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Critique

Jiří Měsíc, Leonard Cohen: The Modern Troubadour

Palacký University Press, Olomouc 2020
Michael Alm
p. 505-507
Référence(s) :

Jiří Měsíc, Leonard Cohen: The Modern Troubadour, Palacký University Press, Olomouc 2020, 228 p.

Texte intégral

1Au fil des années, tant d’auteurs-compositeurs-interprètes ont été proclamés « troubadours modernes » que cela est devenu un véritable cliché. Pour citer quelques exemples flagrants de cette tendance, Bob Dylan serait le « troubadour américain suprême1 », Georges Brassens le « dernier des troubadours2 » et Billy Bragg le « troubadour gaucho3 ». Or, c’est peut-être l’auteur-compositeur-interprète québécois Leonard Cohen qui, plus que tout autre prétendant, peut se réclamer légitiment de ce titre. Cohen est l’un des artistes les plus accomplis de notre temps, se distinguant par une discographie mais aussi par une œuvre poétique et littéraire nourries par sa connaissance scrupuleuse des traditions musicales et littéraires du passé, dont notamment celle des troubadours et des poètes arabo-andalous. Malgré l’influence évidente de ces traditions dans ses textes, il existe très peu d’études à ce sujet. Leonard Cohen : The Modern Troubadour de Jiří Měsíc représente ainsi une première importante tentative de combler cette lacune.

  • 4   “Thererfore, I am departing on a journey to discover where Leonard Cohen stands among troubadour (...)

2Loin de tomber dans les clichés vides de sens d’autres critiques promptes à qualifier de “troubadour” tout homme doté d’une guitare et faisant étalage de quelques prouesses lyriques, cette excellente et originale étude de Měsíc nous plonge dans l’univers lyrique de Leonard Cohen afin de « découvrir où il se situe par rapport aux poètes troubadours4 ». Pour ce faire, Měsíc fait adroitement l’analyse comparative littéraire de Cohen et de ses aînés afin de démontrer jusqu’à quel point ses textes sont redevables aux traditions littéraires médiévales d’Occitanie et d’Andalousie, surtout en ce qui concerne sa tendance à vénérer le Féminin et à fusionner religion, spiritualité, et culture profane. En analysant ce musicien contemporain par rapport aux poètes musiciens du passé, comme l’auteur l’indique justement dans son introduction, celui-ci se rattache directement à l’étude synchronique des littératures The Spirit of Romance du moderniste Ezra Pound. En effet, en lisant The Modern Troubadour, on ressent la volonté de Měsíc de s’insérer dans la grande tradition des anglicistes comme Pound, Eliot ou bien W.S. Merwin qui, d’une génération à l’autre, s’efforcent de mettre en lumière la primauté des troubadours au regard de la littérature anglo-saxonne : un défi qu’il relève avec aplomb.

3Pour illustrer comment cette étude réussit à préparer le terrain pour son argumentation sur Cohen comme troubadour moderne, prenons son analyse de l’omniprésence de « l’amour non partagé du féminin idéal » — une présence qui s’associe souvent à une image mentale de la Vierge — dans ses paroles. Měsíc analyse de près plusieurs chansons (mais aussi des poèmes) dont Seems So Long Ago, Nancy, Chelsea Hotel #2, et Alexandra Leaving afin d’illustrer l’omniprésence de ce thème dans son œuvre. Voici ce que Měsíc dit sur la dernière chanson citée, dans laquelle le poète assiste impuissant au départ d’Alexandra avec « son seigneur » :

We see here that the Virgin is leaving together with “her lord”, which suggests that the Virgin provides connection with the lord that is within the singer himself. Medieval troubadour poetry describes this quite clearly, since there is always an obstruction between the poet and his lady as she happens to be married to some noble knight, or duke, or even a king. (p. 102)

4Měsíc suggère pertinemment que les paroles de Cohen dans cette chanson évoquent la poésie des troubadours qui traite souvent d’un amour trinitaire à la fois sacré et profane entre le poète/amant, la Vierge/idéal féminin et le mari/Seigneur. Plus loin dans ce chapitre, il compare directement l’œuvre de Cohen à diverses chansons de troubadours qui traitent de la représentation de la Vierge en relation avec l’idéal féminin comme Guilhèm de Peitieu, Bertran de Born ou Gui d’Ussel, ce qui renforce l’idée qu’il serait une sorte de réincarnation du troubadour archétypal. Les analyses précitées de l’auteur font preuve de sa maîtrise non seulement des thèmes et motifs de la poésie médiévale mais aussi de la culture religieuse, ce qui rend son étude d’autant plus riche et inédite.

5On peut toutefois formuler quelques petites critiques à l’encontre de cette étude, notamment par rapport à l’empressement à attribuer toute ressemblance entre Cohen et ses ancêtres médiévaux au fait qu’il évoque intentionnellement des littératures et même des attitudes du passé. Nous pensons notamment à ces moments où l’auteur évoque la vie personnelle de Cohen, comme l’amour non partagé entre lui et la chanteuse allemande Nico, où le premier poursuit la dernière à la fois dans ses paroles et dans une vie réelle d’une intensité inquiétante. Pour Měsíc cette poursuite d’un amour inaccessible démontrerait, semble-t-il, que Cohen est bien un troubadour, bien qu’il n’ait regrettablement pas respecté les règles de la cortesia, car il faisait l’amour avec d’autres femmes entretemps… Bien qu’il fournisse des citations lyriques pour soutenir cette affirmation, tout cela semble être un peu exagéré. De telles analyses fantaisistes sur l’œuvre de Cohen, bien que rares, ne font que nuire à une étude autrement très réussie.

6Dans l’ensemble, The Modern Troubadour parvient largement à atteindre l’un des objectifs principaux de l’auteur : mettre en avant l’importance des troubadours et d’autres traditions littéraires chez Cohen, mais aussi démontrer leur persistance dans la littérature de nos jours. Pour terminer, Měsíc formule le vœu que son étude induise les chercheurs à comparer les auteurs-compositeurs-interprètes de nos jours aux poètes du passé, un champ de recherche peu creusé jusqu’à aujourd’hui. En effet, le titre du « Modern Troubadour » ne se limite guère au seul Cohen ; des chanteuses modernes, comme Rosalía, qui s’inspire du roman troubadouresque Flamenca ou bien Julia Holter qui insère des paroles des troubadours (même en Occitan !) dans ses chansons expérimentales, prouvent que l’empreinte des troubadours sur la musique se perpétuera dans les années à venir. Espérons que d’autres études reprendront là où Měsíc s’est arrêté, car cela ne serait rien d’autre qu’une aubaine à la fois pour les études occitanes et pour la littérature comparée.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michael Alm, « Jiří Měsíc, Leonard Cohen: The Modern Troubadour », Revue des langues romanes, Tome CXXV n°2 | 2021, 505-507.

Référence électronique

Michael Alm, « Jiří Měsíc, Leonard Cohen: The Modern Troubadour », Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXV n°2 | 2021, mis en ligne le 01 janvier 2020, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rlr/4746 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rlr.4746

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Auteur

Michael Alm

Université Paul-Valéry Montpelllier 3. ReSo EA 4582

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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