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Conclusion

Fraternité universelle et droits humains : des défis à relever ensemble
Grégoire Catta s.j.
p. 227-234

Texte intégral

1À l’issue de ce riche colloque sur la fraternité et les droits de l’homme, c’est comme théologien moraliste et selon la perspective de la doctrine sociale de l’Église que j’offre quelques pistes de réflexions. Il ne s’agit pas de résumer ce que nous avons entendu mais bien d’ouvrir quelques pistes pour poursuivre la réflexion et l’engagement.

Le lien entre fraternité et droits humains

2Un premier point à souligner est la pertinence et aussi l’actualité — l’urgence même ! — de la question posée par ce colloque : le lien entre droits humains et fraternité, entre défense et promotion des droits humains, et appel à la fraternité. Les différentes contributions nous montrent que ce lien existe et qu’il est fécond. L’interpellation du pape François avec Fratelli tutti, bien loin de venir concurrencer tout le travail réalisé dans les organisations non gouvernementales, au Conseil de l’Europe ou ailleurs, en faveur du respect des droits humains, vient bien au contraire le renforcer. Le combat pour les droits humains se trouve conforté par l’appel à la fraternité, tel que proposé dans Fratelli tutti. Il est toujours d’actualité, comme de multiples situations évoquées lors de ce colloque le montrent. Les droits humains ne sont pas acquis une fois pour toutes. En bien des lieux, aujourd’hui encore, ils sont bafoués. La fraternité, elle aussi, est un chemin à reprendre sans cesse. L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) parle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Il rappelle que tous les êtres humains naissent libres et égaux, en dignité et en droits mais, pour la fraternité, la formulation est autre. Il n’est pas dit que nous sommes tous nés frères et sœurs mais que toutes et tous « doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Il s’agit d’une dynamique. La fraternité est une ligne de mire. Elle travaille aussi comme principe sous-jacent, comme source motrice pour la liberté et l’égalité et pour tous les droits humains. La DUDH nous place ainsi d’emblée sur le chemin de la fraternité. Réciproquement, il nous faut également remarquer que l’appel à la fraternité au cœur de Fratelli tutti est indissociable de la promotion des droits humains. Une des notions qui revient le plus fréquemment dans l’encyclique du pape François, c’est la dignité humaine. « Pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons » (FT 207). Lorsque le pape appelle à la fraternité, cela va tout à fait dans le sens de remettre l’accent sur la défense des droits humains. Un enjeu crucial y compris à l’intérieur de l’Église. L’année 2023 voit la concordance de la célébration des 75 ans de la DUDH et des 60 ans de l’encyclique du pape Jean XXIII, Pacem in terris. Ne serait-ce pas une occasion de réaffirmer que le combat pour les droits de l’homme au cœur de l’engagement pour une fraternité toujours plus universelle fait bien partie de la mission de l’Église ?

Fraternité chrétienne et fraternité républicaine

  • 1  L’article 17 du traité de Lisbonne instituant un dialogue « ouvert, transparent et régulier » des (...)
  • 2  Voir la décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018.

3Une deuxième remarque consiste à revenir sur la notion même de fraternité. Pour nous chrétiens, elle a bien sûr un ancrage biblique et théologique. Mgr Fortunatus Nwachukwu et Mgr Roland Minnerath l’ont bien souligné. Dans cette perspective de foi, la fraternité est tout à la fois un donné et une vertu à cultiver. Fruits de l’amour créateur d’un même Père, nous croyons que nous appartenons à une même famille humaine. Mais cela ne veut pas dire que vivre cette fraternité soit naturel ou automatique, il s’agit bien davantage d’un ouvrage à remettre sans cesse sur le métier. Toute la Bible, Ancien comme Nouveau Testament, nous montre combien ce n’est pas chose facile et que les défis sont nombreux, du meurtre de Caïn dans la Genèse aux divisions de la communauté chrétienne de Corinthe dont Paul se fait l’écho dans ses lettres. Mais pour nous Français, la notion de fraternité est également un lieu de dialogue, voire de convergence avec celles et ceux qui ne partagent pas notre foi. La fraternité a certes un ancrage possible dans la foi chrétienne mais c’est aussi un principe républicain, inscrit dans la devise de la République française, s’affichant aux frontons de nos mairies et de nos écoles. Certes le contenu que les uns ou les autres y mettent n’est sans doute pas complètement identique mais les contributions de ce colloque, à partir de points de vue divers dont certains, d’autres confessions ou non confessionnels, témoignent de la fécondité de ce lieu de rencontre et de dialogue. Évidemment, cela pose la question, également exprimée à plusieurs reprises, de la manière dont nous pouvons, dans notre contexte français, avec sa culture et son histoire, mieux valoriser l’apport des religions dans la sphère publique et dans la construction du bien commun, notamment sur ce thème de la fraternité. L’élargissement au contexte européen est ici une véritable aide puisque le rapport institutionnel aux religions est bien différent d’un pays à l’autre, y compris dans les institutions européennes elles-mêmes1. Le rapport est souvent plus apaisé et la contribution des religions mieux accueillie que dans les institutions de la République française. Sur la notion même de fraternité, la question du statut juridique demeure. Liberté et égalité se transcrivent assez facilement en termes juridiques. Le respect de la liberté et de l’égalité peut s’appuyer sur un arsenal législatif qui définit telle ou telle liberté par des droits et vise à faire respecter leur juste application, sans discriminer certaines catégories de population. Ainsi le plan législatif peut-il traduire le souci que la liberté et l’égalité soient respectées dans tel ou tel aspect de la vie sociale. La fraternité est d’un autre ordre. Cependant, il peut être rappelé que, dans le contexte français, la fraternité a été reconnue en 2018 par le Conseil constitutionnel comme « principe constitutionnel2 ». C’était dans le cadre d’un contentieux porté par des associations d’aide aux migrants qui dénonçaient des dispositions administratives pénalisant des actions d’aide solidaires à des personnes migrantes sans papiers — ce qu’on a pu qualifier de « délit d’hospitalité ». Le Conseil constitutionnel avait alors confirmé la valeur constitutionnelle de la fraternité comme rempart pour s’opposer à cette pénalisation d’actions de solidarité. La fraternité trouve donc parfois également son ins­cription dans un cadre juridique. On constate alors ce que Fratelli tutti souligne aux paragraphes 103 à 105. Dans le trépied « liberté, égalité, fraternité », la fraternité est située sur un plan différent mais elle vient redynamiser la recherche de liberté et d’égalité, et surtout lui donner son sens, là où la liberté pourrait faire tomber dans l’individualisme et là où l’égalité pourrait conduire à une uniformité totalisante.

Chantiers pour un engagement commun

  • 3  Voir par exemple, Benoît XVI, Discours à l’Assemblée générale des Nations unies, 18 avril 2008.

4Une troisième remarque consiste à repérer quelques terrains d’engagements communs — en Église et avec d’autres — pour développer la fraternité et approfondir notre combat pour le respect des droits humains : universalité, écologie intégrale et dialogue. L’universalité de la fraternité est l’horizon de Fratelli tutti. D’emblée, le pape présente son projet : « Les pages qui suivent n’entendent pas résumer la doctrine sur l’amour fraternel, mais se focaliser sur sa dimension universelle, sur son ouverture à toutes les personnes » (FT 6). Le souci de l’universalité sous-tend l’appel à la fraternité dans Fratelli tutti tout comme il est à la base de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le chantier demeure largement ouvert car si d’un côté il peut toujours y avoir une tentation, sous couvert d’universalisme, d’imposer à l’ensemble la vision d’une partie — la recherche de l’universel est alors instrumentalisée au service d’une logique impérialiste —, d’un autre côté, le statu quo ou même la régression sur le plan des droits humains trouve trop souvent une fausse justification dans la dénonciation de l’hégémonisme de telle ou telle culture ou région. Les mots de Fratelli tutti sont éloquents. Le pape souligne qu’« un amour qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons ‘‘l’amitié sociale’’ dans chaque ville ou dans chaque pays » et « c’est la condition de la possibilité d’une ouverture universelle vraie ». Mais il ne s’agit pas d’« un univer­salisme autoritaire et abstrait, conçu ou planifié par certains et présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller » (FT 99-100). Ce qui est en jeu également dans la poursuite de l’universel est ce que les papes ont constamment rappelé lors de leurs visites à l’Assemblée générale des Nations unies : le caractère universel, indivisible et interdépendant des droits humains comme garantie de protection de la dignité humaine3. À l’heure où, comme Jean-Bernard Marie le souligne, l’approche des droits est le plus souvent individualiste, il y a un engagement à tenir là où l’inspiration chrétienne vient renforcer le combat de nombreux défenseurs des droits humains. La connexion avec la dynamique de la fraternité contribue à cette approche universelle, indivisible et interdépendante des droits humains.

5Un deuxième lieu ou chantier d’engagement possible est l’écologie intégrale qui a occupé une part des échanges de ce colloque. Nous avons pu percevoir qu’il n’y a pas compétition entre enga­gement pour une écologie intégrale et défense des droits humains. Il n’y a pas d’un côté, ceux qui soutiendraient la défense des droits humains, et de l’autre, ceux qui défendraient les droits de l’environ­nement ou de la nature. Avec la notion d’écologie intégrale, tout cela fait corps. Mgr Fortunatus Nwachukwu rappelle, avec les propos du pape François dans Laudato si’, que fraternité humaine et soin de la création sont le seul chemin pour le développement humain intégral et pour la paix. « Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, la valeur d’un pauvre, d’un embryon humain, d’une personne vivant une situation de handicap — pour prendre seulement quelques exemples — on écoutera difficilement les cris de la nature elle-même. Tout est lié » (LS 117). L’intervention de Benoît Halgand l’a redit, il y a un mouvement commun qui va s’inscrit dans la promotion et la défense des droits de la personne humaine, en prenant en compte les relations avec l’environnement, et d’une certaine manière, dans la lutte pour une terre qui soit véritablement « vivable ». Laudato si’ dit aussi, en prenant les choses dans l’autre sens, « toute approche éco­logique doit incorporer une perspective sociale, qui prenne en compte les droits fondamentaux des plus défavorisés » (LS 93). Ici l’accent est mis sur les droits humains, non pas d’une manière générale, mais les droits humains des plus défavorisés, parce qu’ils entraînent avec eux les droits de toutes et tous. Un dernier point sur cette question serait à creuser. Laudato si’ nous invite aussi à penser la fraternité de manière très large. C’est la fraternité universelle, la fraternité de tous les êtres humains, s’élargissant également à toute la création. « Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble » (LS 89).

  • 4  Pape François – Grand Imam Al-Tayyeb, Déclaration sur la fraternité, 2019.

6Dernier chantier parmi les chemins pour construire une fraternité universelle et poursuivre l’engagement pour les droits humains : le dialogue. Là encore, beaucoup d’interventions sont revenues sur ce thème, notamment entre les cultures et entre les religions. La grande déclaration sur la fraternité humaine, « pour la paix mondiale et la coexistence commune », signée en février 2019 à Abu-Dhabi par le pape François et le grand imam Ahmad Al-Tayyeb commence par ces mots : « Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et répandre les valeurs du bien de la charité et de la paix4. » Écho direct au premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme, on y trouve d’emblée l’articulation entre droits humains et fraternité et cet appel conjoint à la fraternité est fruit immédiat d’une expérience de dialogue approfondi entre responsables religieux. La fraternité est fruit du dialogue. Elle est également nourrie par un dialogue qui est bien plus qu’un simple échange poli. Le dialogue est orienté par la recherche commune d’une vérité plus grande. Le bienheureux Pierre Claverie, l’évêque d’Oran assassiné en 2018, disait qu’il ne possédait pas la vérité à lui tout seul mais qu’il avait toujours besoin de la vérité des autres. Là se trouvait le fondement de son engagement dans le dialogue interreligieux. Le pape François ne cesse de rappeler la nature transformante du dialogue qui nous fait progresser vers une vérité plus haute : « Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une comme les désaccords et les conflits, mais il aide discrètement le monde à mieux vivre, beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer » (FT 198). Le dialogue est à cultiver entre les religions mais également avec celles et ceux, de plus en plus nombreux, que l’on qualifie en anglais de nones, qui se revendiquent « sans religion », sans pour autant être nécessairement athées ou agnostiques.

Le bon Samaritain, figure inspirante pour initier des processus

  • 5 Pape François, Evangelii gaudium 222-225.

7Pour conclure, deux aspects sont encore à souligner dans les diverses réflexions menées sur la fraternité et les droits humains. D’abord l’engagement pour la fraternité et la promotion des droits humains nous place résolument dans des dynamiques, des processus, des chantiers en construction. Jean-Bernard Marie parle de l’uni­versalisation des droits plutôt que de leur universalité afin de sou­ligner qu’il s’agit bien d’un processus et non pas d’un état de fait. Birte Wassenberg, évoquant l’histoire du Conseil de l’Europe, a montré combien la mise en œuvre d’une institution permettant une défense plus effective des droits humains est un chemin progressif qui n’est pas encore achevé. Il a aussi été évoqué combien il avait fallu et il faut encore de créativité. Avec les mots du pape François, nous dirons que « le temps est supérieur à l’espace » et que l’enjeu est toujours davan­tage « d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces5 ». Et finalement, pour revenir au concret de la fraternité, nous pouvons simplement rester sur l’image du bon Samaritain. La parabole de l’Évangile de Luc (10, 25-37), est le cœur irrigant toute l’encyclique Fratelli tutti. Le Samaritain est celui qui ne reste pas indifférent à la souffrance du blessé sur le bord de la route, qui ne détourne par les yeux, ne passe pas son chemin. Il est celui qui prend pleinement au sérieux la dignité de celui qui n’appartient pas à sa famille, à son clan, qui au contraire appartient à un groupe antagoniste et qui pourtant partage une humanité commune. La figure du bon Samaritain déploie de façon paradigmatique une fraternité véritablement universelle. La parabole du bon Samaritain donne aussi à voir une dimension col­lective et sociale. Le Samaritain a besoin d’une auberge, de l’existence d’une monnaie également, pour pouvoir prendre soin du blessé. Il ne peut tout faire seul. Pour le pape François dans Fratelli tutti, « c’est un texte qui nous invite à raviver notre vocation de citoyens de nos pays respectifs et du monde entier, bâtisseurs d’un nouveau lien social » (FT 66). Le modèle du bon Samaritain, en qui la tradition chrétienne reconnaît le Christ lui-même, est inspirant à la fois pour développer des vertus personnelles et des engagements politiques et sociaux. C’est une aspiration spirituelle féconde pour poursuivre la route de la construction d’une fraternité plus universelle et d’une promotion plus effective des droits humains.

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Notes

1  L’article 17 du traité de Lisbonne instituant un dialogue « ouvert, transparent et régulier » des institutions européennes avec les églises et les communautés religieuses. En ligne : https://www.europarl.europa.eu/at-your-service/files/be-heard/religious-and-non-confessional-dialogue/home/fr-art17-introductory-leaflet.pdf.

2  Voir la décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018.

3  Voir par exemple, Benoît XVI, Discours à l’Assemblée générale des Nations unies, 18 avril 2008.

4  Pape François – Grand Imam Al-Tayyeb, Déclaration sur la fraternité, 2019.

5 Pape François, Evangelii gaudium 222-225.

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Pour citer cet article

Référence papier

Grégoire Catta s.j., « Conclusion »Revue des sciences religieuses, 97/2-3 | 2023, 227-234.

Référence électronique

Grégoire Catta s.j., « Conclusion »Revue des sciences religieuses [En ligne], 97/2-3 | 2023, mis en ligne le 13 décembre 2023, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rsr/13643 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rsr.13643

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Auteur

Grégoire Catta s.j.

Directeur du Service national famille et société de la Conférence des évêques de France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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