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« On leur a appris quelque chose, elles en ont fait autre chose ». De l’apprentissage à l’appropriation des pratiques de solidarité en Casamance (Sénégal)

“We taught them something, they turned it into something else”. From learning to appropriation solidarity practices in Casamance (Senegal)
Mamadou Aguibou Diallo et Koly Fall

Résumés

Cette étude analyse les modes de transmission et d’appropriation des pratiques de solidarité promues par des ONG en Casamance à travers trois programmes emblématiques : AVEC (ChildFund International), EPC (CRSFPC-USOFORAL) et PGCEL (GRDR). Menée dans un contexte post-conflit marqué par un processus de reconstruction et une vitalité communautaire renouvelée, mais aussi par une « ONGénéisation » croissante de la société civile, elle situe l’action des ONG au cœur d’un processus plus large de diffusion de modèles organisationnels et de logiques d’intervention exogènes. S’appuyant sur une approche qualitative combinant entretiens semi-structurés, groupes de discussion et observation participante, l’analyse montre que les processus de transmission et d’appropriation des pratiques de solidarité reposent à la fois sur des leviers communautaires profondément enracinés et sur les dispositifs de formation, de sensibilisation et de coaching mis en œuvre par les agents locaux des ONG. Toutefois, ces pratiques se heurtent aux réalités locales et aux stratégies d’adaptation endogènes, révélant le paradoxe du principe d’appropriation, qui oscille entre initiative individuelle et dynamique collective.

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Texte intégral

Introduction

1L’Afrique est souvent décrite comme un continent où la solidarité constitue un élément central du quotidien des populations (Boni, 2011). Dans de nombreux contextes et secteurs, des mécanismes d’entraide sont mis en place pour faire face aux défis sociaux, économiques et environnementaux. Cette solidarité, qualifiée par certains auteurs de « solidarité à l’africaine » (Marie, 1997), reposait traditionnellement sur les institutions de socialisation primaire et d’intégration sociale, telles que la famille, le groupe et la communauté. Cependant, au cours des dernières décennies, elle a été confrontée à des mutations profondes liées aux transformations sociales, politiques, économiques et culturelles. Ces changements ont révélé certaines limites des pratiques traditionnelles de solidarité, tout en ouvrant un espace pour ce que l’on pourrait appeler une « solidarité de l’ailleurs », portée notamment par des organisations non gouvernementales (ONG) internationales et des associations locales non étatiques.

2En effet, depuis la fin des années 1970, l’Afrique connaît une prolifération des organisations intervenant sous couvert de l’humanitaire (Hours, 1998) ou de la coopération internationale (Vellas, 1980), au point d’être qualifiée par certains auteurs de « terre des ONG » (Moyenga & Nana, 2023). En Afrique de l’Ouest, ces organisations ont émergé dans un contexte marqué par une fragilité structurelle et chronique des États, tant sur le plan politique qu’économique. Leurs interventions sont influencées par des dynamiques internes, les besoins de développement des populations. Elles s’articulent aussi aux priorités stratégiques régionales, aux logiques d’action des bailleurs de fonds internationaux, ainsi qu’aux coopérations bilatérales. Dans cet environnement particulier, les organismes non gouvernementaux développent des stratégies diversifiées en nouant des partenariats avec les acteurs publics, communautaires et financiers, ce qui renforce leur réseau d’influence et façonne leur légitimité ainsi que leur capacité d’action. Leur positionnement vis-à-vis des politiques publiques oscille entre complémentarité, critique et plaidoyer, selon leur ancrage territorial, leur orientation institutionnelle et leur capacité à mobiliser des ressources locales et internationales.

3Cette dynamique s’inscrit dans un processus plus large d’ONGénéisation de la société civile africaine (Pirotte, 2007, 2010, 2012), caractérisé par une structuration croissante des initiatives citoyennes autour de logiques, de normes et de modes opératoires propres au secteur des ONG.

4Ce processus, étroitement lié à l’internationalisation des financements et à la circulation transnationale des cadres d’action, tend à transformer les dynamiques organisationnelles locales, parfois en affaiblissant les modes endogènes de mobilisation, d’entraide et de solidarité (Hilhorst, 2003). Il se manifeste par l’alignement des stratégies et discours des acteurs locaux sur les thématiques, priorités et indicateurs privilégiés par les bailleurs de fonds (Edwards & Hulme, 1996 ; Mawdsley et al., 2002). Cet état de fait peut certes contribuer à professionnaliser les interventions et à renforcer certaines capacités institutionnelles, mais comporte également le risque de produire de nouvelles formes de dépendance structurelle et de fragmentation de l’action collective (Banks et al., 2015). En conséquence, les dynamiques de la société civile se trouvent souvent prises entre la nécessité de répondre aux exigences des partenaires étrangers et le besoin de préserver des logiques d’action ancrées dans les réalités et les priorités locales.

5Dans ce paysage, les ONG se positionnent comme des acteurs incontournables du développement rural, en s’appuyant sur des initiatives locales portées par les associations communautaires (Guillermou, 2003). Elles se définissent comme des structures de proximité, revendiquant une légitimité fondée sur des valeurs universelles telles que la solidarité, le désintéressement, la promotion des droits humains ou encore le rapprochement des peuples. Le recours aux « petits projets » devient de fait un outil privilégié censé favoriser ou promouvoir une gouvernance décentralisée, participative et inclusive à l’échelle de territoires cohérents. Ce mode d’intervention entend rompre avec les approches descendantes classiques de l’aide au développement, en promouvant une autonomie décisionnelle des communautés locales, ainsi qu’une maîtrise locale des choix et des ressources.

6En outre, sous l’effet des réformes imposées par les plans d’ajustement structurel dans plusieurs États de l’Afrique subsaharienne dès le début des années 1980 (Diouf, 1992 ; Founou-Tchuigoua, 1994 ; Coussy, 2006), les organisations non gouvernementales ont vu leurs missions s’élargir et se complexifier, au-delà de l’assistance humanitaire traditionnelle (Jaglin, 2001). Elles sont désormais appelées à contribuer à la réduction des inégalités et à l’intégration économique et politique des populations les plus vulnérables. Cette évolution traduit une transformation profonde de leur rôle : de simples fournisseurs de services, elles sont devenues des catalyseurs de changement social, jouant un rôle d’intermédiaires entre les populations et les sphères décisionnelles, et participant activement à des processus de transformation sociale, d’empowerment, de défense des droits et de renforcement des capacités locales.

7Il convient toutefois de noter que leurs pratiques ne sont ni uniformes ni monolithiques. En effet, certaines ONG adoptent des postures fortement interventionnistes, inscrites dans une logique développementaliste normative qui tend à reproduire des modèles standardisés et peu sensibles aux dynamiques socioculturelles et politiques locales (Olivier de Sardan, 2021). De telles approches conduisent à une décontextualisation des interventions où les réalités quotidiennes des populations cèdent la place à des objectifs prédéfinis par les bailleurs. D’autres, en revanche, privilégient des approches participatives et co-constructivistes, s’appuyant sur les savoirs, les expériences et les pratiques endogènes pour réactiver, renforcer ou hybrider les formes traditionnelles de solidarité et de coopération communautaire (Chambers, 1997 ; Eade, 1997).

8Dans les deux cas, les ONG évoluent dans des contextes marqués par une forte pluralité culturelle et identitaire (Gros, 2004), nécessitant des processus d’adaptation et de traduction interculturelle. Elles s’appuient sur des intermédiaires locaux, désignés comme « courtiers du développement » (Olivier de Sardan & Bierschenk, 1993 ; Le Meur, 1996), qui jouent un rôle stratégique de médiation, de légitimation et de circulation de ressources. Toutefois, l’efficacité de ces intermédiaires tout comme la durabilité des actions menées dépendent largement de l’appropriation des programmes par les populations bénéficiaires, ainsi que de la capacité des interventions à s’inscrire dans les réseaux et pratiques sociales existants (Fall, 2022 ; Mosse, 2005). C’est dans cette perspective que notre étude se propose d’analyser les logiques d’action des membres d’organisations non gouvernementales, des intermédiaires et des populations locales bénéficiaires ; ainsi que les modalités de transmission, d’adaptation et d’appropriation des pratiques de solidarité portées par ces organisations en Casamance. L’investigation porte sur trois programmes emblématiques déployés dans les régions de Sédhiou et Ziguinchor. Il s’agit du programme Épargne pour le Changement (EPC) du CRSFPC-USOFORAL, du programme des Associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC) de ChildFund International, et du Programme pour la gouvernance concertée du littoral II (PGCEL) de GRDR.

9L’étude repose sur une méthodologie qualitative, à travers des entretiens semi-structurés et des groupes de discussion. La première étape a consisté à analyser le contexte historique, structurel et culturel dans lequel s’opère la transmission des pratiques de solidarité en Casamance.

10Cette analyse inclut l’étude de l’impact de l’ONGénéisation sur la reconfiguration des modèles locaux de mobilisation et de coopération. Elle examine notamment la redéfinition des rôles et la dépendance accrue des organisations communautaires aux financements externes (Banks et al., 2015). La seconde partie présente les résultats de l’enquête empirique, en mettant l’accent sur les dynamiques d’apprentissage, les formes d’hybridation entre pratiques endogènes et modèles importés, et les mécanismes par lesquels les communautés se réapproprient ou rejettent les pratiques de solidarité introduites par les acteurs du développement.

1. Contexte et cadre théorique de l’étude

11L’analyse des dynamiques de solidarité en Casamance nécessite de situer l’action des organisations non gouvernementales dans leur contexte social, politique et économique. De manière spécifique, il s’agira d’examiner les effets de l’héritage historique du conflit et les logiques de développement afin d’appréhender les mécanismes par lesquels les associations internationales de solidarité participent à la recomposition des solidarités locales, tout en redéfinissant les formes d’engagement et d’autonomie communautaire.

1.1. Intervention des ONG et recomposition du champ de la solidarité en Casamance

12Au Sénégal, la société civile s’active autour de la démocratie participative, de la coopération au développement et des solidarités internationales (Pirotte, 2007). Son rôle s’est considérablement transformé au cours des dernières décennies, sous l’effet conjugué des politiques de décentralisation, de l’internationalisation de l’aide et des dynamiques locales de mobilisation. Les associations – qu’elles soient internationales, nationales ou communautaires – occupent une place centrale dans la mise en œuvre des programmes de développement, en particulier dans les zones comme la Casamance, fragilisées par un conflit armé qui dure depuis plus de trois décennies. En effet, la plateforme des organisations non gouvernementales européennes au Sénégal recense pas moins de soixante organisations internationales sur le territoire national. À celles-ci s’ajoute une diversité d’ONG nationales réunies autour du Conseil des organisations non gouvernementales d’appui au développement (Gning & Poulet, 2017) et un tissu dense d’ONG locales intervenant dans des contextes variés. En Casamance, notamment dans les régions de Sédhiou et de Ziguinchor, cette présence d’organismes non gouvernementaux s’est particulièrement renforcée au début des années 2000, dans un contexte marqué par l’intensité des affrontements entre le mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et l’armée sénégalaise (Diémé, 2022). L’analyse des dynamiques de solidarité dans cette région s’inscrit dans un environnement où l’action des ONG se déploie à l’intersection d’une riche tradition communautaire et des effets prolongés d’un conflit armé.

  • 1 Le bukut est un rite d’initiation traditionnel pratiqué par les Diolas de la Basse Casamance. Il ma (...)

13La Casamance constitue un terrain privilégié pour interroger les processus de transmission, d’apprentissage et d’appropriation des pratiques de solidarité. Située au sud du Sénégal et enclavée géographiquement entre la Gambie et la Guinée-Bissau, la région possède une identité culturelle marquée par une forte diversité ethnique et des systèmes traditionnels de gouvernance et de solidarité communautaire profondément enracinés (Evans, 1996). Ces systèmes reposent sur des réseaux familiaux élargis, des rites initiatiques tels que le Bukut1 (Badji, 2012, 2022), et des formes d’organisation villageoise qui assurent la régulation sociale, la gestion collective des ressources et l’entraide en période de crise. La région est historiquement reconnue pour ses valeurs communautaires et ses pratiques de réciprocité s’exprimant dans l’agriculture collective, les cérémonies initiatiques ou encore les associations rotatives d’entraide (Fall, 2022). Cependant, cette architecture sociale a été fragilisée par des transformations socioéconomiques et, surtout, le conflit armé qui perdure depuis 1982. Dès les premières années du conflit, la combinaison de facteurs structurels (inégalités régionales, pauvreté multidimensionnelle) et culturels (revendications identitaires) a contribué à façonner un terrain propice à l’intervention d’ONG.

14Cette dynamique s’est renforcée sous l’effet de la crise engendrée par les violences et les déplacements forcés de populations, ouvrant ainsi un espace où les associations sont devenues non seulement des pourvoyeuses d’aide, mais aussi des acteurs de médiation et de reconstruction sociale. Par ailleurs, la forte présence des ONG dans la région résulte de la « libéralisation du marché de la paix » (Fall, 2021b : 80) et de la nécessité d’instaurer une approche participative du processus de paix qui promeut la participation des populations (Sánchez, 2018 : 5). Cette nouvelle orientation introduite au début des années 2000 marquait un véritable changement de paradigme dans la recherche de la paix en Casamance. En effet, malgré la volonté affichée des parties de mettre un terme au conflit, leurs positions n’avaient jamais réellement évolué (Bassène, 2015, 2016). Les affrontements demeuraient fréquents et les cessez-le-feu restaient fragiles (Marut, 2010). La crise avait profondément entamé la fraternité entre les communautés (Fall, 2022), contribuant à la dissolution du tissu familial et communautaire (Bassène, 2016 : 25) et entrainant des déplacements de populations (Guèye, 2020), dont la réintégration demeure un défi majeur (Guèye & Mballo, 2023).

15C’est autour de cette mission humanitaire du retour et de la réintégration socioéconomique des déplacés (Guèye, 2020) que se sont organisées les premières formes de solidarité portées par des ONG. Elles répondaient aux besoins urgents des populations, tels que l’alimentation, le logement, la santé et l’éducation (Fall, 2022). Toutefois, les ONG ont progressivement élargi leur mandat vers la reconstruction sociale et la réconciliation, en mobilisant les associations féminines et communautaires locales (Fall, 2021a ; Foucher, 2009 ; Sánchez, 2018). Elles ont ainsi mis en place des programmes d’apprentissage structuré de la solidarité visant à restaurer la fraternité, reconstituer le tissu social et redynamiser les formes d’entraide communautaire. Dans cette optique, elles opèrent souvent une hybridation entre pratiques locales et méthodes standardisées, générant à la fois des synergies et des tensions. Cette approche s’appuie généralement sur des outils inspirés de modèles endogènes – les tontines et autres associations rotatives – et sur le rôle stratégique des acteurs communautaires désignés comme « formateurs », « aminateurs », « intermédiaires » ou « courtiers » (Coll, 2000 ; Sène, 2020).

16Enfin, l’analyse de la recomposition de la solidarité face à l’intervention des ONG en Casamance met en évidence la façon dont les dispositifs mis en place par ces structures interagissent avec les formes endogènes d’entraide. Elle montre les continuités et adaptations dans les pratiques de solidarité et souligne les tensions, médiations et réinventions qui accompagnent leur circulation dans un contexte post-conflit. Une telle lecture suggère que la transmission et l’appropriation des pratiques de solidarité en Casamance ne peuvent être analysées isolément. Elles doivent être replacées dans un système d’interactions où se négocient en permanence pouvoir, légitimité et sens des actions collectives. Ces dynamiques se matérialisent à travers les interventions d’acteurs clés, tels que le GRDR, ChildFund international ou encore le CRSFPC-USOFORAL. Leurs interventions illustrent la manière dont les initiatives s’articulent (ou parfois s’opposent) aux logiques communautaires locales.

1.2. GRDR, ChildFund et CRSFPC-USOFORAL : vers une uniformisation des modèles de solidarité

17L’étude s’intéresse à trois programmes mis en œuvre par des ONG avec des niveaux et logiques d’intervention variés. Il s’agit du PGCEL développé par GRDR, du programme AVEC de ChildFund International, et du programme EPC du CRSFPC-USOFORAL. Ces exemples offrent une perspective d’analyse permettant de comparer leurs modalités d’institutionnalisation, d’explorer le rôle des agents-formateurs comme courtiers des normes pratiques (Olivier de Sardan, 2021), et d’appréhender les dynamiques de standardisation des dispositifs d’apprentissage de la solidarité (guides, protocoles, manuels) et leur appropriation locale par les communautés (Godin, 2017).

  • 2 Cette stratégie est inscrite dans un guide intitulé « Éducation à la citoyenneté et à la solidarité (...)

18GRDR est une association de solidarité internationale de droit français fondée en 1969 (Gonin, 2010 ; Le Masson, 2018). Elle intervient autour des problématiques de migration, gouvernance, citoyenneté et développement local, en Europe, en Afrique de l’Ouest et au Maghreb. Installée en Casamance depuis 1988 avec la création de la cellule de Ziguinchor, l’organisation axe ses interventions dans la région sur la réinsertion des personnes déplacées, la citoyenneté et la participation communautaire. Dans sa stratégie d’intervention, la solidarité est conçue en tant que pratique volontaire reposant sur la libre participation des populations pour la défense de leurs droits économiques, sociaux et culturels et la satisfaction de leurs besoins prioritaires2. Cette conception se matérialise dans le PGCEL (Programme pour la gouvernance concertée du Littoral II) déployé de 2013 à 2021 sur le littoral ouest-africain (Sénégal, Guinée-Bissau, République de Guinée), incluant les régions de Sédhiou et de Ziguinchor. En effet, le PGCEL s’appuie sur la redynamisation de la solidarité dans les groupements féminins et associations de jeunes. Il opère à l’interface des systèmes socio-écologiques et de la gouvernance locale, en créant des espaces de concertation, des règles de gestion partagée et des coalitions d’acteurs. Il institutionnalise la solidarité à travers la mise en place de comités locaux, de chartes de fonctionnement et de plans d’action pour guider l’implémentation des initiatives d’entraide. Cependant, son appropriation par les populations bénéficiaires est tributaire de l’ancrage territorial de ces dispositifs et de la capacité à les traduire en pratiques localement légitimes.

19De son côté, ChildFund International s’est installée au Sénégal au milieu des années 1980. Elle met en œuvre des programmes de parrainage d’enfants, de renforcement de la résilience socioéconomique des communautés et de redynamisation de la solidarité (Fall, 2022). Dans cette perspective, l’organisation a développé le programme AVEC (Associations villageoises d’Épargne et de Crédit) en Casamance et dans plusieurs régions du Sénégal. Inspirées de la microfinance et adaptées à partir du modèle des associations rotatives d’épargne et de crédit (Hamadziripi, 2008), les AVEC constituent à la fois des instruments d’inclusion financière et des espaces d’entraide (Fall, 2021a : 230). Leur déploiement est accompagné par des agents des ONG, qui s’appuient sur un guide pratique (« Guide de l’agent villageois »)3 servant de référentiel pour encadrer leur fonctionnement et organiser les pratiques de solidarité. Le modèle AVEC diffuse un répertoire normatif (cycles réguliers, parts individuelles et collectives, fonds social, procédures de réunion, règlement intérieur, etc.) inspiré des formes de solidarité auparavant plus informelles, et qui facilite la réplication des normes et pratiques par les bénéficiaires. L’appropriation locale de ce dispositif se lit dans la survie des groupements de bénéficiaires, l’adaptation des règles au contexte local, et la capacité des AVEC à irriguer d’autres sphères prioritaires pour les communautés, telles que la scolarité des enfants, la santé et les activités génératrices de revenus.

20Enfin, le Comité régional de solidarité des femmes pour la paix en Casamance (CRSFPC-USOFORAL) est une organisation de la société civile sénégalaise basée à Ziguinchor. À la différence du GRDR et de ChildFund, le CRSFPC-USOFORAL est né du conflit en Casamance. Sa création s’inscrit dans le cadre du changement de paradigme visant à renforcer le rôle de la société civile, en particulier des femmes, dans le processus de paix (Awenengo Dalberto, 2006 ; Diédhiou, 2016 ; Foucher, 2009 ; Tine, 2019). L’organisation promeut un élan de solidarité envers les femmes et les jeunes, en articulant amélioration des conditions socioéconomiques et renforcement des capacités des organisations féminines. C’est dans ce cadre qu’est lancé en 2010 le programme Épargne pour le Changement (EPC). Inspiré des associations d’épargne rotative (Rocheteau & Chen, 2001), le dispositif a été initialement expérimenté au Mali par Oxfam et Freedom from Hunger (FFH) en 2006, avant d’être dupliqué au Sénégal et dans d’autres pays. Au dire de son initiateur, l’EPC constitue une innovation de réparation sociale qui permet aux femmes de conduire des activités économiques autogérées, de restaurer la fraternité éprouvée par la guerre et de recoudre le tissu social entre les communautés rurales. À l’image des autres programmes, sa mise en œuvre s’appuie sur des « agents formateurs » dotés d’un guide standardisé en tant que référentiel. L’EPC fonctionne comme dispositif de confiance dans un contexte post-conflit. Son efficacité est liée à sa capacité à articuler les objectifs du programme avec les réseaux féminins préexistants.

21Pris ensemble, ces programmes mettent en évidence un continuum de modes d’institutionnalisation de la solidarité, dans lequel les processus de transmission et d’appropriation apparaissent comme des dynamiques interdépendantes. En effet, la transmission désigne l’ensemble des procédés par lesquels les ONG transmettent des valeurs et des pratiques d’entraide aux populations locales bénéficiaires. Plus spécifiquement, le processus de transmission renvoie à la circulation des savoirs, des pratiques et des normes ou valeurs entre individus ou groupes (Lave & Wenger, 1991). Il s’incarne dans des dispositifs plus ou moins formalisés, allant des formations structurées aux échanges informels ancrés dans la vie quotidienne ; et s’accompagne d’ajustements qui prennent en compte les rapports de pouvoir, les médiations sociales et les contextes d’énonciation. Dans le cas de l’apprentissage des pratiques de solidarité en Casamance, ce processus met en lumière les interactions au cours desquelles le « transmetteur » (les ONG) transfère des savoirs, des compétences pratiques et des comportements sociaux à un « récepteur » (les populations locales), dans une perspective de socialisation et d’intégration (Simmel, 1999).

22Quant au processus d’appropriation, il renvoie à la capacité des acteurs locaux à intégrer, réinterpréter et transformer ces savoirs et dispositifs « exogènes » selon leurs propres logiques, besoins et contraintes (Akrich et al., 2006). Loin de se limiter à une simple réception des savoirs et dispositifs transmis, il implique leur recomposition qui peut, selon les cas, renforcer leur légitimité ou au contraire en détourner les objectifs initiaux. Cette tension entre transmission et appropriation est au cœur des débats sur la durabilité des interventions, notamment en contexte post-crise, où la légitimité et la pérennité des actions dépendent de leur intégration dans les structures sociales locales (Olivier de Sardan, 2021). Elle suggère que la réussite de la transmission et de l’appropriation dépend de la capacité des dispositifs à s’ancrer dans les réalités locales et à s’adapter aux dynamiques sociales propres à chaque contexte. En effet, l’ancrage territorial et la reconnaissance des médiations sociales facilitent le processus de transmission des dispositifs et savoirs en rendant les contenus culturellement et socialement pertinents pour leur appropriation par les populations locales. Quant à la plasticité des outils et dispositifs, elle réduit la distance avec les pratiques locales, favorise la co-construction et l’appropriation active. Ces principes constitueront ainsi une grille d’analyse pour évaluer la portée, les limites et les conditions de durabilité des pratiques de solidarité promues par les programmes étudiés.

1.3. Revue de la littérature et cadre théorique d’analyse

23Depuis plusieurs décennies, les organisations non gouvernementales se sont imposées comme des acteurs majeurs du développement dans les pays du Sud, en particulier en Afrique (Deler et al., 1998). Toutefois, leurs actions, souvent présentées sous un angle humanitaire ou technique, font l’objet d’analyses critiques soulignant leur rôle politique et social dans la transformation des sociétés locales (Perroulaz, 2004). La Casamance constitue un terrain d’observation privilégié pour explorer ces dynamiques, marquées par la reconfiguration des solidarités, la circulation des savoirs et la négociation des normes. Dans cette optique, le cadre théorique de l’étude s’appuie sur une littérature critique croisant les études socio-anthropologiques du développement et les approches postcoloniales. Il met en évidence le rôle ambivalent des ONG et de leurs intermédiaires dans la reconfiguration des solidarités, à l’intersection des influences globales, des pratiques locales et des processus d’appropriation.

24L’action des organismes non gouvernementaux dans les pays du Sud (Godin, 2017), notamment en Afrique, a suscité une abondante littérature critique depuis les années 1980, à la croisée des études du développement, de la sociologie politique et des analyses postcoloniales. Ces travaux invitent à dépasser une vision techniciste ou strictement humanitaire des ONG pour les considérer comme des acteurs politiques et sociaux au cœur des dynamiques de globalisation, de gouvernementalité néolibérale et de recomposition des sociétés civiles (Bierschenk et al., 2000 ; Le Meur, 2000). Les recherches sur l’ONGénéisation des sociétés civiles (Comaroff & Comaroff, 1999 ; Roy, 2010 ; Godin, 2017) soulignent le rôle ambivalent des organisations non gouvernementales dans les recompositions sociales des pays postcoloniaux. D’un côté, elles sont présentées comme des relais de la participation citoyenne, de l’empowerment et de l’innovation sociale. De l’autre, elles se positionnent comme les instruments d’une gouvernance globalisée, produisant de nouveaux dispositifs de contrôle, d’expertise et de discipline des populations vulnérabilisées. Cette double nature souligne les tensions inhérentes entre normes exogènes et pratiques locales. Souvent réduites à des logiques d’adaptation fonctionnelle, ces tensions traduisent en réalité une forme de gouvernance « souple » caractéristique du néolibéralisme (Ferguson, 2009 ; Li, 2007). L’ONGénéisation participe ainsi à une reconfiguration profonde des modèles locaux de mobilisation et de coopération en redéfinissant les priorités d’action, en modifiant les hiérarchies internes des organisations communautaires et en renforçant leur dépendance structurelle vis-à-vis des ONG.

25Dans le cas du Sénégal, et plus spécifiquement de la Casamance, ces dynamiques sont observables à travers l’essor d’une classe de professionnels du développement – souvent issus des communautés locales – qui deviennent des « courtiers du développement » (Bierschenk et al., 2000 ; Blundo, 1995). Ces agents, situés à l’intersection entre ONG, bailleurs, État et bénéficiaires, occupent une place stratégique dans la traduction, la reformulation et la reconfiguration des modèles d’intervention. Leur tâche ne se limite pas à transmettre savoirs et pratiques de solidarité. Ils redéfinissent les rôles au sein des structures communautaires, déplacent les centres de décision vers des arènes plus professionnalisées et inscrivent l’action collective dans un cadre normatif influencé par les bailleurs. Ils négocient les significations des interventions et arbitrent entre exigences institutionnelles et attentes communautaires. Ils accumulent un capital social et symbolique (Bourdieu, 1980b), consolidant ainsi leur place dans un champ social en voie de professionnalisation, à laquelle ils contribuent à travers la standardisation des outils, la bureaucratisation des rapports sociaux et l’institutionnalisation des pratiques autrefois informelles (Marival, 2011 ; Fall, 2021b ; Godin, 2017). Cette rationalisation et formalisation des pratiques s’inscrit dans un contexte où la solidarité est instrumentalisée au service d’une pacification sociale.

26En Casamance, la transformation des pratiques d’entraide en dispositifs programmés de développement illustre un processus de « domestication » des solidarités locales par les associations d’aide au développement. Elles rejoignent ainsi les analyses critiques du peacebuilding, selon lesquelles les ONG ne se contentent pas de réparer le tissu social, mais redéfinissent les modalités de sa reconstitution en fonction d’objectifs de gouvernance (Autesserre, 2011).

27Ces analyses trouvent un appui théorique dans le champ de la sociologie de la socialisation, de l’apprentissage et de la transmission. En effet, comme nous l’avons mentionné plus haut, apprendre, c’est s’inscrire dans une logique interactive (Bruner & Bonin, 1996), c’est acquérir des compétences pratiques et symboliques à travers un processus structuré (De Ketele et al., 1989). Il s’agit d’une circulation socialement située, traversée par des rapports de pouvoir et la nécessité d’une traduction culturelle. Or, comme le montrent les travaux d’Olivier de Sardan (2021) et de Behrends, Rottenburg et Park (2014), les dispositifs mis en place par les organismes non gouvernementaux reposent souvent sur des modèles voyageurs conçus ailleurs, testés localement, puis diffusés à grande échelle (Olivier de Sardan & Vari-Lavoisier, 2022). Toutefois, ils subissent des reconfigurations traduisant la résistance ou l’inventivité des groupes bénéficiaires.

28Sous ce rapport, l’appropriation des pratiques de solidarité observée à travers les cas des AVEC, de l’EPC et du PGCEL n’est pas une simple application des normes transmises. Elle engage une dialectique d’interprétation, d’hybridation et parfois de subversion. Elle interroge également les cadres de justice sociale dans la redistribution des ressources (Rawls, 2009) et met en lumière les tensions entre solidarité prescrite et solidarité vécue (Paugam, 2021). La forte mobilisation des groupements de femmes dans ces dispositifs renvoie aux analyses féministes critiques de l’action humanitaire. Ces dernières insistent sur le risque d’essentialisation du rôle des femmes comme « vecteurs naturels » de paix et de développement, sans interroger les rapports de pouvoir et les inégalités structurelles qui limitent leur marge de manœuvre (Cornwall et al., 2007).

29En définitive, l’analyse de la littérature sur les dynamiques d’apprentissage et d’appropriation des pratiques de solidarité et d’ONGénéisation de la société civile révèle un mécanisme complexe, où les interventions des associations d’aide au développement participent d’une reconfiguration des modèles locaux de mobilisation et de coopération. Portée par le transfert de mécanismes exogènes et leur confrontation avec les pratiques localement situées, cette transformation redéfinit les rôles des organisations communautaires, accroît leur dépendance et professionnalise l’action collective (Bierschenk et al., 2000). Les agents intermédiaires des ONG jouent un rôle très important dans ce processus, agissant à la fois comme médiateurs et acteurs de normalisation et de bureaucratisation des solidarités (Fall, 2022). De ce fait, la transmission et l’appropriation apparaissent moins comme de simples opérations techniques que comme des espaces où se négocient pouvoir, légitimité et sens de l’action (Mosse, 2005). Cette perspective d’analyse permet de dépasser une lecture fonctionnaliste de l’action des organisations non gouvernementales et invite à une analyse stratégique (Crozier & Friedberg, 1977) pour saisir les logiques d’instrumentalisation, de négociation, de détournement et de résistance (Hilhorst, 2003 ; Long, 2001). L’enjeu est alors de lire les dynamiques d’apprentissage et d’appropriation non pas comme des aboutissements programmés, mais comme des lieux d’une construction sociale active, marquée par des conflits de sens, des jeux de pouvoir et des écarts entre normes exogènes et pratiques situées.

2. Saisir les logiques d’appropriation des pratiques de solidarité à partir de la méthode qualitative

30L’étude a été menée en Casamance, au sud du Sénégal, dans les régions de Sédhiou (Marsassoum, Goudomp et Sédhiou) et de Ziguinchor (Adéane, Bignona, Coubalan, Coubanao, Diembéring, Enampore, Oussouye, Ouonck et Ziguinchor), comme l’illustre la figure 1 ci-dessous.

Figure 1. Localisation de la zone d’étude

Figure 1. Localisation de la zone d’étude

Source : Fall et Diallo (2022)

  • 4 Il s’agit de la recherche doctorale en sociologie de Koly Fall, portant sur « Les pratiques de soli (...)

31Les analyses s’appuient sur des données qualitatives issues d’une recherche doctorale menée entre 2018 et 2021 sur les groupements AVEC et le programme EPC dans la région de Ziguinchor4, ainsi que sur une évaluation du programme PGCEL dans les régions de Sédhiou et de Ziguinchor.

32L’étude a mobilisé trente entretiens semi-structurés auprès d’élus locaux, de femmes membres des groupements bénéficiaires et d’intermédiaires et d’agents responsables de la mise en œuvre des programmes des ONG étudiées. Les entretiens ont été conduits en utilisant des guides structurés pour orienter les échanges et garantir la collecte de données pertinentes. Ils ont été réalisés directement dans les zones d’intervention, afin de saisir les pratiques de solidarité dans leur contexte social et culturel, ainsi que les processus d’apprentissage et d’appropriation des dispositifs proposés par les ONG. La durée des discussions varie entre trente-cinq minutes et une heure. Les participants ont été sélectionnés selon la technique de boule de neige (Heckathorn, 2002 ; Wilhelm, 2014), complétée par des critères ciblant le rôle dans la communauté, l’engagement au sein des groupements féminins et la participation dans la mise en œuvre ou la diffusion des pratiques.

33Parallèlement, huit entretiens collectifs (focus groups) ont été organisés avec des femmes membres des groupements des programmes étudiés. Les groupes se composent de femmes mariées, âgées de plus de vingt-huit et travaillant majoritairement dans le secteur du commerce informel et du maraichage. Les participantes ont été sélectionnées à la suite de réunions de partage ou de formation, en fonction de leur rôle ou statut dans le groupement (présidente, secrétaire, trésorière) et de leur implication dans les programmes des ONG ciblées. Chaque groupe comprenait entre six et huit participantes.

34Des observations ont également été réalisées lors de rencontres avec des groupements de femmes, permettant ainsi de saisir les interactions entre les acteurs et les modes de reproduction des pratiques de solidarité apprises au sein de ces groupes. La collecte des données a été réalisée à intervalles réguliers de six mois, entre octobre 2018 et août 2021, en langues locales (wolof, diola et mandingue) et en français. Les corpus ont ensuite été transcrits en français et analysés sur NVIVO 12 à l’aide d’une grille d’analyse harmonisée, permettant de faire ressortir les grandes tendances et thématiques sous forme de verbatim.

35Enfin, l’approche méthodologique adoptée s’inscrit dans le cadre théorique de l’étude, qui articule la notion de professionnalisation de l’action collective et celle d’appropriation locale des dispositifs et pratiques de solidarité transmis par les associations d’aide au développement. La collecte de données qualitative a ainsi permis d’identifier comment les agents intermédiaires de ces ONG traduisent et adaptent les normes exogènes, comment les bénéficiaires interprètent, réutilisent ou transforment ces pratiques, et comment ces interactions contribuent à la reconfiguration des modèles locaux de mobilisation et de coopération. Les entretiens (individuels et collectifs), et observations offrent ainsi des éléments pour analyser les dynamiques de pouvoir, de légitimité et de négociation qui structurent l’action collective dans le contexte casamançais.

3. Présentation et discussion des résultats de l’étude

36La présentation et la discussion des résultats de l’étude sont articulées autour de trois points : les modes de transmission des pratiques de solidarité, l’implication des groupements de femmes et leurs logiques d’appropriation de ces pratiques.

3.1. Méthodes de transmission des pratiques de solidarité des ONG

37Dans le contexte de l’intervention des ONG en Casamance, la transmission des pratiques de solidarité par les ONG implique l’assimilation des principes d’entraide, de fraternité et de compassion, mobilisant une variété de méthodes. En effet, le coaching et la formation constituent les principaux canaux utilisés par les organisations telles que ChildFund, GRDR et CRSFPC-USOFORAL pour l’encadrement des communautés et la transmission des pratiques de solidarité. Dans leurs interventions, ces organisations déploient une variété d’outils (de gestion, de comptabilité), de technologies, ainsi que des documents de suivi des activités des communautés. Le « coaching » vise alors à accompagner spécifiquement les bénéficiaires dans l’utilisation de ces outils et dans l’archivage et la documentation des activités menées sur le terrain, comme en témoigne l’extrait d’entretien suivant :

Je suis l’agent chargé d’aider les associations dans leurs tâches administratives, le suivi et l’orientation par rapport au bailleur et aux partenaires locaux. Puisqu’elles ne sont pas encore matures, nous les accompagnons dans la mise en œuvre des projets, des activités, dans la discussion avec d’autres partenaires. (Mobilisateur communautaire, Ziguinchor)

  • 5 Le GRDR appuie les femmes de la communauté rurale d’Ouonck dans la production et la commercialisati (...)

38Les associations de bénéficiaires jouent un rôle essentiel dans la transmission des pratiques de solidarité. Elles sont conçues comme des espaces où la solidarité et l’entraide communautaire prennent forme et s’expriment pleinement par le transfert de compétences et de savoir-faire pratiques (Fall, 2021a). En offrant un appui structuré sur le plan financier et sur l’acquisition des compétences techniques (saliculture, ostréiculture, éducation financière, techniques de production et de commercialisation d’huile de palme5, mode de conservation d’aliments), les organisations d’aide au développement apprennent aux associations à collaborer avec divers partenaires et à fonctionner de manière plus efficace. Ce soutien leur évite de se sentir isolées dans leurs efforts, renforçant ainsi le lien de solidarité entre elles et avec les structures externes. Cette ouverture vers l’extérieur est fondamentale pour l’apprentissage de la solidarité à une échelle plus globale, où les actions locales s’inscrivent dans un cadre plus vaste de coopération interinstitutionnelle. L’approche permet non seulement aux associations d’acquérir des compétences, mais aussi de développer une culture d’entraide, tant à l’échelle communautaire qu’institutionnelle, ce qui leur permet de croître de manière autonome et d’aider à leur tour d’autres initiatives locales émergentes.

  • 6 Dans le cadre du PGCEL 2, le GRDR a travaillé sur le respect et la gestion de la biodiversité. Des (...)

39Pour accompagner ce processus, des campagnes de sensibilisation sont souvent menées6. Elles mettent l’accent sur des notions telles que la résilience, le partage, l’entraide communautaire, la protection et l’inclusion sociale. L’objectif est de garantir que ces valeurs et pratiques soient assimilées et durablement ancrées au sein des communautés. La formation et le « coaching » se positionnent ainsi comme des vecteurs essentiels de la transmission des pratiques de solidarité. Ils sont assurés par des acteurs appelés « mobilisateurs communautaires » ou « intermédiaires », mieux connus dans le champ du développement sous le nom de « courtiers » (Olivier de Sardan & Bierschenk, 1993 ; Blundo, 1995 ; Le Meur, 1996 ; Dramé, 1998). Ces derniers – souvent des leaders d’associations de femmes et/ou de jeunes avec un niveau d’études un peu avancé – se distinguent par leur polyvalence, leur connaissance approfondie des terroirs et leur capacité à mobiliser les communautés. En agissant en tant qu’interfaces avec les bénéficiaires, ils facilitent la communication, la compréhension mutuelle et la mise en œuvre efficace des programmes des ONG. Dans l’extrait ci-dessous, un agent de terrain d’une association locale retrace sa trajectoire et met en évidence son implication dans l’encadrement des associations de bénéficiaires. Son rôle implique la coordination des activités, la gestion de partenariats, la production de rapports et la formation des bénéficiaires.

Je suis agent mobilisateur communautaire (mobcom) depuis 2003. Avant, j’étais moniteur en langues locales. J’ai ensuite travaillé avec le PAM, où j’assurais la liaison entre la communauté et ses partenaires. Après cela, j’ai été coopté par une ONG sur la protection de l’enfant. La protection, c’est un package qui inclut l’éducation, la santé, l’entraide et la solidarité. […] je fais une évaluation pour montrer les bonnes pratiques et les points d’amélioration. Je dois également coacher et former les bénéficiaires sur la protection et l’inclusion sociale. (Ancien mobilisateur communautaire, Adéane)

40Cet extrait met en lumière la trajectoire professionnelle d’un agent communautaire devenu intermédiaire dans le champ des organisations non gouvernementales. En tant que courtier des pratiques de solidarité, il traduit et transmet les dispositifs mis en place par ces ONG aux communautés locales, tout en les adaptant aux réalités du terrain. L’extrait montre que la solidarité est considérée comme un « package » normatif intégrant l’éducation, la santé et l’entraide, et soumis à des logiques d’évaluation et de performance. Cependant, cette standardisation implique une transformation des formes endogènes de solidarité. Ainsi envisagé, le rôle de l’agent consiste non seulement à mobiliser les bénéficiaires, mais aussi à les encadrer, les former, et à évaluer les pratiques selon les critères définis par les ONG et les bailleurs, réduisant ainsi l’autonomie des initiatives locales. L’agent agit à la fois comme médiateur et traducteur entre les normes institutionnelles et les pratiques locales, influençant directement la manière dont les pratiques de solidarité sont perçues et mises en œuvre sur le terrain.

41Par ailleurs, à travers la formation et le coaching, les agents locaux contribuent à inculquer une culture de l’entraide et de l’inclusion sociale à travers une prise en compte de tous et toutes dans les initiatives locales, y compris les plus marginalisés. En effet, la formation sur l’inclusion garantit que personne n’est laissé pour compte et renforce l’idée que la solidarité se manifeste également par le soutien aux plus vulnérables. Cette idée entre en résonance avec les théories de la justice sociale (Rawls, 2009). Elle promeut l’égalité des chances et l’accès aux initiatives locales en accordant une priorité aux individus les plus fragiles. Cela démontre l’importance des agents d’associations locales, qui se décrivent comme des « formateurs » et des « coachs » de l’apprentissage de la solidarité. Ces fonctions, instituées et omniprésentes dans les « cahiers des charges et guides pratiques » des ONG, s’expriment à travers l’utilisation régulière de notions telles que « coacher », « accompagner », « renforcer » ou « former » et s’enracinent dans le volontarisme.

42Qu’il s’agisse de GRDR, de ChildFund ou du CRSFPC-USOFORAL, les agents en charge de la transmission des pratiques de solidarité ont d’abord été cooptés en tant que volontaires au sein d’autres organisations. Cette expérience de volontaire a ensuite joué un rôle majeur dans leur trajectoire professionnelle, les préparant à assumer des responsabilités plus formelles au sein des associations d’aide au développement. Plus spécifiquement, le parcours de volontaire résulte généralement de choix stratégiques et de calculs rationnels. Car il est établi que « se promener dans le village avec des émissaires d’ONG » (Coll, 2000 : 117) ou réaliser des services gratuits, tels que la traduction, le ciblage de bénéficiaires, le guidage des émissaires ou leur hébergement peut aboutir à une intégration motivée et durable (Fall, 2022 : 295), mais surtout une valorisation sociale de l’agent. Tout au moins, cela leur permet de renforcer leur capital social (Bourdieu, 1980a) et leurs expériences dans l’arène locale de développement.

3.2. Les groupements féminins : un vecteur de la transmission des pratiques de solidarité

43La transmission des pratiques de solidarité par les ONG dans le contexte de la Casamance s’appuie systématiquement sur les groupements locaux de femmes. Cette orientation répond à une logique stratégique des structures étudiées. On assiste, en effet, dans le début des années 2000 à un changement de paradigme dans le processus de paix dans la région reposant sur le concept de peacebuilding (Autesserre, 2011 ; Bresson, 2012) et les mécanismes traditionnels de résolution des conflits (Diédhiou, 2016). La mutation s’est matérialisée par le renforcement du rôle de la société civile, et surtout, l’implication massive des organisations féminines en vue d’une réconciliation des communautés (Diémé et al., 2022 ; Fall, 2022 ; Foucher, 2009 ; Niang, 2021). Cette évolution a entraîné un réacheminement notable des fonds vers les regroupements de femmes, sous l’impulsion des bailleurs et l’essor de l’approche genrée (Foucher, 2007 : 65). Cette dynamique a favorisé l’émergence de plusieurs organisations féminines, regroupées au sein de la Plateforme des femmes pour la paix en Casamance dont fait partie le CRSFPC-USOFORAL. Soucieuses de « capter » les fonds des bailleurs, ces organisations privilégient l’insertion dans les réseaux locaux de femmes ciblées par les financements des associations internationales (Sène & Gning, 2024).

  • 7 Dimbaya Kagnalen est une expression mandingue qui désigne le rituel consacré aux femmes qui rencont (...)

44Ainsi, l’ensemble des groupements étudiés est essentiellement constitué de femmes. En 2019, par exemple, on recense plus de deux cents AVEC dans le département de Ziguinchor (Adéane, Boutoupa Camaracounda, Niaguis, Nyassia et Ziguinchor), constituées de femmes à plus de 95 % (Fall, 2022). Ces associations sont mises en place par l’ONG ChildFund par l’intermédiaire de son partenaire local, la fédération Dimbaya Kagnalen7. Dans les communes d’Enampore et de Coubalan, une cinquantaine de groupements de femmes sont mis en place par le CRSFPC-USOFORAL pour le renforcement des liens communautaires de solidarité et la consolidation de la paix. Enfin, à Diembéring et à Sédhiou, des groupements constitués exclusivement de femmes sont appuyés par GRDR pour mener des activités génératrices de revenus dans le domaine du maraîchage.

45La mobilisation des femmes dans ces groupements s’explique par ailleurs du fait de l’existence de deux logiques ou approches dans la transmission des pratiques de solidarité en Casamance. La première approche met l’accent sur la formation et le soutien financier ; elle encourage les femmes à se regrouper pour apprendre le bien-fondé et les bases de l’épargne collective. Cette approche privilégie l’autonomisation économique des femmes en leur fournissant des compétences et des ressources pour prendre en charge leurs propres initiatives financières. Quant à la seconde approche, elle se concentre sur le renforcement du « lien social » (Paugam, 2021) et de la solidarité communautaire. Suivant cette logique, la solidarité entre les membres d’un groupe se renforce par la création d’un sentiment d’appartenance collective (Durkheim, 1893), essentiel pour la cohésion sociale. L’extrait d’entretien suivant montre comment la création de groupes structurés autour de l’épargne collective renforce les dynamiques d’entraide et de solidarité.

On amène les femmes à se regrouper dans des associations, on les forme sur comment faire l’épargne, les prêts et tout ça. On les aide à démarrer leur épargne et on les suit en mettant l’accent sur la solidarité ; en créant le groupe, on a créé des bases et les liens de solidarité. (Agent formateur, Coubanao)

46Le regroupement en associations est perçu par les ONG comme une stratégie visant à créer les conditions favorables à la construction de la solidarité. Cela renforce l’interdépendance entre les membres et permet aux femmes victimes de marginalisation d’y trouver un soutien économique et un appui social et émotionnel. La solidarité devient ainsi une valeur fondamentale au sein du groupe, renforçant la résilience économique et sociale de ses membres. Cette solidarité à la fois économique et sociale permet aux femmes de s’émanciper, de gagner en autonomie tout en restant liées par une interdépendance positive qui renforce la cohésion du groupe. L’encadrement de ces mécanismes prend la forme d’une institutionnalisation, entendue dans le sens de l’uniformisation des pratiques en termes de valeurs, de procédures et d’objectifs (Marival, 2011 : 64). Pour ce faire, les ONG mettent en place des modèles d’associations régies par les mêmes principes et fonctionnant sur des bases identiques, ou mobilisant les mêmes outils et cadres de référence.

47Ces modèles conçus en dehors des contextes locaux sont ensuite expérimentés lors d’une phase pilote, puis dupliqués en masse. Les agents formateurs des ONG y jouent un rôle important en assurant le transfert de connaissances et de compétences. Ils contribuent de fait à la création de « modèles itinérants », reproduits et adaptés dans différents contextes (Behrends et al., 2014 ; Olivier de Sardan et al., 2017). Ainsi, après un enracinement dans la microfinance en Asie à travers les SBL (Guérin et al., 2008), un passage par le Niger sous le nom de Mata Masu Dubara (Hamadziripi, 2008) et une phase pilote à Thiès, les AVEC sont massivement reproduites par ChildFund dans le département de Ziguinchor. De même, le programme EPC est passé par le Mali avant d’être testé à Enampore, puis reproduit massivement dans le département de Bignona sous le nom de Caisse d’épargne.

3.3. Entre standardisation et adaptation locale : logiques d’appropriation des pratiques de solidarité

48L’appropriation des pratiques de solidarité transmises par les ONG aux individus et groupes soutenus se fait, dans le contexte de la Casamance, suivant des logiques d’uniformisation ou d’adaptation/amélioration. Cependant, l’uniformisation et l’adaptation ne s’excluent pas mutuellement : elles coexistent dans une tension permanente. Les organisations non gouvernementales tendent à diffuser des modèles standardisés pour faciliter la gestion et la reproduction des dispositifs, tandis que les communautés locales cherchent à les adapter pour mieux répondre à leurs contextes spécifiques. Cette tension, loin d’être un simple obstacle, constitue un moteur de réinvention des pratiques, où la standardisation sert de cadre de référence et l’adaptation, de levier d’appropriation.

49Nous avons déjà mentionné l’émergence de modèles voyageurs, systématiquement reproduits par les ONG dans des contextes différents. Or, ces modèles sont généralement confrontés à la réalité des contextes (Olivier de Sardan, 2021). Ils se retrouvent alors totalement transformés et détournés de leur idéologie de départ, ou subissent des modifications ou améliorations en fonction des besoins et des réalités locales, comme en témoigne l’extrait suivant :

Il faut dire qu’on leur a appris quelque chose, après elles en ont fait autre chose ; elles ont modifié certaines choses, ça fait partie des faiblesses du système. Les femmes ont tellement voué d’intérêt au programme qu’elles ont changé certaines leçons qu’on leur a apprises, en s’inspirant de leurs expériences et de ce qui se passe ailleurs. (Agent formateur, Enampore)

50Cet extrait illustre l’écart entre l’intention initiale de transmission des savoirs par les formateurs et leur réinterprétation par les bénéficiaires. Les femmes ne se contentent pas de recevoir passivement les contenus ; elles les transforment en fonction de leurs expériences et de leurs référents socioculturels. Ce processus d’adaptation, perçu par le formateur comme une « faiblesse », témoigne en réalité d’une appropriation active qui redéfinit le sens et les usages des savoirs transmis. En outre, ce phénomène montre à la fois une flexibilité dans l’application des apprentissages et un potentiel de créativité collective. En s’inspirant de leurs expériences et de ce qui se passe dans d’autres contextes, les femmes réinterprètent les enseignements pour mieux les adapter à leurs besoins. Ce constat, traduit en réalité un écart de perception entre acteurs. Du point de vue des ONG et de leurs agents, toute modification du dispositif initial peut apparaître comme une altération des objectifs. Du point de vue des bénéficiaires, ces adaptations relèvent au contraire d’une créativité pragmatique, permettant d’ajuster les pratiques aux réalités locales. Ce décalage souligne que l’appropriation n’est pas un processus neutre, mais un espace de négociation entre normes transmises, logiques d’usage et normes pratiques (Olivier de Sardan, 2021).

51Ce processus d’expérimentation montre que l’apprentissage de la solidarité ne se limite pas à l’application stricte des consignes ; il inclut la capacité à ajuster les enseignements pour qu’ils répondent aux réalités spécifiques du groupe. Il met en évidence les limites de l’approche verticale de l’apprentissage, où les pratiques sont transmises du haut vers le bas, sans tenir suffisamment compte des dynamiques locales et des expériences des participants. À l’inverse, il montre que l’apprentissage de la solidarité peut être plus efficace lorsqu’il est enraciné dans les réalités locales et intègre les savoirs autochtones. L’influence d’expériences extérieures souligne que la solidarité entre ces femmes dépasse leur groupe immédiat : elles sont ouvertes à apprendre de ce qui se passe ailleurs et à intégrer ces éléments dans leur propre contexte. Cela illustre leur résilience et leur capacité à développer une solidarité plus horizontale et réciproque, enrichie par les expériences internes et externes. Le processus d’adaptation conduit à l’abandon de certaines pratiques sources de conflits, comme le souligne une interlocutrice :

Avant, quand quelqu’un avait un décès, on prenait 5 000 francs dans la caisse de solidarité et on les donnait à la présidente et à la secrétaire pour qu’elles présentent les condoléances au nom du groupe. Si c’est un mariage ou un baptême, on fait la même chose. Mais on l’a arrêté, car d’autres membres réclamaient leurs parts. Elles disaient qu’elles n’auraient pas de cérémonie à célébrer avant la fin de l’année et elles seront les grandes perdantes. C’est pour cela que nous avons mis fin à cette pratique. (Femme, membre d’une association de bénéficiaires, Adéane)

52Comme illustré dans ce témoignage, certaines pratiques de solidarité mises en place dans les groupements de femmes par les ONG sont instituées dans une caisse exclusivement alimentée par les cotisations des membres. Une somme forfaitaire est alors systématiquement prélevée pour témoigner la solidarité du groupe dans les moments de joie ou de peine. L’interruption de cette pratique indique que les formes de solidarité collectives institutionnalisées se heurtent parfois à des divergences d’attentes entre les membres. En effet, certaines femmes estiment être désavantagées par rapport à d’autres, qui bénéficieraient plus fréquemment du fonds de solidarité. Elles ressentent un déséquilibre dans l’attribution des ressources du groupe et estiment être les « grandes perdantes ». Ce sentiment d’injustice montre que, pour fonctionner, la solidarité collective doit être perçue comme juste et équitable par tous. Autrement dit, les mécanismes formalisés de solidarité peuvent parfois échouer lorsqu’ils ne répondent pas aux attentes de justice perçue par les participants. Sous ce rapport, l’interruption ou l’abandon de certaines pratiques ne signifie pas un rejet de la solidarité, mais plutôt la reconnaissance des limites d’un système qui ne parvient pas à équilibrer les attentes individuelles et les aspirations collectives.

53Cela indique par ailleurs une évolution des valeurs et des priorités des membres, qui s’orientent davantage vers des formes de soutien ou de solidarité considérées comme plus égalitaires et répondant mieux à leurs besoins et préoccupations. Ainsi, dans certaines AVEC de l’ONG ChildFund, les membres ont opté pour une redistribution équitable des fonds de solidarité à la fin de chaque cycle. Dans le cas des groupements d’épargne pour le changement du CRSFPC-USOFORAL, les fonds de solidarité sont utilisés pour le financement de la riziculture ou l’achat de produits ménagers (lessive ou ustensiles de cuisine) qui sont partagés entre les membres. Enfin, dans les zones d’intervention du GRDR, les groupements bénéficiant d’un encadrement utilisent leur fonds de solidarité, en complément à l’appui financier et technique de l’ONG, pour pratiquer la saliculture au moyen de l’énergie solaire. De fait, des pratiques initialement conçues pour renforcer la solidarité au sein du groupe à des moments particuliers perdent progressivement leur orientation initiale en faveur des besoins quotidiens des communautés ou pour financer des activités génératrices de revenus.

Conclusion

54En définitive, cette étude, fondée sur une méthodologie qualitative combinant entretiens semi-structurés, groupes de discussion et observations, met en lumière la complexité des mécanismes d’apprentissage et d’appropriation des pratiques de solidarité promues par les ONG en Casamance. L’analyse des programmes AVEC (ChildFund International), EPC (CRSFPC-USOFORAL) et PGCEL (GRDR) montre que la transmission de ces pratiques repose sur la formation, le coaching et la sensibilisation de masse, dans le but de renforcer les leviers de solidarité collective et de promouvoir des valeurs telles que la compassion, l’entraide communautaire et l’inclusion. Ce processus, assuré par des agents de terrain bénéficiant d’une reconnaissance sociale et d’un ancrage local, se heurte à plusieurs résistances.

55D’abord, les dispositifs de solidarité introduits par les ONG ne sont pas systématiquement adoptés. Ils sont adaptés par les populations locales suivant une approche « logico-expérimentale » (Legris & Ragni, 2005 ; Marchionatti, 1999 ; Marchionatti & Gambino, 1997) mobilisant les expériences réussies ou les meilleures pratiques perçues comme compatibles avec les besoins et valeurs locales. Ce phénomène conduit à l’occasion à une désorientation des principes de base ou des modes de transmission initiaux, illustrant une forme de « revanche des sociétés africaines » (Bayart, 1983) sur l’action des ONG. Toutefois, relever que certaines pratiques « ne sont pas systématiquement adoptées » ne signifie pas que les populations les rejettent passivement. Au contraire, le rejet ou la modification peuvent être considérés comme des formes actives d’appropriation, où les bénéficiaires exercent un choix en fonction de leurs valeurs, priorités et contraintes. Ce tri sélectif, qui inclut aussi l’abandon de pratiques jugées inadaptées, montre que l’appropriation se manifeste autant par l’intégration que par la transformation ou la substitution. Elle apparaît aussi comme un processus de socialisation et d’intégration fortement dépendant des contextes culturels et identitaires, appelant à des approches plus sensibles aux réalités locales.

56Ensuite, l’examen de ces résultats à la lumière du cadre théorique d’ONGénéisation de la société civile (Choudry & Kapoor, 2013 ; Lewis, 2002) révèle que la transmission des pratiques de solidarité ne se réduit pas à un simple transfert de normes. Elle mobilise des agents intermédiaires jouant un rôle de médiateurs et d’instruments de professionnalisation (Freyss, 2004) de l’action collective, introduisant des normes exogènes et des outils standardisés qui structurent les relations communautaires et redéfinissent les rôles, notamment au sein des groupements féminins (Brass et al., 2018). Cette dynamique souligne l’ambivalence des associations d’aide au développement qui facilitent la participation et l’empowerment tout en inscrivant les pratiques locales dans des cadres normatifs et bureaucratiques (Mosse, 2005 ; Fall, 2022 ; Ferguson, 1990).

57Dans la même logique, la sociologie de la socialisation et de l’apprentissage permet de comprendre que l’adaptation des pratiques introduites par les ONG n’est pas passive. Ces pratiques sont sélectionnées, réinterprétées et hybridées en fonction des expériences antérieures, des besoins et des valeurs culturelles. Les groupements de femmes, principaux vecteurs de diffusion, incarnent cette dynamique en réorganisant et en intégrant les pratiques dans des logiques locales d’entraide, parfois en décalage avec les intentions initiales. Elles soulignent ainsi leur capacité à négocier et à transformer les normes exogènes selon leurs propres référents.

58Enfin, l’appropriation des pratiques de solidarité apparaît comme un processus dialectique entre transmission (dispositifs et standards imposés par les ONG) et intégration locale (adaptation, détournement, subversion). Comprendre cette articulation permet de saisir la véritable dynamique de transformation sociale : l’action des ONG est simultanément structurante, médiatrice, et parfois contestée ou réinterprétée.

59Les pratiques observées en Casamance ne sont donc ni un pur produit des organismes d’aide au développement ni le seul fait des communautés. Elles émergent d’une interaction continue entre normes exogènes, normes pratiques, médiation des intermédiaires et réappropriation locale ; où pouvoir, négociation et socialisation occupent une place centrale dans la construction des dynamiques de solidarité et d’action collective.

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Notes

1 Le bukut est un rite d’initiation traditionnel pratiqué par les Diolas de la Basse Casamance. Il marque le passage des jeunes hommes de l’adolescence à l’âge adulte, au cours duquel les aînés transmettent les valeurs, savoirs et responsabilités propres à la communauté, renforcent la cohésion intergénérationnelle et affirment l’appartenance culturelle des initiés.

2 Cette stratégie est inscrite dans un guide intitulé « Éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale à l’échelle locale », accessible en ligne à l’adresse suivante : https://grdr.org/IMG/pdf/guidegrdr_l148xl210_vfr-bd-2.pdf

3 Le guide est accessible en ligne à l’adresse suivante : https://gbvresponders.org/wp-content/uploads/2019/08/004_AVEC_Guide-Facilitateur_Francais.pdf

4 Il s’agit de la recherche doctorale en sociologie de Koly Fall, portant sur « Les pratiques de solidarité dans les organisations communautaires à l’épreuve de l’intervention des ONG. Exemples des AVEC et des Caisses d’épargne dans la région de Ziguinchor ». Cette recherche a été préparée et soutenue en 2022 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal).

5 Le GRDR appuie les femmes de la communauté rurale d’Ouonck dans la production et la commercialisation d’huile de palme, voir : https://grdr.org/Appui-aux-femmes-de-la-communaute-rurale-d-Ouonck-dans-la-production-et-la

6 Dans le cadre du PGCEL 2, le GRDR a travaillé sur le respect et la gestion de la biodiversité. Des séances de sensibilisation et de formation sont organisées avec les producteurs et les associations pour diversifier les activités, limiter la monoculture de l’anacarde et promouvoir la culture des palmiers à huile.

7 Dimbaya Kagnalen est une expression mandingue qui désigne le rituel consacré aux femmes qui rencontrent des difficultés pour avoir des enfants. La fédération regroupe les associations communautaires bénéficiaires des interventions de ChildFund dans la région de Ziguinchor.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Localisation de la zone d’étude
Crédits Source : Fall et Diallo (2022)
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1316/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 82k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Mamadou Aguibou Diallo et Koly Fall, « « On leur a appris quelque chose, elles en ont fait autre chose ». De l’apprentissage à l’appropriation des pratiques de solidarité en Casamance (Sénégal) »Revue de l’Institut de Sociologie [En ligne], 92 | 2025, mis en ligne le 01 avril 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ris/1316 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16180

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Auteurs

Mamadou Aguibou Diallo

Mamadou Aguibou Diallo est enseignant-chercheur en sociologie à l’Université Assane Seck de Ziguinchor (Sénégal). Il est membre du laboratoire LARSES (Sénégal) et chercheur associé à l’Université de Bretagne occidentale (France). Il est aussi affilié au CERDYM de l’Université de Douala (Cameroun) et au GERTG de l’Université Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire). Spécialisé en sociologie des risques et de la protection sociale, il analyse les vulnérabilités et les mécanismes de résilience. Ses travaux portent sur les politiques sociales et systèmes de protection sociale au Sénégal.
ORCID : 0009-0005-2445-4810
madiallo[at]univ-zig.sn

Koly Fall

Koly Fall est sociologue, spécialiste en sociologie des organisations et du développement. Chercheur associé au Laboratoire LASAP de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et du LARTES-IFAN, il est actuellement chargé de la gestion des connaissances et point focal recherche au bureau régional du Forum des éducatrices africaines (FAWE Afrique). Ses travaux s’inscrivent dans l’analyse des dynamiques organisationnelles associatives et des politiques publiques, notamment dans les secteurs de l’éducation, du genre, et de la protection sociale.
ORCID : 0000-0003-0223-8365

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Droits d’auteur

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