Pour illustrer mon propos, j’emploie dans cet article des données archivistiques issues de mes recherches dans les fonds d’archives institutionnels de l’IRSAC repris à l’UCL, dans les archives personnelles de Guy Malengreau (FI 035). Grâce au concours de mon directeur de thèse, Pierre Petit, j’ai également pu avoir accès aux archives personnelles de Luc de Heusch (PP 248) conservées à la réserve précieuse de l’ULB. J’aimerais également remercier Alice Beaudequin, Lucas Monteil, Suzanne Vanderzande et Thierry Leclercq pour leur relecture.
Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? (de Heusch, 1952)
1À partir de 1948, quatre jeunes chercheurs belges sont envoyés au Congo belge et au Ruanda-Urundi par l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC) pour travailler dans ses centres, à Astrida et Lwiro. Fondée en 1947 par l’État belge par arrêté du Régent, depuis Léopoldville, l’IRSAC vise l’apport d’une expertise scientifique aux politiques de développement économique et social menées dans les colonies (Vellut, 2021).
2Jacques Maquet, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina sont mandatés par l’institution pour se former rapidement à l’anthropologie sociale, à Londres et Paris, avant d’être déployés sur le terrain en Afrique centrale. Ces apprentis anthropologues subissent l’isolement et l’impréparation de l’IRSAC et composent avec une certaine part d’improvisation liée aux diverses difficultés matérielles, sanitaires ou politiques rencontrées durant leurs expériences ethnographiques (Biebuyck, 2001). Pourtant, loin d’entraver définitivement la réalisation de leurs enquêtes, les obstacles rencontrés sur le terrain – il faut le souligner – s’avèrent aussi féconds du point de vue professionnel en contribuant au façonnement d’une pratique anthropologique rigoureuse, ambitieuse et inventive.
3Dans cet article, j’examine les expériences ethnographiques de ces quatre anthropologues en envisageant la confrontation avec le terrain comme un « seuil bifurcatif » (Poussou-Plesse, 2009 : 255) au travers duquel Jacques Maquet, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina négocient leur place au sein de la discipline anthropologique. J’ouvre alors la « boite noire » (Beaud & Weber, 2012 : 234) de leurs premières enquêtes ethnographiques réalisées à l’IRSAC afin de saisir les enjeux de formation, de rigueur empirique et de reconnaissance professionnelle s’inscrivant au sein de contextes coloniaux ambigus. Je propose donc de déplacer notre horizon depuis les « récits héroïques » (Beaud & Weber, 2012) et les « fictions fondatrices du pouvoir colonial » (Stoler, 2019 : 28) vers la pratique quotidienne et ordinaire de l’ethnographie. Je m’intéresse ainsi aux bricolages et aux tâtonnements qui émaillent l’histoire de l’anthropologie pour insister sur « l’approximative rigueur » (Olivier de Sardan, 2004 : 7) de la discipline, et montrer en quoi celle-ci n’a, en réalité, rien de paradoxal, du fait qu’elle se situe aux fondements épistémologiques mêmes des sciences de terrains (Beaud & Weber, 2012).
4Du point de vue théorique, l’ouverture de la « boite noire » (Latour & Biezunski, 2005) des terrains ethnographiques réalisés dans les années 1950 par les mandataires de l’IRSAC questionne l’enquête ethnographique en tant que socle disciplinaire. Elle met aussi en évidence la complexité et la « diversité des opérations scientifiques effectuées par l’ethnographe » entre « silence sur l’enquête [et] héroïsation de l’ethnographe » (Beaud & Weber, 2012 : 234). Il devient ainsi possible d’accéder à la « porte dérobée de la science en train de se faire » (Latour & Biezunski, 2005 : 11) pour faire apparaître la dimension collective et incertaine des modes de fabrication des faits scientifiques. À rebours d’une conception « silencieuse » (Latour & Biezunski, 2005 : 107) de la pratique de scientifique, l’ouverture de la boite noire de la pratique de l’anthropologie offre un aperçu intéressant des allers-retours de la science. Dès lors, loin de l’« optimisme technocratique » (Tilley, 2011 : 18) propagé par les récits bureaucratiques d’une « colonisation par la science » (Tilley, 2011) de l’époque, je souhaite finalement souligner le caractère arbitraire, la banalité et la violence du terrain ethnographique en situation coloniale (Asad, 1995).
5Au niveau méthodologique, je base mon analyse sur un ensemble de sources historiques et archivistiques incluant des documents biographiques publiés ou inédits, ainsi que des fonds d’archives privés et institutionnels. Les principales sources archivistiques mobilisées proviennent du Fonds Guy Malengreau (FI 035) et du Fonds Luc de Heusch (PP 248), conservés respectivement aux Archives de l’Université catholique de Louvain, à Louvain-la-Neuve, et à l’Université libre de Bruxelles, sur le campus du Solbosch. J’y ai sélectionné un corpus constitué de correspondances privées, de rapports de mission, de rapports trimestriels du centre d’Astrida, ainsi que de bulletins de séances de la Commission des Sciences de l’Homme. Ces sources sont complétées par des commentaires contemporains publiés dans les années suivant les indépendances africaines, ainsi que par des (auto)biographies rédigées dans les années 1990.
6L’article se déploie en trois parties. Dans un premier temps, je souhaite restituer le contexte institutionnel et politique de la création de l’IRSAC afin de mettre en lumière les logiques de formation et de déploiements des premiers mandataires au Congo et au Ruanda-Urundi. J’examine ensuite les difficultés concrètes rencontrées sur le terrain, en montrant en quoi celles-ci participent à structurer une forme de professionnalisation de la pratique de l’anthropologie, à la fois sur le plan empirique et institutionnel. Enfin, je montre comment ces expériences de terrain s’inscrivent dans un processus de reconnaissance et de remise en cause des pratiques institutionnelles de l’IRSAC, révélant le caractère difficile et mouvementé de la pratique de l’anthropologie en situation coloniale.
7Cette question apparaît d’autant plus pertinente qu’elle reflète un débat actuel sur les héritages coloniaux de l’activité scientifique belge. Les travaux réalisés dans le sillage de la Commission parlementaire belge sur son passé colonial illustrent d’ailleurs particulièrement bien l’importance politique et scientifique de cette question (Van Beurden & Mathys, 2023).
8Depuis les années 1930, les empires coloniaux tentent d’investir dans leurs possessions territoriales afin de déployer un « colonialisme de développement » (Cooper, 2010 : 35) (welfare colonialism) pour lequel la recherche en sciences sociales servirait d’appui au développement économique et social des territoires extraeuropéens. Des suites de la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement s’accélère, notamment au sein des territoires colonisés belges, et propulse la problématique du « bien-être indigène » au sein d’une classe sociale de grands propriétaires blancs et de hauts fonctionnaires coloniaux (Poncelet, 1995). La Belgique tente ainsi de rattraper un retard accumulé en matière scientifique et de développement de ses colonies par comparaison aux autres empires coloniaux (Tilley, 2011). La question d’un développement par la science des colonies belges est alors intimement liée à celles des « jalousies nationales » (Tilley, 2011 : 63), du fait qu’il faut se positionner au plus vite, en tant que nation scientifique, dans le concert des empires. Il s’agit de monopoliser les espaces de recherche par le déploiement de « corpus de savoir », dont l’anthropologie sociale fait partie, dans le but de révéler au monde le prestige national de la Belgique comme « pays de science » (Tilley, 2011).
9L’IRSAC naît donc dans le sillage d’une campagne « pro-scientifique » voyant le jour sous l’impulsion d’universitaires, de hauts fonctionnaires coloniaux et du lobbyisme de grandes entreprises du Katanga (Poncelet, 1995). Au titre du « Dossier des dettes de guerre », de grands propriétaires blancs du Congo belge cherchent à faire valoir auprès de la métropole coloniale la nécessité d’un véritable plan de financement économique et social des colonies en faveur des infrastructures et du « bien-être indigène » (Poncelet, 1995). Les effets de la paupérisation des populations locales liée à l’effort de guerre font craindre aux blancs l’éventualité de révoltes. Certains intellectuels coloniaux problématisent alors une « question indigène » suscitée par la déstructuration des « milieux coutumiers » causée par l’acculturation à la société industrielle (Poncelet, 1995). Cette question se déploie sous un volet ethnologique qui débouche sur une volonté des autorités coloniales métropolitaines de développer une expertise anthropologique belge au sein de grands « laboratoires vivants » (Tilley, 2011) circonscrits autour de la cuvette des lacs Tanganyika et Kivu (ministère des Colonies, 1951).
10Sous l’action conjointe du gouverneur général du Congo belge, Pierre Ryckmans, et du ministre des Colonies, Pierre Wigny, l’IRSAC voit donc le jour le 1er juillet 1947. S’ensuivent les plans décennaux de développement économique et social du Congo belge et du Ruanda-Urundi, ainsi que la création d’un Fonds du Bien-Être indigène [FBI]. L’archéologue Louis van den Berghe est nommé comme premier directeur de l’IRSAC et se voit attribuer l’immense tâche de mettre en ordre de marche les missions de l’institut : « susciter, promouvoir, réaliser, spécialement au Congo belge et au Ruanda-Urundi, l’étude des sciences de l’homme et de la nature » (Arrêté du Régent, 1947 : art. 2). Pierre Wigny confie ainsi à l’IRSAC la tâche d’offrir pour « les nations civilisées » une recherche scientifique à même d’enrichir, « par l’effort désintéressé de leurs savants […] un patrimoine humain de connaissances en matière sociale, naturelle et physique » (Arrêté du Régent, 1947 : préambule). Plus encore, la recherche scientifique menée à l’IRSAC vise la création d’une « cité nouvelle » qu’il convient d’« amener dans un nouvel âge d’or scientifique de la colonisation » (De Cleene, 1950 : 236).
11Pour les anthropologues belges, l’égide de l’IRSAC et la création, dans la foulée, d’une Commission des Sciences de l’Homme en 1948, offrent un cadre unique à une nouvelle génération de chercheurs pour se professionnaliser grâce à son appui institutionnel et matériel (Mantels, 2020). Au vu du contexte de grande saturation des places académiques en métropole (Vansina, 1994), le statut de mandataire boursier alloué à Jacques Maquet, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina est d’autant plus précieux qu’il leur permet d’étudier l’anthropologie au sein de grandes métropoles coloniales, comme Londres et Paris, avant de partir sur le terrain au Congo et au Ruanda-Urundi. Par le biais d’une résolution adoptée le 4 septembre 1948 par le conseil d’administration de l’IRSAC, une bourse de financement offre aux apprentis anthropologues belges l’opportunité de « s’inscrire aux cours représentant les tendances socio- économiques actuelles, l’étude des sociétés humaines dans leur milieu naturel, leur structure économique » (Van den Berghe, 1948), pour ensuite les affecter aux centres d’Astrida et de Lwiro.
12Par ailleurs, l’organisation de la troisième session du Congrès international des sciences anthropologiques et ethnologiques à Bruxelles, sous le patronage du musée du Congo belge et de son directeur, Frans Maria Olbrechts, met également en relation de jeunes anthropologues et scientifiques belges avec les milieux anthropologiques internationaux, afin qu’ils s’investissent dans une carrière coloniale (Biebuyck, 2001). Avec le soutien de la Commission des Sciences de l’Homme présidé par Frans Maria Olbrechts, de jeunes apprentis anthropologues belges partent ainsi à Londres et à Paris pour étudier l’anthropologie internationale.
13Initialement faiblement formés à cette discipline en Belgique, ces jeunes chercheurs sont médiévistes, juristes, philologues ou philosophes ; ils n’accèdent à l’anthropologie sociale et à l’ethnologie qu’en tant que discipline auxiliaire ou discipline administrative. Pour ainsi dire, au tournant des années 1950, il est notable que les jeunes chercheurs, alors en partance pour les colonies après s’être formés à Londres et à Paris, découvrent plus ou moins véritablement l’anthropologie sociale sur le tard (Biebuyck, 2001). Ils sont également relativement ignorants de ce qui se joue entre le microcosme anthropologique, le gouvernement colonial et l’IRSAC. Seul Luc de Heusch s’est déjà initié à la pratique de terrain durant un voyage en pays Babuye, réalisé sous l’égide de l’IRSAC et via des financements issus du fonds Jean Cassel (Petit, 2013).
14Entre 1948 et 1952, les premiers aspirants anthropologues recrutés par l’IRSAC partent pour la School of African and Oriental Studies et l’université Sorbonne, avec pour mot d’ordre assez large et peu défini de s’inscrire à des cours « représentant les tendances socio-économiques actuelles, c’est-à-dire l’étude des sociétés humaines dans leur milieu naturel et de leur structure économique » (Petit, 2013). Daniel Biebuyck, Jacques Maquet, Jan Vansina et Luc de Heusch accèdent alors à une masse riche et variée d’informations leur permettant de se former aux méthodes britanniques et françaises de l’anthropologie contemporaine au contact de personnalités telles que Daryll Forde, Marcel Griaule, Audrey Richards et Edward Evans-Pritchard. Une grande importance est alors accordée au terrain et à l’étude des structures politiques, sociales, économiques et religieuses des sociétés non européennes.
15Les anthropologues de l’IRSAC profitent de cette période d’étude pour entrer en relation avec divers réseaux intellectuels et artistiques afin de formuler leurs projets de recherche, souvent en des termes assez vastes et mal définis (Maquet, 1948a). En l’occurrence, l’influence des recommandations abstraites d’institutions, comme le Fonds pour le bien-être indigène et des plans décennaux (ministère des Colonies, 1951) pour le développement du Congo et du Ruanda-Urundi, mène les chercheurs à proposer des sujets de recherches avec des objectifs flous et peu atteignables pour des thèses à réaliser en trois ans. Par exemple, la Commission des Sciences de l’Homme demande à Jacques Maquet d’élaborer un « travail de synthèse relatif aux populations des territoires sous tutelle du Ruanda-Urundi ». Au cours de cette mission, ce dernier devra opérer « une description générale de l’ensemble de la culture existante actuelle […] en y incluant les agents importants de changement : missionnaires, administrateurs, commerçants, etc. » (Maquet, 1948b).
16Daniel Biebuyck, Jan Vansina et Luc de Heusch doivent également procéder à de nombreuses reformulations de leur objet et de leur espace géographique d’investigation, au nom d’objectifs politiques de sauvegarde de patrimoine en danger et d’étude de populations jugées inconnues ou ingouvernables. En outre, la politique de non-recouvrement des études anthropologiques dictées par l’IRSAC fait fi des réalités du terrain et des critères temporels propres aux contraintes de la recherche scientifique. Il est ainsi courant de voir les anthropologues belges de la génération IRSAC partir sur le terrain sans problématique ni sujet d’étude précis, hormis l’obligation de se conformer aux limites géographiques de leur terrain d’investigation dictées par l’institut (Harroy, 1951). La circonscription spatiale du terrain et de l’objet d’étude semble ainsi définie davantage par des contraintes et des attentes institutionnelles, plutôt que par des prérequis méthodologiques ou des choix de spécialisation. Si les anthropologues ont bien des ordres de mission et un cahier des charges à respecter, force est de constater que, dès leur formation, ils sont préparés à l’impréparation, au fait d’évoluer seul, sans consigne claire et avec peu de moyens.
17Sur le terrain, les anthropologues nouvellement formés sont déployés au sein d’équipes pluridisciplinaires selon des modalités de coopération préétablies par la Commission des Sciences de l’Homme et les plans décennaux promulgués par le ministère des Colonies. Toutefois, sur place, on doit bien constater l’impréparation de l’IRSAC et des anthropologues, ainsi que l’éloignement entre ce qui est prescrit et ce qui se réalise réellement sur le terrain. D’un point de vue organisationnel, il apparaît que les plans décennaux visant l’organisation et la recherche anthropologiques sont adoptés sans consultation des acteurs de terrain (Harroy, 1950), et ignorent les réalités et contraintes temporelles. Ainsi, lorsque Jacques Maquet et Daniel Biebuyck arrivent en Afrique centrale, les bâtiments qui doivent les accueillir ne sont pas encore construits. Les centres d’Astrida et de Lwiro ne sont par ailleurs inaugurés respectivement qu’en 1950 et 1956, soit jusqu’à sept ans après leur entrée officielle en activité. En 1949, lorsque Jacques Maquet et Daniel Biebuyck arrivent sur le terrain, les centres de Lwiro et Astrida, censés être les fers de lance de la pénétration de l’IRSAC en Afrique centrale, ne sont alors que l’ombre de ce qu’ils devraient être, ce qui place les chercheurs mandataires de l’IRSAC dans une certaine précarité matérielle (Vansina, 1994).
18L’état de dénuement matériel, le manque de coordination causé par l’éloignement et le déploiement calamiteux sur le terrain se superposent à la solitude, la maladie, l’isolement, la violence et l’anomie morale (Vansina, 1994). Dans ce contexte, les anthropologues belges doivent faire preuve de débrouillardise, d’inventivité et d’hybridation méthodologique pour parvenir à achever leur projet de recherche. Ainsi, malgré le caractère massif de son enquête et sa solitude à Astrida, Jacques Maquet s’attelle à la récolte d’informations et à leur contrôle (Maquet, 1950) grâce à des entretiens et à des moyens quantitatifs, dans la lignée des études sociologiques menées par Audrey Richards, avec qui il s’était lié d’amitié à Londres. Pour ce faire, l’anthropologue obtient l’aide d’une quarantaine d’informateurs indigènes, majoritairement tutsis, qui l’aide à administrer près de 550 questions sur la parenté au Ruanda. Jacques Maquet pallie les limites du travail ethnographique en solitaire par le recours massif à une main-d’œuvre locale qui lui permet de couvrir un vaste espace géographique et d’abattre une quantité volumineuse de travail en peu de temps (Maquet, 1951).
19Daniel Biebuyck arrive sur le terrain au même moment que Jacques Maquet, dans un climat de grande confusion régnant à l’IRSAC. Il se rend assez vite compte des difficultés liées à son assignation au centre de Lwiro, alors dirigé par Louis van den Berghe (Biebuyck, 2001). Les bâtiments n’étant pas encore construits, l’anthropologue est relocalisé au centre d’hydrobiologie d’Uvira, près du lac Tanganyika, pour bénéficier des infrastructures déjà partiellement édifiées. En 1949, Daniel Biebuyck arrive donc à peine en Afrique centrale qu’il doit modifier son projet de recherche pour l’adapter à sa nouvelle situation. Rattaché sans préavis à un centre situé à 166 km de Lwiro, l’anthropologue réoriente sa recherche vers l’étude des pêcheurs Bazyoba du lac Tanganyika, avant de se tourner, comme convenu, vers les Bembe des territoires fizi et mwenga et les Lega des plaines de la forêt tropicale. S’il rend compte à l’IRSAC de ces changements dans ses différents rapports trimestriels entre 1949 et 1951 (Biebuyck, 1951), il semble que la Commission des Sciences de l’Homme n’ait rien eu de constructif à y redire (Biebuyck, 2001). Au contraire, l’IRSAC interfère régulièrement dans son travail en cherchant à redéployer Daniel Biebuyck, contre son gré, au sein de diverses recherches pluridisciplinaires et internationales, parfois éloignées de ses centres d’intérêts immédiats. L’anthropologue doit également composer avec les autorités coloniales locales, qui peinent à comprendre le motif de ses recherches et voient d’un mauvais œil ses prises de position en faveur des populations locales (Biebuyck, 2001).
20Du côté de Luc de Heusch, la situation n’est pas non plus des plus simples. En 1951, après un premier terrain au Congo et au Ruanda-Urundi réalisé en 1949, marqué par la découverte des difficultés inhérentes à l’ethnographie en situation coloniale, Luc de Heusch repart au Congo pour une étude sur les Tetela-Hamba. Lors de sa première enquête ethnographique, il témoigne de son ennui et de son désarmement face à la violence qui règne sur le terrain (de Heusch, 1949a). L’homme est partagé entre le dégoût et la fascination envers les acteurs qu’il rencontre (noirs comme blancs), l’effervescence des milieux urbains et l’ambiguïté morale propre à la relation coloniale. Il relate également les difficultés rencontrées pour problématiser et définir un sujet d’étude constant face à un terrain de recherche qui lui était insaisissable. Sa première enquête sur le matriarcat Babuye (de Heusch, 1949b) est avant tout une quête d’aventure scientifique marquée par des considérations poétiques, cinématographiques et érotiques empruntant à l’orientalisme et à l’univers surréaliste. Cette enquête le pousse davantage à opérer une critique féroce de l’administration belge des colonies qu’à récolter des données ethnographiques exploitables (de Heusch, 1949c). Une part importante de ses notes témoignent davantage de sa fréquentation de multiples travailleuses du sexe. Sa prose littéraire, influencée par la littérature de voyage, s’interroge sur l’existence supposée d’un matriarcat indigène, fantasmé autour de divagations poétiques qu’il couche sur papier, seul et alcoolisé dans sa case :
Ce dimanche – sur l’après-midi duquel s’est abattue une tornade – Châteaubriand me rend effroyablement triste. Je sens qu’à mon retour j’aurai besoin de faire, en guise de dépuratif, une énorme plaisanterie. Le whisky a le goût bizarre de la solitude ; le vide de mon esprit me laisse une seule ressource : vous décrire la pluie (après avoir joué mon petit Joris Ivens tropical). (de Heusch, 1949d)
21Sous l’égide de l’IRSAC, lorsqu’il retourne au Congo en 1951, Luc de Heusch expérimente les mêmes tourments qui semblaient l’accabler lors de sa première enquête. La solitude, le manque d’intimité, l’ennui, la frustration et la désillusion sont des thèmes récurrents qui ressortent de ses journaux d’enquête. Il y raconte également son long périple en voiture à travers le désert, avec Jacques Maquet, pour atteindre le pays tetela avec sa femme, Marie Storck. Il y met en scène son ennui, et son manque d’intimité qui le font retomber dans des « poussées de misanthropie » (Petit, 2013 : 10). Il se plaint longuement de sa situation d’anthropologue blanc, qu’il assimile à une caste « parfaitement ridicule » (de Heusch, 1998 : 95) du fait de son absence de pouvoir, mais constitutive néanmoins d’une ascendance qu’il a sur les noirs. Il est également habité par une sorte de « déception orientaliste » (Petit, 2013) liée à son incapacité à faire émerger chez les Tetela-Hamba les mêmes cosmogonies que son maître, Marcel Griaule, a pu mettre au jour chez les Dogons. D’une certaine manière, son intérêt pour le « merveilleux », lié à ses lectures des surréalistes, de Mircea Eliade et de James Frazer, est douché par le matérialisme dont font preuve les habitants du Kasaï (Petit, 2013 : 12). Il profite néanmoins de la grande latitude et de la liberté que lui donne l’IRSAC pour filmer et produire des documents ethnographiques avec l’aide de Jacques Maquet et d’un Jan Vansina qu’il retrouve gravement malade sur le terrain, avant de rentrer en Europe en 1954 et de devenir professeur d’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles (ULB).
22Pour ce qui concerne Jan Vansina, le jeune anthropologue expérimente également l’inefficacité du déploiement de l’IRSAC (Vansina, 1994), puisqu’il est bloqué à Lwiro en 1953, sans ressource ni nouvelles de l’institut. Il ne doit son salut qu’à l’arrivée plus tardive du linguiste John Jacobs, qui lui donne les moyens de démarrer son terrain. Il part alors chez les Bushong, mais contracte la malaria peu après son arrivée, ce qui affecte grandement ses capacités de travail. Cet état de fragilité l’oblige à se reposer sur les locaux pour se soigner, ce qui lui permet de se rapprocher d’eux. En avril 1954, le jeune anthropologue se résout finalement à rentrer à Luluaburg pour se faire soigner de l’état de torpeur dans lequel il se trouve. Outre la malaria, la santé de Jan Vansina se dégrade violemment après qu’il a contracté la dysenterie, des filarioses, une fièvre typhoïde, de nombreuses insolations, la gale et une anémie généralisée (Vansina, 1994). Il découvre également les difficultés propres à l’enquête ethnographique en situation coloniale, qu’il décrira plus tard dans son autobiographie.
23Malgré les difficultés, les jeunes chercheurs passant par l’IRSAC semblent garder a posteriori un bon souvenir de leur passage dans l’institution, considéré comme un espace de liberté. La station IRSAC à Astrida fait office de point de ralliement pour une classe d’intellectuels qui voient dans l’institution une « planche de salut » pour la réalisation de leurs desseins scientifiques, à une époque où les scientifiques subissent encore largement la méfiance des colons blancs (Vansina, 1994). Si la station est, à ses débuts, relativement bien dotée économiquement, sa situation financière se détériore rapidement, ce qui pousse ses gestionnaires à envisager sa fermeture dès 1957 (Fabri, 2001).
24En outre, l’institution doit composer avec le souhait de ses mandataires d’affirmer leur existence en tant que « corps professionnel » par la réclamation de meilleures conditions de travail. C’est ainsi qu’après avoir défendu sa thèse en 1952 et avoir obtenu le titre de docteur en anthropologie, Jacques Maquet a souhaité se détourner de l’anthropologie pour retourner à la sociologie, qu’il jugeait plus à même d’étudier les sociétés coloniales urbaines, grâce à sa pratique de l’enquête par questionnaire. Il soumet plusieurs propositions de recherche en sociologie qualitative qu’il espère pouvoir mener avec l’aide d’assistants indigènes et belges. Suite au refus de l’IRSAC, il se rapproche de figures des sciences sociales comme Georges Balandier et reproche à l’IRSAC de vouloir restreindre ses activités en l’attachant à un « étroit régionalisme, géographique et disciplinaire », et de le réduire à « un anthropologue du Ruanda ». Jacques Maquet dirige progressivement son travail, à partir de 1953, vers une sociologie des milieux extra-coutumiers du Ruanda-Urundi, et propose notamment une nouvelle enquête avec un stagiaire, Robert Kaufmann, qui travaille alors comme assistant à l’ULB (Maquet, 1955a). Le projet est néanmoins refusé par le gouvernement général du Congo belge, qui refuse de dégager les fonds suffisants pour engager Robert Kaufmann. Avec l’accord de l’IRSAC, Jacques Maquet finit par quitter ses fonctions de directeur du centre d’Astrida, dont il laisse l’intérim à André Coupez. Il part entre 1953 et 1954 aux États-Unis pour enseigner au département d’anthropologie de la Northwestern University de l’Illinois un cours intitulé « Contemporary Africa ». En tant que Visiting Professor, il consacre son cours à l’étude des phénomènes d’urbanisation en Afrique subsaharienne. Il s’inscrit également en tant qu’étudiant au New York Institute of Photography ainsi qu’à un cours de photojournalisme à la Northwestern University, et entame la rédaction d’un essai photographique sur le Ruanda.
25Jacques Maquet reproche également à l’IRSAC l’insuffisance des installations et l’impact énorme que cela pose sur la qualité de vie des chercheurs, au point où Luc de Heusch, John Jacobs ou Jan Vansina doivent travailler chez eux, en l’absence de bureaux adéquats. Pour compenser le manque de locaux, le centre d’Astrida doit par ailleurs louer des maisons et ne dispose que d’une salle de taille médiocre pour organiser ses séminaires. Des « décisions imprévues » s’ajoutent aussi aux reproches en ce qui concerne le bouleversement de la composition des équipes d’Astrida, notamment « la diminution du personnel résident de façon permanente » (Maquet, 1957). Par là, Jacques Maquet dénonce « la suppression de l’assistant scientifique en anthropologie physique », mais souligne également le non-remplacement de membres de l’institut, comme l’anthropologue physique Jean Hiernaux, ou le manque d’assistant malgré la proposition d’engagement de Robert Kaufmann (Maquet, 1957).
26L’inachèvement du bâtiment-conservatoire et de la guest house de l’IRSAC participe aussi des mauvaises conditions matérielles dans lesquelles se trouve Astrida, forçant le centre à fournir des logements à près de 111 personnes, sans les moyens financiers adéquats. Ces difficultés budgétaires sont à l’origine d’obstacles scientifiques irréparables, comme le démembrement de l’équipe des sciences humaines déjà affaiblie par les départs de Luc de Heusch et Jean Hiernaux (Maquet, 1957). L’équipe est désormais dispersée du point de vue scientifique entre les chercheurs dépendant directement du directeur de l’IRSAC, le chef du centre d’Astrida et ceux reliés au centre pour chercheurs isolés de Lwiro. Dans les termes de Jacques Maquet, cette dispersion rend « illusoire » toute coordination et « met fin à l’équipe des sciences humaines ». De plus, la cessation des diverses activités collectives, comme les séminaires, a pour conséquence de rattacher administrativement et scientifiquement de nombreux chercheurs à Lwiro. Pour Luc de Heusch également, les années 1955-1956 sont un moment de réflexion quant aux conditions de travail endurées à l’IRSAC. Si l’on connaît dans les grandes lignes les problèmes rencontrés par l’anthropologue grâce à ses correspondances, une autobiographie, un pamphlet et quelques travaux réalisés à son sujet (Nysenholc, 1991) ; les procès-verbaux des sessions de la Commission des Sciences de l’Homme de l’IRSAC offrent également des informations intéressantes pour comprendre les difficultés auquel il fait face après la remise de sa thèse en 1955.
27Selon Jacques Maquet, alors directeur du centre d’Astrida, le retour éventuel de Luc de Heusch au Congo après son accession à un poste de professeur d’anthropologie à l’ULB est retardé par son traumatisme lié aux conditions de son expérience ethnographique. Luc de Heusch souhaite ainsi éviter le terrain en proposant à l’IRSAC de réaliser des films ethnographiques sur base du matériel ethnographique qu’il a déjà pu récolter durant sa thèse (Maquet, 1955b). Dans un courrier datant du mois de janvier 1955, Jacques Maquet intercède ainsi auprès de l’IRSAC pour insister sur le fait que « le premier terme de M. de Heusch a clairement établi que la vie en brousse du chercheur isolé ne lui convient pas et ne convient surtout pas à Mme de Heusch ». Il poursuit en montrant que « s’ils l’ont [le terrain d’enquête] mené fort courageusement », il ne pense pas judicieux de le renvoyer en brousse, du fait que « la mission qui [lui] avait été confiée [a] souffert [des] difficultés d’adaptation à l’isolement ». Jacques Maquet suggère que la Commission des Sciences de l’Homme confie à Luc de Heusch une mission en sociologie urbaine dans la région industrielle du Katanga en se basant sur certaines propositions de l’anthropologue, issues d’une collaboration avec le Centre d’études des problèmes sociaux indigènes [CEPSI] et le centre IRSAC d’Élisabethville. Bien que la commission juge « désirable » que l’anthropologue retourne en Afrique, elle émet des réserves quant au manque de formation et d’expérience sociologique de Luc de Heusch. Elle poursuit aussi en indiquant sa volonté de voir l’anthropologue abandonner son pseudonyme lorsqu’il communique sur les « manifestations liées à son activité scientifique » (Soyer, 1955).
28L’IRSAC réfute la plupart des remarques émises par les anthropologues. Pourtant, les ennuis matériels et sanitaires s’accumulent. Le 7 juin 1955, Jacques Maquet s’adresse à la Commission pour qu’elle s’inquiète du manque de congé de séjour alloué aux chercheurs et relève « l’inconvenance » que ressentent d’autres membres de l’institution, comme André Coupez, Jan Vansina et John Jacobs, face à l’attribution des tâches et la durée des mandats. Jacques Maquet rappelle aussi que John Jacobs souffre d’une grave maladie qu’il a pu attraper sur le terrain, que Jan Vansina est atteint « d’une fatigue nerveuse très sérieuse » et que « M. de Heusch a été renvoyé d’urgence dans l’Est par un médecin qui craignait qu’il ne soit atteint de tuberculose » (Maquet, 1955b).
29Seul Daniel Biebuyck semble s’en sortir, malgré quelques plaintes adressées à la Commission des Sciences de l’Homme. En chercheur infatigable, il poursuit ses recherches au Congo, auprès de l’IRSAC, après la défense de sa thèse. Ce retour plus tardif fait suite au prolongement de son mandat d’une durée de quatre mois (Biebuyck, 1951). Daniel Biebuyck s’acquitte avec zèle de son ordre de mission et affirme alors avoir parcouru, entre 1949 et 1950, cinq secteurs composant le Bubembe « où la structure exacte d’aucune région ne lui aurait échappé » (Biebuyck, 1951). Daniel Biebuyck souligne l’urgence de son terrain d’enquête en raison de la désintégration rapide du milieu, due aux effets de l’acculturation (Biebuyck, 1951) – et particulièrement de la colonisation, comme l’anthropologue le souligne dans ses mémoires. Ce zèle cache néanmoins assez mal le fait que l’expérience de terrain de Daniel Biebuyck est aussi semée d’embuches, tendues parfois par l’administration coloniale elle-même. L’anthropologue met en évidence, en l’occurrence, les difficultés quant au manque d’autorité que le statut d’anthropologue à l’IRSAC lui donne auprès des agents coloniaux avec lesquels il doit collaborer. Il insiste aussi pour que l’IRSAC agisse en vue de garantir un statut de spécialiste à ses mandataires, de sorte que son travail s’inscrive dans le cadre de l’action du ministère des Colonies et du gouvernement général ; il attend de l’administration qu’elle lui accorde l’aide possible pour que sa mission revête un caractère officiel. Il poursuit en revenant sur les mauvaises conditions de travail avec lesquelles il doit composer, le manque d’intimité, certes, mais aussi le fait que les mandataires doivent travailler dans une chambre d’hôtel en étant soumis aux « caprices des hôteliers ou continuellement interrompus par l’indiscrétion des boys » (Biebuyck, 1951).
30L’anthropologue ne s’arrête pas là dans sa critique des conditions coloniales de l’ethnographie. Il insiste sur l’impact qu’ont sur l’insertion de l’anthropologue sur le terrain la répression et l’interdiction de la plupart des associations et des activités indigènes mises en place par les autorités locales en réponse aux vols d’or que commettraient les populations. Il souligne notamment la grande confusion générale dans l’esprit des populations, mais également l’incompréhension de l’Administration, le manque de collaboration, voire l’hostilité dont celle-ci fait preuve vis-à-vis de ses recherches sur les sociétés secrètes. Il soutient en ce sens la nécessité de ce que l’IRSAC garantisse la compréhension des enjeux de sa recherche auprès de l’administration locale et supérieure, et la création d’un lien de confiance entre lui et les Banyanga, qui se montrent extrêmement fermés et méfiants depuis que de graves troubles ont eu lieu en 1944 sur leur territoire et celui des Bakumu, conséquence du développement d’un culte messianique (Biebuyck, 1951).
31Ses propos reviennent également sur le manque d’accès à un matériel d’enquête en bon état, utile et facile à utiliser pour les chercheurs. En témoignent le faible nombre d’appareils photographiques mis à disposition et leur piètre qualité. Il s’insurge contre la mauvaise qualité des Leica qu’on lui attribue, leur préférant nettement des Rolleiflex avec flash. Il reproche à l’IRSAC l’absence d’enregistreurs à bandes l’obligeant à utiliser des enregistreurs à fil, qu’il juge bien inférieurs. Enfin, il insiste sur la nécessité de lui procurer un posemètre et un colorimètre Rebikoff pour son séjour au Congo, et de l’autoriser à continuer ses travaux d’anthropologie cinématographique, ce que l’IRSAC lui refuse trop souvent.
32La création d’un département d’anthropologie au sein d’universités africaines, comme l’Université Lovanium, fait émerger la nécessaire adaptation de l’IRSAC face à cette concurrence institutionnelle, par la modification du programme du Plan décennal. Une série de départs et de non-renouvellements précipite aussi la déstabilisation des équipes de recherche de l’institut. Jacques Maquet et Jean Hiernaux quittent l’IRSAC en 1957 pour enseigner à l’Université officielle du Congo belge et du Ruanda-Urundi, à Élisabethville ; tandis qu’après son terrain chez les Tetela, Luc de Heusch ne parvient pas à renouveler son statut de mandataire en raison de sa charge d’enseignement à l’Université libre de Bruxelles. Daniel Biebuyck rejoint Léopoldville et diminue drastiquement ses activités au sein du centre de Lwiro auquel il est assigné. Les deux universités africaines créées en 1954 et 1955 aspirent une part des chercheurs expérimentés de l’IRSAC, ce qui suscite le mécontentement et fait craindre la perte de continuité des études menées à Astrida durant la deuxième moitié des années 1950. Emplis d’une certaine reconnaissance internationale qui leur est acquise suite à leur travail à l’IRSAC, les anthropologues veulent s’éloigner de l’institution pour naviguer dans les milieux internationaux, y donner cours, partager leurs recherches et se former davantage. Dans un premier temps, l’IRSAC tente d’accompagner ce mouvement, en confiant à ses « meilleurs chercheurs » la possibilité d’enseigner au Congo à temps partiel. Mais rapidement, la Commission des Sciences de l’Homme pose la question de la continuité des études à Astrida et des orientations des recherches, alors principalement menées au Ruanda.
33Un climat de tension s’installe aussi au sein de l’IRSAC, entre une volonté de s’émanciper de la pression politique des cadres et des autorités locales et une nécessité de collaborer afin de permettre l’afflux de financements. En outre, les anthropologues semblent vouloir s’affranchir des codes méthodologiques et théoriques qui leur sont imposés, comme le travail d’équipe et l’interdisciplinarité, pour se tourner vers un intérêt de plus en plus marqué pour la sociologie des milieux extra-coutumiers. Une multitude de volontés contradictoires apparaissent ainsi au sein d’un IRSAC qui tente de les cadrer, en vain. L’institut démontre de manière inexorable un manque de contrôle sur les événements dans les colonies et son incapacité à asseoir son autorité sur ses mandataires. L’IRSAC perd alors peu à peu la main sur la recherche en Afrique centrale, ce qui l’oblige à se rattacher aux autorités locales pour lui garantir un minimum de prise sur l’évolution en cours.
34L’analyse des trajectoires sociales des premiers anthropologues mandataires de l’IRSAC révèle le rôle déterminant de l’expérience pratique accumulée sur le terrain ethnographique.
35Loin d’être anecdotique, le terrain joue un rôle central dans le cadre de l’édification d’une pratique belge de l’anthropologie structurée. L’ethnographie, jusqu’alors considérée comme une discipline auxiliaire des sciences coloniales, obtient un statut de légitimé estimé jusque dans les sphères universitaires métropolitaines. L’expérience de terrain fait l’objet d’une certaine valorisation et agit comme un « seuil bifurcatif » pour les carrières de Jacques Maquet, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina.
36En l’occurrence, il me paraît intéressant d’observer au travers des divers récits biographiques exposés qu’un basculement s’opère dans les manières dont les anthropologues sociaux définissent leur pratique à l’issue de leurs mandats à l’IRSAC. Dans un climat d’impréparation, le vécu du terrain propulse une série de revendications méthodologiques allant d’une critique du travail d’équipe et des conditions matérielles d’enquête à une volonté plus large d’autonomisation face aux institutions coloniales. Ces tensions s’expriment également par la question des renégociations contractuelles et des départs prématurés émaillant les trajectoires d’anthropologues comme Luc de Heusch et Jacques Maquet. L’accession des mandataires à des postes d’enseignement en Afrique, en Europe et aux États-Unis fait également office de pierre angulaire d’une émancipation plus générale des anthropologues par rapport à l’IRSAC et aux autorités politiques locales.
37En somme, l’ouverture de la « boite noire » de l’activité scientifique belge en Afrique centrale fait émerger les adaptations, les déplacements et les imprévus logés dans les itinéraires des anthropologues étudiés. L’activité ethnographique apparaît alors dans sa complexité, loin de l’idée toute faite d’une « science complice » forgée par la propagande coloniale elle-même (Asad, 1995). C’est en ce sens que Jacques Maquet délaisse quelque peu de l’anthropologie pour la sociologie et écrit plusieurs articles sur la thématique de la position de pouvoir du chercheur durant l’enquête (Maquet, 1964). Jan Vansina abandonne l’ethnologie pour se tourner définitivement vers l’ethnohistoire. Daniel Biebuyck, encore en poste à Lovanium, dénonce en 1961, dans un pamphlet rédigé avec Marie Douglas (1961), les politiques agricoles de développement de la Belgique et le manque de compréhension des transformations sociales rapides que connaît le Congo en voie d’indépendance. Pour sa part, Luc de Heusch s’attaque frontalement au traitement belge des relations postcoloniales avec le Congo à la suite de l’assassinat de Patrice Lumumba (de Heusch, 1971). En interne, des voix s’élèvent contre le déni et l’absence de remise en question quant à l’échec des politiques coloniales belges de certains hauts fonctionnaires et scientifiques récemment convertis au développement. On en vient même à s’interroger sur la réelle volonté des administrateurs coloniaux d’écouter les anthropologues et les sociologues.
38En définitive, l’expérience de terrain ethnographique, bien que parsemée d’obstacles et de défis, conserve pour les anthropologues une aura « d’épreuve du feu ». Si, dans les faits, le terrain ne se déroule jamais exactement comme prévu, la dimension imprévisible et complexe de l’expérience ethnographique me semble intéressante à questionner pour ce qu’elle dit des processus de légitimation de la stature professionnalisante de l’anthropologie d’après-guerre. Le passage par l’IRSAC et l’enquête de terrain fondent, selon moi, la distinction par laquelle les anthropologues belges construisent leur carrière, y compris à leur retour. C’est pourquoi, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina reviennent eux-mêmes sur cette expérience initiatique dans leurs biographies, rédigées dans les années 1990 et 2000. Outre la question de la précarité de leur situation matérielle et politique, leur position complexe au sein de la société coloniale et leur soumission aux aléas de la recherche font office de marqueurs identitaires forts, que les trois anthropologues revendiquent encore bien après leur départ d’Afrique. Dès lors, comme le suggère Jean-Pierre Olivier de Sardan (2004), je souhaite insister sur le fait que l’impréparation et la gestion de l’imprévu, du vague et du flou du terrain ne sont pas des effets indésirables ou des déviations du processus de professionnalisation du métier d’anthropologue, mais bien des caractéristiques fondamentales de son existence comme discipline scientifique.