1Bien que l’Inde ait enregistré des progrès substantiels en matière d’universalisation de l’enseignement élémentaire et d’extension de la scolarisation à tous les niveaux du système éducatif, la société est toujours en proie à des difficultés considérables sur le plan de l’équité et de la qualité (Ramachandran, 2022). Ces défis ont d’abord été mis sur le compte d’un système scolaire stratifié, dans lequel les ressources du foyer déterminent la place de l’enfant au sein de la structure hiérarchique – d’où une population scolaire fragmentée et, par voie de conséquence, des résultats inégaux sur le plan scolaire comme sur le front de l’emploi.
2En dépit des inégalités persistantes en matière d’accès à l’éducation, de qualité du service et de résultats scolaires, la population indienne continue de voir en l’éducation un vecteur vital d’ascension économique et sociale. Cette tendance peut être observée à travers le montant des dépenses que les ménages issus de toutes les catégories sociales consacrent à l’éducation (NSSO, 2020). Si un pourcentage significatif de ces dépenses sert à financer une scolarité dans le privé, une part importante est allouée au tutorat privé – une pratique florissante et très répandue, malgré des variations en matière de taux de fréquentation du tutorat et de modèles de croissance.
3La recherche sur le tutorat privé en Inde, bien qu’elle ne soit pas proportionnelle à la croissance rapide et à la présence massive du phénomène, a souligné son rôle croissant en tant qu’élément à part entière de la scolarité dans le pays tout entier. Des études réalisées à grande échelle apportent une vision complète et panindienne sur les taux de fréquentation du tutorat, révélant son omniprésence à tous les niveaux : type d’établissement (public ou privé), échelon du système éducatif (premier degré, second degré, enseignement supérieur), région (rurale ou urbaine, et dans différents États), genre, niveau socioéconomique et caste (NSSO, 2020). Des études récentes, y compris nos travaux passés et actuels, contribuent à apporter une compréhension plus nuancée et critique des inégalités inhérentes aux services de tutorat privé et à l’accès au tutorat (Bhorkar, 2021). Ces études montrent que, malgré le recours au tutorat observé dans toutes les catégories sociales, l’accès à des services de qualité reste inégalitaire.
4Si les enquêtes nationales laissent accroire que même les élèves défavorisés sur le plan de l’éducation – celles et ceux dont les chances d’accès à l’école sont limitées ou lacunaires – peuvent bénéficier de tutorat privé, la qualité de ces services est souvent moins bonne. En outre, l’efficacité du tutorat dans l’amélioration des résultats scolaires reste mitigée et variable selon le contexte, sous l’influence de facteurs tels que l’environnement familial des élèves, leurs expériences de la scolarité et les conditions du tutorat – ce qui corrobore les résultats de la recherche mondiale. En la matière, le système de bourses en vigueur ne résout pas réellement le débat sur la manière dont le tutorat privé influe sur les inégalités, avec des points de vue antagoniques sur la question de savoir s’il accentue ou s’il atténue les disparités éducatives et sociales.
5De plus, il est troublant de faire le constat suivant : que le tutorat apporte ou non des bénéfices tangibles aux élèves en améliorant leurs résultats scolaires ou en contribuant à lutter contre les inégalités issues de leur contexte familial ou scolaire, la recherche comme les preuves anecdotiques pointent une tendance croissante à la fréquentation du tutorat privé. Parmi les facteurs explicatifs figurent les incertitudes contextuelles que rencontrent les familles, quand elles doivent prendre des décisions stratégiques. Sur cette toile de fond, notre article examine la progression de la participation au tutorat privé, notamment chez les élèves marginalisés, y compris en l’absence de preuves manifestes de son efficacité pour l’amélioration des résultats scolaires ou l’atténuation des disparités.
6Cet article s’appuie sur des entretiens approfondis réalisés avec 22 chefs d’établissement ou directeurs d’école, acteurs influents des politiques éducatives et praticiens exerçant dans des organisations du secteur éducatif destinées aux élèves défavorisés. Ils sont plusieurs à jongler entre leurs multiples casquettes, tantôt pédagogues, tantôt conseillers politiques et conférenciers, quand ils n’écrivent pas dans des journaux en langue vernaculaire. Les participants, sélectionnés à dessein pour leur expertise et leur implication dans l’éducation, vivent dans quatre États : le Madhya Pradesh, le Maharashtra, le Karnataka et le Tamil Nadu. Plusieurs travaillent aussi avec des écoles et les gouvernements d’autres États. L’examen de ces entretiens révèle que le tutorat privé est généralement perçu comme un enrichissement pour les élèves marginalisés, même parmi les répondants qui portent un regard critique sur les pratiques et les dimensions politiques de l’éducation formelle. Une analyse plus poussée indique que ces perceptions positives découlent largement des incertitudes globalement présentes au sein du système scolaire. À partir de ces pistes, l’article discute les risques que comporte le fait de miser sur le tutorat privé pour relever les défis systémiques dans le champ éducatif. Il recommande de s’attaquer aux causes profondes de la confiance accordée au tutorat privé, tout en intégrant ses ingrédients positifs au système scolaire classique.
7Le tutorat privé est largement reconnu comme une ombre du système éducatif. Les 22 personnes interviewées ont aussi convenu que le tutorat privé devait son existence au système scolaire classique, mais sans le considérer pour autant comme un phénomène procédant directement de la scolarisation. Au contraire, ils attribuaient sa place importante aux incertitudes et aux incohérences qui entourent le système éducatif ordinaire.
8Ce dernier est, dans une large mesure, façonné par des facteurs politiques et économiques externes. Les participants à l’étude ont noté que la nature mouvante des politiques éducatives avait des conséquences sur la qualité et sur l’équité en éducation. Les politiques publiques et les budgets fiscaux déterminent les dépenses des gouvernements pour l’éducation qui, par effet domino, influent sur l’infrastructure scolaire, les supports d’enseignement et d’apprentissage ainsi que le recrutement et la rétention des enseignants. En outre, les politiques publiques définissant les rôles et les attributions des professeurs – souvent étendues à la direction d’école, à des tâches administratives et à la documentation de données – réduisent le temps qu’ils peuvent consacrer à l’enseignement stricto sensu.
9De nombreux participants ont soulevé le problème que constitue à leurs yeux l’expansion du tutorat privé sur le plan des politiques publiques, des écoles privées « low cost » pour les élèves défavorisés aux institutions d’élite visant un public riche. L’instabilité financière des établissements privés à bas coût, qui ont placé leurs élèves en situation de précarité scolaire, est devenue particulièrement évidente pendant la pandémie de Covid-19. Les participants ont également souligné la manière dont les priorités politiques influencent les décisions en matière de curriculum, priorisant par exemple certains sujets ou disciplines ne correspondant pas forcément aux exigences de l’enseignement supérieur et de l’emploi, ajoutant une nouvelle couche d’incertitude au système éducatif. Enfin, les défis de la déclinaison pratique des politiques publiques ont été soulignés comme étant des obstacles majeurs à l’atteinte des objectifs de qualité et d’équité visés à travers les réformes en éducation.
10Dans ce contexte d’incertitudes, les attentes des élèves et de leurs familles envers l’éducation constituent une constante. Ces attentes sont principalement utilitaires, concentrées sur la réussite aux examens cruciaux qui jalonnent la scolarité afin d’augmenter les chances des élèves d’accéder à l’enseignement supérieur et à l’emploi. Tous niveaux confondus – cycles I et II de l’enseignement secondaire, diplômes et titres universitaires et postuniversitaires – décrocher des qualifications par la réussite aux examens est étroitement lié aux aspirations et aux perspectives d’emploi. Les 22 personnes interviewées étaient unanimes quant au rôle central du tutorat privé dans la satisfaction des attentes concrètes des élèves et des familles, dans le contexte de l’économie politique fluctuante du système éducatif classique. La recherche internationale souligne le fait que les examens constituent un moteur essentiel de la croissance du secteur du tutorat (Bray 2024). De même, les participants ont constaté que la priorité accordée, dans le tutorat privé, à des stratégies efficaces pour réussir ses examens aidait les élèves à surmonter les incertitudes et les incohérences du système scolaire.
11Inscrire le tutorat privé dans le contexte incertain du système éducatif permet d’expliquer les raisons de la perception largement positive des 22 personnes rencontrées. « Sans le tutorat, on fait quoi ? », s’est demandé un pédagogue, fort de plus de vingt ans d’expérience dans le système scolaire public. D’autres ont exprimé des sentiments similaires. Toutefois, l’un des facteurs qui compliquent le fait de miser sur le tutorat est sa nature hiérarchique. À l’instar de la scolarité classique, l’offre et l’accès au tutorat privé sont inégalitaires (Bhorkar, 2021) – des hiérarchies reconnues par les personnes interviewées, qui notent que si les élèves issus de milieux plus pauvres peuvent accéder au tutorat, l’expérience qu’ils en ont est souvent moins bonne, à l’image des inégalités qui marquent leur scolarité.
12Néanmoins, l’idée que le tutorat reste la meilleure solution disponible en l’absence d’autres mécanismes de soutien faisait consensus parmi les répondants. Ils ont partagé des exemples d’élèves ayant eu recours au tutorat pour atteindre les notes planchers requises pour réussir les examens qui sanctionnent la 10e et la 12e années scolaires. Dans de nombreux cas, le tutorat comble les lacunes d’un soutien inadéquat de la part de l’école, permettant aux élèves de franchir ces étapes clés de leur parcours éducatif. De multiples exemples ont également mis en exergue le fait que des élèves décrocheurs avaient réussi à revenir dans le système éducatif et à passer leurs examens en externe, après avoir fréquenté des cours de tutorat pendant toute une année. Ces résultats soulignent la manière dont le tutorat était perçu par les répondants : avec un potentiel « capacitant » – à défaut d’être entièrement « égalisateur » –, en offrant aux élèves défavorisés des opportunités au sein d’un système éducatif par ailleurs inégalitaire.
13Cet article souligne la manière dont le tutorat est largement perçu comme une réponse aux incertitudes et aux incohérences du système éducatif classique, avec un potentiel permettant de s’attaquer à ses défis. Cependant, deux facteurs importants compliquent la donne au regard du rôle que joue le tutorat pour les élèves défavorisés.
14Le premier élément de complication est l’accent placé sur le strict minimum pour les élèves défavorisés. Dans un système éducatif qui, bien souvent, n’assure lui-même que le minimum pour ceux qui se trouvent tout en bas de la structure scolaire, le tutorat les aide d’abord à atteindre juste ce qu’il faut pour réussir les examens. Cela suscite une perception trompeuse du tutorat comme « égalisateur », notamment lorsqu’un tutorat plus cher, de meilleure qualité, pourrait contribuer à améliorer les notes et à doter certains élèves d’un avantage compétitif. Lorsque les élèves défavorisés sont cantonnés aux seuils minimaux de réussite au cours de leurs expériences de scolarité et de tutorat, cela continue à rétrécir l’horizon de leurs aspirations et empêche la réalisation du potentiel plus large de l’éducation à jouer un rôle d’« égalisateur ».
15Le second élément de complication découle des tentatives de résoudre les incertitudes et les inégalités du système scolaire classique à travers le tutorat privé, lequel est avant tout proposé par des entités à but lucratif. L’instabilité et l’absence de viabilité d’un grand nombre de telles solutions privées sont source à la fois de précarité et d’un manque de fiabilité pour celles et ceux qui misent sur elles. De plus, le risque que le tutorat privé supplante le système éducatif classique au lieu d’en être un supplétif (Bray et al., 2024), justifie qu’il fasse l’objet d’une considération plus sérieuse et d’une réflexion plus approfondie.
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16Les résultats reflètent les points de vue des personnes interviewées, selon lesquelles la principale raison qui pousse élèves et parents de milieux défavorisés à se tourner vers le tutorat privé est son rôle de compensation des carences perçues et réelles du système éducatif classique. Si la décision de recourir au tutorat privé reste in fine un choix personnel, divers facteurs systémiques semblent contraindre les élèves et leurs familles à miser sur le tutorat. L’obligation faite à des familles défavorisées sur le plan économique d’allouer une part de leur budget restreint au tutorat est profondément préoccupante.
17S’attaquer à la confiance qu’elles sont forcées d’accorder au tutorat privé requiert de résoudre les facteurs politiques et économiques à l’origine des incertitudes et des incohérences au sein du système éducatif. Ces facteurs influent sur et sont influencés par des inégalités sociales et éducatives. Dans un contexte où ces inégalités sont profondément enracinées et accompagnées de la prolifération, dans l’éducation, d’acteurs privés à but lucratif, il est impératif d’accorder la priorité à l’identification, à la critique et à la transformation des croyances bien ancrées sur les inégalités. Si le fait de s’attaquer aux racines des disparités en éducation n’élimine peut-être pas toute forme d’appui sur le tutorat privé, cela peut atténuer l’obligation d’en dépendre. Cette approche aiderait à garantir que le tutorat privé ait un but supplétif plutôt qu’il devienne le mécanisme primaire de remédiation aux carences systémiques dans le champ de l’éducation.
18La croissance du tutorat privé souligne une demande significative de techniques et de compétences centrées sur les examens, notamment pendant les périodes de transition à forts enjeux. Cette tendance reflète les lacunes systémiques au sein du système éducatif classique qui, souvent, échoue à préparer les élèves de manière idoine pour ces jalons essentiels de leur scolarité. Intégrer un tutorat de remédiation au sein du système éducatif émerge comme une solution plausible pour réduire la dépendance envers le tutorat privé. Toutefois, cette approche présente de multiples défis, tels que des infrastructures limitées et une charge de travail accrue pour les enseignants, sans parler des intérêts directs des parties prenantes, à la fois dans le système scolaire classique et dans le secteur du tutorat.
19En dépit de ces défis, insérer un soutien scolaire structuré au sein du système éducatif reste essentiel pour garantir que les élèves marginalisés ne soient pas injustement désavantagés. Cette approche offre une voie prometteuse pour s’attaquer aux fossés en matière d’égalité des chances et promouvoir un cadre éducatif plus inclusif. En outre, en intégrant dans le système scolaire des interventions de l’ordre de la remédiation, il devient possible de faciliter une réussite éducative plus équitable pour les élèves situés tout en bas de l’échelle du système scolaire.
20Bien que cette étude s’inscrive dans le contexte indien, les idées qu’elle présente revêtent une importance mondiale, au vu de la présence massive et de la croissance du tutorat privé. Tout aussi important : cet article insiste sur la nécessité de déplacer le curseur de la recherche pour déterminer non pas simplement si le tutorat privé est utilisé ou non, mais vers une compréhension critique des inégalités inhérentes à ce secteur.