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Église catholique, droits de l’homme et fraternité

Mgr Fortunatus Nwachukwu
p. 139-144

Texte intégral

1Comme nous le savons, le Saint-Père a tiré le nom de la lettre encyclique Fratelli tutti des conseils de saint François d’Assise, adressés aux premiers Frères franciscains, dans lesquels le saint a encouragé les membres de sa congrégation à considérer chaque personne qu’ils allaient rencontrer et servir comme des frères et sœurs, comme les membres d’une même famille. Ce thème, pour autant, n’est point nouveau : il trouve ses racines théologiques dans les Saintes Écritures, à partir du premier livre, la Genèse.

  • 1  Voyage apostolique de Sa Sainteté François au Kazakhstan, Lecture de la Déclaration finale et conc (...)

2Le pape, en adressant Fratelli tutti au monde au mois d’octobre 2020, a présenté comme un signe des temps que la fraternité humaine et le soin de la création soient le seul chemin pour réaliser le développement intégral et la paix pour tous. Sur le plan des relations internationales, cela passe par le dialogue et la coopération, rejetant l’approche — trop courante — de nos différences par la compétition, les divisions et les conflits. Une des leçons les plus importantes de Fratelli tutti est celle-ci : nous avons tous, chacun à sa manière, une responsabilité partagée pour promouvoir et préserver la paix. Dans ce contexte, les religions jouent un rôle privilégié au service de la fraternité et du bien commun, comme le pape François l’a rappelé lors du VIIe Congrès des leaders des religions mondiales et traditionnelles qui s’est récemment tenu au Kazakhstan : « La voie du dialogue interreligieux est une voie commune de paix et pour la paix1 ». C’est de celle-ci que dérive l’implication particulière des organisations internationales non gouvernementales d’inspiration catholique au plan multilatéral qui sont appelées à être des artisans de paix, des avocats du dialogue, de la fraternité et du bien commun.

3Depuis longtemps, le Saint-Siège s’engage activement au sein des organisations internationales. En effet, le pape y envoie ses représentants pour que le message chrétien puisse y être partagé et qu’il constitue une source d’inspiration dans les discussions entre les États. À New York, Washington, Genève, Vienne, Paris, Bruxelles, Rome et ici à Strasbourg, la tâche des observateurs permanents est celle de s’assurer qu’au-delà de leurs intérêts politiques et nationaux, les différents États perçoivent comme une exigence fondamentale le respect de la dignité humaine et la poursuite du bien commun. Malheureusement, trop souvent, ces valeurs fondamentales sont occultées, voire niées. Nombreuses sont les ONG qui le constatent sur le terrain. Et cela est aussi perceptible au sein du Conseil des Nations unies pour les droits de l’homme à Genève où je suis basé. Les droits humains, tels qu’ils ont été énoncés dans la Déclaration universelle, sont un phare pour l’humanité, et comme tels, ils sont imprescriptibles et doivent être défendus pour chaque personne. Aujourd’hui cependant, nous constatons avec préoccupation une tendance à leur accorder une attention et un traitement différenciés, indépendants de leur caractère fondamental, qu’il s’agisse de la liberté religieuse, du droit à émigrer, ou encore d’autres soi-disant « nouveaux droits », au rang desquels certains associent l’accès à l’avortement ou encore des perceptions subjectives et changeantes de l’identité sexuelle. Dans ce contexte, on assiste à ce que le pape François dénonce comme une « colonisation idéologique » qui tend à imposer une pensée unique au détriment de l’attention si nécessaire aux projets humanitaires, étouffant ainsi les vrais besoins des pays les moins avancés.

  • 2 Voir Préambule Statut du Conseil de l’Europe.

4Le rôle des chrétiens est essentiel pour promouvoir les valeurs humaines et chrétiennes dans cet environnement international. Vous — les chrétiens engagés dans les institutions et organisations internationales — êtes un lien de communion, de fraternité et d’amour entre le Saint-Père et vos interlocuteurs dans le sens voulu par le concile Vatican II dans sa constitution Gaudium et spes : « Les chrétiens collaboreront de bon gré et de grand cœur à la construction de l’ordre international qui doit se faire dans un respect sincère des libertés légitimes et dans l’amicale fraternité de tous » (GS 88) en donnant « naissance à la conscience d’une solidarité et d’une responsabilité vraiment mondiales » (GS 90). De ce point de vue, il faut bien comprendre la pensée du Magistère de l’Église, trouver les moyens les plus appropriés pour la communiquer aux autres, et la mettre en pratique dans la vie professionnelle et personnelle. C’est pourquoi cette initiative est si importante : les textes officiels du Saint-Père nous communiquent ses priorités et sa vision. Et d’une manière particulière, la lettre encyclique Fratelli tutti nous offre une vision programmatique du pape François pour ce qui concerne les rapports entre les personnes et entre les nations. Ce n’est pas par hasard que le Statut du Conseil de l’Europe affirme que les États européens sont « inébranlablement attachés aux valeurs spirituelles et morales qui sont le patrimoine commun de leurs peuples et qui sont à l’origine des principes de liberté individuelle, de liberté politique et de prééminence du droit, sur lesquels se fonde toute démocratie véritable2 ».

  • 3  Voir l’intervention de S. Ém. le cardinal Pietro Parolin à l’occasion d’un événement parallèle de (...)
  • 4  Pape François, Message à l’occasion de la session plénière de l’Académie pontificale des sciences (...)

5Pour mieux comprendre le concept de la fraternité, au cœur de la Fratelli tutti, et son application au niveau multilatéral, il faudrait se rappeler comment la fraternité humaine a été le premier thème évoqué par le pape François lors de son élection3. À cette occasion, le pape a dit : « Prions toujours pour nous : l’un pour l’autre. Prions pour le monde entier afin qu’advienne une grande fraternité. » Toutes les actions subséquentes de son pontificat ont été en cohérence avec cette notion de la fraternité humaine. Cet élément programmatique, celui de la fraternité, devient de plus en plus important, compte tenu des crises actuelles que le monde doit affronter. Il démontre la dichotomie entre ce que le Saint-Père décrit comme « le code de l’efficacité » et « le code de la solidarité ». En fait, le chemin de la fraternité nous pousse vers un code encore plus exigeant et inclusif : « En effet, alors que la solidarité est le principe de planification sociale qui permet aux inégaux de devenir égaux, la fraternité est celui qui permet aux égaux d’être des personnes différentes. La fraternité permet à des personnes égales dans leur essence, leur dignité, leur liberté, et dans leurs droits fondamentaux, de participer différemment au bien commun selon leur capacité, leur projet de vie, leur vocation, leur travail et leur charisme de service4. » Au niveau multilatéral, la fraternité se traduit par le courage et la satisfaction d’établir ensemble et librement des objectifs communs ; l’adage latin pacta sunt servanda illustre une volonté manifeste et commune de résoudre les différends à travers les instruments fournis par la diplomatie, les négociations, les institutions multilatérales, avec le désir de garantir « un bien commun réellement universel et la protection des États les plus faibles » (FT 174).

  • 5 Pape François, Discours au Conseil de l’Europe, le 25 novembre 2014.

6L’idéal de la fraternité n’est pas nouveau au sein des institutions multilatérales. Comme le pape François l’avait dit dans son discours au Conseil de l’Europe pendant sa visite ici à Strasbourg en 2014, « Dans l’intention de ses Pères fondateurs, le Conseil de l’Europe […] répondait à une tension vers un idéal d’unité qui, à plusieurs reprises, a animé la vie du continent depuis l’Antiquité. » Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, « le projet des Pères fondateurs était de reconstruire l’Europe dans un esprit de service mutuel, qui aujourd’hui encore, dans un monde plus enclin à revendiquer qu’à servir, doit constituer la clef de voûte de la mission du Conseil de l’Europe, en faveur de la paix, de la liberté et de la dignité humaine5. » Aujourd’hui, nous sommes encore une fois témoins de l’impuissance des institutions internationales à résoudre les différends, des lourdes conséquences du « code de l’efficacité » et de la poursuite aveugle des intérêts nationaux. Le conflit actuel en Ukraine démontre combien il est important d’adopter le chemin de la fraternité. En fait, « la justice est une condition indispensable pour atteindre l’idéal de la fraternité universelle ».

7L’Église, experte en humanité, accompagne les personnes et les peuples sur le chemin de la fraternité, quelle que soit la forme de gouvernement, leurs politiques actuelles, ou leurs stratégies de sécurité nationale et internationale. La force de son action demeure en sa capacité de réveiller les consciences , et de montrer comment une vision holistique de la personne humaine a des implications fondamentales sur le plan politique. À travers le message évangélique de la fraternité universelle, la pensée chrétienne veille depuis toujours à la paix. Il suffit de mentionner la célèbre définition de la paix fournie par saint Augustin qui la décrit comme tranquillitas ordinis, démontrant ainsi qu’elle n’est pas la seule absence de guerre, mais comprend aussi l’aspect positif de la construction d’un ordre social.

8L’encyclique du pape peut être considérée comme un instrument pour la diplomatie, qui définit une culture de la fraternité à promouvoir dans les relations internationales à travers une approche concrète. Si les armes détruisent l’espoir jusqu’à éteindre le futur de personnes et de communautés, le dialogue et la fraternité peuvent détruire toute barrière, favoriser la réconciliation et ouvrir un espace pour le pardon. Fratelli tutti nous indique aussi comment les différentes religions peuvent jouer un rôle précieux pour la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société. Elles le font en soulignant l’affirmation fondamentale de la valeur de chaque personne humaine, appelée par Dieu. En ce sens, chacun et chacune de nous, croyants, partageons une responsabilité importante les uns envers les autres, qui doit se traduire dans des gestes de rapprochement, d’expression mutuelle, d’écoute, de recherche de points communs et de dialogue.

  • 6  Pape François, Discours aux membres du Corps diplomatique accrédités auprès du Saint-Siège, le 10  (...)

9Malheureusement, trop souvent, les religions sont perçues comme sources de division. Mon souhait est que l’initiative d’aujourd’hui puisse favoriser au sein de la communauté internationale une reconnaissance de l’importance du dialogue basé sur la fraternité, en ayant à l’esprit que, en tant que membres de la même famille humaine, nous devrons faire face à des défis globaux qui ne pourront être adéquatement affrontés que par une réponse conjointe. Je pense particulièrement aux situations de déplacement forcé, au changement climatique, à la dégradation de l’environnement, à la pauvreté, aux conflits. Comme nous l’avons appris de l’expérience de la pandémie de Covid-19, « personne ne peut se sauver tout seul, c’est-à-dire que les grands défis de notre époque sont toujours mondiaux6. »

10Je vous laisse avec une dernière citation : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Cette citation n’est pas tirée de Fratelli tutti mais, plutôt, de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948. Cela démontre comment les idéaux de la fraternité humaine sont bien enracinés dans les organisations internationales fondées à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Ils sont, de même, au cœur de l’histoire des pays qui forment la communauté européenne. L’implication des chrétiens y est importante, afin de réveiller au sein de la communauté internationale les valeurs et idéaux qui sont à la base de leur constitution, et ce dans un esprit de fraternité qui nous reconnaît tous et toutes comme frères et sœurs.

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Notes

1  Voyage apostolique de Sa Sainteté François au Kazakhstan, Lecture de la Déclaration finale et conclusion du Congrès, Discours du Saint-Père, Noursoultan, 15 septembre 2022.

2 Voir Préambule Statut du Conseil de l’Europe.

3  Voir l’intervention de S. Ém. le cardinal Pietro Parolin à l’occasion d’un événement parallèle de haut niveau, organisé par la Mission permanente du Saint-Siège auprès de l’Office des Nations unies et les autres organisations internationales à Genève, le 15 avril 2021.

4  Pape François, Message à l’occasion de la session plénière de l’Académie pontificale des sciences sociales, le 24 avril 2017.

5 Pape François, Discours au Conseil de l’Europe, le 25 novembre 2014.

6  Pape François, Discours aux membres du Corps diplomatique accrédités auprès du Saint-Siège, le 10 janvier 2022.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mgr Fortunatus Nwachukwu, « Église catholique, droits de l’homme et fraternité »Revue des sciences religieuses, 97/2-3 | 2023, 139-144.

Référence électronique

Mgr Fortunatus Nwachukwu, « Église catholique, droits de l’homme et fraternité »Revue des sciences religieuses [En ligne], 97/2-3 | 2023, mis en ligne le 13 décembre 2023, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rsr/13569 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rsr.13569

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Auteur

Mgr Fortunatus Nwachukwu

Archevêque, nonce apostolique
Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Office des Nations unies et des autres organisations internationales à Genève. Le pape François l’a nommé le 15 mars 2023 secrétaire du dicastère pour l’Évangélisation, section pour la première évangélisation et les nouvelles Églises particulières.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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