1Depuis son indépendance en 1960, le Mali a bénéficié de l’aide publique au développement de l’Union européenne (UE). Autrement dit, le Mali a bénéficié des onze Fonds européens de développement (FED), qui, mis bout à bout, couvrent la période allant de 1959 à 2011. Ces fonds ont servi à financer plusieurs projets sectoriels : de l’éducation à la santé en passant par les transports, la décentralisation, les réformes macroéconomiques, la sécurité alimentaire et le développement rural, etc. (Astoin-Florence, 2015). Et, pour ce qui nous intéresse ici, toutes les politiques de développement agricole du Mali depuis son indépendance ont été appuyées par l’UE à travers les FED successifs : la politique agricole axée sur les cultures industrielles d’exportation de 1960 à 1980, avec une implication forte de l’État ; l’accent mis sur les cultures vivrières à partir de 1980 et jusqu’en 1993, avec le désengagement de l’État dans le cadre de l’ajustement structurel ; ou la sécurité alimentaire depuis 1993 (Kassogué, 2020 ; République du Mali, 2013).
- 1 L’Initiative riz est un programme de relance agricole lancé par le gouvernement du Mali en 2008. (...)
2Cette aide européenne au secteur agricole n’a jusqu’à ce jour pas fait l’objet de recherches historiographiques publiées. Il existe bien diverses études relatives aux politiques du développement agricole au Mali (Coulibaly, 2014 ; Kassogué, 2020 ; Roy, 2010 ; Rubino, 2012). Coulibaly analyse les stratégies paysannes à l’égard des politiques agricoles du Mali de 1910 à 2010. Kassogué questionne les politiques agricoles et la productivité de l’agriculture au Mali de 1990 à 2016. Quant à Roy, il examine la place du riz dans les politiques agricoles du Mali à travers l’Initiative riz1 lancé par le gouvernement malien en 2008. Pourtant, ils n’évoquent pas les interventions de l’UE, et le seul qui mobilise des archives, Coulibaly, utilise des articles de journaux, notamment le quotidien gouvernemental malien L’Essor. Seul un fascicule écrit par une consultante – Marie Astoin-Florence – sous l’égide du ministère des Affaires étrangères du Mali et de la Délégation de l’UE à Bamako, décrit l’histoire du FED du 1er au 11e FED (Astoin-Florence, 2015) et un sous-paragraphe de la thèse de Mamadou Lamine Dembélé qui montre l’évolution des montants du FED-Mali du 1er au 10e FED (Dembélé, 2016).
3C’est précisément à ces interventions de l’UE dans les politiques agricoles que nous nous intéressons dans le cadre d’une thèse de doctorat, entamée en mai 2021 à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, en Côte-d’Ivoire, portant sur l’histoire de la coopération au développement entre le Mali et l’UE. Nous avons donc cherché tout type de document produit par les administrations sans distinction de date, de support, de nature ou encore de lieu de conservation. On entend donc par archives du FED ici, tout document relatif au passé du Fonds européen de développement au Mali.
4L’accès aux archives du FED-Mali (de façon générale et pour le secteur agricole spécifiquement) s’est avéré un parcours du combattant, pour les archives produites par les administrations maliennes en charge de la mise en œuvre du FED en particulier. Nous avons constaté d’abord l’absence d’une structure formelle d’archives au ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI) du Mali, puis découvert qu’il existe une salle d’archives au Ministère mais que les documents qui s’y trouvent sont parcellaires et leur consultation nous est restée inaccessible. Toutefois, nous avons eu accès à des documents conservés dans les bureaux de la Cellule d’appui à l’Ordonnateur national du Fonds européen de développement (CONFED), sis au MAECI du Mali (des rapports de mise en œuvre du FED-Mali, des documents de stratégie pays (DSP) et des programmes indicatifs nationaux…). Quant à la Cellule de planification et de statistique du ministère en charge de l’Agriculture, nous n’avons pas pu trouver de documents relatifs au FED-Mali. Côté européen, les archives auxquelles nous avons eu accès sont uniquement les archives numérisées et mises en ligne sur le site des Archives historiques de l’UE (des projets d’accord et des conventions de financement dans le secteur agricole produits par la Commission européenne). Celles qui sont conservées à Bruxelles mais non numérisées nous sont restées inaccessibles.
- 2 Le seul texte identifié (Schlenker, 2020) n’est pas explicite sur ce point. Schlenker aborde plut (...)
5Pour expliquer cette situation, au moins du côté des administrations maliennes, différentes hypothèses peuvent être établies sur la base des rares textes qui traitent des archives et politiques archivistiques au Mali. Elles peuvent avoir été détruites ou dispersées du fait du caractère récent et partiellement mis en œuvre des politiques de conservation des archives ministérielles (Camara, 2003 ; Jansen, 2006), ou bien être rendues inaccessibles aux chercheurs du fait de la sensibilité politique qu’elles revêtent au Mali (Rodet et al., 2021) comme ailleurs (Duclert, 2015), ou encore, du fait du contexte politique dans ce pays marqué par un régime de transition militaire depuis 2020 et dont les rapports avec les partenaires européens ne sont pas au beau fixe (Ben Ahmed, 2022). À moins qu’elles soient tout simplement ignorées par désintérêt. Quant aux politiques de conservation des archives des délégations de l’UE dans le monde et à la manière dont elles sont concrètement mises en œuvre, il n’existe pas à notre connaissance de recherche aboutie2.
6Dans une logique désormais bien instituée qui consiste à traiter les archives non pas en tant que sources mais comme objets de recherche pour les historiens (Anheim, 2019 ; Poncet, 2019), nous nous poserons dans cet article les questions suivantes : à quelles archives du FED en matière de politiques agricoles un historien malien peut-il avoir accès depuis le Mali ? Pour quelles raisons ? Et avec quel impact sur l’écriture de l’histoire du développement agricole au Mali ?
- 3 Dénomination du corps des diplomates fonctionnaires de l’État au Mali.
7Pour y répondre, nous nous appuierons sur les matériaux fournis par notre enquête : notes d’observation directe au ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du Mali ou aux Archives nationales du Mali, e-mails de la cheffe de coopération de la Délégation de l’UE à Bamako, documents stratégiques (Politique nationale des Archives) et législation malienne sur les archives. Nous avons aussi mené des entretiens avec le directeur adjoint des Archives nationales du Mali et des archivistes de la CONFED, ainsi que des hauts fonctionnaires de différentes administrations (conseillers techniques du ministre des Affaires étrangères, conseillers des Affaires étrangères3, coordinateur de la CONFED).
8Le texte précise d’abord les archives du FED-Mali dont nous avons pu établir la conservation et la non-conservation, et celles auxquelles nous avons pu avoir accès ou non. Puis il étudie ce qui peut expliquer la non-conservation ou la non-communication des archives maliennes du FED-Mali aux chercheurs qui cherchent à y avoir accès. Il examine enfin l’impact de cette difficulté d’accès aux archives sur l’écriture de l’histoire du développement au Mali.
9Les documents administratifs relatifs à un programme comme le FED-Mali sont nécessairement produits par des administrations diverses, maliennes et européennes, mais ce qui est remarquable, c’est leur conservation incertaine et différenciée, d’une part, et leur accessibilité aléatoire et inégale pour un historien malien, d’autre part.
10Plusieurs services interviennent dans la conduite du FED au Mali et produisent donc des documents administratifs. Côté malien, c’est le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, à travers la CONFED, qui est l’épine dorsale de la mise en œuvre du FED au Mali depuis sa création en 1997. D’autres ministères interviennent lorsqu’il y a des projets sectoriels les concernant. Ainsi, le ministère de l’Agriculture participe à la mise en œuvre de certains projets ou programmes financés par le FED dans le secteur agricole. Du côté de l’UE, la Commission européenne et la Délégation de l’UE à Bamako sont les principales structures intervenantes.
- 4 Dans le cadre de notre enquête, et parce que celle-ci ne se limitait pas au secteur agricole, nou (...)
11Le tableau 1 précise le rôle de ces différents acteurs et les documents stratégiques qu’ils produisent dans le cas du secteur agricole. Ces acteurs impliqués dans la conduite du FED-Mali sont donc les principaux services producteurs des archives du FED relatifs au secteur agricole au Mali. Le tableau 2 présente le résultat de notre travail d’identification des archives effectivement ou potentiellement conservées, produites dans le cadre du FED-Mali et évoquant le secteur agricole. Du côté malien, l’inventaire présenté ne porte que sur les documents génériques du FED-Mali dans lesquels on trouve les interventions de l’UE dans le secteur agricole4. En revanche, pour la partie européenne, les documents présentés sont spécifiques au secteur agricole. Il est organisé en fonction de leurs lieux de conservation et de leur accessibilité pour nous, dans le cadre de notre enquête.
Tableau 1 : Conduite du FED au Mali dans le secteur agricole : principaux acteurs, rôles et documents stratégiques
|
Acteurs et leurs rôles
|
|
État malien
|
Rôles et documents stratégiques
|
Union européenne
|
Rôles et documents stratégiques
|
|
Ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale
|
-
Ordonnateur national du FED
-
Signature des conventions de financement
-
Élaboration des « rapports annuels conjoints » de mise en œuvre du FED
|
Commission européenne
|
-
Ordonnateur principal du FED
-
Proposition de financement des projets et programmes d’aide à la production
|
|
Cellule d’appui à l’Ordonnateur national du FED (CONFED)
|
-
Appuyer l’Ordonnateur national dans la mise en œuvre du FED. Elle est l’épine dorsale de la mise en œuvre du FED au Mali. Elle est directement liée au ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale
-
Élaboration du programme indicatif national (PIN) en collaboration avec les ministères sectoriels
-
Élaboration des rapports de mise en œuvre du FED
|
Délégation de l’UE à Bamako
|
-
Élaboration du document de stratégie pays (DSP)
-
Élaboration des rapports à mi-parcours et des rapports annuels de mise en œuvre du FED
|
|
Ministère de l’Agriculture
|
-
Élaboration des stratégies nationales agricoles
|
|
Tableau 2 : Identification des archives du FED-Mali relatives au secteur agricole identifiées en fonction de leurs producteurs, site de conservation et accessibilité dans l’enquête
|
État malien
|
Accès effectif
|
Non-accès (consultation non autorisée)
|
|
Ministère des Affaires étrangères et de la Coop. internationale
|
|
-
Archives du secrétariat général au MAECI (salle des archives au MAECI – grand compartiment) :
-
Documents relatifs aux 1er, 2e, 3e, 4e et 5e FED (1958-1985)
|
|
Cellule d’appui à l’Ordonnateur national du FED (CONFED)
|
-
Archives de la CONFED au bureau du CONFED : rapports annuels conjoints 2001-2002** ; 2003** ; 2004** ; 2005*** ; 2008*** ; rapport annuel 2007[1]*** : 2011***
-
Stratégie de coopération et Programme indicatif national (DSP-PIN) des 9e FED (2003-2007)** ; 10e FED (2008-2013)** ; et 11e FED (2014-2020)**
|
-
Archives de la CONFED au MAECI (salle des archives – petit compartiment) : rapports de suivi et évaluation des programmes et projets, et des rapports d’audit du FED entre 2006 et 2012
|
|
Ministère de l’Agriculture
|
ND
|
ND
|
|
Archives nationales
|
ND
|
ND
|
|
Union européenne
|
Accès effectif
|
Non-accès (consultation matériellement impossible)
|
|
Commission européenne (CE)
|
Archives de la CE numérisées (accès en ligne depuis Bamako) :
-
SEC (66)1986 ; Vol. 1966/0071*
-
SEC (69)2038 ; Vol. 1969/0071*
-
SEC (70)4744 ; Vol. 1970/0168*
-
SEC (69)2793 ; Vol. 1969/0096*
-
SEC (92)2270 ; Vol. 1992/0108*
-
COM (63)456 ; Vol. 1963/0120*
-
COM (71)1291 ; Vol. 1971/0207*
-
COM (71) 1244 ; Vol. 1971/0201*
-
COM (74) 451 ; Vol. 1974/0076*
-
COM (74) 773 ; Vol. 1974/0118*
-
COM (75)97 ; Vol. 1975/0036*
-
COM (76) 337 ; Vol. 1976/0100*
-
COM (78) 660 ; Vol. 1978/0253*
|
Archives de la CE non numérisées (Bruxelles) :
-
BAC 25/1980 794 (1965 - 1965)
-
BAC 25/1980 795 (1966 - 1969)
-
BAC 25/1980 1363 (1970 - 1971)
-
BAC 25/1980 598 (1967 - 1968)
-
BAC 25/1980 596 (1968 - 1970)
-
BAC 25/1980 1361 (1970 - 1971)
-
BAC 25/1980 798 (1969 - 1972)
-
BAC 25/1980 796 (1966 - 1966)
-
BAC 25/1980 793 (1964 - 1971)
-
BAC 25/1980 600 (1967 - 1970)
-
BAC 25/1980 599 (1968 - 1972)
|
|
Délégation de l’UE à Bamako
|
Archives de la Délégation de l’UE au Mali
|
|
Légende :
Sans astérisque : Document papier
Un astérisque (*) : Documents papier numérisés (fichiers numériques)
Double astérisque (**) : Documents nativement numériques
Triple astérisque (***) : Documents nativement numériques mais conservés sous forme imprimée
ND : Archives non disponibles sur le FED-Mali
SEC et COM constituent une collection de dossiers produits par la Commission de la Communauté économique européenne de 1958 aux années 1990. Ils sont le plus souvent des propositions législatives (accords d’aide ou conventions de financement). Il peut s’agir également des rapports, des communications au Conseil ou aux autres institutions. BAC aussi est une collection de dossiers ; ce sont des conventions d’aide à la production dans le domaine agricole entre le Mali et l’UE couvrant les années 1960-1980.
12Un premier constat est que la conservation de ces différents documents archivistiques n’est pas organisée côté malien.
13Une partie des documents produits par la Cellule d’appui à l’Ordonnateur national du FED (CONFED) est conservée au bureau de la CONFED. Outre les documents numériques, il existe des documents physiques, qui sont conservés dans les armoires de la CONFED, dans des conditions déplorables, non classés, parfois recouverts de poussières. D’autres documents produits par la CONFED ou par le secrétariat général du MAECI sont en revanche conservés dans la salle des archives du MAECI. D’après ce que nous avons pu voir, il y a deux compartiments dans cette salle d’archive, l’un est grand et l’autre un peu plus petit.
- 5 Entretien avec A1, directeur national adjoint des Archives nationales du Mali, 12/01/2024.
14Le grand compartiment dans lequel sont logées les archives du MAECI est rattaché au Secrétariat général du ministère des Affaires étrangères. À première vue, les archives sont en bon état, car elles sont conservées dans des cartons placés dans les rayons et dans des caisses métalliques qui sont déposées à terre. Cependant, elles sont recouvertes de poussières et non classées. Il n’existe pas d’instrument de recherche, comme un inventaire ou un répertoire, ni d’indication claire sur les cartons permettant de repérer les documents. Considérées comme des archives définitives, elles devraient même être versées à la Direction nationale des Archives au Mali (DNAM), mais faute de répertoire et d’inventaire, elles sont toujours conservées au ministère des Affaires étrangères5. Même si on autorisait un chercheur à y accéder, il devrait sans doute « naviguer à vue » pour trouver ce qu’il cherche.
- 6 La CONFED disposait d’un archiviste qui s’occupait de ses fonds, ce qui explique qu’ils sont bien (...)
15Contrairement au grand compartiment, les archives logées dans le petit compartiment de la salle sont bien conservées6. Ces fonds appartiennent à la CONFED et sont gérés par le coordinateur de cette cellule. Ils sont relativement récents, car la CONFED existe depuis 1997. Durant notre petit tour dans la salle, nous avons découvert des fonds datant de 2006 à 2012. Parmi eux se trouvent des rapports de suivi et d’évaluation des programmes et projets et des rapports d’audit du FED.
16À ce jour, les seuls documents auxquels nous avons eu accès sont les documents produits par la CONFED et conservés au bureau de la CONFED. Nous n’avons pas encore accès aux fonds de la CONFED conservés dans la salle des archives du MAECI, alors que nous menons des recherches à et sur la CONFED depuis septembre 2021. D’abord, ce n’est qu’en décembre 2023 que nous avons appris l’existence de cette salle d’archives, cela montre déjà à quel point l’accès aux archives du FED est problématique. Nous l’avons appris par Monsieur K.O., ancien archiviste de la CONFED, ayant quitté la cellule en 2022 mais ayant accès à la salle des archives du MAECI pour des prestations sporadiques. Il nous a alors promis de nous la faire visiter. Voici ce qu’il affirmait concernant l’accès aux documents :
- 7 Entretien avec A2, ancien archiviste à la CONFED, 22/12/2023.
Il y a une salle d’archives à la CONFED [le petit compartiment de la salle d’archives du Ministère], vous pouvez avoir accès par le canal de mon assistant et voir le rayonnage, mais ce n’est pas évident que vous puissiez avoir accès aux documents. Vous pouvez passer par le cabinet pour accéder aux documents, mais il y en a même qui ne savent pas qu’il existe une salle d’archives7.
- 8 Le petit compartiment de la salle où les archives de la CONFED sont conservées.
17Nous avons donc sollicité le cabinet du ministre qui nous a répondu qu’ils n’avaient pas d’archives. Il nous semble que cela peut s’expliquer par le fait que le personnel du Ministère se désintéresse des archives et qu’il ignore les règles et procédures par lesquelles les citoyens maliens peuvent avoir accès aux archives. Il faut dire que les structures et procédures de gestion et de communication des archives du Ministère ne sont pas claires. Nous y reviendrons. De fait, si nous avons pu constater qu’il y avait bien des archives concernant le FED-Mali dans la salle des archives du MAECI8, quoi qu’en dise le cabinet du ministre, c’est que nous avons eu la chance d’effectuer une visite éclair dans cette salle le 17 janvier 2024 grâce à un ancien archiviste de la CONFED qui nous a fait l’honneur de nous faire visiter la salle même si nous n’avons pas eu accès aux documents ce jour-là.
18Les sources maliennes effectivement conservées auxquelles nous avons eu accès sont donc peu nombreuses et relativement récentes, le document le plus ancien est numérique et date de 2001. Cependant, des informations relatives à la coopération au développement contenues dans la plupart de ces documents remontent jusqu’au 6e FED (1986-1990) et couvrent donc la période d’étude de ce présent article. Dans chaque rapport existe un chapitre portant sur l’examen de la coopération passée qui permet d’avoir des informations sur deux ou trois programmations du FED antérieur à celui qui fait l’objet de rapport.
19Le ministère de l’Agriculture, notamment la Cellule de planification et de statistique du secteur du développement rural et les Archives nationales du Mali demeurent des sites potentiels pour nos futures recherches en dépit de la non-disponibilité des archives sur le FED-Mali pour le moment.
20Le difficile accès aux archives du FED au Mali n’est pas le propre des administrations maliennes : cette réalité est valable pour la Délégation de l’UE à Bamako. Il m’a été impossible d’avoir accès aux archives du FED-Mali au sein de cette Délégation. Selon la cheffe de coopération de la Délégation de l’UE à Bamako, lorsque les archives passent un certain nombre d’années à la Délégation, elles sont transférées à Bruxelles au siège de l’UE. En réponse à notre demande d’accès aux documents du FED-Mali pour la période de 1959 à 2012, notamment les rapports de mise en œuvre du FED, voici ce que la cheffe de coopération nous a répondu :
- 9 A3, e-mail du 23/06/2022.
Nous sommes au regret de ne pas pouvoir donner une suite à votre demande d’entretien […] Aussi, il nous est impossible de vous donner accès aux documents que vous indiquez, car, après un certain nombre d’années selon les dispositions de nos institutions en matière d’archivage, nous sommes obligés de les transférer aux archives de Bruxelles9.
21Le contexte politique marqué par une transition militaire, donc des relations difficiles avec certains partenaires techniques et financiers, dont l’UE, peut expliquer le refus de la cheffe de coopération à nous accorder un entretien. Concernant le transfert des archives, cela semble vrai, car après avoir reçu la réponse de cette dernière, nous avons écrit à l’Ambassadeur lui-même, par le biais des relations interpersonnelles, qui nous a répondu favorablement pour accéder aux archives. Cependant, après avoir pris contact avec l’archiviste de la Délégation de l’UE à Bamako, nous n’avons pas trouvé d’archives après plusieurs allers-retours sur place.
- 10 Au Mali comme en Côte d’Ivoire, notamment à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, la plu (...)
22Par manque de ressources financières, d’autres sites potentiels de conservation des archives du FED-Mali n’ont à ce jour pas été investigués : les archives historiques de l’UE à Bruxelles et à Florence10. Les archives transférées à ces deux localités sont partiellement numérisées et en bon état, mais inaccessibles sans ressources financières, visa ou relations interpersonnelles. Nous avons contacté et envoyé des références d’archives qui nous sont inaccessibles depuis le Mali à des chercheurs à Bruxelles pour accéder aux versions papier disponibles par leur biais sans avoir à effectuer le déplacement. Nous leur avons demandé de nous aider à numériser ces documents et de nous les envoyer. Nous avons reçu une réponse favorable, mais la procédure n’est pas encore engagée pour des raisons d’agenda.
23En somme, pour un chercheur basé au Mali, l’accès aux archives du FED-Mali relatives au secteur agricole est donc difficile et très partiel. Les documents couvrant les périodes les plus anciennes effectivement conservés et communicables, se trouvent à Bruxelles et ne sont que partiellement accessibles en ligne. Si la plupart des documents papier qui couvrent la période des années 1969 à 1990 ont été numérisés et mis en ligne par la Commission européenne, les documents papier non numérisés ne sont pas accessibles en ligne bien que les références soient disponibles. Ces documents ne sont consultables que dans leur version physique, aux archives de la Commission à Bruxelles. Et parmi les documents produits par la Délégation de l’UE au Mali et effectivement conservés au Mali, les seuls qui nous ont été accessibles sont ceux qui sont conservés dans les bureaux de la CONFED, et ceux-ci couvrent une période somme toute récente. On mesure en outre l’importance des nouvelles technologies de l’information et de communication dans l’accès aux archives en Afrique pour un large public et le fait que la numérisation soulève d’autres préoccupations, telles que les questions de souveraineté et de gouvernance (Chamelot et al., 2020).
24L’état de conservation et d’accessibilité des archives maliennes du FED-Mali peut s’expliquer par plusieurs facteurs.
Beaucoup d’archives restent en souffrance de traitement dans leurs lieux de production ; le circuit de versement des archives est interrompu depuis 1960 ; les structures manquent d’équipement et de locaux de conservation adaptés ; le personnel affecté à l’archivage manque de qualification et de motivation ; les offres de formation dans ce domaine sont rares ; l’insuffisance de ressources financières pour couvrir les besoins ; les textes régissant certains aspects du domaine sont obsolètes ou inexistants. (DNAM, 2018)
25Voilà le constat général et sans appel posé par la DNAM en 2018, dans un rapport sur la gestion des archives dans les administrations publiques. Au-delà de la question du manque de ressources pour les mettre en œuvre, nous voudrions revenir sur le caractère tardif de la mise en place d’une législation et d’une politique nationale d’archives, mais aussi sur la sensibilité politique des archives du FED et la sensibilité administrative ou le désintérêt du personnel vis-à-vis des archives, ce qui contribue, selon nous, à expliquer les problèmes de conservation et de communication des archives du FED-Mali au Mali.
- 11 Entretien avec A1, directeur national adjoint des Archives nationales du Mali, 12/01/2024.
- 12 Entretien avec A1, directeur national adjoint des Archives nationales du Mali, 12/01/2024.
26Le cadre juridique et institutionnel de gestion des archives produites par les administrations maliennes est resté absent ou au moins insuffisant jusqu’en 2002. Cette absence puis insuffisance de la législation a impacté, pendant quatre décennies, la gestion des documents au niveau des départements ministériels et de tous les services qui produisent les documents. Lamine Camara, bibliothécaire à la DNAM écrivait ainsi en 2003 : « Le Mali indépendant s’est caractérisé par l’absence d’une politique archivistique » (Camara, 2003). Le directeur national adjoint des Archives nationales explique ainsi que, du fait de l’absence de législation relative aux archives de l’indépendance jusqu’aux années 2000, la DNAM n’a reçu aucun versement de documents provenant des départements ministériels et d’autres services de pré-archivage, sachant que, dans ces services d’archives intermédiaires, les conditions de conservation ne sont pas appropriées11. Cette période courant de l’indépendance à 2002, est qualifiée de « période sombre des archives au Mali » par les archivistes12. Détaillons.
- 13 Pour établir ce constat, Camara s’appuie sur l’ouverture de la presse privée indépendante (30 jou (...)
27Jusqu’en 1994, la seule législation existante était coloniale. Les archives des services gouvernementaux étaient mal classées et conservées dans des conditions inappropriées. En 1984, le service hérité de la colonisation devient les Archives nationales du Mali, mais elles n’ont connu aucun développement jusqu’en 1992 (Camara, 2003). On peut y voir un désintérêt du régime socialiste de Modibo Keita (1960-1968) et du régime dictatorial de Moussa Traoré (1968-1991) vis-à-vis des archives au Mali. On peut aussi y voir l’expression de la dimension démocratique des rapports entre pouvoir politique et archives (Duclert, 2015) : ces régimes, de par leur caractère autoritaire, restreignaient globalement l’accès des citoyens aux informations. Inversement, c’est après l’instauration de la démocratie en 1992 que les archives commencent à susciter un intérêt des citoyens désireux de s’informer et de s’instruire (Camara, 2003)13 et des gouvernements.
28Le premier acte juridique concernant les archives ministérielles est le décret no 94-202/P-RM du 3 juin 1994 qui fixe les règles générales d’organisation et de fonctionnement des secrétariats généraux des départements ministériels. À l’article 10, il stipule que :
- 14 Souligné par l’auteur.
Le service courrier de la documentation et de la dactylographie est chargé d’assurer la réception et la distribution du courrier ordinaire adressé au ministre. Il procède également au classement du courrier ordinaire et conserve les archives du département14.
29Ce décret est le premier du genre qui attribue la prérogative de conservation des archives aux secrétariats généraux des départements ministériels. Toutefois, ce texte ne précise ni les conditions de conservation ni les types de documents qui devraient faire l’objet de conservation par les secrétariats généraux des ministères. On a l’impression qu’il s’agissait plus de la conservation des courriers ordinaires adressés aux ministres que de la conservation des documents produits par les services du ministère eux-mêmes. Ce manque de précision donnait la latitude aux secrétariats généraux des ministères de conserver ou d’éliminer les documents selon leur bon vouloir.
- 15 Décret no 02-424/P-RM du 09 septembre 2002.
30En réalité, c’est à partir de 1998 que les gouvernements démocratiques d’Alpha Oumar Konaré (1992-2002) et d’Amadou Toumani Touré (2002-2012) dotent le pays d’une série de textes qui concernent plus directement les archives et constituent un cadre juridique inexistant depuis l’indépendance. Il s’agit d’abord de la loi no 98-357 et 98-358 PRM accordant des indemnités aux bibliothécaires, archivistes et documentalistes ; puis de la loi no 02-041/P-RM du 28 mars 2002 qui créa la Direction nationale des Archives du Mali (DNAM) et enfin la loi no 02-052/du 22 juillet 2002 relative aux archives. Beaucoup plus précise que le décret du 3 juin de 1994, cette dernière accorde des prérogatives de conservation de documents produits ou reçus par les départements ministériels faisant d’eux des services de pré-archivage chargés de la conservation des archives intermédiaires qui sont des documents ayant cessé d’être considérés d’utilisation habituelle et qui ne peuvent, en raison de leur intérêt administratif, faire l’objet de tri et d’élimination (décret no 02-424/P-RM). Notons que cette série de textes reprend la définition des archives posée dans le code du patrimoine français (Duclert, 2015). En effet, dans le décret d’application15 de cette dernière loi et la Politique nationale des Archives du Mali, les documents d’archives sont définis comme :
Tout document quels que soient leur date, leur forme et leur support matériel, produits ou reçus par toute personne physique ou morale, et par tout service ou organisme public ou privé, dans l’exercice de leurs activités. (DNAM, 2018)
- 16 Les archives courantes sont les documents d’utilisation habituelle pour l’activité des services, (...)
- 17 Les archives intermédiaires sont les documents ayant cessé d’être considérés d’utilisation habitu (...)
- 18 Les archives définitives sont les documents ayant subi des tris et éliminations, et conservés, sa (...)
- 19 Les publications officielles sont les journaux, écrits, études, reportages, productions audiovisu (...)
31Par ailleurs, en vertu de ce décret d’application de la loi du 22 juillet (décret no 02-424/P-RM), il existe quatre catégories d’archives : les archives courantes16, les archives intermédiaires17, les archives définitives18 et les publications officielles19.
32En ce qui concerne les Affaires étrangères, le changement intervient cependant dès 2000, avec les réformes internes du MAECI qui attribuaient déjà les prérogatives de conservation des archives dudit département à certains services rattachés au Secrétariat général. C’est le cas, par exemple, de la direction des ressources humaines, dotée aujourd’hui de deux archivistes. C’est aussi le cas à la direction des affaires juridiques qui comprend depuis 2000 un « bureau des archives diplomatiques et de la documentation » (décret no 00-610/P-RM du 7 décembre 2000) également doté aujourd’hui de deux archivistes. Si le Secrétariat général conserve les archives de manière générale, la direction des affaires juridiques conserve les archives diplomatiques. Il existe dans cette direction certaines conventions financières entre l’UE et le Mali postérieures à 2012, mais qui ne concernent pas le secteur agricole.
- 20 Entretien avec A2, ancien archiviste à la CONFED, 18/01/2024.
33Actuellement, le MAECI dispose de quatre archivistes (deux à la direction des affaires juridiques et deux autres à la direction des ressources humaines, mais aucun de ces archivistes ne s’occupe ni des fonds de la CONFED, ni de ceux du Secrétariat général20. Pour un chercheur, il est donc difficile de savoir par qui passer pour avoir accès à des fonds. Cette organisation confuse amène plus généralement les différents services ou directions du MAECI à garder eux-mêmes les documents qu’ils produisent. Ce constat est général : il n’est pas seulement valable pour les documents du FED, mais pour l’ensemble des documents administratifs produits de manière routinière. Les propos d’une conseillère technique au MAECI sont à cet égard tout à fait probants :
- 21 Entretien avec A4, conseiller technique au MAECI.
Il n’y a pas d’archives, toutes les directions gardent leurs documents. Si vous ne trouvez pas de documents sur la Coopération entre l’UE et le Mali au niveau de la CONFED, ça va être difficile de trouver ça ailleurs21.
34Outre la mise en place tardive et partielle d’une législation et d’une politique relatives aux archives au Mali, il faut souligner la sensibilité politique des archives comme l’un des facteurs compliquant tant la conservation que l’accès aux archives du FED au Mali.
35Au Mali, comme ailleurs, les archives constituent un outil de pouvoir et donc la cible des mouvements de contestation et les pillages et incendies d’archives s’inscrivent dans l’histoire des conflits et des révolutions (Cœuré, 2015). L’incendie des archives de Kayes suite à des manifestations politiques en 2020 et les tentatives de destruction des manuscrits de Tombouctou sont illustratifs (Rodet et al., 2021).
36Précisément, les changements brusques de régimes que nous qualifions de changements institutionnels expliquent, en partie, l’absence d’archives du FED au Mali. Généralement, lorsqu’il y a un coup d’État au Mali, les centres du pouvoir sont les cibles privilégiées des manifestants et de pillards. Les manifestations de mars 1991 qui ont conduit à la chute du régime de Moussa Traoré ont engendré la destruction ou le pillage de plusieurs édifices publics. Les bureaux du directeur des Douanes et de son adjoint ont par exemple été vidés et incendiés (Le Monde, 1991). Lors du coup d’État de 2012, c’est le Palais présidentiel de Koulouba et le ministère des Affaires étrangères qui ont été pillés. Selon un ancien coordinateur de la CONFED :
- 22 Entretien avec A5, coordinateur de la CONFED, 10/08/2021.
Pendant les événements de 2012, le Ministère a été pillé par les militaires. Ils ont volé tous nos effets, les chaises, ordinateurs et même des sandales. Ce pillage nous a fait perdre des documents22.
37Toutefois, l’informaticien de ladite structure nous a confié qu’il a pu partir chez lui avec son serveur. Ce sauvetage du serveur a permis d’éviter la perte de certains documents numériques. Mais d’autres documents physiques à l’intérieur des bureaux ont été emportés par les pillards.
38Cette sensibilité politique des archives en général semble aller de pair avec une sensibilité spécifique des archives du FED-Mali. Les documents relatifs à la coopération au développement sont considérés comme sensibles par la plupart du personnel administratif au sein du MAECI du Mali. Plusieurs aspects de nos recherches doctorales au MAECI permettent d’en faire au moins l’hypothèse. Certains agents du MAECI ont qualifié de sensible notre sujet de thèse (l’histoire de la coopération au développement entre l’UE et le Mali) et nous ont dit qu’il allait être difficile d’avoir des informations. Il y a aussi un certain paradoxe dans le fait que le fonds d’archives numériques de la direction des ressources humaines a été financé par la CONFED, alors même que celle-ci n’a pas encore numérisé ses propres archives. À notre avis, cela s’explique moins par un manque de moyens que par la volonté de rendre les archives de la CONFED moins accessibles en raison de leur sensibilité. Enfin, certains de nos interviewés au MAECI pensent qu’il y a une volonté délibérée de retenir les informations. Même si cela est difficile à vérifier, on peut faire l’hypothèse que cette sensibilité spécifique aux archives maliennes du FED est en effet liée à la gestion et à l’utilisation des fonds pour le financement des projets de développement. Car il y a plusieurs scandales de corruption et de détournement de fonds autour de ces financements de l’UE au Mali. Le refus de l’UE de verser une partie de son aide budgétaire au Trésor malien pour non-respect des conditionnalités relatives à la bancarisation du paiement des militaires en 2020 est illustratif (Mali Actu, 2021). À propos de la corruption autour du financement des projets de développement au Mali, une chancellerie affirme ainsi : « On finance le développement, mais aussi la corruption » (Le Cam, 2019).
39On peut faire une hypothèse diamétralement opposée à celle de la « pénurie » de documents due à leur sensibilité : celle du désintérêt ou de l’indifférence de la part du personnel à l’égard des archives ou de l’archivage au MAECI, ces hypothèses opposées n’étant pas incompatibles. Selon un de nos interviewés :
- 23 Entretien téléphonique avec A6, conseiller des Affaires étrangères au MAECI, 03/01/2024.
Il y a eu un incendie à un moment donné. Seul le planton [vigile] y rentrait. Les gens disaient qu’il y avait des serpents et autres. Depuis les gens ne sont plus intéressés à ces choses-là. La salle existe quand même, mais l’accès n’est pas facile23.
40Il ressort également de nos entretiens que des fonds ont été perdus sous la véranda de la CONFED.
- 24 A3, e-mail du 23/06/2022.
41Ajoutons un point important : le contexte politique marqué par un gouvernement de transition militaire au Mali, dont les rapports avec certains partenaires européens sont compliqués depuis la nouvelle trajectoire prise par le gouvernement en 2021, ne favorise pas une enquête sur l’histoire du FED-Mali (Ben Ahmed, 2022). La réponse de la cheffe de coopération de la Délégation de l’UE à notre e-mail de sollicitation d’entretien est illustrative : « Nous sommes au regret de ne pas pouvoir donner suite à votre demande d’entretien car nos effectifs sont réduits en ce moment et en même temps très sollicités par les priorités du contexte actuel24. »
42Le fait qu’il nous ait fallu deux ans pour être informé de l’existence d’une salle d’archives dans ledit Ministère, par un ancien archiviste qui n’était plus en poste, ou bien que certains employés ne soient même pas au courant de l’existence de cette salle, mais aussi le refus de la cheffe de coopération de nous accorder un entretien au regard du contexte, peut constituer un argument pour défendre soit l’hypothèse de la sensibilité politique, soit celle du désintérêt.
43Au regard de ce qui précède, les difficultés de conservation et d’accès aux archives du FED-Mali s’expliquent au moins en partie par l’insuffisance du cadre juridique et sa mise en place tardive après l’indépendance du pays jusqu’aux années 1990, par des changements institutionnels et la sensibilité des archives du développement et, dans une moindre mesure, le désintérêt manifeste vis-à-vis des archives de la part d’une partie des services producteurs d’archives. Cette situation engendre un déficit d’archives qui a des conséquences sur l’écriture de l’histoire du FED-Mali de façon générale et sur celle du secteur agricole en particulier.
Se priver d’archives, c’est se priver de mémoire. (Chamelot, 2019)
44La rareté des archives et les difficultés rencontrées par les chercheurs pour accéder aux archives du FED au Mali ont des conséquences sur l’écriture de l’histoire du FED de façon générale et sur celle du développement agricole financé par l’UE au Mali en particulier. En effet, les archives du FED-Mali relatives au secteur agricole qui sont accessibles – depuis le Mali comme depuis l’Europe – mettent avant les actions du donateur, omettent une large période de l’histoire du FED-Mali et comportent le risque de l’écriture d’une histoire qui mettrait en avant le point de vue du donateur.
45Écrire une histoire du FED-Mali relatif au secteur agricole avec des informations fournies par ces archives, revient à écrire une histoire descriptive des actions de l’UE au Mali. Le contenu de ces archives constitue une sorte « d’instrument de promotion » et de légitimation des actions de l’UE au Mali, surtout dans le secteur agricole.
- 25 Documents nativement numériques (**) et documents nativement numériques mais conservés sous forme (...)
46Côté malien, les informations fournies par ces archives accessibles25 concernent principalement la mise en œuvre des FED passées, du FED en cours d’exécution et du FED programmé. Dans chaque rapport ou chaque programme indicatif national (PIN), il y a un chapitre relatif au bilan de la mise œuvre des FED passés et du FED en cours d’exécution. Cette rubrique rend compte, en général, de la mise en œuvre de ce fonds dans tous les secteurs d’intervention au Mali.
47Pour le cas du secteur agricole, la quasi-totalité des documents nativement numériques indiquent deux domaines principaux d’intervention : la filière coton, riz et la sécurité alimentaire, et secondairement les filières élevages et maraîchage (République du Mali/Union européenne, 2002, 2008, 2004) dans lesquelles les contributions de l’UE sont mises en avant. À titre d’exemple, le rapport annuel conjoint de 2000-2001, dans son chapitre portant sur l’examen de la coopération passée dans le domaine du développement rural sur le 7e FED, il est indiqué que :
La coopération européenne en matière de sécurité alimentaire est indissociable des programmes de promotion des filières agricoles, notamment rizicole, d’augmentation de la production agricole et, plus globalement, d’amélioration des revenus et des conditions de vie en milieu rural. Ces actions ont été menées conjointement aux programmes de restructuration de l’économie malienne et notamment du marché céréalier. Ainsi, la contribution communautaire a été la plus importante (nature et financière) des contributions des donateurs pendant les quatre premières phases du PRMC (1981-1996). (République du Mali/Union européenne, 2003)
48Un autre passage du même rapport, concernant le bilan du 8e FED dans le secteur du développement rural est illustratif :
Le 8e FED a posé la riziculture irriguée comme une priorité. Néanmoins, les acquis et les progrès accomplis dans la filière rizicole malienne grâce, entre autres, aux financements européens (rendements, volumes produits, surfaces réhabilitées, restructuration de l’Office du Niger, etc.) ont amené à redéfinir les objectifs en privilégiant le marché et les avantages économiques du riz malien.
49Le DSP-PIN de 2003-2007 abonde dans le même sens. Il met aussi en avant les actions de l’UE dans la filière riz. Par exemple, abordant la vue d’ensemble de la coopération en faveur du Mali, le document de Stratégie de coopération et du PIN de 2003-2007 présente le secteur du développement rural ainsi :
La coopération communautaire a soutenu des objectifs de sécurité alimentaire et de protection de l’environnement, principalement dans les 4e et 5e régions. Le 8e FED est revenu sur ce domaine, qui constituait son troisième secteur de concentration. L’objectif était d’améliorer la compétitivité des filières du riz et de l’élevage. Le bilan des interventions sur le riz a été satisfaisant, alors que les appuis à l’élevage ont été abandonnés en raison du non-respect des conditionnalités. (République du Mali/Union européenne, 2007)
50Ces passages sont à l’image de plusieurs rubriques dans les documents PIN et des rapports d’exécution du FED relatifs aux interventions de l’UE dans le secteur agricole au Mali. C’est-à-dire que ces passages mettent en avant des résultats positifs des actions de l’UE, alors que des études prouvent parfois le contraire, notamment le décalage entre le discours officiel et la réalité sur le terrain, surtout dans le domaine de la sécurité alimentaire (Arditi et al., 2011).
- 26 Documents papiers numérisés (*) ou fichiers numériques indiqués dans le tableau no 2.
51Côté européen, les documents accessibles26 sont en général des conventions de financement ou des propositions de convention de financement d’aide à la production et à la diversification, et d’aide alimentaire. Dans ces documents, les objectifs des projets ou programmes financés dans le domaine de l’agriculture et de la sécurité alimentaire sont décrits. Les documents donnent des informations sur les tranches de financement d’aide à la production et à la diversification dans les filières du coton, riz et arachide. Ces documents fournissent des informations sur les actions à réaliser dans le cadre des projets et programmes qui ont fait l’objet d’accord. Ce passage sur le soutien aux prix de la filière du coton contenu dans la proposition d’accord de financement de la 4e tranche du programme d’aide à la diversification de la République du Mali du 4 juillet 1966 est illustratif :
Il est proposé de réduire le prix de vente pour la campagne 1965/65 à 137 FM/KG. Le prix d’objectif subit une compression supplémentaire jusqu’au niveau de 148 FM/KG. L’écart moyen compte tenu de certaines ventes à un prix supérieur aux cours mondiaux se situe à 6,7 FM/KG. Les quantités exportables atteignent 13 000 t environ de coton fibre dont 8 000 t environ susceptibles du soutien. Le crédit à engager est donc de 88 600 000 FM. (Commission européenne)
52Dans la proposition d’accord de financement de la 5e tranche du 28 mai 1969, la description des activités à réaliser dans le cadre de la mise en œuvre du programme illustre également le contenu descriptif de ces documents.
Pour assurer un développement satisfaisant de la riziculture et pour éviter l’infestation du riz sauvage, un crédit de 251 860 M. FM avait été accordé sur la quatrième tranche pour la mise en place de 7 unités d’extirpation du riz sauvage et de 20 unités pour labours simples ainsi que pour la fourniture du personnel d’assistance technique et des véhicules […] De plus, il est demandé de financer la réalisation de photos aériennes destinées à faciliter les avant-projets et les projets d’aménagements rizicoles, ainsi qu’à l’inventaire des surfaces cultivées et cultivables dans les régions de Mopti et Gao en bordure du fleuve Niger sur une surface de 7 500 km2.
53Ces passages sus-indiqués reflètent le contenu de presque tous les documents papiers numérisés qui décrivent des activités déjà réalisées et celles qui doivent être réalisées dans le cadre de la mise en œuvre des programmes financés par le FED.
- 27 Archives historiques de la Commission européenne, Collection des documents « SEC », Dossier Sec ( (...)
54L’ensemble de ces documents ne permet pas d’avoir des informations complètes sur les projets pris individuellement, c’est-à-dire du début des discussions entre les autorités maliennes et européennes sur un projet ou programme jusqu’au rapport final de la mise en œuvre. Par exemple, on trouve dans les accords de financement des activités à réaliser dans le cadre d’un programme, mais hormis cette information, les autres documents ne fournissent plus d’informations sur certains projets qui ont fait l’objet d’accord. On ignore donc si certaines de ces activités programmées ont été effectivement exécutées ou non. À titre d’exemple, on ignore si les activités programmées dans la convention de la 5e tranche d’aide à la production et à la diversification27 ont été réalisées ou non, car aucun autre document ne donne d’information sur les projets qui avaient été prévus dans la convention.
55Ces archives accessibles fournissent rarement des informations sur l’impact des projets ou programmes, pris individuellement, qui sont réalisés dans les différents domaines d’intervention du développement rural. Avec ces documents, on ignore si les projets et programmes spécifiques financés ont pu atteindre les objectifs qui leur étaient assignés. Les points de vue des populations bénéficiaires du Mali relativement à l’impact des projets dans le secteur agricole, sont également absents des rapports de mise en œuvre du FED.
56On constate une sorte de politisation du développement (Cooper, 2010) dans la mesure où ces informations mettent l’accent beaucoup plus sur l’aspect positif de la contribution européenne dans le secteur agricole au Mali. Et ce, en vue de légitimer l’action de l’UE dans ce secteur.
57L’asymétrie d’accès et de conservation, le contenu biaisé des documents d’archives accessibles, ont comme enjeu le risque d’écrire une histoire accordant la primauté à la vision du bailleur.
- 28 Les témoignages des anciens coordinateurs de la CONFED rapportés par Astoin-Florence (2015) vont (...)
58Le difficile accès aux archives et la rareté des archives conservées sur une large période du passé contemporain du Mali touchent profondément l’écriture de l’histoire du Mali indépendant. Singulièrement, l’asymétrie d’accès aux archives du FED-Mali, le contenu descriptif des archives et les informations incomplètes qu’elles fournissent, comportent le risque d’écrire une histoire « officielle » en imposant un récit historique dominant qui accorde la primauté au point de vue du donateur et, d’une certaine mesure, au point de vue officiel des gouvernements maliens demandeurs de l’aide28.
59Naturellement, on sait que l’insuffisance de sources écrites est un handicap pour un historien dans la reconstruction du passé. Particulièrement, la rareté des archives du FED au Mali engendre le recours aux sources écrites européennes conservées dans les archives historiques de l’UE. Bien que ce recours soit normal, même si les archives maliennes étaient accessibles, le difficile accès à celles-ci entraîne une sorte de dépendance des sources européennes pour écrire l’histoire du FED au Mali, singulièrement celle du secteur agricole.
60Pour un chercheur malien intéressé par l’impact de l’aide européenne au Mali, cette dépendance des sources européennes cumulée à l’absence d’appréciation des populations bénéficiaires de l’aide dans les archives comporte le risque, non seulement d’écrire une histoire « à parts égales » (Bertrand, 2011), mais aussi une histoire descriptive et officielle du FED-Mali.
- 29 Achille Mbembe l’explique par le fait que l’Afrique et sa diaspora ont contribué largement à l’él (...)
61Aussi, il s’avère que ces archives accessibles au Mali ne sont pas des sources exclusivement maliennes, car, pour la plupart, ce sont des documents élaborés conjointement : des rapports annuels conjoints, des documents de stratégies pays et programmes indicatifs nationaux (DSP-PIN) qui sont élaborés en étroite collaboration entre les deux parties. Des documents produits exclusivement par la partie malienne ne sont donc pas accessibles. Même si cette absence d’archives exclusivement maliennes ne remet pas en cause la part du Mali dans les documents d’archives produits conjointement en ce sens, et que même si les archives européennes ou occidentales ne sont pas la propriété exclusive de l’Europe (Mbembe, 2015)29, elle comporte le risque d’écrire un récit historique officiel du FED-Mali du secteur agricole. Cela est d’autant plus plausible si l’historien n’a pas accès aux archives conservées en Europe et ne fait pas recours à d’autres catégories de sources comme des sources orales. Car les archives conjointement produites mettent en avant les actions réalisées par l’UE et restent muettes sur l’impact de ces actions, ou ne montrent que leur impact positif. L’absence du point de vue des populations bénéficiaires dans les rapports et le contenu des rapports tendant à légitimer l’aide, peuvent conduire le chercheur à écrire une sorte de récit historique biaisé du FED dans le secteur agricole.
62Le recours aux sources orales constitue une alternative pour écrire une histoire « à parts égales » car ces sources ont joué un rôle important dans l’historiographie africaine contemporaine (Jewsiewicki & Mudimbe, 1993). Comme l’affirme Doulaye Konaté : « L’Afrique recouvre progressivement sa mémoire à travers des travaux d’importance dont beaucoup reposent dans une large mesure sur les résultats d’exploitation des traditions orales » (Konaté, 2006). Les sources orales recueillies auprès d’anciens administrateurs de gestion du FED-Mali et des populations dans les zones de mise en œuvre des projets de développement agricole au Mali, pourraient permettre d’avoir un complément d’informations sur des programmes dont les informations sont parcellaires.
63L’accès aux archives du FED au Mali de façon générale et à celles du FED-Mali relatif au secteur agricole en particulier, est problématique. Les archives physiques accessibles qui sont récentes ne sont pas bien conservées. Toutefois, les archives numériques sont en bon état. Les archives accessibles sont généralement des documents conjoints, élaborés dans le cadre de la coopération entre le Mali et l’Union européenne. Ils sont d’ordre générique mais contiennent des informations relatives aux actions de l’UE dans le secteur agricole au Mali. La CONFED, structure chargée de la mise en œuvre du FED, logée au sein du ministère malien des Affaires étrangères, dispose d’une salle d’archives dans laquelle sont conservés des documents en bon état mais qui sont inaccessibles. Côté européen, les références de certaines archives sont également disponibles sur le site des archives historiques de l’UE, mais elles sont inaccessibles pour un chercheur basé au Mali.
64Le difficile accès aux fonds d’archives du FED-Mali s’explique par la mise en place tardive d’une politique nationale archivistique, des changements institutionnels touchant le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, mais aussi par la sensibilité politique des archives du FED au Mali et le désintérêt manifeste vis-à-vis des archives d’une partie du personnel et des services producteurs de documents.
65On peut parler d’une pénurie d’archives qui a des conséquences sur l’écriture de l’histoire, en ce sens que les archives accessibles fournissent des informations qui mettent en avant les actions du donateur, en l’occurrence l’UE. Il y a donc un risque d’écriture d’une histoire selon la vision du donateur et qui omet une grande période de l’histoire du FED en raison de la quasi-inexistence de documents sur la période du 1er au 5e FED au Mali.