en Amérique du Nord et dans la plupart des pays européens à partir de la seconde partie du xixe siècle – « a été formée au sein d’une culture de l’impérialisme et a incarné une réponse culturelle au monde colonisé33 ». La réponse de la sociologie (comme celle d’autres disciplines émergentes) n’a pas été une reconnaissance explicite de son rôle, ni du rôle joué par les sociétés européennes, britanniques et nord-américaines dans lesquelles elle est née, dans la création ou la justification des inégalités, des exclusions et de la domination du monde majoritaire. En effet, Connell affirme que la sociologie dominante a délibérément évité de nommer les agents du colonialisme et de l’impérialisme, des agents qu’elle décrit avec le mot français « métropole », qu’elle définit comme « le groupe d’économies exportatrices de capitaux et importatrices de matières premières – pour la plupart d’anciennes puissances impériales avec des connexions postcoloniales continues – ainsi que les centres des réseaux militaires, de communication et de renseignement34 ». Cette métropole est le centre du pouvoir, l’agent de la domination culturelle et économique dans le système mondial35 :

  • 36 Id., 1997, 1520.

Au moment de l’institutionnalisation de la sociologie dans la dernière décennie du xixe siècle, la preuve centrale du progrès, et donc le principal fondement intellectuel sur lequel reposait la discipline, était le contraste entre la métropole et l’Autre colonial. Les sociologues n’ont pas débattu de la réalité de ce contraste ; ils ont débattu de la manière dont il devait être interprété […]36.

  • 37 Steinmetz, 2014, 302.
  • 38 Ibid., 307.
  • 39 Ibid., 325.

8De même, pour George Steinmetz, le colonialisme et l’empire ont été les « contextes et les objets d’analyse centraux » de la sociologie britannique37. Que les chercheurs soient situés au Royaume-Uni ou dans les colonies, il s’agissait pour eux d’une question cruciale pendant les décennies de développement de la discipline, alors qu’elle passait d’un champ intellectuel à un champ académique et institutionnalisé (des années 1940 aux années 1960). Selon Steinmetz, au cours de ces décennies, les sociologues « ont parfois contribué à la domination coloniale », mais à d’autres moments, ils n’ont fait qu’intérioriser les « catégories coloniales », même lorsqu’ils travaillaient sur des objets métropolitains38. Contrairement à Connell, Steinmetz estime que la phase coloniale de la sociologie a eu un côté positif : selon lui, le travail au sein de l’empire, qui est une plus grande sphère d’action sociale qu’un État-nation, a obligé les intellectuels à regarder au-delà de « l’étroitesse des catégories ethniques et culturelles » et du « nationalisme méthodologique le plus borné », évitant ainsi le fonctionnalisme statique des États-Unis pendant la même période39.

  • 40 Alatas et Sinha, 2017 ; Alatas, S. F., 2006b.
  • 41 Deegan, 2022 ; McDonald, 1994.
  • 42 Calhoun, Duster et Van Antwerpen, 2010 ; Morris, 2015 ; Burawoy, 2021.
  • 43 Oakley, 2020.
  • 44 Calhoun, Duster et Van Antwerpen, 2010.
  • 45 Turner, 2014.
  • 46 Voir par exemple Celarent, 2017.

9La réécriture de l’histoire de la sociologie et des sciences sociales a donné lieu à une pléthore d’affirmations concernant l’exclusion systématique d’importants travaux de recherche, dont la plupart n’ont jamais été traduits de leur langue d’origine vers l’anglais ou d’autres langues majeures. Ces revendications ont donné lieu à de nouveaux travaux sur les « voix manquantes » et les « savants disparus », comme le penseur arabe Ibn Khaldoun et le Philippin José Rizal40, mais la plupart du temps, cet accent mis sur l’« amnésie » des sciences sociales a moins concerné les savants non occidentaux que l’exclusion des « minorités » en Occident, comme les femmes et les Noirs. Au cours des quatre dernières décennies, Florence Nightingale, Beatrice Webb, Harriet Martineau41, tout comme W.E.B. Du Bois42, ont été cité·es comme de « véritables » pionnièr·es des sciences sociales dont l’importance avait été injustement déconsidérée ou simplement effacée. Leur inclusion récente dans le « nouveau canon » a conduit, par exemple, à une réécriture de l’histoire de la sociologie en Grande-Bretagne, célébrant ainsi les femmes associées à la London School of Economics and Political Science, comme sa cofondatrice Beatrice Webb43. De même, cette réécriture a donné lieu à de « nouvelles histoires » de la sociologie américaine, révélant notamment à quel point les femmes de Hull House avaient joué un rôle important, mais jusqu’à récemment non reconnu44. Idem pour éclairer la façon dont la participation des femmes aux mouvements de réforme sociale, ainsi que leur capacité à mener ces mouvements, ont permis de maintenir à flot la discipline aux États-Unis après les crises qu’elle a subies au cours des années 198045. En dépit de ces progrès, la reconnaissance de chercheurs et de chercheuses en sciences sociales considéré·es comme « manquant·es » a paradoxalement conduit à un silence encore plus grand, à quelques exceptions près46, sur l’existence des chercheurs et chercheuses hors Occident. Si nous utilisons la notion de « fractalité », nous pourrions considérer l’invention du Sud épistémique comme une réponse fractale à l’anamnèse restreinte du Nord.

Le Nord/Sud global

10L’entreprise visant à réécrire l’histoire des sciences et des sciences sociales a entraîné le besoin de théoriser de manière adéquate les processus historiques à l’œuvre, et de définir plus précisément les outils conceptuels en jeu. L’un des concepts centraux de la littérature, mais qu’il reste encore à examiner de manière plus efficace, est celui de Nord/Sud global.

  • 47 Il convient d’observer que l’émergence du terme « Sud » s’inscrit dans une série d’autres dénomina (...)
  • 48 Brandt, 1980 et 1983.
  • 49 Blaut, 2018.

11Le terme « Sud » est apparu de manière irrégulière dans la littérature sur le développement national au cours de la dernière partie du xxe siècle, et il a fallu un certain temps avant qu’il ne s’inscrive dans un corpus de pensée cohérent47. Dans les années 1950, par exemple, il était utilisé occasionnellement en démographie pour désigner le « tiers monde ». Sa mise en visibilité intervient véritablement à partir de 1977, lorsque l’ancien chancelier allemand, Willy Brandt devient le président de la Commission Nord-Sud – officiellement nommée Commission indépendante pour les questions de développement international, mais aussi généralement connue sous le nom de Commission Brandt. Les rapports de cette commission, publiés en 1980 et 1983, ont cherché à rendre compte des différences majeures dans le développement économique à travers le monde, notamment en décrivant l’existence d’un fossé Nord-Sud48. Cette division entre le Nord et le Sud s’appuyait sur les différences de PIB par habitant, l’Europe et l’Amérique du Nord étant caractéristiques des pays du Nord avec leurs économies fortes fondées sur l’industrie manufacturière, tandis que les pays du Sud – comme l’Inde – dépendaient du commerce de biens intermédiaires avec des valeurs d’exportation plus faibles. Alors que la division Nord-Sud de Brandt se présentait sous la forme d’une ligne imaginaire encerclant le globe à 30 degrés de latitude Nord, elle s’écartait sensiblement de son modèle géographique parfait, puisqu’elle englobait également dans le Nord l’Australie et la Nouvelle-Zélande. S’il n’est alors plus question du « modèle du monde du colonisateur49 », il s’agit à nouveau, sous l’égide des Nations unies, d’un cadrage du monde fondé sur l’économie occidentale (avec le Japon inclus dans le Nord).

  • 50 Voir Arrault, 2007. Les auteurs remercient vivement Oliver Orain de leur avoir signalé l’importanc (...)
  • 51 Braudel, 1967.
  • 52 Cardoso, 1980.
  • 53 Wallerstein, 1974 et 1980.
  • 54 Frank, 1978.

12Bien sûr, les idées de Brandt étaient loin d’être nouvelles. La formation de la géographie politique par des géographes tels que Friedrich Ratzel, Halford John Mackinder ou Paul Vidal de La Blache proposait déjà une compréhension systémique du monde50. De plus, Brandt et son équipe ont puisé dans un stock de connaissances avec les contributions de nombreux chercheurs de l’époque, dont Fernand Braudel51, Fernando Henrique Cardoso52, Immanuel Wallerstein53, Andre Gunder Frank54 et d’autres. Dans cette littérature, on note l’émergence de l’idée d’un système mondial dans lequel l’étendue du développement économique et social peut parfois être différenciée et expliquée par la désignation d’un « centre » et d’une « périphérie » (et éventuellement d’une « semi-périphérie »), le premier étant associé aux pays – et aux pratiques économiques – d’Europe occidentale, de Grande-Bretagne et d’Amérique du Nord.

13Les termes « Nord » et « Sud », qui, dans l’analyse de Brandt, n’étaient pas simplement des termes géographiques, mais des termes géographico-métaphoriques, se fondaient principalement sur des facteurs économiques. D’autres ont utilisé ces termes de manière un peu moins restrictive, notamment Braudel, qui a intégré des éléments culturels, sociaux et politiques dans les explications du développement économique, du sous-développement et de l’absence de développement. Il est important de noter que, sous le couvert de la géographie – ou du moins de la cartographie cardinale –, l’utilisation métaphorique du Nord et du Sud est malgré tout principalement venue de chercheurs non occidentaux. En tant qu’arme épistémopolitique, elle leur a permis de se forger un « nom à soi » et de nommer concomitamment leur propre « Autre », une pratique qui n’avait pas été possible auparavant étant donné la dépendance à l’universalité du discours occidental.

  • 55 Pagel et al., 2014.

14Le début des années 1990 a vu l’émergence d’une nouvelle variante : le « Sud global ». Si l’expression n’apparaissait que dans 19 publications en 2004, ce chiffre est passé à 248 en 201355. De manière assez notable, et contrairement à la notion de « Sud », elle semble être rapidement devenue une expression utilisée principalement dans les revues ou institutions des pays occidentaux « orientées vers le Sud ». Un Centre pour le Sud global a été fondé en 1992 à l’American University School of International Service (SIS), à Washington, DC, tandis qu’un Centre d’études du Sud global était créé à l’université de Cologne en 2014. Cette formule est devenue la bannière de nouvelles publications consacrées à des questions telles que le développement ou la proposition de visions différentes de la mondialisation. En 2004, le programme d’échange Sud-Sud pour la recherche sur l’histoire du développement (SEPHIS), financé par le gouvernement néerlandais, a lancé son magazine intitulé Global South. Et lorsque le premier numéro de la revue The Global South a été publié chez Indiana University Press en 2007, sa description était la suivante :

La revue s’intéressera particulièrement à la façon dont les auteurs, les écrivains et les critiques réagissent aux questions d’environnement, de pauvreté, d’immigration, de genre, de race, d’hybridité, de formation et de transformation culturelles, de colonialisme et de postcolonialisme, de modernité et de postmodernité, de rencontres transatlantiques, de foyers nationaux, de diasporas, de résistance et de contre-discours, entre autres, au-delà de l’étiquette générale de mondialisation.

  • 56 Voir par exemple Hountondji, 1994 ; Chakrabarty, 2009 ; Alatas, S. H., 2002 ; Alatas, S. F., 2006a

15L’expression « Sud global » a commencé à être utilisé pour décrire les inégalités épistémiques dans le système mondial Nord/Sud, certains chercheurs décrivant ce système à partir de l’opposition entre un centre et une périphérie, cette dernière dépendant du premier56.

  • 57 Connell, 2007b, viii-ix.
  • 58 Outre Connell, 2007b, voir Comaroff et Comaroff, 2012 ; Santos, 2016 ; Rosa, 2014. Dans le domaine (...)

16En l’espace de quelques années, Raewyn Connell a poussé le terme un peu plus loin, le refaçonnant en un concept sociologique nettement moins marqué par l’économie. Pour elle, le « Sud » est le « Sud global », et ce qui distingue le Nord du Sud n’est pas le revenu national ou les biens d’exportation, mais les « relations sociales – autorité, exclusion et inclusion, hégémonie, partenariat, parrainage, appropriation – entre les intellectuels et les institutions, au sein de la métropole comme dans la périphérie mondiale57 ». Dans les travaux de Connell, le Nord – ou la « métropole mondiale » – n’est pas uniquement un centre de pouvoir économique, mais aussi un centre de pouvoir épistémique, car le Nord mondial fait référence aux principaux centres intellectuels des pays bien dotés en ressources et exportateurs de capitaux. Dans cette analyse, le Nord et le Sud sont des catégories sociales plutôt que géographiques, même si ce n’est pas une coïncidence si les institutions les plus influentes et productrices de connaissances sont géographiquement situées en Europe occidentale et en Amérique du Nord, alors que de nombreuses institutions moins influentes du Sud ont été soumises à l’impérialisme et/ou au colonialisme. Parler de « théorie du Sud » revient à faire de ce dernier un locus possible pour forger des théories et des épistémologies58.

  • 59 Collyer, 2021b ; Fiddian-Qasmiyeh, 2015, 12.

17Bien qu’elle semble offrir une exagération des différences entre les pays et leurs pratiques, la binarité créée par le concept de Nord et Sud globaux a été fondamentale pour rendre plus visibles les inégalités structurelles d’un monde divisé. À cet égard, la division Nord-Sud est une description du système structurel des inégalités épistémiques, une arme épistémopolitique visant à minimiser les répercussions persistantes de l’inégalité et un effort pour encourager le débat sur des théories et des concepts « alternatifs ». Les dernières décennies ont vu des développements significatifs dans l’application du concept de Nord et Sud globaux. Il est, par exemple, devenu un imaginaire mondial repris par les peuples du Sud dans le cadre d’un mouvement social et d’une forme de résistance face au racisme et à l’exclusion systématiques. En tant que discours politique, recueillant de plus en plus de pouvoir politique, il a été repris par des acteurs au sein de l’Organisation des Nations unies – et par son intermédiaire – pour favoriser la création de programmes de développement plus inclusifs et participatifs59. De telles applications indiquent l’importance de désigner le Nord en tant qu’agent dans un système de pouvoir car, en soi, cela fournit un point focal pour les efforts de démocratisation des relations et de désuniversalisation du système de connaissances.

  • 60 Dirlik, 2000 ; Lee et Cho, 2012 ; Morris, 2004. Sur la distinction entre « the West » et « the Res (...)
  • 61 Tlostanova, 2011, 70-75.
  • 62 Hours et Selim, 2007.
  • 63 Prashad, 2014.

18Malgré ces applications positives de l’expression « Nord-Sud », le concept lui-même a suscité des critiques, notamment parce qu’il s’inscrirait dans la continuité des discours dépassés sur la modernité et que la division entre « l’Ouest et le reste » ne ferait que confirmer et prolonger la représentation du Sud comme une victime des pays impériaux60. Pour Marina Tlostanova, cet usage risque d’inutilement homogénéiser un large éventail de pays, en les caractérisant sans tenir compte de leurs diverses histoires économiques de développement et de lutte61. Pour Bernard Hours et Monique Selim, le risque provient du fait que sa globalité fait perdre son sens à l’ancienne expression « tiers monde »62. Vijay Prashad insiste lui aussi fermement sur le fait que le Sud n’est pas – et ne doit pas être considéré comme – homogène63. Mais la facette la plus intéressante des réactions aux critiques ne consiste pas en une simple réfutation des arguments avancés, mais dans la formulation de nouvelles significations du Sud. Pour Peter Wagner, l’utilisation du terme implique davantage une orientation qu’une localisation :

  • 64 Wagner, 2017, 14.

[…] il est peut-être erroné de demander où se trouve le Sud. Chercher le Sud peut ne pas – ou du moins, pas nécessairement – impliquer la recherche d’un espace géographique ; cela peut signifier se mettre en quête de directions […]. Le Nord et le Sud sont des catégories de direction autant que d’espace, et se prêtent donc à une analyse du lieu et du mouvement. Une analyse complète de l’émergence de la distinction entre le Sud et le Nord en tant que catégories sociales se doit donc d’élargir la perspective et de considérer le mouvement et la direction au-delà de la localisation dans l’espace64.

19Deuxièmement, le Sud est désigné comme une « arme ». La description qu’en fait Sinah Theres Kloß est tout à fait éloquente :

  • 65 Kloß, 2017.

[…] on avance que le Sud global, bien qu’il soit en partie un produit des centres dominants de production de connaissances, crée un espace et une possibilité d’identification pour les différents acteurs sociaux et universitaires du monde entier, y compris ceux qui se sont sentis exclus par les concepts et la théorie postcoloniaux65.

20Cela fait de l’usage de « Sud global » une « pratique subversive ».

  • 66 Comaroff et Comaroff, 2012 ; Collyer, 2021b.
  • 67 Dados et Connell, 2012.

21Nous soutenons que bon nombre de ces préoccupations peuvent être traitées efficacement par un travail empirique réflexif et rigoureux qui étudie, plutôt que de négliger, les spécificités locales et historiques66. Néanmoins, il est évident que si l’on s’efforce de déplacer l’accent des différences économiques et culturelles vers les « relations géopolitiques de pouvoir », le Sud global est le plus souvent associé aux régions les moins riches, comme l’Amérique latine, l’Asie, l’Afrique et l’Océanie67. Ce « glissement » définitionnel entre les relations géopolitiques et la richesse économique nous indique la nécessité de poursuivre le développement conceptuel autour de la notion de Nord et Sud globaux. Le concept est-il trop étroitement lié aux inégalités économiques subies dans le monde en développement, ou peut-il inclure d’autres relations géopolitiques inégales de la mondialisation (telles que celles subies dans des endroits comme la Biélorussie ou la Turquie) ? En outre, le concept peut-il être clarifié pour mieux décrire la coproduction de connaissances et leur circulation mondiale ? Notre mention précédente de la fractalité peut conduire à une conceptualisation plus poussée d’un « nord du Sud », d’un « sud du Sud », d’un « sud du Nord », etc., conservant ainsi la structure polaire – matricielle – du système tout en la rendant plus flexible.

  • 68 Comaroff et Comaroff, 2012 ; Hountonji, 1994.
  • 69 Maia, 2011.
  • 70 Patel, 2006.
  • 71 Alatas, S. F., 2006a.
  • 72 Quijano, 2000 ; Rodriguez Medina, 2014 ; Mignolo, 2005.
  • 73 Heilbron, 2014.
  • 74 Beigel, 2014.
  • 75 Keim, 2014, 88-89.
  • 76 Collyer, 2021b.
  • 77 Collyer et al., 2019.
  • 78 Collyer, 2022.

22Ces questions ont été soulevées par des travaux empiriques récents, dans lesquels des enquêtes ont été menées sur la production de connaissances dans divers endroits, notamment en Afrique68, au Brésil69, en Inde70, en Asie71 et en Amérique latine72. Ces études mettent en cause les principes de base du concept de Nord et Sud globaux et son modèle construit sur l’idée d’un centre et d’une périphérie. Par exemple, Johan Heilbron remet en question la domination singulière de la science américaine en relevant la façon dont l’Europe défie les États-Unis avec un niveau tout aussi élevé de citations et de production de textes sociologiques, ce qui le conduit à proposer un modèle « duopolistique » avec des circuits de production distincts73. De même, Fernanda Beigel examine minutieusement, à partir du cas de l’Argentine, l’hypothèse selon laquelle toutes les connaissances peuvent circuler entre le Nord et le Sud s’il existe une multiplicité de circuits régionaux74. De son côté, Wiebke Keim nous rappelle que tout savoir est en circulation incessante, arraché à son contexte géographique et social d’origine, pris dans un processus continuellement transformé et reconfiguré75. Le concept de Nord et de Sud est également remis en question avec le cas de l’Australie, qui est une nation riche en matière de PIB, mais qui, en tant qu’ancienne colonie britannique, continue d’être exclue – culturellement, matériellement et épistémologiquement – du Nord global76. Cette exclusion se manifeste assez profondément dans l’extraversion de ses pratiques savantes, qui sont plus typiques des pays du Sud global77. L’extraversion peut devenir un processus plus positif pour les pays « dépendants » si elle repose sur une politique scientifique efficace qui prend en considération les savoirs et les langues locales. Lorsque ce n’est pas le cas, cela crée une dépendance académique supplémentaire. Ces cas suggèrent la nécessité d’une enquête empirique sur les conditions hégémoniques dans lesquelles travaillent les universitaires dans diverses régions du Sud, car les pratiques passées du colonialisme et de l’impérialisme, tout comme les relations qu’ils ont fabriquées, laissent leur empreinte de diverses manières, souvent inattendues. Le cas de l’Australie, en particulier, remet en question le modèle dichotomique du Nord et du Sud, en théorisant ses relations mondiales et géopolitiques comme étant organisées par de multiples facteurs et processus. En sacrifiant quelque peu l’élégance binaire – mais subversive – du modèle, l’enquête empirique révèle la manière dont les institutions, les régions ou les pays peuvent afficher une combinaison distinctive de pratiques épistémologiques, culturelles et économiques qui façonnent leurs relations mondiales, révélant à nouveau la fractalité du Nord et du Sud78. L’objectif de la recherche empirique est donc de spécifier la nature de ces relations mondiales, d’identifier les relations de collaboration/coopération et de compétition, historiquement et dans le contexte contemporain, plutôt que de se concentrer uniquement sur les affirmations de l’existence d’inégalités mondiales dans la production des savoirs.

Présentation des articles

23Il reste manifestement encore beaucoup de travail à accomplir pour conceptualiser et théoriser la production et la circulation des connaissances, et il reste beaucoup à comprendre sur le rôle des chercheurs et chercheuses du Sud dans ces processus. Dans cette section de l’introduction, il nous semble important de présenter les articles de ce dossier qui, ensemble et individuellement, abordent et remettent en question les diverses histoires orthodoxes relatives aux chercheurs et chercheuses du Sud. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les débats qu’ils abordent trouvent leur origine dans le mouvement social et intellectuel visant à réécrire l’histoire des sciences humaines et sociales dans un effort pour surmonter les silences et les exclusions qui y existent et s’y perpétuent depuis longtemps. Ces articles entendent proposer au public français des études qui se détachent sans doute de la majorité des textes publiés en France, car il est apparu récemment que le système de circulation des connaissances ne parvient pas à mettre ses produits à la portée de tous les publics, notamment – mais pas seulement – en raison des barrières linguistiques.

24En utilisant le concept de Sud global dans notre appel à contributions, nous nous sommes appuyés sur l’affirmation de sociologues d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et du monde arabe selon laquelle il existe des similitudes fondamentales entre des pays géographiquement – et/ou culturellement, politiquement, épistémiquement – éloignés de l’Europe et de l’Amérique du Nord – la « métropole » –, qui abritent les principaux éditeurs et les universités les plus prestigieuses. Ces similitudes sont susceptibles d’être théorisées sous l’angle de l’histoire commune du colonialisme et de l’impérialisme, de l’exploitation systématique des richesses de leurs peuples, mais aussi des structures historiques de la dépendance académique. Nous avons donc demandé aux contributeurs et contributrices d’aborder la notion de science sociale « du » Sud et « au » Sud.

25Ils et elles ont répondu à notre appel à partir de perspectives diverses, mais la caractéristique commune des articles de ce numéro est la réorientation de la connaissance vers une nouvelle préoccupation, celle de sa localisation ou de sa « direction » Nord/Sud, et le défi que cela représente pour l’hégémonie occidentale. Les articles traitent, de diverses manières, de questions historiques et épistémologiques, et emploient de nombreuses notions qui restent encore suspectes ou provocantes, telles que le « Sud global » ou l’« hégémonie occidentale », pour exprimer la dimension relationnelle du système de connaissances épistémique.

26Les articles de ce dossier abordent les questions présentées ci-dessus et développent, voire étendent ces arguments. Bien qu’aucun d’entre eux ne se prononce directement sur la nécessité d’un développement conceptuel plus poussé des termes Nord et Sud globaux, ils produisent, chacun à leur manière, des présentations fort utiles sur les relations globales de production et de circulation du savoir dans une grande diversité de contextes nationaux, démontrant ainsi implicitement leur statut d’« entre-deux » avec une variété de réponses aux pressions du Nord global. L’article qui démontre le plus clairement la variabilité des expériences au sein du Nord et du Sud est celui d’Isabelle Léglise. Comme le spécifie Léglise, l’anglais étant devenu la langue de la communauté académique internationale, les travaux produits dans d’autres langues sont rendus plus ou moins invisibles dans l’espace mondial des revues. Par conséquent, leurs idées, leurs concepts et leurs auteurs ou autrices peuvent rester tout à fait inconnus dans certains pays, certaines régions ou communautés. La langue est donc le moyen par lequel la connaissance est empêchée de circuler librement entre les groupes linguistiques, et cela peut se produire dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud. Pour les personnes vivant dans les anciens territoires colonisés, même si l’indépendance politique a été acquise, la décolonisation linguistique et culturelle n’est que partielle, car beaucoup ont conservé la langue des colonisateurs.

27Précisément, un autre thème clé qui traverse les articles est la centralité de l’héritage du colonialisme et de l’impérialisme dans le silence sur la production de savoirs au sein et au sujet du Sud global, et dans la suppression du développement de connaissances indigènes pouvant répondre aux besoins locaux. L’étude de Thiago Barbosa sur Irawati Karve (1905-1970), la première femme à être nommée enseignante dans une université indienne, ne se contente pas d’aborder ce thème ; il illustre bien l’expérience des universitaires qui cherchent à décoloniser et à indigéniser la sociologie ou d’autres sciences sociales (c’est-à-dire à « formuler une science sociale qui soit à la fois en Inde et indienne »), mais qui doivent également se conformer aux normes et aux processus de la communauté universitaire internationale. La stratégie de Karve a consisté à incorporer des connaissances indigènes tirées de l’épopée sanskrite du Mahabharata pour analyser la position des femmes dans l’Inde contemporaine. De tels efforts ont permis de produire des connaissances à même de répondre aux enjeux politiques et de contribuer au processus de circulation. Néanmoins, comme le montre Barbosa, l’imbrication de différentes formes d’érudition, tout en continuant à être célébrée en Inde, a suscité à l’époque des critiques de la part d’érudits du Nord, qui, selon lui, ont fait preuve d’un véritable « contrôle » intellectuel. En examinant la critique du travail de Karve par l’anthropologue français Louis Dumont, Barbosa expose la dynamique Nord-Sud de l’évaluation par les pairs qui façonne et limite les efforts disciplinaires visant à adapter les connaissances produites dans le Sud aux traditions et à la recherche locales. En décrivant les travaux de Karve comme incompatibles avec une sociologie et une anthropologie « correctes », hautement subjectifs, partiaux et suspects d’introduire des matériaux issus de traditions littéraires indigènes ne répondant pas aux normes modernes, Dumont se serait montré à la fois condescendant et colonialiste. Ces critiques émanant d’un membre prestigieux de la communauté universitaire du Nord ont eu un effet négatif sur le travail de Karve, même si son livre principal a été acclamé au niveau national et reste un texte important en Inde.

  • 79 Voir l’article de T. Barbosa dans le présent dossier.

28L’article de Barbosa sur Irawati Karve aborde également les thèmes du « colonialisme universitaire » et de la discrimination à l’égard des femmes évoluant dans le monde de la recherche. L’examen des critiques formulées à l’encontre du travail de Karve dans les années 1960 révèle des suppositions bien ancrées selon lesquelles les études occidentales constitueraient la forme universelle de connaissance, tandis que les études du Sud ne pourraient être ni objectives ni exactes, car elles ne seraient que des connaissances issues d’une position et d’une perspective particulières. Barbosa évoque notamment la « réduction au silence », en particulier des femmes universitaires du Sud, lorsque les universitaires européens refusaient de reconnaître leurs idées et rejetaient toute possibilité d’autorité épistémique sur leur propre culture ou d’autres cultures. De telles analyses démontrent très clairement la manière dont la « positionnalité du chercheur et le caractère situé des pratiques de recherche jouent un rôle dans la production de la connaissance scientifique, mais aussi d’autres types de connaissances sociales, et comment la politique, l’ordre social et la science se croisent et sont coproduits de multiples façons79 ». L’auteur souligne également la tension dans laquelle les universitaires du Sud travaillent, car ils cherchent à développer des réinventions locales des sciences sociales tout en restant « dépendants des systèmes de validation qui sont généralement médiatisés par des pairs et des structures situées dans le Nord global ».

  • 80 Brown, 2015, 165.

29Si l’on considère que le flux de connaissances du Nord vers le Sud n’a pas été linéaire et à sens unique, on peut citer le chapitre de Chen Hao sur la formation de la discipline de l’histoire de la médecine chinoise. Dans cet article, Chen retrace les liens entre certaines personnes clés : Chen Bangxian (1889-1976), historien de la médecine, à qui l’on doit le livre qui a vu naître la discipline de l’histoire de la médecine chinoise ; Ding Fubao (1874-1952), célèbre médecin et éditeur qui vivait à Shanghai ; et Fujikawa Yu, médecin diplômé qui a écrit un livre révolutionnaire sur l’histoire de la médecine japonaise. Les liens étroits entre le Japon et la Chine au cours de ces années sont également essentiels au développement d’une discipline chinoise pour les histoires du savoir médical, tout comme les contacts avec certains pays du Nord global – Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, États-Unis et les Pays-Bas –, qui ne pouvaient pas se mettre en place avant que le gouvernement Meiji ne lève l’interdiction de la science médicale occidentale. Parmi ces pays, c’est l’Allemagne qui prend le dessus, avec l’embauche de professeurs allemands dans les écoles de médecine au Japon et l’adoption du programme médical enseigné en Allemagne. De plus, entre 1868 et 1914, au moins 1 200 étudiants en médecine japonais partent étudier dans des villes allemandes, notamment Berlin, Munich, Heidelberg et Fribourg. Le rôle de Fujikawa Yu dans la création d’une revue médicale, On Medicine, en 1893, puis d’une autre revue, Archive for Medical History, en 1895 et d’une société médicale, The Society of the Medical Art, en 1896 est également important dans cette histoire. Chen Hao affirme qu’en dépit des influences du Nord et des tensions entre l’Est et l’Ouest, l’histoire de la médecine chinoise a renoué avec l’historiographie et les connaissances médicales de la Chine ancienne et que ce processus fait partie de « la fabrique même de nos récits modernes80 ».

  • 81 Voir l’article de H.-F. Chen dans le présent dossier.
  • 82 Ibid.

30Cette reconnexion peut être comprise comme une forme d’indigénisation. L’article de Hon-Fai Chen dans ce numéro présente la naissance des débats sur l’indigénisation dans les contextes non occidentaux, en proposant que, parce qu’elle dépend des conditions sociales et politiques, cette notion s’est vue attribuer des significations diverses et souvent contradictoires au fur et à mesure de sa circulation transrégionale et transnationale. Pour Hon-Fai Chen, l’indigénisation peut être étudiée en se concentrant sur les études de communauté en Chine continentale, à Taïwan et à Hong Kong. Ce domaine de connaissance, qui avait été auparavant populaire dans la sociologie américaine, a pris une signification immense parce qu’il a été envisagé dans ces contextes comme un moyen « de s’approprier les connaissances sociologiques occidentales sans perdre de vue les traits distinctifs des communautés et sociétés locales81 ». L’histoire des études de communauté en Chine commence avec les visites à l’école de sociologie de Yenching de Robert Park en 1932 et d’Alfred Radcliffe-Brown en 1935, à l’invitation du (futur) directeur de l’école Wu Wenzao. S’inspirant de leurs travaux, Wu a développé un programme de recherche sur les études de communauté. Le processus d’indigénisation est resté en suspens entre 1952 et 1979, avant de reprendre cours en 1980 à Taïwan, et de faire son chemin dans la sociologie continentale à la fin de la décennie. Pour Hon-Fai Chen, l’indigénisation dans ces contextes a provoqué des débats qui ont tourné « entre autres choses, autour du particularisme et de l’universalisme, de la dépendance académique et du nationalisme, du pouvoir discursif et du sinocentrisme, de l’indigénisation et de la mondialisation, et du contexte institutionnel favorisant la créativité intellectuelle82 ». Il soutient que, malgré les fortes influences de l’Occident, cette forme d’indigénisation s’écarte de manière importante de la tradition occidentale, car en Chine, la communauté n’est pas considérée comme un développement naturel de la vie sociale (Gemeinschaft), mais comme un projet d’ingénierie sociale dirigé par l’État, et constitue un aspect important du projet plus large d’indigénisation.

  • 83 Dufoix, 2022.
  • 84 Alatas, S. F., 2014 ; Abdullahi et Salawu, 2012.
  • 85 Alatas, S. F., 2011.

31La question des conditions sociales de réception est d’une grande importance. Si elle est présente dans l’article de Barbosa, elle est exposée de manière plus approfondie dans deux autres articles – bien que les études de cas ne présentent pas le même niveau de réception ou d’échange. L’article de Wiebke Keim, sur la réception précoce d’Ibn Khaldoun dans la sociologie allemande, offre un cas très intéressant pour au moins quatre raisons. Premièrement, cet auteur arabe du xve siècle a proposé une conception synthétique et originale de la naissance, du développement et de la chute des empires. Deuxièmement, bien qu’il ait été initialement reçu en Europe par des orientalistes, il a été qualifié de « sociologue » par divers auteurs de sciences sociales à la fin du xixe et au début du xxe siècle. Troisièmement, sa réception en Allemagne était principalement liée à la question de la théorie de l’État et non à une théorie plus générale des relations sociales. Finalement, cet « héritage » d’Ibn Khaldoun s’est rapidement perdu dans le récit canonique et occidental de la sociologie et des autres sciences sociales83. Il a obtenu une reconnaissance ultérieure à partir de la fin des années 197084, et a même parfois été considéré comme faisant partie des « théoriciens sociaux classiques85 ».

  • 86 Ferretti, 2021 ; Ferretti et Pedrosa, 2018.

32Le cas exploré par Federico Ferretti est légèrement différent, puisqu’il étudie le développement à partir des années 1930 d’une perspective géographique spécifique, à savoir la « tropicalité » (tropicalidade), qui a émergé au Brésil avec les travaux du géographe brésilien Josué de Castro. Comme l’explique Ferretti, la tropicalité, en tant que nouvelle conception géographique, offrait une perspective nouvelle par rapport à la théorie dominante du déterminisme environnemental, remettant ainsi en cause la prétendue « infériorité » des populations vivant sous les tropiques. Pourtant, la construction progressive de cette « théorie du Sud » géographique a suivi une forme assez spécifique. Au Brésil, l’institutionnalisation des sciences humaines et sociales s’organise dans les années 1930 autour de la création des premières universités, celle de São Paulo en 1934 et celle du District fédéral de Rio de Janeiro en 1935. Le rôle des missions françaises – mais aussi de la filière américaine – a été déterminant dans la formation des étudiants brésiliens, des savants comme Claude Lévi-Strauss, Roger Bastide, Fernand Braudel et Pierre Monbeig dispensant des cours dans les universités nouvellement fondées. Dans le cas du « tropicalisme » géographique, sa réception a commencé au Brésil, puis des chercheurs en sciences sociales comme Monbeig et Bastide ont assuré la diffusion dans le Nord de cette perspective qui correspondait à leur engagement antiraciste. Les réseaux amicaux et savants ont joué ici un rôle décisif, non seulement pour Castro, mais aussi pour son disciple autoproclamé Milton Santos86. L’article de Ferretti est important, car il offre un cas de savoir en sciences sociales produit dans le Sud.

  • 87 Council for the Development of Social Science Research in Africa.
  • 88 Centre for the Coordination of Research and Documentation in Research in Social Science for Sub-Sa (...)
  • 89 Dufoix, 2021a.
  • 90 Id., 2021b.

33La plupart des cas présentés dans ce dossier sont nationaux, ou du moins orientés vers un pays. Le sujet étudié par Katja Castryck-Naumann s’en écarte. En tenant compte à la fois de la régionalisation des sciences sociales en Afrique (qui se manifeste par les créations du CODESRIA87 et du CERDAS88, respectivement en 1973 et 1974) et de la place centrale du Centre de Vienne dans les années 1970, Castryck-Naumann met en évidence le paysage plus large des relations épistémiques pendant la guerre froide et révèle ainsi la manière dont les perspectives politiques ont eu une grande influence sur la fondation et le développement des centres ou des réseaux de recherche. Dès lors que l’on accepte le fait que l’évolution des sciences sociales n’est pas purement interne et dépend parfois fortement – surtout dans les moments de guerre ou de crise politique – des enjeux politiques89, le rôle joué par les organisations internationales culturelles telles que l’Unesco et son département des sciences sociales, en Afrique ou dans d’autres parties du monde90, devient crucial. Le fait que ce rôle soit encore largement ignoré et peu étudié devrait nous amener à accorder plus d’attention à des organisations internationales plus ou moins grandes (le Conseil international des sciences sociales, CISS, ou bien sûr l’Unesco) qui ont contribué de manière significative à la formation des sciences sociales dans le Sud de la fin des années 1940 au début des années 1980.

34Réfléchir sur les sciences sociales au Sud et du Sud est non seulement une façon de penser au passé, mais aussi d’envisager l’avenir des sciences sociales. Contrairement à la plupart des sociologies, cette démarche offre une vision plus ouverte du monde disciplinaire, permettant d’étudier à la fois le Nord et le Sud, en tenant compte des hégémonies, des résistances et des oppositions. Si souligner l’existence et les spécificités des sciences sociales du Sud est un geste engagé en soi, il exige un objectif plus important encore. En effet, il implique que nous commencions à penser et à travailler différemment. Aussi limité que soit ce numéro spécial, il est une invitation à produire d’autres études de cas sur la façon dont le savoir est fabriqué et circule, mais aussi à adopter un changement plus profond de notre conception du système mondial de la connaissance.

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Notes

1 Unesco, 2010, 10.

2 En tout cas, rarement. Pour une analyse statistique approfondie des données disponibles relatives aux sciences sociales contemporaines qui reste lucide sur la construction des instruments d’indexation, voir Mosbah-Natanson et Gingras, 2014.

3 Connell et al., 2018 ; Collyer, 2018 ; Collyer et al., 2019.

4 Trevor-Roper, 1965.

5 Lindberg et Shank, 2013 ; Ronan, 1988. Nous empruntons l’idée de « ré-orienter » au titre de l’ouvrage d’Andre Gunder Frank, 1998.

6 Shapin, 1994 ; Jorion, 2009.

7 Collyer, 2021a, 7 et 15.

8 Ibid., 14 ; Collyer, 2012 ; Dufoix, 2022.

9 Raj, 2007, 3.

10 Alatas, S. F., 2003, 607.

11 Hountondji, 1994 et 1998.

12 Smith, 2012.

13 Quijano, 2000 et 2007.

14 Alatas, S. F., 2003 et 2006a.

15 Patel, 2010.

16 Maia, 2011.

17 Bhambra, 2014 et 2021.

18 Tlostanova, 2010 et 2011.

19 Alatas, S. H., 2002.

20 Alatas, S. F., 2003 et 2006a.

21 Hountondji, 1990 et 1994.

22 Même si ce thème ne peut être traité comme tel dans cette introduction, il est intéressant de noter que l’apparition de l’anthropologie (souvent l’anthropologie physique ou même l’archéologie) dans certains pays non occidentaux a donné lieu à une appropriation « autochtone » des questions soulevées par les Occidentaux. Le cas du Japon est particulièrement intéressant, puisque le premier « anthropologue » – en réalité un zoologiste et archéologue – présent dans le pays fut l’Américain Edmund Sylvester Morse qui, à la fin des années 1870, suggéra que les premiers habitants de l’archipel étaient anthropophages. Cette théorie fut contestée par certains étudiants japonais, notamment en biologie, qui fondèrent l’association Jinruigaku no Tomo (Les amis de l’anthropologie) centrée autour de la figure de Tsuboi Shogoro. Dès lors, et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’anthropologie (jinruigaku) devint une discipline très institutionnalisée, mais également très nationaliste. Voir Reis, 2022 ; et Nanta, 2003.

23 Grataloup, 2011, 135-136.

24 Voir entre autres Pomeranz, 2010 ; Bertrand, 2011 ; Subrahmanyam, 2018.

25 Raj, 2007, 7.

26 Voir par exemple Jasanoff, 2004 ; ainsi que Ruvituso, 2020.

27 Raj, 2007, 44.

28 Patel, 2010.

29 Voir Wolff, 2019.

30 Collyer et al., 2019, 1.

31 Goody, 2010, 15.

32 Copans, 1975 ; Hountondji, 1994 ; Raj, 2007 ; Steinmetz, 2013 et 2014 ; Connell, 1997 et 2007a.

33 Connell, 1997, 1519.

34 Id., 2007a, 369.

35 Ibid., 376.

36 Id., 1997, 1520.

37 Steinmetz, 2014, 302.

38 Ibid., 307.

39 Ibid., 325.

40 Alatas et Sinha, 2017 ; Alatas, S. F., 2006b.

41 Deegan, 2022 ; McDonald, 1994.

42 Calhoun, Duster et Van Antwerpen, 2010 ; Morris, 2015 ; Burawoy, 2021.

43 Oakley, 2020.

44 Calhoun, Duster et Van Antwerpen, 2010.

45 Turner, 2014.

46 Voir par exemple Celarent, 2017.

47 Il convient d’observer que l’émergence du terme « Sud » s’inscrit dans une série d’autres dénominations qui, tout au long des deux siècles précédents, ont cherché à nommer les différences à l’échelle mondiale dans le domaine des sciences : orientalisme, science « indigène », puis « coloniale » et « tropicale » (à l’image de la « géographie tropicale » du géographe français Pierre Gourou, très différente du « tropicalisme » de Josué de Castro), ou encore « tiers monde », formule créée en 1952 par le démographe Alfred Sauvy. Cette dernière dénomination met l’accent sur les disparités de développement économique, comme d’ailleurs la plupart des expressions ultérieures (pays « sous-développés » ou « en voie de développement »), avant que l’acronyme BRIC (2001), puis BRICS (2011), ne vienne plus spécifiquement extraire de l’ensemble du « Sud global » cinq pays qui émergent de manière concomitante (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

48 Brandt, 1980 et 1983.

49 Blaut, 2018.

50 Voir Arrault, 2007. Les auteurs remercient vivement Oliver Orain de leur avoir signalé l’importance de cette thèse.

51 Braudel, 1967.

52 Cardoso, 1980.

53 Wallerstein, 1974 et 1980.

54 Frank, 1978.

55 Pagel et al., 2014.

56 Voir par exemple Hountondji, 1994 ; Chakrabarty, 2009 ; Alatas, S. H., 2002 ; Alatas, S. F., 2006a.

57 Connell, 2007b, viii-ix.

58 Outre Connell, 2007b, voir Comaroff et Comaroff, 2012 ; Santos, 2016 ; Rosa, 2014. Dans le domaine spécifique de la sociologie des sciences et des techniques, voir Dumoulin Kervran, Kleiche-Dray et Quet, 2018.

59 Collyer, 2021b ; Fiddian-Qasmiyeh, 2015, 12.

60 Dirlik, 2000 ; Lee et Cho, 2012 ; Morris, 2004. Sur la distinction entre « the West » et « the Rest », voir Hall, 1992.

61 Tlostanova, 2011, 70-75.

62 Hours et Selim, 2007.

63 Prashad, 2014.

64 Wagner, 2017, 14.

65 Kloß, 2017.

66 Comaroff et Comaroff, 2012 ; Collyer, 2021b.

67 Dados et Connell, 2012.

68 Comaroff et Comaroff, 2012 ; Hountonji, 1994.

69 Maia, 2011.

70 Patel, 2006.

71 Alatas, S. F., 2006a.

72 Quijano, 2000 ; Rodriguez Medina, 2014 ; Mignolo, 2005.

73 Heilbron, 2014.

74 Beigel, 2014.

75 Keim, 2014, 88-89.

76 Collyer, 2021b.

77 Collyer et al., 2019.

78 Collyer, 2022.

79 Voir l’article de T. Barbosa dans le présent dossier.

80 Brown, 2015, 165.

81 Voir l’article de H.-F. Chen dans le présent dossier.

82 Ibid.

83 Dufoix, 2022.

84 Alatas, S. F., 2014 ; Abdullahi et Salawu, 2012.

85 Alatas, S. F., 2011.

86 Ferretti, 2021 ; Ferretti et Pedrosa, 2018.

87 Council for the Development of Social Science Research in Africa.

88 Centre for the Coordination of Research and Documentation in Research in Social Science for Sub-Saharan Africa.

89 Dufoix, 2021a.

90 Id., 2021b.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fran Collyer et Stéphane Dufoix, « Repenser la boussole épistémique », Revue d’histoire des sciences humaines, 41 | 2022, 7-30.

Référence électronique

Fran Collyer et Stéphane Dufoix, « Repenser la boussole épistémique », Revue d’histoire des sciences humaines [En ligne], 41 | 2022, mis en ligne le 08 décembre 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhsh/7399 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhsh.7399

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