- 1 Nous présentons la traduciton française de ce texte initialiement rédigé en anglais pour ce dossier(...)
1En avion, Rose et ses enfants peuvent se rendre de Zurich en Suisse à Cape Coast au Ghana en seulement 12 heures. Un voyage en voiture de Zurich à Prishtinë au Kosovo prend lui aussi moins d’une demi-journée – même si le trajet du retour peut être plus long du fait de contrôles frontaliers plus stricts en direction du Nord. Arbnora, son mari et leurs deux filles y passent leurs étés ainsi que la plupart de leurs vacances tout au long de l’année. Pour autant que l’on dispose des ressources nécessaires – c’est-à-dire d’un passeport délivré par certains pays ou, au minimum, d’un titre de séjour, d’argent, de congés scolaires ou professionnels et, plus récemment, de l’absence de pandémie – traverser les frontières et voyager est devenu plus facile avec le temps. La répartition inégale des ressources entraine une répartition inégale de la mobilité, et cette inégalité concerne les personnes impliquées dans des pratiques familiales transnationales. Ainsi, alors qu’une sœur peut faire des allers-retours entre la Suisse et le Ghana, une autre n’en a pas la possibilité ou en est fortement empêchée. Les asymétries existant dans les pratiques et les régimes d’(im)mobilité ont un impact sur les configurations familiales (Turner, 2007 ; Merla/Kilkey/Baldassar, 2020). L’objectif de cet article est d’examiner de plus près ce phénomène en se concentrant plus particulièrement sur la simultanéité de différents ordres sociaux. Concrètement, je pose la question suivante : Quel sont les impacts de l’espace et de la multiplicité des ordres sociaux sur les pratiques du faire famille ? Pour ce faire, je présente et élabore la lunette conceptuelle de la multiréférentialité. Cette contribution examine ensuite ce que cette lunette apporte à l’analyse des liens existant entre (im)mobilité et pratiques du faire famille (transnationale).
2D’un point de vue empirique, ce papier est basé sur les données d’une ethnographie multisituée portant sur la vie quotidienne de personnes vivant dans un quartier diversifié suisse. Deux histoires sont présentées dans cette contribution : celle d’une famille vivant entre la Suisse et le Kosovo, et celle d’une famille vivant entre la Suisse et le Ghana. Dans les deux cas, le focus est placé sur des femmes approchant de la quarantaine, Rose et Arbnora, qui ont toutes deux migré en Suisse, la première à 19 ans et la seconde à 12 ans.
3L’article est structuré comme suit. D’abord (point II), les enquêtes de la présente contribution sont replacées dans leur contexte plus large : celui du projet de recherche et de sa méthodologie, celui du quartier à partir duquel les parcours ethnographiques ont été réalisés et celui des politiques d’immigration actuelles en Suisse. Ensuite (point III), je réfléchis aux approches théoriques qui se sont avérées fructueuses pour une meilleure compréhension de la relation entre (im)mobilité et pratiques du faire famille (transnationale). Il s’agit d’une réflexion de nature conceptuelle qui met en dialogue des corpus divergents de la littérature sur le faire famille, le transnationalisme et l’appartenance, tout en les liant aux questions traitées dans ce papier. Ce faisant, je fais le lien entre les concepts de multiréférentialité et de multisituation. Je propose alors (point IV) des aperçus des parcours ethnographiques de Rose et d’Arbnora en Suisse, au Ghana et au Kosovo. En utilisant les données ethnographiques de ces deux femmes et de leurs familles, je discute ainsi ce que le concept de la multiréférentialité apporte à l’analyse ainsi qu’à l’étude des reconfigurations familiales transnationales (point V).
- 2 Le nom de cette localité est fictif.
- 3 Financé par la Swiss National Science Foundation (Fonds national suisse de la recherche scientifiqu (...)
4Suivre Rose au Ghana, et rencontrer Arbnora au Kosovo, m’a conduite sur des parcours ethnographiques que je n’avais pas anticipés. J’ai rencontré ces deux femmes dans le cadre d’un projet de recherche qui a débuté dans l’une des écoles maternelles communales de Zurich, à Mühlekon2, un quartier peu aisé situé à la périphérie de la riche ville suisse. J’étais membre d’un groupe de recherche qui s’intéressait à l’éducation maternelle et menait une étude ethnographique en équipe intitulée “Conspicuous Children. An Ethnography of Processes of Recognition in the Kindergarten”3. Alors que mes collègues examinaient des terrains dans d’autres quartiers, je “couvrais” l’école maternelle de Wiesengrund à Mühlekon. Pendant deux bonnes années, j’ai visité cette école et rencontré ses élèves à maintes reprises, environ 50 fois pendant plusieurs heures. Après environ trois mois de recherches menées exclusivement sur ce terrain, j’ai peu à peu quitté l’établissement scolaire, en même temps que les enfants : je les ai accompagnés à la garderie extra-scolaire (où j’ai rencontré Arbnora), je les ai vus chez eux et j’ai appris à mieux connaître leurs amis et leurs familles (où j’ai rencontré Rose). Je les ai accompagnés dans leurs déplacements à travers le quartier ainsi qu’aux fêtes religieuses et culturelles, aux bureaux d’aide sociale, au McDonald, à la piscine, aux centres commerciaux, etc. Cette extension du terrain de recherche, qui est finalement devenue ma recherche doctorale, vise à comprendre ce qui se joue dans la configuration de l’appartenance sociale lorsque les enfants (et leurs familles) transgressent simultanément un nombre infini de frontières d’ordres socio-spatiaux (Jaeger, 2019). Suivre ces enfants, bien qu’ils vivent souvent uniquement avec leurs parents et leur fratrie, restreints par les politiques étatiques, a montré qu’ils – leur famille nucléaire et eux – étaient empêtrés dans des configurations complexes de pratiques transnationales de faire famille. Cela a suscité mon intérêt.
5Les différents parcours ethnographiques qui se sont ouverts en accompagnant les enfants de cette école maternelle ont permis d’adopter, selon les termes de Pache Huber et Spyrou « une perspective unique avec laquelle explorer le caractère fluide et changeant des interactions quotidiennes des enfants avec leurs pairs et des adultes » (2012 :295). La recherche auprès d’enfants, tout comme la plupart des études menées auprès de personnes moins conscientes des implications et des possibilités analytiques d’un travail ethnographique (c’est-à-dire, une majorité de personnes), doit être éthiquement justifiable. Dans le présent cas, la recherche et son approche éthique ont été formellement examinées et approuvées par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Les tensions existant entre l’éthique procédurale et l’éthique processuelle ne deviennent toutefois évidentes qu’au cours du travail de terrain (Perrin et al., 2018). Comme l’ont souligné Christensen et Prout, dans un texte fondateur autour des questions éthiques dans les études récentes sur l’enfance « les pratiques employées dans la recherche doivent être en accord avec les expériences, les intérêts, les valeurs et les routines quotidiennes des enfants » (2002 :482). Dans cette optique, je me suis régulièrement assurée du consentement des enfants en leur expliquant ce que je faisais et en suivant ce que Maria Kromidas appelle une “méthodologie de la lenteur”. La “méthodologie de la lenteur” fait référence à une pratique de la recherche qui « met l’accent sur la patience, la réciprocité et l’humanité de la méthode ethnographique » et qui propose finalement de « s’abandonner à l’agenda des enfants dans le cours quotidien du travail de terrain » (2012 :319). J’ai dès lors attendu, je me suis impliquée dans la vie quotidienne de ces derniers sur base de leurs invitations, et je leur ai laissé l’opportunité de m’assigner un rôle que eux et moi-même, en tant qu’ethnographe, serions capables de gérer. Bien que cela soit en quelque sorte contre-intuitif, il est intéressant de noter qu’il a été plus compliqué, d’un point de vue moral, d’établir une relation de recherche avec les parents de ces enfants. Ils devaient, d’une part, prendre des décisions au nom de ces derniers, ce qui impliquait qu’il me fallait systématiquement un double consentement éclairé. D’autre part, les parents m’associaient bien plus souvent que leurs enfants à “l’État suisse” et me percevaient, du moins au début, comme une autorité du système éducatif qui était là pour évaluer la manière dont ils élèvent leurs enfants (Kusserow, 2004). Cette immersion intensive auprès de ces familles a demandé du temps et beaucoup de patience. Sur la trentaine d’enfants de l’école maternelle de Wiesengrund, j’ai pu en suivre une vingtaine, partiellement, au sein de leurs activités extra-scolaires. Puis, en me détachant peu à peu de mon étiquette étatique (Feldman-Savelsberg, 2016), j’ai pu avoir un contact intensif avec quatre enfants en particulier, ainsi que leur famille. L’un de ces enfants était Zaylie. Sa mère, Rose, ainsi qu’Arbnora, sa gardienne, font l’objet d’une attention particulière dans cet article.
6Étant donné que cet article s’intéresse à la manière dont différents ordres sociaux déterminent les pratiques du faire famille au travers de l’espace, et que Mühlekon, en tant que lieu de référence, a toujours été présent dans mon travail de terrain même à l’étranger, il convient de présenter le quartier et sa configuration.
- 4 A cet égard, les statistiques sont bien entendu à double tranchant, dans la mesure où elles identif (...)
7Dans le contexte suisse, Mühlekon est un quartier pauvre et souffre d’une mauvaise réputation. Il s’agit d’un quartier essentiellement ouvrier, et même si le taux de chômage n’est pas considérablement plus élevé que dans d’autres parties de la ville, les bureaux d’aide sociale sont plus nombreux. D’après les statistiques de la ville, les écoles et autres institutions font davantage appel aux services de protection de l’enfance, l’aide financière est plus importante pour les parents isolés et les signalements pour violence conjugale sont plus nombreux que dans les autres quartiers, pour ne citer que quelques indicateurs4. Au cours des dernières décennies, la composition du quartier a changé. Les appartements relativement bon marché ont été de plus en plus souvent loués à des personnes ayant immigré en Suisse, et le quartier compte désormais l’un des pourcentages les plus élevés de personnes sans passeport suisse, soit un peu plus de 40 %. En effet, comme c’est souvent le cas dans les villes d’Europe du Nord et de l’Ouest, les emplois ouvriers sont majoritairement occupés par des immigrants de première ou de seconde génération, originaires de pays plus pauvres et/ou de pays qu’ils ont fuis pour diverses raisons. Cela ressemble à la composition de l’école maternelle de Wiesengrund : tous les enfants parlent au moins une autre langue que le (suisse) allemand à la maison, aucun de leurs parents n’a été scolarisé en Suisse, beaucoup d’entre eux ont une histoire migratoire liée à l’expérience de conflits et la plupart sont employés comme ouvriers pour gagner leur vie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, selon moi, le “marqueur migrant” a peu à peu effacé le “marqueur ouvrier” des discours publics, politiques et même universitaires. Le quartier est vu comme multiculturel, comme un quartier de migrants plutôt qu’un quartier d’ouvriers. En mobilisant la lunette conceptuelle de la multiréférentialité, mon étude vise à déconstruire cette optique de deux façons : d’abord, en réintroduisant la question de la classe sociale et, ensuite, en adoptant une perspective transnationale qui permette de brouiller une fois de plus la notion d’appartenance à la classe ouvrière en réintroduisant – ironiquement – à nouveau la question migratoire, mais sous un angle différent.
8Les deux femmes dont le quotidien fait l’objet de cet article vivent à Mühlekon depuis longtemps, et toutes deux ont obtenu la nationalité suisse. Rose a accepté la nationalité de son ex-mari il y a quelques années tandis qu’Arbnora et son mari se sont fait naturaliser en 2019 après presque 20 années de résidence à Mühlekon. Comparativement à ses pays voisins, la Suisse compte une forte proportion d’étrangers. Cette caractéristique est principalement dûe au fait que la citoyenneté est basée sur le principe de la descendance : jusqu’à la troisième génération, les étrangers peinent souvent à obtenir la nationalité suisse et, alors que la Suisse se veut multiculturelle, les politiques migratoires sont plus strictes et hostiles que presque partout ailleurs (Dahinden, 2016 ; Riaño/Baghdadi, 2007 ; Wimmer, 2011). Ce contexte, combiné aux salaires comparativement élevés dans le pays – même pour l’emploi non qualifié – a une influence décisive sur les pratiques transnationales du “faire famille”, « ancrant la relation dynamique entre les situations d’installation et celles de mobilité dans des rapports de pouvoir inégaux » (Glick Schiller/Salazar, 2013 :188). D’un point de vue théorique, il est nécessaire de privilégier une compréhension relationnelle des régimes d’(im)mobilité suisses qui accorde une plus grande attention à leurs « relations contingentes » (contingent relatedness) (Adey, 2006 :90).
9Pour permettre une meilleure compréhension de la relation entre (im)mobilité et pratiques du faire famille (transnationale), l’approche conceptuelle doit – selon moi – porter sur l’appartenance familiale, l’espace et la simultanéité des ordres sociaux. Les recherches ethnographiques et qualitatives qui ont étudié les familles transnationales ont déjà fourni d’intéressantes réflexions sur lesquelles ce travail peut se baser. Je souhaite dès lors développer davantage la question de la simultanéité d’ordres sociaux divergents mais aussi celle du fonctionnement et de l’articulation des différents modes d’appartenance sociale. Pour y répondre, je soutiens qu’il est pertinent de développer la lunette conceptuelle de la multiréférentialité. Voici quelques aperçus des travaux sur lesquels s’appuie mon argumentation.
10Il existe un paradoxe intéressant concernant la question de l’appartenance familiale. L’attribution presque toujours claire d’une appartenance familiale (ainsi que les descriptions exactes des relations concernées jusqu’aux cousins et tantes de troisième degré) ne précise pas vraiment de quoi ces appartenances sont faites, ni qui peut exiger quoi dans le cadre d’une relation familiale donnée. Selon moi, c’est en partie pour cette raison que l’étude des pratiques du faire famille suscite autant d’intérêt. Ce mélange de sens, de sentiments et de pratiques de l’appartenance familiale est bien sûr toujours une question de négociations et se réfère à des régulations, des idées culturelles, des formations sociales et des ordres moraux particuliers – et nationaux (Bryceson/Vuorela, 2002 ; Grillo, 2008 ; Gammeltoft, 2018 ; Thelen/Alber, 2018).
11De même, la représentation intellectuelle des pratiques du faire famille est étroitement liée à la perspective de recherche choisie et aux intérêts intellectuels identifiés. Même dans les constellations familiales au sein d’un même village, elle dépend fortement de la personne qui est étudiée ainsi que de la période de vie dans laquelle se trouve cette personne. La recherche ethnographique d’Ida Wetzel Winther (2015) sur les enfants pratiquant une mobilité à petite échelle après le divorce de leurs parents et leur installation dans des lieux différents en est un exemple éloquent. Elle montre la manière dont les enfants sont impliqués dans des négociations familiales différentes de celles de leurs parents séparés, et ce que la mobilité pendulaire fait aux configurations et pratiques familiales. Si l’enfant peut avoir de nouveaux demi-frères et s’adonner à des pratiques du faire famille avec eux lors de ses déplacements entre ses différents foyers, sa mère biologique ne doit pas pour autant se sentir concernée par les enfants de la nouvelle épouse de son père (oui, cela peut effectivement être compliqué !). Cette recherche, notamment, montre que la notion de famille peut ne pas avoir la même signification pour toutes les personnes concernées, qu’elle est loin d’être une question facile en termes d’appartenance sociale et qu’elle doit être négociée. C’est dans ces négociations, qui ont été décrites comme des pratiques du faire famille, que l’appartenance est créée. Elles permettent aux personnes de poser des exigences et des obligations morales les unes aux autres. Plutôt que d’être simplement limitatives ou contraignantes, ces attentes et obligations morales sont socialement productives (Gammeltoft, 2018). Dans le cas étudié par Winther, le focus sur une petite échelle a permis de capturer de manière plus intense l’espace dans l’étude des pratiques du faire famille – ce constat étant différent dans le cas d’enfants vivant dans un seul foyer. Si l’on transpose cette approche au cas présent, qui plutôt que de se focaliser sur une petite échelle se concentre sur la mobilité transnationale (encore une fois, seulement pour certains membres d’une configuration familiale donnée), l’on se doit de reconnaître que la transnationalité ne modifie pas non plus de manière absolue les négociations au sein des familles, mais en dynamise plutôt les configurations. Une analyse telle que celle-ci, qui se concentre sur les membres de la famille qui se déplacent au sein de régimes d’(im)mobilité, s’ancre davantage dans la littérature liée aux migrations et au “tournant spatial” en sciences sociales (Löw/Weidenhaus, 2017 ; Schier et al., 2015).
12Cela dit, il convient de noter que l’(im)mobilité et les notions de famille sont mutuellement interreliées. Les migrations ne sont pas les seules à bouleverser et à réassembler les constellations familiales, les liens familiaux aussi conditionnent et façonnent les migrations. L’étude de Pamela Feldman-Savelsberg, Mothers on the Move (2016), propose une analyse soignée de cette interrelation en se penchant sur le cas des mères migrantes camerounaises à Berlin. Elle explore la manière dont la reproduction (en contexte d’insécurité) est entrelacée à la fois avec les négociations sur les pratiques familiales ainsi qu’avec leur vie quotidienne de migrantes vivant loin de l’endroit qu’elles appellent leur maison. Certaines configurations familiales les ont poussées à migrer au départ, à rester à un certain endroit ou à prendre des décisions concernant leurs trajectoires de vie futures, tandis que ces décisions, et les circonstances dans lesquelles elles sont prises, sont elles-mêmes imbriquées dans des pratiques familiales. Feldman-Savelsberg déploie un langage analytique qui met en évidence différents modes d’appartenance sociale, qui peuvent être ressentis, performés ou rattachés à ces femmes dans différents contextes sociaux. Comme dans l’étude de Feldman-Savelsberg, la recherche se concentre ici sur les femmes dont la vie est située dans plusieurs contextes, tout en étant liée aussi avec des membres de leur famille qui sont physiquement beaucoup moins mobiles. Ce sont précisément ces différents modes d’appartenance sociale qui ont attiré mon attention et dont j’essaie de saisir l’interaction en utilisant l’approche multiréférentielle.
13Les études sur les configurations familiales transnationales ont clairement montré la manière dont les structures étatiques et les ordres sociaux et moraux influencent la création, la compréhension mais aussi la mise en actes situationnelle des familles (Lavanchy, 2014 ; Dahinden, Moret/Jashari, 2020 ; Olwig/Valentin, 2015 ; Baldassar/Merla, 2014 ; Killias, 2018). Certaines de ces études ont également abordé la question de l'appartenance sociale : elles ont examiné la façon dont celle-ci est filtrée, transformée et réinterprétée lorsque les personnes traversent des frontières, tant sur le plan social que physique ; elles ont par ailleurs analysé de quelle manière ses configurations sont impactées (d’un point de vue familial) par le transnationalisme (Abu El-Haj, 2015 ; Yuval-Davis, 2016 ; Feldman-Savelsberg, 2016 ; Mandel, 2008). Elles ont ainsi enrichi la conceptualisation de l’appartenance sociale et de la différenciation humaine (Hirschauer, 2017 ; Brubaker, 2015) en accordant davantage d’attention à la dimension socio-spatiale et à la simultanéité des ordres sociaux (Levitt/Glick Schiller, 2004). En tenant compte de la manière dont différents modes d’appartenance sociale fonctionnent au travers de l’espace, je soutiens que l’approche multiréférentielle permettra d’acquérir une compréhension plus nuancée des pratiques du faire famille à travers l’espace. Mais qu’est-ce que cela signifie ?
14Faire référence à la multiréférentialité suppose que les personnes impliquées dans des pratiques familiales se réfèrent à plusieurs ordres sociaux pour négocier leur appartenance sociale (familiale). L’ascription à des catégories d’appartenance sociale, leur performance et l’attachement ressenti envers celles-ci doivent s’appuyer sur des concepts culturels, des territoires politiques et des manières d’être et de faire partagés. Ce n’est que dans ce cas que les catégories d’appartenance (familiale/sociale) attribuées peuvent être porteuses de sens mais aussi être ressenties et performées. Mon matériel empirique montre très clairement que le sens des catégories d’appartenance évolue au fur et à mesure que les configurations familiales changent dans l’espace. L’appartenance familiale n’est donc pas remplacée dès lors que les gens sont mobiles. L’incorporation simultanée, au niveau social et local, ne doit pas être appréhendée comme une incorporation à des autruis antagonistes, mais comme un processus dans lequel les uns et les autres se constituent et se génèrent mutuellement. La multiréférentialité renvoie donc, d’une part, à la connaissance de la contingence des ordres sociaux (par exemple, la famille et l’appartenance familiale peuvent être pensées et ressenties très différemment selon les endroits) et, d’autre part, à la négociation simultanée d’ordres sociaux divergents dans une seule et même situation. Elle encourage à penser de manière relationnelle les configurations familiales à travers l’espace. Si le rattachement à une appartenance familiale peut rester le même au-delà des frontières, la manière dont elle est performée peut être fortement modifiée. Les personnes impliquées se réfèrent cependant constamment aux autres ordres sociaux avec lesquels elles entretiennent également une relation. Les pratiques du faire famille sont dès lors compliquées du fait de la confrontation de modes d’appartenance divergents. Le prisme de la multiréférentialité fournit un langage analytique permettant de saisir ces conditions d’appartenance sociale dans leur reconfiguration et leur reconstitution à travers l’espace. Dans les pages qui suivent, je souhaite mettre le langage analytique de la multiréférentialité en pratique et étudier la manière dont des cadres de référence divergents entrent en concurrence, guident et dynamisent les constellations familiales, et la manière dont les configurations transnationales offrent à la fois des marges de manœuvre et de nouveaux défis pour les reconfigurations familiales.
- 5 J’ai pris les frais liés à mon séjour au Kosovo à ma charge. Les frais liés à mon séjour au Ghana o (...)
- 6 Lorsque je parle de parcours ethnographiques, j’emprunte délibérément le langage analytique des spé (...)
15Comme déjà mentionné, j’ai rencontré Rose et Arbnora à Zurich, en 2016. L’année suivante, j’ai également pu leur rendre visite dans le pays où elles ont grandi. J’ai donc passé du temps avec Arbnora au Kosovo pendant les vacances scolaires d’été et j’ai rejoint Rose et ses enfants au Ghana aux alentours de Noël5. Je ne connais pas aussi bien ces deux femmes. Rose est la mère de Zaylie, que j’ai accompagnée ethnographiquement dans de nombreux lieux de son enfance pendant environ deux ans. Je l’ai connue avant tout en tant que maman de la petite fille. Toutefois, le fait de suivre Zaylie m’a également rapprochée de Rose, et j’ai passé de nombreuses heures avec elle, seule ou en groupe. Ainsi, j’ai des centaines de pages de notes issues de divers terrains en Suisse et au Ghana mais aussi des photos, des retranscriptions d’entretiens, des copies de décisions délivrées par les services sociaux, des formulaires d’évaluation de l’école, et bien plus encore. Je suis toujours en contact avec Rose et, grâce aux réseaux sociaux, je suis informée de la façon dont elle rend compte du quotidien de sa famille en ligne. Quant à Arbnora, j’ai appris à la connaître dans son milieu professionnel. Elle travaillait comme assistante dans l’une des garderies de Mühlekon. Elle aidait à la cuisine et s’occupait des enfants de 4 à 12 ans qui fréquentaient la garderie l’après-midi. Elle est apparue dans mes notes de terrain en tant que femme possédant des liens familiaux transnationaux lorsque je lui ai parlé de mon prochain séjour au Kosovo où je souhaitais, entre autres, rendre visite, pendant les vacances d’été, à des enfants de l’école maternelle. Elle m’a immédiatement invitée à lui rendre visite également et j’ai accepté avec plaisir. J’ai séjourné deux jours avec elle et sa famille au cours de ce voyage. Je l’ai revue quatre ou cinq fois depuis, à la garderie. Grâce aux réseaux sociaux, j’obtiens également quelques informations supplémentaires, quoique moins nombreuses, sur sa vie quotidienne à (entre) Prishtinë et Zurich. Bien que le focus soit placé sur ces deux femmes, l’analyse s’inspire d’un nombre bien plus important de reconfigurations familiales et d’interlocuteurs, rencontrés tout au long des parcours ethnographiques réalisés à Mühlekon et au-delà6.
16Arbnora est venue nous chercher dans une petite ville proche de Pristhinë et nous avons roulé, en convoi, jusqu’à un restaurant qui propose un panorama sur la ville. Les plaques d’immatriculation suisses ne sont pas rares au Kosovo. En juillet et au début du mois d’août, elles sont partout, souvent sur les voitures les plus onéreuses. D’après le dernier titre à la une d’un journal suisse, et qui est réutilisé en permanence dans le langage courant, cette période de l’année serait le “Schatzi-Monat” du Kosovo : le mois pendant lequel les Kosovars d’Allemagne et de Suisse, appelés Schatzi (“chéri” en allemand), rentrent au pays. Durant ce mois, on ne compte pas les réunions familiales et les célébrations de mariage, pendant lesquels l’exubérance et l’ambiance sont à leur comble.
17Arbnora nous a présenté son mari, Shefik, et sa fille adolescente, Anesa. Elle s’est assurée que nous ayons une bonne table à la terrasse du restaurant. Leur fille ainée, Jasmin, avait préféré rester à la maison pour nous rencontrer plus tard ; elle souhaitait se reposer pour être en forme pour les festivités du soir. Ils semblaient tous heureux d’être ici pour quatre semaines, de revoir tout le monde et d’avoir la possibilité de continuer à travailler dans leur maison en construction. Toutefois, d’après Arbnora, l’été serait malgré tout difficile car le Schatzi-Monat s’accompagne toujours d’attentes. Les prix flambent pour les personnes immatriculées en Suisse : « Ils pensent que parce que nous vivons en Suisse, nous sommes millionnaires ! ». Les rencontres sont caractérisées par beaucoup d’envie et de malentendus, même au sein de la famille. Malgré cela, Arbnora était fière de leur maison et de son avancement et, même avant de la voir en vrai et de rencontrer Jasmin, elle nous a montré quelques photos sur son smartphone. La maison se situe sur un terrain appartenant à la famille, juste à côté de la maison du frère de Shefik et de sa famille, qui accueillent également une tante et un oncle d’une soixantaine d’années. Alors que la maison du beau-frère d’Arbnora aurait grand besoin d’une rénovation, du moins aux yeux de la classe moyenne suisse, Shefik et elle discutaient de la possibilité d’installer une piscine entre les deux terrains. Ils en ont discuté en tenant compte des souhaits de leurs enfants ; souhaits qui, selon eux, ne pourraient pas être exaucés en Suisse. Jasmin, en particulier, venait de traverser une période compliquée. Elle s’était mariée l’été dernier, au Kosovo, mais la relation n’avait pas fonctionné et elle était rentrée chez elle. Shefik aurait souhaité la ramener avec eux en Suisse. A ses yeux, elle n’aurait pas dû se marier, mais c’était son rêve. Heureusement, le mariage s’était limité à une célébration festive et n’avait pas été enregistré sur le plan administratif, ce qui a permis à Jasmin de mettre un terme à la relation sans que cela ait un impact sur sa demande de naturalisation en cours en Suisse.
18Plus tard, nous nous sommes assises dans le salon de la nouvelle seconde résidence d’Arbnora. Arbnora et son mari prévoient de s’installer ici pour de bon et de profiter de la vie, dans une vingtaine d’années, lorsqu’ils seront retraités. Ils aspirent à jouer un rôle moins sporadique au sein de leur famille et souhaitent pouvoir étaler les célébrations familiales tout au long de l’année plutôt que de les condenser en quelques semaines. Durant leur séjour au Kosovo, chaque soir, ou presque, est un grand événement avec de nombreux invités, de la musique, des fêtes, des célébrations de mariage. Tout le monde se marie durant ce mois particulier. Quand vous faites partie des Schatzis, il est d’ailleurs attendu que vous soyez là et que vous participiez. Anesa nous a raconté les préparations élaborées pour les nombreuses fêtes, les vêtements, les maquillages. Mais elle a d’autres projets pour l’avenir : elle veut elle aussi vivre au Kosovo à l’âge adulte, devenir politicienne et lutter contre la corruption.
19Le soir venu, nous nous sommes baladées dans le centre. Une des routes principales est fermée à la circulation le soir et est transformée en promenade. Il y avait une banderole souhaitant la bienvenue aux migrants de passage. Nous avons rencontré un autre frère du père de Shekif. Il avait un petit chariot en bois et vendait tout un tas de petites choses dans la rue animée : des sucreries, des balles magiques, des jouets et plus encore. Sa femme se tenait un peu plus loin et faisait rôtir du maïs sur un petit feu ouvert en nous souriant avec quelques-unes de ses dents restantes. « Ce sont des gens biens », commenta Arbnora, « ils nous ont beaucoup aidé lorsque les enfants étaient petits ». D’après elle, on les a privés du bonheur d’avoir des enfants. Arbnora et Shekif leur ont payé une insémination artificielle mais elle n’a pas fonctionné. La situation financière inégale pèse sur la famille, et l’argent est souvent au centre des discussions. Arbnora suspecte les membres de la famille restés au Kosovo de ne pas voir qu’ils travaillent dur pour toute la famille et combien il est couteux de cofinancer les factures médicales et les besoins journaliers d’un nombre si important de personnes. Ils ne se rendent pas compte que la vie en Suisse n’est pas toute rose et ne voient que les voitures et les maisons. Ils ne voient pas leurs sacrifices pour soutenir la famille. En fait, Arbnora travaille souvent additionnellement les weekends dans une entreprise de ménage tandis que son mari, bien que sans emploi, gagne de temps en temps de l’argent comme intérimaire sur des chantiers de construction. « Ce n’est jamais assez, ils veulent toujours plus ». Quand nous avons voulu prendre congé et rejoindre notre hôtel avant la tombée de la nuit, Arbnora nous a retenues. Son neveu allait nous raccompagner. Après tout, elle payait pour son éducation.
20« Ici, au Ghana, je suis libre », dit Rose dans un soupir de soulagement. Laissant Zaylie (6 ans) et Debby (4 ans) avec sa sœur, elle nous a emmenés, deux de ses frères et moi, l’ethnographe, dans un pub en plein-air du quartier pour boire un verre. Mère célibataire et sans emploi à ce moment-là, Rose a vécu à Mühlekon avec ses deux enfants durant toute l’année. Son aînée, Zaylie, est entrée à l’école maternelle l’année précédente. L’inscription dans un système éducatif national s’accompagne de l’obligation tant pour les enfants que pour l’autorité parentale de rester physiquement sur place une grande partie de l’année. Cette obligation est aussi banale que capitale. Si les enfants comme Zaylie, qui ont des liens familiaux transnationaux, ont encore la possibilité de faire la navette entre différents pays avant l'âge scolaire, celle-ci est réduite par le nombre important de jours de présence obligatoire à l’école. Cela affecte également leurs parents. Dans le cas de Zaylie, Rose a non seulement dû demander aux autorités scolaires quelques jours de congé supplémentaires, mais elle ne peut par ailleurs se rendre au Ghana que durant les vacances de Noël, alors que les vols sont plus chers et que le trajet pour Cape Coast est beaucoup plus long en raison des embouteillages.
21Pendant les dix jours que j’ai passés auprès d’eux, nous sommes restés principalement dans une maison de plein pied à la périphérie de Cape Coast et nous avons effectué de petites sorties dans les magasins et sur les marchés voisins. Deux des frères de Rose vivent dans la maison tout au long de l’année, mais à l’approche des fêtes de Noël, celle-ci était remplie de monde : Rose, ses enfants et moi-même, une de ses sœurs et sa fille ainsi qu’une autre de ses nièces. Une dame du quartier était également engagée pour aider à la cuisine, au nettoyage et à la lessive, ainsi qu’une couturière, une coiffeuse et une maquilleuse, embauchées par Rose pour des visites à domicile. Le résultat était un mélange intéressant – du moins à mon sens – et paradoxal d’agitation détendue et d’effervescence. Zaylie et son cousin du même âge étaient occupés à trouver leur rôle dans la vie quotidienne de la maisonnée. Sa cousine, plus insolente et espiègle, se déplaçait dans le quartier de manière beaucoup plus indépendante et confiante. Rose, quant à elle, voulait rattraper ce qui lui manquait depuis longtemps. La liberté à laquelle Rose faisait référence n’est pas seulement liée à sa vie de mère célibataire à Zurich et à l’aide familiale dont elle bénéficiait par ailleurs au Ghana et qui lui permettait de sortir en soirée sans avoir à s’occuper de ses enfants. En réalité, ce n’est qu’ici qu’elle comprend « à quel point » elle est stressée de devoir remplir les obligations perçues comme étant celles d’une mère à Zurich : l’insistance des Suisses sur la ponctualité, la nécessité de préparer le goûter pour la cantine de l’école maternelle, « toujours des factures et encore des factures, des assurances à payer, les frais de crèche et des transports publics ». Elle évoquait sa peur constante que l’État lui enlève ses filles, au point qu’à Mühlekon, elle les gardait toujours près d’elle en les tenant par la main lorsqu’elle faisait des courses et ne les laissait jamais jouer seules dehors. Bien que je les connaissais toutes les trois depuis environ 18 mois, ce n’est qu’ici que Rose a commencé à évoquer le fardeau d’être une mère célibataire et les attentes d’avoir à faire tout à la manière suisse. Ses ressentis vis-à-vis des pratiques familiales suisses ont pris de l’ampleur une fois que nous étions à Cape Coast. Il n’y a qu’ici qu’elle avait le droit d’apprendre à ses filles à être indépendantes, qu’elle pouvait leur montrer leur place dans la société et, plus important encore, dans la famille élargie. A maintes reprises, elle a refusé de passer trop de temps avec elles en les envoyant s’occuper seules, en laissant les disputes entre cousins non résolues, en les incitant à faire preuve de respect envers les adultes qui discutent ou encore en présentant leur oncle comme la personne en charge de l’autorité.
22La plupart du temps, Rose s’allongeait sur un matelas dans sa chambre – c’était la seule à être climatisée – et discutait au téléphone avec des amis et des connaissances au Ghana. Elle leur envoyait des photos de nous deux et me demandait de me montrer lors d’appels vidéo. Souvent, elle utilisait le fait d’être accompagnée par une femme blanche à la fois comme une excuse pour ne pas préciser si elle allait pouvoir les rencontrer en personne et à la fois comme un signe qu’elle avait réussi à s’intégrer en Suisse. Finalement, les rencontres qui étaient prévues étaient reportées, voire annulées. Alors qu’elle disposait de peu d’argent en Suisse, elle pouvait se permettre beaucoup plus de choses au Ghana et endossait le rôle d’une généreuse donatrice. Mais à Cape Coast, ses moyens restaient en réalité aussi limités. Si elle pouvait s’offrir un soin cosmétique et une coupe de cheveux dernier cri et ainsi – comme elle le disait – avoir le sentiment « d’être la princesse pour une fois », la visite de la partie de la famille qui vivait plus loin, à Kumasi, (et qui attendait certainement aussi son soutien) était reportée à l’année suivante. Rose espérait que la demande de visa (qui avait déjà été rejetée à deux reprises) de son frère préféré, Joe, allait être acceptée cette fois-ci afin qu’il puisse enfin venir en Suisse. Ses frères et sœurs ne s’étaient jamais rendus en Europe. Pour qu’ils puissent se voir et que ses deux enfants vivent réellement le fait de faire partie d’une grande famille, c’est Rose qui devait venir au Ghana.
23Il semble évident que la composante transnationale « a des effets sur le tissu social des familles » (Halatcheva-Trapp/Montanari/Schlinzig, 2019 :3). Rose et Arbnora ont toutes deux vécu une vie entrecoupée de ce qui a été analysé comme le paradoxe du statut en migration, qui décrit une « dynamique transnationale de perte et de gain simultané de statut social, qui se produit en parallèle de formes mutuellement conditionnées d’inconsistance de statut » (Nieswand, 2011 :3). Bien qu’elles gagnent toutes les deux leur vie, ou peuvent bénéficier d’une aide sociale, elles vivent assez frugalement en Suisse mais sont généreuses avec leurs proches dans leur pays d’origine. Du fait d’une (im)mobilité, leur position dans les configurations familiales s’est modifiée. Elles ont bénéficié de certains aspects d’une mobilité sociale ascendante au Ghana et au Kosovo, ainsi qu’au sein du tissu familial. Certains aspects de leur vie ont traversé les frontières nationales avec elles, même de manière invisible, alors que d’autres aspects ont changé selon le contexte ou que d’autres encore ne sont simplement pas transférables ou transmissibles (j’y reviendrai plus tard). Dans tous les cas, elles parlent par exemple très rarement et de manière imprécise de la façon dont on peut gagner de l’argent en Suisse, ou de ce à quoi leur maison et leur vie ressemblent réellement. Il n’y a dès lors pas qu’un seul répertoire de pratiques ici et là-bas, ou une certaine position sociale en Suisse et une autre au Ghana ou au Kosovo. Comme le laissent entrevoir les parcours ethnographiques, il s’agit plutôt d’un réseau complexe de relations familiales, qui est renégocié selon les situations et les lieux, notamment lorsque les membres d’une famille franchissent, à leur manière, les frontières physiques et les ordres sociaux.
24Le fait que Rose et Arbnora vivent dans un pays différent de celui d’une grande partie de leurs proches leur confère un rôle particulier dans la négociation de leur appartenance aux configurations familiales. En raison du fonctionnement particulier des régimes d’(im)mobilité, les rencontres physiques ont lieu presque exclusivement dans le pays d’origine, ce qui, dans un sens, privilégie les femmes migrantes comme Rose et Arbnora. En effet, elles disposent soudainement de beaucoup plus d’argent lorsqu’elles traversent la frontière suisse pour se rendre au Kosovo ou au Ghana. De retour “chez elles”, elles vivent les interactions quotidiennes comme des invitées, qui sont en vacances et qui peuvent (ou doivent) soutenir généreusement les membres de leur famille. Le fait qu’elles ne fassent pas partie du quotidien de leur famille leur confère une plus grande souveraineté interprétative sur l’ordre social. Puisqu’un soutien financier s’accompagne d’obligations morales, les autres personnes sont non seulement financièrement dépendantes, mais la contingence des ordres sociaux différents dans lesquels elles s’inscrivent facilite également leur passage de l’un à l’autre. La vie quotidienne à Mühlekon, éloignée d’un « tissu social dense d’obligations, d’attentes, de responsabilités et de dépendances » (Gammeltoft, 2018 :92) qui accompagne l’appartenance à une famille, leur offre une certaine liberté dans leurs choix professionnels, relationnels et amoureux. La performance de l’appartenance familiale ayant des lignes directrices moins claires, Rose et Arbnora bénéficient d’une plus grande marge de manœuvre.
25Pendant le séjour de Rose et Arbnora au Ghana et au Kosovo, l’étiquette de “migrant” prend une autre dimension et leur permet de réaliser des rêves propres à la classe moyenne, de construire des piscines, d’avoir de belles coiffures, d’acheter des robes sur-mesure et de décorer leur maison avec de belles mosaïques. Sur internet, cette appartenance à la classe moyenne peut aussi être ramenée à Mühlekon ; le petit appartement et le travail d’ouvrier sont mis en contexte par rapport à leur vie quotidienne ailleurs. Alors qu’en Suisse, le fait de “venir d’ailleurs” renvoie souvent à une position sociale hiérarchiquement inférieure, confrontée aux discriminations et au racisme quotidien, cela peut devenir un contre-pied au moment des congés. C’est la référence aux difficultés et aux opportunités de la vie quotidienne, tant en Suisse qu’à l’étranger, qui maintient la dynamisation des pratiques familiales. Le rôle prépondérant de Rose et Arbnora au sein de leur réseau familial compense émotionnellement les opportunités manquées tout au long de l’année à Mühlekon. Cette dynamisation et la compensation émotionnelle deviennent toutefois plus explosives lorsque les individus traversent ensemble les frontières.
26La relation familiale qu’entretiennent Rose et sa fille Zaylie est confrontée au défi d’avoir à naviguer entre différents modes d’appartenance sociale à travers l’espace. Dans sa vie quotidienne en Suisse, Rose se sent tenue d’exercer sa maternité selon la référence suisse de la “bonne famille”. Le lien émotionnel entre Rose et sa fille est fort et leur relation est stable et fiable. Rose se sent toutefois sous pression pour répondre aux exigences de ce qu’est une bonne mère. Elle connaît les contrôles effectués par le bureau d’aide à la jeunesse et les histoires horribles de connaissances à qui on a enlevé les enfants la pressent quotidiennement à “élever correctement” les siens. Le fait d’être une bonne mère est moralement très chargé dans de nombreux endroits, et les concepts liés à ce que cela implique circulent au travers des ordres sociaux (Thelen/Haukanes, 2010). Lorsqu’elle séjourne au Ghana, par exemple, la performativité liée aux attentes suisses en matière de bonne maternité peut être partiellement levée. En Suisse aussi, la “bonne maternité” est mise sous tension. Elle ne se résume pas à se conformer à une vision “purement suisse”. Rose souhaite également apprendre à sa fille à être fière de sa peau noire et de ses origines, afin de la rendre plus forte face aux humiliations et au sentiment de non-appartenance. Rose nourrit ainsi une certaine rancœur à l’égard de ce système qui lui semble trop strict et en même temps peu émancipateur. Elle a l’impression de devoir rattraper beaucoup de choses pendant le peu de temps que dure leur relation mère-fille au Ghana. Sur place, certaines pratiques familiales s’apparentent alors à une rééducation forcée. Une certaine performativité de la relation mère-fille peut profondément façonner la manière dont Zaylie se connecte émotionnellement à sa mère, et s’éloigner de ce qu’elle a appris jusque-là peut être décevant et bouleversant. Par ailleurs, lorsqu’elle est en présence de ses frères et sœurs, Rose utilise les autres attributs de ce que doit être une bonne mère précisément pour situer l’appartenance émotionnelle différemment et faire d’autres demandes à Zaylie comme, par exemple, être autonome et responsable.
27Ces changements d’appartenance sociale sont mis en lumière par l’approche multiréférentielle, tout comme la façon dont l’inscription simultanée dans des configurations familiales différentes s’accompagne d’attentes et de positions morales divergentes. L’interaction des différents modes d’appartenance devient visible ; comment se font les liens entre le niveau émotionnel et le niveau performatif ainsi que le niveau normatif ? L’approche multiréférentielle révèle l’émergence de réparations performatives pour les privations ressenties tout au long de l’année. Rose – et Arbnora – montrent qu’il est possible d’être une bonne mère différemment, et cela est émotionnellement compensé en renvoyant à d’autres cadres de références ainsi qu’à d’autres possibilités financières et pratiques, qui rendent possible une pratique différente du faire famille. Ainsi, lorsque Rose s’écrie joyeusement qu’au Ghana, elle est libre, cela doit être compris en lien avec les différents ordres sociaux dans lesquelles elle s’inscrit.
28La lunette conceptuelle de la multiréférentialité permet une autre piste d’analyse fructueuse en abordant les liens existant entre pluralisme juridique et pratiques familiales. Rose, Arbnora et leurs proches mobilisent leur conscience juridique afin d’opter pour différentes stratégies du faire famille (Feldman-Savelsberg, 2016). Comme l’a montré le cas de Jasmin, un mariage peut être célébré symboliquement, mais retardé administrativement lorsqu’une procédure de naturalisation est en cours en Suisse. Dans le cas d’Arbnora, un mariage rapide avec Shefik lui a permis d’échapper à la guerre en toute sécurité. Se marier peut dès lors permettre de contrecarrer des régimes migratoires stricts ou de sécuriser un séjour. Le mariage de Jasmin avec son ex-mari montre, toutefois, que la référence à des ordres sociaux différents n’influence pas seulement les pratiques familiales d’intégration du petit-ami dans la famille (le choix du type de célébration, du pays dans lequel le mariage sera célébré, la question de l’emménagement du couple) mais que les configurations familiales à travers l’espace ouvrent également la voie à de nouveaux développements. La règle administrative selon laquelle les époux doivent se défendre mutuellement devant la loi d’un pays peut être suspendue sans renoncer à la valeur symbolique du mariage ; ce qui ressemble à une période probatoire pour les jeunes mariés est alors possible et une séparation ne laisse plus aucune trace juridique. Une jeune femme peut ainsi se conformer à des ordres sociaux et des systèmes juridiques différents sans être véritablement confrontée à un dilemme. Jasmin et Anesa développent une manière d’être au monde qui s’accommode des divers ordres sociaux sollicités et adaptent leur pouvoir d’action selon ces ordres respectifs grâce à la multiréférentialité de leur appartenance sociale. La citoyenneté suisse lui ayant été refusée pendant toute son enfance, l’appartenance politique de Jasmin au Kosovo est d’autant plus forte et effective. Sa performativité en tant que jeune femme engagée et désireuse de s’impliquer dans la politique peut se jouer dans des cadres de référence divergents et se nourrit, entre autres, de son quotidien transnational à travers l’espace.
29Bref, les possibilités de reconfigurations familiales transnationales sont ainsi conditionnées par des ordres sociaux divergents. En raison des régimes actuels d’(im)mobilité, les femmes migrantes telles que Rose et Arbnora ne peuvent pas choisir les membres de leur famille qui pourront vivre avec elles en Suisse ; et la “bonne vieille” définition de ce qu’est une famille nucléaire a un impact beaucoup plus important sur les familles transnationales qu’elle n’en a sur les familles n’ayant, par exemple, qu’un passeport suisse. Les réglementations déterminant les membres de la famille qui peuvent obtenir un visa touristique, ceux qui peuvent obtenir une autorisation de rejoindre leur famille, ceux qui peuvent être naturalisés et ceux qui sont considérés comme des membres légitimes de la famille dans le pays de résidence sont décisives.
30Bien qu’Arbnora n’ait pas à dire à sa sœur qui est restée au Kosovo à quel point leur appartement de Mühlekon est exigu, qu’ils y luttent contre la moisissure mais aussi contre les discriminations, ses enfants subissent les contradictions de statut avec leurs parents – une situation que l’on retrouve aussi dans le cas de Rose. En tant que famille, ils doivent dès lors tisser de nouveaux rapports entre eux au sein de ce maillage d’ordres sociaux divergents. Zaylie est l’enfant d’une femme noire au chômage à Mühlekon mais elle est aussi l’enfant d’une femme qui soutient financièrement sa famille élargie et connait une ascension sociale au Ghana. Rose et Zaylie doivent trouver des moyens de gérer ces contradictions seules et ensemble, au sein de configurations sociales situées.
31Étant donné la multiplicité des configurations familiales mais aussi des frontières et des ordres sociaux (l’article ne donne qu’un bref aperçu de cette diversité au travers des deux cas empiriques présentés), la question de l’unification, ou encore de la convergence et de la cohérence, semble inutile et trompeuse. Parler de cohérence ne contribue pas, à mon avis, à comprendre les reconfigurations familiales à travers l’espace (il s’agit le plus souvent d’une idée floue des manières d’être et de faire dans des sociétés nationales potentielles). Le défi intellectuel le plus intéressant porte sur l’étude de la manière par laquelle les individus utilisent et négocient une multitude d’ordres sociaux, et selon laquelle ils trouvent une compatibilité entre ceux-ci. Une telle approche, que j’encourage en privilégiant la lunette de la multiréférentialité, permet d’accorder plus d’attention aux liens entre sociétés diversifiées et pratiques familiales.
32Cet article utilise les données empiriques récoltées au cours des parcours ethnographiques de Rose et d’Arbnora afin d’examiner les reconfigurations familiales transnationales lorsque leurs membres migrent seuls ou en groupe à travers des ordres socio-spatiaux. Il montre comment la contingence des pratiques du faire famille à travers l’espace est davantage caractérisée par la notion de compatibilité plutôt que par celle de la cohérence des ordres sociaux. Il est intéressant de noter que l’inscription dans des régimes d’(im)mobilité impacte plus fortement les catégories d’appartenance qui sont a priori les plus clairement formulées, soit les relations au sein des familles. Pour mieux comprendre la manière dont ces pratiques familiales se constituent, en lien avec les régimes d’(im)mobilité, j’encourage à mobiliser la multiréférentialité. Suivre les membres d’une famille à travers l’espace permet de mettre en lumière le fait que les ordres socio-spatiaux ne coexistent pas simplement mais se créent plutôt mutuellement selon une approche relationnelle. La simultanéité des ordres sociaux ne doit donc pas être considérée comme un problème a priori mais plutôt comme un point de départ pour négocier des pratiques familiales (transnationales).
33La contribution se concentre donc sur la simultanéité et l’interdépendance de différents ordres sociaux, et développe la lunette analytique de la multiréférentialité afin d’explorer les liens entre (im)mobilité et pratiques familiales (transnationales). Elle permet de montrer que l’appartenance familiale est négociée à travers différents modes du faire famille, et d’analyser l’impact de l’espace sur les configurations familiales. Les femmes migrantes comme Rose et Arbnora sont confrontées à un paradoxe du statut dans leur vie quotidienne spatialement dispersée, ce qui affecte leurs pratiques du faire famille. Malgré le fait d’être physiquement absentes, grâce – entre autres – au soutien financier qu’elles fournissent, ces femmes s’inscrivent dans leurs réseaux familiaux au Ghana et au Kosovo de manière normative et y acquièrent une position morale tout au long de l’année (Gammeltoft, 2018). La connaissance de la contingence des ordres sociaux s’est avérée empiriquement fondamentale pour comprendre les pratiques du faire famille, et est dynamisée et complexifiée lorsque plusieurs membres d’une famille se déplacent à travers des ordres socio-spatiaux ensemble ou selon différents modes.
34Les membres de la famille qui les accompagnent – et, en arrière plan, l’ethnographe également – sont non seulement témoins des contradictions inhérentes à l’appartenance familiale et sociale, mais doivent également simultanément transférer leur relation à travers des ordres socio-spatiaux différents. Il s’agit d’une combinaison de différents modes d’appartenance. L’analyse montre aussi que tout ne change pas lorsque des membres de la famille bougent, mais que la configuration de l’appartenance ressentie, réalisée et attribuée se modifie en fonction du déplacement des cadres de référence. Les contradictions inhérentes à des cadres de référence divergents sont perçues comme une réalité sociale qui, plutôt que d’être un problème en soi, offre aussi plus de marges de manœuvre. Il s’est donc avéré plus fructueux de déplacer l’analyse de la notion de la cohérence vers celle de la compatibilité entre des ordres sociaux différents lorsque les individus négocient leur appartenance familiale à travers l’espace (transnational).