Hommage à Jean-Pierre Chambon (1952-2025)
Texte intégral
1Pour la Revue des Langues Romanes, 2025 aura été une année de deuil. À quelques mois de distance, après Gérard Gouiran, c’est un autre des piliers de la revue, Jean-Pierre Chambon, qui disparaît, et avec lui un acteur majeur de la romanistique en général et de l’occitanistique en particulier.
2Jean-Pierre Chambon est né en 1952 à Clermont-Ferrand, au cœur de cette Auvergne à laquelle il a consacré tant de travaux — mais il avait aussi des origines familiales du côté de la Haute-Saône, qui expliquent ses publications sur la toponymie et l’histoire linguistique de ce nord de la Franche-Comté. Il s’oriente très tôt vers la linguistique, notamment la toponymie, sous la direction de Charles Camproux : c’est par conséquent dans notre revue qu’il publie ses premiers articles dès 1975. Son intérêt le porte aussi assez vite vers la lexicologie, avec Georges Straka : il va ainsi se voir associé à la refonte, à partir de 1985, de l’indispensable FEW de W. von Wartburg. Par la suite, sa carrière universitaire le mène successivement à Montpellier (Paul-Valéry), puis à Paris IV, où il succède, pour l’occitan, à Jean Boutière, Charles Rostaing et Suzanne Thiollier-Méjean. Sa production scientifique est plus que considérable : la bibliographie qui clôt le second volume du recueil de certains de ses articles (Méthodes de recherche en linguistique et en philologie romanes) recense jusqu’en 2017 quelque 400 articles, parfois une quinzaine par an, dans une bonne cinquantaine de revues, nationales ou internationales, parmi les plus importantes, sans compter la direction ou co-direction d’une douzaine d’ouvrages, et la rédaction de nombreux compte rendus, préfaces, etc. Et il aura enrichi ce corpus jusqu’au bout : certaines de ses dernières publications sont encore à paraître…
3Ses centres d’intérêt sont éclectiques, de Rimbaud à l’istriote ou au dalmate en passant par les français régionaux. Une bonne partie de ses articles — plus de 40 % — concernent l’occitan, médiéval, moderne et contemporain : il y a là de la toponymie, auvergnate, mais pas seulement. Il y a aussi de l’histoire de la langue : on lui doit par exemple un article renouvelant assez spectaculairement la question de la déclinaison bicasuelle. Ce lecteur attentif de Ronjat aurait pu, s’il l’avait décidé et en avait eu le temps, nous fournir la grande grammaire historique de l’occitan dont nous avons tant besoin. Sa connaissance aigüe de la variation diatopique de l’ancienne langue, née de sa familiarité aussi bien avec les textes littéraires qu’avec les actes de la pratique lui permettait d’identifier la provenance du lexique de tel ou tel texte, et, partant, de localiser l’origine probable de son auteur. Mais il était tout aussi capable de s’intéresser à la littérature contemporaine, notamment à l’œuvre de Jean Boudou, sur laquelle il intervient dès 1988. On lui doit ainsi des analyses du roman Lo libre dels Grands Jorns (qui, comme on sait, se passe à Clermont-Ferrand), analyses d’une grande finesse, fondées sur une approche philologique rigoureuse, combinée avec une critique acérée (et servie par un humour féroce) aussi bien de la façon dont les œuvres de Boudou avaient été éditées sans respect exagéré du texte original que des interprétations que certains en avaient faites. En effet, le moins qu’on puisse dire est qu’il était aussi exigeant vis-à-vis des travaux de ses collègues qu’il l’était par rapport à sa propre recherche, car il était modeste. Il n’avait évidemment rien contre la langue d’oc, qu’il parlait fort bien à l’occasion (et certains se souviennent d’avoir chanté avec lui des chansons empruntées au répertoire des années 1970). Et c’est justement pour cela qu’il considérait que l’étude de la langue et de la littérature d’oc devait bénéficier du même sérieux que celui qui s’attache aux recherches portant sur toutes les autres langues et les autres littératures : il goûtait peu tout ce qui à ses yeux pouvait s’apparenter à ce qu’il appelait la main invisible de la militance, ou l’Instance, l’irruption de l’idéologie renaissantiste dans le regard porté sur la langue et les œuvres, au détriment de l’analyse scientifique la plus distanciée possible. Et il n’hésitait pas à défendre des points de vue peu susceptibles d’entraîner l’adhésion de cette militance, en intervenant vigoureusement dans le débat, ancien et toujours renaissant, sur le statut exact du gascon : dialecte d’oc ou langue romane à part ? Son point de vue était clair : sans nier que, sur le plan sociolinguistique, le gascon partageait l’histoire de l’occitan dans son ensemble, il considérait que la précocité de l’émergence de ses traits distinctifs (avant 600, posait-il dans un article écrit avec Yan Greub) le séparait d’emblée d’un domaine d’oc, dans lequel il identifiait d’ailleurs moins le produit d’innovations communes que la manifestation d’un certain refus de celles affectant les espaces linguistiques voisins. Le débat qu’il ouvrait ainsi, et dans lequel il n’y a pas lieu d’entrer ici, méritera en tout état de cause d’être poursuivi à partir des éléments qu’il fournit.
4Tous ceux qui l’ont connu et ont échangé avec lui, que ce soit oralement, y compris pour de longues conversations téléphoniques, ou par lettre ou par courriel, continueront à lire et citer ses analyses, et, au-delà du savant, garderont la mémoire de l’homme qu’il était.
5Philippe Martel
6Il faudrait se demander pourquoi le qualificatif de « savant » n’a plus guère cours dans les sciences humaines, la linguistique en particulier. En tout cas, personne ne le refuserait à Jean-Pierre Chambon ; il lui fut attribué pour la première fois officiellement par Robert Martin lors de sa soutenance d’HDR. Chambon portait à un très haut degré la rigueur et la probité intellectuelles, assorties d’une modestie fort bienvenue. Ces qualités se lisaient déjà lors de sa soutenance de thèse à Montpellier en 1979 (à laquelle le signataire était présent) ; Chambon, c’était déjà la force tranquille, et le goût de la joute intellectuelle. Aussi bien son souhait, exaucé, de succéder à Paul Fabre à Montpellier en 1997 fut-il accueilli avec un grand plaisir et ressenti comme un honneur insigne. Il s’intégra parfaitement aux filières d’enseignement et de recherche de l’université Paul-Valéry, même si l’évolution des curiosités ne permit pas à son enseignement de linguistique romane et d’onomastique de s’inscrire de façon pérenne dans la tradition montpelliéraine à laquelle Chambon, auparavant étudiant à Montpellier, tenait tant, et qu’il conforta par sa collaboration régulière à la Revue des langues romanes.
7Sa nomination à la Sorbonne, en 2001, assura à la chaire d’occitan et de romanistique tout le lustre nécessaire. Il y forma quelques disciples auxquels il avait su insuffler sa démarche exigeante et novatrice.
8Jean-Pierre Chambon est de ceux, en fait plutôt rares, qui font véritablement avancer leur discipline de recherche, en imposant des ruptures nécessaires pour ouvrir de nouveaux horizons. Il a été l’initiateur de plusieurs projets de longue portée et de large envergure.
9Après avoir redressé quelques défauts du FEW, il contribue à refonder la démarche étymologique romane, un peu dans l’impasse, en forgeant un modèle inspiré de celui à l’œuvre dans l’indo-européanisme : le proto-roman, invention nécessaire pour éclairer la diversification romane à partir du latin tardif. Le DERom progresse sur cette nouvelle route, malgré quelques résistances.
10Onomasticien, donc tenant d’une discipline souvent livrée à des facilités sympathiques, il négocie le virage étymologisant en préférant retenir l’histoire des toponymes au détriment de leur source, non négligée mais souvent scientifiquement inaccessible. C’est une autre aventure en cours, le PatRom.
11L’amoureux des dictionnaires s’attaque aussi au vieux-gascon, sur un domaine sujet à querelles plus idéologiques que scientifiques.
12Jean-Pierre Chambon, on le voit, sait combiner le souci des grands ensembles, une théorisation générale prudente, d’une part, et, de l’autre, l’attachement aux dimensions réduites : il est frappant que son dernier ouvrage, la Toponymie de l’arrondissement de Lure, fasse une large place à la microtoponymie, tout en déroulant des approches diverses et convergentes : étymologie, philologie des archives, histoire, sociologie, ethnologie.
13Ayant un peu côtoyé Jean-Pierre Chambon, je ne peux négliger de rappeler son extrême courtoisie, sa curiosité de la recherche des autres : il pratiqua avec intérêt ma récente grammaire pratique, sur laquelle il me posa quelques questions de morphosyntaxe — bien moins nombreuses, cependant, que celles que je lui soumis sur la dialectologie de sa chère Auvergne (pour laquelle nous avions le même attachement). Tout récemment, il m’avait dit ne pas être en mesure de répondre à une question portant sur ce domaine. Je crois savoir maintenant pourquoi.
14Teddy Arnavielle
Pour citer cet article
Référence électronique
Philippe Martel et Teddy Arnavielle, « Hommage à Jean-Pierre Chambon (1952-2025) », Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXX n°1 | 2026, mis en ligne le 16 juillet 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rlr/6546 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ld3
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page


