Houria Meddas et Jérémy Ianni (dir.), Pour une éducation sentimentale et affective. De la petite enfance à l’ensuite…
Houria Meddas et Jérémy Ianni (dir.), Pour une éducation sentimentale et affective. De la petite enfance à l’ensuite…, préface de Gaston Pineau, Éditions du Cygne, 2024, 206 p.
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Mots-clés :
développement de l’enfantKeywords:
child developmentPalabras claves:
desarrollo del niñoTexte intégral
1Le tableau proposé par Gaston Pineau, dans sa préface, présente clairement la composition de cet ouvrage collectif : quatre chapitres traitent de l’éducation sentimentale et affective à tous les âges de la vie, quatre autres se centrent sur une dimension transversale – relation intra-interpersonnelle, photographie, rencontre avec un invisible spirituel, et dialogue final quadripartite. Les onze auteurs ont en effet en commun d’être à la fois universitaires et engagés professionnellement et/ou de manière militante dans des activités aussi diverses que les arts et la scène, la photographie et la photothérapie, la solidarité avec le quart-monde, la formation continue d’adultes, les élèves allophones, les ateliers d’écriture, la petite enfance, le coaching, l’éducation populaire, la psychologie sociale de la formation.
- 1 Les auteurs prennent soin, en introduction, de souligner la nécessité de « ne jamais ignorer les i (...)
2Ces premières caractéristiques donnent à la lecture le sentiment que l’on va rencontrer des praticiens réflexifs et sortir des sentiers battus par les discours convenus sur les sujets abordés. La bibliographie donne une indication précieuse sur les inspirateurs de leur réflexion : d’Adorno à Wallon, en passant par Barthes, Freire et Morin, on voit se dessiner une approche susceptible de renouveler le débat sur l’éducation sentimentale et affective, de la part d’autrices et d’auteurs qui ne cachent pas, dès le titre, leur parti pris favorable à cette éducation1.
3Ce qui frappe, d’emblée, c’est que la démarche préconisée et illustrée par les auteurs est aux antipodes du séparatisme qui, dans bien des organisations scolaires et de formation, sépare l’esprit (que l’on instruit à l’école), du cœur (siège des émotions et des sentiments), qui éloigne de la raison comme de la science et de la sagesse. Longtemps, par exemple, dans l’école républicaine française, le seul amour digne d’y être cultivé et nommé fut celui de la patrie. Pourtant, un certain nombre de penseurs et philosophes ont battu en brèche ce dualisme stérilisant, comme Cornelius Castoriadis, s’étonnant que « personne ne soulève la question de la capacité des enseignants à susciter l’eros de leurs élèves » ou Edgar Morin, affirmant qu’« il faut l’amour de la connaissance mais aussi l’amour pour une jeunesse qu’il convient d’aider à entrer dans la vie ».
4Les différentes contributions de l’ouvrage se situent dans ce sillage. En voici quelques exemples. Au premier chapitre, à propos de la petite enfance, la pédagogue Élise Freinet affirme que « l’éducation individuelle suppose l’amour, l’éducation est amour » ; le cinquième, qui traite de l’éducation tout au long de la vie, évoque Sigmund Freud, s’interrogeant sur les pulsions d’autodestruction de l’humanité et espérant « que l’autre des “deux puissances célestes”, l’eros éternel, l’emportera dans le combat contre son non moins immortel adversaire » ; le septième, qui s’intéresse à l’âge adulte, rappelle que pour Paulo Freire, le dialogue est un élément fondamental de la relation éducative, s’il réunit plusieurs préconditions : « l’amour, l’humilité, la foi en l’autre, l’espérance et la pensée critique » ; enfin le quatrième, qui porte sur le photo-langage éducatif, rappelle que selon Barthes, « la photographie est l’avènement de soi comme autre ».
5Le champ d’observation des pratiques s’étend jusqu’aux Philippines, où sont analysées des expériences mystiques en musique au sein d’un groupe évangélique, en banlieue de Manille, l’auteur y percevant « une altérité de l’invisible aux dimensions autoformatrices ».
6La discussion entre quatre auteurs, qui clôt l’ouvrage sur la place des sentiments et de l’affectif dans la relation éducative et pédagogique, porte notamment sur la manière dont cette présence est niée, refoulée, proscrite ou valorisée dans l’éducation formelle, qui reste prisonnière de facteurs culturels ou de tabous.
- 2 Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud.
- 3 Voir Mabilon-Bonfils, B., Jaillet, A. et Durpaire, F. (2024). Le Savoir-Relation. Éditions De Bonn (...)
7Sous des angles très variés, cet ouvrage appelle à dépasser les cloisonnements multiples et la hiérarchisation entre les connaissances et les sentiments, mais aussi entre les savoirs. Ne s’agit-il pas, en fait, comme y invite Edgar Morin2, d’enseigner et d’apprendre à vivre, la compréhension humaine étant indispensable à la compréhension intellectuelle ? S’il est une révolution à laquelle ce livre invite, c’est bien celle du passage du savoir au savoir-relation3, qui inclut la relation entre les savoirs, la relation de chacun à la variété des savoirs, et le savoir vivre avec les autres, proches ou lointains, membres de l’humanité et du vivant. Cela suppose, selon les directeurs de l’ouvrage, de repenser les métiers de l’éducation et les sciences de l’éducation et de la formation, « fort peu mobilisées sur cette considérable dimension de l’être humain », les sentiments et les affects, au profit d’autres approches plus cognitivistes, y compris la nouvelle neuro-pédagogie, approches se réclamant implicitement d’un plus « rationnel » peut-être, moins qualitatives et plus positivistes, évitant d’aborder une thématique quelque peu risquée parfois, voire sulfureuse, on ne sait trop dire.
8Nous serons reconnaissants aux auteurs de nous alerter sur le fait qu’en « l’absence de prise en compte de l’affectif » (détester telle discipline, aimer telle autre, aimer sa classe ou ne pas s’y sentir bien), « tout acte d’éducation manque d’un de ses éléments fondamentaux, dont dépendent peut-être tous les autres ».
Notes
1 Les auteurs prennent soin, en introduction, de souligner la nécessité de « ne jamais ignorer les interdits sexuels prescrits par les lois » et, plus loin, de « ne jamais perdre de vue les repères fondamentaux, dont “l’interdit de l’inceste pédagogique”, inauguré par Socrate », ce qui implique « une attitude éducative marquée de sollicitude, de soutien, de respect » de l’éduqué, à mille lieues de toute emprise.
2 Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud.
3 Voir Mabilon-Bonfils, B., Jaillet, A. et Durpaire, F. (2024). Le Savoir-Relation. Éditions De Bonne Heure.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Jean-Pierre Véran, « Houria Meddas et Jérémy Ianni (dir.), Pour une éducation sentimentale et affective. De la petite enfance à l’ensuite… », Revue internationale d’éducation de Sèvres, 99 | 2025, 41-43.
Référence électronique
Jean-Pierre Véran, « Houria Meddas et Jérémy Ianni (dir.), Pour une éducation sentimentale et affective. De la petite enfance à l’ensuite… », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 99 | novembre 2025, mis en ligne le 01 novembre 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ries/18729 ; DOI : https://doi.org/10.4000/155m0
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