Max-Philippe Delavouët, Conversations, Paraulo
Max-Philippe Delavouët, Conversations, Paraulo, Montfaucon, À l’asard Bautezar !, 2020, 160 p.
Texte intégral
- 1 Les trois premiers volumes ont été publiés chez Corti de 1971 à 1977. Les deux derniers par le CRE (...)
1Max-Philippe Delavouët est l’un des poètes les plus marquants du siècle dernier. La cohérence de son œuvre, patiemment élaborée et architecturée dans le grand ensemble des cinq volumes intitulés Pouèmo1, frappe l’esprit sur un rythme régulier et une écriture mélodique. D’autres textes, moins connus, notamment des pièces de théâtre et divers autres recueils de poèmes, enrichissent un parcours d’écriture exigeant et constant. Chaque édition constitue, bien souvent, un véritable objet d’art, chaque livre paraît unique. Il y a chez cet auteur qui a vécu toute sa vie dans le mas de Crau du Bayle-Vert (dont il cultiva les terres, jusqu’à sa mort, en 1990) une volonté de s’ancrer en une langue, loin des éparpillements et des fragmentations, au plus près de chaque syllabe. L’on ressent, lorsque l’on tient l’un de ses ouvrages en main (et notamment les éditions d’art de ses propres éditions du Bayle-Vert) une certaine joie : celle d’accéder à un monde. Les mots, la langue, la sonorité et le papier, la matière, ainsi que les très belles illustrations, participent à cette cohérence d’ensemble. Les éditions A l’asard Bautezar ! ont intégré une partie de ses œuvres à leur catalogue et proposent un ouvrage fort utile pour entrer dans l’univers de Delavouët : Conversations, Paraulo. Il s’agit d’un recueil d’entretiens, extraits d’interviews, échanges à bâton rompu ou transcriptions des rushes du film de Daniel Pollet consacré à l’écrivain : L’arbre et le soleil. Nous y entendons donc la parole, directe, et accédons à la pensée de cet homme étonnant.
2Ce recueil de Conversations, dont la version provençale du titre Paraulo semble bien plus ouverte (Littéralement Parole ou Paroles puisque la graphie mistralienne entretient le doute sur le pluriel et le singulier), donne donc à entendre la voix de l’écrivain. Une voix que l’on suit entre 1953 et 1990, jusqu’à son extinction et pourtant… La pensée de l’homme nous paraît encore vive, présente. Ce petit livre ne se résume pas à une simple compilation d’échanges glanés dans des journaux et des revues : il fait résonner les mots d’un poète, au-delà de l’écriture. Les premiers échanges, notamment le premier article de Paul-Henri Seguin, posent le décor et replacent l’homme dans son lieu, avec finesse :
Grans — Tout est blanc, la route, les chaumes, le ciel et même le chant des cigales. Le soleil a mangé toute la couleur et il a lui-même la blancheur de l’acier.
3Derrière les quelques lignes des réponses en français que fournit Delavouët au journaliste du Méridional, nous discernons déjà la force d’une œuvre en gestation. Son enthousiasme et son regard optimiste sur la langue en cette moitié de vingtième siècle nous surprend :
Le provençal est merveilleusement jeune et plein d’avenir. […] Je suis résolument optimiste. Le climat devient de plus en plus favorable.
4Cette jeunesse du provençal éclaire ses vers, la langue y est une perpétuelle découverte. Chaque Pouèmo est un renouveau même lorsqu’il chante la mort d’un roi qui descend le Rhône « a la desciso ». Dans la transcription du discours qu’il donna en 1973 à l’occasion de la remise du Grand Prix Littéraire de Provence, c’est encore et toujours cette idée qu’il avance :
lou cèu esmougu d’alo, la mar vivo e si pèis, la terro de la Genèsi e, s’afourtissènt de soun amour coume de si misèri, l’ome e la femo autour de l’aubre. Es lou Sant-Michèu elementàri que, de-longo, sus li camin de la memòri que soun camin de l’aveni, la pouësìo dèu s’encagna d’empourta dins si bras, pèr qu’à parti d’aqui se posque toujour recoumença lou mounde.
Le ciel remué d’ailes, la mer vivante et ses poissons, la terre de la Genèse et, s’affermissant de leur amour comme de leurs misères, l’homme et la femme autour de l’arbre. C’est le patrimoine élémentaire que, sans cesse, sur les chemins de la mémoire qui sont chemins de l’avenir, la poésie doit s’entêter à emporter dans ses bras, pour que, à partir de là, on puisse toujours recommencer le monde.
5Tout est dit. L’architecture qui fonde tout le travail de Delavouët apparaît, claire, au grand jour. Tout comme se dévoilent les courbes harmonieuses des édifices romans qu’il décrit avec passion dans un entretien pour la radio de la Suisse romande, en 1966. Les échanges sont vifs, parfois généreux ou emportés, à d’autres moments plus laconiques et mesurés. Ce sont aussi des instants que fixent ces textes, des bribes de conversations qui jalonnent le parcours d’une vie et d’une œuvre. Max-Philippe Delavouët se dévoile, il parle beaucoup de ceux qui l’ont influencé, des rencontres qui jouèrent un rôle fondamental dans sa vie, telles que celle du peintre Auguste Chabaud. La figure de Mistral émerge, évidemment, en toile de fond ; mais c’est la lecture de Joseph d’Arbaud qui est le déclencheur de sa création :
c’est une œuvre très belle, après l’œuvre de Mistral. Elle prouvait une chose très simple : que même après Mistral la poésie provençale pouvait encore exister, pouvait vivre, se continuer.
6D’autres échanges mettent en avant son interêt pour le cinéma, notamment pour les prouesses de l’acteur Fred Astaire qui passe de « la marche à la danse, sans que l’on s’en aperçoive » : ce qui semble constituer, pour lui, une bonne définition de la poésie… L’auteur des Pouèmo donne ainsi une série de renseignements précieux sur sa façon de voir le monde et de travailler sa langue. Il considère d’ailleurs le provençal comme une langue « toute neuve » lui permettant d’écrire en toute liberté, débarrassé des modes et des écoles et représentant un outil fabuleux pour échapper à la littérature régionaliste :
Pour moi, le pays n’est jamais un objet, car je ne le regarde jamais et je ne m’en occupe au fond jamais, parce que j’y suis, parce que je suis à l’intérieur et non pas autour. La langue ne me met pas en dehors, et je peux dire que, plutôt que d’être un objet, le pays à la limite est toujours une source.
7Cette source coule dans les recueils de Delavouët et irrigue sa voix unique, une voix qui semble murmurer le chant du monde à nos oreilles lorsque l’on feuillette les pages de cet ouvrage précieux. L’envie de relire Delavouët en sera plus vive, chacune de ses Paraulo étant comme « lou proumié degout que vendra / tout aquel aubre d’aigo espandi dins li prat » [la première goutte qui deviendra / tout ce grand arbre d’eau épandu par les prés] (Pouèmo 2, « L’Eigadié », deux derniers vers).
Notes
1 Les trois premiers volumes ont été publiés chez Corti de 1971 à 1977. Les deux derniers par le CREM en 1983 et 1991.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Sylvan Chabaud, « Max-Philippe Delavouët, Conversations, Paraulo », Revue des langues romanes, Tome CXXV n°2 | 2021, 495-498.
Référence électronique
Sylvan Chabaud, « Max-Philippe Delavouët, Conversations, Paraulo », Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXV n°2 | 2021, mis en ligne le 01 janvier 2020, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rlr/4723 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rlr.4723
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