- 1 La recherche à l’origine de cet article a été financée par l’Agence nationale de la recherche de (...)
1En apparence anecdotique, le Congrès culturel de La Havane (CCH) (4-13 janvier 1968) constitue pourtant un enjeu révélateur et sous-estimé de la « guerre froide globale » et de la place de plus en plus prépondérante du tiers-monde dans ce conflit (Garland Mahler, 2021)1. Pour Cuba, il s’agit d’un événement majeur dans la mesure où l’organisation de cette rencontre internationale révèle une volonté affichée de s’affranchir de la logique binaire de deux blocs antagonistes. De fait, la tenue du CCH témoigne d’un agenda international ambitieux pour un « petit pays » de l’Amérique latine. La preuve : le Congrès culturel rassemble près de 500 délégués provenant de 65 pays qui sont invités à multiplier les échanges autour de plusieurs sujets, tous d’une brûlante actualité durant les Global Sixties. Le grand thème qui doit articuler les débats est le « colonialisme et néo-colonialisme dans le développement culturel des peuples ». Les intellectuels, artistes et scientifiques invités se répartissent dans cinq commissions thématiques : « Culture et indépendance nationale », « Formation intégrale de l’homme », « Responsabilité de l’intellectuel face aux problèmes du monde sous-développé », « Culture et mass-média », « Problèmes de la création artistique et du travail scientifique et technique ».
- 2 Les chiffres fluctuent légèrement selon les sources.
- 3 George Elliott à Pierre Harmel, 13 mars 1967, no 382, no d’ordre 131, Service des archives du Roy (...)
- 4 Outre la position gaulliste pendant la crise des missiles en 1962, peu de travaux se penchent sur (...)
- 5 Dans les années 1960, le gouvernement de Gaulle exaspère les Américains avec sa politique extérie (...)
2Parmi les nationalités représentées, les Français sont à l’honneur. Avec près de 80 participants officiels2, ils représentent la délégation la plus nombreuse du CCH (dépassant même les Cubains qui sont au nombre de 64). La place étonnement privilégiée de la France s’explique pour plusieurs raisons que nous allons aborder dans cet article. D’une part, en ce début d’année 1968, les relations entre Cuba et son principal allié international – l’Union soviétique (URSS) – traversent une période d’hostilité. Les appréhensions du Kremlin à l’égard des stratégies de lutte armée soutenues par le gouvernement de Fidel Castro et les critiques de plus en plus récurrentes de Cuba au principe de la « coexistence pacifique » affaiblissent l’entente La Havane-Moscou. Pour reprendre les mots d’un observateur belge résidant sur l’île, ces réserves poussent les leaders cubains à se convaincre « que c’était une erreur de croire que Cuba ne pouvait vivre sans l’URSS […] et que Cuba préfère infiniment traiter avec l’Europe occidentale sur une base purement commerciale3 ». En outre, dès 1963, les liens politiques et commerciaux entre l’administration révolutionnaire et le gouvernement de Charles de Gaulle ne cessent de se resserrer4. La défiance du Président français à l’égard des États-Unis et la politique extérieure indépendante de l’Hexagone sont vues d’un bon œil par les Cubains qui souhaitent diversifier leurs échanges économiques et ainsi limiter la dépendance vis-à-vis de Moscou5. De surcroît, les milieux culturels cubains savent que l’intelligentsia française jouit d’un prestige exceptionnel pouvant influencer l’opinion publique occidentale et créer un climat favorable à l’accroissement des relations avec les pays d’Europe de l’Ouest, tout en favorisant la diffusion d’une image positive de la Révolution. Pour la plupart des intellectuels français, nous le verrons, le voyage à Cuba cristallise l’espoir répandu, mais longtemps ajourné, de voir émerger un projet révolutionnaire radical mais, à la fois, nullement incompatible avec la notion de liberté de pensée et de création artistique. Les discussions relativement ouvertes auxquelles ils prennent part durant les séances de travail semblent initialement conforter ces illusions.
3Parmi les délégués français, des profils variés : des intellectuels progressistes et antistaliniens (Michel Leiris, Gisèle Halimi, Jacqueline Delange, André Gorz, Daniel Guérin, Anne Philipe, Pierre Naville), des artistes et écrivains (Joyce Mansour, Édouard Pignon, André Pieyre de Mandiargues, Claire Vasarely, Alain Jouffroy), des scientifiques (Didier Dacunha-Castelle, René Heller, Yves Lacoste), des militants politiques de la gauche non communiste (Alain Geismar, Aimé Césaire) ou en porte-à-faux avec le Parti communiste français (PCF) (Jean-Pierre Vigier, Jean Pronteau). Bien que tous ces représentants se rejoignent dans une pensée « anti-impérialiste » commune et une sensibilité partagée vis-à-vis des problèmes du « tiers-mondisme », le choix des invités surprend par la volonté des organisateurs de rassembler une gauche hétéroclite, majoritairement partisane d’un socialisme non dogmatique et critique du modèle soviétique. Aux yeux des délégués français, le fait que Cuba ait permis cette rencontre dans son territoire est le reflet d’une véritable volonté de dépassement des vieux modèles révolutionnaires. Le déroulé et les conclusions du CCH ne font qu’alimenter cette vision selon laquelle Cuba incarnerait un projet humaniste et ouvert, capable de transformer radicalement la société tout en corrigeant les excès de l’expérience soviétique.
4Grâce à de nombreuses archives institutionnelles (archives diplomatiques française, cubaine et belge ; archives du PCF), à des fonds d’archives de certains délégués français présents au CCH (Michel Leiris, Pierre Naville, Jean Pronteau, Gisèle Halimi, Didier Dacunha-Castelle, Anne Philipe) et à une demi-dizaine d’entretiens réalisés par l’auteur à des témoins de l’événement (Didier Dacunha-Castelle, Charles Malamoud, Denis Hollier, Graziella Pogolotti, Yves Lacoste), cet article cherche à reconstruire le climat idéologique qui s’est emparé du CCH en janvier 1968, ainsi que les espoirs et motivations de ses participants. Nous retracerons, dans un premier temps, la ligne politique relativement autonome incarnée par la révolution cubaine en ce début de 1968, examinant le CCH comme un moment exceptionnel situé dans la continuité de l’esprit de la Conférence tricontinentale (1966). Nous nous intéresserons ensuite à la composition de la vaste délégation française et tenterons de déchiffrer les motivations, attentes et espérances qui expliquent l’adhésion déterminée de la plupart des invités de l’Hexagone. Pour finir, nous découvrirons que la sympathie des étrangers envers la révolution cubaine débouche, dans un premier temps, sur la mise en œuvre de projets concrets de solidarité envers La Havane. Cependant, nous verrons aussi que cet engagement s’est estompé dans le courant de l’année 1968. Le manque de soutien de Cuba au mouvement protestataire de Mai 1968 et surtout l’appui de Castro à l’invasion du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie (août 1968) refroidissent l’enthousiasme de la plupart des Français. Dès la fin 1968, dans la mesure où le gouvernement cubain renforce ses rapports avec l’URSS, la perception de Cuba comme une révolution unique et ouverte se dégrade, diluant ainsi les espoirs que le CCH avait contribué à attiser.
5À l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 1960, Fidel Castro rencontre pour la première fois le Premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, scellant ainsi une alliance politique et économique qui bouleverse l’échiquier de la guerre froide. Cuba, un petit pays situé à près de 150 kilomètres de la Floride, noue un solide partenariat stratégique avec l’ennemi idéologique de la Maison-Blanche, effritant l’unité de la « zone d’influence » états-unienne : l’Amérique latine. Mais si les relations cubano-soviétiques démarrent d’un bon pied, la solution à la crise des missiles d’octobre-novembre 1962 inaugure une phase de détérioration graduelle des rapports, sans toutefois ralentir le flux de l’aide économique soviétique. Pragmatique, Khrouchtchev négocie le retrait des ogives nucléaires avec l’administration de John Fitzgerald Kennedy, excluant Castro des pourparlers. Le leader cubain, qui semblait prêt à encourir le risque d’une confrontation atomique plutôt que d’obtempérer aux menaces de Washington, est furieux. Khrouchtchev, lui aussi, se dit irrité par les prises de décisions irrationnelles de son redoutable allié (Fursenko & Naftali, 1997). La « crise des fusées » laissera des traces durables dans les relations Cuba-URSS, entraînant une phase de divergences idéologiques croissantes entre les deux États socialistes. Un délégué du PCF de visite à Cuba en 1963 saisit l’atmosphère quelque peu délétère laissée par les événements d’octobre 1962 :
- 6 René Andrieu. Note de René Andrieu au Secrétariat du C.C. : Quelques problèmes de la politique cu (...)
Toutes les discussions que j’ai eues à La Havane […] confirment qu’au lendemain de la crise d’octobre […] les Cubains ont eu l’impression d’être abandonnés. Castro a été très choqué que l’affaire ait été traitée sans qu’il soit consulté. La susceptibilité nationale est très grande à Cuba. Il s’agissait d’un sentiment général, qui, de surcroît, a donné lieu dans la presse à une floraison d’articles gauchistes6.
- 7 Ce dernier concept est souvent employé pour rendre compte de la situation de dépendance des pays (...)
6Sans jamais chercher à rompre avec les Soviétiques, la « trahison » de ces derniers permet néanmoins au gouvernement Castro d’envisager une politique extérieure plus ou moins indépendante, sortant « des sentiers battus du communisme traditionnel » (Karol, 1970: 291). Plus que la fidélité au camp socialiste, le Cuba du mitan de la décennie 1960 cherche à mettre en avant la lutte sans concession contre « l’impérialisme » états-unien, la défense des mouvements de libération nationale d’Afrique et d’Asie ainsi que les guérillas d’Amérique latine. Face à de telles urgences, l’appel réitéré de l’URSS à la « coexistence pacifique » (se rapprocher diplomatiquement avec les pays non socialistes, inciter les partis communistes alliés à participer aux élections et abandonner la lutte armée) est perçu par les Cubains comme un frein à l’inéluctable processus de libération des peuples colonisés ou « néo-colonisés7 ».
7Cette volonté d’affranchissement idéologique débouche sur des initiatives concrètes. La Conférence tricontinentale, tenue à La Havane en janvier 1966 malgré les tentatives soviétiques de l’empêcher (Mar León, 2021), émerge comme un premier signal fort de l’orientation résolument tournée vers le tiers-monde de La Havane. Ce rassemblement réunit des représentants d’États, de partis communistes et de mouvements de libération de 82 pays dans le but de définir des stratégies pour asseoir l’indépendance des territoires d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Les séances de travail donnent lieu à des appels à la lutte armée, confirmant les appréhensions du Kremlin, qui craint une intensification des tensions internationales. Les positions belligérantes de Cuba se cristallisent par la création, en janvier 1966, de l’Organisation de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAL), dont le but est de mieux coordonner le soutien réciproque entre mouvements du tiers-monde. L’envoi en Bolivie d’un foyer révolutionnaire armé dirigé par « Che » Guevara, la présence croissante de militaires cubains en Afrique et la Conférence de l’Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS) en août 1967 à La Havane participent de ce même élan « tricontinental » (Faligot, 2013). Pour clôturer l’OLAS, Castro prononce un discours qui dévoile bien le fossé séparant sa révolution de la politique extérieure du bloc de l’Est : « Je ne vais pas dire que le […] mouvement communiste ait cessé de jouer un rôle et même un rôle important dans l’histoire du processus révolutionnaire », mais « il a acquis une méthode, un style, dans certains domaines, plusieurs caractéristiques d’une église. […] Nous croyons sincèrement que ce caractère doit être dépassé. » En outre, pour le Cubain, la lutte armée est le « chemin fondamental » de la Révolution (Castro, 1968b: 118-125).
- 8 « Memorándum de la delegación gubernamental de la República de Cuba para la concertación de un co (...)
8Le CCH s’inscrit dans cette dynamique révolutionnaire axée sur les nations du tiers-monde, une dynamique à la fois radicale et distante des thèses prédominantes en URSS (Martín Candiano, 2018). Pour les Français, plus que la violence révolutionnaire, ce sont surtout l’esprit « tricontinentale » et la volonté cubaine de se distancier du Kremlin qui séduisent davantage. Côté cubain, la Révolution a intérêt à charmer les intellectuels occidentaux. Les autorités de l’île sont conscientes des risques que peut entraîner leur défiance vis-à-vis de l’URSS. En 1967, l’un des dirigeants soviétiques les plus influents, Alexey Kossyguine, débarque à Cuba pour transmettre à Castro un « ultimatum virtuel » : « Cessez d’essayer de fomenter la révolution en Amérique latine ou subissez les conséquences » (Blight & Brenner, 2002: 125-127). Ces menaces sont mises à exécution. En janvier 1968, un responsable diplomatique cubain qualifie le programme d’échange commercial soviéto-cubain pour l’année en cours « d’inacceptable et impossible » car il « conspire ouvertement contre le développement de l’économie du pays8 ».
- 9 Daniel Guérin, l’un des délégués français au CCH, écrit : « Menacé de perdre l’appui soviétique q (...)
- 10 « Persecución de argelinos », Revolución, 19 octobre 1961, p. 3. Dans une caricature de 1962, ce (...)
- 11 Télégramme de Desmeure, La Havane, 16 juillet 1963. Dossier « Amériques, Cuba 1952-1963 ». Centre (...)
- 12 « Habla Charles de Gaulle », Revolución, 4 janvier 1964, p. 1 ; « Establecen relaciones Francia y (...)
- 13 Carlos Olivares à Raúl Roa, Moscou, 5 juillet 1966. AMINREX. Fonds MINREX. Série Rusia. Boîte 196 (...)
9Pour faire face à un éventuel recul de l’aide soviétique, Cuba souhaite renforcer ses rapports commerciaux avec des pays d’Europe occidentale, et la France de Charles de Gaulle apparaît comme un contrepoids idéal à la dépendance envers le monde de l’Est9. L’image de de Gaulle à Cuba a beaucoup évolué depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Dans un premier temps, la presse révolutionnaire transmet une vision particulièrement hostile, voire agressive, de l’administration française. En octobre 1961, le journal officiel Revolución emprunte le discours du PCF et qualifie le gouvernement de Gaulle de « régime fasciste10 ». Cependant, les accords d’Évian de mars 1962 changent la donne et, à partir de 1963, les autorités diplomatiques de l’Hexagone basées à La Havane notent un vrai changement de ton, se traduisant par des gestes concrets de rapprochement. À l’occasion des fêtes du 14 juillet 1963, Castro lui-même se rend à l’ambassade de France, une décision finement réfléchie dans le but d’induire un raccommodement graduel avec Paris11. En janvier 1964, Revolución se réjouit de l’établissement de relations diplomatiques entre la France et la Chine de Mao et informe, dans sa une, de la tenue d’une réunion entre l’ambassadeur cubain à Paris, Harold Gramatges, et le général de Gaulle12. En 1966, l’ambassadeur cubain à Moscou, Carlos Olivares, signe un rapport détaillé sur la visite de Charles de Gaulle en URSS. Pour lui, la « neutralité de la France en Occident » est désormais une « réalité vivante, une position officielle d’intensification croissante de ses contradictions avec les courants belliqueux du monde occidental » ainsi que « le début de l’effondrement de la décisive influence états-unienne sur le continent » européen13. Des journalistes gaullistes, tels que Philippe de Saint Robert, assistent au CCH à la demande des Cubains. Quand son collègue belge Luc Beyer de Ryke interroge Castro sur son opinion de de Gaulle, celui-ci répond : « C’est un rebelle comme moi », ce qui passe mal auprès de certains Français qui « étaient absolument outrés que Fidel Castro ait pu faire publiquement une profession de foi gaulliste, alors qu’eux s’estimaient vivre à Paris sous une vraie dictature » (de Saint Robert, 1994).
- 14 Notes de Kanapa sur le congrès en 1968, 9 janvier 1968. SAPCF. Fonds « Politique extérieure ».
10Ce contexte politique nous permet de mieux comprendre pourquoi, en ce début d’année 1968, Cuba s’évertue à charmer les intellectuels européens, espérant que leur influence permette de créer un climat favorable au sein des opinions publiques occidentales. En quelques mots, le CCH est perçu par les Cubains comme un effort en vue d’amplifier la dimension tricontinentale du projet révolutionnaire vers les pays d’Europe occidentale, potentiels partenaires d’un État qui hésite encore à entrer de plain-pied dans la sphère de l’Est. Ainsi, Cuba fait des intellectuels des acteurs cruciaux de cette médiation Europe-Tiers-monde. Par ailleurs, les amabilités envers les Occidentaux contrastent avec l’effacement des délégations venues d’au-delà du « rideau de fer ». La voix des neuf délégués soviétiques ou celle des cinq Polonais ne semblent pas peser grand-chose face aux près de 80 Français, 27 Espagnol, 25 Italiens, 22 Britanniques et 11 Belges. C’est n’est pas pour rien que le PCF s’inquiète de l’éclectisme du congrès, dont l’objectif principal est de « nouer un dialogue entre les intellectuels européens et ceux des pays du tiers-monde14 ». Ces craintes ne sont pas sans fondements.
- 15 Il s’agit de Paul Blanquart. Avec trois autres prêtres latino-américains, Blanquart signe une déc (...)
- 16 Dossier « Cuba : Congreso Cultural de La Habana ». Série 799AP377. Fonds Gisèle Halimi. Archives (...)
11La composition de la délégation française se caractérise par son hétérogénéité politique et de profils professionnels. Hélène Parmelin passe en revue les nuances de la représentation de son pays, qu’elle qualifie d’« insolite » et de « folle » : « Quelques communistes, quelques trotskistes ou anciens trotskistes, un gaulliste, des anars, de très nombreux sans appartenance, des démocrates, des panachages d’esprit entre surréaliste et révolution, […] existentialisme, structuralisme » et même « un dominicain français15 ». Tout cela forme « un ensemble extraordinaire » qui fait que même les « plus pessimistes des intellectuels semblent trouver à Cuba le premier lieu » où « la révolution ne se détériorera pas […], où toutes les libertés continueront à développer l’élan créateur dans tous les domaines » (Parmelin, 1968). Gisèle Halimi, qui s’était rendue à La Havane une première fois en 1959, participe aussi au CCH et prononce une communication intitulée : « De la culture d’oppression à la culture d’émancipation. » Dans son carnet de notes, elle se réjouit du « large éventail d’opinions » qui convergent à La Havane et énumère les sensibilités politiques de ses compatriotes : elle identifie cinq membres du Parti socialiste unifié (PSU), quatre de la Convention des institutions républicaines, quatre ou cinq trotskistes, deux gaullistes, six ou sept exclus du PCF, six ou sept surréalistes16.
- 17 Avant même sa rupture totale avec le PCF en 1970, Jean Pronteau écrit que son parti est « incohér (...)
- 18 Entretien avec Didier Dacunha-Castelle et Nils Graber, Paris, 2021.
12La présence à Cuba d’un groupe idéologiquement bigarré d’intellectuels progressistes se fait au détriment de militants communistes plus orthodoxes, ce qui réjouit la plupart des Français. Des membres du PCF sont bel et bien présents, mais ils se classent plutôt comme « dissidents de l’intérieur », à l’image de Jean-Pierre Vigier et de Jean Pronteau (exclus du PCF en 1968 et 1970 respectivement)17. Moins connu, le jeune mathématicien Didier Dacunha-Castelle, disciple de Vigier, fait aussi partie de ces communistes « hétérodoxes » qui associent leur fascination pour la révolution cubaine à la possibilité de dépasser le modèle soviétique18. D’autres invités de renom, comme Aimé Césaire, René Depestre ou Yves Lacoste, s’étaient engagés au PCF mais avaient quitté le parti dans les années 1950, déçus notamment par l’intervention soviétique en Hongrie (octobre 1956).
- 19 Raymond Gastambide au ministre des Affaires étrangères, Budapest, 14 février 1968, no 117/EU. Dos (...)
- 20 Olivier Wormser au ministre des Affaires étrangères, Moscou, 25 janvier 1968, no 180/EU. Dossier (...)
13La préférence des Cubains pour des représentants du communisme « hétérodoxe » ne passe pas inaperçue. Les quelques délégués du bloc de l’Est ne parviennent guère à cacher leur malaise. L’ambassadeur de France à Budapest, Raymond Gastambide, rapporte la publication d’un article de presse, paru en février 1968, selon lequel les opinions des délégués hongrois auraient été censurées. Reprochant le caractère politiquement « bigarré » du congrès, « il serait arrivé que les délégués de certains pays socialistes n’aient pas eu la parole ». De plus, la déclaration finale de la rencontre oublie que le « système mondial socialiste » est la « principale force dirigeante du combat anti-impérialiste et révolutionnaire », témoignant de certains « développements intellectuels révolutionnaires petit-bourgeois ». Pour le diplomate français, ces aveux montrent « que les représentants des démocraties populaires se sont sentis dépassés par un courant majoritaire. Ils ont compris que certains pays du tiers-monde, au premier rang desquels Cuba, encouragés par des intellectuels marxistes occidentaux de nuances variées, ne les considéraient plus comme l’avant-garde de la révolution mondiale19 ». Ce n’est pas un hasard si le journal officiel du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), Pravda, n’ait « consacré qu’une place très réduite » au CCH, sans même faire mention aux discours de Castro20. K. S. Karol, présent lui aussi au CCH, saisit le grand malaise qui s’empare des invités des « démocraties populaires » : « On avait même l’impression qu’on les avait invités pour qu’ils témoignent, par leur silence, de leur nullité théorique et de leur manque d’intérêt véritable pour toute cette problématique révolutionnaire » (Karol, 1970: 398).
14Pour les intellectuels cubains, le CCH est, en effet, l’occasion d’afficher leur distance avec l’allié soviétique, ce qui ne peut que satisfaire les nombreux représentants de la « Nouvelle Gauche » occidentale. Le jeune philosophe cubain, Aurelio Alonso, prononce une communication remarquée, critiquant ouvertement la bureaucratie culturelle établie dans des pays socialistes. En opposition au modèle soviétique, il préconise une politique institutionnelle qui doit « garantir la non-officialisation de tendances », ainsi qu’un climat propice pour « la recherche et l’expérimentation » (Martín Candiano, 2018: 126). Dans son discours de clôture, Castro conforte cette rhétorique, émettant des critiques à peine voilées du modèle révolutionnaire « pétrifié » de l’URSS : « Le marxisme a besoin de sortir d’une certaine ankylose, de se comporter comme une force révolutionnaire et non comme une Église pseudo-révolutionnaire. […] Nous espérons que l’on ne nous appliquera pas le procédé de l’excommunication pour avoir affirmé cela » (Castro, 1968a).
- 21 Entretien avec Charles Malamoud, Paris, 2022.
15Charles Malamoud est l’un des universitaires français qui voit d’un bon œil l’éloignement idéologique entre La Havane et Moscou. Interrogé sur les conclusions qu’il tire de son expérience à La Havane, cet ancien « porteur de valise » témoigne : « Il me semblait que la voie cubaine était une voie originale, indépendante ; que la révolution mondiale prenait un nouveau souffle. Évidemment, ce qui m’intéressait, me frappait, c’était la prise de distance par rapport à l’URSS ». Russophone, Malamoud a pu interagir avec les émissaires soviétiques. Mis à part le cinéaste Roman Karmen (un « esprit libre »), les Soviétiques « n’étaient pas des intellectuels ». Ils « se référaient toujours à Lénine pour insister qu’il fallait une organisation, que les révolutions dépendaient de la solidité de l’organisation du parti, etc. Cela me glaçait21 ».
- 22 Dossier « Cuba : Congreso Cultural de La Habana ». Série 799AP377. Fonds Gisèle Halimi. ANF.
- 23 Entretien avec Denis Hollier, Paris, 2022.
16Pour les intellectuels français, sensibles face à la question de la liberté de création, l’enthousiasme soulevé par le modèle cubain réside aussi dans la volonté de dépasser le carcan du « réalisme socialiste ». Cette théorie, officialisée dans les années 1930, implique que l’art et la littérature devaient avant tout contribuer à faire avancer la construction du socialisme, en représentant dans les œuvres les traits de « l’utopie communiste », le cortège harmonieux des masses ouvrières et paysannes, et la grandeur et bienveillance des grands hommes de l’histoire soviétique (Figes, 2003: 472-475). L’une des conséquences de ce code esthétique normatif – qui est toutefois assoupli après l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev – est la censure de certains artistes jugés « décadents » ou « contre-révolutionnaires », tels que Pablo Picasso et Eugène Ionesco (Caute, 2003). Comme un certain nombre de travaux l’ont montré, les premières années de la révolution cubaine produisent une scène culturelle plutôt diversifiée et ouvertes aux différentes formes d’avant-gardes artistiques. Les délégués de l’Hexagone croient voir en leur présence à Cuba la preuve de cette volonté de faire interagir des courants artistiques variés. Gisèle Halimi gribouille dans son carnet de voyage, non sans une pointe d’exagération : « Cuba, où tout est possible. Liberté totale de création. Pas de réalisme socialiste22 ». Tandis que pour Denis Hollier, « la raison d’être » du CCH était « de montrer qu’un pays qui se présentait comme communiste pouvait soutenir une autre forme artistique que le réalisme socialiste23 ». Pour une grande partie de la délégation française, on le voit, Cuba incarne en ce début d’année 1968 le rêve enfin réalisé d’une véritable révolution compatible avec les libertés individuelles.
- 24 Entretien avec Denis Hollier, Paris, 2022.
- 25 Entretien avec Charles Malamoud, Paris, 2022.
- 26 Copie d’un carnet de notes prises à Cuba par Pierre Naville. Fonds Pierre Naville. CEDLAS-Musée s (...)
17De retour en France, l’élan produit par le CCH se traduit par des engagements concrets vis-à-vis de la révolution cubaine. Certes, tout ce que les Français ont observé à Cuba ne fait pas l’objet d’admiration. Daniel Guérin, qui publie une brochure pour rendre compte de son bilan nuancé du modèle castriste, s’inquiète du puritanisme et du dirigisme des autorités cubaines et se moque de certains de ses compatriotes, « naïfs et superficiels », qui verraient à Cuba une sorte de « paradis terrestre » (Guérin, 1968 ; Frost, 2021). Une critique beaucoup plus récurrente concerne le luxe excessif avec lequel des délégués ont été accueillis, un apparat qui semble contraster avec l’idéal égalitaire et les difficultés quotidiennes auxquels doivent faire face les habitants de l’île. Hollier note aujourd’hui avec ironie : « Dans cet hôtel Habana Libre, on commandait des daïquiris, c’était gratuit, on se levait tous les matins, il y avait des cigares, les taxis. […] Si j’avais été millionnaire, c’est peut-être comme ça que j’aurais passé des vacances24. » Charles Malamoud avoue : « J’étais inquiet dès le début, précisément par le luxe avec lequel nous avons été accueillis, […] qui dénotait tout de même une stratification sociale et une conception de l’intellectuel qui est nécessairement au-dessus de l’échelle sociale25. » Quant à Pierre Naville, il écrit dans son carnet de notes : « Il est évident que la population qui travaille voit d’un très mauvais œil ce congrès super-luxe26. »
- 27 Comité de liaison scientifique franco-cubain : Composition du comité-directeur ». s. d., Dossier (...)
- 28 Entretien avec Claude Mutafian et Nils Graber, Paris, 2021.
18Mais ces quelques appréhensions ne tarissent pas, pour l’instant, l’enthousiasme des représentants français. La plupart émet des déclarations élogieuses sur Cuba ou participe à des tables rondes pour rendre compte de leurs impressions positives. En outre, des manifestations plus concrètes d’engagement voient le jour. Le projet le plus ambitieux et durable est le Comité de liaison scientifique et universitaire franco-cubain (CFC), fondé en mars 1968 à l’initiative d’un groupe de scientifiques, tous présents au CCH : René Heller, Didier Dacunha-Castelle, Paul-Marie Guyon, Adam Képès, etc.27. Cette association se propose de multiplier les interactions universitaires entre les deux pays, notamment en faisant appel à des professeurs pour qu’ils assurent des cours d’été dans différentes villes de l’île. Le CCH accueille aussi des boursiers cubains qui souhaitent se former dans l’Hexagone et encourage la mise en place de plans de coopération entre institutions scientifiques cubaines et françaises (Pedemonte, 2023). Certains membres du CFC – comme Marie Duflo, déléguée au CCH, et son mari Claude Mutafian28 – décident de s’installer durablement à Cuba, où ils sont engagés en 1969 comme professeurs de mathématiques à l’université de La Havane. Entre 1968 et 1975, près de 200 enseignants français se rendent à Cuba pour assurer les écoles d’été, dont l’organisation passe par le CFC – en collaboration avec l’ambassade cubaine à Paris. Bien qu’oublié aujourd’hui, le CFC s’est érigé sans doute en l’expression française la plus concluante du congrès culturel.
- 29 Claude Lévi-Strauss à Michel Leiris. 24 août 1967. Fonds Michel Leiris. Dossier Cuba. B.S04.07.01 (...)
- 30 Nathalie Sarraute à Michel Leiris, s. d. Fonds Nathalie Sarraute. NAF 28088 (192). BNF Richelieu (...)
19D’autres initiatives prennent de l’élan mais s’essoufflent vite, anéanties par les événements marquants de cette année 1968. L’une d’entre elles, l’Association internationale des amis de la révolution cubaine (AIARC), est dirigée par Michel Leiris. Ce dernier s’est rendu à Cuba à la mi-1967 pour participer à l’édition havanaise du prestigieux Salon de Mai. Il est approché par des autorités de l’île afin de solliciter son aide dans le processus de sélection des délégués français qui se rendront au CCH. Les archives de Leiris montrent qu’il prend cette tâche très au sérieux, esquissant une liste de potentiels invités qui inclut des figures de grand renom dans les milieux intellectuels (Michel Foucault, Nathalie Sarraute, Louis Althusser, Jacques Lacan, Jacques Derrida, Alain Resnais, Raymond Queneau, etc.). Ses invitations essuient cependant plusieurs refus. Contacté par Leiris, Claude Lévi-Strauss n’y va pas par quatre chemins : « Vous savez quelle répugnance les congrès m’inspirent, même quand ils offrent un intérêt scientifique, ce qui ne semble pas être le cas de celui-ci29. » Quant à Nathalie Sarraute (qui s’était rendue à Cuba en 1961), elle s’excuse sous prétexte de fatigue et de maladie30.
- 31 Association internationale des Amis de la révolution cubaine. Fonds Michel Leiris. Dossier « Cuba (...)
20Toutefois, le deuxième séjour à Cuba de Leiris, à l’occasion du CCH que celui-ci a aidé à organiser, renforce son esprit militant : « Ce voyage à Cuba a été vraiment une chose extraordinairement tonifiante, […] je me suis trouvé vraiment dans un état d’euphorie, de détente, d’enthousiasme, comme jamais nulle part ailleurs je me suis trouvé », confesse-t-il à la radio. Pour Leiris, « ce qu’il y a d’absolument admirable » à Cuba, « c’est qu’on est devant une révolution vivante et libre, une révolution absolument pas bureaucratisée ». Afin de donner forme à son engagement, le Français dit : « [Je suis prêt à] faire à mon retour vraiment le maximum que je pourrais faire pour être utile aux Cubains » (Leiris, 1968). Ce « maximum » prend la forme du projet d’AIARC, auquel Leiris consacre une bonne partie de son temps. Le but est de « faire connaître » et « soutenir les solutions propres qu’apportent les révolutionnaires cubains à la construction du socialisme » et « la vigueur nouvelle qu’ils donnent aux principes de l’internationalisme prolétarien ». Une première assemblée de l’association se tient fin mars 1968, notamment avec la participation de Jean-Pierre Faye, Alain Geismar, André Gorz, Alain Jouffroy, Dionys Mascolo, Maurice Nadeau, Hélène Parmelin, Christiane Rochefort, Jean Schuster, Jean-Pierre Vigier31.
- 32 Michel Leiris. Proposition sur la réorganisation de l’Association des amis de la révolution cubai (...)
- 33 Michel Leiris et Dionys Mascolo au ministre de l’Éducation de Cuba. 7 janvier 1968. Fonds Michel (...)
21Dès 1961, un autre groupement pro-cubain, l’Association France-Cuba, est piloté par des membres du PCF. Mais Leiris et ses collaborateurs veulent montrer avec leur nouveau projet que la solidarité envers Cuba doit dépasser amplement les rangs des communistes traditionnels. Leiris ne mâche pas ses mots : « Notre nature ni notre fin ne sont ni ne peuvent être celles de l’Association France-Cuba. […] Nous voulons rassembler tous ceux qui comprennent la raison d’être révolutionnaire des grandes transformations […] auxquelles la révolution cubaine a ouvert la voie […] excluant, d’autre part, toute prétention à “l’orthodoxie” ou à la discrimination entre révolutionnaires. Cette double volonté suffit à nous distinguer de ladite association32. » L’ethnologue n’apprécie nullement le passé stalinien de l’URSS, ni la ligne prosoviétique du PCF. À Cuba, quand il apprend la présence du peintre mexicain David Siqueiros (stalinien de longue date impliqué dans l’assassinat de Léon Trotski), il écrit, avec Dionys Mascolo, au Ministre de l’Éducation cubain pour « déplorer que soit présent ici l’homme qui tenta d’assassiner Léon Trotski ». Si Siqueiros venait à prendre la parole, cela « nous obligerait à quitter la salle33 ».
22Malgré l’engouement initial, différents événements de l’année 1968 vont contribuer à disperser les efforts entamés et signeront l’échec de l’AIARC. Tout d’abord, les manifestations qui secouent la France à partir de mai 1968 réorientent les priorités de la gauche française, qui se tourne davantage vers la situation interne. Jean-Pierre Faye, proche collaborateur de Leiris dans son projet d’association, révèle que la réunion destinée à lancer l’AIARC devait se tenir en mai 1968, mais, comme « il se passait à Paris beaucoup d’autres choses que des réunions associatives », « on ne s’est pas du tout retrouvé avec Leiris pour cette réunion prévue mais on s’est retrouvé dans les événements même de mai » (Faye, 2009). Leiris écrira en 1969 que « le peu que nous avions essayé, a été désorganisé par l’irruption de mai-juin », empêchant « de nous faire connaître alors. Après, beaucoup d’entre nous se sont engagés dans des activités militantes nationales, qui ont pris le principal de leur temps ». De surcroît, l’éloignement progressif vis-à-vis de Cuba est conforté par le manque de soutien du gouvernement Castro envers les manifestants français. Alain Geismar, présent au CCH, se rend à La Havane avec Serge July pour tenter de convaincre Castro de se prononcer en faveur des étudiants protestataires, mais le Cubain, pragmatique, n’est pas disposé à s’attirer l’inimitié du général de Gaulle (Geismar, 1998). L’écrivain cubain Eduardo Manet rapporte une conversation avec des amis français de passage à La Havane. Il est interpellé : « Comment est-ce possible ? – Les révolutionnaires cubains n’appuient pas les étudiants français » (Manet, 2004: 300).
- 34 Entretien avec Denis Hollier, Paris, 2022.
- 35 Deuxième version tapuscrite du texte. Fonds Anne Philipe. 4-COL-274(79). BNF Richelieu Arts et sp (...)
23Mais le véritable « coup de grâce » de l’AIARC – et, plus globalement, de la fascination de grand nombre d’intellectuels français pour Cuba – survient à la suite du discours de Fidel Castro, en août 1968, en soutien de l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie. Un groupe d’artistes et d’intellectuels liés à Cuba et à l’AIARC (dont Dionys Mascolo) publie une lettre ouverte adressée au Parti communiste cubain pour contester la « position exprimée par l’allocution prononcée le 23 août par Fidel Castro sur la question de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Cette position ne peut qu’affaiblir la Révolution partout dans le monde » (Mascolo et al., 1968). Hollier renchérit : « J’ai eu l’impression que tout ça [le CCH] a été le début de quelque chose qui n’a pas eu lieu. […] Ce qui s’est passé en Tchécoslovaquie a rendu impossible de poursuivre sur la même note. […] Toutes les suites culturelles sont tombées à l’eau34. » Jean-Pierre Faye remémore sa consternation, partagée avec Leiris, face à « la question amère posée aux amis de la révolution cubaine par l’invasion militaire de Prague après le discours désastreux de Castro ». Ainsi, l’unité de ceux qui croyaient à la « lutte anti-impérialiste de Cuba […] s’est brisée » (Faye & Dickson, 1975). L’écrivaine Anne Philipe, elle aussi invitée au CCH, transmet son désarroi à sa façon, à travers un roman. Dans celui-ci, resté inédit, elle se représente en train de discuter avec un intellectuel cubain (probablement le très orthodoxe Roberto Fernández Retamar) : « Les déclarations de Castro sont une sorte de justification d’une invasion américaine contre votre pays » ; « Vous écrasez à votre tour toute morale politique, alors vers où peut-on se tourner ? » ; « Je ne comprends pas, continuait-elle, Cuba représentait le non-conformisme, l’anti-dogmatisme, la liberté de création, le contact entre les dirigeants révolutionnaires et le peuple et en plus la lutte d’un petit pays pour son indépendance et vous prenez parti pour ce qu’il y a de plus réactionnaire », fait-elle dire à son personnage35. Dans ce contexte perturbé – malgré une timide tentative de relancer le projet en amplifiant sa portée vers la solidarité envers toute l’Amérique latine – le projet de Leiris doit être enterré.
- 36 Le CFC sera démantelé en 1975.
- 37 Entretien avec Didier Dacunha-Castelle et Nils Graber, Paris, 2021.
24Quant au comité de liaison scientifique et universitaire franco-cubain, ce dernier résiste, mais il sort écorné de l’année 196836. Certains de ses membres, comme le physicien Bernard Coqblin, invoque le soutien cubain aux troupes du Pacte de Varsovie pour justifier sa démission. Le secrétaire général du CFC confesse aujourd’hui : « Je croyais que la révolution cubaine était encore sur une autre voie […], mais je n’avais rien compris, je n’ai rien perçu37 ».
25La caution castriste à l’anéantissement du « Printemps de Prague » n’agite pas les esprits qu’en France. En Belgique, le sociologue Luc de Heusch – qui rencontre Leiris à La Havane et œuvre lui aussi pour constituer une association Belgique-Cuba – est dépité : « Quelques mois après notre départ, Fidel appuyait sans vergogne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique. Les organisateurs du Congrès culturel de La Havane, ses amis, le quittèrent l’un après l’autre, la mort dans l’âme. […] Adieu révolution. L’hérésie matée par les héritiers de Staline » (De Heusch, 1998: 139).
26Pour beaucoup d’artistes cubains qui se réjouissaient de pouvoir entretenir de bons rapports avec les milieux intellectuels européens, l’effet de la crise tchèque est également à déplorer. Le romancier Lisandro Otero, qui avait étudié en France avant la révolution de 1959, conclut que le CCH « est mort sept mois après sa naissance » (Otero, 1999: 102 ; Acosta de Arriba, 2014).
27En effet, bien que le CCH ait représenté pour beaucoup d’intellectuels l’ardent espoir de voir émerger une révolution humaniste et authentiquement anti-impérialiste, ses traces sont vite effacées, emportées par la soviétisation croissante de l’île devenue évidente dès la fin de l’année 1968. Aujourd’hui, seule l’anecdote de Joyce Mansour (poétesse franco-égyptienne proche des surréalistes) enfonçant un coup de pied au peintre David Alfaro Siqueiros est restée dans les esprits. « Ceci est de la part d’André Breton », a-t-elle proféré dans une rue de La Havane à l’endroit de celui qui était impliqué dans l’assassinat de Trotski. Cet incident a fait le tour du monde et est souvent l’un des rares épisodes rapportés dans les témoignages de celles et ceux qui ont participé, souvent avec ardeur, au projet révolutionnaire cubain que le CCH a fugacement incarné. Pour citer l’historien Eric Hobsbawm, présent à Cuba en janvier 1968, le CCH est resté dans l’histoire comme « le dernier chapitre des amours de Fidel Castro avec l’intelligentsia européenne » (Hobsbawm, 2005: 309).