Les espaces religieux de l’Église orthodoxe de Roumanie en France : héritages et métamorphoses
Résumés
Autrefois largement circonscrits à Paris et à quelques grands centres urbains, les lieux de présence du christianisme orthodoxe roumain se redéploient aujourd’hui dans l’ensemble de l’espace français. Depuis la chute du communisme, des flux migratoires roumains et moldaves importants ont totalement métamorphosé l’organisation spatiale et sociale de cette Église hors frontières. Cet article entend montrer comment et avec quels effets cette Église orthodoxe roumaine fait face à cet enjeu migratoire qui bouleverse radicalement ses anciennes pratiques.
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Mots-clés :
espaces religieux, christianisme orthodoxe roumain, Église orthodoxe de Roumanie, migrations, minorités religieuses en FranceKeywords:
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- 1 L’Église orthodoxe de Roumanie a juridiction sur la Roumanie et la Moldavie. Ce dernier État est c (...)
- 2 Par « Europe occidentale », nous entendons l’espace regroupant les États situés, géographiquement, (...)
1Le christianisme orthodoxe roumain ou roumano-moldave1 est présent en France depuis la deuxième moitié du xixe siècle. À l’origine exclusivement installés à Paris, des groupes religieux orthodoxes de nationalité roumaine et moins fréquemment moldave essaiment progressivement dans l’espace français. Le développement de cette orthodoxie roumaine est fondamentalement lié aux grands bouleversements géopolitiques du xxe siècle : Seconde Guerre mondiale, disparition du bloc communiste. Il faut cependant attendre le début des années 1990 pour constater un afflux massif de migrants roumains (et moldaves, dans une moindre mesure) vers les États d’Europe occidentale2. Ces migrations ont significativement modifié le rapport de l’Église orthodoxe de Roumanie à l’espace ouest-européen et, plus largement, transformé le monde de l’orthodoxie chrétienne hors frontières canoniques. D’une part, le rapport de force démographique entre Églises orthodoxes hors frontières a évolué en faveur de l’Église de Roumanie. D’autre part, dans certains pays d’accueil de cette immigration, le paysage religieux a sensiblement changé. Avec 1, 3 million de fidèles, le christianisme orthodoxe roumain s’est imposé comme la deuxième confession religieuse en Italie devant l’islam sunnite. En France, les orthodoxes roumains devancent, par leur effectif et le nombre de leurs lieux de culte, les groupes orthodoxes russe et grec, historiquement majoritaires.
- 3 Statista, « Distribution du nombre d’immigrés roumains vivant en France en 2017, selon la tranche (...)
- 4 Cette population immigrée a, quand même, été multipliée par cinq depuis l’année 2000.
- 5 V. Basiul, « Profilul migrantului din Republica Moldova [Le profil du migrant de la République mol (...)
2Depuis 1990, environ 5 millions de Roumains auraient migré vers l’Europe occidentale. Un peu plus de 116 000 d’entre eux, la plupart de confession chrétienne orthodoxe, ont choisi la France3 qui n’est que le quatrième pays d’accueil de ces migrants dans l’Europe communautaire4. Cette situation s’explique par la réticence de l’État français à accueillir les ressortissants roumains au cours des années 1990, contrairement à l’Espagne, l’Allemagne ou l’Italie qui facilitent leur entrée dans l’espace européen avant l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007. L’immigration moldave, estimée à 750 000 individus5, est limitée dans les différents pays susmentionnés. Ces Moldaves, roumanophones, contribuent pourtant au dynamisme de cette orthodoxie, particulièrement en région parisienne.
3Cette pratique religieuse orthodoxe n’est ni massive, ni un enjeu primordial de politique publique en France. Les effectifs démographiques et les implantations spatiales sont modestes. Cette évidence rappelée, l’absence d’intérêt pour le sujet paraît devoir être mise en relation avec le retrait de la géographie française en matière de travaux sur les religions. Il existe, pourtant, avec ce christianisme orthodoxe roumain, un enjeu qui est la compréhension des nouveaux mouvements religieux (ou leur renouvellement) dans l’espace français. Cet article se veut un éclairage du sujet à travers le prisme de la discipline géographique.
4Aussi, nous montrerons de quelle manière et avec quels effets l’Église orthodoxe de Roumanie s’implante dans l’espace français. Il s’agira de mettre en évidence le processus d’ancrage territorial d’un groupe confessionnel spécifique, les chrétiens orthodoxes roumains, dans l’espace français à travers des exemples significatifs qui permettront une montée en généralité.
5Ces acteurs du religieux orthodoxe investissent des lieux et produisent des espaces religieux. On définira l’espace religieux comme l’expression géographique de la vie religieuse qui peut être aussi bien un lieu de culte qu’un espace entre sacré et profane structurant les espaces de vie d’un groupe religieux ou d’une population plus vaste. Cet espace est matériel mais il est aussi idéel parce qu’il est nourri et se nourrit des croyances, des affects des acteurs. L’espace matériel est indissociable de l’espace idéel, symbolique, forgé par les représentations du groupe religieux qui pratique et s’approprie cet espace. L’espace religieux est donc une production symbolico-concrète, sociale, vécue, perçue. Et il est porteur d’un sens attribué par les acteurs qui l’investissent.
- 6 M. Eliade, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, 1963.
6Le déterminant religieux doit être considéré ici comme structurant et aménageant l’espace. On peut faire la distinction entre le lieu sacré chrétien concret, bâti, permettant la réitération rituelle des événements de la vie du Christ à travers les différents cycles liturgiques6 et l’espace religieux, la paroisse, en tant qu’espace de sociabilité avec et dans lequel interagissent les différents acteurs. Dans les faits, le lieu, qui crée des liens verticaux (avec le monde suprahumain) et horizontaux (entre les acteurs), et l’espace socio-religieux se rejoignent par leurs fonctions et usages. Par métonymie, les deux termes sont souvent confondus aussi bien d’un point de vue émique qu’étique.
- 7 J.-M. Lemonnier, Une géographie de l’Orthodoxie roumaine en France. Un réseau d’acteurs producteur (...)
- 8 Entretiens et observations auxquels il sera renvoyé en notes de bas de page tout au long de l’artic (...)
7Les conclusions présentées ici, issues d’une thèse de doctorat7, se sont appuyées sur des études de terrain. Elles résultent de l’analyse d’un recueil de données composé d’une cinquantaine d’entretiens exploratoires et semi-directifs, d’observations directes, participantes8, de documents statistiques, de rapports institutionnels, d’articles de presse (revue du diocèse roumain, presse généraliste) et, dans une moindre mesure, d’une maigre littérature scientifique. Les résultats ont été obtenus à partir d’un processus itératif fait d’un dialogue entre les données (théorisation ancrée) permettant d’aboutir à un consensus. L’absence de travaux antérieurs sur le sujet a encouragé l’adoption de cette démarche pragmatique.
- 9 Islam, protestantisme, catholicisme afro-asiatique et caribéen.
8Deux grands espaces régionaux comportant des paroisses orthodoxes roumano-moldaves ont été retenus : l’Île-de-France et l’Ouest français limité à la Bretagne et aux Pays de la Loire. Ont fait l’objet de notre attention les paroisses de Montreuil, Romainville, Drancy, Paris (cathédrale métropolitaine), mais également celles d’Auvers-sur-Oise, Aulnay-sous-Bois ou Limours-en-Hurepoix, de Rennes, Vertou, Chateaubriant, ainsi que les missions du Centre-Bretagne et du Maine-et-Loire (Lamballe, Loudéac, Quistinic, Angers). Ces deux grands ensembles régionaux montrent des différences en matière de densité urbaine. Les paroisses du département de Seine-Saint-Denis ciblées, émergeant dès le début des années 2000, s’inscrivent dans des espaces urbains denses, à forte population immigrée. Les paroisses et missions de l’Ouest français sont d’implantation un peu plus récente. Elles accompagnent un dynamisme migratoire roumain et moldave plus faible et plus tardif dans cette partie du territoire français. Ces deux terrains permettent de mettre en évidence un processus commun de production des espaces religieux orthodoxes. L’un est relativement classique car représentatif de ce qui se passe, dans les métropoles ouest-européennes à fort attrait migratoire, en matière de pratiques religieuses9. C’est sur ces espaces que se concentrent le plus souvent les recherches sur le fait religieux. Le deuxième terrain, plus atypique, s’inscrit dans un tissu de villes moyennes, de communes rurales et dans des espaces ruraux sous influence urbaine. Pour autant, il n’y a pas de séparation stricte entre ces deux terrains. Le réseau d’interconnaissances entre acteurs du religieux orthodoxe permet de soulever, dès l’amorce de la recherche, l’hypothèse d’une organisation réticulaire des lieux et espaces socio-religieux.
9On montrera ici que, des premiers groupes d’immigrés roumains concentrés à Paris au xixe siècle aux arrivées massives de migrants dans les années 2000, le fait religieux orthodoxe roumain agence, à son niveau, l’espace français. Du foyer parisien originel à la multiplication des paroisses après 1989, l’orthodoxie roumaine engendre, à différentes échelles, des formes d’organisation spatiales idoines. Cette Église orthodoxe (acteur collectif) collabore avec des acteurs non orthodoxes, principalement catholiques, pour trouver des solutions en mesure de répondre aux nouveaux enjeux posés par les flux migratoires récents.
Le christianisme orthodoxe roumain en France : une confession religieuse d’implantation ancienne
- 10 J.-P. Besse, L’église orthodoxe roumaine de Paris : au cœur du Quartier latin, Paris, D.U.C., 1994
10Dans la deuxième moitié du xixe siècle, la France est le premier État ouest-européen à accueillir une paroisse orthodoxe roumaine. Ce sont quelques centaines d’immigrés roumains issus de familles de boyards, des aristocrates, qui fondent en 1853 la première paroisse roumaine d’Europe occidentale dans la capitale française10, à l’initiative de l’archimandrite Josaphat, higoumène du monastère de Snagov, révolutionnaire roumain. Elle est installée dans une chapelle rue Racine jusqu’en 1882, date à laquelle l’État roumain achète la chapelle située au 9 bis rue Jean-de-Beauvais, proche du Quartier latin et de l’université de la Sorbonne. Entre-temps, ce groupe d’orthodoxes roumains est placé sous la juridiction du patriarcat de Bucarest, et l’Église orthodoxe de Roumanie proclame son autocéphalie qui sera reconnue par décret (tomos) en 1885 par le patriarcat de Constantinople. Cette chapelle deviendra bien plus tard la cathédrale métropolitaine des Saints-Archanges Michel, Gabriel et Raphaël du futur diocèse roumain.
- 11 Au moins dans les niveaux hiérarchiques supérieurs du clergé. Le patriarche Justinien justifie cet (...)
11Au xxe siècle, surtout après 1947, à la suite de l’arrivée de centaines de milliers de migrants fuyant la dictature communiste, de nouvelles paroisses sont créées. Leur implantation est très limitée dans l’espace français. L’Église de Roumanie, suivant le modèle du patriarcat de Moscou, choisit11 la collaboration avec le pouvoir communiste. De ce fait, en 1949, la communauté orthodoxe de Paris rompt les liens canoniques avec le patriarcat de Bucarest. Une éparchie autonome est alors créée par un évêque dissident, Monseigneur Bessarion. En 1954, cette éparchie obtient la protection de l’Église russe hors frontières qui, elle aussi, a rompu avec sa juridiction. Cette Église russe dissidente accueille alors l’ensemble des exilés roumains présents en Europe occidentale.
- 12 J. Miloe, La riposte aux attaques du gouvernement roumain contre l’Église orthodoxe de Paris, Pari (...)
- 13 Entretien avec un ancien fidèle de la cathédrale métropolitaine de Paris, 2019 ; entretien avec un (...)
12Le pouvoir communiste roumain tente à plusieurs reprises de réintégrer la communauté parisienne dans le patriarcat de Bucarest. En 1972, l’Église catholique orthodoxe de France (ECOF), Église non canonique, non reconnue par la Communion orthodoxe, est intégrée en tant que diocèse de l’Église orthodoxe de Roumanie. Cette situation provoque une rupture au sein de l’orthodoxie roumaine de l’exil. Deux camps s’affrontent alors : celui de l’éparchie occidentale de l’église de la rue Jean-de-Beauvais avec à sa tête l’évêque Vasile Boldeanu, et celui de l’éparchie créée par Bucarest. L’évêque Boldeanu sera, d’ailleurs, victime d’une campagne de diffamation orchestrée par le régime roumain et entretenue par la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA)12. Ces derniers l’accusent d’avoir été un criminel de la « Garde de fer », organisation nationaliste orthodoxe antisémite des années 1930 et 1940. Cette opposition entre les deux éparchies conduit à de nombreux conflits jusqu’au sein des familles de fidèles. En 1989, alors que le communisme s’effondre en Roumanie, une partie de cette communauté orthodoxe dissidente refuse encore de rejoindre le patriarcat de Bucarest, estimant que rien n’a changé13.
- 14 Entretien avec un immigré roumain, arrivé en France au début des années 1990, 2019.
13Les années 1990 sont donc des années à la fois de tentative de réconciliation entre communautés et de reconstruction d’une Église hors frontières déchirée. Certains fidèles font le choix de rester sous la juridiction du synode russe, d’autres rejoignent la métropole grecque du patriarcat de Constantinople. L’intervention du nouveau pouvoir politique dans les affaires des communautés orthodoxes roumaines de France ajoute encore à la confusion ambiante. Finalement, après maints rebondissements et notamment l’intervention de l’Église russe hors frontières pour régler la discorde entre Bucarest et l’église de la rue Jean-de-Beauvais, un nouveau diocèse va progressivement voir le jour. Si certains fidèles restent associés à la métropole grecque14 qui les avaient accueillis, la majorité intègre le nouveau diocèse.
La création de la métropole orthodoxe roumaine d’Europe occidentale et méridionale (MOREOM), réponse aux nouveaux défis de l’Église de Roumanie
141998 est une année marquante pour l’Église de Roumanie hors frontières. L’éparchie roumaine dissidente a perdu la protection du synode russe. Elle devient dès lors une composante du futur diocèse. Cette situation accélère la fondation d’un archevêché d’Europe occidentale et méridionale, qui doit largement sa création à Monseigneur Nathaniel, ancien évêque de l’éparchie roumaine, au père Târziu, recteur de la paroisse parisienne rue Jean-de-Beauvais, au fraîchement nommé évêque Monseigneur Joseph. Ils sont aidés dans leur mission (re-)fondatrice par des clercs et fidèles ayant appartenu à l’ECOF. L’archevêché compte à ce moment 30 paroisses.
- 15 Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), « Talent Abroad: A Review of R (...)
15Ce n’est qu’au début des années 2000 que les paroisses orthodoxes roumano-moldaves commencent à constituer un réseau de paroisses significatif à travers l’espace français. En effet, l’afflux migratoire en provenance de Roumanie et de Moldavie exige de restructurer l’ensemble des entités ecclésiales existant en Europe occidentale. La réorganisation du nouveau diocèse se fera cependant au niveau européen. De 2001 à 2016 la population d’origine roumaine a été multipliée par treize en Italie et par dix en Espagne15. Avec des effectifs beaucoup plus modestes, la France conserve pourtant à Paris le siège spirituel et administratif de ce nouveau diocèse.
16La métropole orthodoxe roumaine d’Europe occidentale et méridionale (MOREOM) est créée en 2001. Mgr Joseph en devient le métropolite. Elle se compose de l’archevêché d’Europe occidentale — incluant la France, la Suisse, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique (flamande et francophone), le Luxembourg, l’Irlande, l’Islande —, de l’évêché d’Italie et de l’évêché d’Espagne et du Portugal. Aux échelons territoriaux inférieurs, on trouve les doyennés nationaux, puis les doyennés missionnaires régionaux. En 2018, ce nouveau diocèse compte 700 paroisses et monastères. Cent trente de ces lieux de culte relèvent de l’archevêché d’Europe occidentale. Le doyen du doyenné de France explique les deux raisons principales ayant engendré un tel développement :
- 16 Entretien avec le doyen du doyenné de France, 2017.
En 20 ans, la métropole a pris une expansion spectaculaire liée à deux phénomènes. L’un d’ordre spirituel, grâce à la grande qualité de l’évêque Joseph. […] L’autre réside dans l’existence d’une immigration roumaine spectaculaire à partir des années 199016.
17Le phénomène migratoire est donc bien la cause première de la réorganisation de l’éparchie roumaine en diocèse. Mais il a fallu l’élection d’un évêque-métropolite dynamique, Mgr Joseph, à la tête de ce dernier pour accueillir et répondre aux besoins spirituels de cette immigration. Ce discours institutionnel ne doit, toutefois, pas occulter l’action efficace des populations migrantes dans les réalisations concrètes du diocèse, à savoir la recherche et la création de lieux de culte.
- 17 En 2021, la France compte 312 lieux de cultes orthodoxes toutes juridictions et nationalités confo (...)
18Entre 2010 et 2021, l’Église orthodoxe de Roumanie dans son doyenné de France est à l’origine de la création de plus de 70 % des nouveaux lieux de culte orthodoxes toutes juridictions confondues. Le nombre des paroisses, missions et monastères du diocèse double sur cette même période17. L’Île-de-France comporte 22 paroisses orthodoxes roumano-moldaves en 2021. La plupart de ces paroisses sont situées dans la petite et la grande couronne parisienne. La Bretagne et les Pays de la Loire comptent 16 paroisses et missions et un monastère, sous la juridiction du patriarcat de Bucarest. Neuf de ces lieux de culte ont été fondés par la même communauté naissante avec, à sa tête, un prêtre orthodoxe circulant dans les départements de ces deux régions. Nous reviendrons sur le cas de cette « hyper-paroisse » qui, depuis le début des années 2020, s’étend vers la Nouvelle-Aquitaine.
Des anciens modes de production des paroisses orthodoxes aujourd’hui obsolètes
19Avant comme après les vagues migratoires des années 2000, le choix des lieux de culte est largement contraint par les richesses humaines et matérielles que les acteurs du religieux orthodoxe ont à leur disposition. Néanmoins, avant l’arrivée massive de migrants des années 2000, ces ressources étaient moindres. Certains lieux de culte étaient implantés dans des abris de jardin ou des appartements. Ces situations sont désormais très rares.
- 18 L’archevêché d’Europe occidentale et méridionale ancêtre de la MOREOM.
20En 1998, au moment de la réorganisation du diocèse d’Europe de l’Ouest18, l’évêque orthodoxe roumain, Mgr Joseph, fait jouer le plus souvent ses relations. Les acteurs sollicités par l’évêque appartiennent à la frange plutôt aisée de l’immigration roumaine et implantée de longue date en France.
- 19 Moreom, Apostolia 120, 2018, p. 35-36.
La Mère Anastasia, professeur universitaire à la retraite, vivant dans un monastère orthodoxe où Son Éminence avait été prêtre et père spirituel quelques années, a mis à la disposition de notre Archevêché pour une période déterminée l’appartement laissé en héritage à ses enfants. […] L’appartement […] a servi pendant plus de deux ans comme résidence épiscopale, siège administratif et chapelle épiscopale19.
- 20 Enquête administration au siège administratif de la moreom, Limours, 2020.
21Cet appartement, situé à Paris, devient le siège administratif du nouveau diocèse. Mais il se révèle rapidement inadapté. Il doit d’ailleurs être libéré, et l’évêque et ses proches se mettent en quête d’un nouveau lieu. L’État roumain met à disposition des orthodoxes une demeure située dans l’Essonne. Le 1er décembre 2000, l’évêque et son groupe de fidèles inaugurent ce qui est encore aujourd’hui le siège administratif de la moreom, à Limours-en-Hurepoix20.
- 21 Moreom, Apostolia 120, 2018.
22On peut citer un autre exemple de mobilisation des connaissances de l’évêque et de ses proches pour la recherche d’un lieu de culte. Ainsi, un proche de l’évêque permet l’installation de quelques fidèles dans une église en bois construite par la « communauté norvégienne […] à proximité de Versailles21 ». Des orthodoxes de l’immigration post-1989 obtiennent l’usage de la crypte de l’église Saint-Sulpice de Paris. Cette paroisse existe toujours en 2023. On signalera que l’iconostase de la crypte a été réalisée par un scénographe roumain de l’Opéra de Paris et que les icônes qui la composent ont été peintes (écrites) par le futur prêtre orthodoxe moldave de Drancy. Ce recours au savoir-faire des immigrés roumano-moldaves annonce une pratique qui se développera largement ensuite.
23À la fin des années 1990, l’éparchie roumaine compte seulement une trentaine de paroisses qui sont pour une bonne part d’anciennes paroisses de l’ecof. C’est à cette époque que le diocèse roumain se réorganise complètement. Cette restructuration donne naissance quelques années plus tard, en 2001, à la moreom.
- 22 Des ouvriers et employés travaillant dans le secteur du bâtiment (en région parisienne) ou dans le (...)
24La nature même de l’immigration autant que son ampleur ont des conséquences sur le choix et l’apparence des lieux de célébration. Le réseau d’acteurs institutionnels mobilisables, notamment catholiques, est plus restreint que dans les années 2020. La majorité des migrants des années 2000 et 2010 résidant en Seine-Saint-Denis ou en Centre-Bretagne sont d’extraction sociale plus modeste que leurs prédécesseurs. Les couples d’ouvriers22 et d’employés sont fréquents. De fait, le diocèse roumain (plus exactement les fidèles) doit envisager d’autres stratégies pour la prospection de lieux de culte.
25Certes, l’expérience accumulée par l’immigration roumaine plus ancienne et plus bourgeoise profite à ces migrants roumains et moldaves des années 2000 et suivantes. Mais le caractère massif de cette nouvelle immigration, largement encouragée par l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, transforme radicalement les besoins de l’Église de Roumanie. La demande de lieux de culte est de plus en plus forte. Les réseaux d’acteurs traditionnels ne suffisent plus à satisfaire les demandes.
Les nouveaux espaces religieux orthodoxes roumano-moldaves produits par une nouvelle génération de migrants en collaboration avec les catholiques
26L’explication du processus de production des espaces religieux par les migrants orthodoxes roumains et moldaves doit prendre en compte leur rapport à l’espace d’accueil. Dans la plupart des cas, les espaces investis par les orthodoxes sont déjà porteurs d’un sens originel, d’une histoire, d’une mémoire, car ils appartiennent à d’autres acteurs, le plus généralement catholiques. Par leurs pratiques, leurs expériences, les orthodoxes ajoutent un sens nouveau à l’espace qu’ils s’approprient.
- 23 Observations directes, entretiens avec prêtres et fidèles des paroisses de la moreom, 2017-2021.
27La situation de cohabitation et de co-spatialité n’empêche pas la réaffectation de l’espace religieux (au sens strict) à d’autres usages au plus près des pratiques de la tradition orthodoxe (usage liturgique) mais aussi des sociabilités intra-paroissiales qui lui sont propres. Durée de la liturgie, icônes embrassées, métanies, agapes post-liturgiques, processions aux abords des paroisses, stationnement anarchique des fidèles, enfants qui s’amusent devant l’église, sont autant de pratiques et d’attitudes qui tranchent avec celles des catholiques et sont parfois mal acceptées23. L’espace co-habité est alors porteur de plusieurs sens, selon la catégorie d’acteurs qui le fréquentent, situation qui peut donner lieu, initialement au moins, à des conflits d’usages. Malgré cela, un véritable système de coopération se met en place entre catholiques et orthodoxes.
28Ainsi, la formation de ces paroisses orthodoxes mobilise un réseau d’acteurs religieux complexe. Cependant, les acteurs laïcs ont un rôle indispensable, car l’initiative leur revient : en tant qu’immigrés déterritorialisés, ils prennent conscience du besoin de produire un espace religieux. Si le processus de production est semblable, à quelques détails près, d’un espace à l’autre, aucune stratégie apparente émanant de l’Église de Roumanie ne peut être mise en évidence. Le processus apparaît, avant tout, comme spontané. Le pragmatisme des acteurs concernés est réel.
29Si l’Église orthodoxe de Roumanie n’est pas stratège, elle suit et appuie cependant avec grand intérêt les démarches de son clergé local et des fidèles. En outre, à l’échelle de l’espace français, le diocèse roumain apparaît moins comme un territoire à contrôler que comme un ensemble de lieux, d’espaces sociaux, formés par les paroisses, missions ou monastères et de fidèles qui fonctionnent en réseaux. De fait, l’évêque roumain se retrouve à la tête d’un réseau de lieux et d’acteurs qui forment ainsi un espace socio-religieux réticulaire.
30Les catholiques sont les interlocuteurs privilégiés de la création de paroisses orthodoxes, à tel point qu’on peut considérer les espaces religieux cultuels comme une co-production de deux groupes d’acteurs religieux et laïcs, catholiques et orthodoxes. L’absence initiale de moyens financiers chez les orthodoxes les oblige à se tourner vers des lieux de culte chrétiens déjà existants, et de préférence vers des espaces religieux investis par des groupes confessionnels dont les croyances sont proches des leurs.
31C’est d’abord la volonté d’un groupe de migrants orthodoxes qui marque la première étape vers la création d’une paroisse. Polarisés dans des espaces circonscrits, surtout en région parisienne et particulièrement en Seine-Saint-Denis, ces migrants communiquent à la hiérarchie catholique locale leur intention de trouver un lieu de culte proche de leur lieu d’habitation. Si un lieu de culte est disponible, alors les orthodoxes sont mis en relation avec l’évêque catholique dont il dépend. Commence alors le processus de production d’un espace religieux : l’évêque roumain, prévenu de ces démarches, entre en contact avec son homologue catholique et des négociations multipartites s’engagent.
- 24 Entretiens avec des prêtres catholiques de Seine-Saint-Denis, 2018-2019.
32Les évêques orthodoxes et roumains s’entretiennent sur ce point, tandis que l’évêque catholique en réfère à son conseil épiscopal, puis se tourne vers les paroisses catholiques, en leur demandant d’examiner la possibilité d’accueillir un groupe religieux. Si aucune entente n’est trouvée, l’évêque catholique joue de son autorité24 pour imposer l’accueil des orthodoxes à la paroisse catholique (prêtre et fidèles). Une fois la paroisse d’accueil trouvée, un prêtre orthodoxe est nommé sur la nouvelle paroisse fondée, ce qui engendre une situation de co-spatialité.
- 25 Entretien avec la responsable des relations œcuméniques du diocèse de Saint-Denis, 2018.
- 26 Entretien avec la responsable des relations œcuméniques du diocèse de Saint-Denis, 2018.
33Même si en région parisienne comme dans l’Ouest français, le processus de production des paroisses mobilise en général les mêmes acteurs, dans le premier cas un intervenant sert de médiateur entre les acteurs. Il s’agit de la religieuse, responsable des relations œcuméniques du diocèse de Saint-Denis, qui entretient d’excellentes relations avec les orthodoxes depuis des années25. À la religieuse, actrice du processus, il faut ajouter l’œcuménisme en tant qu’opérateur. Les orthodoxes bénéficient d’une vision du dialogue œcuménique qui leur est favorable et le tissage de relations interpersonnelles vient sceller une collaboration entre ces deux confessions26.
- 27 H. Vieillard-Baron, « Les religions dans les banlieues : territoires et sociétés en mutation », Gé (...)
34En outre, si une tendance générale de reconfiguration des espaces religieux est observable principalement dans des espaces urbains, telles les grandes villes européennes, les banlieues et les grandes banlieues27, on observe pourtant une dynamique de recomposition du paysage religieux similaire dans des espaces où l’influence urbaine est beaucoup plus faible. Les paroisses et missions orthodoxes roumaines de l’Ouest français sont des exemples manifestes de ce type de reconfiguration.
35On retrouve ainsi ce maillage flou ou flottant dans le cas de ce que j’ai nommé l’« hyper-paroisse » de l’Ouest français. À l’origine, elle a à sa tête un même prêtre. En 2021, cette paroisse multisituée, implantée dans huit départements, de Loudéac à Angers, de Lamballe à Saint-Nazaire en passant par Rennes et Vertou, est un ensemble de paroisses et de missions qui s’étend depuis peu vers la Nouvelle-Aquitaine. La densité de lieux de culte est moins forte dans cet espace ligéro-breton qu’en région parisienne parce que l’immigration roumaine et moldave y est moindre. Cette méga- ou hyper-paroisse, en tant qu’ensemble de lieux de cultes et d’acteurs formant un réseau, se distingue des paroisses de Seine-Saint-Denis par la présence de missions dans des communes rurales morbihannaises comme Quistinic. Ruralité et réticularité associées engendrent un phénomène singulier. Ce dernier contribue à faire du diocèse de la MOREOM, dans son doyenné français, un réseau d’acteurs qui produit des lieux (et des liens), donc des espaces socio-religieux.
- 28 Entretiens avec un prêtre et des fidèles orthodoxes de l’Ouest français, 2018-2021.
36Le prêtre de la paroisse, fortement mobile, est très missionnaire et investi. Outre la célébration de la liturgie, il circule du Sud au Nord sur 240 km et sur environ 320 km d’Est en Ouest pour d’autres activités pastorales : bénédiction de maisons et aide spirituelle aux fidèles28. Le prêtre a donc la charge d’une mission très lourde. Aidé par des confrères, des diacres et les fidèles, il est à l’initiative d’un formidable effort d’édification d’un espace socio-religieux archipélagique, en apparence cohésif, de plus de 70 000 km2. L’avenir dira si la structure de cette forme spatiale est viable.
Entre créations de lieux de culte et projets de développement local discrets
37Une autre hypothèse de cette recherche envisage que la production d’espaces religieux se fait de la paroisse vers d’autres échelles. En d’autres termes, quels sont les apports de l’Église orthodoxe roumaine à l’espace français ? Par « apports à l’espace », il faut entendre les aménagements à l’échelle du site de l’église, de la rue, du quartier. Au-delà du lieu de culte, comment les Roumains et Moldaves orthodoxes agissent-ils sur leur espace environnant, sur le plan paysager, foncier ?
- 29 F. Dejean, Les dimensions spatiales et sociales des Églises évangéliques et pentecôtistes en banli (...)
38Le premier constat est que les lieux de culte chrétiens orthodoxes roumano-moldaves sont largement invisibilisés spatialement. Cet état de fait est surtout vrai en région parisienne. Il s’agit ici d’une conclusion peu surprenante au regard de la situation d’autres confessions chrétiennes — on pense aux groupes protestants en régions parisienne et montréalaise29. Sans doute cette discrétion est-elle avant tout sociale : les orthodoxes sont peu prosélytes et interagissent peu avec la population locale non roumaine. L’entre-soi est un choix pour préserver l’unité nationale (voire ethnique) du groupe religieux dans certaines paroisses.
39Mais c’est surtout la position occupée par les migrants roumains et moldaves dans la hiérarchie sociale française qui contraint ces orthodoxes, d’une part à s’implanter dans des espaces déjà occupés par des catholiques, d’autre part à façonner de nouveaux espaces religieux à l’origine relégués spatialement et socialement. On observe le cas typique d’églises construites ou aménagées dans des zones d’activités industrielles et commerciales.
40L’église de La Courneuve, fondée en 2019, consacrée en janvier 2022, illustre bien cette situation. Le lieu de culte est très récent mais la paroisse existe à Romainville depuis l’année 2009. La nouvelle église est à la fois située dans une zone d’activités industrielles et commerciales et dans un bâtiment affecté à divers usages. Elle est doublement invisibilisée. Dans ce vaste édifice, on trouve un centre de La Poste, une mosquée et ONG pakistanaise ou une entreprise de vente en gros spécialisée dans l’alimentaire.
- 30 Entretien avec un prêtre orthodoxe, 2020.
41À Montreuil, on retrouve cette même volonté de s’émanciper de la tutelle des catholiques. Ainsi, un projet de création d’église ex nihilo voit le jour quelques années après l’installation des fidèles orthodoxes dans la paroisse catholique de Saint-Luc-des-Grands-Champs. En 2020, après plusieurs années de cohabitation, les orthodoxes de Montreuil s’installent dans une église neuve financée par les dons des fidèles30. La crise sanitaire accélère cette installation. Au printemps 2020, les paroissiens de Montreuil se retrouvent à célébrer la divine liturgie au rez-de-chaussée d’une église encore en construction. Cette dernière épouse le style architectural des édifices orthodoxes qu’on peut qualifier de traditionnel. À la différence du nouveau lieu de culte de La Courneuve, l’église de Montreuil, bien que située dans une zone d’activités, se démarque de son espace proche par son architecture.
42Ces deux dernières églises portent une valeur symbolique très particulière. Par leur aspect, intérieur à La Courneuve et extérieur et intérieur à Montreuil, elles recréent un existant quitté. La micro-géographie du lieu, la présence d’une iconostase, de fresques murales et d’icônes réalisées par les fidèles initiés (ou iconographes professionnels) en font des lieux de culte orthodoxes fort différents de ceux produits soit en co-présence avec les catholiques (églises louées), soit à partir d’églises catholiques achetées.
- 31 D’un point de vue chrétien, là où est célébré et réitéré rituellement le sacrifice christique (l’E (...)
43Ces églises sont invisibilisées (et décentrées si on compare leur place à celle qu’elles occupent en Roumanie) du fait de leur position dans l’espace urbain de banlieue parisienne. Elles retrouvent toutefois une forte centralité symbolique pour ces immigrés orthodoxes. Leur aspect est bien sûr la première dimension de leur distinction. Mais les affects (optimisme, désir) et la conation (volonté) mobilisés et investis dans la création de ces espaces ajoutent à la charge symbolique de l’espace produit. Le lieu de culte est largement l’œuvre de l’assemblée paroissiale qui fait appel aux ressources (savoir-faire, matériel, argent) de la communauté roumaine pratiquante — ou non d’ailleurs. Ces églises-paroisses sont donc non seulement des lieux concrets bâtis ex nihilo mais aussi des espaces religieux vécus chargés d’affects, résultats d’une volonté d’un groupe religieux porté par une vision du monde. Elles sont une recréation d’un univers perdu à cause de l’exil, d’un nouveau cosmos. L’espace religieux, la paroisse, et le lieu bâti, l’église, permettent une reterritorialisation des migrants associant une dimension matérielle et une autre spirituelle, par le réancrage du sacré orthodoxe. Ce dernier se manifeste dans le nouvel espace religieux par la volonté de ces immigrés. L’église-paroisse devient un centre — sinon le centre de l’univers31 — de la vie communautaire des migrants.
44Les autres espaces religieux orthodoxes produits par la polarisation de migrants roumano-moldaves connaissent aussi ce phénomène. Dans le cas des chapelles achetées aux catholiques comme à Rennes, à Vertou ou à Auvers-sur-Oise, cette mutation symbolique de l’espace est effective. Mais elle doit composer avec des usages et un système de croyance préexistant. Certes, catholiques et orthodoxes partagent les mêmes croyances (Églises des sept conciles) mais les différences théologiques et leurs manifestations concrètes mettent les orthodoxes face à une aporie. Comment être orthodoxe dans une église ou une chapelle anciennement affectée au culte catholique ?
45À Rennes et à Vertou mais aussi à Auvers-sur-Oise, cet apport à l’espace des orthodoxes roumains et moldaves consiste en une conservation d’un patrimoine religieux catholique. Dans ces communes, les trois chapelles investies par les orthodoxes étaient délaissées par les catholiques. Une entreprise de réhabilitation financée par les fonds propres aux paroisses a permis de sauvegarder un patrimoine religieux local. Ces orthodoxes roumains s’engagent dans une politique de préservation du patrimoine associant acteurs religieux et acteurs politiques locaux :
- 32 Ville de Vertou, L’information municipale 343, mars 2018.
Figurant parmi les engagements électoraux de l’équipe majoritaire, la préservation et la rénovation de la chapelle Notre-Dame-des-Victoires [Vertou] a pu se concrétiser rapidement, grâce à un travail concerté entre la Ville, l’évêché catholique et l’Église orthodoxe. Le transfert de propriété et l’opération de rénovation ont permis à la fois la remise en état de l’édifice et la préservation du caractère sacré32.
46À Auvers-sur-Oise, c’est une chapelle catholique bâtie en 1910, désacralisée, qui est cédée aux orthodoxes. Les architectes des bâtiments de France ont refusé la transformation du lieu en habitation. Ainsi, les orthodoxes réhabilitent la chapelle et l’argent versé aux catholiques permet, par ailleurs, la construction d’une église à Montigny-lès-Cormeilles.
- 33 Observations directes, entretiens, 2017-2021.
47Les travaux d’aménagement sont assez lourds (Vertou) et l’investissement des prêtres et des fidèles dans cette démarche de préservation se fait autant sur le plan pratique avec l’apport de ressources matérielles (engins de travaux, main d’œuvre) que dans le domaine symbolique par le nouveau sens spirituel donné à ces chapelles. Le dépassement de la difficulté des orthodoxes à investir des lieux de culte catholiques passe par la réaffectation de l’usage de l’espace pour le rendre conforme à la tradition orthodoxe. Les premières solutions trouvées sont l’ajout d’un drapeau national à l’entrée de l’église affirmant le lien étroit entre nation et Église orthodoxe, la pose d’une plaque marquant l’appartenance de l’édifice au patriarcat roumain. La statuaire catholique et les bancs sont, en général, conservés. La transformation de l’espace liturgique, outre la resacralisation (Auvers), consiste en la création d’une iconostase de fortune constituée d’un assemblage d’icônes mobiles de taille humaine séparant le sanctuaire — limité à l’autel — de la nef33.
- 34 Il semble que l’Institut culturel roumain de Paris occupe déjà ce rôle.
48Dans l’Ouest français et en région parisienne, en dehors de la création de nouveaux lieux de culte, l’espace proche de la paroisse est peu modifié. À Vertou, en 2020, la paroisse décide d’acquérir un bar-PMU à proximité immédiate de la paroisse. Il s’agit ici de redéfinir l’usage d’un bâtiment profane. Cet ancien lieu convivial deviendra une salle de réunions pour des conférences, l’enseignement catéchétique ou encore des cours (l’école après l’école) pour les jeunes roumains et moldaves. À La Courneuve, la création d’une bibliothèque présentée comme la plus grande bibliothèque roumanophone de la région parisienne34 permet de former un espace cultuel-culturel qui modifie donc l’espace approprié par ces orthodoxes.
- 35 Entretiens avec des fidèles orthodoxes, 2018-2021.
- 36 Entretiens, observations, 2018-2021.
49Ces transformations de l’espace à partir des paroisses orthodoxes doivent être aussi considérées dans un ensemble de pratiques plus vastes lié à la concentration de migrants roumains et moldaves dans un espace circonscrit. Ainsi, la présence d’épiceries roumano-moldaves, surtout en région parisienne, atteste de cette difficulté à distinguer le rôle des différents acteurs dans leurs contributions à l’aménagement de l’espace français. La distinction entre ce qui est du fait des acteurs religieux et ce qui relève des migrants qui agissent pour des raisons purement économiques n’est pas évidente. Le déploiement de l’espace religieux au dehors des paroisses, à l’échelle d’une rue ou d’un quartier, est peu frappante. Si les orthodoxes roumains investissent l’espace à proximité immédiate de l’église comme à Vertou, construisent des églises et des centres culturels comme en Seine-Saint-Denis, l’espace religieux orthodoxe ne se déploie jamais au-delà. Les espaces vécus des Roumains et Moldaves orthodoxes apparaissent comme éclatés. La paroisse est sise dans une commune, le lieu de résidence de certains fidèles se situe parfois dans une commune éloignée35. Certains quartiers d’implantation des orthodoxes ignorent les regroupements de populations sur des bases ethniques ou religieuses comme à Rennes. Dans le cas des quartiers de communes parisiennes où se polarise l’immigration roumano-moldave, nombre de nationalités se côtoient. Cette immigration est, en quelque sorte, diluée dans des quartiers multinationaux, multiethniques et plurireligieux36. Aussi, on ne peut, à l’évidence, parler de « quartier roumain » ou de « quartier orthodoxe » comme on parle, ailleurs, de « quartier juif », de « quartier chinois ».
- 37 Page Facebook, mission orthodoxe de Loudéac, printemps 2020.
- 38 Entretiens avec des prêtres orthodoxes roumains et moldaves, 2020-2021.
50On observe bien, malgré tout, des liens entre des lieux, entre la paroisse, la mission (Loudéac) et quelques épiceries, ou avec des entreprises du bâtiment. On soupçonne un renforcement des liens entre sphère religieuse et économie locale du fait du recours accru aux professionnels issus de l’immigration roumaine (boulangers, agriculteurs) par certaines paroisses ou missions durant la période de pandémie Covid-1937. Cependant, dans les discours38 et dans les faits, ce n’est pas la paroisse qui engendre une économie et, de facto, de nouveaux espaces. Au mieux, et à ce stade d’implantation, la paroisse collabore avec des professionnels issus de l’immigration roumano-moldave. Sur le plan économique, la paroisse est consommatrice mais pas productrice. Il semble prématuré d’affirmer que la vie économique locale dans sa composante roumano-moldave et orthodoxe qui parfois s’organise en réseaux (épiceries en région parisienne) influe significativement sur la vie des paroisses.
- 39 Entretiens avec des fidèles des paroisses et missions, 2018-2021.
51En somme, la paroisse orthodoxe est un espace fédérateur pour une frange de l’immigration roumano-moldave. Cependant, les effets de contexte — comme l’arrivée tardive de ces immigrés dans des espaces déjà investis par d’autres migrants en région parisienne — limitent le développement de l’espace religieux au-delà du lieu de culte. On peut, en inversant l’hypothèse de départ, se demander pourquoi ces paroisses sont, actuellement, un frein à une plus grande extension de l’espace religieux et à l’investissement de cette immigration dans des projets de développement local. L’hypothèse d’une recherche d’un entre-soi, limitant, à l’écart de l’altérité semble fondée39.
52Ce qui est sûr, c’est que les différentes vagues de migrants ont tendance à profiter des expériences et pratiques des Roumains et Moldaves qui les ont précédées. Par accumulation et intégration de celles-ci apparaît alors une praxis de l’espace. Le processus sans but défini devient praxis avec l’arrivée de migrants qui bénéficient des apports matériels (espace physique, réseaux d’acteurs-ressources) et idéologiques (volonté de conserver une identité religieuse et nationale) de ceux ayant migré plus tôt qu’eux. On passerait donc de la pratique indifférenciée de l’espace faite d’hésitations, de doutes, à une praxis de l’espace qui relèverait d’un agir concret producteur guidé dans un sens défini. Les projets des migrants s’orienteraient, de plus en plus, dans le sens du renforcement des intérêts du groupe socio-religieux.
⁂
- 40 Notamment sur le plan des apports théologiques.
53Après 170 ans de présence en France, le christianisme orthodoxe roumain trouve enfin une stabilité à travers des structures totalement renouvelées. Les changements géopolitiques de la fin du siècle dernier sont largement responsables de ce nouvel élan de l’orthodoxie roumaine en Europe occidentale, en France notamment. Ce groupe orthodoxe est en plein essor et dépasse, en nombre de fidèles et de lieux de culte, les orthodoxies russe et grecque qui ont longtemps dominé le paysage religieux orthodoxe en France40.
54Le déterminant religieux orthodoxe roumano-moldave est bien producteur de nouveaux espaces : les églises-paroisses. La moreom, à travers l’exemple du doyenné de France, se présente comme un réseau de lieux et d’acteurs, intégrés à des espaces socio-religieux produits. Dans sa « conquête » de l’espace français, l’Église orthodoxe est cependant contrainte. Elle est dans l’obligation de cohabiter avec d’autres groupes confessionnels, surtout catholiques, dans des espaces partagés. L’orthodoxie roumaine se renouvelle donc avec la coopération insigne des catholiques français. Les orthodoxes roumano-moldaves profitent, au moins dans un premier temps, du maillage territorial de l’Église catholique. Cet état de fait entraîne la multiplication des situations de co-spatialité. Mais ces contraintes sont souvent dépassées au bout de quelques années. Le cas des Roumains et Moldaves ayant construit ou acheté des édifices religieux par leurs propres ressources montre que certains obstacles (finance et réseaux de connaissances limités) peuvent être dépassés en peu de temps, parfois en une décennie (région parisienne), voire beaucoup moins (Ouest français).
55Cette production spatiale est, certes, concrète. Elle est aussi éminemment symbolique. C’est le sens donné à l’espace d’accueil qui évolue, surtout dans le cas où les orthodoxes sont en mesure de devenir propriétaires. Qu’il s’agisse, originellement, d’un terrain vague (Montreuil) ou d’une chapelle achetée (Rennes, Vertou), l’espace est requalifié, resacralisé (Auvers), à la fois par les pratiques d’aménagement au sein de l’espace liturgique mais aussi par les pratiques religieuses de ces orthodoxes.
56De surcroît, alors qu’en Roumanie et Moldavie l’Église orthodoxe occupe les espaces centraux, symboliques et géographiques, en France elle est obligée de négocier sa place au même titre que d’autres Églises ou religions. Dans l’espace français, l’orthodoxie roumaine est minoritaire au sein de l’ensemble des cultes minoritaires. Il existe un déséquilibre des Églises, en matière d’occupation de l’espace et de centralité géographique et symbolique — une lutte des places — en défaveur de l’Église orthodoxe roumaine. Cette dernière, par la localisation de ses lieux de présence perd aussi en prestige symbolique. L’Église orthodoxe roumaine est spatialement reléguée en France et dans son diocèse ouest-européen plus généralement.
57Au-delà d’une mise en relief du redéploiement de l’Église orthodoxe de Roumanie en Europe de l’Ouest, cet article met en évidence des phénomènes peu décrits par la littérature scientifique en géographie voire en sociologie. On pense particulièrement à l’éclairage concernant l’articulation du fait migratoire et du fait religieux dans des espaces à dominante rurale ou composés d’un tissu de villes moyennes comme dans l’Ouest français, alors que la plupart des études se concentrent sur les grandes villes ou métropoles de rang international. On voit apparaître un système spatial très ambitieux, une « hyper-paroisse », espace religieux discontinu s’étalant sur plusieurs dizaines de milliers de km2.
58Enfin, ce redéploiement de l’Église orthodoxe roumaine se limite à la création de lieux de culte. En région parisienne, l’espace religieux ne s’étend guère au-delà des paroisses et de leur environnement très proche. Il existe bien des pratiques spatiales qui évoluent en praxis de l’espace. Toutefois, il est trop tôt pour juger de la capacité de ces paroisses à être les moteurs d’une synergie entre acteurs religieux et économiques aboutissant à la formation de modèles de développement endogènes.
59Même si son implantation reste relativement discrète dans l’espace français, l’Église orthodoxe roumaine fait preuve d’un fort dynamisme qui laisse présager un développement important dans les années à venir. Cependant, différents facteurs qui sont autant de questions sans réponses en 2023 guideront le futur de cette orthodoxie. L’immigration roumaine et moldave continuera-t-elle à irriguer cet espace français pour contribuer au développement de l’orthodoxie ? Les générations d’immigrés nées en France auront-elles la volonté des pionniers actuels pour maintenir vivants les lieux et les liens tissés par leurs prédécesseurs ? Quels choix seront faits par les autorités religieuses roumaines pour faire de cette orthodoxie en France une orthodoxie de France ?
Notes
1 L’Église orthodoxe de Roumanie a juridiction sur la Roumanie et la Moldavie. Ce dernier État est considéré comme possédant une Église autonome liée au patriarcat de Bucarest. On n’entre pas ici dans des considérations géopolitiques sinon pour rappeler que le patriarcat de Moscou prétend aussi avoir juridiction sur la Moldavie (république).
2 Par « Europe occidentale », nous entendons l’espace regroupant les États situés, géographiquement, à l’ouest de l’ancien bloc communiste.
3 Statista, « Distribution du nombre d’immigrés roumains vivant en France en 2017, selon la tranche d’âge », 2020 [en ligne].
4 Cette population immigrée a, quand même, été multipliée par cinq depuis l’année 2000.
5 V. Basiul, « Profilul migrantului din Republica Moldova [Le profil du migrant de la République moldave] », 2020 [en ligne].
6 M. Eliade, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, 1963.
7 J.-M. Lemonnier, Une géographie de l’Orthodoxie roumaine en France. Un réseau d’acteurs producteurs d’espaces socio-religieux, thèse de doctorat, Université d’Angers, 2022.
8 Entretiens et observations auxquels il sera renvoyé en notes de bas de page tout au long de l’article.
9 Islam, protestantisme, catholicisme afro-asiatique et caribéen.
10 J.-P. Besse, L’église orthodoxe roumaine de Paris : au cœur du Quartier latin, Paris, D.U.C., 1994.
11 Au moins dans les niveaux hiérarchiques supérieurs du clergé. Le patriarche Justinien justifie cette collaboration à travers la théorie de « l’apostolat social ».
12 J. Miloe, La riposte aux attaques du gouvernement roumain contre l’Église orthodoxe de Paris, Paris, s.n., 1976.
13 Entretien avec un ancien fidèle de la cathédrale métropolitaine de Paris, 2019 ; entretien avec un prêtre du diocèse roumain de la métropole grecque de Constantinople, 2020.
14 Entretien avec un immigré roumain, arrivé en France au début des années 1990, 2019.
15 Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), « Talent Abroad: A Review of Romanian Emigrants » [Talent à l’étranger : une revue des immigrés roumains], 2019 [en ligne].
16 Entretien avec le doyen du doyenné de France, 2017.
17 En 2021, la France compte 312 lieux de cultes orthodoxes toutes juridictions et nationalités confondues. Selon l’estimation de l’assemblée des évêques orthodoxes de France, les fidèles orthodoxes sont au nombre de 600 000 (Assemblée des évêques orthodoxes de France [AEOF], Annuaire de l’Église orthodoxe, Villebazy, Monastère de Cantauque, 2021).
18 L’archevêché d’Europe occidentale et méridionale ancêtre de la MOREOM.
19 Moreom, Apostolia 120, 2018, p. 35-36.
20 Enquête administration au siège administratif de la moreom, Limours, 2020.
21 Moreom, Apostolia 120, 2018.
22 Des ouvriers et employés travaillant dans le secteur du bâtiment (en région parisienne) ou dans le domaine de l’agro-alimentaire (Ouest français).
23 Observations directes, entretiens avec prêtres et fidèles des paroisses de la moreom, 2017-2021.
24 Entretiens avec des prêtres catholiques de Seine-Saint-Denis, 2018-2019.
25 Entretien avec la responsable des relations œcuméniques du diocèse de Saint-Denis, 2018.
26 Entretien avec la responsable des relations œcuméniques du diocèse de Saint-Denis, 2018.
27 H. Vieillard-Baron, « Les religions dans les banlieues : territoires et sociétés en mutation », Géoconfluences, oct. 2016 [en ligne].
28 Entretiens avec un prêtre et des fidèles orthodoxes de l’Ouest français, 2018-2021.
29 F. Dejean, Les dimensions spatiales et sociales des Églises évangéliques et pentecôtistes en banlieue parisienne et sur l’île de Montréal, thèse de doctorat, Université de Paris-X, 2010.
30 Entretien avec un prêtre orthodoxe, 2020.
31 D’un point de vue chrétien, là où est célébré et réitéré rituellement le sacrifice christique (l’Eucharistie), se trouve le centre de l’univers.
32 Ville de Vertou, L’information municipale 343, mars 2018.
33 Observations directes, entretiens, 2017-2021.
34 Il semble que l’Institut culturel roumain de Paris occupe déjà ce rôle.
35 Entretiens avec des fidèles orthodoxes, 2018-2021.
36 Entretiens, observations, 2018-2021.
37 Page Facebook, mission orthodoxe de Loudéac, printemps 2020.
38 Entretiens avec des prêtres orthodoxes roumains et moldaves, 2020-2021.
39 Entretiens avec des fidèles des paroisses et missions, 2018-2021.
40 Notamment sur le plan des apports théologiques.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Jean-Michel Lemonnier, « Les espaces religieux de l’Église orthodoxe de Roumanie en France : héritages et métamorphoses », Revue des sciences religieuses, 98/2-4 | 2024, 309-329.
Référence électronique
Jean-Michel Lemonnier, « Les espaces religieux de l’Église orthodoxe de Roumanie en France : héritages et métamorphoses », Revue des sciences religieuses [En ligne], 98/2-4 | 2024, mis en ligne le 31 décembre 2024, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rsr/14562 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13bxh
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