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S’approprier, exploiter, faire fructifier

Les ressources naturelles dans les relazioni des provéditeurs extraordinaires de Sainte-Maure (Leucade) au xviiie siècle
Pauline Mailloux
p. 151-168

Résumés

À travers l’étude des relazioni produites par les provéditeurs extraordinaires de l’île Ionienne de Leucade, l’article examine la façon dont ces administrateurs de l’empire maritime vénitien évoquent l’exploitation des ressources. Les choix de présentation effectués pour ces rapports, rédigés au terme de trois ans de mandat, donnent à voir une perception et une exploitation des territoires dominées par des logiques coloniales. Si les questions de défense de l’île-frontière tiennent une place importante dans les relazioni, l’exploitation des ressources demeure une constante, une toile de fond dans chacun des rapports conservés. L’environnement est ainsi toujours envisagé sous l’angle du profit, de l’intérêt économique, et n’est présent qu’à travers la valeur commerciale de ces ressources.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Géraud Poumarède, L’empire de Venise et les Turcs : xvie-xviie siècle, Paris, Classiques Garnier, 2 (...)
  • 2 Sally McKee, Uncommon Dominion: Venetian Crete and the Myth of Ethnic Purity, Philadelphia, Univers (...)
  • 3 Géraud Poumarède, L’empire de Venise et les Turcs, op. cit.
  • 4 William Beinart et Lotte Hughes, Environment and Empire, Oxford, Oxford University Press, 2007 ; Gu (...)

1L’historiographie récente s’est attachée à repenser le Stato da Mar vénitien, entendu comme les possessions maritimes de Venise en Méditerranée, selon le caractère impérial, voire colonial, de ce régime1. Si ces études mettent davantage l’accent sur les dynamiques de peuplement2 ou d’expansion territoriale3 à l’œuvre, les ressources constituent un quasi-angle mort de ce terrain d’étude. Ce relatif désintérêt est d’autant plus étonnant qu’il contraste avec la multiplication des études récentes interrogeant les liens entre empires, colonialisme, et nature4.

2Dans cette optique, examiner la place des ressources dans les récits des administrateurs impériaux vénitiens constitue un point d’entrée intéressant pour l’examen du Stato da Mar à l’aune d’un paradigme colonial. On entend ici les ressources comme la « mise en valeur d’un capital, dit naturel […], ou encore matériel […], exploité par une société donnée à un moment donné dans le but de créer des richesses »5. Il s’agit donc d’un capital construit : les ressources répondent aux besoins et objectifs des sociétés, qui les constituent comme telles. Pour le cas du Stato da Mar, nous comprenons celles-ci comme les produits qui répondent à cette définition par l’exploitation et les richesses : sel, poissons, vin, blé… Autant d’éléments qui sont le fruit de la mise en valeur des territoires, au moyen de techniques nécessaires à cette exploitation (agricole, extractiviste, piscicole).

  • 6 L’importance économique des territoires du Stato da Mar par la mise en commerce à plus large échell (...)

3La représentation des ressources dites naturelles dans les relazioni des provéditeurs de Sainte-Maure témoigne alors d’un rapport aux territoires administrés relevant de logiques coloniales. L’environnement est perçu à l’aune de perspectives de rentabilité, de profit, et de mise en circulation6, qui engendrent des dynamiques concurrentielles pour l’appropriation des territoires et de leurs ressources.

  • 7 Nous reviendrons sur ce point plus en détails dans la section suivante.
  • 8 Filippo De Vivo, « How to Read Venetian Relazioni », Renaissance and Reformation, no 34/1-2, 2011, (...)
  • 9 Ibid., p. 25.

4Les relazioni de Sainte-Maure constituent un corpus particulièrement intéressant à cet égard. D’abord, parce que le territoire considéré n’est intégré que tardivement au Stato da Mar7, ce qui interroge tant son insertion économique au sein des îles Ioniennes et en Méditerranée, que l’orientation donnée à la juridiction par les administrateurs. Ensuite, parce que la nature très codifiée des relazioni8 oblige leurs auteurs à faire des choix quant au contenu présenté : rédigés au terme de trois ans de fonction, elles ont pour tâche de fournir une vue d’ensemble du territoire administré, en particulier du point de vue des relations extérieures, tout en mentionnant les événements significatifs survenus durant leur mandat9. Ainsi, y évoquer les ressources relève d’un choix de présentation, qui informe sur la perception du territoire et, plus généralement, de la tâche d’administrateur impérial dans une région frontalière, insulaire et tardivement intégrée.

Leucade et ses dépendances : un espace frontalier éclaté

  • 10 Le nom de Sainte-Maure est à l’origine celui de la forteresse, située sur la pointe nord de l’île ; (...)
  • 11 Christina Papakosta, « Παργα, Πρεβεζα, Βονιτσα: αστικές συσσωματώσεις στα βενετικά ηπειρωτικά εξαρτ (...)
  • 12 Voir la carte ci-dessous.
  • 13 Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? », art. cit., p. 215-216.

5L’île ionienne de Leucade, que les Vénitiens désignent également sous le nom de Sainte-Maure10, est un observatoire de la gestion locale des territoires du Stato da Mar tardif. Elle n’y est incorporée qu’en 1684, au début de la guerre de Morée. Ce changement de mains, que sanctionne le traité de Karlowitz (1699), met un terme à deux siècles de domination ottomane. Si l’île reste intégrée à l’empire de Venise jusqu’à la chute de la République en 1797, le territoire évolue : en 1718, le traité de Passarowitz sanctionne l’adjonction des enclaves portuaires continentales de Préveza et de Vonitza à l’unité administrative de Sainte-Maure, en une juridiction conjointe11. L’effet produit est celui d’un territoire morcelé, caractérisé par un continuum de souveraineté qui transcende l’insularité en englobant à la fois l’île de Sainte-Maure et une partie du continent. Une représentation de cet espace12 permet de saisir les enjeux d’un tel éclatement : les enclaves portuaires comme le canal de Leucade sont propices aux circulations, qu’il s’agisse de biens, de personnes ou de ressources13.

Le golfe Ambracique : un espace d’interfaces sous tension

Le golfe Ambracique : un espace d’interfaces sous tension
  • 14 La chronologie de l’établissement de ces charges et des prérogatives qui y sont associées est assez (...)
  • 15 ASV, Archivio Proprio di Francesco Balbi, b. 29, n.n., le Sénat au provéditeur général de la Mer Ma (...)
  • 16 Ibid., n.n., décrets du Sénat, 28 septembre 1684.

6Cette juridiction est principalement administrée par deux magistrats, dont le rôle est défini au fil de l’établissement d’un gouvernement sur la province14. On y trouve d’abord un provéditeur extraordinaire, qui se voit attribuer de nombreuses prérogatives, telles que le commandement militaire, la juridiction civile et criminelle, – ou encore la « question délicate de la frontière »15, en passant par les finances. Il est secondé par un provéditeur ordinaire, lequel est principalement en charge de la gestion des conflits locaux entre insulaires, et de l’administration de l’île en l’absence de son homologue extraordinaire16.

  • 17 L’importance de celle-ci dans la construction, matérielle et symbolique, d’un limes impérial est mi (...)
  • 18 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 964-979.

7L’enjeu pour les provéditeurs de Leucade est donc double : il s’agit à la fois d’assurer la défense d’un territoire aux frontières du domaine maritime de la République, comme en témoigne la présence de la forteresse de Sainte-Maure17, et d’y exercer les fonctions usuelles de gouvernement provincial (gestion financière ; infrastructures ; domaine judiciaire)18.

Liste synthétique des provéditeurs extraordinaires de Leucade dont les relazioni nous sont parvenues

Provéditeur extraordinaire

Mandat

Relazione

Pietro Bembo

1686‑1688

1688

Giovanni Pizzamano

?-1701

1701

Antonio Morosini

1719-1721

1723

Pompeo Rota

1736-1739

1739

Antonio Moro Gio

1741-1744

1745

Francesco Grimani (PGM)    

1758‑1761

1760

Sebastiano Morosini

1777-1780

1780

  • 19 Sur ces relazioni, les cinq premières sont conservées à l’Archivio di Stato : ASV, Collegio, Relazi (...)
  • 20 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche delle isole del mare Jonio suddite della serenissima (...)
  • 21 Benjamin Arbel, « Venice’s Maritime Empire in the Early Modern Period », in Eric Dursteler, dir., A (...)

8L’articulation de ces deux facettes de la fonction provéditoriale se trouve au coeur des relazioni ici étudiées. Les relazioni produites par les provéditeurs extraordinaires forment un corpus discontinu, puisque l’on n’a conservé à Venise que six d’entre elles pour l’ensemble de la période (soit celles des années 1688, 1701, 1723, 1739, 1745 et 1780)19. À celles-ci, nous ajoutons une relazione supplémentaire : celle du provéditeur général de la Mer Francesco Grimani, datant de 176020. Si celui-ci administre plus largement le Stato da Mar21, le récit qu’il fait de sa visite à Leucade permet à la fois de renforcer le maillage chronologique du corpus, et d’éclairer sous un angle nouveau l’approche des ressources par les administrateurs.

Les ressources dans les relazioni : entre toile de fond et profit économique

  • 22 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.
  • 23 Ibid.

9En dépit de la prédominance certaine des questions de défense dans les relazioni qui nous sont parvenues, les renvois aux ressources ne sont jamais absents, et chacun des provéditeurs dresse un tableau de l’état de la production et de l’exploitation des ressources de sa juridiction, avec une insistance plus ou moins marquée. Cette évaluation se fait en deux temps distincts : le premier est celui des conditions naturelles offertes par l’environnement, qui sont plus ou moins hostiles ou propices à la culture. Pietro Bembo, en 1688, évoque ainsi la « douceur du climat » et la « fertilité du terrain », qui rendent Leucade « fertile à tant de grain22 ». Mais ces conditions favorables ne suffisent pourtant pas à ce que l’île dispose d’une production très excédentaire, condition du profit économique : Bembo précise quelques lignes plus loin que la moitié de cette production de grains est consommée par les insulaires eux-mêmes, tandis que le reste sert à combler la pénurie des trois îles voisines23.

  • 24 Ibid.

10Ce décalage entre les conditions d’exploitation du territoire et la production réelle illustre le second temps de ces présentations des ressources : l’exploitation de l’environnement qui est faite par les habitants. Or, ces derniers ne produisent pas un rendement et une fertilité systématiquement corrélés aux capacités brutes du territoire. C’est ce second facteur qui aboutit au constat précédent de Pietro Bembo, qui attribue le manque de rendement en grain de Sainte-Maure au fait que la terre est « négligée et inculte » du fait de la « lassitude des gens24 ». À ce titre, la main d’œuvre qu’incarnent les habitants de Leucade constitue également une forme de ressource, en l’occurrence un instrument de la valorisation des territoires.

  • 25 Ibid., relazione de Giovanni Pizzamano, 1701.
  • 26 Ibid.
  • 27 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d (...)

11On retrouve ce même écart entre la production et les conditions offertes par l’environnement (climat, terre, fertilité) dans les relazioni ultérieures. Ainsi Giovanni Pizzamano, qui dit en 1701 des entrées de la caisse publique qu’elles « ne correspondent ni aux besoins, ni à la qualité de l’acquisition25 ». La représentation des ressources s’articule donc autour de deux axes : d’un côté, la subsistance matérielle des administrés, qui passe par une production suffisante. De l’autre, une exploitation maximisée du territoire, qui passe par l’augmentation des rendements et un excédent de production, lequel peut par la suite contribuer à accroître les revenus fiscaux de l’île et la caisse publique vénitienne, que ce soit par la taxation des produits (à travers les divers impôts, en nature ou pécuniaires), ou par celle de leur mise en circulation (douanes, péages). À en croire les provéditeurs, la richesse en puissance que représentent les ressources de Leucade n’est cependant pas exploitée à son plein potentiel. Le début de la période est caractérisé par des excédents de production très timides : Pietro Bembo constate que la moitié du grain de Leucade est consommée pour alimenter les insulaires eux-mêmes, tandis que le restant subvient aux besoins des trois îles voisines, frappées par une pénurie26. À ce propos, Antonio Morosini regrette que le territoire de Préveza, « de condition malheureuse parce qu’il est en grande partie aride et sablonneux, fournit à peine ce dont ont besoin quatre-vingt-dix familles pour vivre27 ».

  • 28 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688 : « Aggregata vi è pure la t (...)
  • 29 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 50.

12Bien souvent, l’état des lieux de la production de l’île (les ressources transformées et exploitées) se fait sous l’angle de leur profit économique. Ainsi, la présentation des différents territoires faisant partie de la juridiction de Pietro Bembo se fait toujours selon le même schéma : d’abord le nom du territoire et sa configuration géographique et topographique, puis ce qu’on y produit, enfin le rendement tiré de cette production. Pour en donner un exemple, il associe immédiatement la production agricole de Natolico, faite de vin, d’huile, de raisins secs, et du produit des pêcheries et des salines, au revenu qui en est tiré, soit 11 500 lires28. L’angle d’approche des ressources dans les relazioni est toujours celui des revenus, du bénéfice, de l’intérêt économique : en 1760, plus de 70 ans plus tard, Francesco Grimani fonde son évaluation des revenus de Sainte-Maure sur les « extractions de produits naturels », et la « valeur de l’industrie des habitants29 ». S’y dessine là encore le rapport entre le territoire et ses ressources « naturelles », et l’exploitation humaine, en particulier celle des habitants.

13Le portrait des productions du territoire fait voir que l’environnement est envisagé par les provéditeurs uniquement comme une ressource potentielle. Aucune mention des espaces naturels n’est décorrélée de la mise en commerce, potentielle ou avenue, qui peut en découler. De ce fait, les relazioni montrent avant tout que les provéditeurs envisagent systématiquement l’environnement selon le même objectif du profit économique. Celui-ci passe par une recherche de rendements toujours plus élevés, et par une exploitation optimale des ressources, qu’elles soient terrestres ou maritimes.

  • 30 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.

14Chaque parcelle du territoire est envisagée selon le profit économique que l’on peut tirer de sa production, par le biais des taxes et douanes. À cet effet, Pietro Bembo conçoit salines et étangs de pêche comme « une source de profit », et ajoute à propos du territoire de Xeromero que celui-ci est « riche en grain […], abondant en troupeaux et en bétail, donc riche en fromage et en pain, tout cela constituant un grand succès30 ». La mise en évidence explicite du circuit de production des ressources, qui aboutit à un « succès » économique, illustre bien les logiques financières qui président à la gestion des ressources de la juridiction.

  • 31 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 978-979.
  • 32 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 54.
  • 33 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 978-979.

15Ce profit économique a alors vocation à assurer le financement de l’administration insulaire elle-même. Si les provéditeurs font toujours apparaître la subsistance des populations locales comme leur priorité immédiate, l’accroissement des revenus fiscaux vénitiens reste l’un de leurs principaux objectifs, en particulier afin d’assurer la continuité du financement des personnels de l’administration publique31. Francesco Grimani explique ainsi que les revenus de Leucade suffisent à « subvenir aux dépenses ordinaires de cette chambre, c’est-à-dire aux émoluments de quatre représentants publics, au maintien des milices en garnison, tant sur terre qu’en mer, qui servent dans cette zone, et à payer les salariés32 ». Ce financement de l’administration d’outremer par ses propres ressources témoigne aussi d’une logique économique coloniale, telle que l’a étudiée Benjamin Arbel : l’économie coloniale existe pour financer la métropole, que ce soit pour transférer des richesses de la périphérie au centre si l’on parvient à dégager un profit, ou pour permettre à Venise de ne pas utiliser de ressources propres dans la conservation de son empire maritime33. Les relazioni des provéditeurs de Leucade montrent ici une application locale de ce fonctionnement. En ce sens, nous rejoignons Arbel sur la pertinence d’une analyse du Stato da Mar selon un paradigme colonial, qui permet de mieux cerner certaines des logiques qui gouvernent l’exploitation et l’appropriation des territoires par les administrateurs vénitiens.

  • 34 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d (...)

16La conséquence de cette économie de prédation est une forme de cercle vicieux, qui freine la valorisation des territoires par l’absence de réinvestissement du profit dégagé dans la colonie en elle-même. Un tel investissement permettrait en effet de développer des infrastructures locales qui favoriseraient l’insertion de Leucade dans des réseaux commerciaux. Celles-ci font défaut, à en croire les provéditeurs : Antonio Morosini propose ainsi de créer un port, le plus proche étant inaccessible par gros temps, en arguant que celui-ci restaurerait la riche activité commerciale passée de Leucade34.

  • 35 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688 ; Francesco Grimani, Relazio (...)
  • 36 Guy Burgel, « À l’origine du sous-développement insulaire : l’exemple de Leucade (Grèce) », Bulleti (...)
  • 37 Sur les échanges et circulations autour d’Arta et du golfe en général, voir Eleftherios L. Vetsios, (...)
  • 38 Benjamin Arbel, « Venice’s Maritime Empire », art. cit., p. 220.
  • 39 Voir à ce sujet la grande étude de Jean-Claude Hocquet, Le sel et la fortune de Venise, Lille, Pres (...)

17Conséquence de l’objectif matriciel de faire du profit, les provéditeurs semblent obsédés par l’augmentation permanente des revenus de Leucade : d’une part, via l’accroissement des rendements des exploitations agricoles et de la pêche ; d’autre part, au moyen de la taxation de ces rendements et la ponction de droits de douane sur l’entrée et la sortie de la production. La mise en commerce des produits constitue souvent la suite immédiate de leur apparition dans les relazioni, à travers la mention des « entrées et sorties », qui les insèrent d’emblée dans un réseau commercial35. Le canal de Leucade, voie de passage qui sépare l’île de ses enclaves portuaires continentales36, est particulièrement propice à ces activités, tout comme le golfe Ambracique qui abrite le port ottoman d’Arta37. Parmi toutes ses productions, les deux ressources principales du territoire sont maritimes : il s’agit des étangs de pêche, qui font l’objet de conflits d’usage avec l’Empire ottoman (nous y reviendrons), et du sel, produit de Venise « le plus colonial38 ». Cette expression souligne à la fois l’apport économique majeur du sel au trésor vénitien39, l’exploitation des territoires de l’empire que les salines garantissent, et le profit à l’échelle locale issu de l’affermage de celles‑ci.

  • 40 Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? », art. cit.
  • 41 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 50.
  • 42 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.
  • 43 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d (...)
  • 44 Mathieu Grenet, « Gouverner l’île, tenir la frontière », art. cit., p. 218-219.
  • 45 Jean-Claude Hocquet, Le sel et la fortune de Venise, op. cit., 1979.

18Les salines sont de fait l’un des principaux atouts de Leucade : elles ont une réelle importance économique à l’échelle locale, sont mises en valeur par les cartes qui représentent l’espace, et font l’objet d’un monopole étatique40. Le rôle économique du sel est reconnu et mis en avant par les provéditeurs : Francesco Grimani dit du sel qu’il est « l’un des produits les plus remarquables du pays », et qu’avec celui-ci, Sainte-Maure « alimente […] la navigation de plusieurs vaisseaux et maintient une branche de commerce remarquable41 ». Pietro Bembo dit pour sa part des Turcs qu’ils avaient « saisi l’utilité des salines » et qu’avec les étangs de pêche dans les eaux stagnantes avoisinant la forteresse, elles rapportaient 7 000 lires (sans compter ceux du golfe Ambracique)42. Face à ce que l’on sait de l’importance des salines dans l’économie de l’île, l’absence (ou quasi absence) de la mention de cette ressource dans certaines relazioni, telles que celles d’Antonio Morosini, de Pompeo Rota, d’Antonio Moro Gio ou de Sebastiano Morosini43, masque peut-être un échec à faire une exploitation rentable de ces terrains44. À moins qu’elle soit liée à l’irrégularité des revenus des salines vénitiennes, concurrencées par d’autres sources d’approvisionnement45.

  • 46 Terme qui désigne la péninsule balkanique sous domination ottomane.
  • 47 D’autant plus que le port de Livourne abrite des communautés, notamment marchandes, qui insèrent ce (...)
  • 48 Andreas Andreadis, Περι της οικονομικης διοικησεως της Επτανησου επι Βενετοκρατιας [L’administratio (...)

19Chaque apparition des ressources dans les relazioni atteste les dynamiques économiques de la valorisation de l’environnement insulaire et côtier. La perspective d’une augmentation toujours plus forte des rendements du territoire semble alors constituer la matrice de la gestion d’ensemble de ses ressources, lesquelles servent systématiquement un objectif économique à plusieurs échelles : à la fois à l’échelle de l’île, pour ce qui est d’assurer la subsistance des habitants et la subvention de la colonie par ses ressources propres, et à l’échelle de la République et de son Stato da Mar, via l’insertion des produits dans des réseaux commerciaux plus vastes, et via les revenus fiscaux circulant de la périphérie vers le centre. Ainsi, Leucade comme ses dépendances parviennent à exporter divers produits que l’on retrouve dans les relazioni : selon les données fournies par Andreas Andreadis, le vin et le fromage de Leucade approvisionnent l’île Ionienne de Corfou et la Roumélie46, tandis que son corail part vers la Sicile et Livourne, respectivement île et ville italiques47. L’huile et le miel sont pour leur part exportés vers Venise, tandis que le sel, atout majeur de Leucade, transite vers la métropole comme vers les autres îles Ioniennes. Ces exportations multiples correspondent d’ailleurs à un profit économique relativement important, qui s’élève pour tous ces produits à 48 859 sequins vénitiens, dont près de 41 000 proviennent des sorties du sel, ce qui témoigne de l’enjeu économique que constituent les salines48.

Un cas singulier : la relazione de Francesco Grimani

  • 49 Sur ces questions, voir Solène Rivoal, « De l’expertise savante aux expérimentations économiques. L (...)

20Parmi les relazioni conservées, celle de Francesco Grimani (1760) mérite une attention particulière. Elle témoigne d’une approche singulière pour l’époque : à la fois par l’importance accordée à la question des ressources, et par le recours à une approche technique et scientifique, au moyen d’experts dont le rôle est de documenter la diversité et la quantité des ressources de la pêche dans la région du golfe Ambracique indépendamment de l’état actuel des activités49.

  • 50 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., passim.

21Il est difficile de savoir si cette insistance sur la pêche relève principalement d’une lubie personnelle de Francesco Grimani, ou bien d’une prérogative liée à sa fonction – où le provéditeur général de la Mer aurait, contrairement aux provéditeurs extraordinaires, un certain surplomb qui permettrait ces analyses. Parcourir les relazioni de Grimani portant sur les autres îles Ioniennes suggère cependant que la deuxième hypothèse est la plus probante. Ces descriptions, si elles ne contiennent pas toutes un tel développement sur la pêche en particulier, comportent systématiquement quelques paragraphes denses consacrés à l’agriculture et à l’exploitation des ressources naturelles, ou encore à l’exportation et au rendement des produits insulaires50.

  • 51 Ibid., p. 57.
  • 52 Ibid., p. 58.
  • 53 Ibid.
  • 54 Ibid., p. 59.
  • 55 Ibid., p. 60.

22Toujours est-il que, bien que le potentiel économique demeure un prisme d’observation marqué, les développements consacrés par Grimani à ces thématiques donnent à voir un rapport différencié à l’environnement en tant que tel. Sur les vingt-huit pages de la version éditée de sa relazione sur Sainte-Maure, Grimani en consacre plus de la moitié au potentiel économique et politique de la pêche pour Leucade. Celui-ci voit en effet dans cette activité un intérêt pour « tout l’État51 », mais aussi pour les insulaires, qui peuvent par ce biais se préserver de toute pénurie ou famine. Il constate que la pêche est « exercée avec beaucoup de langueur sur cette île, alors que la variété et la qualité du poisson devrait inspirer chaque attention52 ». Le provéditeur général de la mer fait alors appel à des experts, qui sont à la fois des travailleurs expérimentés (autochtones, comme « les plus vieux pêcheurs et amateurs » de Leucade, ou originaires de contrées plus lointaines comme les « pêcheurs de corail, […] nés à Naples et en Sicile53 ») et un naturaliste amateur. En effet, déplorant la pauvreté des histoires grecques quant à la question des produits de la mer des îles Ioniennes, Francesco Grimani décide de se tourner vers un ecclésiastique vénitien qui se trouvait visiter ces îles, parce qu’il « [vivrait] en étant studieux des choses naturelles ». Il lui demande alors de communiquer « ses observations sur la qualité des plages, golfes et fonds de ces eaux, avec les conséquences qui se répercutent sur la pêche54 ». S’ensuit un examen détaillé des différents espaces côtiers de la juridiction de Leucade, organisé selon les caractéristiques topographiques des fonds marins, et les poissons que l’on y trouve selon les saisons et les courants. Cet état des lieux est enfin complété par des recommandations concernant les techniques de pêche et l’équipement, la productivité limitée de la pêche à Préveza et à Sainte-Maure étant attribuée à « l’incompétence » et à « la pauvreté » des habitants55.

  • 56 Ibid., p. 62.
  • 57 Ibid., p. 63.

23La relazione de Grimani se démarque tant par l’attention portée à la pêche que par les bienfaits qu’il lui attribue. Ceux-ci concernent certes le profit économique que Venise pourrait tirer d’une attention accrue à cette activité56, mais également celui des habitants, à la fois en termes de santé, de prospérité et de fidélité à Venise57. La singularité du rapport de Grimani réside dans la centralité qu’il attribue à l’exploitation des espaces naturels dans l’économie globale de l’île : elle semble avoir un rôle primordial sur les plans humain, politique, économique et sanitaire, comme le souligne la conclusion éminemment positive de sa relazione :

  • 58 Ibid.

la pêche forme des marins très capables, et le nouveau produit augmenterait aussi les douanes locales. Les sujets remplis de la ferveur de l’industrie gagneraient un profit qu’ils n’ont pas ; l’industrie remplie de ferveur créerait une valeur qui aujourd’hui n’existe pas, ferait rester beaucoup d’argent dans le pays, emploierait beaucoup de gens oisifs et sauverait les corps, en particulier dans l’armée, du scorbut et des autres infections qui dérivent des poissons d’outremer bien souvent corrompus et fétides58.

24L’espace, là encore, est intégralement envisagé selon le profit que peuvent apporter ses ressources exploitables, un profit qui concerne tout autant la société en général (l’emploi, la santé) que l’économie, sous forme directe (les transactions liées au produit de la pêche) comme indirecte (les douanes et l’argent qui resterait dans le pays).

  • 59 Bruno Bernard, « Loisir, paresse, oisiveté : débats idéologiques autour de ces notions (xviie-xixe  (...)

25Les habitants de la juridiction semblent inclus dans ce mouvement de valorisation des espaces exploitables au même titre que les outils ou méthodes relevant d’une amélioration technique : leur « langueur », « leur incompétence », en un mot leur oisiveté – reprenant là un topos du regard métropolitain portée sur les colonies, sont un frein au développement économique de l’île. À ce titre, les ressources potentielles envisagées par Grimani sont à la fois humaines et naturelles, sans réelle distinction. C’est ce que suggère tout autant la présentation des administrés lors de l’énumération des bienfaits potentiels d’une pêche plus active. La prospérité apportée aux insulaires entraînerait une plus grande fidélité à Venise, tout autant qu’elle conduirait à employer les « gens oisifs » décriés plus haut pour leur « lassitude », à une époque où la notion d’oisiveté est chargée d’une forte connotation négative59.

26La population locale est traitée comme une forme de ressource valorisable, dans laquelle on peut investir. Si l’on peut considérer cette attention à la prospérité humaine comme un intérêt naissant pour le bonheur des administrés, l’objectif général présidant à ce développement semble bien demeurer la recherche d’un plus grand profit pour Venise, quitte à ce que ses représentants s’y impliquent davantage.

  • 60 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 60.

27En effet, le provéditeur général de la Mer ne néglige pas non plus le rôle de la représentation publique dans l’exploitation des ressources maritimes, puisque celle-ci peut encourager les habitants à s’investir davantage dans cette activité. Selon lui, il a manqué aux habitants « quelque encouragement et quelque assistance publique : puisque je considère que les profits remarquables que certaines nations reçoivent chaque jour de la pêche, elles les doivent non seulement à la fertilité des sites et à l’activité de l’industrie, mais aussi à la protection et à l’assistance fournies par les souverains60 ». Cette seconde partie de la relazione, intégralement consacrée à la pêche, témoigne ainsi d’une implication croissante des administrateurs dans l’exploitation des ressources – ou du moins d’une volonté, qui n’est pas nécessairement suivie d’une application concrète.

  • 61 Gilbert Buti et al., dir., Moissonner la mer, op. cit.

28Elle témoigne également d’une forme de « tournant technique », par l’appel aux experts, la connaissance de l’environnement (topographie, biologie, courants marins), et l’intérêt porté aux techniques de pêche (les différents types de filets, les méthodes de salaison)61. L’objectif principal n’en reste pas moins d’augmenter les revenus fiscaux du territoire, et plus largement l’économie vénitienne par la mise en commerce du produit de la pêche. En ce sens, ce plan de développement de la pêche s’inscrit toujours dans une forme d’économie coloniale où le premier bienfait économique recherché est celui de la métropole.

De l’exploiter à l’approprier : l’environnement et les ressources au cœur des conflits territoriaux

  • 62 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 59.
  • 63 ASV, Miscellanea Documenti turchi, no 1645, Différends survenus pendant la définition des frontière (...)

29Francesco Grimani évoque, parmi les espaces côtiers propices à la pêche, celui du « continent ottoman », qui « forme un lido pour la majeure partie croûteux (crotoso) et rocailleux62 », avant d’énumérer tous les poissons qui y vivent et ne se trouvent pas nécessairement dans les autres fonds marins de la zone : perches, daurades, ombrines, sars, gobies… L’inclusion de la côte ottomane dans les zones ouvertes à la pêche vénitienne rappelle les différends portant sur les étangs de pêche d’Arta lors de la définition des frontières de Préveza en 171863. La possibilité même d’une pêche vénitienne dans les eaux ottomanes interroge alors les modalités de la possession de l’espace maritime, et plus particulièrement côtier. Dans la mesure où celui-ci est un vivier de poissons, ressource au potentiel économique non négligeable, ces zones de pêche font l’objet de conflits d’usage mettant aux prises des représentants des deux empires, qui tentent de s’approprier ces espaces exploitables. Les conflits d’usage croisent alors la dimension politico-juridique des tensions qui se jouent sur la souveraineté de cet espace.

  • 64 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d (...)

30L’examen du cas particulier des conflits autour de l’appropriation des étangs de pêche de Préveza et de Butrinto nous semble alors utilement compléter ce que nous avons mis en évidence à partir des relazioni des provéditeurs. Faisant partie intégrante des préoccupations de ceux-ci64, l’appropriation potentielle des espaces ottomans apparaît comme la conséquence directe de la constitution de l’environnement comme une ressource économique.

  • 65 À la manière dont Guillaume Calafat l’a étudié : Une mer jalousée : contribution à l’histoire de la (...)
  • 66 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d (...)
  • 67 ASV, Miscellanea Documenti turchi, no 1645, Différends survenus pendant la définition des frontière (...)
  • 68 Guillaume Calafat, Une mer jalousée, op. cit. ; Maria Pia Pedani, The Ottoman-Venetian Border (15th (...)

31Le découpage frontalier de 1718 est à l’origine de dissensions persistantes autour de la souveraineté sur les espaces maritimes et leurs ressources65, ce que rappelle Antonio Morosini dans sa relazione de 1723 en disant qu’il a été difficile de « soutenir la domination sur les eaux des étangs de pêche du golfe de Préveza, qui sont affermés chaque année au bénéfice du Trésor public, et que les Turcs cherchent à usurper, ou du moins à interrompre par des moyens de la plus insidieuse injustice »66. Morosini fait ici référence à un conflit dont les premières traces remontent à la convention définissant les frontières de Préveza, datée de 1718. Celle-ci fait état des différends survenus lors du tracé. Le principal conflit est justement lié à la propriété des étangs de pêche du golfe, car le commissaire vénitien, Daniele Dolfin, demandait la moitié des revenus sur les pêcheries pendant la guerre (1714-1718), au motif que Venise serait copropriétaire de ceux-ci. Son argumentation était fondée sur le fait que, quand bien même les étangs seraient sur le territoire d’Arta, en terre ottomane, les Vénitiens seraient les seuls détenteurs des eaux du golfe, au motif que les navires circulant dans celles-ci seraient obligés, du fait de la profondeur des eaux, de longer la côte de Préveza, enclave vénitienne67. L’existence même de ce conflit est permise par l’absence d’une législation commune aux puissances méditerranéennes en matière de souveraineté maritime68. La porte est donc ouverte à une série d’arguties juridiques, qui s’étalent sur plus de dix ans, et dont l’enjeu est toujours d’affirmer la possession de la mer, du golfe, de ses ressources, et donc le droit de lever des taxes sur l’espace contrôlé et de l’exploiter.

  • 69 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II.
  • 70 Ibid., n.n., accord du 2 août 1720.

32Cependant, une fois cette première convention passée, l’enjeu ne semble plus être la possession des pêcheries en elle-même, mais davantage celle des eaux du golfe, qui fonderait la légitimité à lever des taxes et douanes sur les marchandises entrant et sortant du golfe par le détroit de Préveza. Les débats, compilés dans une sous-série des archives du baile de Constantinople consacrées aux enclaves de Préveza, Vonitza et Butrinto69, montrent que le litige concerne avant tout la taxe des 4 %, qui consiste à prélever au passage des navires 4 % de la valeur des marchandises introduites ou extraites du golfe. Le conflit de 1718 aboutit à un premier accord, le 2 août 1720, entre le provéditeur général de la Mer Giorgio Pasqualigo et le voïvode d’Arta Cussein Agà, qui stipule que 3 % iront au voïvode et 1 % au douanier de Venise70.

  • 71 Voir à ce sujet Guillaume Calafat, Une mer jalousée, op. cit., ainsi que Hassan S. Khallilieh, Isla (...)
  • 72 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II, n.n., lettre au provéditeur génér (...)

33Cet accord est toutefois remis en cause, en particulier à partir de 1729. Cette année-là, une lettre au provéditeur général de la Mer explique que sur l’année 1728, le douanier de Préveza aurait été lésé par le voïvode d’Arta, qui l’aurait empêché de lever toute taxe. Les voïvodes d’Arta auraient ainsi refusé d’appliquer les termes de l’accord du 2 août 1720, au motif qu’ils ne seraient aucunement tenus par les conventions signées par leurs prédécesseurs. Les Vénitiens ont alors fait appel à un drogman local, présenté comme un fin connaisseur de la zone, afin qu’il détermine la trajectoire des bateaux dans le golfe. L’argument vénitien est fondé sur le fait que cette trajectoire serait déterminée par la bathymétrie du golfe : son détroit est encadré par la forteresse de Préveza, au nord, et la « Punta » ottomane, au sud. L’enjeu est donc de savoir si les bateaux chargés de marchandises passent du côté de la pointe sud, ou bien longent les côtes de Préveza, l’idée d’une extension de la souveraineté territoriale sur les côtes adjacentes étant acceptée par les deux parties71. Les douaniers vénitiens prétendent qu’après avoir pénétré dans le golfe, les navires sont contraints de longer les terres de la Sérénissime du côté de l’ancienne forteresse de Préveza puisque les passages du côté ottoman sont « plus obliques et peu clairs », puis se rapprochent un peu des côtes ottomanes, avant de retrouver suffisamment de fond pour revenir naviguer vers Préveza72. Ces arguments cherchent avant tout à faire reconnaître l’existence de cette navigation dans les « eaux territoriales » vénitiennes, laquelle légitimerait la prétention de la Sérénissime à taxer les produits extraits ou introduits dans le golfe.

  • 73 Monique O’Connell, Men of Empire: Power and Negotiation in Venice’s Maritime State, Baltimore, The (...)

34Ce conflit témoigne de l’importance de la possession de l’espace pour l’exploitation économique du territoire. Si de telles tractations, très laborieuses, sont menées aussi longtemps par les acteurs vénitiens comme ottomans, c’est que le contrôle sur les marchandises qui passent par le golfe, important foyer commercial de la région, est une source majeure de profit, et constitue le principal enjeu de la zone. L’espace est avant tout perçu comme un terrain exploitable, à la fois en termes de ressources et en termes de fiscalité, et c’est cette rentabilité potentielle et souhaitée qui justifie l’énergie déployée dans de tels débats. La connaissance de l’environnement est alors un outil d’argumentation en soi, comme en témoigne la récurrence des plaidoiries fondées sur la profondeur des eaux ou la forme de la côte. Dans un contexte où la durée des mandats est limitée à deux ou trois ans (afin de limiter un trop grand attachement au territoire qui se ferait au détriment des intérêts de la métropole73), les relazioni, et la constitution d’une mémoire administrative locale qui passe par les archives, permettent aux successeurs des provéditeurs de ne pas arriver en terrain complètement inconnu ; quand bien même les accords passés et les pratiques administratives ne survivent pas nécessairement à ceux qui les mettent en œuvre.

  • 74 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II, n.n., le drogman Iseppo Volta au (...)
  • 75 Ibid., n.n., copie du mémoire présenté par le baile Dolfin au grand vizir le 28 septembre 1728.

35Le conflit autour des étangs de pêche de Risa (à Butrinto, enclave portuaire plus au nord) montre, pour sa part, que les ressources suscitent aussi des appropriations territoriales plus directes, qui contribuent à troubler les frontières. Il ne s’agit pas cette fois de garantir la possession de la mer, objet juridique qui ne connaît pas de définition universellement reconnue, mais davantage de s’approprier un espace dont les limites sont supposées claires. En 1720, un agà et un bey locaux tentent en effet de s’approprier les pêcheries de Butrinto, quand bien même celles-ci se situent du côté vénitien de la frontière. Pour matérialiser cette possession dans l’espace, ils y érigent une tour et deux maisons74. Dans un mémoire présenté au grand vizir en 1728, le baile à Constantinople, Dolfin, assure que les étangs de pêche de Risa sont bien identifiés par la justice comme propriété vénitienne, et précise que les deux officiers ottomans refusent de rendre les deux pêcheries, qu’ils se sont « appropriés par la violence » et qu’ils exploitent, soutenant qu’il n’existerait aucun document signé qui reconnaîtrait clairement la possession vénitienne75. L’enjeu est ici d’intégrer à un territoire supposément déjà défini un espace exploitable. Les ressources cristallisent une forme d’intrication entre les logiques économiques de valorisation du territoire, et celles, politiques, du maintien de la souveraineté impériale sur celui‑ci.

Conclusion

36Les relazioni des provéditeurs de Sainte-Maure témoignent des logiques coloniales qui gouvernent la perception et l’exploitation par Venise de son Stato da Mar. Au-delà des problématiques de défense qui s’imposent naturellement à Leucade en raison du fait frontalier, les administrateurs ne perdent jamais de vue l’objectif général de valorisation des territoires et des populations d’outremer, qui passe par une connaissance fine des espaces naturels, de l’environnement et des ressources, ainsi que par l’exploitation de ces espaces selon un objectif de rentabilité optimale. L’intérêt pour les ressources, on l’a vu, engendre alors des conflits d’usage, d’appropriation de l’espace, qui recoupent les tensions politiques plus larges entre Venise et l’Empire ottoman. L’exploitation des ressources de Sainte-Maure semble ainsi faire partie intégrante des dynamiques de la gouvernance vénitienne dans cette île, et possiblement dans les autres îles Ioniennes, comme le suggère le transfert de certains produits vers d’autres îles sous domination vénitienne en cas de pénuries. Quant à l’absence ou à la présence de certaines ressources dans les relazioni, elle traduit davantage les réussites ou les échecs des provéditeurs durant leur propre mandat, que la centralité réelle de la ressource dans l’économie locale et dans celle du Stato da Mar.

37Si l’approche de Francesco Grimani reste singulière et originale, les autres relazioni d’une facture plus classique quant à leur structure et à la part accordée aux ressources, font tout autant voir une forme de préoccupation environnementale, qui se traduit par les multiples renvois aux caractéristiques physiques et humaines des espaces ou à leur potentiel. Cette préoccupation reste cependant circonscrite aux objectifs plus larges de la gouvernance vénitienne, et l’environnement ne fait que rarement l’objet d’une attention pour lui-même : il n’existe qu’à travers ses ressources dites naturelles, transformées en ressources économiques.

  • 76 Filippo De Vivo, « How to Read », art. cit., 2011.

38L’examen attentif d’une production documentaire plus dense et plus stylistiquement libre76, à l’image des dispacci envoyées au Sénat ou de la correspondance entre les officiers vénitiens à l’échelle de la province, apporterait sans doute un nouvel éclairage sur la gestion ordinaire des ressources par les administrateurs, au fil de leur mandat. Les relazioni n’en demeurent pas moins une entrée précieuse dans la conscience et la conception qu’avaient les provéditeurs de l’environnement, des territoires et des populations du Stato da Mar.

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Notes

1 Géraud Poumarède, L’empire de Venise et les Turcs : xvie-xviie siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020 ; Benjamin Arbel, « Una chiave di lettura dello Stato da Mar veneziano nell’età moderna : la situazione coloniale », in Gherardo Ortalli, Oliver Jens Schmitt et Ermanno Orlando, dir., Il Commonwealth veneziano tra 1204 e la fine della Repubblica, Venezia, Istituto veneto di scienze lettere ed arti, 2015, p. 155-181.

2 Sally McKee, Uncommon Dominion: Venetian Crete and the Myth of Ethnic Purity, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2000 ; Benjamin Arbel, « Régime colonial, colonisation et peuplement : le cas de Chypre sous la domination vénitienne », Sources. Travaux historiques, no 43-44, 1996, p. 95-103.

3 Géraud Poumarède, L’empire de Venise et les Turcs, op. cit.

4 William Beinart et Lotte Hughes, Environment and Empire, Oxford, Oxford University Press, 2007 ; Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert : pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Paris, Flammarion, 2020.

5 <http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/ressource-s>.

6 L’importance économique des territoires du Stato da Mar par la mise en commerce à plus large échelle de leur production a déjà été étudiée par Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », in Ugo Tucci et Alberto Tenenti, dir., Storia di Venezia, t. V, Il Rinascimento. Società ed economia, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1996, p. 947-985 (ici p. 956-958).

7 Nous reviendrons sur ce point plus en détails dans la section suivante.

8 Filippo De Vivo, « How to Read Venetian Relazioni », Renaissance and Reformation, no 34/1-2, 2011, p. 25-59.

9 Ibid., p. 25.

10 Le nom de Sainte-Maure est à l’origine celui de la forteresse, située sur la pointe nord de l’île ; celui-ci en est venu à désigner, par extension, l’ensemble de l’île. À ce sujet, voir Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? Pouvoir et administration dans le Stato Da Mar vénitien : le cas de Leucade/Sainte-Maure à la fin des années 1770 », in François Godicheau et Mathieu Grenet, dir., Raison administrative et logiques d’empire (xvie-xixe siècle), Rome, École française de Rome, 2021, p. 213-236 (ici p. 222-228).

11 Christina Papakosta, « Παργα, Πρεβεζα, Βονιτσα: αστικές συσσωματώσεις στα βενετικά ηπειρωτικά εξαρτήματα » [« Parga, Préveza, Vonitza : incorporations civiles dans les dépendances épirotes de Venise »], Εωα και εσπερια, no 7, 2007, p. 213-232.

12 Voir la carte ci-dessous.

13 Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? », art. cit., p. 215-216.

14 La chronologie de l’établissement de ces charges et des prérogatives qui y sont associées est assez complexe, et les rapports entre provéditeurs sont négociés au fil de l’exercice de leurs fonctions. Une compilation des documents normatifs relatifs à cette chronologie a été réalisée par Francesco Balbi, patricien du xviiie siècle : Archivio di Stato di Venezia (dorénavant : ASV), Archivio Proprio di Francesco Balbi, b. 29, Erettione e creatione delle cariche di prov. ordinario et estraordinario di S. Maura con le loro commissioni e parti dal Senato, e Maggior Consiglio, assieme con l’elezione dei proveditori ordinari di Vonizza, e Prevesa, e sue parti. Sur les prérogatives des provéditeurs, voir également Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? », art. cit., p. 216-218.

15 ASV, Archivio Proprio di Francesco Balbi, b. 29, n.n., le Sénat au provéditeur général de la Mer Marcantonio Diedo, 30 juillet 1729.

16 Ibid., n.n., décrets du Sénat, 28 septembre 1684.

17 L’importance de celle-ci dans la construction, matérielle et symbolique, d’un limes impérial est mise en évidence par Palmira Brummett, « The fortress: defining and mapping the Ottoman frontier in the sixteenth and seventeenth centuries », in Andrew C.S. Peacock, dir., The Frontiers of the Ottoman World, London, British Academy, 2009, p. 30-55 (ici p. 44-46).

18 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 964-979.

19 Sur ces relazioni, les cinq premières sont conservées à l’Archivio di Stato : ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86 ; ASV, Senato, Dispacci, b. 582. La dernière se trouve dans la Biblioteca del Museo Correr, et son texte intégral a été publié par Mathieu Grenet, « Gouverner l’île, tenir la frontière : la relazione de Sebastiano Morosini, provéditeur extraordinaire de Leucade (1780) », in Gerassimos D. Pagratis, dir., Le fonti della storia dell’Italia preunitaria. Casi di studio per la loro analisi e « valorizzazione », Athènes, Papazissis, 2019, p. 209-239.

20 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche delle isole del mare Jonio suddite della serenissima Repubblica di Venezia scritte allo eccellentissimo senato da sua eccellenza Francesco Grimani l’anno 1760, Venezia, typ. Merlo, 1856.

21 Benjamin Arbel, « Venice’s Maritime Empire in the Early Modern Period », in Eric Dursteler, dir., A Companion to Venetian History, Leiden, Brill, 2013, p. 125-253 (ici p. 152).

22 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.

23 Ibid.

24 Ibid.

25 Ibid., relazione de Giovanni Pizzamano, 1701.

26 Ibid.

27 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d’Antonio Morosini, 1723.

28 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688 : « Aggregata vi è pure la terra di Misselongi, posta sul mare verso le frontiere di Lepanto, simile à Natolico nella qualità dell’entrate, se non, che in vece di raccoglier uvepasse, vi si fabrica quantità maggiore di sali, essitati nei monti della Grecia interiore, ed in tempo pace se ne caricavano bastimenti anco per Venetia. Questa pero nello stato delle cose presenti è stata accordata dal Serenissimo in £ vintimille annuali, corrisposte per l’anno 1686, et una porzione per il sussequente in commissariato, avendo poscia trasmesso il rimanente di £ undeci mille cinquecento à questa cassa. »

29 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 50.

30 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.

31 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 978-979.

32 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 54.

33 Benjamin Arbel, « Colonie d’oltremare », art. cit., p. 978-979.

34 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d’Antonio Morosini, 1723. Morosini évoque également plusieurs travaux entrepris durant son mandat (lazaret, dépôts…), lesquels ont été mis à l’arrêt par le provéditeur général de la Mer faute d’argent ; ceci en dépit du profit réalisé sur l’exportation des ressources de Leucade. La situation n’évolue que très peu au cours du siècle puisque, soixante ans plus tard, Sebastiano Morosini déplore la vétusté des infrastructures de commerce, notamment le canal : celui-ci est « presque totalement desséché, ce qui n’est pas dû à l’œuvre de la nature, mais à la déplorable inconséquence des hommes » ; Biblioteca Museo Correr (dorénavant : BMC), Cod. Cicogna, 240, n.n., relazione de Sebastiano Morosini, 1780. Nous reprenons ici l’analyse proposée par Mathieu Grenet, « Gouverner l’île, tenir la frontière », art. cit., p. 218.

35 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688 ; Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit.

36 Guy Burgel, « À l’origine du sous-développement insulaire : l’exemple de Leucade (Grèce) », Bulletin de l’Association des géographes français, no 435-436, 1976, p. 215-219.

37 Sur les échanges et circulations autour d’Arta et du golfe en général, voir Eleftherios L. Vetsios, « Η διπλωματική και οικονομική παρουσία των Βενετών στην περιοχή της Αρτας κατά τον 18ο αιώνα » [La présence diplomatique et économique des Vénitiens dans la région d’Arta au xviiie siècle], thèse de doctorat, université Aristote de Thessalonique (dir. Ioannis Psaras), 2004, en particulier p. 208-236.

38 Benjamin Arbel, « Venice’s Maritime Empire », art. cit., p. 220.

39 Voir à ce sujet la grande étude de Jean-Claude Hocquet, Le sel et la fortune de Venise, Lille, Presses universitaires de Lille, 1979.

40 Mathieu Grenet, « En attendant quels barbares ? », art. cit.

41 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 50.

42 ASV, Senato, Dispacci, b. 583, fo 867, relazione de Pietro Bembo, 1688.

43 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d’Antonio Morosini, 1723 ; ibid., n.n., relazione de Pompeo Rota, 1739 ; ibid., n.n., relazione de Zan Antonio Moro, 1745 ; BMC, Cod. Cicogna, 240, n.n., relazione de Sebastiano Morosini, 1780.

44 Mathieu Grenet, « Gouverner l’île, tenir la frontière », art. cit., p. 218-219.

45 Jean-Claude Hocquet, Le sel et la fortune de Venise, op. cit., 1979.

46 Terme qui désigne la péninsule balkanique sous domination ottomane.

47 D’autant plus que le port de Livourne abrite des communautés, notamment marchandes, qui insèrent ces produits dans des réseaux commerciaux plus larges encore : voir à ce sujet l’article de Francesca Trivellato, « Juifs de Livourne, Italiens de Lisbonne, Hindous de Goa. Réseaux marchands et échanges interculturels à l’époque moderne », Annales. Histoire, Sciences sociales, no 58/3, 2003, p. 581-603.

48 Andreas Andreadis, Περι της οικονομικης διοικησεως της Επτανησου επι Βενετοκρατιας [L’administration financière des Vénitiens dans les îles Ioniennes], Athènes, Estia, 1914, t. II, p. 240-242.

49 Sur ces questions, voir Solène Rivoal, « De l’expertise savante aux expérimentations économiques. L’action de la Société économique de Split dans la politique halieutique vénitienne (seconde moitié du xviiie siècle) », in Gilbert Buti et al., dir., Moissonner la mer : économies, sociétés et pratiques halieutiques méditerranéennes (xve-xxie siècle), Paris, Karthala, 2018, p. 253-268.

50 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., passim.

51 Ibid., p. 57.

52 Ibid., p. 58.

53 Ibid.

54 Ibid., p. 59.

55 Ibid., p. 60.

56 Ibid., p. 62.

57 Ibid., p. 63.

58 Ibid.

59 Bruno Bernard, « Loisir, paresse, oisiveté : débats idéologiques autour de ces notions (xviie-xixe siècles) », Revue belge de philologie et d’histoire, no 79/2, 2001, p. 523-532.

60 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 60.

61 Gilbert Buti et al., dir., Moissonner la mer, op. cit.

62 Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit., p. 59.

63 ASV, Miscellanea Documenti turchi, no 1645, Différends survenus pendant la définition des frontières de Prevesa, 19 décembre 1718.

64 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d’Antonio Morosini, 1723 ; Francesco Grimani, Relazioni storico-politiche, op. cit.

65 À la manière dont Guillaume Calafat l’a étudié : Une mer jalousée : contribution à l’histoire de la souveraineté, Paris, Seuil, 2019.

66 ASV, Collegio, Relazioni finali di ambasciatori e pubblici rappresentanti, b. 86, n.n., relazione d’Antonio Morosini, 1723.

67 ASV, Miscellanea Documenti turchi, no 1645, Différends survenus pendant la définition des frontières de Prevesa, 19 décembre 1718.

68 Guillaume Calafat, Une mer jalousée, op. cit. ; Maria Pia Pedani, The Ottoman-Venetian Border (15th-18th Centuries), Venezia, Università Ca’ Foscari, 2017, p. 86 ; Hassan S. Khallilieh, Islamic Maritime Law: An Introduction, Leiden, Brill, 1998, p. 133-148.

69 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II.

70 Ibid., n.n., accord du 2 août 1720.

71 Voir à ce sujet Guillaume Calafat, Une mer jalousée, op. cit., ainsi que Hassan S. Khallilieh, Islamic Maritime Law, op. cit., pour ce qui est du droit maritime ottoman.

72 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II, n.n., lettre au provéditeur général de la Mer, 1729.

73 Monique O’Connell, Men of Empire: Power and Negotiation in Venice’s Maritime State, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2009, p. 47.

74 ASV, Bailo a Costantinopoli, Documenti più importanti, b. 365/II, n.n., le drogman Iseppo Volta au provéditeur général de la Mer Marcantonio Diedo.

75 Ibid., n.n., copie du mémoire présenté par le baile Dolfin au grand vizir le 28 septembre 1728.

76 Filippo De Vivo, « How to Read », art. cit., 2011.

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Titre Le golfe Ambracique : un espace d’interfaces sous tension
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Pauline Mailloux, « S’approprier, exploiter, faire fructifier »Rives méditerranéennes, 66 | 2024, 151-168.

Référence électronique

Pauline Mailloux, « S’approprier, exploiter, faire fructifier »Rives méditerranéennes [En ligne], 66 | 2024, mis en ligne le 24 octobre 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rives/10937 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1514l

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