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Les variations des chants des oiseaux dans le savoir zoologique latin

Birdsong variations in Latin zoological knowledge
Alessandra Scaccuto

Résumés

Dans le savoir zoologique latin, les oiseaux semblent occuper une place privilégiée par rapport aux autres muta animalia. En effet, à l’instar des humains, ils possèdent une voix, que certaines espèces utilisent de manière variée. Cette étude vise à examiner l’attention portée par les auteurs latins à la variation de l’expression sonore au sein d’une même espèce d’oiseau. L’étude se concentre sur certaines espèces qui sont plus fréquemment associées dans les sources à cette caractéristique, notamment merula (le merle), corvus (le corbeau), cornix (la corneille), luscinia (le rossignol), psittacus (la perruche) et pica (le geai et la pie). En outre, la comparaison avec des études éthologiques récentes montre des résultats analogues pour un certain nombre des espèces mentionnées par nos sources.
La variation est décrite à travers le prisme du lexique de la voix humaine, ce qui soulève par ailleurs la question de la mise en parallèle entre les voix animales et les voix humaines. Avec ces animaux parlants, peut également s’établir une sorte de dialogue fondé sur l’imitation, qui s’avère réciproque : si les oiseaux peuvent apprendre à parler en grec et latin, il n’est pas moins vrai que certains humains, réciproquement, ont appris la langue des oiseaux, par exemple dans le cadre de la poésie.
Dans le contexte de la connaissance zoologique romaine, ces animaux ailés se distinguent par une position spécifique par rapport aux autres espèces animales, car ils ne sont pas des muta animalia, — au contraire, ils parlent, et avec des variae voces.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Sur ce passage, voir J.-L. Labarrière, « Aristote et la question du langage animal », Métis. Anthro (...)
  • 2 La traduction est tirée d’Aristote, Histoire des animaux, Pierre Louis (éd.), Paris, 1964, tout com (...)
  • 3 Aristote, HA 536a22-31.

1Dans l’Histoire des animaux, Aristote1 explique que les ζῷα présentent différentes possibilités d’émission sonore : ψόφος (son), qui peut être produit par toute partie du corps, φωνή (voix), qui provient du pharynx (φωνεῖ μὲν οὖν οὐδενὶ τῶν ἄλλων μορίων οὐδὲν πλὴν τῷ φάρυγγι, 535a28-29) et requiert la présence des poumons, et διάλεκτος (langage), qui est définie comme ἡ τῆς φωνῆς ἐστι τῇ γλώτττῃ διάρθρωσις (« l’articulation de la voix au moyen de la langue », 535a31)2. Pour cette dernière possibilité, il faut une langue qui puisse se mouvoir (ἀπολελυμένη, 535b2). Aux oiseaux, il attribue φωνή et, pour certaines espèces, dotées d’une langue large (πλατεῖα) ou bien une langue fine (λεπτή), il envisage aussi la possession de διάλεκτος (536a20). Dans ce cadre, il prend en compte la possibilité de la variation sonore, à la fois parmi les différentes espèces d’oiseaux et à l’intérieur des espèces, en fonction de différents critères tels que3 :

  • le sexe de l’individu, puisqu’en certaines espèces les deux sexes ont la même φωνή, tandis que dans d’autres elle est différente, et dans d’autres espèces encore seuls les mâles chantent ;

  • la taille des différentes espèces, parce que les oiseaux plus petits présentent une plus ample variété et une plus grande fréquence dans l’émission sonore (πολύφωνα δ’ ἐστὶ καὶ λαλίστερα τὰ ἐλάττω τῶν μεγάλων) ;

  • le contexte de la communication : les chants, par exemple, sont plus fréquents pendant la saison de l’accouplement (μάλιστα περὶ τὴν ὀχείαν γίνεται ἕκαστον τῶν ὀρνέων τοιοῦτον), et ils peuvent aussi accompagner les combats, ou bien s’interrompre pendant la ponte des œufs et pendant que la femelle s’occupe des poussins (ἡ θήλεια παύεται ὅταν ἐπῳάζῃ καὶ τὰ νεόττια ἔχῃ).

2Le philosophe revient sur les chants des oiseaux quelques lignes plus loin, envisageant un autre critère possible de variété intraspécifique pour la διάλεκτος, à savoir l’espace :

Ἡ δ’ ἐν τοῖς ἄρθροις, ἣν ἄν τις ὥςπερ διάλεκτον εἴπειεν, καὶ τῶν ἄλλων ζῴων διαφέρει καὶ τῶν ἐν ταὐτῷ γένει ζῴων κατὰ τοὺς τόπους, οἷον τῶν περδίκων οἱ μὲν κακκαβίζουσιν οἱ δὲ τρίζουσιν. Καὶ τῶν μικρῶν ὀρνιθίων ἔνια οὐ τὴν αὐτὴν φωνὴν ἀφίησι ἐν τῷ ᾄδειν τοῖς γεννήσασιν, ἂν ἀπότροφα γένωνται καὶ ἄλλων ἀκούσωσιν ὀρνίθων ᾀδόντων. Ἤδη δ' ὦπται καὶ ἀηδὼν νεοττὸν προδιδάσκουσα, ὡς οὐχ ὁμοίας φύσει τῆς διαλέκτου οὔσης καὶ τῆς φωνῆς, ἀλλ' ἐνδεχόμενον πλάττεσθαι (Aristote, HA 536b11-19).

Au contraire, dans les sons articulés, qu’on pourrait appeler une espèce de langage, une différence intervient non seulement d’un genre d’animaux à un autre, mais encore à l’intérieur d’un même genre suivant les lieux : par exemple, parmi les perdrix, les unes cacabent, les autres piaillent. Et parmi les oiseaux de petite taille, les oisillons dans certains cas n’ont pas le même ramage que leurs parents, s’ils n’ont pas été élevés avec eux, et s’ils ont entendu le chant d’autres oiseaux. On a même déjà vu un rossignol apprendre à chanter à un petit oiseau, ce qui suppose que le langage et la voix ne sont pas de même nature, et que le premier peut être façonné.

  • 4 Par exemple : « […] certains motifs ou chants ne sont émis que par quelques congénères voisins ou b (...)

3Aristote introduit ici une possibilité de variation régionale (κατὰ τοὺς τόπους) pour les émissions vocales de certains animaux, ce qui implique la transmission de variations entre les individus qui partagent les espaces de vie et qui entrent en relation les uns avec les autres. Or, ce type de variabilité est également observée aujourd’hui par les éthologues4. Cette variété peut se constater seulement pour la διάλεκτος, qu’Aristote attribue uniquement aux oiseaux parmi les animaux. Comme dans le précédent passage, il est encore question surtout de petits oiseaux (τὰ ἐλάττω, τῶν μικρῶν ὀρνιθίων). La question de l’apprentissage du langage est aussi évoquée, en rapport avec les différences de διάλεκτος entre les parents et la progéniture, si cette dernière est exposée à des chants d’autrui (ἄλλων ἀκούσωσιν ὀρνίθων ᾀδόντων). Par conséquent, non seulement chez les humains, mais aussi chez certains oiseaux, le langage peut être conditionné socialement et culturellement, pourrait-on dire, car il ne s’agit pas d’une transmission héritée dès la naissance, mais d’un véritable apprentissage (ἀηδὼν νεοττὸν προδιδάσκουσα) fondé sur l’écoute.

  • 5 Nous adoptons ici la démarche méthodologique qui consiste à considérer les passages de l’Histoire d (...)
  • 6 Sur ce point, voir par exemple : I. Krams, T. Krama, T. M. Freeberg, C. Kullberg, J. R. Lucas, « Li (...)

4La présente étude est consacrée à l’appréhension, à partir de ce cadre à la fois théorique et empirique5 élaboré par la zoologie aristotélicienne, de la variation intraspécifique des émissions sonores des oiseaux dans le savoir zoologique latin tel qu’il émerge dans des sources de différente nature. Par variation intraspécifique, on fait référence à la variabilité et à la complexité vocales qui sont observées chez les oiseaux au sein de la même espèce6.

  • 7 Voir sur ce point et pour d’autres exemples M. Vespa, « Animali maestri: un sondaggio zooantropolog (...)

5On examinera des exemples de cette variation, qui est tantôt décrite comme existant en milieu naturel, et tantôt impulsée par une relation d’imitation avec les humains. Ce deuxième cas permettra également de mettre en lumière de possibles homologies entre la voix humaine et les voix des oiseaux. En effet, comme on le verra, l’imitation du langage des humains de la part des oiseaux semble intéresser beaucoup les auteurs romains, car elle est mentionnée de manière récurrente pour plusieurs espèces. Cette relation particulière entre la voix des oiseaux et celle des humains s’inscrit dans un horizon culturel plus ample qui émerge des sources antiques et qui montre une attitude zoomimétique7 de la part des humains. En effet, l’imitation des comportements d’autres espèces animales est considérée comme une possible source pour de nouveaux comportements et pour de nouvelles connaissances. Dans ce cadre, la voix des oiseaux peut devenir une source d’inspiration pour le chant des poètes, mais aussi un canal de communication et d’imitation réciproque avec ces animaux.

6L’étude vise également à déceler la pertinence éthologique que ces témoignages pourraient avoir, à travers des comparaisons ciblées entre le discours des sources et la référence aux observations des éthologues modernes vis-à-vis des mêmes espèces, voire des espèces proches. Nous allons privilégier dans l’analyse certains oiseaux qui nous ont semblés représentatifs parce que plusieurs sources de nature différente les mentionnent de manière récurrente en les présentant comme particulièrement habiles dans le chant.

1. Merula

  • 8 Pour l’identification, voir F. Capponi , Ornithologia Latina, Genova, 1979, p. 334 ; G. W. Arnott, (...)

7Une espèce d’oiseau qui semble varier ses émissions sonores selon la saison serait, d’après Pline l’Ancien, le merle, merula (Turdus merula L.)8 :

Alia admiratio circa oscines : fere mutant colorem vocemque tempore anni, ac repente fiunt aliae, quod in grandiore alitum genere grues tantum : hae enim senectute nigrescunt. merula ex nigra rufescit ; canit aestate, hieme balbutit, circa solstitium muta ; rostrum quoque anniculis in ebur transfiguratur, dumtaxat maribus (Pline l’Ancien, NH 10.80).

  • 9 La traduction, comme pour les passages du livre X cités dans la suite (sauf indication contraire), (...)

Autre sujet d’étonnement en ce qui concerne les oiseaux chanteurs : ils changent presque entièrement de couleur et de voix à une certaine époque de l’année, et ils deviennent tout-à-coup différents d’eux-mêmes ; parmi les grands oiseaux, les grues sont seules à muer ainsi, car elles noircissent en vieillissant. Le merle, de noir, devient roussâtre ; il chante en été, balbutie en hiver ; aux environs du solstice, il reste muet. Chez les merles d’un an, le bec prend l’apparence de l’ivoire, mais seulement chez les mâles9.

  • 10 M. Bettini, Voci. Antropologia sonora del mondo antico, Rome, 2018 (1e éd. 2008), p. 204.

8D’après Pline, les oiseaux changent de couleur selon la saison et, dans le cas des oiseaux chanteurs ou oscines, ceux qui donnent des présages à travers leur chant10, l’expression sonore subit une altération similaire. La comparaison avec la grue, dont le changement de couleur est lié à la progression en âge, permet de mettre en évidence la différence avec ces changements saisonniers. Les émissions sonores de merula (merle) sont décrites par une sorte de climax descendant. Elles passent, en effet, du chant (canit), au balbutiement (balbutit), puis au silence (muta). La fonction de ces changements n’est pas explicitée, car elle semble présentée comme une simple conséquence de l’alternance saisonnière. Ainsi, trois degrés sonores sont attribués à la communication de cet animal, ce qui est en plus décrit à travers des mots typiques des expressions sonores humaines.

  • 11 Th. Habinek, The World of Roman Song: From Ritualized Speech to Social Order, Baltimore, 2005, p. 6 (...)

9Cano, en latin, indique « un discours rendu extraordinaire par l’usage d’une diction spécialisée, d’un mètre régulier, d’un accompagnement musical, […] et d’un contexte de performance socialement reconnu »11. Il s’agit donc d’un discours qui s’éloigne de la simple communication quotidienne. C’est ce genre de vocalisation qui est comparée aux émissions sonores de merula en été, à travers la sphère de cano.

  • 12 Pour l’identification du rossignol, voir infra, note 35. Pour celle de hirundo avec l’hirondelle (H (...)
  • 13 Hésychios, s.v. χελιδόνος δίκην, Χ 325 Schmidt, voir M. Dubuisson, « Barbares et barbarie dans le m (...)

10La deuxième variation du chant de merula, celle qui caractérise l’hiver, est le balbutiement (balbutit). Or, une forme d’émission incertaine qui peut rappeler un balbutiement est attribuée dans les textes latins également à d’autres oiseaux, tels que luscinia (le rossignol), hirundo (l’hirondelle), et fringilla (le pinson des arbres)12. Pour les Grecs et les Romains, les étrangers bredouillent aussi, ne parlant pas une langue articulée pour leurs oreilles. Si on utilise ce verbe pour indiquer les langues des autres populations que l’on entend, sans pouvoir les comprendre, elle peut aussi être employée, inversement, pour les oiseaux, car ces derniers émettent des sons auxquels les oreilles humaines sont sensibles. Cette association devient aussi plus profonde, si l’on considère que certains passages de la littérature antique mettent en parallèle les langues des barbares avec celles des oiseaux : chez Eschyle et chez Lycophron, par exemple, les paroles indistinctes de Cassandre sont comparées à celles des hirondelles13.

  • 14 Fringilla avis dicta, quod frigore cantet et vigeat ; unde et friguttire (p. 80, l. 19 L). Non. I 8 (...)

11En outre, une étymologie du zoonyme fringilla suggère une explication au changement de l’émission sonore de merula en hiver. En effet, un autre verbe pour le balbutiement en latin est le verbe friguttio / fringultio. Selon Festus, l’oiseau fringilla balbutierait parce qu’il tremblerait par l'effet du froid, comme le soutient aussi Nonius Marcellus14. Ce verbe est à nouveau associé à merula dans les Florides d’Apulée :

Et merulae in remotis tesquis cantilenam pueritiae fringultiunt (Florides 17).

  • 15 La traduction est tirée d’Apulée, Florides, Paul Vallette (éd.), Paris, 1924.

Les merles, au fond des landes écartées, balbutient la chanson de l’enfance15.

12Dans un passage qui explique que le bon orateur doit s’exprimer en public, au contraire des oiseaux qui chantent dans des lieux cachés, sont mentionnés plusieurs oiseaux, dont le merle, auquel est attribué un “balbutiement”. Ce son est associé aux essais des infantes pour parler, et devient pour l’auteur un exemple d’éloquence de mauvaise qualité. L’association de fringilla avec le balbutiement encourage à penser que ce balbutit hivernal de merula pouvait aussi être perçu comme une conséquence du froid éprouvé par l’oiseau en hiver.

13D’après des observations récentes, les merles sont des oiseaux au répertoire vocal très varié16, qui semblent faire preuve d'une remarquable aptitude au mimétisme sonore et à l'apprentissage. Ils chantent principalement pendant la saison de reproduction, de mars à juillet17. Pendant la reproduction, le chant est riche de variation, tandis qu’en hiver il devient plutôt monotone18. Cette première description peut effectivement correspondre au canit du passage plinien ; en revanche, les émissions de l’hiver pourraient correspondre au balbutit décrit par Pline.

2. Corvus et cornix

  • 19 Pour l’identification, voir encore Capponi, Ornithologia, 1979, p. 197 ; Arnott, Birds in Ancient W (...)

14Corvus, zoonyme latin du corbeau (en grec κόραξ, identifié avec Corvus corax)19, est une onomatopée selon Varron, et cette étiologie met en valeur l’importance de la voix de cet oiseau dans la perception qu’en avaient les Romains :

De his pleraeque ab suis vocibus ut haec : upupa, cuculus, corvus, hirundo, ulula, bubo ; item haec : pavo, anser, gallina, columba (Varron, LL 5.76.1).

  • 20 Traduction personnelle.

Parmi les oiseaux, la plupart tirent leur nom de leurs voix, comme ceux-ci : la huppe, le coucou, le corbeau, l’hirondelle, la chouette, le hibou ; il en va de même pour le paon, l’oie, la poule et le pigeon20.

15En effet, comme l’observe déjà Jacques André pour les noms des oiseaux :

  • 21 J. André, Les noms d’oiseaux en latin, Paris, 1967, p. 11. Sur ce point, voir aussi la contribution (...)

Un fort pourcentage est issu d’onomatopées […]. Cela est normal et attendu pour des animaux dont le chant est un des caractères essentiels, et peut-être le plus remarqué21.

  • 22 S. Feld, Sound and Sentiment. Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression, Philadelphia, (...)
  • 23 Feld emprunte cette notion au compositeur canadien Robert Murray Schafer, qui l’avait introduite da (...)

16Par ailleurs, ce critère de dénomination voire de catégorisation correspond bien aux oiseaux également dans d’autres cultures. Dans l’étude de 1982 Sound and Sentiment, l’anthropologue Steven Feld étudie le peuple Kaluli de Bosavi, vivant dans la forêt tropicale de Papouasie-Nouvelle-Guinée22. Il fonde l’ethnographie de cette population sur leur paysage sonore (soundscape)23, en montrant que les chants des oiseaux y jouent un rôle très important, car cette culture identifie les oiseaux de la forêt à partir des différentes mélodies qu’ils produisent.

17Les textes latins attribuent au corbeau au moins deux expressions sonores différentes :

Grues silentio per sublime volantes serenitatem, sic et noctua in imbre garrula, at sereno tempestatem, corvique singultu quodam latrantes seque concutientes, si continuabunt, si vero carptim vocem resorbebunt, ventosum imbrem (Pline l’Ancien, NH 18.362).

  • 24 La traduction est tirée de Pline, Histoire naturelle. Livre XVIII, Henri Le Bonniec (éd.), avec la (...)

Les grues volant en silence au haut des airs annoncent le beau temps, ainsi que la chouette qui crie pendant la pluie – mais si elle crie quand il fait beau, elle annonce la tempête –, ainsi que les corbeaux qui font entendre des croassements saccadés et qui se secouent, s’ils le font sans interruption ; mais si leurs cris sont entrecoupés, ils annoncent de la pluie et du vent24.

18Dans son livre X, Pline avait défini le deuxième type de cri, celui qui présente des morceaux détachés (carptim), comme un son étouffé : cum gluttiunt vocem velut strangulati (« lorsqu’ils gloussent, comme si on les étranglait », NH 10.33). La variation des émissions sonores du corbeau en fonction des conditions climatiques est aussi attestée dans les Géorgiques de Virgile :

Tum liquidas corvi presso ter gutture voces
aut quater ingeminant, et saepe cubilibus altis
nescio qua praeter solitum dulcedine laeti
inter se in foliis strepitant ; iuvat imbribus actis
progeniem parvam dulcisque revisere nidos

(Virgile, Géorgiques 1.4, 10-414).

  • 25 La traduction est tirée de Virgile, Géorgiques, Eugène de Saint-Denis (éd.), Paris, 1926.

Alors les corbeaux, resserrant leur gosier, répètent trois ou quatre fois des notes claires, et souvent, dans leurs niches haut perchées, transportés de je ne sais quelle ardeur insolite, ils jacassent entre eux dans le feuillage ; ils se réjouissent, avec la fin des pluies, de revoir leur jeune progéniture et leurs doux nids25.

19Ici un son répété et clair semble associé à la fin de la pluie, lorsque le ciel redevient serein, comme on le comprend aussi dans la suite du passage (v. 423 : et laetae pecudes et ovantes gutture corvi).

  • 26 Sur ce point, voir aussi la contribution de Pietro Li Causi dans ce numéro.

20À la variation des cris du corbeau selon les conditions météorologiques, Pline ajoute aussi la possibilité de l’imitation du langage humain de la part de cet animal, lorsqu’il raconte l’anecdote d’un corbeau qui avait été élevé par un cordonnier à Rome et qui avait appris à saluer les gens26 :

Is mature sermoni adsuefactus, omnibus matutinis evolans in rostra in forum versus, Tiberium, dein Germanicum et Drusum Caesares nominatim, mox transeuntem populum Romanum salutabat (Pline, NH 10.121).

Habitué de bonne heure à parler, il s’envolait tous les matins sur la tribune et, tourné vers le forum, il saluait par leurs noms Tibère, puis les Césars Germanicus et Drusus, ensuite le peuple romain qui passait par là.

21La variation sonore chez les corbeaux est confirmée par Élien, qui affirme que, pendant les périodes de sécheresse estivale, le corbeau émet un son qui témoignerait de sa soif (ὁ κόραξ τῷ δίψει κολαζόμενος, καὶ βοᾷ τὴν τιμωρίαν μαρτυρόμενος, NA 1,47). Dans la suite du chapitre, Élien en donne une explication mythologique : le corbeau a été puni parce qu’Apollon lui avait demandé de lui apporter de l’eau, mais l’oiseau, s’étant arrêté pour manger, avait oublié cette tâche. Il ajoute dans un autre chapitre que l’oiseau chercherait à imiter les sons des gouttes de pluie avec son cri (NA 6.19 : βούλεται δὲ τῶν ὄμβρων μιμεῖσθαι τὰς σταγόνας ὁ κόραξ). L’auteur revient sur cette possibilité de variation sonore dans un autre passage :

Ἦν δὲ ἄρα ὀρνίθων πολυκλαγγότατός τε καὶ πολυφωνότατος· μαθὼν γὰρ καὶ ἀνθρωπίνην προΐησι φωνήν. φθέγμα δὲ αὐτοῦ παίζοντος μὲν ἄλλο, σπουδάζοντος δὲ ἕτερον· εἰ δὲ ὑποκρίνοιτο τὰ ἐκ τῶν θεῶν, ἱερὸν ἐνταῦθα καὶ μαντικὸν φθέγγεται (Élien, NA 2.51).

  • 27 La traduction est tirée d’Élien, La personnalité des animaux. Livres I à IX, Arnaud Zucker (trad.), (...)

Il semble que ce soit l’oiseau dont les cris sont les plus nombreux et les vocalises sont les plus variées ; il a même appris les sons humains, et il les reproduit. Il s’exprime d’une certaine façon quand il se distrait et d’une autre façon quand il est affairé ; et quand il s’agit de transmettre les réponses des dieux, il s’exprime en la circonstance dans un registre sacré et prophétique27.

  • 28 On n’approfondira pas au sein de cette étude l’interprétation en forme de présages des chants des o (...)

22Chez Élien, le corbeau devient l’oiseau qui présente la plus grande variabilité sonore (πολυκλαγγότατός τε καὶ πολυφωνότατος). Non seulement il affirme que le corbeau peut apprendre à parler comme un humain (μαθὼν γὰρ καὶ ἀνθρωπίνην προΐησι φωνήν), un aspect qui concernera d’autres cas qu’on verra par la suite, mais il est tout aussi capable de modifier son ton selon le contexte de l’émission sonore28.

  • 29 « Latin writers often confused their cornix with their coruus » (Arnott, Birds in Ancient World, 20 (...)

23Parfois associée, voire confondue avec le corbeau29, cornix (la corneille) est aussi décrite comme un oiseau capable d’apprendre de nouvelles émissions vocales et des mots en latin, comme Pline l’atteste pour un spécimen de son époque :

Nunc quoque erat in urbe Roma, haec prodente me, equitis Romani cornix e Baetica primum colore mira admodum nigro, dein plura contexta verba exprimens et alia atque alia crebro addiscens (Pline, NH 10.124).

  • 30 Traduction personnelle.

Même maintenant, alors que j'écris, il y a dans la ville de Rome un corbeau originaire de Bétique, appartenant à un chevalier romain, admirable d'abord pour sa couleur extrêmement noire, puis parce qu'elle prononce beaucoup de mots liés entre eux et en apprend toujours plus30.

  • 31 En grec κoρώνη, identifiée avec Corvus cornix L., l’espèce de corneille la plus répandue en Grèce e (...)

24Tout comme le corbeau, cornix (la corneille)31 était considérée par les Romains comme un oiseau fournissant des présages et aussi capable de prononcer des mots en grec, ce qu’une cornix aurait fait avant la mort de Domitien, d’après Suétone. En effet, ne pouvant pas affirmer que tout allait bien (car Domitien était un tyran), elle dit que la situation allait bientôt s’améliorer avec la mort proche de l’empereur :

Ante paucos quam occideretur menses cornix in Capitolio elocuta est : ἔσται πάντα καλῶς, nec defuit qui ostentum sic interpretaretur : Nuper Tarpeio quae sedit culmine cornix ‘Est bene’ non potuit dicere, dixit : ‘Erit.’ (Suétone, Vie de Domitien 23).

  • 32 La traduction est tirée de Suétone, Vie des douze Césars. Tome III : Galba – Othon – Vitellius – Ve (...)

Quelques mois avant son assassinat, une corneille fit entendre au Capitole les mots suivants : « Tout ira bien », et il ne manqua pas de se trouver quelqu’un pour interpréter de la sorte ce présage : « La corneille qui dernièrement s’est perchée sur la cime de la roche Tarpéienne, ne pouvant dire ‘C’est bien’ a dit ‘Ce sera bien’«32.

25D’après les passages examinés, les deux oiseaux corvus et cornix présentent une complexité vocale, car leurs émissions sonores peuvent varier selon les conditions météorologiques, aussi bien que pour exprimer un besoin (la soif) ou bien un état d’esprit (παίζοντος μὲν ἄλλο, σπουδάζοντος), ou encore pour imiter le langage des humains.

  • 33 L. A. Bluff, A. Kacelnik, C. Rutz, « Vocal Culture in New Caledonian Crows Corvus moneduloides », B (...)
  • 34 K. F. Brecht, S. R. Hage, N. Gavrilov, A. Niede, « Volitional control of vocalizations in corvid so (...)
  • 35 B. Ballentine, J. Hyman, L’art de communiquer chez les oiseaux. Chants, cris, plumes et danses, Par (...)

26Plusieurs études éthologiques récentes attestent que certains corvidés peuvent modifier leurs vocalises et en apprendre des nouvelles. C’est le cas, par exemple, du Corvus moneduloides L. de la Nouvelle Calédonie (le corbeau calédonien), dont certains individus peuvent reproduire la parole humaine et d'autres sons produits par les humains : la grande variation enregistrée dans leurs vocalisations fait partie des arguments et des évidences qui ont encouragé les spécialistes à émettre l’hypothèse de l'existence d'une culture chez ces oiseaux33. De même, une étude de 2019 a montré que les corneilles noires peuvent contrôler leurs émissions vocales en fonction d'un objectif34, par exemple en donnant des réponses différentes à différents signaux visuels. En général, l’imitation des chants d’autres oiseaux et aussi des sons émis par d’autres espèces animales (dont l’homme) semble une tendance des passereaux35, groupe dont le corbeau et la corneille font partie.

3. Luscinia 

  • 36 En grec, ἀηδών ; voir Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 2 pour l’identification.
  • 37 Élien associe la ποικιλία à cet oiseau (NA 5.38) ; Eustathe de Thessalonique le définit πολύφονος ( (...)
  • 38 En grec, ἀηδών est lié à ἀείδω, tandis que le suffixe latin -cinia est associé au verbe canere, par (...)
  • 39 Voir S. Zambon, Una voce tu sei e null’altro. L’usignolo nella tradizione culturale del mondo antic (...)

27L’oiseau qui est le plus réputé pour son chant dans l’Antiquité est luscinia (le rossignol, Luscinia megarhynchos B.)36. On lui attribue non seulement une habileté extraordinaire dans le chant, mais aussi une grande variété dans les mélodies produites37. Comme l’indiquent déjà ses zoonymes (à la fois en grec et en latin)38, l’appréhension culturelle de cette espèce chez les Anciens est encore une fois fortement liée à son chant39. Pline l’Ancien exprime toute son admiration vis-à-vis de ses capacités mélodiques, dans un long éloge qui mérite d'être lu dans son intégralité :

Lusciniis diebus ac noctibus continuis XV garrulus sine intermissu cantus densante se frondium germine. non in novissimis digna miratu ave. primum tanta vox tam parvo in corpusculo, tam pertinax spiritus ; deinde in una perfecta musicae scientia : modulatus editur sonus, et nunc continuo spiritu trahitur in longum, nunc variatur inflexo, nunc distinguitur conciso, copulatur intorto, promittitur revocato ; infuscatur ex inopinato, interdum et secum ipse murmurat, plenus, gravis, acutus, creber, extentus, ubi visum est vibrans, summus, medius, imus ; breviterque omnia tam parvulis in faucibus quae tot exquisitis tibiarum tormentis ars hominum excogitavit, ut nonsit dubium hanc suavitatem praemonstratam efficaci auspicio cum in ore Stesichori cecinit infantis. ac ne quis dubitet artis esse, plures singulis sunt cantus, nec idem omnibus, sed sui cuique. Certant inter se, palamque animosa contentio est. victa morte finit saepe vitam spiritu prius deficiente quam cantu (Pline l’Ancien, NH 10.81-83).

  • 40 La traduction a été modifiée pour ce qui concerne les adjectifs vibrans, summus, medius, imus (rend (...)

Les rossignols font entendre leur ramage pendant quinze jours et quinze nuits consécutifs, sans interruption, lorsque s’épaissit le feuillage nouveau. Cet oiseau n’est pas parmi les moins dignes d’admiration ; d’abord il a une voix si forte dans un si petit corps, un souffle si persévérant ; ensuite sa science musicale est consommée : il émet un chant modulé, et tantôt il le prolonge en soutenant son souffle, tantôt il le varie par des inflexions, tantôt il le hache de saccades, l’enchaîne en roulades, le lance en le reprenant, l’assourdit à l’improviste ; parfois encore il gazouille avec lui-même ; voix pleine, grave, aiguë, précipitée, filée ; à son gré le ton varie du pénétrant, au plus élevé, de la tessiture moyenne à la plus basse. En un mot, il a dans un gosier si petit tout ce que l’art des hommes a su tirer de tant de tuyaux perfectionnés ; aussi ne peut-on douter qu’il annonça par un présage infaillible un talent mélodieux, le rossignol qui chanta sur la bouche de Stésichore enfant. Et pour qu’on ne doute pas qu’il s’agisse là d’un art, j’ajoute que chaque rossignol chante plusieurs airs, qui ne sont pas les mêmes pour tous, mais que chacun a les siens. Ils ont des concours de chant, et l’ardeur de la compétition est manifeste ; souvent le vaincu en meurt, cessant plutôt de respirer que de chanter40.

  • 41 Alcman, Frag. 39 Davies ; Bettini, Voci, 2018, p. 55-58. Voir infra sur ce motif.
  • 42 V. Amrhein, P. Korner, M. Naguib, « Nocturnal and Diurnal Singing Activity in the Nightingale: Corr (...)

28Le passage insiste sur la puissance vocale que le rossignol déploie malgré sa petite taille, mais surtout sur la large gamme de sons produits, sur son utilisation habile de la respiration et sur la variété des tons et des modulations dont cet oiseau chanteur est capable (Bettini, 2018 : 53-54). Selon une tradition qui remonte au poète grec Alcman, le chant de l’oiseau est aussi associé à la composition poétique, car un rossignol aurait insufflé ses mélodies dans la bouche du poète Stésichore quand il était enfant41. Pline fait également état de la variabilité individuelle du chant du rossignol, et signale aussi l’élément compétitif du chant, qui s'intensifie au printemps et est associé à la lutte entre les mâles. Ces derniers points se retrouvent dans les études actuelles sur les comportements des rossignols, qui montrent que ces oiseaux utilisent le chant comme outil pour délimiter un territoire et comme méthode de régulation des conflits avec d'autres mâles qui pourraient l'envahir ; les chants diminuent lorsque les couples ont été formés, ce qui correspond à la fin de la belle saison42.

  • 43 Plutarque, De soll. an. 973B ; voir aussi Gryllos 992C.
  • 44 M. Kreutzer, « Extension du concept d’hédonisme. Repenser les désirs et les satisfactions des anima (...)

29Plutarque mentionne aussi les capacités de chant du rossignol et décrit un individu qui enseigne cet art à son petit (ὀφθῆναι γὰρ ἀηδόνα νεοσσὸν ᾄδειν προδιδάσκουσαν)43. Cet exemple est mobilisé dans son dialogue sur l’intelligence des animaux pour soutenir l’idée que les animaux terrestres (y compris les oiseaux) possèdent la raison (sont λογικοί). En effet, la capacité d’enseigner impliquerait cette faculté, d’après Aristotimos, le personnage qui soutient dans le dialogue la supériorité des animaux terrestres par rapport aux espèces aquatiques. Il ajoute aussi que l’éloignement des petits de leur mère altère leurs capacités de chant. En effet, quand ce sont les parents qui enseignent, les petits n'apprennent pas dans le but d’obtenir une récompense ou bien la gloire (μανθάνουσιν οὐ διὰ μισθὸν οὐδὲ πρὸς δόξαν), mais pour le plaisir (τῷ χαίρειν), et parce qu’ils aiment la beauté de leur voix plus que son utilité (τὸ καλὸν ἀγαπᾶν μᾶλλον ἢ τὸ χρειῶδες τῆς φωνῆς). Une dimension esthétique et hédoniste est ainsi évoquée : les rossignols éprouveraient un plaisir gratuit dans le chant. Cette possibilité d’interprétation des comportements des animaux suggérée dans le dialogue est récemment mise en avant par l’éthologie, selon l’hypothèse que les comportements des animaux peuvent aussi être motivés par le simple plaisir de l’action et non seulement dictés par des conditions induites par la théorie darwinienne de l'évolution des espèces44.

30Les capacités extraordinaires du rossignol se révèlent aussi dans l’apprentissage de la langue des humains, d’après nos textes, car il faisait partie des espèces recherchées pour ce divertissement de luxe. Varron atteste qu’ils étaient élevés dans les fermes pour leur chant, avec les merles (RR 3.5.14). Pline l’Ancien fait état de la vente de rossignols à des prix très chers à Rome à son époque (parfois au même prix que les esclaves, NH 10.84), tandis que Pline le Jeune explique qu’une véritable mode parmi les jeunes était diffusée à Rome, qui consistait à avoir des rossignols comme animaux de compagnie (Lettres 4.1-4 ; Zambon, 2007 : 91). D’autres sources, comme Oppien d’Apamée (Cynégétiques 1.72-76), décrivent la technique pour capturer des spécimens adultes à l’aide du gui, afin de les faire chanter dans les maisons. Encore d’après Pline l’Ancien, les jeunes princes pratiquaient ce loisir :

Cum haec proderem, habebant et Caesares iuvenes sturnum, item luscinias, Graeco ac Latino sermone dociles, praeterea meditantes assidue et in diem nova loquentes, loquentes, longiore etiam contextu. docentur secreto et ubi nulla alia vox misceatur, adsidente qui crebro dicat ea quae condita velit ac cibis blandiente (NH 10.120).

Au moment où j’écris ceci, les jeunes Césars ont un étourneau ainsi que des rossignols apprenant à parler grec et latin ; en outre ils s’exercent sans cesse et prononcent chaque jour des mots nouveaux, et même des phrases assez longues. Ce dressage se fait dans un lieu retiré, où nulle autre voix ne puisse se mêler à celle du maître ; assis près des oiseaux, il redit fréquemment ce qu’il veut enfermer dans leur mémoire, et il les flatte en leur donnant à manger.

31La méthode d’instruction du rossignol en captivité prévoit l’isolement par rapport aux autres sons, la répétition des mélodies et des mots dont on veut obtenir l’apprentissage (secreto et ubi nulla alia vox misceatur), et des renforcements positifs au moyen de la nourriture (cibis blandiente). Dans les traités d’oisellerie publiés en Europe du XVIe au XVIIIe siècle, les mêmes techniques étaient encore recommandées pour dresser les oiseaux chanteurs. Dans une étude consacrée à ces traités, l’éthologue Michel Kreutzer observe également que ces ouvrages avaient bien saisi les liens entre l’apprentissage des sons et les relations sociales possibles pour l’oiseau, ce qui peut également s’appliquer au passage plinien :

  • 45 KreutzerLa captivité pour socialiser et éduquer l’oiseau chanteur, 2019.

Les éleveurs avaient appris empiriquement que, pour obtenir des vocalisations qui lui sont inusitées, il faut manipuler les liens sociaux et l’environnement acoustique d’un oiseau, par exemple, en le plaçant en captivité […] Ces pratiques nécessitent notamment de lutter contre la tendance naturelle de loiseau à produire des chants de son espèce, ce qu’il fait volontiers s’il en entend et s’il établit des contacts sociaux avec des congénères45.

32Les rossignols se caractérisent donc, dans les passages mentionnés, par une large palette de comportements qui montrent la variation vocale au plus haut degré. En effet, ils maîtrisent des mélodies et des modulations dignes des poètes, ils s'adonnent à des compétitions de chant, ils se transmettent des mélodies entre les générations selon les lieux de vie, et ils semblent aimer cette activité et sont même capables d'apprendre des mots humains.

4. Autres imitatores de la voix humaine : psittacus et pica

33Dans son Histoire naturelle, Pline reprend le critère anatomique envisagé par Aristote pour l’articulation du langage, et il met en lien la possession de ce dernier avec la capacité des oiseaux à imiter le langage humain, une caractéristique qui était particulièrement appréciée des Romains de l’époque impériale :

Latiores linguae omnibus in suo cuique genere, quae sermonem imitantur humanum (NH 10.119).

  • 46 Traduction personnelle.

Les oiseaux qui imitent le langage humain, chacun selon son espèce, ont la langue plutôt large,46.

34Parmi les oiseaux qui expriment leur variété d’émission vocale dans l’apprentissage des mots humains, les premiers qui viennent à l’esprit des lecteurs modernes sont ceux de l’ordre des psittaciformes. L’équivalent latin, psittacus, apparaît également dans les sources latines avec ce rôle. D’après Pline, ils incarneraient cette possibilité mieux que tous les autres oiseaux :

Super omnia humanas voces reddunt, psittaci quidem etiam sermocinantes. India hanc avem mittit, siptacen vocat, viridem toto corpore, torque tantum miniato in cervice distinctam. Imperatores salutat et quae accipit verba pronuntiat […]. capiti eius duritia eadem quae rostro ; hoc, cum loqui discit, ferreo verberatur radio : non sentit aliter ictus (NH 10.117).

  • 47 Sur ce passage, voir également l’article de Pietro Li Causi dans ce numéro.

Ceux qui imitent le mieux les voix humaines sont les perroquets, qui suivent même une conversation. L’Inde produit cet oiseau ; elle le nomme siptacé ; il a tout le corps vert, sauf un collier rouge qui tranche sur son cou. Il salue les empereurs et prononce les mots qu’il entend […]. Sa tête est aussi dure que son bec ; c’est là, quand on lui apprend à parler, qu’on le frappe avec une baguette de fer ; autrement il ne sent pas les coups47.

  • 48 Voir aussi Élien, NA 13.18.
  • 49 Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 292.
  • 50 Martial, Épigrammes 14.73.
  • 51 Par exemple : Plutarque, De l’intelligence des animaux 972F ; Élien, NA 13.18. Voir aussi Aristote, (...)

35Psittacus est présenté comme un animal exotique, provenant de l’Inde48, décrit de façon assez précise, et peut être identifié soit avec la perruche à collier (Psittacula krameri S.) soit avec la perruche alexandre (Psittacula eupatria L.), les deux étant connues des Romains49. Un psittacus peut pratiquer la salutatio à l’empereur, comme l’atteste aussi Martial50, ainsi que répéter les mots entendus. D’autres sources antiques attestent la présence de cet oiseau à Rome comme un animal de compagnie de luxe, très recherché pour ses capacités imitatives de la voix humaine51.

  • 52 Ovide, Amours 2.6.1 et 37 ; Stace, Silves 2.4.2. Sur les rapports d’intertextualité entre les deux (...)

36Plutarque décrit la voix du ψιττακός comme facile à façonner (εὔπλαστος) par les humains et habile à imiter (μιμηλή), et la considère comme un signe de sa capacité d’apprendre et, par conséquent, de son intelligence (De soll. an. 972F-973A). Ovide qualifie psittacus d’imitatrix ales et loquax humanae vocis imago dans son ode funèbre du psittacus de Corinne. Stace définit à son tour cet oiseau comme humanae sollers imitator […] linguae52.

  • 53 Horace, Épitres 2.1.70, où il définit plagosus son ancien maître Orbilius ; Ovide, Amours 1.13.17-1 (...)
  • 54 Plaute, Miles 236, voir R. Tosi , Dizionario delle sentenze latine e greche, Milano, 2017, n° 515.
  • 55 Par exemple dans le Satyricon (39.12) ou chez Apulée (Métamorphoses 1.15) ; voir encore Tosi, Dizio (...)

37Au lieu d’utiliser la nourriture comme récompense (comme il l’avait été décrit pour les rossignols), dans le passage plinien un radius est employé pour frapper l’oiseau pendant l’apprentissage. Apulée, dans ses Florides (12), associe explicitement cette méthodologie mise en place pour psittacus à celle qui était utilisée pour sanctionner les écoliers. Cet enseignement violent évoque, en effet, l’utilisation des châtiments corporels sur les élèves (humains) : la ferula était utilisée pour punir les enfants en salle de classe, en les frappant sur les mains, comme le rappellent Horace ou Ovide, en s'appuyant sur leurs expériences personnelles53. Dans le cas de l’oiseau, Pline explique que les coups sont portés dans la zone du bec et de la tête, dont il souligne la duritia, qui peut inviter à penser cet oiseau comme un mauvais élève, moins sensible à l’enseignement que le rossignol et ayant besoin de punitions pour apprendre. En effet, la dureté peut devenir proverbiale en latin pour indiquer le manque d’intelligence, dans des expressions telles que neque habet plus sapientiae quam lapis, d’origine plautinienne54, ou bien dans l’association entre caput et cucurbita55.

38Ce jugement peu flatteur sert probablement à Pline pour souligner, par polarisation, la valeur supérieure qu’il attribue à un autre oiseau capable d’imiter les sons des humains, la pica, moins prisée par ses contemporains en raison de son manque d’exotisme :

Minor nobilitas, quia non ex longinquo venit, sed expressior loquacitas certo generi picarum est. adamant verba quae loquantur nec discunt tantum sed diligunt, meditantesque intra semet curam atque cogitationem intentionem non occultant. constat emori victas difficultate verbi ac, nisi subinde eadem audiant, memoria falli, quaerentesque mirum in modum hilarari si interim audierint id verbum (Pline, NH 10.118).

  • 56 Traduction personnelle.

Une certaine espèce de pie est moins noble, car elle ne vient pas de loin, mais elle a une loquacité plus articulée. Elles aiment passionnément prononcer certains mots et, non seulement les apprennent, mais elles ont aussi une prédilection pour cela. En exerçant leur sollicitude et leur réflexion, elles ne cachent pas leur zèle. On sait qu'elles peuvent périr, vaincues par la difficulté d’un mot ; et que, si elles n'entendent pas souvent les mêmes termes, elles les oublient. Lorsqu'elles cherchent leurs mots, elles se réjouissent énormément si elles entendent prononcer ce mot entre-temps56.

  • 57 Arnott, Birds in the Ancient World, 2007, p. 149.
  • 58 Pline, NH 10.78 ; Capponi, Ornithologia latina, 1979, p. 416 ; Arnott, Birds in the Ancient World, (...)
  • 59 Pour cette identification, voir Capponi, Ornithologia latina 1979, p. 416.
  • 60 Pétrone, Satyricon 28.9 (super limen autem cavea pendebat aurea, in qua pica varia intrantes saluta (...)

39Le terme pica (en grec κίττα/κίσσα)57 correspond à deux espèces différentes en latin, toutes deux considérées comme des oiseaux qui parlent, à savoir le geai des chênes (Garrulus glandarius L.) et la pie (Pica pica L.). Le premier était connu depuis longtemps à Rome, tandis que la pie était encore rare à l’époque de Pline58. Les picae sont décrites comme des oiseaux parlants dans d’autres passages de la littérature latine. Dans le Satyricon, une pica varia (ici très probablement une pie)59 salue les invités qui arrivent chez Trimalcion, tandis que Martial décrit ces oiseaux comme capables de saluer les patrons en bons clientes romains, tout comme le psittacus ; Stace les mentionne parmi les doctae aves capables d’imiter la langue humaine60.

  • 61 Voir : Rhétorique à Hérennius (3, 28-40), le De oratore de Cicéron (2, 350-360) et l’Institution or (...)

40Les oiseaux de la famille de la pica semblent, d’après Pline, des élèves plus appliqués que les psittaci : leur usage de la parole est expressior (plus articulé), un adjectif que l’on retrouve chez Quintilien en association avec sermo, ici aussi dans le contexte de l’apprentissage de mots de la part de jeunes élèves. Comme de véritables élèves, les oiseaux mettent dans ces exercices toute leur application (cura). De plus, ce n’est pas par contrainte qu’elles apprennent, car il y a une dimension d’intentionnalité et presque de véritable étude (intentio – meditantes). Une autre composante cognitive est aussi soulignée, qui est fondamentale pour l’apprentissage des mots auxquels les oiseaux ont été exposés, mais qui n’avait pas émergé à propos des autres oiseaux : la memoria. Les éléments mis en valeur dans le passage plinien correspondent aux instructions qu’un bon orateur doit suivre pour améliorer ses capacités mnémoniques naturelles et, ainsi, prononcer au mieux son discours61.

  • 62 Voir A. Ernout, A. Meillet, Dictionnaire Étymologique de la Langue Latine, Paris, 1951, s.v.

41Dans ce cadre déjà élogieux, s’ajoute un dernier élément positif, car Pline souligne aussi le plaisir que les picae prennent dans cet exercice : adamo exprime cette nuance, tandis que dans diligo il y a le sens d’aimer en prenant soin de quelque chose (d’où l’adverbe diligenter)62. Enfin, hilarari indique bien que cette pratique sonore les rend joyeuses. Comme pour le rossignol, l’élément du plaisir que ces oiseaux éprouvent dans le chant est aussi décrit par Plutarque dans une anecdote concernant une κίττα qui vivait à Rome et qui imitait des mots humains, des cris d’animaux et des sons d’instruments musicaux (ἀνθρώπου ῥήματα καὶ θηρίων φθόγγους καὶ ψόφους ὀργάνων) parce qu’elle aimait à le faire (φιλοτιμουμένη, De soll. an. 973C).

  • 63 Ch. Randler, « Red Squirrels (Sciurus vulgaris) Respond to Alarm Calls of Eurasian Jays (Garrulus g (...)
  • 64 Randler, Red Squirrels, 2006.

42Les vocalisations du geai des chênes sont décrites comme très variées également dans les recherches actuelles menées sur cet animal : dans cette complexité vocale il intègre aussi l’imitation, par exemple des chants humains, des cris d'autres oiseaux, et même des cris de mammifères comme le chat ou le cheval63. De plus, non seulement ce moyen de communication puise au-delà de son espèce, mais il est aussi écouté par d’autres animaux : son cri strident, qui sert à alerter ses congénères en cas de danger, est entendu également par les individus d’autres espèces, qui s’en servent pour identifier, pour leur propre compte, la présence des prédateurs, comme le fait, par exemple, l’écureuil roux64.

5. Imitatores humains de la voix des oiseaux

  • 65 Alcman, Frag. 39 Davies, voir C. Brillante, « Il canto delle pernici in Alcmane e le fonti del ling (...)

43Si les oiseaux peuvent apprendre des mots en grec et en latin, il n’est pas moins vrai que les humains peuvent imiter la langue des oiseaux, et s'en inspirer pour composer leurs poèmes, comme le montre une tradition poétique qui remonte à Alcman65.

44Dans le chant V du De Rerum Natura, lorsque l’évolution du vivant et de l’humanité est esquissée, Lucrèce évoque l’émergence du langage chez les êtres humains, et établit des comparaisons avec les expressions sonores des autres animaux :

Postero quid in hac mirabile tantoperest re,
si genus humanum, cui vox et lingua vigeret,
pro vario sensu varia res voce notaret ?
cum pecudes mutae, cum denique saecla ferarum
dissimilis soleant voces variasque ciere,
cum metus aut dolor est et cum iam gaudia gliscunt.
quippe etenim licet id rebus cognoscere apertis
(DRN 5.1056-1062).

  • 66 Les traductions du DRN sont tirées de Lucrèce, De la nature. Tome II. Livres IV-VI, Alfred Ernout ( (...)

Enfin qu’y a-t-il là-dedans de si étrange, que le genre humain, en possession de la voix et de la langue, ait désigné suivant ses impressions diverses les objets par des noms divers ? Les troupeaux privés de la parole, et même les espèces sauvages poussent bien des cris différents, suivant que la crainte, la douleur ou la joie les pénètre, comme il est aisé de s'en convaincre par des exemples familiers66.

  • 67 P. Zinn, « Lucretius on Sound », in S. Butler, S. Nooter (dir.), Sound and the Ancient Senses, Lond (...)

45La communication des animaux est invoquée par Lucrèce afin de défendre son exposé sur la naissance du langage humain, dont le but serait d’exprimer les besoins et les émotions éprouvées (la peur, la douleur, la joie). Les animaux jouent le rôle d’argument par analogie, car, d’après le philosophe, ils font de même. Il leur attribue donc des voces, dont le mécanisme d’articulation ne semble pas trop différer des voces émises par les humains, selon Pamela Zinn67. Dans les vers suivants, la variété de sons émis est attribuée, entre autres, à différents oiseaux :

Postremo genus alituum variaeque volucres,
accipitres atque ossifragae mergique marinis
fluctibus in salso victum vitamque petentes,
longe alias alio iaciunt in tempore voces,
* * *
et quom de victu certant praedaeque repugnant.
et partim mutant cum tempestatibus una
raucisonos cantus, cornicum ut saecla vetusta
corvorumque greges ubi aquam dicuntur et imbris
poscere et interdum ventos aurasque vocare.
Ergo si varii sensus animalia cogunt,
muta tamen cum sint, varias emittere voces,
quanto mortalis magis aecumst tum potuisse
dissimilis alia atque alia res voce notare !
(Lucrece, DRN 5. 1078-1090).

Enfin la gent ailée, les oiseaux divers, les éperviers, les orfraies, les plongeons qui dans les flots salés de la mer vont chercher leur nourriture et leur vie, ont, en autre temps, des cris tout autres que lorsqu’ils luttent pour leur subsistance et que leurs proies se défendent. D’autres encore font varier avec les aspects du temps les accents de leur voix rauque : telles les corneilles vivaces et les bandes de corbeaux, suivant que, dit-on, elles réclament les eaux de la pluie, ou qu’elles annoncent encore les vents et la tempête. Si donc la variété des sensations peut amener les animaux, tout muets qu’ils sont, à émettre des sons divers, combien n’est-il pas plus naturel que les hommes d’alors aient pu désigner les différents objets par des sons différents !

  • 68 La recherche a été effectuée dans le Thesaurus Linguae Latinae pour toutes les occurrences des zoon (...)

46Le poète associe des formes de variation dans l’expression sonore (longe alias alio iaciunt in tempore voces) à cinq oiseaux différents : accipiter, ossifraga, mergus, corvus et cornix. Par rapport aux trois premières espèces, cette information n'a pas été recoupée dans d'autres sources, à notre connaissance, ni en latin ni en grec (pour les oiseaux qu’on considère comme leurs équivalents, à savoir ἱέραξ pour accipiter, φήνη pour ossifraga et αἴθυια pour le mergus)68. En revanche, d’autres sources antiques confirment la pertinence de ces notations pour corvus et cornix, comme nous l’avons montré dans les exemples précédents.

47De plus, les oiseaux auraient été directement une source d’inspiration pour les humains des origines :

At liquidas avium voces imitarier ore
ante fuit multo quam levia carmina cantu
concelebrare homines possent aurisque iuvare

(Lucrèce, DRN 5.1378-1381).

On imita avec la bouche les voix limpides des oiseaux bien avant de savoir pratiquer l’art des chants harmonieux et charmer les oreilles de leur mélodie.

  • 69 Pétrone, Satyricon 68 : interim puer Alexandrinus, qui caldam ministrabat, luscinias coepit imitari (...)

48À l’époque impériale, cette possibilité d’imitation des oiseaux de la part des humains revient sous une forme dégradée : d’après Pétrone et Plutarque, écouter les imitations des chants des oiseaux, en particulier du rossignol, était une forme de divertissement, mise en scène par des chanteurs ou bien par des esclaves69.

6. Zoomimétique de la part des oiseaux vis-à-vis d’autres animaux

49Les variations sonores qui consistent à imiter les sons produits par d’autres espèces ne se limitent pas à la reproduction du langage des humains. Ainsi, Pline mentionne d’autres espèces d’oiseaux capables d’imiter les sons d’autres animaux :

Est quae boum mugitus imitetur, in Arelatensi agro taurus appellata, alioquin parva est. Equorum quoque hinnitus anthus nomine herbae pabulo adventu eorum pulsa imitatur ad hunc modum se ulciscens (Pline l’Ancien, NH 10.116)

Il y a un oiseau qui imite le mugissement des bœufs ; dans le territoire d’Arles, on le nomme taureau ; au reste, il est de petite taille. Un autre, nommé anthus, imite le hennissement des chevaux, lorsqu’ils le chassent du pâturage où ils entrent ; c’est ainsi qu’il se venge.

  • 70 André, Les noms d’oiseaux, 1967, p. 151 ; Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 90.
  • 71 L. Puglisi, O. Cima, N. E. Baldaccini, « A study of the seasonal booming activity of the Bittern Bo (...)
  • 72 Voir aussi Élien, NA 6.19: καὶ μὲν ἄνθος ὑποκρίνεται χρεμέτισμα ἵππου.
  • 73 Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 24.

50L’oiseau taurus a été identifié avec le butor étoilé (Botaurus stellaris L.)70. Cet oiseau produit, la bouche fermée, un chant particulier appelé maintenant par les spécialistes booming, qui effectivement n’est pas sans rappeler un mugissement de taureau71. Une autre variation d’un chant d’oiseau par analogie avec l’émission sonore d’une autre espèce animale concerne l’anthus, qui imiterait les chevaux72. Il s’agirait de l’une des sous-espèces de la bergeronnette printanière (Motacilla flava L.), qui pâture dans les prairies pour s’y nourrir de vers et de larves, volant souvent parmi les troupeaux d’animaux d’élevage et émettant un cri qui pourrait rappeler les hennissements d’un cheval73. Le lien entre ces espèces est hostile, et cette imitation a une valeur sémantique : dans l’esprit de ces sources, il ne s’agit pas d’une simple coïncidence entre les cris d’espèces animales différentes, l’oiseau imitant intentionnellement le cri d’un autre animal, pour se venger de lui.

Conclusion

  • 74 Zambon, Una voce tu sei e null’altro, 2007, p. 135.

51Dans les textes examinés, les variations sonores au sein de la même espèce d’oiseau sont bien reconnues par les humains qui les décrivent. Plusieurs passages attestent, en effet, que certains oiseaux utilisent leur voces de manière variée, articulée et intentionnelle, comme une véritable διάλεκτος/lingua, dans différentes situations et suivant plusieurs critères, par exemple pour des raisons de météorologie, pour exprimer un besoin tel que la soif, ou encore pour imiter les humains (spontanément ou après un dressage spécifique), ou d’autres êtres, ou simplement, pour en tirer du plaisir. Cela est cohérent avec le savoir zoologique antique, qui considère, explicitement à partir d’Aristote, que les animaux pourvus d’une langue libre de se mouvoir, tels certains oiseaux, peuvent avoir une διάλεκτος (HA 535a27-b3)74.

  • 75 Sur ce point, voir J.-L. Labarrière, « Aristote et l’éthologie », Revue Philosophique de la France (...)
  • 76 M. Vespa, A. Zucker, « Imiter ou communiquer : l’intention du singe dans la littérature gréco-romai (...)
  • 77 Sur ce point, voir à nouveau KreutzerLa captivité pour socialiser et éduquer l’oiseau chanteur, 2 (...)

52De plus, ces descriptions se servent du lexique qui est normalement employé pour décrire la variation des émissions sonores chez les humains. Toutefois, le rapprochement entre la voix humaine et la voix des oiseaux ne se borne pas à l’analogie dans la description. Cette homogénéité dans le lexique, au contraire, peut signaler le refus volontaire de distinguer entre les deux domaines des voces75. En effet, l’association entre la voix des oiseaux et celle des humains devient encore plus profonde dans les cas d’oiseaux qui apprennent directement à parler latin. De plus, l’image des oiseaux chanteurs comme oiseaux imitateurs et la fréquence du champ sémantique de l’imitation dans les passages examinés sont significatifs aussi pour ce qui concerne la relation entre ces animaux et les Romains : comme il a été observé dans le cas de l’image culturelle antique du singe, l’imitation indique une intention de communication interspécifique76. C’est aussi sous cette lumière qu’on peut lire les descriptions qui attribuent un grand zèle et aussi du plaisir dans l’imitation des mots humains à certains oiseaux captifs, qui, ayant été isolés de leurs congénères, apprennent à communiquer avec leurs instructeurs humains, en essayant de tisser ainsi de nouvelles relations sociales dans le milieu dans lequel ils se retrouvent captifs77.

  • 78 L’animal turn désigne un changement de paradigme dans les sciences humaines et sociales (depuis les (...)
  • 79 Voir, par exemple, Marrone, G. (dir.), Zoosemiotica 2.0 – Forme e politiche dell’animalità, Palerme (...)
  • 80 Sur ce point, voir, par exemple : Krams et alii, Linking social complexity and vocal complexity, 20 (...)

53En outre, ce panorama antique correspond aussi à l’attention portée récemment aux langages des animaux à partir de ce qu’on appelle le « tournant animal »78. En effet, les études empiriques sur les variations des émissions vocales animalières se sont multipliées ces dernières décennies, de même que les réflexions théoriques qui peuvent y être liées, et qui questionnent davantage la prétendue unicité humaine dans la possession d'un langage articulé79. Les scientifiques d’aujourd’hui émettent l’hypothèse d’un lien entre la complexité sociale d’une espèce et sa complexité vocale : en d’autres termes, les possibilités des émissions sonores se multiplieraient lorsque les individus d’un groupe interagissent d’une manière plus intense et plus complexe80.

54Dans le savoir zoologique romain, ces animaux ailés occupent donc une position particulière par rapport aux autres, parce qu’on a bien conscience du fait qu’ils constituent une variation par rapport à la catégorie de muta animalia. Avec ces animaux parlants, s’établit un dialogue fondé sur l’imitation réciproque.

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Bibliographie

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Notes

1 Sur ce passage, voir J.-L. Labarrière, « Aristote et la question du langage animal », Métis. Anthropologie des mondes grecs anciens, 8 (1-2), 1993b, p. 247-260.

2 La traduction est tirée d’Aristote, Histoire des animaux, Pierre Louis (éd.), Paris, 1964, tout comme les traductions suivantes des passages d’HA.

3 Aristote, HA 536a22-31.

4 Par exemple : « […] certains motifs ou chants ne sont émis que par quelques congénères voisins ou bien dans certaines contrées. Ces dialectes et variations géographiques persistent pendant un nombre d’années bien supérieur à l’espérance de vie que peuvent avoir les mâles en nature […]. C’est l’existence d’une tradition orale qui maintient ces particularités locales et géographiques », M. Kreutzer, « La captivité pour socialiser et éduquer l’oiseau chanteur ! », in É. Baratay (dir.), Aux sources de l’histoire, Paris, 2019, p. 103-113.

5 Nous adoptons ici la démarche méthodologique qui consiste à considérer les passages de l’Histoire des animaux d’Aristote comme de véritables « descriptions d’observation », comme le propose l’étude récente de P. Le Gouar, N. Ménard, A. Zucker., « Observer le comportement animal dans l’Antiquité – Induction des pro­tocoles à partir des pratiques actuelles en écologie comportementale », in A. Broseta, A. Scaccuto, A. Zucker (dir.), Observation zoologique, expérience et expérimentation sur l’animal. Antiquité – Moyen Âge, Anthropozoologica 59 (2), 2024, p. 15-27, ici p. 17.

6 Sur ce point, voir par exemple : I. Krams, T. Krama, T. M. Freeberg, C. Kullberg, J. R. Lucas, « Linking social complexity and vocal complexity: a parid perspective », Philosophical Transactions of the Royal Society B : Biological Sciences, 367, 2012, p. 1879–1891 ; O. Silva, A. M. Melo Santos, N. Schiel, A. Souto, « Like Music to our Ears : The Complexity of Bird Vocalizations as a Key Factor of Attractiveness », Anthrozoös, 35 (11), 2021, p. 1-14 ; K. Martin, F. M. Cornero, N. S. Clayton, O. Adam, N. Obin, V. Dufour, « Vocal complexity in a socially complex corvid : gradation, diversity and lack of common call repertoire in male rooks », Royal Society Open Science, 11 (1), 2024, DOI : 10.1098/rsos.231713.

7 Voir sur ce point et pour d’autres exemples M. Vespa, « Animali maestri: un sondaggio zooantropologico sul De Natura Animalium di Claudio Eliano », I Quaderni del Ramo d’oro, 6, 2012-2014, p. 130-160.

8 Pour l’identification, voir F. Capponi , Ornithologia Latina, Genova, 1979, p. 334 ; G. W. Arnott, Birds in Ancient World from A to Z, London-New York, 2007, p. 161. 

9 La traduction, comme pour les passages du livre X cités dans la suite (sauf indication contraire), est tirée de Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Livre X, Eugène de Saint-Denis (éd.), Paris, 1961.

10 M. Bettini, Voci. Antropologia sonora del mondo antico, Rome, 2018 (1e éd. 2008), p. 204.

11 Th. Habinek, The World of Roman Song: From Ritualized Speech to Social Order, Baltimore, 2005, p. 61. Traduction personnelle de l’anglais.

12 Pour l’identification du rossignol, voir infra, note 35. Pour celle de hirundo avec l’hirondelle (Hirundo rustica L.), et de fringilla avec le pinson des arbres (Fringilla coelebs L.), voir Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 47 et 324.

13 Hésychios, s.v. χελιδόνος δίκην, Χ 325 Schmidt, voir M. Dubuisson, « Barbares et barbarie dans le monde gréco-romain », L'antiquité classique, 70, 2001, p. 1-16, ici p. 4 ; M. Bettini, Voci, 2018, p. 59.

14 Fringilla avis dicta, quod frigore cantet et vigeat ; unde et friguttire (p. 80, l. 19 L). Non. I 8, vol. I, p. 11 L. : frigere est, et friguttire et fritinnire, sussilire cum sono vel erigi vel excitari, quod quaecumque friguntur vel frigent nimio calore vel frigore, cum sono sussiliunt. On s’appuie ici sur une étude lexicale menée par Silvia Condorelli (S. Condorelli , « Friguttio/fringultio : fortuna di un verbo tra onomatopea e arcaismo », Bollettino di studi latini, 47 (2), 2017, p. 705-718).

15 La traduction est tirée d’Apulée, Florides, Paul Vallette (éd.), Paris, 1924.

16 Une étude menée en Sussex (Royaume Uni), a répertorié cinq différents cris d’alarme pour les merles (https://sussexwildlifetrust.org.uk/news/blackbird-bird-song, consulté le 10 octobre 2024).

17 https://sussexwildlifetrust.org.uk/news/blackbird-bird-song, consulté le 10 octobre 2024.

18 https://xeno-canto.org/species/Turdus-merula, consulté le 14 septembre 2024.

19 Pour l’identification, voir encore Capponi, Ornithologia, 1979, p. 197 ; Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 163. 

20 Traduction personnelle.

21 J. André, Les noms d’oiseaux en latin, Paris, 1967, p. 11. Sur ce point, voir aussi la contribution de Frédérique Biville dans Draelants, ILazaris, s. – Zucker, A., (éd.), ‘Il ne leur manque que la parole’ : Sons, cris et voix des animaux dans les cultures antiques et médiévales, Louvain-la-Neuve, Centre d’études médiévales et de la Renaissance (Textes, études, congrès), à paraître.

22 S. Feld, Sound and Sentiment. Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression, Philadelphia, 1982.

23 Feld emprunte cette notion au compositeur canadien Robert Murray Schafer, qui l’avait introduite dans les années 1970 (R. M. Schafer, The Tuning of the World, New York, 1977). En italien soundscape trouve son équivalent en fonosfera, une notion qui a été utilisée par Maurizio Bettini en 2008 pour esquisser une anthropologie sonore du monde antique, où il est encore beaucoup question d’oiseaux (Bettini, Voci, 2018). Cette notion est également à la base d’autres études plus récentes portant sur l’Antiquité, comme Sound and the Ancient Senses, un ouvrage collectif qui a le but de reconstruire les sons perdus de l’Antiquité (S. Butler, S. Nooter (dir.), Sound and the Ancient Senses, London, 2018). Dans un esprit similaire, une étude récente essaie de reconstruire une anthropologie sonore de la bataille dans l’Iliade, voir D. Passarelli, « Il clamore dei Troiani » per un’antropologia sonora in Omero, (thèse de doctorat soutenue à l’université de Pise le 27 janvier 2023).

24 La traduction est tirée de Pline, Histoire naturelle. Livre XVIII, Henri Le Bonniec (éd.), avec la contribution d’André Le Boeuffle, Paris, 1972.

25 La traduction est tirée de Virgile, Géorgiques, Eugène de Saint-Denis (éd.), Paris, 1926.

26 Sur ce point, voir aussi la contribution de Pietro Li Causi dans ce numéro.

27 La traduction est tirée d’Élien, La personnalité des animaux. Livres I à IX, Arnaud Zucker (trad.), Paris, 2001.

28 On n’approfondira pas au sein de cette étude l’interprétation en forme de présages des chants des oiseaux : toutefois, cette opération indique en elle-même que la variation dans le chant était remarquée avec soin, voir Bettini, Voci, 2018, p. 183-185.

29 « Latin writers often confused their cornix with their coruus » (Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 167).

30 Traduction personnelle.

31 En grec κoρώνη, identifiée avec Corvus cornix L., l’espèce de corneille la plus répandue en Grèce et dans la péninsule italique, à la fois dans l’Antiquité et aujourd’hui (Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 167).

32 La traduction est tirée de Suétone, Vie des douze Césars. Tome III : Galba – Othon – Vitellius – Vespasien – Titus – Domitien, Henri Ailloud (éd.), Paris, 2011.

33 L. A. Bluff, A. Kacelnik, C. Rutz, « Vocal Culture in New Caledonian Crows Corvus moneduloides », Biological Journal of the Linnean Society, 101, 2010, p. 767–776.

34 K. F. Brecht, S. R. Hage, N. Gavrilov, A. Niede, « Volitional control of vocalizations in corvid songbirds », PLOS Biology, 17 (8), 2019, consulté le 15 octobre 2024, DOI : https://doi.org/10.1371/journal.pbio.3000375.

35 B. Ballentine, J. Hyman, L’art de communiquer chez les oiseaux. Chants, cris, plumes et danses, Paris, 2021 [livre électronique, chapitre 1, section « L’art de l’imitation vocale »].

36 En grec, ἀηδών ; voir Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 2 pour l’identification.

37 Élien associe la ποικιλία à cet oiseau (NA 5.38) ; Eustathe de Thessalonique le définit πολύφονος (Scolies à l’Iliade, 16.335-41).

38 En grec, ἀηδών est lié à ἀείδω, tandis que le suffixe latin -cinia est associé au verbe canere, par exemple chez Varron, LL, 5.76.

39 Voir S. Zambon, Una voce tu sei e null’altro. L’usignolo nella tradizione culturale del mondo antico, thèse de doctorat soutenue à l’université de Sienne, 2007.

40 La traduction a été modifiée pour ce qui concerne les adjectifs vibrans, summus, medius, imus (rendus par Eugène de Saint-Denis comme l’équivalent des voix de la musique chorale, à savoir soprano, ténor, baryton, basse). Nous remercions l’un des réviseurs pour avoir attiré notre attention sur ce point.

41 Alcman, Frag. 39 Davies ; Bettini, Voci, 2018, p. 55-58. Voir infra sur ce motif.

42 V. Amrhein, P. Korner, M. Naguib, « Nocturnal and Diurnal Singing Activity in the Nightingale: Correlations with Mating Status and Breeding Cycle », Animal Behaviour, 64 (6), 2002, p. 939-944, DOI : https://doi.org/10.1006/anbe.2002.1974.

43 Plutarque, De soll. an. 973B ; voir aussi Gryllos 992C.

44 M. Kreutzer, « Extension du concept d’hédonisme. Repenser les désirs et les satisfactions des animaux », in É. Baratay (dir.), L’animal désanthropisé, Paris, 2021, p. 120-131.

45 KreutzerLa captivité pour socialiser et éduquer l’oiseau chanteur, 2019.

46 Traduction personnelle.

47 Sur ce passage, voir également l’article de Pietro Li Causi dans ce numéro.

48 Voir aussi Élien, NA 13.18.

49 Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 292.

50 Martial, Épigrammes 14.73.

51 Par exemple : Plutarque, De l’intelligence des animaux 972F ; Élien, NA 13.18. Voir aussi Aristote, HA 597b27-29 (cf. Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 293 pour d’autres attestations).

52 Ovide, Amours 2.6.1 et 37 ; Stace, Silves 2.4.2. Sur les rapports d’intertextualité entre les deux poèmes, voir V. Schmidt, « Corinna’s psittacus in Elysium (Ovid, Amores 2,6) », Lampas, 18, 1985, p. 214-228 et S. Myers, « Imitation and Literary Polemic in Statius Silvae 2.4 », in J. F. Miller, C. Damon, S. K. Myers (dir.), Vertis in usum : Studies in honor of Edward Courtney, München, 2002, p. 189-199. Sur les rapports entre le texte d’Ovide et son possible modèle, le poème sur le passer de Catulle, voir, entre autres, T. Somerville, « Catullus’ passer and Ovid’s psittacus : the Dirty and the Dead », Greece and Rome, 70 (2), 2023, p. 271-280.

53 Horace, Épitres 2.1.70, où il définit plagosus son ancien maître Orbilius ; Ovide, Amours 1.13.17-18. Voir B. Legras, « Violence ou douceur. Les normes éducatives dans les sociétés grecque et romaine », Histoire de l’éducation, 118(2), p. 11-34. DOI : doi.org/10.4000/histoire-education.2018.

54 Plaute, Miles 236, voir R. Tosi , Dizionario delle sentenze latine e greche, Milano, 2017, n° 515.

55 Par exemple dans le Satyricon (39.12) ou chez Apulée (Métamorphoses 1.15) ; voir encore Tosi, Dizionario delle sentenze, 2017, n° 518.

56 Traduction personnelle.

57 Arnott, Birds in the Ancient World, 2007, p. 149.

58 Pline, NH 10.78 ; Capponi, Ornithologia latina, 1979, p. 416 ; Arnott, Birds in the Ancient World, 2007, p. 150.

59 Pour cette identification, voir Capponi, Ornithologia latina 1979, p. 416.

60 Pétrone, Satyricon 28.9 (super limen autem cavea pendebat aurea, in qua pica varia intrantes salutabat) ; Martial, Apophoreta 14.76 (pica loquax certa dominum te voce saluto) ; Stace, Silves 2.4.

61 Voir : Rhétorique à Hérennius (3, 28-40), le De oratore de Cicéron (2, 350-360) et l’Institution oratoire de Quintilien (XI, 2), cf. C. Baroin , « Techniques, arts et pratiques de la mémoire en Grèce et à Rome », Dossier : Tekhnai/artes, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2007.

62 Voir A. Ernout, A. Meillet, Dictionnaire Étymologique de la Langue Latine, Paris, 1951, s.v.

63 Ch. Randler, « Red Squirrels (Sciurus vulgaris) Respond to Alarm Calls of Eurasian Jays (Garrulus glandarius) », Ethology, 112, 2006, p. 411–416.

64 Randler, Red Squirrels, 2006.

65 Alcman, Frag. 39 Davies, voir C. Brillante, « Il canto delle pernici in Alcmane e le fonti del linguaggio poetico », Rivista di filologia e di istruzione classica, 119, 1991, p. 150-163 ; Bettini, Voci, 2018, p. 55-58 ; R. Palmisciano, « To Speak Like a Bird : Beyond a Literary Topos », in A. Ercolani, L. Lulli (dir.), Rethinking Orality I: Codification, Transcodification and Transmission of 'Cultural Messages', Berlin, Boston, 2022, p. 105-118. Pour la comparaison entre la lyrique grecque ancienne et la composition du moderne Olivier Messiaen (1908-1992), qui enregistrait et retranscrivait en musique les chants des oiseaux, voir F. Bué, « La musica degli uccelli e la parola del divino : Alcmane e Messiaen », Rivista di cultura classica e medioevale, 57 (2), 2015, p. 365-383.

66 Les traductions du DRN sont tirées de Lucrèce, De la nature. Tome II. Livres IV-VI, Alfred Ernout (éd.), Paris, 1964.

67 P. Zinn, « Lucretius on Sound », in S. Butler, S. Nooter (dir.), Sound and the Ancient Senses, London, 2019, p. 145.

68 La recherche a été effectuée dans le Thesaurus Linguae Latinae pour toutes les occurrences des zoonymes latins, ainsi que dans le Liber de naturis rerum, (Suétone, frag. 161 Reifferscheid), la plus célèbre des listes des voces variae animantium circulant dans l’Antiquité et attribuée à Suétone ; pour une introduction sur ce genre des textes, voir P. Lendinara, « Le Voces Variae Animantium nel medioevo », in G. Marrone (dir.), Zoosemiotica 2.0. Forme e politiche dell'animalità, Palermo, 2017, p. 465-478. Le répertoriage a été aussi mené dans F. Capponi, Ornithologia Latina, Genova, 1979 ; Arnott Birds in Ancient World, 2007 ; H. Normand, Les rapaces dans les mondes grec et romain : catégorisations, représentations culturelles et pratiques, Pessac, 2015 ; Bettini, Voci, 2018 (pour les occurrences des noms d’oiseaux à la fois grecs et latins), mais des attestations portant sur leur variation sonore n’ont pas émergé.

69 Pétrone, Satyricon 68 : interim puer Alexandrinus, qui caldam ministrabat, luscinias coepit imitari clamante Trimalchione subinde: 'muta' ; Plutarque, Vie d’Agésilas 21.5 : παρακαλούμενος δὲ πάλιν ἀκοῦσαι τοῦ τὴν ἀηδόνα μιμουμένου.

70 André, Les noms d’oiseaux, 1967, p. 151 ; Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 90.

71 L. Puglisi, O. Cima, N. E. Baldaccini, « A study of the seasonal booming activity of the Bittern Botaurus stellaris ; what is the biological significance of the booms ? », Ibis, 139 (4), 2008, p. 638-645 ; voir aussi la base de données Xeno-canto pour les enregistrements : https://xeno-canto.org/species/Botaurus-stellaris (consulté le 10 novembre 2024).

72 Voir aussi Élien, NA 6.19: καὶ μὲν ἄνθος ὑποκρίνεται χρεμέτισμα ἵππου.

73 Arnott, Birds in Ancient World, 2007, p. 24.

74 Zambon, Una voce tu sei e null’altro, 2007, p. 135.

75 Sur ce point, voir J.-L. Labarrière, « Aristote et l’éthologie », Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 183 (2), 1993a, p. 281-300 et A. Zucker, « Sur un prétendu anthropomorphisme aristotélicien en zoologie. Le « modèle » humain en anatomie comparée », Revue des Études Grecques, 130 (1), 2017, p. 43-71.

76 M. Vespa, A. Zucker, « Imiter ou communiquer : l’intention du singe dans la littérature gréco-romaine », Dossier : Des femmes qui comptent, édité par Anthropologie des mondes grecs anciens, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2020, p. 233-250.

77 Sur ce point, voir à nouveau KreutzerLa captivité pour socialiser et éduquer l’oiseau chanteur, 2019.

78 L’animal turn désigne un changement de paradigme dans les sciences humaines et sociales (depuis les années 1990), qui s’intéressent de plus en plus aux autres espèces animales, leur attribuant une subjectivité, remettant ainsi en cause la frontière traditionnelle entre humains et animaux. Cela implique un changement de regard aussi sur l’étude de la place des autres animaux dans les sociétés du passé. Pour un bilan sur ce que l’animal turn a apporté aux études sur les animaux, voir, entre autres, Weil K., « A Report on the Animal Turn », Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, 21 (2), 2010, p. 1-23 ; Salzani C., « Dal postumano al postanimale. Il postumanesimo e l’animal turn », Liberazioni, 37, 2019, p. 4-18 ; Sebastiani Silvia, « Ce que les animaux font au genre », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 55, 2022, p. 7-22.

79 Voir, par exemple, Marrone, G. (dir.), Zoosemiotica 2.0 – Forme e politiche dell’animalità, Palerme, 2017 ; Servais V., « Anthropomorphism in Human–Animal Interactions : A Pragmatist View », Frontiers in Psychology, 9, 2018.

80 Sur ce point, voir, par exemple : Krams et alii, Linking social complexity and vocal complexity, 2012 ; Silva et alii, Like Music to our Ears, 2021 ; Martin et alii, Vocal complexity, 2024.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alessandra Scaccuto, « Les variations des chants des oiseaux dans le savoir zoologique latin »RursuSpicae [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 16 décembre 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rursuspicae/3279 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15gs2

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Auteur

Alessandra Scaccuto

Collège Francesco Petrarca, Castiglione d’Orcia (Sienne). Alessandra Scaccuto est professeure de lettres dans le secondaire, docteure en sciences de l’Antiquité et archéologie, avec la thèse « La sexualité animale dans l’Antiquité grecque et romaine : science, morale et imagination ». Elle a publié « Callisto et Arcas, ou la maternité inaccomplie de l’ourse », in Clio. Femmes, Genre, Histoire, 55, 2022/1, p. 23-46 ; « La reproduction des anguilles dans les textes zoologiques de l’Antiquité », RursuSpicae, 4, 2022 ; « Des dauphins amis des humains en Grèce et à Rome », in Birouste et alii. (dir.), Coexister avec les animaux. Une histoire des communautés hybrides (Préhistoire-XXIe siècle), 2024, p. 239-254.

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