1Par cet article, nous souhaitons montrer comment la rhétorique du désir d’enfant est construite socialement, mais aussi politiquement, contribuant par là à entretenir un système de genre faisant de la maternité, et plus généralement encore de la figure de “la bonne mère” – et non celle du “bon père” –, un pilier de l’ordre social contemporain. Comme le souligne Yvonne Knibiehler, « [la fonction maternelle] est toujours et partout une construction sociale, définie et organisée par des normes, selon les besoins d’une population donnée à une époque donnée de son histoire ». Derrière le « désirdenfant » (Delphy, 2002 :79), qui se dit en un seul mot et s’inscrit apparemment dans la sphère la plus intime, se cachent donc un ensemble d’injonctions faisant de l’enfantement une “affaire d’État”. Si, depuis le milieu du XVIIIème siècle, la reproduction humaine a été en France une préoccupation des gouvernements, il apparaît que les lois autorisant la contraception médicale et l’interruption volontaire de grossesse (IVG), ainsi que les innovations scientifiques et techniques en matière de procréation médicalement assistée au milieu du XXème siècle, éclairent d’un jour nouveau le souci “du faire vivre” de l’État (Memmi, 2003).
- 1 Fécondité Contraception et Dysfonctions Sexuelles - INSERM-INED - 2010.
- 2 Seule l’infertilité diagnostiquée d’un couple hétérosexuel en âge de procréer est prise en charge m (...)
2La confrontation de deux terrains issus de travaux de doctorat de sociologie, l’un portant sur des personnes volontairement sans enfant, l’autre sur des femmes engagées concomitamment dans une activité professionnelle et un parcours d’assistance médicale à la procréation (AMP), permet de corréler le désir d’enfant – qui, selon l’enquête Fecond1 menée en 2010 concerne 95 % des personnes vivant en France (Debest/Mazuy, 2014) – à la forme contemporaine d’un devoir social à enfanter, supporté principalement par les femmes. Nous posons ainsi l’hypothèse d’un “contrat social procréatif” entre les femmes et l’État, qui suppose des droits : avoir le droit de choisir le moment pour devenir parent(s), et de bénéficier si nécessaire d’une aide médicale à la procréation – le cadre législatif français rappelant le modèle bioconjugal et thérapeutique de cette assistance2 ; et des devoirs : celui de désirer et de mettre au monde des enfants si les capacités biologiques des corps reproducteurs, et principalement ceux des femmes, ne sont pas en cause dans l’absence d’enfant.
Les matériaux utilisés
L’article est issu de la mise en regard de deux terrains empiriques, l’un concernant des personnes qui ont fait le choix d’une vie sans enfant (Debest, 2014) et l’autre des femmes salariées qui ont recours à l’AMP (Hertzog, 2016).
Le corpus constitué dans le cadre de la recherche portant sur les personnes volontairement sans enfant se compose de 33 femmes et de 18 hommes âgé·e·s d’au moins 30 ans au moment de l’entretien. La grande majorité diplômée, ils et elles sont pour la plupart en couple et habitent la région parisienne. Le recrutement s’est opéré suite à un appel à témoignages auquel les enquêté·e·s ont souhaité répondre. Les entretiens semi-directifs et en face-à-face sont d’une durée de deux heures environ. Dans cet article, nous mobiliserons uniquement les paroles des femmes enquêtées, les hommes n’ayant pas exprimé le ressenti d’une injonction sociale à la paternité (Debest, 2015). En ce sens que jamais ne leur est posée la question de leur propre désir d’enfant, notamment pour ceux qui ne sont pas en couple. Ceux qui sont engagés dans une relation semblent, de leur côté, toujours renvoyés à la paternité comme un projet conjugal et non individuel. Ils reconnaissent du même coup que leur entourage présuppose, d’une part, la responsabilité de leur conjointe dans l’absence d’enfant et, d’autre part, le peu de crédit accordé aux questions relevant du désir masculin concernant les enfants.
Le corpus des enquêtées engagées dans des protocoles d’AMP concerne 32 femmes, toutes en couple (en concubinage, pacsées ou mariées), de 24 ans à 42 ans. La diversité des régions et bassins d’emploi de l’enquête (Polyclinique de Cherbourg, CHU de Caen, CHU d’Angers et Hôpital Béclère de Clamart) permet de faire varier les situations sociales des salariées, aux niveaux d’études contrastés (allant du Brevet des collèges à bac + 8) et aux situations professionnelles hétérogènes (caissières, femmes de ménage, employées ou cadres supérieures et ingénieures). Le choix n’a jamais été de délibérément restreindre l’enquête à l’expérience féminine tant, pour comprendre la division du travail reproductif médicalement assisté et ce qu’elle implique dans l’articulation avec la vie professionnelle, la confrontation entre les parcours féminins et masculins eût été cruciale. Le refus des hommes de participer à une enquête sur le travail procréatif, s’il n’a rien de surprenant (Cresson, 2006 ; Rozée/Mazuy, 2012), n’en révèle pas moins une division sexuée du travail socialement et médicalement entretenue. Confrontés au tabou de la stérilité masculine toujours associée à l’impuissance (Giami, 2008 ; Hopker-Azemar, 2011), les hommes sont de surcroît peu mobilisés par la médecine procréative, y compris quand l’origine de l’infertilité est masculine, et peu enclins à mettre en récit leur vie intime.
L’article s’appuie donc sur l’analyse du discours des femmes, les hommes se plaçant et étant placés “hors jeu”, c’est-à-dire non considérés comme des acteurs à part entière des choix procréatifs et de la (non) parentalité.
- 3 Voir en annexe l’affiche pour la campagne du Grand Emprunt en 2010.
3Dans un premier temps, nous montrons que la naissance revêt, encore aujourd’hui, un pouvoir instituant pour les femmes ; elles subissent une pression sociale diffuse à être mères, le désir d’enfant dessinant en effet les nouveaux contours du devoir de procréation. Les entourages familiaux, amicaux et professionnels jouent un rôle de véritables entrepreneurs moraux en matière de procréation, quand l’État promeut, par ses politiques publiques (familiales, sociales, prise en charge médicale, assurance maladie), une solidarité procréative dont les fondements ne sont jamais mis en question. Dans un deuxième temps, nous exposons les coûts physiques, psychologiques et symboliques pour les femmes de l’absence, volontaire ou non, d’enfant. La similarité des propos des femmes enquêtées, lesquelles pourraient pourtant représenter les deux extrêmes d’un continuum du désir d’enfant, rappelle la force de l’injonction à la maternité, constituant dès lors l’absence d’enfant en marginalisation sociale. Celui-ci rend compte du système de genre, principe organisateur de nos sociétés contemporaines, entretenu par les prescriptions en matière de procréation, ainsi que du prix et de la valeur des enfants pour un État3. En conclusion, nous revenons sur la construction et la reproduction du système de genre qui s’articule autour des sphères dites reproductives et productives.
4Derrière le « pluralisme normatif » (Déchaux, 2010 :106) renvoyant les individus à leur pouvoir de choisir de manière responsable leur mode de vie familiale, se profile un ensemble d’injonctions qui font système et exercent sur les couples, sur les femmes plus spécifiquement, une pression diffuse à concevoir : les femmes ont encore et toujours à devenir mères. Comme l’affirme Christine Delphy, « les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent, une fois qu’elles ont fait ce qu’elles doivent » (2009 :35-36). Leur désir d’enfant, dont la construction sociale est masquée, révèle la forme intériorisée d’un devoir social à enfanter, devoir entretenu tant par les entourages familiaux, amicaux et professionnels que par l’État, garant de politiques familiales, fiscales et assurantielles. L’enfant reste ainsi une valeur et l’enfantement une “affaire d’État”, qui passe par le corps des femmes.
5La maternité continue, dans les représentations collectives, d’être le marqueur de l’identité féminine. Pensées comme différentes des hommes par leur capacité à porter des enfants et à en accoucher, les femmes se caractérisent par l’évidence et la naturalité de leur désir d’enfant (Touraille, 2015) : elles sont ainsi définies, et pour beaucoup se définissent, par la procréation, bien qu’elles n’y soient pas cantonnées (Delphy, 2009 :96). Ne pas être mère, c’est ainsi heurter le système de genre (et donc l’organisation sociale) qui s’appuie sur un double processus : la différenciation et la hiérarchisation des sexes. Aux unes (d’abord) le travail procréatif, non rémunéré, et qui ne ferait que re-produire, aux autres (seulement) le travail dit productif, rémunéré. Ce sentiment d’appartenance à la classe des femmes par l’intermédiaire de la maternité (qui conjugue désir d’enfant, grossesse, accouchement, travail éducatif) se retrouve à travers nos deux terrains. Les femmes qui ont des difficultés à procréer et certaines femmes volontairement sans enfant expriment en effet leur incomplétude (relative) liée au fait de ne pas être mère ou de ne pas désirer l’être.
- 4 En annexe figure un tableau qui récapitule les principales caractéristiques sociodémographiques des (...)
6Anne4, mariée, professeure de 37 ans, constate que lorsqu’elle a réfléchi à la maternité, elle se souvient s’être dit que sans enfant elle ne se sentirait pas « une vraie femme » :
C’était ‘mais je vais pas être une femme accomplie’, ‘je vais pas être une vraie femme’, ‘on me le fera sentir’ […] Faire le deuil de l’image que tu peux avoir d’une femme épanouie qui, forcément, inclut la maternité.
7Marlène, en couple, salariée dans une association, âgée de 31 ans, assure pour sa part :
C’est vrai que l’image de la femme complète c’est avec un enfant. […] Je dirais que si elle n’a pas d’enfant, elle peut être complète à 90 %, mais que l’enfant, oui ça rajoute les 10 % qui restent.
8Nous notons que, parmi les enquêtées, les femmes volontairement sans enfant ne se contentent pas de soulever la « violence » (dixit Olga – en couple, iconographe presse écrite, 41 ans) qui leur est faite, elles la mettent en regard avec le traitement social réservé aux hommes qui ne sont pas pères, ce qui corrobore parfaitement les analyses d’Arnaud Régnier-Loilier (2007). Bénédicte (en couple, journaliste, 37 ans), par exemple, constate : « On dit qu’on ne peut pas être femme sans être mère, on ne dit pas qu’on ne peut pas être homme sans être père ».
9Les femmes de nos corpus observent et vivent ainsi le traitement différentiel entre les femmes et les hommes en matière de (non) procréation. Or, comme l’attestent de nombreuses études sur les fondements des politiques natalistes et familiales (Messu, 1992 ; Chauvière et al., 2000 ; Rosental, 2010), sur la construction des discours et des combats autour de la légalisation de la contraception puis de l’IVG (Garcia, 2011 ; Pavard, 2012), sur la prise en charge médicale et sociale du corps des femmes (examens gynécologiques tout au long de leur vie, prescriptions médicales, rappel de leurs fonctions procréatives, suivi de la grossesse, etc.) (Knibiehler/Fouquet, 1983 ; Membrado, 2006), ce traitement différentiel est un construit social, entretenu politiquement et socialement, aux réels impacts sur la définition et la valeur que chacune a de soi. N’est-il pas fréquent d’entendre ainsi que la contraception a permis aux femmes de maîtriser leur fécondité, comme si les hommes n’en n’avaient pas et qu’ils n’avaient pas tiré bénéfice de cette avancée sociale ?
10Postuler, chez les femmes, l’évidence d’un désir d’enfant à réaliser au moment opportun c’est essentialiser l’identité féminine en les vouant à la maternité. Se sentir “femme” suppose dès lors de satisfaire un désir d’enfant considéré comme “irrépressible”, puisqu’il serait un des éléments clefs, constitutif de l’identité des femmes. L’expression “en avoir ou pas” prend ainsi une signification bien différente selon qu’elle s’adresse aux hommes ou aux femmes.
11Si les femmes sont confrontées à l’injonction à désirer des enfants et à recourir à l’AMP pour les faire naître en cas d’infertilité, ne pas être père pour les hommes, c’est ne pas être capable d’attester sa virilité en fécondant une partenaire. Les femmes éprouvent une grande culpabilité et/ou sont rendues coupables de ne pouvoir donner des enfants aux hommes (Ouellette, 1988), pendant que ces derniers souffrent de l’impuissance à faire “gonfler le ventre” de leur conjointe (Tabet, 1998 ; Pache, 2010).
12En cas d’absence manifeste de ce désir, la société et l’entourage ne tardent donc pas à invoquer un dysfonctionnement conjugal et/ou psychologique et associent a priori à ce sentiment des caractéristiques négatives, telles que l’égoïsme ou l’immaturité (Debest, 2015), laissant ainsi entendre que les parents et les personnes souhaitant des enfants (au “bon moment”) sont, de leur côté, altruistes et matures.
13Une grande partie du corpus des femmes volontairement sans enfant expose ainsi durant l’entretien une ou plusieurs anecdotes où l’entourage amical, familial, professionnel suppose d’elles une évidente envie d’enfant, leur renvoyant dès lors qu’elles ne sont pas “comme tout le monde”.
- 5 Quoique l’on puisse, par exemple, retrouver cet argumentaire de manière plus subtile dans le débat (...)
14Une pression diffuse pèse incontestablement sur les femmes pour qu’elles deviennent mères, non plus sous une forme quelque peu brutale qui reviendrait à leur enjoindre de faire des enfants pour la nation5, mais bien sous une forme psychologisante : au fond de chaque femme se nicherait un désir d’enfant, qu’il s’agirait de rendre effectif pour garantir son épanouissement. Ludivine, qui n’est alors pas en couple et volontairement sans enfant, scénariste de 34 ans, se souvient d’une visite qu’elle a rendue à une amie venant d’accoucher de son premier enfant :
Par exemple, j’ai une amie à qui j’avais rendu visite à la naissance de son premier enfant qui m’avait dit, mais sans que j’aie aucune remarque qui puisse engendrer ça, elle m’avait dit : ‘Mais t’inquiète pas ça t’arrivera aussi !’ et ça, voilà, ça m’avait énormément troublée […] Oui, cette espèce de tendance générale à penser que c’est la clef du bonheur d’être dans ce schéma-là et de pas le remettre en question du tout, de penser que c’est vraiment naturel.
15Psychologisation (Castel/Le Cerf, 1980 ; Castel, 2008) et biologisation du social (Lemerle, 2009) s’allient toutes deux pour faire la promotion du désir d’enfant : la première aura popularisé une culture psychologique mettant sur le devant de la scène l’ordre subjectif du désir, du bien-être et de l’épanouissement quand la seconde aura cherché à ancrer dans la nature tout un ensemble de comportements humains, et notamment le “désir de procréer” (Touraille, 2015). Ainsi l’argument patriotique du devoir, qui s’adressait aux femmes, s’est-il transformé en valorisation du désir de devenir mère.
16La création de l’association “Maternité heureuse” en 1956 reflète d’ailleurs cette psychologisation du devoir d’enfant. Si la conséquence d’un combat pour la légalisation de la contraception est l’émancipation des femmes d’un “destin biologique”, l’argumentaire est d’abord construit au nom du bien-être des enfants à naître, du couple et de la famille (Garcia, 2011). Progressivement, l’association, qui devient en 1960 le “Mouvement français pour le planning familial” (MFPF), s’appuie en effet sur des savoirs issus de la psychanalyse qui articulent le désir des mères et le bonheur des enfants. Elle fait valoir que « la qualité relationnelle des liens familiaux, garante du bon fonctionnement psychique des individus, dépend du désir maternel pour l’enfant » (Garcia, 2011 :91). Les mères deviennent dès lors les premières interlocutrices des institutions et des médecins, notamment lorsque la famille “dysfonctionne” (Cardi, 2010, 2015 ; Debest, 2015), ou que l’enfantement ne se fait pas “naturellement”.
17Soulignons que la rhétorique du désir est logiquement inséparable d’une “police des désirs”, toujours empreinte de familialisme (Lenoir, 2003 ; Le Bras, 2000 ; De Luca Barrusse, 2008). Le désir des femmes (des couples) à faire naître des enfants est indissociable de la volonté de l’État français de favoriser les naissances et d’inciter fortement les mères à prendre soin de leur progéniture (Rosental, 2010). C’est d’ailleurs au cours du XVIIIème siècle, lorsque l’État met en place les premières politiques familiales et natalistes pour “repeupler la France”, qu’apparaît “l’amour maternel” (Badinter, 1980), lequel réunit à la fois le désir et l’instinct maternel. On trouve là les balbutiements de la psychologisation et de la biologisation du social pour enjoindre les femmes, d’une part à désirer des enfants et à les fabriquer, d’autre part à les aimer, c’est-à-dire à se rendre disponibles pour eux, en un mot à “être de bonnes mères”. L’histoire de la lutte contre la stérilité en France (Cahen, 2013) révèle, en outre, à quel point la “médecine du désir” (Frydman, 1986) s’est d’emblée inscrite dans une logique de promotion des naissances, encadrée par des politiques publiques, en œuvrant à la rhétorique de la “famille heureuse” des années 1950, où les femmes font passer en priorité leur “métier de mère” (Gojard, 2010).
- 6 À l’issue de la première tentative de fécondation in vitro, le taux d’accouchement est estimé à 21 (...)
- 7 Concrètement, la Sécurité sociale française prend en charge quatre tentatives de fécondation in vit (...)
18Pour autant, les fondements de l’entière prise en charge par la société du “désirer faire famille”, qui relève d’un consensus social tacite, méritent d’être questionnés puisque l’infertilité des couples n’a rien à proprement parler d’un état pathologique mettant en jeu la santé des protagonistes. Rembourser à 100 % avec exonération du ticket modérateur la prise en charge médicale coûteuse des corps infertiles, qui a un taux de réussite somme toute assez limité6, revient à admettre que, pour l’État, assister médicalement la procréation en vaut non seulement la peine, mais aussi le coût7.
- 8 Décret n° 2013-248 du 25 mars 2013.
19Nous repérons ici la double évidence sous-jacente à cette prise en charge : les individus, et notamment les femmes, aspirent à avoir des enfants et sont en partie constituées par ce désir ; la société tout entière accorde à l’enfant une valeur qui ne se calcule pas et qui légitime, sans débat en cas d’infertilité, une prise en charge médicale portée quasi exclusivement par les femmes (Hertzog, 2017), les corps masculins restant dans l’ombre. À ce propos, le coût des protocoles d’AMP n’est que très peu rendu public, comme si parler d’argent était ici indécent, quand celui de l’IVG est indiqué sur la plupart des sites et des guides qui expliquent les étapes de cette intervention. D’ailleurs, ce n’est que depuis un décret entré en vigueur au 31 mars 20138 que les frais afférant à l’IVG sont totalement remboursés. De surcroît, si les femmes s’engageant dans des protocoles d’AMP sont présentées comme volontaires, combattantes malgré l’aléa qui touche leur couple, les représentations disqualifiantes des avortantes restent prégnantes dans la société française qui voit toujours l’IVG comme un “échec de contraception”, un “manque de maîtrise” (Mathieu/Ruault, 2014) qui coûte à la société.
- 9 Comme le rappelle Dominique Memmi (2003, p. 36), cet entretien préalable à toute démarche d’AMP est (...)
20Si l’infertilité, malheur individuel et social, mérite aux yeux des institutions médicales une prise en charge financière, celle-ci reste toutefois soumise à une condition : que la force du désir d’enfant soit authentifiée par les gynécologues, qui sont dorénavant les délégué·e·s de l’État dans le contrôle des naissances et dans la bonne gestion de ses dépenses de santé. Le “désir”, avant de pouvoir s’exprimer en droit, doit effectivement être contrôlé. Dominique Memmi souligne à cet égard que les modes privilégiés d’exercice de la biopolitique en matière de gestion de la reproduction et de la fin de vie renvoient tous à un « contrôle ‘par la conformité biographique’« (Memmi, 2000 :6). La possibilité, pour les couples hétérosexuels, de bénéficier d’une prise en charge financière des protocoles d’AMP est, de fait, soumise à l’exposé des motivations du couple, au cours d’un entretien préalable avec la ou le gynécologue9. Il en va d’ailleurs de même pour les demandes d’IVG où les femmes doivent exposer les raisons de leur demande : ici aussi s’impose une exposition de la vie privée qui doit apparaître assez instable pour ne pas poursuivre la grossesse. Passer au travers des fourches caudines du récit biographique lors de ces entretiens préalables, c’est ainsi pour les femmes/couples voir leur demande légitimée et leur prise en charge à 100 % acceptée. A contrario, sans légitimation par le corps médical, qui jauge les (non) désirs d’enfant et les conditions propices à la venue ou non d’un enfant, nulle procédure ne peut se mettre en place, que cela soit pour faire naître ou pour interrompre une grossesse.
21La France se distingue ainsi par un modèle familialiste qui se révèle dans une politique familiale « définie en tant que branche autonome de la Sécurité sociale ayant pour objectif d’aider les familles à avoir des enfants et à les élever, les protéger » (Letablier/Dang, 2009 :18), ainsi que dans la conception protectrice de l’État à l’égard des femmes et de la maternité. Tandis que celles qui ne “peuvent pas” faire d’enfant et qui se lancent dans un parcours d’AMP correspondent par leur désir d’enfant(er) aux normes sociales, dont celles de genre, les femmes qui ne “veulent pas” d’enfant dérangent et inquiètent. D’autant que le désir d’enfant, lui, ne se légifère pas.
22Contrevenir, volontairement ou non, à la norme procréative fortement sexuée revient dès lors pour les femmes à se retrouver en porte-à-faux quant au devoir (de désir) d’enfant, toujours mis en balance avec la valeur, et donc le prix, accordée aux enfants dans notre société.
23Au vu des deux terrains enquêtés, il apparaît que la première manière de rappeler les femmes à l’ordre social de genre est de les interroger non pas sur leur désir, pensé comme une évidence, mais sur l’arrivée des enfants. Se retrouver en porte-à-faux avec cette évidence signifie être l’objet d’une pression sociale à désirer des enfants et à “en faire” au risque de se sentir stigmatisées, pour les femmes qui ne peuvent pas faire d’enfant, ou socialement “déviantes”, pour celles qui n’en veulent pas. Les premières vivent en effet l’absence d’enfant comme un handicap (Maggioni, 2006), et les secondes comme un choix, mais pour toutes l’absence d’enfant est l’objet d’une suspicion de l’entourage familial amical et professionnel, notamment lorsqu’elles sont en couple stable et professionnellement installées.
24Le poids de la norme procréative conduit ainsi les familles à s’enquérir des projets procréatifs des femmes pour se garantir que « tout est dans l’ordre » (Coralie, 24 ans, caissière). Ce sont d’ailleurs souvent les mères, belles-mères et grands-mères qui se chargent d’opérer ce contrôle social, lors de repas de famille devenant de véritables espaces d’inquisition :
Et encore là, au nouvel an, j’ai vu ses grands-parents [elle parle de sa belle-famille], et : ‘alors, un bébé à la fin de l’année ?’. Et j’ai dit à Mathieu : ‘pourquoi c’est à moi qu’on demande, pourquoi c’est pas à toi, c’est tes grands-parents’. […] Non, puis sa maman aussi… Plusieurs fois, j’ai dit à Mathieu : ‘tiens-la au courant’ parce qu’à chaque fois, j’y avais droit. […] A la fin, c’est presque… du harcèlement, non, mais une pression, ouais (Suzanne, mariée, 28 ans, manutentionnaire).
25Le caractère fortement sexué de la pression familiale souligne nettement que repose sur les femmes l’entière responsabilité du “faire famille”. Cette pression sociale à faire naître des enfants s’exprime de surcroît de manière insidieuse et répétitive dans les conversations ordinaires, y compris sur le lieu de travail. Tout manquement au respect du devoir social de maternité occasionne alors pour les salariées une mise à l’écart polie, ou un rappel à l’ordre disqualifiant :
Vous n’êtes pas mariée, on vous dit : ‘t’as pas de copain ?’, tu as un copain, on vous dit : ‘tu te maries quand ?”, et quand t’es mariée, on vous dit : ‘ben vous faites quand le premier enfant ?’ […] C’est pas malveillant, mais y’a une pression sociale. […] Et c’est fou. […] Donc moi, ma réponse est systématique maintenant : ‘on ne choisit pas toujours ce qu’on veut’, ‘la nature n’est pas toujours si bien faite’, et ‘c’est pas toujours facile’ (Delphine, mariée, 40 ans, ingénieure).
26Comme le soulignent Virginie Rozée et Magali Mazuy,
Les questions relatives à l’infertilité du couple sont synonymes de stigmatisation et de marginalisation pour les femmes. […] Si la reconnaissance sociale des hommes passe le plus souvent par leur réussite professionnelle et matérielle, elle passe encore par la maternité pour les femmes (2012 :20-21).
27Les femmes infertiles – notamment les plus diplômées du corpus – usent donc d’un script bien rôdé pour ne pas être suspectées d’être “déviantes”, quand les femmes volontairement sans enfant naviguent entre différents positionnements pour aménager l’horizon de leur “déviance”. Contournement, évitement ou confrontation normative, les femmes volontairement sans enfant usent de stratégies sociales qu’elles adaptent selon l’interaction et qui évoluent au fil de la trajectoire de vie (Debest, 2015).
28En ce sens, les femmes sans enfant se font équilibristes entre la logique du stigmate proposée par Goffman (1973) et de celle de la “déviance” élaborée par Becker (1985) ; les deux logiques se construisant au travers du regard d’autrui et en fonction du contrôle de l’information. Dire ou ne pas dire les raisons de cette “absence d’enfant”, à qui le dire et comment le dire pour ne pas souffrir de jugements stigmatisants ou discréditants, fait dès lors partie intégrante du quotidien des femmes de nos corpus.
29Les femmes sans enfant sont ainsi dans une atopie parfaite : elles, et encore moins les autres, ne savent où les situer ni symboliquement, ni socialement, ni physiquement : elles sont “en dehors” :
Mais moi, j’avais l’impression, quand il y avait des soirées, qu’il y avait le clan des femmes, le clan des hommes, et moi. Je me retrouvais au milieu sans savoir avec qui discuter (Nathalie, mariée, 35 ans, agente administrative).
30« Sans lieu, déplacé[es], inclassable[s] » (Bourdieu, 1991 :9), ces femmes « suscite[nt] l’embarras et la difficulté qu’on éprouve à [les] penser » (Bourdieu, 1991 :9), tant l’état de “non mère” paraît menacer l’ordre des choses en général (Joubert, 2010).
31Pour les femmes confrontées à l’infertilité de leur couple, le sentiment de ne jamais être à leur place est de surcroît souvent mâtiné de jalousie à l’égard des mères, quand les femmes (et/ou le couple) sans enfant reconnaissent un certain ennui lors des rencontres avec leurs amies devenues parents tout en constatant ne plus être invitées lors, par exemple, de vacances.
32D’un côté, les femmes volontairement sans enfant tendent à accepter une certaine “déviance” et participent à leur mise à l’écart progressive du groupe des parents, notamment des mères, alors que, de l’autre, les femmes infertiles incorporent un certain stigmate qui les pousse, selon les circonstances, à s’exclure pour ne pas y être confrontées (Rozée/Mazuy, 2012). Notons que si les premières bénéficient d’un fort capital culturel leur permettant de faire face à la relative dévalorisation de soi (par l’intermédiaire du regard d’autrui) qu’implique le fait de ne pas être mères, et surtout de ne pas vouloir l’être, les secondes, aux profils et catégories socioprofessionnelles plus contrastés, se retrouvent parfois plus démunies face aux demandes de justification de leur incapacité à enfanter, toujours vécue sur le mode de la déficience (Maggioni, 2006).
33Pour autant, comme nous l’amène à penser Émilie (en couple, psychologue, 56 ans), volontairement sans enfant, le fait d’assumer sa décision de ne pas devenir mère ne va pas sans heurts ni difficultés, notamment dans les interactions avec les parents et, une fois encore, notamment avec les mères. Suite à une question sur la grossesse, elle en est venue à faire référence aux transports en commun parisiens qui ne sont pas adaptés aux personnes avec enfants en bas âge :
Non, moi je compatis, quoi. Mais, en même temps, je ne vais pas me précipiter pour l’aider, qu’elle assume, c’est son problème, je me désolidarise, c’est une histoire, je me sens pas du tout solidaire des mères. Peut-être parce que c’est des choix qu’on paye un peu chers aussi. Parce que ça se paye.
34Exemplaire d’un antagonisme entre femmes “avec” et femmes “sans”, opposant un “elles” à un “nous”, Émilie indique que les femmes qui sont mères lui ont renvoyé négativement son choix de ne pas avoir d’enfant. Ce témoignage met l’accent sur ce qui pourrait s’apparenter à une sanction sociale consécutive à la non-conformité de l’image de la femme épanouie avec enfants. Il n’est donc pas étonnant que cette confrontation entre les femmes qui sont mères (ou qui souhaitent le devenir) et celles qui ne le sont pas soit bien une “affaire de femmes”.
35Si Émilie, comme d’autres femmes volontairement sans enfant, « paye un peu cher » socialement et symboliquement son choix d’une vie sans enfant, celles qui ont des difficultés à procréer pourraient nous faire penser qu’elles souhaitent un enfant quel que soit le prix à payer – au niveau professionnel, psychologique, physique – les unes ne souhaitant pas prendre leur place dans l’ordre social et de genre, les autres le souhaitant ardemment.
36En effet, certaines femmes se disent “prêtes à tout sacrifier” en recourant à la médecine reproductive dans l’espoir de contrer ce coût social et symbolique de l’absence d’enfant. Bénéficier d’une assistance médicale à la procréation remboursée par la Sécurité sociale est ainsi systématiquement présenté par les femmes en traitement pour l’infertilité de leur couple comme une opportunité offerte par les progrès de la biomédecine : « C’est une chance quand même de pouvoir bénéficier de tels traitements, oui. Et tout ça pour fonder une famille… » (Chantal, mariée, en recherche d’emploi, 40 ans).
37Telle une évidence sociale, l’État prend donc en charge le “faire naître” et le “faire bien naître”, même quand la nature du dysfonctionnement considéré ne peut que frapper. Comme le souligne la gynécologue Sylvie Epelboin :
Ni une maladie de l’homme, ni une maladie de la femme au sens proprement dit, l’infertilité ne se révèle que lorsque deux personnes veulent faire un enfant. Ce n’est d’ailleurs pas une maladie tout court, parce que, en dehors de ce désir, cela ne s’exprimerait jamais (2003 :12).
38Être assistées médicalement pour ce qui est dorénavant considéré comme une déficience de l’organisme – celle de ne pas réussir à procréer “naturellement” –, bénéficier de protocoles coûteux alors qu’elles se sentent “en bonne santé” conduit alors les patientes à vivre les parcours d’AMP en débitrices de l’Assurance maladie. Il faut dire que le dossier médical est souvent établi en leur seul nom, que c’est à elles seules que s’adressent souvent les médecins (Hertzog, 2016), que ce sont elles qui fréquentent assidûment les salles d’attente des centres d’AMP sans leur partenaire, que ce sont elles aussi qui se rendent à la pharmacie pour se procurer les injections d’hormones et se voient régulièrement rappeler le coût de leur ordonnance. La suspicion d’usurpation de l’argent public pour des traitements de confort n’est donc jamais loin de leur raisonnement, comme pour Audrey, mariée, professeure des écoles de 36 ans :
Je suis en arrêt de travail alors que je suis en capacité de travailler. […] Ça me gêne, l’idée de coûter à la société… En même temps, je n’abuse pas, c’est pas un truc de complaisance, c’est pas parce que je veux faire les boutiques. Mais c’est bizarre d’être là, en forme, […] et de bénéficier d’une prise en charge médicale pour faire des enfants.
39Cette opportunité doit par conséquent, selon elles, se mériter : bonne observance du traitement – requérant une disponibilité totale, y compris sur le lieu de travail en restant joignables par téléphone portable pour ajuster les dosages d’hormones et d’éventuels nouveaux rendez-vous médicaux –, conformité aux attendus d’une prise en charge biomédicale par un travail émotionnel adéquat – elles se doivent d’être “combattives” –, adaptation du mode de vie à ce qui favorise la fertilité – arrêter de fumer, perdre du poids – sont alors les qualités essentielles de la “bonne élève” des services d’AMP. Les partenaires masculins étant quant à eux exemptés de ces pré-requis, le corps des hommes est rendu invisible. Il s’agit de ne pas « gâcher » une FIV, comme le suggère Flavie (mariée, en préparation d’un CAP esthétique, 27 ans) qui a constamment à l’esprit le coût de cet “enfant sans prix” (Zelizer, 1994). Se mettre en conformité avec les normes procréatives relève donc pour ces femmes non plus seulement d’un droit à bénéficier d’un parcours médicalisé pour faire leur(s) enfant(s), mais d’un devoir de mettre tout en œuvre pour les faire (Tain, 2009). La lourdeur de la charge physique et mentale (Haicault, 1984) du travail procréatif assisté médicalement (Hertzog, 2014 ; Hertzog, 2017) devient ainsi le “prix à payer” pour bénéficier de cette assistance.
40Si les femmes infertiles mettent leur corps à contribution pour s’acquitter de leur dette envers la société, qui finance le parcours d’AMP, celles qui sont volontairement sans enfant payent le prix de leur choix en subissant les critiques et les jugements (Debest, 2015) de la part de la société et des femmes qui sont mères ou souhaitent le devenir ; les hommes étant là encore le plus souvent (mis) “hors jeu”. Denise, volontairement sans enfant, ne dit pas autre chose lorsqu’elle affirme :
Voir que la société conditionne tellement que, de toute façon, si on n’a pas d’enfant, dans un cas on est : ‘Oh ! La pauvre ! Elle peut pas’. C’est-à-dire que il y a un problème physiologique ou... si j’en veux pas, alors… ça frise le monstre, enfin j’exagère un peu mais ça frise l’anormalité… Donc, finalement je ne sais pas ce que je préfère sur la tête des autres : un ‘cas’ ou ‘Oh ! La pauvre !’ [rires]. Je sais pas ! (Denise, célibataire, chômage, 60 ans).
41Par ailleurs, certaines personnes volontairement sans enfant expriment le fait qu’elles rapportent plus que ce qu’elles coûtent à la société. Comme si ne pas faire d’enfant et ne pas vouloir être redevables à la société du coût d’une démarche médicale et de certaines aides sociales – à travers, par exemple, les allocations familiales – supposait de payer (financièrement et symboliquement) plus que les autres. En ce sens, Christine (célibataire, infirmière, 41 ans) assure : « Y’a cette dimension-là quand même qu’on rapporte socialement beaucoup et finalement en termes de droit ou d’aide, comme on n’a pas d’enfant, on n’en bénéficie beaucoup moins ».
42Les propos de Christine nous rappellent en effet qu’une part conséquente des charges sociales et salariales ainsi que des impôts contribue à alimenter les politiques familiales et les structures destinées aux parents, aux mères et aux enfants. Si tout le monde y participe, les personnes sans enfant n’en bénéficient pas.
43La réflexion sur la balance coût/bénéfice à faire des enfants, tant pour les couples que pour l’État, est systématiquement sous-jacente aux propos des enquêtées. Ainsi Justine (mariée, cadre supérieure, 35 ans) souligne-t-elle le coût financier de l’AMP qui paraît toujours démesuré dès lors qu’il est ramené au statut “ambigu” de l’infertilité, cet état liminal entre capacité et incapacité totale à procréer, engageant deux personnes mais ne compromettant la survie d’aucune :
À un moment donné, je culpabilisais en me disant : ‘mince, je coûte cher à la sécu’. J’ai demandé par curiosité une fois une ordonnance où j’avais plein de trucs, combien ça coûtait, et c’étais facile 500 euros, quoi. Alors après, j’ai déculpabilisé quand j’ai su le prix d’un accouchement, c’est dans les 5 000 ou 6 000 euros ! Donc ça va, hein ! C’est pour la retraite des Français !
44L’engagement dans l’AMP, d’emblée présenté par Justine comme un projet familial reposant sur des choix personnels, la fait se sentir redevable à l’égard d’une société qui finance ce qui relève d’une assistance, et non pas d’un soin. Pour autant, c’est très rapidement qu’elle met en balance le rapport coût/bénéfice pour la société. Loin d’une générosité morale veillant à adoucir les souffrances de couples stériles, l’AMP rentre selon elle dans le cadre d’une logique nataliste qui voit d’un bon œil tout accroissement du nombre des naissances pour la France. Un pays prospère est un pays “jeune” capable de financer, par répartition, les retraites de ses membres par les cotisations de sa population active. Justine lève donc sa culpabilité en envisageant immédiatement le “retour sur investissement” dont la société peut tirer avantage, rappelant par là les principes de tout État social (Castel, 2003 ; Esping-Andersen/Palier, 2008). Pour personnel que soit son projet de fonder une famille par l’AMP, il n’a rien donc d’inopportun au regard des bénéfices escomptés par l’État avec la naissance d’enfants. Notons que les femmes ont d’autant moins à culpabiliser qu’elles supportent gratuitement près de 40 % du coût d’un enfant pour la collectivité (Math, 2014a :109), sans compter d’ailleurs les estimations du coût indirect de l’enfant sur leur carrière (Math, 2014b). Nous retrouvons bien là toute la force de la construction sociale et politique de la maternité à la fois comme « une spécificité valorisée – le pouvoir de donner une vie –, une fonction sociale [… et] l’une des sources d’oppression » (Colin/Laborie, 2000 :96).
45Dans cet article, nous avons donc mis en exergue que le désir d’enfant, construit socialement et alimenté par différents vecteurs de la société, repose essentiellement (au sens propre et figuré) sur les femmes : leur corps, leur psyché, leurs aspirations personnelles et professionnelles devraient être tout entiers tournés (d’abord) vers ce désir de maternité. Il est par ailleurs socialement conseillé qu’elles s’emparent des dispositifs institutionnels et médicaux pour le rendre effectif. « Hors de la maternité, point de salut, ni de statut », écrit Lucie Joubert (2010 :32). Les analyses issues du rapprochement entre les personnes faisant le choix d’une vie sans enfant et celles faisant tout pour en avoir, au-delà de l’effet de surprise, révèlent en effet de manière saisissante, d’une part, l’évidence de la prise en charge sociale et économique de la procréation et, d’autre part, le caractère toujours fortement sexué de la pression sociale à concevoir et de la charge que suppose le fait d’avoir des enfants. Honorer le contrat social procréatif, constitutif de l’ordre social contemporain, requiert des arbitrages beaucoup plus coûteux pour les femmes que pour les hommes. Si familles, collègues et médecins jouent un véritable rôle d’entrepreneurs moraux pour constamment rappeler aux femmes leur devoir social – la procréation –, politiques, employeurs et conjoints ne soutiennent pas nécessairement les femmes dans leur choix ou non d’enfant, qui sont pourtant, dans leur très grande majorité, des projets de couple. En effet, le (non) désir d’enfant des hommes est rarement pris en considération et les corps masculins, en dehors des gamètes qu’ils produisent, ne sont pas pensés comme jouant un rôle déterminant dans la procréation. Les femmes sont ainsi constituées comme seules responsables des projets de fécondité du couple et de leur efficience quand les hommes sont absents des débats sur les désirs d’enfants et sur la prise en charge des corps reproducteurs.
46Les impacts sociaux d’un tel traitement différentiel entre les sexes sont forts. Tout d’abord, celui-ci contribue à alimenter le système de genre qui s’appuie sur la pensée de la différence et sur l’idéologie de la complémentarité entre les sexes, entraînant inégalités et violences de genre. Ensuite, la pression sociale à concevoir qui pèse sur les femmes crée une forte opposition entre celles qui ont des enfants et celles qui n’en ont pas. Les femmes se désolidarisent ainsi entre elles et ne peuvent être que perdantes dans une société contemporaine valorisant conjointement la famille et la figure de l’individu libéral. Si la classe des hommes n’a pas tout à gagner, elle n’a en tout cas rien à perdre à entretenir le développement de ces deux valeurs qui impactent le fonctionnement social puisque la responsabilité procréative et parentale est construite comme essentiellement féminine. On retrouve ainsi la division sexuée du travail : les femmes sont d’abord orientées vers la sphère reproductive non rémunérée quand les hommes sont renvoyés à la sphère productive et rémunérée.
47D’une certaine manière donc, l’intérêt pour une société à soutenir la production d’enfants (politiques publiques, assurance maladie, dispositifs d’assistance médicale à la procréation, etc.) est lié à la « construction sociale de l’inégalité des sexes » (Tabet, 1998) et (par conséquent) au travail procréatif des femmes. Mères ou non, les femmes paient cher le prix de la procréation quand les hommes n’en sont que des acteurs secondaires.