Michel Bruneau, Parcours d’un géographe de transitions. Terrain et concepts
Michel Bruneau, Parcours d’un géographe de transitions. Terrain et concepts, L’Harmattan, 2023, 326 pages, ISBN : 978-2-336-41215-3
Texte intégral
1Le récit proposé ici par Michel Bruneau de sa vie professionnelle de géographe ayant travaillé en Asie et aux confins de l’Europe, n’est pas celui d’un long fleuve tranquille. C’est celui d’un cheminement intellectuel, foisonnant et souvent en rupture avec les tendances de la géographie s’intéressant à la zone intertropicale, au cours duquel il a été amené à changer de terrain (des tropiques à la Méditerranée) et à mettre en œuvre de nouvelles approches : géographie rurale tropicaliste (1970), géographie engagée et/ou critique (1977), écogéographie (1982) et géohistoire (2001). Comme il le souligne : « Mes soixante ans de recherches géographiques m’ont conduit du nord de la Thaïlande à la diaspora grecque pontique, de Chiang Mai à Thessalonique, de Paris à Bordeaux, de l’Asie du Sud-Est à l’Asie Mineure, de la géographie tropicale à la géographie critique et à la géohistoire » (p. 285). La postface instructive de Claude Bataillon (p. 287-295) nous rappelle les conditions d’accès aux terrains des géographes coloniaux, coopérants et postcoloniaux de même que le rôle de tuteur du « pied-noir » Pierre Gourou.
2Cet itinéraire entre 1963 et 2023 permet de comprendre les boussoles et les modèles qui ont compté dans son cheminement : les sources disciplinaires centrales, déviantes ou consensuelles qu’il a adoptées, du tropicalisme à la géohistoire ; les thèmes qu’il a longtemps poursuivis, des structures agraires aux diasporas ; les idéologies auxquelles il a adhéré ou qu’il a combattues, du tiers-mondisme à la mondialisation actuelle. On pourrait ajouter les mots-clés ou concepts qu’il a discutés, bricolés à sa manière ou inventés pour coller à ses analyses : « civilisation », « diaspora », « Eurasie », « formation sociale », « identité ethnique et nationale », « hellénisme », « iconographie », « organisation de l’espace », « territoire et lieu de mémoire », « mode de production asiatique », « modèles chrono-spatiaux », « peuples-mondes de la longue durée », « résilience », « terrain », « tropicalité ». Neuf géographes français (Georges Bertrand, Roger Brunet, Jean Delvert, Pierre Gourou, Jean Gottman, Christian Grataloup, Yves Lacoste, Jean Suret-Canale, Jean Tricart), deux historiens français (Fernand Braudel et Pierre Nora), un anthropologue français (Maurice Godelier) et un sociologue britannique de l’ethno-nationalisme (Anthony D. Smith) ont constitué ses sources principales.
3Son parcours illustre l’histoire des géographes français de la génération des années 1940 qui ont poussé à la constitution d’une géographie du développement après avoir repoussé du pied la période coloniale, puis tropicale et ultramarine, aujourd’hui encore d’actualité pour des raisons écologiques et décoloniales.
4Il a abordé le développement sous l’angle de l’analyse du changement des espaces ruraux dans la région de Chiang Mai via les notions de « résilience » (p. 140-150), « résistance », « adaptation » et « rebond ». Tout cela s’inscrit dans le contexte de l’industrialisation et de l’urbanisation de la Thaïlande, intégrée au système capitaliste mondial qui fut en crise en 1997. Lors d’un retour sur son terrain de thèse en 2005-2006, il observe l’apparition de « villageois mondialisés » pratiquant la limitation des naissances, plus éduqués, moins dépendants de la riziculture grâce aux investissements urbains et à la modernisation de l’artisanat traditionnel sous l’influence du tourisme. Le système bancaire a fait exploser l’assujettissement patrons/clients et a mis en place le cercle vicieux de la dette. Enfin, le maintien de fortes relations villes/campagnes via les ouvriers paysans n’a pas transformé la mobilité en exode rural. Il n’y a pas eu de réforme agraire, mais une distribution de titres de propriété aux paysans.
5Face à ces constats, il dut mettre à distance son analyse marxienne de la situation de ces ruraux à « l’agilité » surprenante. 58 % des familles étudiées en 1966-1970 étaient minifundiaires ou sans terres. Exploitées par de riches propriétaires ou endettées auprès de marchands chinois ou sino-thaïs, elles vivaient une inextricable dépendance qui aurait dû déboucher, selon cette approche, sur un changement majeur qui n’a pas eu lieu.
6Il connut une soutenance de thèse mouvementée en 1977 (p. 85-92) en raison de sa critique de l’école tropicaliste de la géographie francophone et des tropicalités de Pierre Gourou, « le pape de cette géographie zonale » (p. 119), développées dans ses livres. Il avait en effet observé que le poids négatif des contraintes climatiques dans le développement (des sols aux maladies tropicales) n’était pas aussi déterminant que l’affirmait Gourou et il a développé une vision de cette zone, qui, malgré les conditions climatiques tropicales, prenait son destin en main après la colonisation.
7Pour Bruneau, l’école tropicaliste de Gourou relevait d’abord d’une approche fortement naturaliste pour devenir plus culturaliste ensuite. Elle associe « pauvreté » et « faible développement » à la « condition tropicale », et ne procède à des comparaisons qu’entre pays de cette zone climatique. Dans ce milieu naturel où l’homme est affaibli par les endémies et cultive des sols très peu fertiles et fragiles, aucune « civilisation supérieure » – capable de fixer durablement de fortes densités – n’aurait émergé. On est loin de l’approche possibiliste tirée de Vidal de la Blache qui s’ajuste en revanche assez bien avec une géographie du développement.
8La critique de Michel Bruneau porte aussi sur l’usage que les tenants de l’école tropicaliste font des concepts de « civilisation » et de « techniques d’encadrement » (par la famille, le langage, le régime foncier, les mentalités ou la religion mais aussi les cadres villageois, ethniques et étatiques) qui évacuent la question des rapports de domination en situation coloniale ou postcoloniale. Cette géographie apolitique permettait de ne pas mettre en relief la prédation impériale européenne ou les formes de domination dans l’insuffisance de développement. Pourtant, cette « école » fut hégémonique pendant trois décennies (1947-1983) via disciples et relais enkystés dans les organismes français les plus directifs employant des géographes.
- 1 Dubresson, A. (2021). Un géographe chez des politistes : sur une infusion de la notion de pouvoir (...)
- 2 Amselle, J.-L., & M’Bokolo, E. (2005). Au cœur de l’ethnie, ethnies, tribalisme et État en Afriqu (...)
9La notion d’« encadrement » a aussi des conséquences dans les relations de la géographie aux autres sciences sociales. S’abriter derrière cette notion fourre-tout permet de se dispenser de faire une analyse complexe de l’État-nation et ses fondements culturels et territoriaux, linguistiques ou historiques sans cesse manipulés, des relations majorité-minorité dans le système de pouvoir, et des formes d’ethnicisation et de classification des groupes sociaux. Toutes ces questions influent sur la géographie. On comprend donc qu’il a fallu du temps pour que les géographes tropicalistes avancent que « l’espace géographique, aussi divers soit-il, est fondamentalement politique1 ». Pour qui a travaillé en Afrique subsaharienne, enfin, la territorialisation de l’espace sur une base ethnique adoptée par cette école sans précaution est un analyseur qui pose question2.
- 3 Bruneau, M. (2022). Peuples-monde de la longue durée. Chinois, Indiens, Iraniens, Grecs, Juifs, A (...)
10Bruneau quitte sa position marginale en se retrouvant avec Fernand Braudel, le « patron » de l’école des Annales, grâce à la géohistoire redonnant une place déterminante aux territoires dans les processus historiques. Il repense ainsi les périodisations historiques sur le « temps long » en relativisant les luttes politiques du quotidien et les découpages mondiaux habituels. Le concept d’Eurasie qu’il prône en est issu. Suivant cette ligne, Michel Bruneau a su relier tropismes asiatiques et européens dans son magnifique livre sur les Peuples-mondes dans la longue durée3.
11Comme il le précise en page 285, il n’a jamais appartenu à un seul courant de pensée, même s’il se dit de la mouvance de la revue L’Espace géographique, créée par Roger Brunet. Celle-ci a prôné une géographie théorique et systémique, modélisatrice et aménagiste avec nombre de variantes.
12Parcours d’un géographe de transitions est donc une biographie professionnelle à lire pour qui veut comprendre les débats et engagements qui ont traversé la géographie des Suds depuis 1960.
Notes
1 Dubresson, A. (2021). Un géographe chez des politistes : sur une infusion de la notion de pouvoir, Politique africaine, 161-162, 351.
2 Amselle, J.-L., & M’Bokolo, E. (2005). Au cœur de l’ethnie, ethnies, tribalisme et État en Afrique, La Découverte.
3 Bruneau, M. (2022). Peuples-monde de la longue durée. Chinois, Indiens, Iraniens, Grecs, Juifs, Arméniens, CNRS Éditions.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Georges Courade, « Michel Bruneau, Parcours d’un géographe de transitions. Terrain et concepts », Revue internationale des études du développement, 256 | 2024, 289-292.
Référence électronique
Georges Courade, « Michel Bruneau, Parcours d’un géographe de transitions. Terrain et concepts », Revue internationale des études du développement [En ligne], 256 | 2024, mis en ligne le 08 janvier 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ried/23967 ; DOI : https://doi.org/10.4000/131lo
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



