1 Dans nos sociétés démocratiques contemporaines, les institutions publiques désignent les formes sociales, juridiques et organisationnelles données à la prise en charge collective de biens publics comme l’éducation, la santé, la sécurité, la justice (civile et sociale), l’organisation de l’espace territorial ou des médias. Ces institutions publiques sont « des structures organisées, d’ordre public pour l’essentiel » (Rosanvallon, 2024 :19) et sont le fruit de la montée de l’État social au XXème siècle ; elles doivent être distinguées des institutions sociales, au sens large conceptualisées par Durkheim ou Mauss, lesquelles renvoient à « toute manière de faire, de voir ou de penser, qui acquiert un caractère normatif et tend ainsi à s’imposer aux acteurs » (Maroy, 2007 :8).
- 1 Les évolutions de la confiance sont scrutées depuis quelques décennies par des sondages réguliers à (...)
- 2 L’observation de la confiance repose sur les opinions exprimées. Remarquons que cet indicateur de l (...)
2 Dans les crises et transitions multifacettes (écologique, sanitaire, économique, sociale, politique) traversées par nos sociétés, les institutions publiques semblent confrontées à des pertes de confiance, voire à des montées de défiance de plus en plus significatives de la part des citoyens ou des usagers. Celles-ci sont scrutées par des sondages réguliers, organisés par divers organismes étatiques de recherche, pour mesurer les évolutions de la confiance du public envers les institutions (surtout politiques) et en ausculter les sources de variation tant au niveau européen que national1. Ces pertes de confiance concernent particulièrement les institutions du système politique démocratique (gouvernement, parlement, représentants ou partis politiques, institutions judiciaires, médias), mais elles affectent aussi à des degrés variables d’autres institutions publiques (policières, scientifiques, scolaires, médico-sociales, …). L’enquête sur la confiance menée dans trente pays de l’OCDE auprès d’échantillons représentatifs de la population adulte, indique ainsi qu’en moyenne, 39 % des adultes ont en 2023 une confiance élevée ou modérément élevée dans leur gouvernement national (OCDE, 2024). Le baromètre de la confiance politique du Cevipof (vague 14) compare de son côté la confiance des Français adultes par rapport aux institutions : en février 2023, seuls 26 % font (très ou plutôt) confiance à leur gouvernement et 28 % à l’Assemblée nationale. En revanche, 69 % font confiance à la police, 46 % dans la justice, 81 % à la science, 67 % dans l’école, 78 % dans les hôpitaux2 (SciencesPo, 2023).
3 Ces sondages et questionnements sur la légitimité des institutions ne sont pas nouveaux et sont même consubstantiels aux régimes démocratiques (Rosanvallon, 2008). Cependant, les déficits de confiance à l’égard des institutions publiques, notamment politiques, semblent présenter des traits particuliers dans la dernière décennie, en raison de la conjugaison d’une double transformation.
- 3 Voir par exemple les réactions de Marine Le Pen, cheffe de file du Rassemblement National, à sa con (...)
4 Tout d’abord, on assiste à une polarisation croissante des opinions et à la montée de mouvements populistes, conservateurs et d’extrême droite, qui de façon de plus en plus ouverte et explicite mettent en cause les fondements moraux et juridiques d’institutions centrales des régimes démocratiques, en particulier les institutions politiques (au sens étroit de formes instituées de pouvoir politique), mais aussi médiatiques et judiciaires3. Ces mouvements manifestent la plus grande méfiance à l’égard de ces institutions les accusant notamment de détourner le pouvoir au profit des élites au détriment du « peuple » et de distordre systématiquement la représentation des réalités. Plus radicalement, ils remettent en cause leur valeur et légitimité pour leur substituer des modèles alternatifs (« démocratie illibérale » ; Rosanvallon, 2020).
5 Ensuite, on peut pointer la place croissante (et déjà ancienne) des techno-sciences et des technologies numériques et statistiques dans l’exercice même du fonctionnement des institutions publiques et la montée des expertises dans la légitimation des politiques et orientations qui leur sont données. Or, on assiste corrélativement à la montée d’une forme de doute et de relativisation de ces savoirs experts, voire de « crise des expertises » (Eyal, 2021) qui se sont rendus particulièrement visibles lors de crises récentes (le Brexit au RU, la crise sanitaire liée au Covid, la crise climatique ou encore très récemment en France, le débat sur les réformes des retraites). À mesure que les politiques et institutions ont souhaité légitimer leurs choix et politiques sur la base de « faits avérés » et de connaissances objectives, ces données et expertises font l’objet de controverses et de débats croissants et récurrents, tant dans les forums traditionnels que sur les réseaux sociaux. C’est ainsi que les mouvements ou gouvernements « illibéraux » ou « populistes » ont pu promouvoir les « faits alternatifs » (Bronner, 2011 ; Eyal, 2021 ; Quéré, 2024 ; Rosanvallon, 2024).
6 Ces évolutions comme les affaiblissements de la confiance révélés par les sondages fragilisent la légitimité des élites dirigeantes, mais révèlent aussi l’inquiétude d’une partie des citoyens quant à l’avenir des régimes démocratiques et des institutions héritées de la promotion d’un État social.
7 En regard de ces évolutions, ce dossier se structure autour du thème général des « crises de confiance » envers les institutions publiques. Plus précisément, trois problématiques seront traitées, dans plusieurs champs institutionnels (éducation, santé, police, médias) :
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Crise de confiance et régulation morale des institutions publiques.
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Crise des expertises et régulation cognitive des institutions.
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Épreuves et (restauration de la) confiance dans les institutions et professions.
8 Avant de développer ces problématiques et les principaux apports des textes qui composent ce dossier, nous proposons dans cette introduction de problématiser davantage la notion de confiance en ses multiples facettes et ce faisant d’introduire quelques apports clés des sciences sociales sur cette thématique.
9 Plusieurs ouvrages récents sur la confiance (Quéré, 2024 ; Rosanvallon, 2024), insistent sur le flou, le caractère varié et polysémique de l’usage ordinaire du terme de confiance ; au point de se demander s’il est possible d’en faire un concept unifié et valide pour penser la nature et la dynamique des relations sociales à propos desquelles la notion de confiance est convoquée. Parle-t-on de la même chose, lorsqu’on évoque la confiance déposée, plus ou moins consciemment, dans une personne et son comportement futur, lorsqu’on observe que les usagers d’un système sophistiqué de transport (l’avion, le TGV) se fient à lui pour les transporter, compte tenu des risques qu’il comporte , lorsqu’on fait confiance au système judiciaire pour établir les faits et responsabilités dans une situation de litige civil ou de délit pénal, ou lorsqu’on parle d’une communauté ou d’une société dont les membres se témoignent une forte confiance ? Pour Louis Quéré, s’il est légitime de convoquer la notion de confiance dans toutes ces situations, cela ne signifie pas qu’on puisse en donner une définition unique et générale. Il est nécessaire de distinguer plusieurs formes (ou types) de confiance, dont les termes, traits, mécanismes, processus et enjeux diffèrent partiellement. Et la littérature sociologique, philosophique, économique, ne manque pas pour alimenter ce travail d’analyse. Nous aborderons ainsi successivement des propositions conceptuelles ou théoriques concernant la confiance généralisée dans une société ou communauté, la confiance stratégique dans une relation interpersonnelle, la confiance comme attitude de base, la confiance systémique et finalement la confiance dans les institutions. Tous ces cas impliquent des relations de confiance distinctes, même si elles sont partiellement entrelacées. Par-delà la diversité, on pourra souligner quelques fonctions et traits généraux de la confiance.
10 Les théories de la « confiance généralisée » avancent que la confiance est « un acte de foi reposant sur une disposition culturelle qui incline à la bienveillance envers un autre anonyme » au sein d’une collectivité donnée (Laurent, 2009 :8). Comme l’avance Simmel (1987), elle est le fruit d’un mélange de savoir (de connaissance des autres) et de non-savoir, témoignant dans des communautés particulières d’une forme de croyance, d’un acte de foi dans la loyauté des autres en général. Ainsi, pour Uslaner (2002), « la confiance n’est pas « stratégique » : elle est de nature morale et, qui plus est, elle est héritée et transmise par socialisation et non acquise par l’expérience » (cité par Laurent, 2009 :10). Simmel souligne les fonctions générales de stabilisation et de régulation de l’ensemble de la société assurées par ce type de confiance. Plus récemment, Rosanvallon (2024) la thématise également parmi les « institutions invisibles » (avec l’autorité et la légitimité) :
elles sont de l’ordre des institutions au sens où (elles) sont facteurs d’intégration, de coopération, de régulation structurant le monde social. Mais institutions invisibles, car elles ne sont pas définies par des statuts, ni gouvernées par des instances autorisées, et ne sont pas dotées de machines de mise en ordre (Rosanvallon, 2024 :10).
11 Nombre d’autres travaux ont souligné combien la confiance était conditionnée par des communautés (professionnelles, régionales, religieuses, ethniques) d’appartenance ; ces approches plus culturalistes mettent en avant l’effet d'un capital social lié à l'existence de valeurs et normes partagées d’un groupe social particulier, capital social favorable tant aux échanges économiques qu’à une forme de confiance générique envers autrui (Putnam, 2000). Pierre Rosanvallon présente plusieurs exemples de minorités ethniques ou religieuses où se développent des « réseaux de confiance de proximité », favorables à une cohésion et à des loyautés essentielles dans la conduite d’une activité commerciale (les diamantaires juifs d’Anvers, les marchands chinois bangsa dans le sud-est asiatique) (Rosanvallon, 2024, ch. 1). La confiance est ici une disposition morale entretenue par socialisation et contrôle social au sein des membres d’une société ou d’une communauté.
12 Une seconde forme de confiance concerne la relation de confiance qui s’établit entre deux individus dans une situation particulière, par ex. dans le cadre d’un partenariat ou d’un échange sur un temps long. Elle a été analysée par nombre d’auteurs et d’approches qui abordent la question de la confiance à partir de la notion de risque et d’incertitude comme le souligne Louis Quéré (2024). Nous nous limiterons aux économistes néo-institutionnalistes, qui approchent la confiance à partir d’un paradigme de l’action rationnelle.
13 Pour Russel Hardin (2002), la confiance est considérée dans le cadre d’une relation contextualisée (d’échange, de coopération, etc.), où les conduites des partenaires restent incertaines. Par exemple, un voisin fermier A vient aider un second fermier B dont les machines sont tombées en panne, alors que la récolte risque d’être perdue en raison d’un orage menaçant. Après avoir rendu son service, le voisin ne demande rien d’autre que le prix de l’essence comme dédommagement et il fait donc confiance qu’en cas de besoin, B vienne à son tour lui rendre ce service. La confiance de A est le fruit d’une décision rationnelle face au risque :
je te fais confiance parce que je crois qu’il est dans ton intérêt sur une question donnée de prendre en compte mes intérêts dans ton action : parce que tu attaches du prix à la poursuite de notre relation, tu auras à cœur tes propres intérêts lorsque tu prendras en compte les miens (Laurent, 2009 :9).
14 La confiance est donc le résultat d’intérêts mutuels de moyen terme, où l’intérêt de l’un est « encapsulé » dans ceux de l’autre (Hardin, 2002). La confiance est souvent réciproque et la confiance des partenaires se renforce mutuellement.
15 Une telle vision de la confiance (trust) tend à la réduire à la fiabilité, au fait « d’être digne de confiance » (trustworthiness). Elle résulte de l’évaluation de la loyauté de l’autre concernant ses engagements (Karpik, 1996) ; on évalue l’autre en fonction des expériences passées et du contexte, et on agit en conséquence en fonction du « degré de confiance » qu’on a en lui. Pour Williamson (1993), la fiabilité des contractants (la confiance) est importante pragmatiquement dans la vie économique courante, car elle permet de limiter deux risques souvent présents dans la relation contractuelle de marché : le risque de l’opacité (soit l’incertitude sur la qualité du service ou le bien qu’on achète, due à une asymétrie de l’information entre vendeur et acheteur à ce sujet), et d’autre part, le risque d’opportunisme, soit le risque qu’une fois le contrat signé, il ne soit pas vraiment honoré de façon satisfaisante. La confiance est donc centrale dans une société et une économie complexe où se multiplient des transactions, sous-tendues par le droit et divers contrats qui restent toujours « incomplets » au sens où ils ne peuvent tout prévoir. La confiance permet dès lors de réduire les « coûts de transaction ».
16 Une telle vision économiciste a été critiquée parce qu’elle réduit la confiance à une dimension cognitive, à une forme de croyance et de pari sur l’autre, qui présuppose une rationalité calculatrice de l’acteur, sur base d’un postulat de méfiance liée à l’opportunisme toujours possible de l’autre ; il s’agit de trouver de bonnes raisons de surmonter une méfiance posée comme première. De plus, la théorie de l’action rationnelle réduit la confiance à sa dimension cognitive en éliminant ou réduisant toute dimension morale (Quéré, 2001 :133). Or, la confiance donnée engendre une délégation de pouvoir à l’autre qui est risquée (en raison de l’incertitude de la conduite de l’autre qui demeure) ; elle crée ainsi une forme de vulnérabilité. Dès lors, la confiance crée aussi des obligations morales pour celui qui est investi de confiance (à qui l’on fait crédit de son comportement futur) dans la mesure où il est attendu de ce dernier qu’il se montre « digne de confiance » à l’avenir, et qu’il ne profite pas de la « vulnérabilité » de celui qui a fait crédit de sa confiance.
- 4 Quéré (2024) développe la notion de confiance première en se basant notamment sur la notion de Ur-T (...)
17 Cette anthropologie calculatrice fait aussi l’impasse sur un rapport au monde plus large et fondamental que la phénoménologie a bien thématisé, sur une attitude d’assurance tranquille vis-à-vis des objets, des institutions (Quéré, 2001). Autrement dit, la confiance n’est pas seulement une « forme d’engagement dans un type de relation avec un tiers dont les deux principales caractéristiques sont l’acceptation d’un dessaisissement au profit d’autrui et un pari sur sa loyauté » (Quéré, 2001 :141), on peut aussi considérer la confiance comme « une attitude », une « confiance première »4 qui ne relève pas d’une décision :
Il existe un type de confiance qui ne relève pas des actes volontaires et ne procède pas d’une décision, consécutive à une évaluation et une délibération (de nature comptable), d’accorder sa confiance. Elle consiste dans le geste de « se fier à… », « compter sur… », « faire fond sur… », cela immédiatement et sans réserve, donc pour ainsi dire, les yeux fermés. Quand je poste une lettre, a priori, je n’envisage pas la possibilité qu’elle se perde ; je n’ai pas de raison de douter qu’elle va arriver (Quéré, 2024 :226).
18 Cette confiance (appelé aussi reliance ou « escompte » par Quéré) comme « attitude d’adhésion première, tacite » recouvre alors le fait qu’on puisse « se fier à » des objets, des systèmes abstraits, des institutions, sans délibération et de façon préréflexive.
19 De ce point de vue, Quéré rejoint les réflexions théoriques d’Anthony Giddens sur la confiance : l’inverse de la confiance (comme confiance première) n’est pas la défiance, mais bien l’angoisse, l’anxiété, l’absence de sécurité ontologique (Giddens, 1987). Comme le résume Giddens, la confiance « est […] une forme particulière du sentiment de sécurité, plutôt qu’un concept différent » (Giddens, 1994 ; 39). Ce dernier reprend en fait largement le point de départ de la théorie de la confiance de Luhmann qui part de « la contingence » inéluctable avec laquelle l’homme doit composer face à son environnement matériel et humain. L’incertitude d’un environnement trop complexe à saisir et à maîtriser peut être source d’angoisse et de paralysie de l’action. Pour Luhmann, la confiance est un mécanisme nécessaire, sans lequel l’homme « s’il ne faisait pas confiance de manière courante, il n’arriverait même pas à quitter son lit le matin » (2006 :1). La confiance est en effet un mécanisme fonctionnel qui permet de « réduire la complexité » de l’environnement et ainsi d’avoir un sentiment de sécurité, de se fier à ses attentes à l’égard des autres et de l’environnement. Autrement dit, elle rend l’action possible en calmant ou neutralisant l’angoisse face à la contingence.
20 Cependant, Luhmann fait la distinction entre plusieurs termes pour appréhender la confiance : trust (la confiance décidée), confidence (confiance assurée) et la familiarité (familiarity).
21 Cette dernière est une constante anthropologique : la confiance assurée comme la confiance décidée supposent en effet toujours une forme de familiarité préréflexive qui prend le monde environnant pour acquis (soit un « monde vécu partagé sur le mode de l’évidence »). Sur fond de cette familiarité, la confiance assurée (confidence) est une forme de quasi-certitude où on peut
formuler des attentes relativement sûres : fréquente dans un monde prémoderne relativement stable, la confiance assurée réduit l’incertitude en tablant sur le passé dans lequel “ les autres possibilités ” n’existent plus ; le passé est toujours une complexité déjà réduite […] La contingence sociale du monde est ainsi masquée et, par conséquent, la constitution sociale de tout sens demeure anonyme au sein du monde familier (Luhmann, 2006 :21-22).
22 La confiance décidée (trust) fait aussi fond sur un rapport de familiarité avec le monde, mais engage une forme de décision orientée vers l’avenir, lorsqu’il y a une action risquée à engager (par exemple la décision de confier son enfant à une gardienne). Cette confiance décidée est une forme de pari sur l’avenir en faveur de certaines possibilités dont on n’est jamais sûr qu’elles adviennent (le fait que la gardienne soit bienveillante et attentive à l’enfant par exemple). La confiance décidée est un processus de filtrage (du système psychique notamment) ; il procède à des « opérations de sélection » qui permettent d’agir, car on exclut certaines possibilités de développement de la situation (par exemple que la gardienne soit inattentive) par une sorte « d’élan vers l’indifférence ». Cette sélection n’est cependant pas le fruit d’un calcul. Luhmann appréhende la confiance comme un mécanisme qui rend envisageable des lignes d’action autrement impossibles à emprunter en raison de l’angoisse qu’elles susciteraient subjectivement si on était conscient de tous les risques. La confiance est donc un mécanisme fonctionnel qui permet de « réduire la complexité » de l’environnement et de rendre l’action possible : « confronté à une complexité accrue, l’homme peut et doit développer des formes plus efficaces de réduction de la complexité » (Luhmann, 2006 :7).
- 5 Au moment d’écrire cette introduction, janvier 2026.
23 Ces deux formes de confiance (assurée et décidée) permettent en définitive de « se fier à ses propres attentes », de sortir « d’une angoisse indéterminée » née de « la confrontation immédiate avec la plus extrême complexité du monde » (Luhmann, 2006 :1). Les nombreuses secousses géopolitiques actuelles5, les soubresauts des changements climatiques, politiques, économiques dans nos démocraties se traduisent pour de nombreux citoyens par une anxiété diffuse. Cela témoigne de l’enjeu de la confiance face à la complexité et à l’incertitude du monde.
- 6 « […] j’entends des instruments d’échange pouvant “circuler” à tout moment, quelles que soient les (...)
24 Un autre acquis des travaux sur la confiance est de distinguer (mais aussi de relier) les ressorts de la confiance « interpersonnelle » d’une part, et la confiance « systémique » d’autre part (Luhmann, 2006). Avec la modernité, la contingence et la complexité du monde ne font que croître et pour Giddens comme pour Luhmann, la pertinence praxéologique (voire la nécessité fonctionnelle) de la confiance s’impose de plus en plus pour faire face à la contingence et aux risques du monde. Plus précisément pour Giddens, la confiance est non seulement indispensable dans les relations de proximité, en co-présence (avoir un sentiment de confiance, de foi dans la fiabilité et l’intégrité des proches), elle est aussi indispensable dans les « systèmes abstraits », qui génèrent des risques de plus en plus nombreux, comme l’a thématisé Ulrich Beck dans son essai majeur sur « la société du risque » (2008). Pour Giddens, la confiance se développe donc non seulement dans les engagements en face à face mais aussi dans des engagements anonymes qui « concernent le développement de la foi dans les gages symboliques6 ou les systèmes experts, que je réunirai sous le nom de systèmes abstraits » (Giddens, 1994 :86).
25 Dans les sociétés prémodernes, la parenté, la communauté locale, les religions et la tradition contribuaient toutes à une « organisation d’interactions fiables à travers le temps et l’espace », car « le niveau de distanciation spatio-temporel (y) est relativement bas » (Giddens, 1994 :107). Par contraste, la confiance systémique dans les systèmes abstraits s’impose dans les sociétés modernes en raison de la délocalisation des relations et activités sociales et de la réflexivité institutionnelle. Dans nos sociétés modernes en effet, les systèmes abstraits (technologies, systèmes experts, médiations technico-organisationnelles des systèmes de santé, etc.) organisent et donnent forme aux relations en co-présence et aux activités sociales quotidiennes. La confiance nécessaire à une sécurité ontologique doit dès lors nécessairement s’étendre aux systèmes abstraits. Elle concerne la confiance dans les systèmes experts malgré une ignorance, une non-connaissance des mécanismes et savoirs sur lesquels reposent ces systèmes. Il y a donc un acte de « foi » (partiellement) aveugle.
Par le simple fait d’être assis chez moi, je m’inscris dans un système expert, ou dans une série de systèmes experts, auxquels j’accorde ma confiance. Chez moi, je n’ai pas peur d’utiliser l’escalier, et je sais pourtant qu’un effondrement de la structure est théoriquement possible (Giddens, 1994 :36).
26 Par ailleurs, une confiance active s’exerce dans le cadre des « points d’accès » vis-à-vis des représentants du système abstrait (par exemple professionnels ou experts de ces systèmes) au travers d’engagements de face à face qui doivent rassurer quant à la fiabilité des intervenants et à leur savoir et compétences.
27 En définitive pour ces auteurs, face à la montée des risques, la confiance systémique comme la confiance interpersonnelle s’entrelacent pour assurer un sentiment de sécurité dans un monde où la contingence et l’incertitude ne sont pas (totalement) maîtrisables par divers mécanismes de « gestion » rationnelle des risques (Giddens, 1994). Cependant, ces travaux thématisent peu les institutions publiques (dont les institutions politiques) dans cette question de la confiance/défiance. Or, on peut souligner à la fois le rôle de ces institutions dans la construction ou le maintien de la confiance générale entre les citoyens, tout en se demandant de quoi dépend en retour la confiance que les citoyens éprouvent à leur égard.
28 Pour Klaus Offe (1999), la confiance « politique » dans les institutions publiques médiatise la confiance entre les citoyens. Ainsi, Offe avance qu’il peut exister une confiance entre des concitoyens, alors qu’ils ne se connaissent pas par expérience (ce qui est fréquent dans nos sociétés modernes, complexes et différenciées) et qu’ils ne partagent pas des indices visibles permettant de se reconnaître comme membres d’une même communauté (de langue ou d’origine par exemple). Une confiance « dans des dispositions à coopérer » s’exerce à l’égard non pas de personnes, mais d’autres citoyens soumis aux mêmes lois, en référence à un espace politique commun. De quoi dépend-t-elle selon Offe ? Essentiellement de deux mécanismes institutionnels : 1) « une plausibilité morale » ou autrement dit « une qualité substantielle sur le plan normatif » des institutions, qui favorise leur légitimité et l’adhésion des citoyens à cette normativité ; 2) le fait que les institutions rendent probable la conformité de tout un chacun aux lois qu’elles édictent. La plausibilité morale implique qu’une
institution comporte, incorporée en elle, des idées normatives, un esprit, un ethos, etc., qui justifient les règles et les contraintes, leur donnent sens et font qu’on s’y soumet : elle représente des valeurs (Offe cité et traduit par Quéré, 2005 :200).
29 Ces valeurs sont la vérité (en particulier « dire la vérité » et « tenir ses promesses ») et la justice (s’incarnant notamment dans l’équité de traitement et dans la recherche de la solidarité). Si une institution développe des pratiques qui s’originent dans ces valeurs et les incarnent, si elle est capable de « faire connaître son idée directrice, de l’expliciter, et de la justifier par l’argumentation » (Ibid. :201), l’institution tendra à produire des liens de confiance entre citoyens, elle tendra à faire sens non seulement pour moi, mais je pourrai supposer que les autres partagent aussi mon engagement en leur faveur.
30 C’est donc en quelque sorte la « confiance dans l’idée directrice », dans la normativité de l’institution, qui fonde la confiance entre les individus/compatriotes. Warren expose une idée très proche, (cité par Laurent, 2009 :12) lorsqu’il avance que la
confiance dans une institution suppose non pas d’accorder sa confiance aux personnes qui incarnent l’institution, mais bien au contraire au principe abstrait, à « l’idée normative » qui guide l’action de l’institution, et aux sanctions appliquées en cas de déviation de l’institution de cette idée normative à ses représentants.
31 Autrement dit, les institutions, dignes de confiance, peuvent contribuer à générer de la confiance entre des citoyens qui se réfèrent aux mêmes institutions. Par exemple, on s’en remettra aux institutions judiciaires pour régler ses conflits civils ou commerciaux, plutôt que de se faire justice soi-même et on fera confiance a priori dans le bon fonctionnement des administrations publiques, en écartant un risque de corruption généralisée.
32 À l’opposé, la perte de confiance dans les institutions peut être liée à la perception des manques, des défaillances des institutions, des décalages entre les discours ou le mandat institutionnel de l’institution et ses fonctionnements ou pratiques effectives. Autrement dit, l’institution n’est pas fiable (reliable) et on la critique ou la dénonce, on ne lui « fait plus confiance ». L’institution judiciaire ne produit pas de justice pour les victimes de violence conjugale, elle n’est pas à la hauteur faute de moyens ou de procédures adéquates. L’école reproduit les inégalités au lieu de les réduire, elle faillit à sa promesse de transmission culturelle, ou à sa visée de développement de l’expression de chaque personnalité singulière, etc.
33 Cependant, la perte de confiance dans l’institution peut aussi signifier une perte de « foi » dans le mandat institutionnel, dans les valeurs ou le projet social, culturel, politique qui en est le fondement. Il n’y a plus de « foi », de confiance dans l'institution. Ainsi, l’église en tant qu’institution peut faire l’objet d’une perte de foi alors même que la foi religieuse demeure ardente. De même, la mission émancipatrice et civilisatrice de l’éducation par l’instruction et l’éducation scolaire, tout comme les vertus de la vérité scientifique positive peuvent être remises en cause et conduire à douter des institutions qui les incarnent (école ou université). Dans ces cas, la perte de confiance ne vient pas des déceptions ou des failles des conduites ou fonctionnements institutionnels qui ne correspondent pas au mandat institutionnel affiché ; elle signifie plus radicalement une crise de croyance dans l’imaginaire, les valeurs ou les idées directrices ou théories fondatrices de l’institution. Cette crise peut alors conduire à sa fragilisation voire son déclin ou à sa transformation/réinvention plus radicale sur d’autres bases ou fondements sémantiques (Boltanski, 2009). La thèse de Dubet (2002) sur le « déclin de l’institution » renvoie ainsi à la perte de foi, de confiance dans le « programme institutionnel » de l’école dont sont chargés de nombreux professionnels du travail « avec » et « sur » autrui.
34 Les mécanismes par lesquels une institution peut tâcher de gagner la confiance et assurer la fiabilité de ses fonctionnements en regard de son mandat institutionnel peuvent être utilement analysés et développés en s’appuyant sur la sociologie pragmatique. Cette dernière insiste surtout sur les arrangements (techniques et sociaux), c’est-à-dire sur les dispositifs sur lesquels les acteurs peuvent prendre appui pour limiter l'incertitude ou l’opportunisme dans les actions ou transactions au quotidien et ainsi favoriser leurs engagements (Quéré, 2005).
35 Dans le domaine de l’économie de la qualité, Lucien Karpik (1996 ; 2007) avance que des dispositifs de confiance sont nécessaires pour construire la confiance du consommateur dans la qualité des produits ou services qu’il veut acheter. Des dispositifs qui permettent d’une part de réduire l’opacité de ce qui est offert comme service (ce qu’il appelle des dispositifs de jugement) et d’autre part de réduire l’incertitude et de neutraliser l’opportunisme des prestataires dans l’exécution du service, via des dispositifs de promesse. Ainsi, les dispositifs de jugement (réseaux, classements, labels, guides…) peuvent aider un parent à choisir l’école de son enfant, en diminuant l’asymétrie d’information et en augmentant la transparence sur le service offert.
36 Si de tels dispositifs de confiance sont ajustés pour garantir un engagement dans des transactions économiques, ils ne suffisent pas pour « donner aux citoyens des garanties les incitant à s’en remettre aux institutions pour la mise en œuvre des valeurs de vérité et de justice dans la poursuite du bien commun » (Quéré, 2005 :209). En effet, l’opacité à craindre dans ce cas est celle « de l’exercice du pouvoir et du fonctionnement des institutions, notamment la dissimulation stratégique des projets et décisions » (Ibid.) ou de leurs conséquences pour le bien commun. Par ailleurs, dans le cas d’une institution, l’incertitude
concerne surtout la conformité de l’institution à l’idée normative qui la constitue. Ses agents agissent-ils de fait en conformité avec cette idée normative ? Leur soumission déclarée à l’autorité de valeurs, de normes ou de standards posés en transcendance n’est-elle que verbale ? N’est-elle pas simulée ? (Quéré, 2005 :210).
37 Louis Quéré, avance dès lors que l’institution doit rendre ses fonctionnements suffisamment crédibles, notamment en acceptant une forme d’accountability : elle doit accepter de rendre des comptes, elle doit être capable de se justifier auprès de ses mandants, ou des citoyens. Autrement dit, elle doit accepter une forme de contrôle et de critique, même si la notion de confiance est contradictoire avec un contrôle tatillon, permanent. Bref, il faut des dispositifs de confiance qui
donnent aux citoyens des garanties, les incitant à s’en remettre aux institutions pour la réalisation du bien public. Ces garanties ne sont pas seulement celles des lois. Elles sont aussi fournies par la « publicité », au sens kantien du terme, des institutions (Quéré, 2005 :204).
38 La confiance dans les institutions publiques et politiques suppose donc de pouvoir neutraliser une méfiance salutaire et même nécessaire de la part des citoyens par des dispositifs de confiance (Quéré) ou par ce que Rosanvallon appelle de son côté les institutions de la « contre-démocratie ». Ces contre-pouvoirs ont précisément pour visée de « compenser l’érosion de la confiance par une organisation de la défiance » (Rosanvallon, 2006 :11), sous trois formes (des pouvoirs de surveillance des institutions, de sanction/empêchement, de mises à l’épreuve des jugements).
- 7 Appel du GT 24 Sociologie des institutions pour le congrès d’Ottawa en juillet 2024.
39 Ce dossier se structure autour des problématiques relatives à la confiance ou la défiance envers les institutions publiques, entendues comme des systèmes de mise en forme des principaux biens définis socialement et politiquement comme publics, soumis à des mandats, des formes d’organisation, de gouvernance et de régulation publiques variées. Autrement dit, nous n’aborderons pas les questions de confiance spécifiques aux institutions politiques, aux questions de légitimité des acteurs de ce champ ou aux différentes facettes prises par la montée des mouvements qui tendent à remettre en cause les fondements normatifs et juridiques des régimes démocratiques et de leurs institutions politiques. La littérature politologique est suffisamment abondante à ce sujet (Pharr/Putnam, 2000 ; Warren, 1999 ; SciencePo Cevipof, 2023 ; OCDE, 2024). De même, nous ne nous centrerons pas sur les évolutions ou les variations de la confiance interpersonnelle entre les individus au sein ou entre diverses communautés. Notre questionnement se centrera sur les ressorts – moraux, cognitifs, pragmatiques – sous-tendant les formes de confiance/défiance (des citoyens, du public, des agents) dans les institutions publiques sous trois angles qui ont été à la source de l’appel à communications à l’origine de ce dossier lors du XXIème congrès de l’AISLF7.
40 La défiance citoyenne active est ici au centre (Rosanvallon, 2008). Klaus Offe (1999) a souligné combien la perte de confiance dans les institutions pouvait être liée à un brouillage de l’horizon qui donne sens à l’institution, à l’affadissement de ses finalités (sociétales, culturelles ou morales), bref à un mandat institutionnel qui, soit devient évanescent, soit est trahi ou détourné dans les faits, par diverses pratiques (juridiquement ou moralement) répréhensibles. Ces dernières relèvent soit de petits arrangements au service d’intérêts particuliers, soit plus gravement de pratiques de corruption, de « trafic d’influence », de détournement de fonds, etc. La perte de confiance se développe aussi si les pratiques de professionnels des institutions contreviennent aux normes légales, aux codes de déontologie, ou aux attentes sociétales plus larges (civilité, attitudes non discriminantes) qui encadrent l’exercice de leurs fonctions (Ogien/Quéré, 2006).
41 Dans quelle mesure des écarts entre l’idéal des mandats institutionnels et la réalité quotidienne génèrent-elles des critiques sur la fiabilité des institutions, voire des crises de foi dans leurs valeurs fondatrices ? Les poursuites d’intérêts particuliers, les fautes professionnelles ou la corruption de leurs dirigeants/agents alimentent-elles un cercle vicieux générant à la fois anomie institutionnelle et appropriations opportunistes ?
42 Cependant, les régulations sociétale et institutionnelle ne s’appuient plus seulement, voire principalement, sur des normativités légales, déontologiques ou morales (Demailly/Giuliani/Levasseur/Maroy, 2024). De plus en plus, la recherche d’une justification des institutions s’appuie sur le registre de l’efficacité des organisations et professionnels en charge de la réalisation des finalités institutionnelles. Cette tendance, théorisée et renforcée par la doctrine néolibérale du nouveau management public (Bezes, 2005) a développé une critique du manque d’efficience des organisations bureaucratiques et a conduit à mettre en place divers dispositifs et outils de « gestion axée sur les résultats » dans différentes institutions publiques. Corrélativement, les pratiques professionnelles ont été de plus en plus référées à des modèles, standards ou divers critères ou scripts de référence, à l’aune desquels managers, usagers, citoyens ou professionnels peuvent (auto) évaluer la pertinence ou la qualité des actions ou interventions menées. L’ensemble de ces évolutions de la gestion ou des pratiques professionnelles au sein des institutions s’est accompagnée d’une mobilisation accrue d’expertises multiples, qui font appel à des degrés divers aux savoirs issus de la recherche ou aux savoirs d’expérience, en vue de fonder les pratiques (organisationnelles ou professionnelles) « sur des données probantes » (Draelants/Revaz, 2022). Cette multiplication d’expertises diverses et cette régulation cognitive de l’action organisationnelle et professionnelle par divers scripts, guides et modèles n’est pas sans effet ou enjeu du point de vue de la confiance que les citoyens, usagers, professionnels ou autorités de contrôle peuvent ou non avoir dans le fonctionnement des institutions. En effet, la pluralité des expertises, leur confrontation et discussion de plus en plus publiques, leur validation en dehors des circuits officiels, c’est-à-dire appuyés sur des certifications autorisées (professionnelles, étatiques, universitaires, etc.), a pu générer des doutes, des controverses, voire des remises en cause totales de la valeur des expertises scientifiques (Eyal, 2021). Autrement dit, les expertises, les régulations cognitives n’agissent plus comme « dispositifs de confiance » (Karpik, 1996) comme mécanismes de réduction de l’incertitude et de la complexité.
43 On s’intéresse, dans ce second axe, aux régimes de vérité mobilisés pour réguler, légitimer et définir la réalité des institutions. Sur fond d’une « crise des expertises » (Eyal, 2021), sur quels savoirs, types d’expertise, sur quels usages des données numériques, les institutions s’appuient-elles pour définir la « réalité de leur réalité » (Boltanski, 2009) ou pour renouveler leurs paradigmes d’intervention et les scripts de leurs professionnels ? Quelle balance s’établit entre une légitimation verticale par des cercles sélectifs de spécialistes reconnus et une légitimation horizontale par des dispositifs participatifs et inclusifs, ouverts aux profanes (forums hybrides) ? Quel·le·s tensions/dialogues se nouent entre données, expertises et savoirs ordinaires ? Quels problèmes, enjeux, impasses, conflits sont identifiés ou vécus ?
44 Les approches pragmatiques ont souligné combien la confiance – y compris dans les systèmes abstraits – se joue aussi au fil et au coeur des situations concrètes dans lesquelles ces systèmes étaient mis en acte (enacted) ou performés. Giddens (1995) souligne combien la confiance se joue aussi dans les points d’accès au système (les patients dans un cabinet médical par exemple). Il s’agit dans cette troisième problématique d’analyser les épreuves (rituels sociaux, outils, dispositifs) au travers desquelles la confiance ou la fiabilité des institutions ou des professionnels se jouent. Comment ces moments d’épreuves permettent-ils (ou non) de sortir des controverses relatives à la foi dans le discours (de vérité) de l’institution, à l’évaluation de la justice de ses fonctionnements, de la fiabilité (morale, technique ou épistémique) de ses dispositifs, rituels ou scripts professionnels ?
45 Quelques idées fortes se dégagent des contributions rassemblées dans ce dossier (voir Giuliani/Maroy, « Vers une synthèse… »). Tout d’abord, le rapport de confiance aux institutions publiques est ambivalent et dual, il se présente comme un Janus à deux faces. D’un côté, on observe des manifestations de doute, de questionnement, de scepticisme ou de critique à l’égard des fonctionnements ou des incarnations des institutions, qui au jour le jour paraissent souvent en décalage ou en retrait par rapport aux promesses et mandats que les institutions démocratiques affichent. La confiance envers les institutions publiques est donc toujours conditionnelle et réflexive et s’éprouve dans des épreuves vécues par rapport auxquelles des critiques ou des demandes de compte sont exprimées. D’un autre côté, ces méfiances et critiques (variables selon les institutions, les positions et ressources des acteurs) se font, le plus souvent, sur base d’attentes fortes à l’égard des institutions démocratiques et d’une foi qui perdure dans leurs idées directrices, leurs valeurs et missions, sur base desquelles d’ailleurs des critiques sont exprimées ou des comptes sont demandés.
46 Autrement dit, la confiance conditionnelle et réflexive dans les institutions publiques démocratiques étudiées dans ce dossier (police, école, santé, principalement) est l’envers d’une croyance qui perdure dans la valeur de leurs missions et existence. Il n’y pas (ou rarement) une attitude de défiance totale et définitive dans les institutions publiques démocratiques. Il y a plus fréquemment diverses formes de confiance conditionnelle, qui oscillent entre accommodement à l’égard du fonctionnement réel de l’institution, critiques et appel à des dispositifs de réparation de la confiance ébranlée, exit stratégique et souvent temporaire de l’usage d’une institution de services, plus rarement, une défiance plus radicale et une perte de foi dans les institutions démocratiques.
47 Les analyses d’Anne Wuilleumier sont exemplaires du travail réflexif à travers lequel les acteurs alimentent et renouvellent leur confiance dans l’institution policière – lorsque paradoxalement celle-ci est mise à l’épreuve –, en ayant recours à un « dispositif de réparation » de la confiance tel que le Défenseur des droits. L’autrice s’intéresse aux interprétations, par des citoyens qui en ont fait l’expérience, de ce qui se joue dans des « interactions offensantes » (Felstiner et al., 1991) avec les agents des polices. Les entretiens de recherche permettent de distinguer un profil de réclamant issu des classes moyennes plus ou moins aisées qui se soucie de voir l’institution policière se mobiliser pour garantir la fiabilité des points d’accès au système de sécurité et de justice. Les réclamants qui s’adressent au défenseur des droits témoignent d’un attachement fort à la conventionnalité des pratiques policières et au respect par la police de règles de civilité, notamment des règles d’interaction en public. Repoussant la perspective d’une analyse systémique des dérèglements constatés, ces réclamations citoyennes s’analysent ainsi comme des stratégies de protestation au sens d’Albert Hirschman visant à réduire la faille institutionnelle plutôt qu’à l’élargir.
48 La double dimension de la confiance contemporaine, à la fois conditionnelle et réflexive, s’exprime de manière exemplaire dans les relations entretenues à l’égard de l’école par les parents d’élèves interviewés par Diane Rufin. L’analyse de leurs discours montre en premier lieu que l’institution scolaire continue de bénéficier d’une confiance a priori inhérente à la scolarisation de l’enfant, qui est fondée sur la légitimité historique de l’institution scolaire. Néanmoins, cette confiance demeure en suspens, en attente d’être confortée par l’expérience de la relation concrète avec l’institution et ses représentant·e·s. Elle se révèle également une confiance qualifiée de « lucide », dès lors qu’elle est limitée par la connaissance et la prise en compte des insuffisances et incohérences du système scolaire.
49 La note chiffrée des travaux des élèves, élément clé et symbole de l’institution scolaire, a fait l’objet de critiques nombreuses sur ses limites et biais. Pourtant elle perdure et Maxime Michiels et Caroline De Pascale s’interrogent par une double enquête empirique, sur ses usages par les collectifs enseignants d’une part, et les élèves d’écoles belges d’autre part. Plus précisément, en se basant sur la notion de reliance (confiance première) de L. Quéré et de dispositif de confiance de L. Karpik, ils montrent trois formes de rapport à la note, qui témoignent de degrés variables de confiance ou de recul réflexif, voire de méfiance à l’égard du jugement scolaire et de l’institution. La note est donc loin de fonctionner toujours comme un dispositif de confiance permettant de réduire l’incertitude du jugement scolaire et de calmer l’angoisse qu’il peut générer.
50 Sur base d’une étude empirique exploratoire, Christian Maroy se demande comment des cadres intermédiaires se situent par rapport aux régulations cognitives promues par la politique de pilotage belge par les résultats : dispositifs d’évaluation, de responsabilisation, données statistiques et indicateurs. À l’aune de la théorie pragmatique de la confiance dans les institutions, il se demande si ces outils constituent (ou non) aux yeux de cadres et d’enseignants, des dispositifs de confiance pour valider le travail et les performances des équipes des écoles. L’enquête exploratoire montre en fait une adhésion morale aux finalités de la politique qui se double d’une réflexivité critique sur les vertus effectives de la régulation par les indicateurs, tant pour définir la réalité du travail des écoles que pour l’améliorer. La mise en œuvre de ces dispositifs managériaux et statistiques semble loin d’évacuer l’incertitude sur la « réalité du travail » dans l’institution, de poser les bases partagées d’une confiance propice à la collaboration entre « les partenaires » de l’institution pour en améliorer le fonctionnement.
51 Thierry Bouchetal, Hélène Buisson-Fenet, Quentin Magogeat et Xavier Pons se penchent également sur la confiance que les cadres intermédiaires de l’école française ont dans la régulation de leurs propres organisations, et les outils néo-gestionnaires que les politiques mettent en place. Leur enquête qualitative décrit les épreuves de professionnalité vécues par les directrices d’école et inspectrices chargés de mettre en œuvre ces outils (évaluation, pilotage pédagogique, projets d’innovation), et les auteurs soulignent leur ambivalence à leur égard qu’ils qualifient de « défiance loyale ».
52 Ces trois articles témoignent ainsi que les outils et dispositifs cognitifs d’évaluation et de régulation des conduites dans les institutions sont loin d’évacuer l’incertitude dans la définition des réalités qu’ils s’efforcent de décrire objectivement. Dès lors, un espace important de controverse et de réflexivité critique s’ouvre tant pour les porteurs de ces évaluations que pour les sujets qui en sont l’objet. La confiance dans les outils est rarement assurée et les politiques ou pratiques visant à fonder sur ces « constats évaluatifs » une forme de collaboration confiante (entre élèves et enseignants ; entre enseignants et « acteurs ou instances de pilotage » des écoles) échouent à en créer les conditions. La confiance n’est pas donnée sans recul critique sur ces outils, et leurs failles taraudent, de façon variable, l’engagement des acteurs à faire confiance aux suggestions d’amélioration et à la collaboration avec le superviseur.
53 Une altération de la confiance à l’égard des savoirs produits par la biomédecine et face aux institutions médicales officielles est aussi repérée par l’enquête de Benjamin Malo et Eve Dubé auprès des naturopathes québécois. Selon ces auteurs, l’effritement de la confiance envers l’expertise médicale ne naît pas d’une ignorance ou d’une irrationalité. Elle serait plutôt la conséquence de l’exercice de l’esprit critique face à un enjeu majeur, celui du rôle de l’industrie pharmaceutique dans la recherche biomédicale. Cependant, un sentiment de méfiance envers les institutions médicales publiques est également à l’œuvre, lequel semble trouver sa source dans le déni de reconnaissance, par ces dernières, des savoirs propres à la naturopathie et dans leur refus, adressé aux naturopathes, de participer aux dynamiques de production et de validation des savoirs.
54 Se basant sur les travaux de Luc Boltanski et Stanley Cavell, Philippe Corcuff montre combien la dynamique et l’incertitude traversent les « jeux ordinaires de la confiance et de la défiance, pour lesquels la confiance ne peut être que le résultat d’une activité passant par la confrontation avec la défiance » (ce dossier :176). Ainsi, d’un côté, les séries télévisées (« The Wire » et « Engrenages ») analysées par Corcuff illustrent, sous le mode de la fiction et de « ses effets de grossissement tragique », les tensions et failles morales, cognitives ou pragmatiques des institutions qui taraudent la confiance des citoyens. Mais d’un autre côté, il montre comment certains personnages de ces fictions font des tentatives de réparation de la confiance démocratique (par exemple dans la police). Ces personnages mettent en œuvre une « défiance sur fond de confiance démocratique […] qui s’efforcent de rétablir la confiance démocratique à partir de l’exercice de la critique » (ce dossier :174). Cependant, ces dynamiques et critiques « réformistes » se déploient sur fond d’une fluidité des interactions et des effets de pouvoir dans l’institution et d’une contingence du cours ordinaire de la vie, qui très souvent les neutralisent. Plus gravement, des personnages confrontés à des « épreuves existentielles » dans l’exercice de leur fonction institutionnelle, oscillent entre critique radicale de l’institution et auto-destruction sur fond de perte de foi.
55 Le déclin de la confiance-confidence dans le processus d’avènement de la modernité est analysé à la lumière des travaux de Luhmann par Éric Mangez. En retraçant l’histoire de la création d’institutions éducatives depuis le milieu du seizième siècle, l’auteur décrit la manière dont s’est opérée une différenciation fonctionnelle entre la famille et l’école, au cours de laquelle l’école a développé un monopole de la fonction d’intégration sociale (qui détermine le statut, l’occupation professionnelle, les ressources économiques, etc., d’un individu), alors même que celle-ci était autrefois entièrement exercée par les familles. Progressivement, le système scolaire est entré dans une logique autoréférentielle et il se tisse des liens puissants de dépendances mutuelles entre la famille et l’école : le rapport au système éducatif s’est mué en une nécessité non questionnée, une confiance non choisie inévitable. En l’illustrant à propos du système scolaire, Mangez interroge ce paradoxe entre la nécessité, dans les sociétés hautement différenciées, de mécanismes relevant de la confiance assurée (confidence) dans les systèmes et d’autre part le constat contemporain de son affaiblissement. La complexification systémique conduit en effet les acteurs à éprouver une forme d’aliénation dans nombre de sphères de leur existence (santé, travail, éducation, etc.), une sensation d’enfermement dans chaque système qui ne vous traite que sous une dimension (la maladie, la capacité d’apprentissage…) dont on n’est pas satisfait, mais auquel on ne conçoit pas de pouvoir échapper, dont on est en quelque sorte captif ou dépendant.