1Peu de domaines de la vie ont été autant soumis au contrôle des normes sociales que celui des pratiques sexuelles, les périodes de l’adolescence et la jeunesse étant prépondérantes pour un tel contrôle (Blanchard et al., 2010 ; Bozon, 2010). Au Mexique, l’État a progressivement élaboré des politiques spécifiques à destination de sa population adolescente, en articulant préoccupations sanitaires (prévention des infections sexuellement transmissibles, grossesses précoces), éducatives (insertion de contenus sur la sexualité dans les programmes scolaires) et démographiques (maîtrise de la fécondité). Ces interventions ne se réduisent toutefois pas à des réponses techniques à des « risques » objectivés ; elles participent plus largement à la production de normes sexuelles en cherchant à encadrer les représentations, les pratiques et les subjectivités adolescentes.
- 1 Nous avons conservé la forme masculine du terme « adolescents » dans les titres et citations de tex (...)
2Cet article interroge l’évolution des politiques publiques mexicaines de santé sexuelle adressées aux adolescent·es1 depuis la fin des années 1980. Il s’appuie sur une analyse socio-historique de la manière dont trois institutions de l’État mexicain – le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation publique et le Conseil national de la population – ont élaboré, lors de deux périodes distinctes (1984-1999 et 2000-2015), des politiques publiques qui visent explicitement la sexualité des adolescent·es. L’enjeu est de comprendre comment ces politiques ont, dans la durée, structuré des logiques institutionnelles fragmentées, produit des normes de genre différenciées et renforcé une injonction croissante à la responsabilisation individuelle. À travers l’étude de documents programmatiques, de manuels et de textes institutionnels, l’analyse met au jour les prémisses normatives de ces politiques : quels modèles de comportement et de subjectivité sexuels cherchent-elles à promouvoir ? Quels principes – sanitaires, moraux, sociaux – les sous-tendent ? Et quels sont les dispositifs concrets mobilisés pour orienter les conduites juvéniles ?
3En interrogeant les formes contemporaines de gouvernement de la sexualité adolescente, cette étude entend contribuer à une sociologie des normes attentive à la manière dont l’action publique construit des catégories de population, des modèles de conduite et des rapports au corps et au désir (Bourdieu, 1978 ; Clair, 2001 ; Labadie, 2001). Elle invite ainsi à penser les politiques de santé sexuelle non seulement comme des instruments de prévention, mais aussi comme des vecteurs de moralisation, d’encadrement et de subjectivation (Berlivet, 2000 ; Le Mat, 2013 ; Honta, 2018), notamment dans un contexte latino-américain très particulier où la socialisation de l’individu s’opère en grande partie en dehors des cadres institutionnels (Martuccelli, 2010).
- 2 Voir les travaux de Jésica Baez et Catalina González (2015) ; María Carolina Morales-Borrero (2010) (...)
- 3 Voir notamment les travaux d’Armando Díaz (2013) et Víctor Hugo Ramírez-García (2020).
4Les études sur la sexualité des adolescent·es au Mexique et en Amérique latine se sont multipliées lors de ces dernières décennies2, en particulier autour des thématiques de la grossesse précoce (Stern, 2012 ; Menkes & Suárez, 2013) et de l’éducation à la sexualité3. Cet article s’inscrit dans cette dynamique, tout en adoptant une perspective centrée sur les modalités d’intervention de l’État mexicain dans la régulation des comportements et des représentations des jeunes en matière de sexualité. Les études comparatives menées à l’échelle régionale mettent en évidence une intensification des programmes de santé sexuelle à destination des adolescent·es (Córdova Pozo et al., 2015 ; Samandari & Speizer, 2010), dont le Mexique constitue l’un des cas pionniers. Ce pays a été parmi les premiers à développer une production académique et institutionnelle soutenue sur la fécondité adolescente (Welti, 1989, 1995), dans un contexte marqué par une forte mobilisation de l’État autour du contrôle démographique à partir des années 1970 (Brachet-Marquez, 1985 ; Brugeilles, 2003 ; De Cosio, 1994).
5Cette étude analyse deux périodes clés durant lesquelles l’État mexicain a formulé des politiques publiques ciblant la sexualité des adolescent·es. Plutôt que d’examiner leur mise en œuvre, l’attention se porte sur les logiques normatives qui les sous-tendent. La première période (1984-1999), étudiée dans la première partie, correspond à l’émergence des politiques de santé sexuelle, marquée par une coordination renforcée entre les institutions de santé, d’éducation et de planification démographique. La seconde (2000-2015), analysée dans la seconde partie, s’articule autour d’une stratégie interministérielle centrée sur la prévention de la grossesse adolescente, accompagnée de la production de normes spécifiques pour les centres de santé. L’analyse révèle une hétérogénéité des instruments mobilisés et une fragmentation institutionnelle, contrastant avec la permanence d’un objectif étatique : encadrer les comportements et façonner les représentations adolescentes en matière de sexualité à travers des dispositifs mêlant prévention sanitaire, encadrement moral et construction de subjectivités.
6Cette recherche s’appuie sur une étude empirique documentaire portant sur les archives de trois institutions publiques mexicaines : le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation et le Conseil national de la population (CONAPO). Elles ont été choisies en raison de leurs compétences légales en matière de conception et de mise en œuvre des politiques d’éducation et de santé sexuelle. Le corpus étudié est composé d’un ensemble de documents hétérogènes (programmes, brochures, manuels, règlements) publiés entre 1984 et 2015. Ce corpus a été complété par l’analyse des archives de la revue Salud Pública de México, publiée par l’Institut national de santé publique, ainsi que d’une centaine de textes juridiques, administratifs et réglementaires.
7Les deux périodes ont été définies à partir de séquences historiques repérées dans les politiques de santé sexuelle à destination des adolescent·es au Mexique : la première (1984-1999) correspond à l’émergence de la sexualité adolescente comme problème public à réguler ; la seconde (2000-2015) se caractérise par une recomposition des politiques, marquée par l’adoption de différentes approches – notamment néolibérale et de genre – et par la mise en place d’une coordination interministérielle centrée sur la grossesse adolescente. La principale source d’archives consultée a été le Centre de documentation du CONAPO (Cedoc), sis à Mexico, qui conserve un fonds particulièrement riche en documents produits par les institutions démographiques, sanitaires et éducatives. Je m’y suis rendu sur place en 2017, lors de mon terrain d’enquête, pour procéder à la collecte des documents. Au total, 252 documents ont été analysés : 127 pour la première période, et 125 pour la deuxième. Parmi ceux-ci, 64 ont été publiés par le CONAPO, 46 par le ministère de l’Éducation, et 117 par le ministère de la Santé.
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Critère temporel de sélection
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Documents publiés dans la période
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1984-1999
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2000-2015
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127
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125
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Critère institutionnel de sélection
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Documents publiés par l’institution
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Ministère de la Santé
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Ministère de l’Éducation
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CONAPO
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117
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46
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64
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8La méthodologie mobilisée repose sur une analyse discursive des documents visant à reconstituer la généalogie de leurs conditions d’émergence (Foucault, 2008) et à identifier les catégories mobilisées (telles que « sexualité adolescente »), les cadrages des problèmes publics de santé (comme la grossesse adolescente), ainsi que l’introduction de paradigmes dans les politiques publiques mexicaines (comme la « perspective de genre », à la suite de la Conférence internationale sur la population et le développement, tenue au Caire en 1994). Cette approche est enrichie par les apports de la sociologie de l’action publique (Lascoumes & Le Galès, 2004) et de la sociologie de la construction des problèmes publics (Gusfield, 1989 ; Cefaï, 1996) afin de saisir les dynamiques d’institutionnalisation et de transformation des normes de gouvernement de la sexualité juvénile.
- 4 La Loi pour la protection des droits des filles, des garçons et des adolescents de 2000 constituera (...)
9Le Mexique constitue depuis longtemps un terrain d’étude privilégié pour les recherches sur les transitions démographiques, en particulier à partir des années 1970, période durant laquelle le pays connaît une baisse rapide de son taux de natalité, résultat de politiques ambitieuses de planification familiale à grande échelle (De Cosio, 1994 ; Brugeilles, 2011). Cette politique démographique, conçue et mise en œuvre par l’État mexicain, ciblait principalement les femmes adultes, en couple, vivant dans les zones rurales. Elle se fondait sur une approche de contrôle des naissances étroitement liée aux objectifs de développement économique et social (Brachet-Marquez, 1985 ; Ramírez-García, 2020). Les adolescent·es, en revanche, ne figuraient alors ni comme catégorie problématisée ni comme public d’intervention spécifique. Ainsi, en pleine révolution démographique depuis les années 1970, et en forte crise économique depuis 1982, l’État mexicain a adopté en 1984 la Loi générale sur la santé (Congreso de los Estados Unidos Mexicanos, 1984). Ce premier texte traitant du sujet des adolescent·es et de leurs pratiques sexuelles promeut « l’éducation sexuelle et la planification familiale visant la population adolescente ». Toutefois, cette reconnaissance demeure floue et ambiguë : la loi ne précise pas les classes d’âge concernées, ni ce qu’il convient d’entendre par « adolescence », laissant ainsi un vide normatif et opérationnel. C’est un document interne de l’Institut mexicain de sécurité sociale (IMSS), publié en 1985, qui propose pour la première fois une catégorisation plus fine en tranches d’âge, dans le cadre des politiques de santé reproductive et de planification familiale (Martínez Manautou & Giner Velázquez, 1985)4. Cette proposition n’a cependant pas été mise en œuvre par les institutions de santé.
10La dynamique amorcée par les politiques démographiques dans les années 1970 se prolonge au cours de la décennie suivante, en intégrant de nouveaux publics cibles, notamment les adolescent·es. Cette inflexion se manifeste explicitement dans le Plan national de santé 1984–1988, qui inscrit parmi ses objectifs prioritaires « l’orientation et l’éducation à la sexualité pour les adolescents » (Secretaría de Salud, 1984). La formulation de cet objectif contribue à institutionnaliser la question de la sexualité juvénile comme enjeu de politique publique. Il se traduit concrètement par la convocation, en 1984, d’une réunion intersectorielle sur le sujet, à l’initiative du ministère de la Santé. Cette rencontre réunit l’ensemble des institutions sanitaires nationales ainsi que le secrétariat à l’Éducation publique (Secretaría de Educación Pública, 1984), signalant une volonté d’articulation entre les champs de la santé et de l’éducation dans la définition de ces nouvelles orientations.
11Créés dans le prolongement des politiques démographiques des années 1970, les conseils étatiques de population visaient à reproduire localement les politiques de contrôle de la fécondité. Leurs archives montrent qu’au cours des années 1980, ces instances ont collaboré avec des associations privées, notamment via la formation d’orientateurs·trices juvéniles. Ainsi, une brochure du conseil de l’État de Chihuahua datant de 1986, mentionne la mise en place de ces groupes dans quatre États fédérés – Chihuahua, Coahuila, Nuevo León, et Mexico –, coordonnés par la Fédération mexicaine d’associations privées de planification familiale (FEMAP) (Coespo Chihuahua, 1986). Ces initiatives illustrent la synergie précoce entre acteurs publics et privés dans l’encadrement sexuel de la jeunesse. L’une des institutions clés dans la prise en charge de la sexualité adolescente est le Centre d’orientation pour adolescents (CORA), organisation privée fondée en 1978 par Anameli Monroy, ancienne fonctionnaire de l’Institut mexicain de sécurité sociale (IMSS). Le CORA proposait une approche de santé fondée sur la “réplication communautaire” : un groupe initial de jeunes promoteurs y était formé, puis chargé de diffuser localement les messages et pratiques en matière de santé sexuelle auprès de leurs pairs, selon un modèle de dissémination ascendante, du niveau central vers les espaces périphériques (Martínez Manautou & Giner Velázquez, 1985). Selon les archives du CONAPO, cette stratégie a permis, dès 1988, de former plus de 22 000 multiplicateur·trices à travers le pays, grâce à quelque 600 cours de formation (CONAPO, 1988a). Cette logique de dissémination s’accompagne d’un usage stratégique des médias : la même année, 196 programmes radiophoniques de trente minutes consacrés à la sexualité des adolescent·es ont été diffusés via Stereo-Joven, une station de l’Institut mexicain de la radio. Ces émissions réunissaient jeunes, parents, enseignant·es et expert·es autour de discussions publiques sur la sexualité (CONAPO, 1988a), participant ainsi à une vaste entreprise d’éducation sexuelle à visée populationnelle.
12Les manuels élaborés par les institutions mexicaines dans les années 1980 offrent un observatoire privilégié des normes implicites et des représentations véhiculées par ces politiques. Ainsi, le Manuel du formateur en éducation à la population du CONAPO (1988b), destiné à la fois au personnel de santé et à celui de l’éducation, visait explicitement à corriger dès l’enfance ce qu’il identifiait comme des « idées fausses » sur la sexualité. On peut y lire que « la majorité des enfants atteignent l’adolescence ou l’âge adulte en ignorant les aspects essentiels de la vie sexuelle, ou en entretenant des idées fausses à ce sujet, ce qui les empêche de se libérer d’une vision limitée de la sexualité, qui exclut l’une de ses dimensions les plus importantes : la gratification sexuelle et affective » (CONAPO, 1988b). Ce même manuel insiste néanmoins sur le respect des normes familiales et la régulation des comportements adolescents dans le cadre domestique : « L’adolescent, de son côté, doit reconnaître le respect que mérite sa famille et s’accorder avec elle sur les normes et les règles permettant d’atteindre l’harmonie familiale » (CONAPO, 1988b). Ces extraits illustrent la tension constitutive de ces politiques : tout en cherchant à moderniser les représentations de la sexualité, elles maintiennent une forte injonction à la normativité familiale et à la discipline sociale.
13Les archives des institutions démographiques et de la santé mexicaines de cette période font apparaître un ensemble d’activités et de pratiques – mise en place de cours spéciaux, publication de manuels et dissémination dans les médias – dont l’un des objectifs est la prise en considération de l’adolescent·e comme sujet sexué et sexuel. À ces efforts s’ajoute la mise en place, à la fin des années 1980, d’une série d’enquêtes visant à objectiver les comportements sexuels des adolescent·es. Parmi celles-ci figurent l’enquête nationale sur la sexualité et la famille chez les jeunes de l’enseignement secondaire, menée par le CONAPO en 1988, ou encore l’enquête sur l’information sexuelle et reproductive des jeunes, conduite en 1986 par l’Association mexicaine de la recherche démographique et médicale, en collaboration avec le CORA.
14Dans une perspective croisant sociohistoire et sociologie des problèmes publics, l’analyse de ces politiques révèle la consolidation progressive, au tournant des années 1990, d’un « répertoire épistémocratique » (Neveu, 2015) au sein des institutions mexicaines. Celui-ci permet à l’État de justifier la nécessité d’intervenir sur les représentations et pratiques sexuelles des adolescent·es. Les recherches contemporaines de cette période confirment cette légitimation de la sexualité adolescente comme problématique. Ainsi, Carlos Welti a qualifié la grossesse adolescente comme un « problème de santé publique et culturel » depuis 1989 (Welti, 1989), tandis que d’autres travaux ont commencé à se questionner sur les dimensions psychologiques et sociales du phénomène lors de la même période. Par exemple, Lucille Atkin et Martha Givaudan décrivent le profil psychologique de l’adolescente enceinte au Mexique comme révélateur de vulnérabilités spécifiques, liées à la fois à la condition de genre et à l’âge (Atkin & Givaudan, 1989).
15Le début des années 1990 marque une intensification de cette problématisation institutionnelle. Lors de la Rencontre nationale sur l’éducation à la sexualité, organisée en 1992 par l’Association mexicaine d’éducation à la sexualité et le CONAPO, avec la participation des ministères de la Santé et de l’Éducation, la fécondité adolescente constitue l’un des thèmes centraux. Il y est souligné que :
La fécondité des adolescentes contribue à plus de 11 % de la fécondité totale des femmes âgées de 15 à 44 ans. Cette proportion était de 10,1 % en 1970, ce qui indique que, bien que le taux de fécondité de ce groupe ait diminué (passant de 132 naissances vivantes pour 1000 femmes à 84 pour 1000), la réduction a été moindre en comparaison avec les groupes d’âge plus avancé. (Ames & CONAPO, 1992)
16En réponse à ce constat, les participant·es à la rencontre recommandent, afin de mieux cibler les politiques, d’« identifier les groupes d’âge où le risque de grossesse non désirée est le plus élevé, ainsi que ceux pour lesquels les programmes éducatifs sont les plus efficaces » (Ames & CONAPO, 1992). Ces données et recommandations illustrent un tournant vers une gestion technocratique de la sexualité adolescente, ancrée dans des dispositifs d’évaluation des risques et des logiques d’efficacité éducative.
17Cette période s’achèvera par un moment clé dans l’institutionnalisation des politiques de santé sexuelle des adolescent·es au Mexique : la déclaration de Monterrey, adopté à l’issue d’une rencontre nationale tenue en novembre 1993 à l’initiative de la direction générale de la planification familiale du ministère de la Santé. Cette déclaration, fruit d’un consensus entre expert·es et représentant·es d’institutions publiques et d’organisations internationales, reconnaît explicitement les adolescent·es comme un groupe prioritaire en matière de santé reproductive. Elle insiste sur la nécessité de répondre à des problématiques croissantes, telles que les grossesses précoces, les infections sexuellement transmissibles et les inégalités d’accès à l’information et aux services, notamment selon l’origine sociale ou géographique. Surtout, elle inaugure un changement d’échelle dans la manière dont l’État conçoit son rôle vis-à-vis de la sexualité juvénile : en appelant à la création de politiques publiques spécifiques, cette déclaration légitime la production de normes et d’interventions ciblées, centrées sur la régulation des comportements sexuels des jeunes. Elle constitue ainsi un point d’ancrage institutionnel majeur, à l’origine du Programme national de santé intégrale pour les adolescents et de la mise en place des premiers services publics spécialisés, marquant le début d’un cycle politique où la sexualité adolescente devient un objet d’action publique à part entière.
18Les résultats de cet accord ont été fructueux : les parties s’engagent à coordonner les actions visant à créer le Réseau intersectoriel et interinstitutionnel de soutien à la santé reproductive des adolescents (Juárez & Gayet, 2005) ; et l’année suivante se tient à Mexico la Réunion internationale sur la santé des adolescents, organisée par la Fédération latino-américaine de santé des adolescents. La formulation des programmes mexicains en matière de santé sexuelle des adolescent·es coïncide avec la préparation de la Conférence internationale sur la population et le développement, qui se tient au Caire en 1994. Cette simultanéité mérite d’être soulignée, dans la mesure où elle a permis au Mexique d’adopter immédiatement – et sans résistance institutionnelle majeure – le programme d’action issu du Caire. Cette appropriation s’est traduite, dès 1995, par l’intégration explicite des « droits reproductifs » – tels que définis lors de la conférence – dans le Programme de santé reproductive et de planification familiale 1995-2000 du ministère de la Santé. Ce dernier érige ces droits en politique publique appelée à être mise en œuvre par l’ensemble des institutions de santé mexicaines. Le ministère de la Santé adopte dans ce programme une approche technocratique de la prise en charge des pratiques sexuelles des adolescent·es, en ce qu’il propose d’établir deux « objectifs d’impact » à atteindre pour l’année 2000 : le premier ambitionne de doubler la prévalence de l’utilisation de contraceptifs chez les adolescent·es – dont il est prévu qu’elle passe de 36,4 % en 1992 à 60 % en 2000 –, le second vise une réduction de moitié des grossesses non désirées chez les femmes de moins de vingt ans (Secretaría de Salud, 1995). C’est également en 1994 que le même ministère lance le Programme national pour les adolescents, qui met l’« accent sur la santé sexuelle et reproductive » (Instituto de salud pública de México, 2003). Et, en 1998, l’ISSSTE – l’une des principales institutions de sécurité sociale nationale – lance le Programme de santé sexuelle et reproductive pour adolescents.
- 5 Voir notamment les travaux de Marie Eugénie Z. de Cosio (1994) et de Víctor Hugo Ramírez García (20 (...)
19Deux éléments méritent une attention particulière dans l’analyse de cette première période des politiques publiques destinées aux adolescent·es. Le premier tient à l’absence de contextualisation fine de la population ciblée. En effet, la plupart des documents de l’époque se réfèrent à une catégorie générique d’« adolescents », au masculin universel, sans préciser ni les tranches d’âge concernées, ni le lieu de résidence (urbain ou rural), ni le niveau socio-économique, ni le genre des destinataires. Si les normes écrites se présentent comme générales et universelles, la manière dont elles étaient effectivement mises en œuvre dans la pratique reste à documenter. Bien que cela ne constitue pas l’objet central de cet article, plusieurs éléments laissent penser que, à l’instar des campagnes démographiques des années 1970, ces politiques ciblaient en réalité prioritairement les jeunes filles vivant en milieu rural et issues des classes populaires5.
20Le second aspect, étroitement lié, est l’absence d’une approche genrée explicite dans les normes et textes analysés. Alors que les politiques démographiques des années 1970 visaient principalement à réduire le nombre d’enfants des femmes pauvres en milieu rural, on peut se demander dans quelle mesure les politiques adressées aux adolescent·es des années 1980 et 1990 ont reproduit cette logique. Si les textes officiels et les manuels du ministère de la Santé, de l’Éducation ou encore du CONAPO emploient une terminologie générique masculine – « les adolescents » – pour désigner l’ensemble des jeunes, l’attention institutionnelle s’est rapidement centrée sur les adolescentes, à travers la construction du « problème » de la grossesse précoce et l’identification des facteurs qui influencent la décision des jeunes filles d’avoir ou non des enfants (Welti, 1989 ; Stern, 2012 ; Menkes & Suárez, 2013). Cette focalisation sur les jeunes femmes est corroborée par les études de l’époque, qui documentent les abus du système de santé dans la fourniture de contraceptifs : la prescription contrainte de méthodes contraceptives – temporaires ou définitives – et la stérilisation forcée auprès de femmes, souvent peu informées, ont été largement étudiées et critiquées dans le contexte mexicain (Gaussens, 2020 ; Figueroa Perea, 1994).
- 6 Les travaux sur les politiques démographiques ont d’ailleurs souligné les conflits interinstitution (...)
21Les politiques de santé sexuelle des années 1990 au Mexique se caractérisent alors par une synergie entre les institutions de santé et d’éducation, sans pour autant refléter une coordination sans tensions ni un État homogène6. Ainsi, l’édition de 1998 des manuels scolaires marque l’introduction explicite de la « perspective de genre » dans les politiques éducatives mexicaines. Élaborés conjointement par le CONAPO et le ministère de l’Éducation, ces manuels destinés aux élèves de dix à douze ans furent diffusés à l’échelle nationale. Ils rompent avec les approches antérieures en critiquant les rôles sociaux traditionnels, en affirmant que les différences biologiques ne sauraient justifier les inégalités, et en recommandant l’enseignement de l’équité entre sexes. Ils introduisent en outre la notion de « droits reproductifs », explicitement rattachés à l’article 4 de la Constitution (Aguilar Ibarra & Benítez Zenteno, 2000).
- 7 Une première tentative de mise en place de ces politiques a eu lieu en 1933, mais elle a échoué à l (...)
22En outre, la famille et la religion jouent un rôle non négligeable dans la socialisation des adolescent·es mexicain·es en matière de santé sexuelle. Le rôle socialisateur de la famille, étroitement lié à l’influence historique du catholicisme dans un pays longtemps majoritairement catholique (Blancarte, 1992), explique en partie les résistances rencontrées par les politiques d’éducation à la sexualité dès leurs premières formulations dans les années 19307 (Del Castillo Troncoso, 2000 ; Arteaga, 2002 ; Díaz Camarena, 2013). À cet égard, la réforme des manuels scolaires entreprise par le ministère de l’Éducation en 1998 se distingue par une stratégie institutionnelle qui vise à inclure les parents d’élèves dans le processus éducatif, anticipant ainsi les résistances potentielles et cherchant à légitimer le nouveau contenu des manuels (Secretaría de Educación Pública, 1998). Cette première période, marquée par la construction institutionnelle du problème de la sexualité adolescente autour de la diffusion de normes sexuelles via des dispositifs pédagogiques et de santé publique, ouvre la voie, à partir des années 2000, à une reconfiguration des politiques publiques. Sous l’effet de nouveaux cadres internationaux, tels que les débats croissants autour des droits sexuels et reproductifs, les institutions mexicaines évolueront rapidement.
23Le Mexique a été gouverné de manière ininterrompue, depuis les années 1930 jusqu’en 2000, par un parti hégémonique : le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). L’élection présidentielle de 2000, remportée par le Parti d’action nationale (PAN), formation de droite, marque une rupture politique majeure, dont les effets se font sentir dans l’ensemble des secteurs publics. Les politiques de santé sexuelle n’échappent pas à cette reconfiguration. L’adoption d’une approche néolibérale des politiques de santé sexuelle, marquée par une insistance sur la responsabilité individuelle et la liberté de choix, connaîtra une continuité significative au cours des années 2000 et 2010. Plusieurs dynamiques historiques expliquent cette permanence et contribuent à redéfinir les enjeux contemporains de ces politiques. Le paradigme idéologique et politique du néolibéralisme économique, consolidé au Mexique dès les années 1990, s’est intensifié sous les gouvernements conservateurs successifs du Parti Action Nationale (PAN) durant les mandats de 2000-2006 et 2006–2012. Cette orientation s’est traduite par une réduction progressive des dépenses publiques, en particulier dans les secteurs de l’éducation et de la santé, affectant directement les ressources allouées aux programmes de santé sexuelle.
24Les manuels des années 2000 témoignent clairement de l’influence d’un paradigme axé sur la responsabilisation individuelle ; l’accent est mis, désormais, sur l’importance de « négocier les pratiques sexuelles » chez les adolescent·es. C’est ainsi que le manuel Santé sexuelle, planifier ensemble l’avenir, publié par le ministère de la Santé et destiné aux adolescent·es et enseignant·es, fait une « invitation au calcul » sur les pratiques sexuelles du sujet adolescent (Secretaría de Salud, 2002). Contrairement aux manuels des années antérieures, dans lesquels l’adolescent·e est considéré·e comme un sujet incomplet inapte à prendre des décisions, les nouveaux manuels lae considèrent comme un sujet rationnel capable de négocier des pratiques sexuelles avec autrui et avec soi. Ainsi, ces manuels soulignent l’importance de l’autonomisation des adolescent·es par le biais de l’autorégulation. Celle-ci est définie comme une capacité humaine « centrale à l’exercice de la liberté et, dans ce cas, à un exercice libre et responsable de la sexualité. [Cela signifie] offrir des expériences dans lesquelles les filles et les garçons prennent des décisions sans la pression d’une autorité, [et] créent leurs propres règles » (Morgan Mallol, 2007 : 45-47).
25Cette mise en relation de la « liberté » avec l’« autorité » révèle un aspect important de la gouvernementalité mexicaine à l’égard des conduites sexuelles, en ce qu’il est proposé à l’élève non pas de renoncer à toute autorité, mais plutôt de devenir lui-même sa propre autorité, afin qu’il la transforme en « liberté ». Ainsi, une gouvernance néolibérale de la santé sexuelle promeut une liberté à la fois comme condition et but de ses politiques (Foucault, 2004). La liberté liée au savoir sexuel et aux activités sexuelles se présente alors comme une liberté positive, émanant d’un sujet autonome qui établit consciemment ses propres règles : « De cette façon, il ne s’agit pas de dire aux élèves quoi faire de leur sexualité, quand et comment, mais de les accompagner pour qu’ils découvrent les marges de leur propre liberté » (Morgan Mallol, 2007 : 45-47).
26Un autre paradigme qui sera adopté par les politiques de santé mexicaines au cours des années 2000 est celui des « droits sexuels » (Ramírez García, 2025). À cet égard, le Consensus de Montevideo sur la population et le développement a constitué un jalon important pour l’ancrage régional des droits sexuels et reproductifs. Il s’agit d’un accord adopté lors de la première Conférence régionale sur la population et le développement en Amérique latine et dans les Caraïbes, convoquée par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) en 2013, avec la participation de représentants de trente-huit gouvernements. Il propose l’inclusion de « services de santé sexuelle et reproductive amicaux, avec une perspective de genre, de droits humains, intergénérationnelle et interculturelle, qui garantissent l’accès à des méthodes contraceptives modernes, sûres et efficaces, respectant le principe de confidentialité et d’intimité, afin que les adolescents et les jeunes puissent exercer leurs droits sexuels et reproductifs » (CEPALC, 2013). Ce cadre normatif, promu à l’échelle panaméricaine, a contribué à légitimer et à renforcer les discours en faveur de ces droits, tout en confrontant les gouvernements à de nouveaux défis liés à leur mise en œuvre effective.
27En dépit de ce nouveau discours progressivement intégré aux politiques de santé à destination des adolescent·es, les débats autour du Consensus sont restés dominés par la question de la grossesse adolescente, élevée au rang d’indicateur prioritaire devant faire l’objet de politiques spécifiques. Au Mexique, les manuels scolaires des années 1990 suggéraient déjà d’aborder ce thème. Les documents préparatoires recommandaient d’inclure des données détaillées sur la grossesse adolescente, la mortalité maternelle et les inégalités sociales et territoriales ; pourtant, l’édition de 1998 demeure faiblement ancrée dans la réalité vécue des jeunes. Dans un pays marqué par de fortes disparités socio-économiques entre ses trente-deux États fédérés, les contenus adoptent une approche abstraite et normative, visant à diffuser des normes sexuelles et de genre plutôt qu’à analyser les conditions concrètes de socialisation et d’accès aux soins. La grossesse adolescente apparaît ainsi comme un point d’articulation central entre les ministères de la Santé et de l’Éducation. Ce dernier proposait notamment d’inscrire dans les manuels que « la grossesse à l’adolescence conduit fréquemment à la pratique de l’avortement, qui constitue un problème de santé publique » et d’ajouter également « des informations sur les conséquences psychologiques et sociales pour les adolescents (interruption des études, entrée différée dans la vie professionnelle, faibles revenus, avec un impact négatif sur la qualité de vie de la mère et de l’enfant) » (Aguilar Ibarra & Benítez Zenteno, 2000). En parallèle, la construction de la grossesse adolescente comme enjeu public s’observe dans les publications du ministère de la Santé dès la fin des années 1990, comme l’illustre Stern dans son article La grossesse à l’adolescence comme problème public : une vision critique (1997). Des documents officiels, tels que « Évaluation du programme de santé sexuelle et reproductive pour adolescents » (Sous-secrétariat à la prévention et au contrôle des maladies, 2000) ou « Définir les priorités des adolescents » (sous-secrétariat à la prévention et à la protection de la santé, 2001) témoignent de la préoccupation institutionnelle autour de ce phénomène.
28Durant les années 2010, trois indicateurs augmentent la préoccupation de l’administration mexicaine concernant les pratiques sexuelles des adolescent·es. Premièrement, le pourcentage de la population adolescente entre douze et dix-neuf ans ayant déclaré avoir eu des rapports sexuels est passé de 15,3 % en 2006 à 23 % en 2012. Deuxièmement, l’enquête nationale sur la dynamique démographique de 2009 a révélé que la prévalence de l’utilisation de contraceptifs chez les femmes en couple âgées de quinze à dix-neuf ans, loin d’augmenter entre 1997 et 2009 – comme prévu par le gouvernement – a légèrement baissé (45,0 % pour 1997, contre 44,4 % pour 2009) (Secretaría de Salud, 2013). Troisièmement, même si le taux de fécondité des femmes entre quinze et dix-neuf ans est passé de 81,4 naissances pour mille au cours de la période 1989-1991 à 69,5 naissances pour mille pour la période 2006-2008, l’administration continue de souligner qu’une telle réduction « est inférieure à celle observée dans d’autres groupes d’âge » (Secretaría de Salud, 2013). Ces indicateurs expliquent la formulation du Programme d’action spécifique pour la santé sexuelle et reproductive des adolescents 2013-2018, publié en 2013, sur l’objectif de « réduire les grossesses non planifiées et les infections sexuellement transmissibles (IST) chez les adolescents » et sur la « nécessité d’intensifier les actions d’information visant à promouvoir un exercice responsable, informé et protégé de la sexualité, dès le plus jeune âge » (Secretaría de Salud, 2013).
29Déjà, au cours des années 2010, les recherches sur la grossesse adolescente au Mexique s’appuyaient largement sur les données issues des enquêtes nationales de santé, telle l’enquête nationale auprès des jeunes de 2010. Ces travaux mettaient en évidence une corrélation marquée entre statut socio-économique et incidence des grossesses adolescentes : plus la strate socio-économique est élevée, plus la proportion de jeunes femmes sexuellement actives ayant connu une grossesse est faible – 59,9 % dans la strate très basse, contre seulement 20 % dans la strate supérieure. La question du désir de grossesse a également commencé à être explorée : dans les milieux les plus défavorisés, 21 % des adolescentes sexuellement actives ont déclaré avoir eu un enfant non désiré, contre 13 % seulement dans la strate supérieure (Menkes & Suárez, 2013). Ces travaux ont contribué à consolider l’idée d’un « lien inséparable entre pauvreté, identité et rôles de genre, et grossesse chez les adolescentes » (Menkes & Suárez, 2013), soulignant ainsi la nécessité de politiques de santé sexuelle différenciées et sensibles aux inégalités sociales (Villalobos et al., 2023 ; Hubach et al., 2022 ; Jiménez-González et al., 2017).
- 8 Parmi elles : le ministère de la Santé [Secretaría de Salud], le Système national pour le développe (...)
30À cet égard, la mise en place de la Stratégie nationale pour la prévention de la grossesse chez les adolescentes (Enapea), présentée le 23 janvier 2015 par l’exécutif mexicain, marque une inflexion significative dans les politiques publiques de santé sexuelle. Cette stratégie se distingue par sa portée intersectorielle et vise à coordonner l’action de treize institutions fédérales8. Elle répond à plusieurs enjeux structurels, parmi lesquels : l’augmentation persistante de la fécondité adolescente ; la négligence des politiques antérieures en matière d’accès à la contraception, notamment sous les deux mandats conservateurs (2000-2006 et 2006–2012) ; et la nécessité pour l’État mexicain de se conformer à ses engagements internationaux, notamment ceux découlant du Consensus de Montevideo de 2013.
- 9 Voir également le travail d’Arlette Gautier et Chrystelle Grenier-Torres (2014).
31Deux textes régulant la prise en charge de la santé sexuelle des adolescent·es par l’État mexicain sont également publiés en 2015 et 2016. Il s’agit de la norme NOM-047 (2015) et du Modèle de prise en charge intégrale en santé sexuelle et reproductive des adolescents (Maissra). La NOM-047, régissant les pratiques du personnel de santé de tous les établissements nationaux, établit l’obligation pour le personnel de santé d’appliquer lors de la consultation médicale, au moins une fois par an, à toutes et tous les adolescent·es un « outil d’examen psychosocial qui facilitera la détection rapide des comportements à risque et des facteurs de protection ». Dans la section « Sexualité » du test, les questions posées aux adolescent·es sont censées renseigner le personnel de santé sur des thèmes tels que les changements physiologiques (la régularité des cycles menstruels), les grossesses et les infections sexuellement transmissibles. Pour sa part, le Maissra propose également que le personnel de santé devienne « guide » émotionnel des adolescent·es à travers la méthode médicale de l’« interrogatoire ». Ainsi, il est précisé qu’un « dialogue ouvert, individuel ou en groupe, permettra au personnel de santé de donner des conseils sur la manière de négocier les expressions d’affection et de sexualité que [l’adolescent ·e] est disposé[·e] à accepter dans une relation de couple » (SSA & CNEGSR, 2016). Le Maissra marque même un précédent en soulignant que les préjugés et les croyances du personnel de santé peuvent constituer de possibles obstacles pour la prise en charge de la santé sexuelle des adolescent·es, et que « tout grief à l’égard des droits sexuels et reproductifs des adolescents peut être considéré comme une discrimination à leur encontre » (SSA & CNEGSR, 2016)9.
32La norme 047, quant à elle, reconnaît aux adolescent·es le droit de consulter directement le personnel de santé pour solliciter des conseils relatifs à la planification familiale, la santé sexuelle et reproductive, les méthodes contraceptives, la prévention de la grossesse non planifiée et la prévention des IST (art. 6.8.5). Ce cadre réglementaire introduit une reconnaissance explicite de l’autonomie des mineur·es en matière de santé sexuelle. Toutefois, cette autonomie reste conditionnée : les adolescent·es sont systématiquement invité·es à indiquer s’ils ou elles souhaitent être accompagné·es ou non par leur mère, père, tuteur ou tutrice. Toutefois, si l’adolescent·e ne le souhaite pas, il ou elle doit « manifester » son choix sur le formulaire évoqué par la norme (art. 6.8.6). Cette exigence formalise la reconnaissance du sujet adolescent, considéré capable de prendre des décisions concernant son propre corps tant que ce choix est mis par écrit et enregistré de manière bureaucratique. Or, la norme établit des conditions qui compliquent les soins pour les cas où l’adolescent·e ne souhaite pas la compagnie de ses parents, en ce qu’elle stipule pour ces cas que « la personne qui fournit le conseil doit demander la présence d’au moins un autre membre du personnel de santé pendant la durée du conseil » (art. 6.8.7). Compte tenu de la réalité des centres médicaux publics au Mexique, dans lesquels le personnel de santé est déjà réduit, la présence obligatoire de deux membres du personnel de santé aux côtés de l’adolescent·e lors des entretiens personnalisés rend aléatoire le respect de la norme. L’obligation remet par ailleurs en cause le principe de confidentialité que la norme est censée garantir à l’adolescent·e.
33L’Enapea articule ces deux instruments de politiques de santé. Selon le rapport d’activités de l’Enapea de 2016, l’Institut mexicain de sécurité sociale a distribué près de 6 700 exemplaires du manuel « Hablemos de Sexualidad » à l’échelle nationale et diffusé des messages de prévention des violences de genre à plus de 46 000 jeunes. Le ministère de la Santé a également formé 2 610 professionnel·les de santé lors de 87 sessions intégrant au programme la norme 047 et le Maissra. De surcroît, 14 324 jeunes ont été formé·es comme promoteurs de santé dans vingt-cinq États du pays.
34Malgré les avancées institutionnelles portées par l’Enapea, la norme 047 et le Maissra – ainsi que les efforts intersectoriels pour renforcer l’accès des adolescent·es à des services de santé sexuelle et reproductive –, de nombreux obstacles persistent dans les pratiques concrètes du système de santé mexicain. Plusieurs études soulignent que les principes normatifs se heurtent aux préjugés du personnel médical, aux résistances professionnelles à des approches participatives ou égalitaires, ainsi qu’à la stigmatisation morale des adolescent·es, freins majeurs à l’effectivité de ces politiques (Decker et al., 2021 ; Alonso et al., 2024 ; Ibañez-Cuevas et al., 2020). Ainsi, une enquête nationale représentative menée en 2012 dans plus de 500 unités de soins primaires montre que seules 17,5 % des structures offraient des soins à haute qualité aux adolescent·es, alors que les cliniques rurales et les établissements du ministère de la Santé présentaient les indices les plus faibles. En revanche, les centres de sécurité sociale affichaient de meilleurs résultats, en particulier grâce à des espaces dédiés aux jeunes. L’absence de formation du personnel aux approches centrées sur l’adolescent·e et le manque de sensibilisation aux questions de genre et aux droits sexuels constituent des freins majeurs à une prise en charge adéquate (Villalobos et al., 2017).
35L’étude du cas mexicain converge ainsi avec les résultats de recherches menées dans d’autres contextes régionaux, notamment au Brésil (Bozon et al., 2003), mais aussi dans d’autres régions du monde (Boti Sidamo et al., 2023), où les inégalités sociales influencent à la fois l’accès aux services de santé et les représentations adolescentes du genre et de la sexualité. Ces résultats appellent à des recherches comparatives pour analyser les effets différenciés des politiques publiques selon les contextes. Si, au Mexique, les politiques publiques s’appuient sur un langage des droits, elles se heurtent souvent à des logiques professionnelles et morales qui réassignent les adolescent·es – en particulier les plus pauvres – à des rapports d’autorité fondés sur la discipline plus que sur l’autonomie. Les études sur la santé sexuelle au Mexique fournissent un contrepoint empirique essentiel au discours normatif de l’État : elles montrent que, bien que les textes officiels promeuvent une vision de liberté et d’autonomie sexuelle adolescente, la qualité réelle des services demeure entravée par des pratiques peu adaptées aux besoins des populations adolescentes (Juárez et al., 2010). L’écart entre l’arsenal normatif et les interactions concrètes permet de saisir les tensions persistantes dans la gouvernance de la sexualité adolescente. Ainsi, la période post -2010 se caractérise par une inflexion notable des politiques publiques, marquée par l’émergence des droits sexuels et reproductifs des adolescent·es ; mais aussi par des tensions persistantes entre les principes affichés d’autonomie et d’égalité, les objectifs technocratiques des institutions, et les obstacles structurels, institutionnels et culturels qui continuent d’entraver leur mise en œuvre effective.
36L’analyse historique des politiques de santé sexuelle et reproductive ciblant les adolescent·es au Mexique depuis le milieu des années 1980 met en lumière la consolidation progressive d’un cadre normatif fondé sur l’autonomie individuelle, les droits reproductifs et la responsabilisation des jeunes. Toutefois, cette évolution s’inscrit dans une trajectoire ambivalente. D’une part, les initiatives portées par trois institutions nationales clés – le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation et le Conseil national de population – témoignent d’un effort constant de formulation des politiques publiques articulant prévention, éducation à la sexualité et reconnaissance des adolescent·es comme sujets de droit. D’autre part, la mise en œuvre concrète de ces politiques se heurte à des résistances structurelles et culturelles persistantes, issues notamment du poids des normes familiales, du virage néolibéral en matière de santé publique, et des inégalités sociales profondes. Une constante lors des deux périodes étudiées est la recherche continue d’un contrôle raisonnable du désir chez l’adolescent·e, manifeste dans les manuels de l’ensemble des institutions. Un tel contrôle est érigé en objectif final des politiques de santé. Cet objectif suppose l’installation d’un schéma de rationalité au cœur de l’individu, censé régir toutes ses pratiques et tous ses désirs, ainsi que réaliser l’alignement et l’ajustement entre les désirs du sujet adolescent et les attentes d’une société présumée le guider dans la recherche de son propre intérêt.
37Les différences entre les deux périodes analysées (1984-1999 et 2000-2015) s’expliquent à la fois par des facteurs politiques et institutionnels. Alors que la période des années 1990 se caractérise par une effervescence discursive et l’émergence des adolescent·es comme « problème de santé publique », marquée par une coordination relativement forte entre les trois institutions impliquées (éducation, santé, population), la décennie suivante se distingue par l’adoption d’un modèle économique néolibéral qui retire une part significative des ressources allouées. C’est au cours de cette deuxième période que le paradigme de la « perspective de genre » se consolide au sein des politiques mexicaines de santé sexuelle. Si les mesures antérieures avaient déjà ciblé prioritairement les jeunes femmes issues des classes populaires, elles ne reconnaissaient jamais explicitement les rapports de genre comme dimension structurante des inégalités. En revanche, les efforts intersectoriels des années 2010, centrés sur la lutte contre les grossesses adolescentes, rendent plus visible le biais genré qui pèse sur les adolescentes : elles sont incitées à « améliorer leur qualité de vie » en apprenant à exercer un contrôle rationnel sur leur désir de maternité – une injonction qui, sous couvert d’autonomisation, continue de faire peser la responsabilité de la reproduction sur les jeunes femmes.
38Finalement, l’écart entre les discours normatifs et la réalité des pratiques institutionnelles – notamment en matière d’accès aux services de santé, de confidentialité et de formation du personnel – montre que les politiques de sexualité adolescente restent l’objet d’un gouvernement hybride, où cohabitent logiques biomédicales, dispositifs néolibéraux et injonctions morales. En définitive, l’étude du cas mexicain ne révèle pas tant une rupture nette entre des périodes ou des régimes politiques qu’un régime de gouvernance sexopolitique traversé de continuités, d’inflexions et de contradictions, où la sexualité des jeunes reste un espace disputé entre encadrement institutionnel, autonomie proclamée et vulnérabilités sociales non résolues.