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La chasse (face) aux tiques. Territorialisation et individualisation d’un risque sanitaire

Of ticks and hunters – Territorialization and individualization of a health risk
Philippe Hamman, Aude Dziebowski et Carole Waldvogel

Résumés

Cet article interroge la confrontation des chasseurs français au risque sanitaire que représentent les tiques. Une enquête sociologique par entretiens et observations in situ, associée à la diffusion d’un questionnaire en ligne, a été menée en 2021-2022 dans le cadre rural de l’Argonne (France, Grand Est). Elle dégage deux principaux résultats : 1) l’attention accordée aux tiques par les chasseurs est distribuée socialement, mais principalement visibilisée à travers la maladie de Lyme, telle que perçue dans un cercle de proximité et via les intermédiaires en concrétisation que sont les chiens de chasse et les animaux domestiques ; 2) la mise en responsabilité individuelle des chasseurs par rapport à leurs pratiques sur le terrain prévaut sur les régulations collectives au niveau des structures cynégétiques. Cela donne à lire l’enchevêtrement d’un cadrage environnemental et sanitaire inscrit dans l’épaisseur de références localisées et vécues, via des objets-, des acteurs- et des espaces-frontières des relations entre humains et non-humains.

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Texte intégral

La recherche a été réalisée avec un soutien financier de l’IdEx de l’université de Strasbourg dans le cadre de son levier Université et Cité, pour la période du 01/09/2021 au 28/02/2023. Le projet IdEx « Impacts des modifications socio-écologiques sur les maladies à tiques et leurs représentations professionnelles et sociales » a ainsi bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir.
Nous remercions également la Zone Atelier Rurale Argonne (ZARG) [https://www.zarg.fr] pour le financement d’amorçage dont nous avons bénéficié dans le cadre des appels à projets 2021 et 2022.

1Cet article traite de la confrontation des chasseurs français à la question des tiques. Cette dernière a fait l’objet d’une double lecture : écologique – autour des milieux de ces acariens et des interactions écosystémiques – et médicale –  focalisant sur les maladies à tiques et les protocoles associés. Un tel cadrage participe à privilégier un mode d’interprétation de l’enjeu parmi plusieurs sens possibles (Goffman, 1991). Les tiques se nourrissent du sang des animaux sur lesquels elles se fixent : rongeurs, gibier, etc. Elles peuvent alors devenir porteuses de bactéries Borrelia, si ces hôtes sont infectés, et transmettre aux humains la maladie de Lyme, susceptible d’induire des troubles neurologiques, articulaires ou cardiaques, parfois sévères. Les forêts ont été statistiquement associées à des probabilités de piqûres plus élevées, notamment par la présence d’animaux hôtes et d’une certaine humidité favorable aux tiques (Lindsay et al., 2015 ; De Keukeleire et al., 2015).

  • 1 Une étude bibliométrique du champ de la santé globale (One Health) via la base de données Scopus l’ (...)

2Dans ces conditions, le sujet a plus été investi par les sciences biologiques et médicales et les sciences de l’environnement que par les sciences sociales1. Notre objectif est de replacer la rencontre humains-tiques dans une épaisseur sociale territorialement située : considérer cette rencontre non pas comme une « circonstance hasardeuse », mais bien comme une coprésence liée à une activité humaine inscrite socialement et géographiquement. Les piqûres de tiques ayant lieu surtout en forêt, nous avons empiriquement procédé à partir du groupe des chasseurs en Argonne, territoire rural et boisé de la France de l’Est.

  • 2 Un précédent ouvrage a mis en parallèle, vis-à-vis du risque tiques, quatre groupes d’usagers des e (...)

3Nous déclinons quatre étapes dans notre analyse. Il s’agit d’abord de préciser le cadre analytique (1), puis la méthodologie d’enquête (2). Notre dispositif permet d’incarner davantage la question des tiques dans les interactions nature-société. Les perceptions du risque tiques sont retraduites territorialement en fonction des représentations et des ressentis, à commencer par la maladie de Lyme, sur le plan sanitaire. Elles s’incarnent dans des pratiques non seulement différenciées localement, mais aussi individualisées en fonction des chasseurs. C’est d’autant plus le cas que cette individualisation constitue un registre d’évitement de la construction d’un risque social pour les structures collectives, notamment de chasse. La méfiance envers une expertise médicale surplombante dans la détection de la maladie de Lyme renvoie également à l’argument de territorialisation et au filtre des perceptions, ce qui va, là encore, favoriser l’individualisation en l’absence de savoirs complètement durcis ou partagés. À un dualisme écologie-médecine, nous substituons ainsi un triptyque territorialisation-sanitarisation-individualisation. Ces trois aspects, reliés entre eux, forment une approche relationnelle : l’attention accordée sur le plan sanitaire est d’abord visibilisée à travers la maladie de Lyme telle que perçue localement et dans un cercle de proximité (ce qui associe sanitarisation et territorialisation) (3) ; et il apparaît une mise en responsabilité individuelle des chasseurs par rapport à leurs pratiques cynégétiques sur le terrain vis-à-vis du risque des tiques (ce qui matérialise un rapport ternaire territorialisation-sanitarisation-individualisation) (4)2.

4Notre point de vue sociologique se fonde transversalement sur l’appréhension de représentations, de savoirs situés, enracinés dans un territoire, en relation avec un environnement naturel qui est aussi inséparablement humain (les proches) et animal (singulièrement, les chiens de chasse), et individualisés en raison de pratiques médicales et particulièrement diagnostiques peu fixées et de régulations collectives peu assertives de la part des fédérations cynégétiques. Mobiliser le cadre théorique des acteurs-, objets- et espaces-frontières fait ici liant, désignant à la fois les animaux (animaux sauvages chassés hôtes des tiques, mais aussi chiens de chasse pouvant le devenir) et les vêtements et divers dispositifs de protection des hommes et des animaux domestiques, le tout en des situations localisées de rencontres, spécifiant les interactions territoire-individu-pratique.

1. Construire un cadre théorique sociologique relationnel

Sociologiser la question des tiques

5Comme point de départ, nous disposons en particulier, en France, de trois thèses en sciences sociales sur les tiques, l’une en géographie et les deux autres en sociologie. La première développe une analyse spatiale et environnementale ; elle interroge ce que pourraient être des mesures de prévention mieux ciblées à l’endroit des usagers des forêts, y compris en matière d’aménagements possibles des sentiers (Méha, 2013). La deuxième se concentre sur la maladie de Lyme à partir des arènes d’expertise et de « praticiens » associés (Massart, 2013a). Il en va de même de la troisième thèse, focalisant sur les controverses autour de la borréliose comme « maladie en construction » (Marchitto, 2017). Les deux premières recherches doctorales mobilisent, en outre, pour partie un même terrain périurbain : la forêt de Sénart, en région parisienne. L’intérêt d’une analyse sociologique ressort de ces travaux : on a affaire à des situations dans lesquelles les groupes concernés sont impliqués dans un rapport aux tiques à travers leur mode de fréquentation de l’espace, et non pas simplement exposés.

6Précisément, les chasseurs et les tiques sont engagés dans une relation de coprésence in situ. Ces rencontres entre humains et non-humains donnent à voir de nécessaires arrangements de vie multiespèces : la prolifération des tiques s’analyse comme un marqueur de frictions entre des mondes de plus en plus enchevêtrés, une intensification liée à des débordements croissants des humains envers les espaces de « nature », qui « ont créé la possibilité de ces nouveaux mondes sauvages » (Tsing, 2022 : 41).

7Caractériser la borréliose et sa diffusion demande ainsi à intégrer des variables spatiales et individuelles : les facteurs de risques sont corrélés à des environnements locaux et à leurs usages (Randolph, 2001 ; Massart, 2013b). On sait de façon générale que « pour un “milieu naturel” comparable, des groupes sociaux variés ne seront pas exposés de manière identique à la maladie du fait de leurs différentes pratiques et fréquentations de l’espace géographique » (Hervouët & Laffly, 2000 : 232). Un premier enjeu est de rapporter ces pratiques à une qualification du milieu. Différents travaux s’y sont attachés à propos des forêts. Anna Wierzbicka et al. ont souligné le lien entre la prévalence de la maladie de Lyme et les modes de fréquentation des forêts en Europe centrale en regard d’une variable de saisonnalité printemps/été : ramasser du bois de chauffage est la pratique la plus risquée, vient ensuite le fait de s’adosser à des troncs d’arbre, la région du corps la plus souvent piquée étant la partie inférieure des jambes (Wierzbicka et al., 2016). Ont ainsi été testées la position du corps plus ou moins debout/abaissée et la zone de contact, ce que le rapport aux différentes postures en situation de chasse (avec l’objectif de voir le gibier sans être vu) permettra d’affiner. Mathilde De Keukeleire et al. ont également posé que l’accessibilité d’une forêt, en milieu fragmenté, et sa proximité relative par rapport à une zone de peuplement accroissent le risque, à l’exemple des camps de scouts organisés dans le sud de la Belgique à l’été 2009. La composition du paysage exerce une influence significative sur les contacts des scouts avec les tiques : le risque s’accroît à mesure que se réduit la part de milieux ouverts (terres arables) et qu’une parcelle de forêt est proche (De Keukeleire et al., 2015).

8Mais questionner les pratiques ne se limite pas à ces démarches d’objectivation des environnements, car l’adaptation à ces derniers n’est pas mécanique. En particulier, la littérature ne dégage pas de corrélation systématique entre des perceptions graduelles d’un risque par des habitants et l’adoption de précautions renforcées, y compris dans les régions où le risque mesuré de la maladie de Lyme est élevé, ainsi qu’il a été pointé au Canada (Aenishaenslin et al., 2022). Un regard sociologique permet précisément de comprendre que « les perceptions profanes […] sont socialement différenciées, sujettes au “biais d’optimisme” et influencées par les récits personnels », relèvent Patrick Peretti-Watel et al. (2019). C’est donc une double épaisseur localisée (celle des savoirs profanes, des récits personnels, etc.) et sociale (la différenciation sociale) qui entre en résonance, faisant que l’insertion territoriale et les interactions sociales vont de pair.

9Cette mise en relation correspond à un re-questionnement du cadrage binaire, écologique et médical, de la question des tiques. Clémence Massart positionne les zoonoses telles que la maladie de Lyme comme de « nouvelles maladies environnementales […] favorisées par des activités humaines mais [dont l’]espace de référence [est] la nature. […] Ces nouvelles maladies environnementales impliquent enfin des publics cibles […] différents : […] les usagers de la nature et les professionnels de l’espace agricole et forestier prennent la place des riverains » (Massart, 2013a). Ceci montre l’importance à appréhender de concert les dimensions substantielles – sur quoi porte l’enjeu des tiques pour les chasseurs ? – et procédurales – comment prend-on en compte les tiques ? Cette analyse relationnelle reconnaît la portée des regards localisés. Nous rejoignons ici une perspective d’ethnoacarologie, dont l’intérêt est de se poser en rupture par rapport à une approche strictement biologique, en intégrant une dimension culturelle (Herrera-Mares, 2022). Pour autant, il ne s’agit pas de s’enfermer dans une vision taxinomique ou vernaculaire, telle que développée par Angel Herrera-Mares, d’autant que ce dernier mobilise un matériau bibliométrique et non de terrain. Parallèlement, une perspective sociologique permet aussi de dépasser la lecture socio-cognitive centrée sur les comportements de prévention à favoriser (Butler et al., 2016), qui consiste notamment à communiquer sur le risque de maladie de Lyme afin d’influencer les comportements personnels (Quine et al., 2011 : 2016-2017). Notre originalité consiste à nous distancier à la fois des approches socio-cognitives et des approches taxinomiques, par l’épaisseur du regard socio-territorial et des pratiques sociales. Les savoirs locaux, socles d’une ethnoacarologie, sont repérables à partir d’un terrain rural et d’activités de chasse exemplaires. Ces savoirs s’avèrent intriqués avec la maîtrise de débats scientifiques et de protocoles de traitement : par exemple, il n’est pas rare d’entendre, au sein d’une même fédération de chasseurs, des responsables tantôt s’en remettre à un « bon sens » rural, et tantôt se montrer en quête de savoirs médicaux. Intégrer cette porosité demande à penser en relation savoirs, représentations et pratiques.

Une approche relationnelle autour des objets-, acteurs- et espaces-frontières

10Pour ce faire, notre cadre théorique se fonde sur une relecture des analyses en termes de boundary work en sociologie des sciences, en partant de la notion d’objets-frontières définis par Susan L. Star et James R. Griesemer comme des objets à la fois flexibles et suffisamment cohérents pour permettre des interactions entre des mondes culturels distincts qui se rencontrent (Star & Griesemer, 1989 : notamment 393). Les enjeux ne sont jamais figés, car ces objets sont utilisés ou rejetés par des acteurs dotés de savoirs pluriels (scientifiques, environnementaux, expérientiels, etc.). Cet outillage éclaire les configurations complexes qui se créent autour des tiques. Clémence Massart en a montré l’intérêt pour étudier la maladie de Lyme et les querelles autour de son diagnostic et de son traitement entre différents spécialistes médicaux et/ou des collectifs de malades (Massart, 2013a). D’autres aspects ont toutefois été moins explorés, comme la formation d’une « infrastructure invisible » incarnée par des figures médiatrices (Bowker & Star, 2000), véhiculant des pratiques communes – par exemple, l’attention qu’un chasseur porte à ses chiens afin d’évaluer le risque tiques. Nous nous intéressons plus particulièrement aux formes localisées de cette infrastructure.

11Nous définissons à cet effet la notion d’espaces-frontières comme des espaces interstitiels associant différents acteurs humains et non-humains – soit autant d’acteurs-frontières – en interactions territorialisées. En ce sens, approcher les perceptions et les pratiques vis-à-vis des tiques suppose de saisir la « dynamique de négociation entre les objets de représentation » d’un point de vue systémique (Dernat & Johany, 2019 : 14-17). Ceci positionne autant d’objets-frontières dans le quotidien des usagers de la forêt et des espaces de nature, transformant ainsi ces derniers en acteurs-frontières. C’est par cette triple entrée d’objets-, d’acteurs- et d’espaces-frontières qu’une approche configurationnelle des maladies à tiques peut être reconsidérée, « en apportant une importance plus grande au territoire de vie et à l’environnement des populations » (Dernat & Johany, 2019). On passe ainsi de la tique – qui « peut conduire à une concentration sur l’acarien au détriment de son insertion sociale et environnementale » – à la piqûre de tique – qui renvoie d’abord à un cadrage médical –, puis aux risques tiques, ouvrant à une compréhension holistique intégrant « les thèmes des animaux, des pratiques de pleine nature, et bien évidemment, des aspects liés à l’espace et l’environnement » (Dernat & Johany, 2019 : 14-17). Notre analyse se positionne à ce troisième niveau, afin de saisir comment les connaissances, les perceptions et les pratiques des chasseurs sont façonnées relationnellement par des allers-retours avec des représentations localisées, des enjeux de santé et des mises en responsabilité personnelle face au risque tiques (Figure 1).

Figure 1. Vue d’ensemble de la méthodologie d’enquête.

Figure 1. Vue d’ensemble de la méthodologie d’enquête.

2. Terrain et méthodologie de la recherche

12Par distinction du cas bien documenté de la forêt de Sénart, l’Argonne, à la jonction de la Marne, de la Meuse et des Ardennes, compte parmi les espaces les plus ruraux de France ; plus de 60 % du territoire correspond à des terres agricoles et environ 37 % à des forêts (Figure 2). Chasser y est érigé au rang d’identifiant local, comme le note cette vétérinaire : « Ici, on est dans une zone où les chasseurs, y en a la blinde ! Je veux dire, c’est l’Argonne ! Ici, y a des très grosses chasses » (E10, vétérinaire, 05/07/22).

Figure 2. Carte d’occupation des sols sur le périmètre du projet Argonne-Pôle naturel régional en 2012.

Figure 2. Carte d’occupation des sols sur le périmètre du projet Argonne-Pôle naturel régional en 2012.

Réalisation : Anne-Christine Bronner, UMR SAGE.

13Dans ce contexte, notre dispositif d’enquête mixte, conduit entre octobre 2021 et août 2022, a articulé trois méthodes : des entretiens semi-directifs menés auprès de responsables cynégétiques et d’acteurs locaux (Figure 3), l’observation participante lors d’une battue de chasse au grand gibier en forêt domaniale de Signy-l’Abbaye (Figure 4), et la diffusion large d’un questionnaire en ligne. Les entretiens qualitatifs, menés suivant une méthode en « boule de neige » à partir d’un même guide, ont recueilli les représentations, expériences et stratégies d’adaptation des acteurs face au risque tiques, en portant attention à la diversité des positions (responsables fédéraux ou de chasses communales, vétérinaire, propriétaire d’un domaine privé, etc.). L’observation participante a permis d’ancrer l’analyse dans les pratiques concrètes, en documentant les gestes, routines et interactions en situation entre humains, animaux et milieux, au-delà du seul registre déclaratif. Le questionnaire, enfin, visait à quantifier la prévalence de ces représentations et pratiques, et à estimer leur distribution selon les profils sociaux et modes de chasse. L’articulation de ces trois méthodes répondait à la volonté de croiser les points de vue, de confronter déclarations et pratiques observées et d’éclairer les dynamiques socio-territoriales à l’œuvre dans la gestion du risque tiques.

Figure 3. Corpus d’entretiens mobilisés dans l’article.

Interviewé

Profil

E1

Technicien dans une fédération départementale de chasseurs

E2

Technicien dans une fédération départementale de chasseurs

E3

Président d’une fédération départementale de chasseurs

E4

Directeur d’une fédération départementale de chasseurs

E5

Chasseur à la fédération des Ardennes, président de chasse dans deux communes

E6

Chasseur à la fédération des Ardennes, directeur de chasse en forêt domaniale

E7

Responsable de l’école de chasse et du domaine privé de Belval

E8

Ancien président de l’Association nationale des jeunes chasseurs. A suivi des stages au domaine de Belval

E9

Formateur au domaine de Belval

E10

Vétérinaire

E11

Agriculteur, ancien maire d’une commune de Meuse

Figure 4. Photographie prise à l’issue de la battue de chasse du 16 février 2022.

Figure 4. Photographie prise à l’issue de la battue de chasse du 16 février 2022.

Une cérémonie de récompense est organisée. Les dépouilles des animaux sont recouvertes de rameaux, sur lesquels les chasseurs identifieront des tiques lors du dépeçage.

Aude Dziebowski, UMR SAGE, 16/02/22.

14Après l’avoir testé en face à face lors de la battue précitée, le questionnaire a été diffusé du 11 février au 22 mai 2022 sur la plateforme LimeSurvey de l’université de Strasbourg. En l’absence d’une base exhaustive de la population locale des chasseurs, nous avons fondé notre exploration sur l’entremise des fédérations des trois départements concernés (Ardennes, Meuse, Marne), qui ont relayé le questionnaire auprès de leurs quelque 17 000 adhérents théoriques, via leurs listes de diffusion de courriels, newsletters, groupes Facebook, ainsi que quelques exemplaires papier distribués lors de réunions locales. Le questionnaire, anonyme, comprenait 52 questions, majoritairement fermées pour faciliter l’exploitation. Nous avons obtenu 433 retours, soit un nombre satisfaisant en milieu rural épars, d’autant que, si les fédérations sont un passage obligé pour disposer du permis de chasse, elles ne sont pas investies par l’ensemble des adhérents au même titre que les sociétés de chasse communales, ou encore les chasses privées, qui organisent concrètement les activités. Les 291 questionnaires retenus correspondent aux plus complets et remplis en un laps de temps moyen de 21 minutes, c’est-à-dire suffisamment fiables par rapport au nombre d’items. Nous obtenons entre 262 et 291 réponses aux questions fermées (le plus souvent plus de 280), soit une stabilité avérée pour les tris à plat et tris croisés. Les réponses aux questions ouvertes ont affiné ces résultats et favorisé les corrélations avec les matériaux qualitatifs. Des analyses des correspondances multiples (ACM) ont également été entreprises pour hiérarchiser les informations recueillies, en distinguant les questions liées aux perceptions et celles relatives aux pratiques, afin d’informer notre approche attachée à l’épaisseur socio-spatiale et à ses objets-frontières.

15Le profil des 288 répondants est marqué par une forte répartition genrée, avec seulement 7 % de femmes. En termes d’âge, l’échantillon se révèle plus inclusif, avec une médiane à 56 ans et une répartition par tranche d’âges relativement équilibrée : 22 % des chasseurs ont entre 19 et 39 ans, 37 % entre 40 et 59 ans, 26 % entre 60 et 69 ans et 16 % sont âgés de 70 ans et plus. Parmi eux, 278 répondants ont renseigné leur catégorie socio-professionnelle : on dénombre 11 % d’employés, 16 % d’agriculteurs, forestiers, artisans et chefs d’entreprise, 15 % d’ouvriers, 17 % de professions intermédiaires, 24 % de cadres et professions intellectuelles supérieures, et enfin, une forte part de retraités, soit 35 %.

16Les pratiques cynégétiques déclarées s’apparentent d’abord à une chasse en battue au grand gibier, qui prend place en hiver, à laquelle participent plus de 84 % des répondants. Elles se distribuent ensuite au fil de l’année : pour environ 50 % de l’effectif, relativement au petit gibier, et environ 30 % pour la chasse individuelle au grand gibier (Figure 5).

Figure 5. Quel(s) mode(s) de chasse pratiquez-vous le plus souvent ?

Non

Oui

Total

Petit gibier

Effectifs

142

143

285

%

49,82 %

50,18 %

100 %

Gibier d’eau et migrateurs

Effectifs

238

41

279

%

85,30 %

14,70 %

100 %

Individuelle grand gibier (approche, affût…)

Effectifs

197

84

281

%

70,11 %

29,89 %

100 %

Collective grand gibier (battue)

Effectifs

46

244

290

%

15,86 %

84,14 %

100 %

Traque (au sein d’une battue)

Effectifs

180

104

284

%

63,38 %

36,62 %

100 %

Question à choix multiple, trois réponses maximum, % en ligne.

3. Espaces- et acteurs-frontières : quand la question des tiques est d’abord visibilisée localement à travers la maladie de Lyme

17Premier enseignement, les rapports des chasseurs aux tiques ne relèvent pas de représentations abstraites ; ils sont constitués par une coprésence in situ, en particulier lors des parties de chasse en forêt comme espaces-frontières, marquant une territorialisation de l’enjeu. Les deux cadres génériques – écologique et médical – dont nous partons se révèlent diversement appropriés sous ce prisme. De là se dégage une problématique sanitaire « incarnée » à travers des vécus pour soi et autour de soi, et non l’endossement d’une expertise externe ou de connaissances génériques.

Des représentations constituées par la coprésence chasseurs-tiques

18Tout d’abord, la question des tiques apparaît socialement constituée auprès des chasseurs et bien rapportée à cette activité, qui incarne ainsi un espace-frontière. C’est ce que montre l’ACM (Figure 6) construite à partir des items du questionnaire portant sur les représentations exprimées, si l’on retient le graphique des axes 1 et 2, au vu des variables « Exposé + » (i.e. plus qu’une simple exposition) et « Zone_tik » (soit la perception de zones à forte densité), en gras dans la contribution aux axes. L’axe 1 oppose la représentation de l’exposition (environnementale et sanitaire, allant de pair), avec en coordonnées négatives les interrogés qui caractérisent des espaces de présence forte de tiques (futaie, forêt de feuillus, etc.), et une saisonnalité étendue (printemps, été, hiver) en lien avec un déclaratif sur les symptômes de la maladie de Lyme (et la réciproque en coordonnées positives). L’axe 2 corrobore cela autour de perceptions de « zones à tiques », qui s’avèrent rattachées à une connaissance de terrain, exprimée là aussi sur le double plan des milieux et du risque sanitaire (futaie, symptômes de Lyme, etc.), en coordonnées négatives ; et réciproquement en coordonnées positives, où, par exemple, la modalité contribuant le plus est de ne pas se prononcer sur le fait d’être davantage piqués en forêt. Par rapport à cela, les variables de profession et de diplôme apparaissent ramassées au milieu de la représentation de l’ACM, ce qui les présente comme peu discriminantes, et mérite d’être affiné.

  • 3 Sur la représentation de l’ACM, les carrés des variables illustratives sans étiquette correspondent (...)

Figure 6. Analyse des correspondances multiples relative aux représentations exprimées par les chasseurs – Axes 1 et 23.

Figure 6. Analyse des correspondances multiples relative aux représentations exprimées par les chasseurs – Axes 1 et 23.

19À cet égard, la capacité à identifier nettement une « zone à tiques » là où l’on chasse est éclairante d’une sélectivité sociale, lorsqu’on croise la perception déclarée de tels espaces précis – qui s’avère globalement limitée dans le fait de se prononcer – avec le niveau de diplôme des enquêtés (Figures 7 et 8). En proportion des effectifs de chaque sous-groupe (plus réduits pour les Bac +5 à +8), une stratification sociale ressort entre les chasseurs dotés d’un capital scolaire (CAP à Bac) ou universitaire (Bac +2 à +8), ces derniers exprimant davantage une perception affirmée.

Figure 7. Tri croisé : nombre de chasseurs ayant identifié une zone à tiques sur leur site de chasse, selon le diplôme.

CAP-BEP

Bac

Bac +2-4

Bac +5-8

Pas de réponse

Total

Zone_Tik_Non

57

45

61

23

18

204

Zone_Tik_Oui

11

11

24

10

2

58

Pas de réponse

8

4

6

3

8

29

Total

76

60

91

36

28

291

Figure 8. Tri croisé : % colonne de chasseurs ayant identifié une zone à tiques sur leur site de chasse, selon le diplôme.

CAP-BEP

Bac

Bac +2-4

Bac +5-8

vide

Total

Zone_Tik_Non

75 %

75 %

67,03 %

63,89 %

64,29 %

70,10 %

Zone_Tik_Oui

14,47 %

18,33 %

26,37 %

27,78 %

7,14 %

19,93 %

vide

10,33 %

6,67 %

6,59 %

8,33 %

28,57 %

9,97 %

Total

100 %

100 %

100 %

100 %

100 %

100 %

20La conclusion est double : les représentations des tiques apparaissent davantage distribuées socialement lorsqu’elles sont rapportées à des lieux et des circonstances précises, et, en même temps, une perception globale du risque est bien largement partagée. En effet, peu de chasseurs se déclarent indifférents aux tiques (9,82 %) ; la plupart se disent « préoccupés parfois » (60 %), et presqu’un tiers (29,2 %) avancent même que cela les « inquiète beaucoup » (N = 285). Cette prise de conscience repose sur deux canaux : d’une part, les chasseurs se disent eux-mêmes fréquemment piqués – c’est le cas de presque 90 % de l’échantillon (N = 291) ; d’autre part, près de 85 % des répondants (N = 291) ont déclaré avoir déjà trouvé des tiques sur le gibier, qui s’apparente ainsi à un acteur-frontière en tant qu’hôte des tiques. Cette visibilisation fait que les interrogés rattachent expressément le risque de piqûre à l’activité cynégétique (62 % des répondants, N = 287), avant d’autres activités en forêt (51 % pour la cueillette et l’affouage, N = 283 ; 48 % pour l’entretien du territoire, N = 279). Le président et le directeur d’une fédération départementale ponctuent :

— Les chasseurs, c’est une catégorie qui a pris conscience beaucoup plus que les promeneurs, je peux vous dire ! Beaucoup plus ! Quand je vais avec des amis en forêt, on n’en parle jamais de la tique. À la chasse, on en parle à chaque fois !
— Mais [les promeneurs] y vont combien de fois ? Y a de ça aussi. Et puis, ils restent sur les chemins. Nous on va au contact des herbes sèches... (E3 et E4, 08/12/21)

21Signe corrélatif d’un rapport qui passe par la rencontre matérialisée en des espaces-frontières, les chasseurs interrogés ont prioritairement associé les forêts et sous-bois (86,5 %, N = 289), ainsi que les friches et hautes herbes (65,6 %, N = 285), à des lieux de concentration des acariens où le risque de piqûre est le plus élevé – bien avant les autres milieux (Figure 9).

Figure 9. Selon vous, dans quel(s) type(s) de milieu(x) le risque de piqûre de tique est-il le plus important ?

 

 

Non

Oui

Total

Friches

Effectifs

98

187

285

%

34,39 %

65,61 %

100 %

Prairies

Effectifs

200

79

279

%

71,68 %

28,32 %

100 %

Forêts et sous-bois

Effectifs

39

250

289

%

13,49 %

86,51 %

100 %

Bords d'étangs

Effectifs

224

56

280

%

80,00 %

20,00 %

100 %

Champs agricoles

Effectifs

274

3

277

%

98,92 %

1,08 %

100 %

Jardins et/ou vergers

Effectifs

230

48

278

%

82,73 %

17,27 %

100 %

Je ne sais pas

Effectifs

268

9

277

%

96,75 %

3,25 %

100 %

Question à choix multiple, trois réponses maximum, % en ligne.

22Plus précisément, le type de peuplement forestier est retenu comme une variable jouant sur la fréquence des piqûres. Il y a là un savoir d’usage : 53,66 % des chasseurs interrogés retiennent les forêts de feuillus – dominantes à l’échelle du territoire (Figure 2, supra) – parmi les trois milieux forestiers où ils se font le plus piquer (N = 287), à l’inverse des forêts de conifères (seulement 5,4 %, N = 278) et avec une situation intermédiaire pour les forêts mixtes (37,63 %, N = 279). Ce résultat expérientiel rejoint les apports de la littérature scientifique : par exemple, en forêt de Sénart, a été établie une forte corrélation entre la présence de chênes et de châtaigniers et celle de tiques, et inversement s’agissant de pins laricio (Méha, 2012 : spécialement 264-265). Les espaces-frontières de rencontre sont ainsi spécifiés.

23Au-delà de ce constat de savoirs constitués par le rapport local, et valides, notre étude montre plus finement que les caractéristiques de milieux interagissent à chaque fois avec une structure sociale des pratiques observables : plus qu’une lecture écologique, c’est un cadre socio-territorial qui prévaut. La distinction selon le fait d’être en poste ou à la traque lors d’une chasse au grand gibier est significative. De fait, avant la fin d’une traque que nous avons accompagnée en février 2022, l’un des chasseurs rabatteurs a trouvé une tique sur sa veste alors que nous étions au cœur de l’hiver, avec des températures avoisinant les 3 °C, ce qui laissait a priori présager une période de repos de ces acariens. Leur présence constante peut s’expliquer par un environnement caractérisé par une végétation dense, des strates herbacées et arbustives, de nombreux points humides et des passages dans les zones de repas du gibier. Les traqueurs ratissent des kilomètres de forêt, une mobilité qui implique de traverser une mosaïque de milieux à risque. Avec des accommodements quant au vestimentaire protecteur qui plus est, car ils estiment que celui-ci entraverait sinon leurs mouvements. À cela s’ajoutent d’autres facteurs tangibles : ils sont accompagnés de chiens, eux-mêmes en contact direct avec le gibier, et manipulent les corps des animaux touchés par balle et/ou attrapés par ces chiens, soit une série d’acteurs-frontières. Tout ceci va dans le sens d’un risque plus élevé que pour les chasseurs postés en bord de route. Un tri croisé entre les items « Quel mode de chasse pratiquez-vous le plus souvent ? » et « Vous constatez être le plus vulnérable aux piqûres de tiques lorsque vous pratiquez… » fait ressortir un déclaratif accusé pour les positions de traqueurs (soit 80,39 %, N = 282), plus que pour les autres situations de chasse, que ce soit au petit gibier, au gibier d’eau, au grand gibier en chasse individuelle ou en battue (entre 59,58 % et 67,86 % ; N = 278 à 286). Les témoignages ne sont pas en reste, à l’exemple de cet adhérent de la fédération de chasse des Ardennes :

Mon frère, lui, il en a plein ! […] Moi, j’ai pas le souvenir d’avoir déjà eu une tique. Moi c’est battue, que battue ! […] Après, lui, il traque ! Moi, je suis posté. (E5, 15/02/2022)

24Les traqueurs représentent environ 35 % de l’échantillon, et une fraction seulement de ceux qui pratiquent les battues : 104 chasseurs par rapport à 244, suivant le questionnaire (Figure 5). Leur profil se distingue parmi les chasseurs argonnais au prisme des catégories socioprofessionnelles. Un agriculteur meusien et ancien maire le pointe sans détour :

Nous, ici, on a beaucoup de Marnais qui viennent. On les voit passer là le matin, on dit « ah, c’est jour de chasse ! » Tous les 4x4 qui défilent : Mercedes, BM… Puis, de temps en temps, on dit « ah tiens, un Duster ! Celui-là, c’est un traqueur du coin ! » (E11, 06/07/2022)

25Parmi les enquêtés, la proportion d’ouvriers augmente et rejoint celle des retraités : ils représentent chacun un quart de ces rabatteurs, suivis par les professions intermédiaires pour près d’un cinquième. Au contraire, la proportion de cadres se réduit à 12 % : il apparaît ainsi que les chasseurs appartenant aux catégories les plus modestes sont davantage exposés aux piqûres de tiques, compte tenu de la double dimension de la distribution des modes de chasse et de celle des rôles lors des chasses collectives – posté ou traqueur en battue au grand gibier –, qui suit une certaine hiérarchisation sociale (Figure 10). Les traqueurs, majoritairement issus des groupes sociaux dits populaires, sont amenés à se déplacer activement dans les sous-bois et les milieux les plus denses, au plus près des zones de refuge du gibier, en interaction directe avec les chiens, et sont susceptibles de manipuler les animaux prélevés en cours de chasse. Cette mobilité et ce contact répété avec la végétation et la faune sauvage – espaces- et acteurs-frontières – accroissent notablement les rencontres avec des tiques, à la différence des chasseurs postés qui demeurent statiques à leur emplacement. La chasse individuelle au grand gibier, davantage pratiquée par les cadres et professions intellectuelles supérieures (28,92 %), implique quant à elle des déplacements plus ciblés et souvent dans des espaces moins denses, ce qui peut réduire les contiguïtés. Il convient également de souligner que la chasse au petit gibier et au gibier d’eau est bien concernée par l’enjeu des tiques : ces espèces constituent elles-mêmes des hôtes potentiels de tiques et ces pratiques cynégétiques impliquent des traversées de friches, de zones humides et de lisières. L’analyse croisée des catégories socioprofessionnelles, des modes de chasse et des rôles occupés permet ainsi d’éclairer la structuration sociale et spatiale du risque tique.

Figure 10. Tri croisé : répartition des catégories socioprofessionnelles selon le mode de chasse

Agriculteurs, forestiers, artisans et chefs d’entreprise

Cadres et professions intellectuelles supérieures

Employés

Ouvriers

Professions intermédiaires

Retraités

Total

Petit gibier

12,77 %

16,31 %

8,51 %

9,22 %

14,18 %

39,01 %

100 %

Gibier d’eau et migrateurs

7,50 %

17,50 %

7,50 %

17,50 %

12,50 %

37,50 %

100 %

Individuelle grand gibier

10,84 %

28,92 %

8,43 %

12,05 %

14,46 %

25,30 %

100 %

Battue grand gibier (posté)

9,54 %

18,26 %

9,96 %

12,86 %

14,94 %

34,44 %

100 %

Battue grand gibier (traqueur)

10,10 %

12,12 %

10,10 %

24,24 %

19,19 %

24,24 %

100 %

Question à choix multiple, trois réponses maximum, % en ligne

26L’ACM (Figure 11) réalisée à partir des items du questionnaire testant des pratiques est également parlante. L’axe 1 oppose, en coordonnées négatives, l’absence de gestes de prévention (pas de déclaratif de piqûre, pas de vérification corporelle ni de vêtements de protection, etc.), par rapport à leur adoption en coordonnées positives. L’axe 2 se distribue entre l’absence d’attention au « risque tiques », à la fois pour soi et pour les chiens de chasse, en coordonnées négatives (pas de gestes de prévention : vestimentaire, etc.), versus des précautions en coordonnées positives. Ouvriers et traqueurs sont ici co-identifiés comme prenant moins de précautions que d’autres groupes, alors même que les traqueurs sont directement associés aux chiens de chasse dans leur activité, ce qui marque un effet social particularisant, en regard des objets-, acteurs- et espaces-frontières

Figure 11. Analyse des correspondances multiples relatives aux pratiques déclarées des chasseurs (Axes 1 et 2).

Figure 11. Analyse des correspondances multiples relatives aux pratiques déclarées des chasseurs (Axes 1 et 2).

Des appropriations socio-sanitaires construites dans la proximité

27En regard de l’entrée par le milieu, le rapport aux tiques renvoie immanquablement au registre de la santé, qui est généralement un mode de concernement individuel et collectif. Citons ce chasseur dont le discours sur les tiques est peu précis lors de notre entretien, mais qui retient un danger sur le plan médical :

On entend parler : « La tique, c’est dangereux. » […] Parce qu’on peut attraper quand même, c’est pas la maladie de Lyme ou… ? Même sur un chien ! […] Ah si, la tique, je joue pas avec ça ! […] Moi, par exemple, je vais dire à mon gamin que s’il attrape une tique, faut l’enlever tout de suite, désinfecter, faut pas laisser une tique sur soi. (E5, 15/02/22)

28Fait notable, plus de 15,5 % des chasseurs interrogés (N = 277) ont déclaré consulter un médecin en cas de réaction observée à la suite d’une piqûre : la maladie de Lyme constitue aujourd’hui une réelle préoccupation. Le président d’une fédération départementale l’exprime également :

Sur la prochaine revue du Chasseur, y a la maladie de Lyme qui va sortir, voilà. […] C’est un médecin qui nous fait ça. […] Et les chasseurs me demandent, dans les réunions : la maladie de Lyme, la maladie de Lyme… (E3, 08/12/21)

29Le risque lié aux tiques n’est pas considéré comme théorique mais incarné, et c’est à ce titre qu’il se diffuse. Cette perception auprès des chasseurs repose sur la concomitance de deux canaux en proximité, qui caractérisent deux espaces-frontières via des acteurs intermédiaires. Le premier tient à des expériences de proches ou de connaissances : côtoyer un malade produit une attention directe. Les chasseurs rapportent régulièrement de telles mésaventures lors des entretiens :

J’ai un oncle qui a chopé la maladie de Lyme, il était très, très mal pendant un an, il ne pouvait plus marcher plus de 500 mètres. Il a dû choper ça à la chasse. […] Donc moi, quand je rentre, je m’inspecte ! Pour être sûr… (E4, 08/12/21)

C’est vraiment le cas de mon cousin, il y a une dizaine d’années, qui a fait rentrer la maladie de Lyme dans la conscience de notre famille, c’est venu par un exemple. […] Sinon, on ne savait rien de rien ! (E8, 22/03/22)

30À cela s’ajoute une seconde modalité que révèle singulièrement notre enquête : si l’on sait que les animaux de compagnie personnifient un rapport de proximité à l’humain (Dernat & Johany, 2019), il apparaît ici concrètement que cette place nodale renforce une prise de conscience du risque tiques dans la quotidienneté. L’ACM précédente (Figure 11) a bien restitué la saillance des rapports aux animaux de compagnie et chiens de chasse, et le fait que la prévention/protection du chasseur et de ces derniers vont globalement de pair (axe 2 de la représentation).

31Parmi les chasseurs interrogés, 72,4 % (N = 279) possèdent au moins un animal de compagnie. En cohérence avec l’activité de chasse, il s’agit majoritairement de chiens, pour 67,13 % (N = 289), loin devant les chats (21,22 %, N = 278). Hôtes-frontières, ils font le lien entre le cadrage environnemental et l’aspect sanitaire de la problématique des tiques. En effet, sur le premier volet, ces animaux peuvent accompagner leur maître aussi bien en milieux de chasse qu’en prairie ou au jardin puis au domicile, et transporter ainsi des tiques. Dans une anthropologie environnementale, c’est la clôture anthropocentrée des espaces qui éclate : il n’y a pas de foyer domestiqué et protecteur qui mettrait à distance des lieux de chasse séparés et rapportés à une forêt sauvage. Dès lors, ce sont les passages et les passeurs qui font sens, les acteurs- et les espaces-frontières : comprendre les « marges indociles » reflétées ici par les tiques permet de mieux saisir nos rapports au vivant (Tsing, 2022). La dimension sanitaire le confirme : chiens et chats rendent visible la tique, gorgée de sang, sur le corps, et les conséquences possibles des bactéries transmises sur la santé. D’autant que les piqûres de tiques sur ces animaux sont régulières : 54,81 % des répondants (N = 208) disent constater « souvent » des piqûres, 41,35 % « rarement » et seulement 3,85 % « jamais ». Par exemple, le propos devient immédiatement concret lorsque le représentant d’une fédération cynégétique évoque son chien :

Mon chien, il en a tout le temps [des tiques] ! Ma femme passe toujours une dizaine de minutes à l’examiner à la maison. C’est extraordinaire parce que ma chienne, dès qu’elle a une tique, elle vient voir ma femme, et elle lui retire. […] L’été, c’est tout le temps ! […] J’ai déjà vu des photos de chiens qui en avaient, sur Chasse Passion [site Internet], la patte du chien, c’est affreux d’ailleurs ! (E3, 08/12/21)

32Du reste, dans une question ouverte proposant aux interrogés de préciser la maladie contractée par leur chien ou leur chat, 18 chasseurs ont expressément nommé la piroplasmose, preuve que cela marque les esprits. C’est la transmissibilité par les piqûres de tiques qui se donne à voir, quel que soit l’hôte touché. Par la proximité des lieux de chasse et du quotidien, les risques pour l’homme sont plus directement saisis via ces intermédiaires incarnés. Ce chasseur fréquentant un domaine privé évoque même une appréhension plus précoce des maladies à tiques, à travers la piroplasmose chez les chiens :

Autrefois, on se disait « oh c’est une petite bête, elle a pas eu le temps de me faire du mal ». Tandis que, quand on en voit sur le chien, […] de surcroit si elle a eu le temps de commencer à grossir, […] on sent qu’elle a causé du dégât potentiellement à ce pauvre chien. […] Pour le coup, le terme piroplasmose était connu des chasseurs propriétaires de chiens, c’était connu. (E8, 22/03/22)

33Corrélativement, nombreux sont ceux qui déclarent agir et mettre en œuvre des gestes de prévention : les produits anti-tiques sous forme de pipette, type Frontline Combo, sont cités par plus de la moitié des chasseurs concernés (50,48 %, N = 210). Sont également mentionnés les colliers Preventic (32,20 %, N = 205), l’usage de répulsif cutané (28,64 %, N = 206) et la vaccination contre la piroplasmose (28,71 %, N = 202).

34Enfin, 22 chasseurs déclarent avoir effectivement contracté une maladie à tiques, sur les 70 ayant répondu à la question spécifique. La maladie de Lyme s’incarne alors à travers d’autres rapports vécus, en l’espèce au corps médical et aux protocoles mis en œuvre. En fin de questionnaire, les chasseurs qui développent leur propos expriment régulièrement la crainte d’une mauvaise prise en charge ; par exemple :

J’ai plusieurs fois sollicité mon médecin traitant sur mes activités forestières et la problématique des tiques. J’attends toujours d’être orienté vers des services concernés pour être suivi dans le cadre de la prévention de la maladie de Lyme. Il paraît que les résultats de la prise de sang ne sont pas fiables. (Chasseur pratiquant la battue au grand gibier, Meuse, PCS employé, 49 ans)

Peu connue, mal diagnostiquée, elle empoisonne le quotidien de nombreux usagers de la forêt. Les médecins demandent rarement le dépistage de la maladie de Lyme lors d’une prise de sang. (Chasseur pratiquant la chasse individuelle au grand gibier, Meuse, PCS profession intermédiaire dans le secteur privé, 37 ans)

35Ces verbatims font écho à des controverses, parmi les experts médicaux et impliquant des associations de malades, sur l’existence de formes de « Lyme chronique » (Bidet, 2023), ce qui manifeste un allongement des chaînes d’acteurs, avec là encore, une structure d’intermédiaires, acteurs-frontières de connexions et de conflits. En 2021, la commission des finances de l’Assemblée nationale, évaluant le plan national Lyme, note ainsi « la permanence d’importants points de crispation » sur le plan épidémiologique et le fait que « la confiance entre les institutions, les associations de patients et certains professionnels s’est profondément érodée » (Louwagie, 2021). Les remarques émises par les chasseurs argonnais à l’issue du questionnaire montrent que ces débats se sont diffusés localement, dans les espaces-frontières cynégétiques. De même, lorsque le président d’une fédération départementale évoque la maladie de Lyme, il ne parle pas tant de savoirs stabilisés que de questionnements :

Moi, de profession, je suis kiné. Donc j’ai un côté médical et cette maladie de Lyme, ça m’interpelle. […] À tel point que j’ai invité le médecin de [la commune] à venir à la chasse une fois avec nous […] Et il m’a dit « vraiment, on commence à savoir quelque chose, mais on apprend la chronicité ». Avant, la maladie de Lyme, si au bout d’un an on l’avait pas, on disait « ben tu l’as pas eue ! » Mais c’est faux ! Parce que dix ans après, deux ans après, quatre ans après, on peut l’avoir. […] Quinze ans en arrière, on parlait pas de la chronicité des maladies de Lyme, on en parle maintenant. (E3, 08/12/21)

36Le référentiel médical peut alors être mis en doute, en particulier autour des tests qui s’apparentent en l’espèce à des objets-frontières, et ce, à double titre. Premièrement, sur le plan médical, censés a priori objectiver un diagnostic, les tests sont autant supports de polémiques, dans la confrontation entre protocoles normalisés et vécus individuels. Deuxièmement, ils renforcent la dimension de territorialisation de l’enjeu, compte tenu de techniques différentes validées en France et en Allemagne voisine. Le test en vigueur en France en première intention – qui suit la technique de dosage immunologique générique ELISA (détection d’un antigène ou d’un anticorps) – fait souvent l’objet, dans les départements frontaliers du Grand Est, d’une comparaison défavorable avec l’Allemagne, où le test utilisé, dit Western Blot (permettant quant à lui de détecter et de caractériser des protéines dans un échantillon), serait plus performant (Ohresser, 2019). Plusieurs interlocuteurs sont revenus sur les contestations liées aux tests, faisant montre d’un discours construit ; par exemple :

J’ai discuté avec le médecin [communal] l’autre jour à la chasse, et lui me dit qu’il a deux cas par an de Lyme, en moyenne, dans son cabinet. Et il dit « et encore, on a des problèmes de diagnostic ». Parce qu’il m’expliquait que le diagnostic français était moins pertinent. (E2, 09/12/21)

37Un même débat a également surgi au retour de la battue observée en février 2022, dans la convivialité propre à la cabane de chasse. Lors du repas partagé, un médecin généraliste exerçant localement a spontanément engagé la discussion sur les tiques. S’appuyant sur son expérience, il a évoqué la difficulté à établir un diagnostic fiable de la maladie de Lyme en France, soulignant à la fois la méconnaissance des implications des maladies à tiques et la réticence de praticiens à adopter certains protocoles utilisés en Allemagne, jugés a priori plus performants. Plusieurs chasseurs présents, manifestement familiers de ce type de débat, ont rapporté que des membres de leur entourage avaient bénéficié d’un meilleur suivi médical outre-Rhin : l’un d’eux a par exemple mentionné qu’un membre de sa famille, après plusieurs tests jugés peu concluants en France, avait réalisé des analyses complémentaires en Allemagne pour confirmer la maladie de Lyme. Cette discussion a permis de documenter, en situation, comment la question du risque tiques ne se limite pas à un cercle médical. Elle s’élabore collectivement, dans la confrontation des expériences en un espace-frontière (la battue), et met en lumière la circulation et la hiérarchie locale des savoirs, parfois au bénéfice d’une expertise étrangère perçue comme plus attentive ou plus efficace. Jusqu’à l’expérimentation de solutions importées, tel ce traqueur montrant fièrement le collier à ultrasons qu’il a acquis aux Pays-Bas pour se prémunir des piqûres de tiques. Ce type d’échange déborde le cadre d’un entretien formel : c’est la dynamique collective et informelle du terrain qui permet d’y accéder.

38Au final, les rapports des chasseurs aux tiques sont corrélés avec la perception d’un risque immédiat de piqûre et au fait que des connaissances ont déjà été sérieusement touchées par la maladie de Lyme. En plus de ces facteurs identifiés plus largement dans la littérature (Beck et al., 2022), notre étude a mis en évidence les modes de diffusion qui passent par des espaces- et des objets-frontières, et le rôle important et cumulatif joué par les animaux domestiques, en particulier les chiens de chasse, dans la sensibilisation de leurs propriétaires.

4. Objets-frontières : une mise en responsabilité individuelle des pratiques de chasse

39Au-delà d’une prise de conscience partagée, la question des risques liés aux tiques ne résulte pas de pratiques unitaires. Ceci ressort clairement de rapports différenciés aux objets-frontières. Des hybridations s’appréhendent concrètement à trois niveaux par rapport au lieu et au moment de la rencontre potentielle avec des tiques : en amont, par le fait de se rendre ou non dans tel milieu ou tel autre ; pendant la fréquentation de l’espace-frontière que représente la partie de chasse ; et ensuite dans l’attention portée au retour. Le primat d’une mise en responsabilité individuelle plus que collective ressort de la promotion de « bonnes pratiques » au cours, et plus encore en aval, d’une chasse.

Des pratiques d’évitement limitées

40On ne repère pas d’évitement massif d’un secteur en tant que tel lié à la perception d’un risque accru de piqûre : seuls 15 % des répondants (N = 267) disent ne pas fréquenter certains espaces pour ce motif. Cette proportion traduit un déport des actes de prévention. Le constat rejoint la position endossée au niveau des fédérations cynégétiques, qui prônent la responsabilisation de leurs adhérents plutôt que de relayer un discours de la forêt comme danger :

Nous, nos chasseurs, vous n’allez pas les empêcher d’aller en forêt. On va pas leur dire « n’allez pas en forêt, c’est dangereux, vous allez attraper des tiques ». Par contre, on peut leur dire de mettre des vêtements adaptés, ce qu’ils font déjà plus ou moins, quand même. (E2, 09/12/21)

L’équipement vestimentaire en situation

41Les vêtements couvrants s’apparentent à des protections intermédiaires censées limiter les piqûres en cours de chasse. En tant qu’objets-frontières, ils renvoient à la matérialité du social dans les pratiques du quotidien. Ce technicien cynégétique et ce formateur affichent un registre de l’évidence :

Si je rentre dans le bois en pantalon avec un cuissard et des bottes, j’aurai moins de risques que mon voisin qui […] y rentre en short. (E1, 08/12/21)

En règle générale, on a des chaussures bien fermées, on a des pantalons bien fermés, on a une chemise… Sur le plan de la tenue vestimentaire, on est quand même un peu, par définition, protégés. (E9, 24/03/22)

42Il ne faut pas conclure trop vite à une automaticité. Objet-frontière, le vestimentaire l’est à trois titres : physiquement, entre l’humain et son milieu ; mais aussi dans la façon dont les acteurs s’en accommodent, notamment au fil des saisons ; et enfin, quant au sens donné in situ aux habits retenus, où il ne faut pas surinterpréter la motivation liée spécifiquement aux tiques. Les pratiques passent alors par un triple filtre de territorialisation de l’enjeu (sur un terrain et à un moment), d’appréciation du risque sanitaire en regard de la valeur accordée à la chasse et aux espaces de nature, et partant d’individualisation des actions concrètes.

43Si l’on confronte l’affirmation d’exemplarité des fédérations aux déclarations des chasseurs, une telle stratification affinée ressort. Un peu plus d’un chasseur sur deux (54,96 % de l’effectif, N = 282) dit retenir pour la chasse des vêtements longs, couvrants et fermés ; versus 45,04 % qui ne le mettent pas en avant. Cette proportion est importante mais pas unanime. Plus encore, elle se réduit pour d’autres « bonnes pratiques » : on tombe à 25,63 % (N = 277) pour le choix d’un couvre-chef, 10,79 % (N = 278) pour les chaussettes remontées par-dessus le pantalon, et seulement 0,72 % (N = 277) pour le fait de privilégier des vêtements de couleur claire afin de mieux repérer les tiques, car en ce cas, le chasseur deviendrait lui-même plus visible pour le gibier.

44Ces précautions vestimentaires plus ou moins adoptées traduisent l’encastrement des motifs de santé dans un rapport social et le fait que la sensibilisation des uns et des autres signifie aussi de facto une individualisation en fonction des ressentis. En particulier, s’habiller d’un vêtement couvrant ne prend pas le même sens selon la saison, alors même que les modes de chasse individuels « à l’approche » directe du gibier en été peuvent induire un risque plus important que les battues collectives hivernales. Ce chasseur ne cache pas les compromis à la saison estivale :

C’est vraiment moins couvrant l’été, sinon on crève de chaud ! En général, c’est juste un t-shirt et un pantalon en toile. Franchement, sinon, si c’est pour transpirer et même plus voir au travers de mes lunettes, j’ai un problème technique ! […] C’est vrai qu’il y a une période de risque et c’est vrai que, deux fois, je me suis retrouvé piqué par des tiques en période estivale, et c’étaient les deux seules fois de ma vie. (E8, 22/03/22)

45Significatif est aussi le fait de porter ou non des gants pour manipuler le gibier, hôte de nombreuses tiques. La pratique de cet autre objet-frontière n’apparaît pas généralisée. Nous l’avons constaté lors de la battue en février 2022 : après que les chiens ont immobilisé un sanglier fraîchement tiré, le traqueur l’a rapidement achevé d’un coup de dague, avant d’en hisser la dépouille sur ses épaules – en passant les pattes de l’animal de part et d’autre de sa nuque –, à mains nues et cou découvert, pour le transporter jusqu’à la voiture. Plus tôt dans la journée, une scène similaire s’était produite avec un chevreuil, porté jusqu’au véhicule par deux traqueurs le tenant par les pattes, là encore sans gants ni précautions particulières. Dans l’urgence et la routine de l’action, le contact direct avec le gibier s’est à chaque fois imposé comme une évidence, reléguant au second plan les recommandations de prévention – on retrouve ici le sens de l’acteur-frontière (l’animal chassé) comme entre-deux, entre interactions écologico- et socio-centriques. Ces gestes effectués avec assurance et sans hésitation, tels qu’observés au cœur de la battue, donnent à voir une corporéité singulière, marquée par l’engagement physique du corps du chasseur, mais aussi par les compromis en situation, entre efficacité cynégétique, codes du collectif et gestion du risque sanitaire. Et là n’est pas tout. Les réponses au questionnaire sont partagées : 50,90 % de l’effectif (N = 279) déclarent manipuler les dépouilles lors d’une chasse avec des gants, contre 49,10 % qui n’en mettent pas. On peut alors aussi y voir une interrogation sur la portée attribuée aux pratiques de prévention. Si l’on demande à la fraction des chasseurs déclarant manipuler le gibier avec des gants s’ils ont le sentiment que cela les protège, ils sont 48,61 % à répondre « non », 22,22 % « ne pas savoir » et seulement 29,17 % « oui ». Le souvenir de ce responsable cynégétique est parlant :

[La tique] s’est mise juste là, à la limite de mon gant ! (E4, 08/12/21)

46Enfin, il faut se départir d’un éventuel biais d’enquête : le vestimentaire adopté par les chasseurs ne peut être résumé au risque attribuable aux tiques. Les pratiques retenues se comprennent de façon plus large, pour la pratique cynégétique. Ainsi d’un technicien d’une fédération de chasseurs :

Quand on va en extérieur ou en forêt, on essaie toujours d’être un minimum couvert. Pour des choses bêtes, mais y a des orties, y a des ronces, y a plein de choses. Y a des chenilles qui peuvent être urticantes. […] Si vous allez dans le secteur de [commune], vous mettez toujours une paire de bottes, parce qu’il y a de l’eau tout le temps partout… […] [La chasse] à l’approche, souvent les gens […] ont aussi des pantalons, ils ont aussi des manches, parfois ils ont même des moustiquaires pour pas être embêtés. C’est pas la tique, la cible […]. Mais les chasseurs ont les équipements. (E2, 09/12/21)

La responsabilisation individuelle ex post : contrôles corporels et tire-tiques

47Davantage encore que dans le vestimentaire sur site, une mise en responsabilité individuelle des chasseurs se reflète dans la généralisation d’un réflexe de contrôle corporel au retour d’une sortie. C’est la mesure la plus diffusée suivant les chasseurs interrogés, citée par 72,79 % d’entre eux (N = 283). Elle s’analyse comme un mode de conciliation : maintenir les pratiques cynégétiques, les sites et les périodes, tout en intégrant la contrainte des tiques par une modalité décalée à l’issue de la partie de chasse. Comme d’autres, ce chasseur témoigne d’une routinisation :

Quand on dort au rendez-vous de chasse, l’été dernier, on est allé plusieurs fois à l’approche, en chasse individuelle mais, le soir, […] on faisait un petit tour : […] « t’en vois dans mon dos ou pas ? » […] On s’est dit que si on n’avait pas une double vérification… […] C’était un petit peu notre rituel. (E7, 03/03/22)

48On le sait, « l’exercice de la chasse exige tant une initiation symbolique, relevant du social, qu’un apprentissage par corps qui se trouve médiatisé au travers du territoire » (Baticle, 2013). Ce contrôle accru, où les chasseurs s’entraident pour effectuer des vérifications, montre que l’expérience corporelle de la chasse et des risques associés évolue dans l’espace-frontière de la partie de chasse entre « l’agir cynégétique (l’extériorisation du corps par l’action) et l’ensemble des dispositions héritées dont le corps devient le siège privilégié (l’intériorisation charnelle d’une socialisation à être chasseur) » (Baticle, 2013). Dans la médiation avec la nature, le rapport ne se limite pas à l’animal chassé ; il incorpore dans les schémas perceptifs d’autres non-humains que sont les tiques. Ceci introduit des rapports renouvelés entre une forme de savoir sauvage que suppose la chasse et un enchâssement proprement social, que viennent rappeler les contrôles corporels. Le corps spatialisé et équipé (fusil, vestimentaire, etc.) est le vecteur de stratégies visant à maximiser les chances de tirer du gibier, avec en même temps une conscience croissante de tiers-acteurs multiples (et pas seulement l’animal chassé), acteurs-frontières entre l’homme et l’espace, parmi lesquels la tique oblige à son tour à une forme de réflexivité.

49En lien au contrôle, le tire-tiques est un objet-frontière qui matérialise également la conscience du corps. Il se veut l’outil dédié pour retirer la tique avant qu’elle n’inocule potentiellement la bactérie Borrelia. Sachant que les tire-tiques disponibles en pharmacie s’adressent autant aux animaux qu’aux humains (Figure 12), cela renforce aussi la prise de conscience des conséquences de la maladie de Lyme, qui peut passer par les animaux domestiques comme acteurs-frontières. Ce technicien de fédération de chasseurs en prône clairement l’usage :

Le premier truc, c’est d’avoir un outil si on doit les enlever [les tiques]. Donc j’ai dit, à moitié pour rire, nous on va faire des tire-tiques floqués « Fédération des Chasseurs » pour la communication. (E1, 08/12/21)

Figure 12. Photographie de tire-tiques indistincts humains-animaux, disponibles en pharmacie dans le rayon animaux, lors d’une observation en Argonne.

Figure 12. Photographie de tire-tiques indistincts humains-animaux, disponibles en pharmacie dans le rayon animaux, lors d’une observation en Argonne.

Sophie Henck, UMR SAGE, 27/05/2022.

50La diffusion des tire-tiques est un indicateur d’évolution des comportements, y compris par rapport à des méthodes vernaculaires (brûler la tique à la cigarette, ou la retirer avec une goutte d’huile ou de liquide vaisselle, au risque de la faire régurgiter et d’augmenter la probabilité d’infection). Si environ un chasseur sur trois a indiqué avoir un tire-tiques à disposition lors des sorties pour agir de suite (31,18 %, N = 279), trois chasseurs sur quatre (75,44 %, N = 285) ont déclaré retirer la tique avec cet outil après une piqûre constatée, de retour chez eux. Il y a là le signe de gestes de prévention prioritairement situés en aval, préférés à une inversion de l’univers de sens de la forêt qui la ferait apparaître comme un milieu risqué, alors que les représentations sociales courantes la situent entre nature idéalisée, composante du paysage et réponse à une « demande sociale » de bien-être (Méha, 2016). La parole de ce responsable d’un domaine privé l’illustre :

Le drame, c’est qu’à la fin, on se dise « on va tous mourir » et faut surtout plus aller en forêt parce que c’est un milieu hostile. […] Quand je suis en forêt, je me sens bien, c’est apaisant, c’est reposant. (E7, 03/03/22)

Conclusion

51Une analyse territorialisée des rencontres chasseurs-tiques permet un déplacement du regard par rapport à des études de la chasse plus souvent axées sur les évolutions d’un groupe social et ce qu’elles disent des sociétés rurales en transformation. On peut penser à un certain nombre de polémiques relatives aux chasses « traditionnelles », aux accidents de tirs et à leurs victimes, au bien-être animal, et plus largement aux rapports légitimes à la nature et aux normes sociales (Goreau-Ponceau & Lemoigne, 2017). Ou encore aux stratégies de « résistance » ou de « subversion » du groupe des chasseurs face aux réglementations européennes et nationales qui leur sont opposées, ainsi qu’il a été montré en baie de Somme (Raison Du Cleuziou, 2008).

52En regard de ces analyses sociopolitiques, il s’est agi d’intégrer davantage les relations humains/non-humains, en étant attentifs à une lecture anthropologique multiespèces qui met au centre de l’attention des organismes jusque-là moins étudiés, tels les acariens (Kirksey & Helmreich, 2010). Ceci participe d’une mise à distance à la fois d’une nature contemplative, valorisée pour son extranéité, et d’une maîtrise technique de la nature : c’est le sens de la chasse par rapport au gibier, qui « fait aussi montre de sa propre logique comportementale » (Baticle, 2013), et plus encore lorsqu’on reconnaît des objets-, acteurs- et espaces-frontières par rapport aux maladies à tiques. Les rencontres entre humains et tiques se lisent comme un entremêlement société-nature qui demande d’intégrer une part d’incertitude – y compris sur les savoirs en présence, expérientiels et médicaux – et la diversité des acteurs humains et non-humains (Lorimer, 2015).

53Cette position requiert un pas de côté. Les tiques et maladies à tiques font classiquement l’objet d’un cadrage écologique (par les milieux, à commencer par les forêts) et médical (autour de la maladie de Lyme et des protocoles associés) (Massart, 2013b ; Barthod & Zmirou-Navier, 2019). Sociologiquement, l’enquête qualitative et quantitative conduite auprès des chasseurs en Argonne invite à ne pas durcir ce double référentiel expert, et à raisonner à travers des scènes et des objets intermédiaires. Vu du terrain, on saisit des appropriations locales permanentes, par exemple en associant la tique à tel symptôme subi par tel proche, en portant tel vêtement à tel moment, etc. Les représentations se forgent par l’appréhension directe, soit un répertoire « incarné », caractérisé par la coprésence avec les tiques et par des passeurs de proximité donnant à voir les conséquences possibles des piqûres. En relation, les pratiques déclarées par les chasseurs et observées sur place ne sont pas unitaires ; elles se comprennent suivant une combinaison de trois séries de variables : la territorialisation, en rapport aux espaces fréquentés (plus qu’un répertoire écologique en tant que tel) ; l’appréhension socio-sanitaire vécue (par soi, des proches ou des chiens de chasse) plus qu’une expertise médicale descendante ; et l’individualisation des registres de prévention (surtout assumés pendant et plus encore après la partie de chasse), plutôt que des régulations collectives (déconseiller voire interdire la fréquentation d’une forêt lors de forte présence active des tiques, à l’instar de ce qui est fait pour la chenille processionnaire [Hamman & Dziebowski, 2023]). Cette tension entre niveaux individuel et collectif se perçoit au travers des controverses qui entourent la maladie de Lyme et sa prise en charge, à l’exemple cité des tests diagnostiques en tant qu’objets-frontières de savoirs et de représentations. On repère un travail de (re)cadrage de ce qu’il s’agit de traiter et comment le faire. La production de « mises en doute » des protocoles médicaux peut rendre la question d’autant plus clivante et son traitement malaisé, comme effet en retour (Henry, 2021), alors même que des chasseurs, malades ou proches, s’inquiètent justement d’une action faible. Tout ceci concourt à l’assignation d’un individu responsable, jusqu’à être socialement désincarné.

54C’est précisément à un potentiel « oubli du social » que cet article entend également répondre. Nos résultats expriment un balancement permanent. D’une part, il en va du statut complexe du sujet dans l’action. La production de mises en responsabilités individuelles autour des activités cynégétiques fluctue en effet entre trois séries de variables. Il y a d’abord d’une part de contact avec les tiques, liée à la fréquentation d’espaces de nature. Interagissent ensuite des évolutions écologiques et sociales du territoire et de ses usages : gestion des forêts, transformations des rapports à la nature, etc. Enfin, on repère une certaine distribution des profils sociaux, compte tenu à la fois d’un relatif évitement des PCS supérieures par rapport aux modes et aux postures de chasse les plus en contact avec la végétation, et d’une pratique des gestes de prévention moindre pour les chasseurs issus de catégories populaires, quand bien même ils sont les plus à même d’être confrontés aux tiques lors de traques. D’autre part, la question des tiques a également permis de discerner des façons d’aborder le changement social, à la fois cadrées et dépliées territorialement : des savoirs situés et expérimentés par les chasseurs suivant leurs propres sens (ressentis, piqûres subies soi-même ou appréhendées par la fréquentation de proches, acteurs-frontières humains ou animaux), tout comme des connaissances scientifiques et médicales confrontées aux vécus de la maladie de Lyme. Ceci passe par des objets intermédiaires, à l’instar du vestimentaire et des tire-tiques, et s’inscrit dans des espaces-frontières de mises en relation, esquivées, subies ou affrontées. La place et les perceptions des forêts en santé globale (Barthod & Zmirou-Navier, 2019) ressortent en nuances. Potentielles « zones à tiques » – dont l’appréhension est socialement stratifiée en fonction du niveau de diplôme des chasseurs enquêtés –, elles sont aussi associées tantôt à une socialisation communautaire, tantôt à une (re)connexion à la nature ou encore à un moment de respiration, sans s’exonérer de lignes de partage socio-économiques – la figure du traqueur l’a rappelé – à la rencontre entre société et nature.

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Notes

1 Une étude bibliométrique du champ de la santé globale (One Health) via la base de données Scopus l’atteste : au niveau international, seules 312 publications relèvent des sciences sociales sur les 12 815 articles recensés entre 2003 et 2021 (Miao et al., 2022).

2 Un précédent ouvrage a mis en parallèle, vis-à-vis du risque tiques, quatre groupes d’usagers des espaces de nature : chasseurs, forestiers, randonneurs et agriculteurs, à partir d’une méthodologie qualitative (Hamman & Dziebowski, 2023). Cet article focalise plus finement sur les chasseurs, en croisant une série d’entretiens avec une enquête quantitative ad hoc par questionnaires.

3 Sur la représentation de l’ACM, les carrés des variables illustratives sans étiquette correspondent aux réponses manquantes de ces variables.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Vue d’ensemble de la méthodologie d’enquête.
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 196k
Titre Figure 2. Carte d’occupation des sols sur le périmètre du projet Argonne-Pôle naturel régional en 2012.
Crédits Réalisation : Anne-Christine Bronner, UMR SAGE.
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 812k
Titre Figure 4. Photographie prise à l’issue de la battue de chasse du 16 février 2022.
Légende Une cérémonie de récompense est organisée. Les dépouilles des animaux sont recouvertes de rameaux, sur lesquels les chasseurs identifieront des tiques lors du dépeçage.
Crédits Aude Dziebowski, UMR SAGE, 16/02/22.
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 96k
Titre Figure 6. Analyse des correspondances multiples relative aux représentations exprimées par les chasseurs – Axes 1 et 23.
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 464k
Titre Figure 11. Analyse des correspondances multiples relatives aux pratiques déclarées des chasseurs (Axes 1 et 2).
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 464k
Titre Figure 12. Photographie de tire-tiques indistincts humains-animaux, disponibles en pharmacie dans le rayon animaux, lors d’une observation en Argonne.
Crédits Sophie Henck, UMR SAGE, 27/05/2022.
URL http://journals.openedition.org/ris/docannexe/image/1485/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 178k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Hamman, Aude Dziebowski et Carole Waldvogel, « La chasse (face) aux tiques. Territorialisation et individualisation d’un risque sanitaire »Revue de l’Institut de Sociologie [En ligne], 92 | 2025, mis en ligne le 01 avril 2026, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ris/1485 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16182

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Auteurs

Philippe Hamman

Philippe Hamman est professeur de sociologie et directeur de l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional de l’Université de Strasbourg. Il est assesseur scientifique de la Faculté des Sciences sociales, porte le master Ville et environnement et coanime l’axe Dynamiques territoriales du laboratoire Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe (SAGE, UMR CNRS 7363). Ses recherches interrogent notamment les interactions entre territoire et environnement (développement local, transition écologique, santé-environnement).
ORCID : 0000-0002-5119-6897
phamman[at]unistra.fr

Aude Dziebowski

Aude Dziebowski est doctorante en sociologie des mondes ruraux au CNRS, affectée au laboratoire Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe (SAGE, UMR CNRS 7363). Elle enseigne à l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional de l’Université de Strasbourg. Ses recherches se situent à la croisée de la sociologie des territoires (gouvernance des mondes ruraux et agricoles) et de l’environnement (enjeux des transitions agricoles et énergétiques).
ORCID : 0009-0000-4934-9105
adziebowski[at]unistra.fr

Carole Waldvogel

Carole Waldvogel est ingénieure de recherche en sociologie au sein du laboratoire Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe (SAGE, UMR CNRS 7363). Elle s’intéresse notamment aux mobilisations collectives dans le domaine de l’environnement ainsi qu’aux représentations sociales environnementales et enseigne la méthodologie d’enquête à l’Université de Strasbourg.
cwaldvogel[at]unistra.fr

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