- 1 M. Bettini, Voci. Antropologia sonora del mondo antico, Torino, 2018 (1ère éd. Roma, 2008), p. 19-2 (...)
- 2 Bettini, Voci, p. 21-22, 137-138, 149-150 ; J. Mynott, Birds in the Ancient World, chap. 14, « Omen (...)
- 3 Fr. Biville, « Le bestiaire des voix humaines », in A.-I. Bouton-Touboulic (dir.), Magna uoce. Effe (...)
- 4 Aristote, De l’âme, 2.8, 420b29-34. La traduction est de J.-L. Labarrière, Langage, vie politique e (...)
1Comme l’écrit Maurizio Bettini, la sonosphère des Anciens était moins encombrée que la nôtre, plus subtile et plus légère, et comme les animaux faisaient partie du tissu économique et social, leurs voix étaient bien plus audibles qu’aujourd’hui, notamment les chants d’oiseaux1. De plus, ces voix étaient considérées comme pleines de sens : selon les hommes de l’Antiquité, elles exprimaient des présages de bon ou de mauvais augure2. Trois poètes latins de la nature, Lucrèce, Virgile et Ovide, donnent à entendre les émissions sonores variées que déploient les animaux en fonction du contexte où ils se trouvent. La capacité d’émettre des sons, uox, est partagée entre hommes et animaux3. Chez les bêtes, chaque espèce possède son cri particulier, sorte de signature sonore qui permet de la reconnaître. Or au sein d’une espèce donnée, cette uox caractéristique connaît des inflexions, car elle répond aux différentes situations auxquelles l’individu est confronté et aux réactions affectives causées par ce contexte précis. Selon Aristote, « tout son (ψόφος) émis par un animal n’est pas une voix (φωνή) […] car la voix est un son qui véhicule un message (σημαντικὸς […] τις ψόφος)4 ».
Oὐ γὰρ πᾶς ζῴου ψόφος φωνή, καθάπερ εἴπομεν (ἔστι γὰρ καὶ τῇ γλώττῃ ψοφεῖν καὶ ὡς οἱ βήττοντες), ἀλλὰ δεῖ ἔμψυχόν τε εἶναι τὸ τύπτον καὶ μετὰ φαντασίας τινός· σημαντικὸς γὰρ δή τις ψόφος ἐστὶν ἡ φωνή· καὶ οὐ τοῦ ἀναπνεομένου ἀέρος, ὥσπερ ἡ βήξ. (Aristote, De l’âme, 2.8, 420b29-33)
- 5 Le texte est cité dans l’édition d’A. Jannone et dans la traduction d’Ed. Barbotin à la CUF (Paris, (...)
C’est que tout son émis par un animal n'est pas la voix, nous l’avons dit (on peut faire du bruit avec la langue ou en toussant) ; mais il faut que l’être qui produit le choc soit animé et mette en œuvre quelque représentation. Car la voix est assurément un son chargé de signification et non pas un bruit produit simplement par l’air inspiré, comme la toux5.
- 6 J.-L. Labarrière, Langage, p. 22.
- 7 Aristote, Histoire des animaux, 4.9, 535a27-28.
- 8 Labarrière, Langage, p. 40-43 ; Bettini, Voci, p. 47.
- 9 M. Fusco, « Il linguaggio degli animali nel pensiero antico. Una sintesi storica », Studi Filosofic (...)
2Contrairement au simple cri arraché par la douleur ou le plaisir, la voix, dans cette définition aristotélicienne, sert à « ‘signifier’, c’est-à-dire ‘communiquer’, quelque chose à un autre », selon la formule de Jean-Louis Labarrière 6. Ailleurs, dans l’Histoire des animaux7, Aristote distingue nettement le son (ψόφος), la voix (φωνή), émise par les animaux pourvus d’un larynx et de poumons, et le langage articulé (διάλεκτος), qui suppose la possession d’une langue, et qui est le propre de l’homme – et aussi des oiseaux8. Que la voix soit définie par l’intention de transmettre un message ou liée à des caractéristiques anatomiques, force est de constater que beaucoup d’animaux, selon lui, en sont pourvus9.
- 10 Biville, « Le bestiaire des voix humaines », p. 281.
- 11 Voir D. Camardese, Il mondo animale nella poesia lucreziana tra topos e osservazione realistica, Bo (...)
- 12 J. Pigeaud, « Épicure et Lucrèce et l’origine du langage », Revue des études latines, 61, 1983, p. (...)
3Lucrèce invite à tendre l’oreille pour constater que l’animal n’est pas seulement le représentant de son espèce, cantonné à un cri caractéristique dont il tire son identité10, mais aussi un individu dont la voix est modulable11. Dans un développement sur l’origine du langage chez les hommes (DRN V, 1028-1090), qui révèle la complexité de la position d’Épicure12, il prend l’exemple d’animaux capables de déployer une vaste gamme d’émissions vocales, selon la situation à laquelle ils sont confrontés : les chiens molosses, les chevaux et les oiseaux.
- 13 Festus, 214, 14-16 L. Voir Ch. Guittard, « Les animaux de bon ou de mauvais augure à Rome : animali (...)
- 14 Le Caÿstre est un fleuve. Appelé Küçük Menderes, en turc, « petit Méandre », il prend sa source en (...)
- 15 Voir J. Bouffartigue, « Les prévisions météorologiques tirées de l’observation des animaux. Étude d (...)
4Cette séquence fit l’objet de plusieurs réécritures. Virgile y fait allusion quand il décrit le poulain sélectionné par l’éleveur, et il s’attache surtout à réécrire, au premier livre des Géorgiques (DRN V, 1078-1086), le développement lucrétien sur les oiseaux. Dans la religion romaine, ils sont considérés comme des animaux porteurs de présages, par leur vol (alites) ou leur chant (oscines)13. Refusant tout lien entre hommes et dieux, Lucrèce écrit seulement que corneilles et corbeaux peuvent, en modulant leurs croassements, annoncer le temps qu’il fera, la pluie ou la tempête. Au contraire, Virgile réaffirme le rôle des dieux dans la nature et révèle, dans sa réécriture, deux modèles grecs présents en filigrane chez Lucrèce, la comparaison avec les oiseaux du Caÿstre14 chez Homère (Iliade, II, 459-466) et la liste des signes annonçant la pluie chez Aratos (Phénomènes, 942-972)15. Virgile remanie cette liste pour mettre en valeur la voix de la corneille, isolée à la fin. Quant à Ovide, il combine trois modèles grecs, Hésiode, Pindare et Callimaque, pour mettre en scène le corbeau et la corneille comme des oiseaux de mauvais augure, dont les plumes passent du blanc au noir à cause de leur bavardage intempestif. Il approfondit avec humour la réflexion sur leur voix, désagréable à cause de sa tonalité rauque et de son volume assourdissant, mais surtout déplaisante parce qu’ils disent avec force ce que nul n’a envie d’entendre, même si c’est vrai. Les modulations vocales des animaux révèlent ainsi leur capacité à communiquer avec autrui, et les font apparaître dans l’intensité de leur présence singulière.
- 16 Épicure, Lettre à Hérodote, 75-76. Voir J. Bollack, M. Bollack, H. Wismann (éd.), La lettre d’Épicu (...)
- 17 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 127-128.
- 18 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 132.
- 19 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 134.
5Le passage consacré à l’origine du langage au livre V du poème de Lucrèce est connu. La tradition épicurienne place l’origine du langage dans la nature et non dans la convention, mais la Lettre à Hérodote fait place16, dans ce processus complexe, à la « convention naturelle » qui s’établit au sein de l’ethnie chez les hommes, ou au sein de l’espèce chez les animaux – deux groupes qui sont ambigus, à la fois naturels et sociaux17. La comparaison avec les animaux permet de discuter la notion de uarietas (DRN V, 1056-1061). Ainsi, dans le genre ailé (genus alituum), il existe différentes espèces (uariaeque uolucres) entre lesquelles on observe une répartition naturelle18. Il y a de la convention (thesis) dans la nature (physis), ce qui explique qu’un groupe humain ou une espèce animale parle différemment des autres. La uarietas est établie par un foedus naturae, « un pacte de nature ». Ainsi, elle n’est pas dispersion, mais plutôt « distribution organisée, correspondance terme à terme, comme fait de nature », selon la formule de Jackie Pigeaud19. Pour faire entendre la gamme d’émissions sonores déployée par les animaux selon le contexte, Lucrèce cite les chiens molosses, puis l’étalon, et enfin plusieurs espèces d’oiseaux.
6Les chiens molosses étaient employés comme chiens de garde, si bien que Lucrèce commence par évoquer leur gueule béante. La statue de Péritas, le chien d’Alexandre, qui était un molosse, le représente dans cette posture menaçante (Fig. 1)20.
Fig. 1 : Péritas, chien d’Alexandre
Copie romaine en marbre d’un original hellénistique en bronze
British Museum (numéro d’inventaire 2001,10-10.1)
- 21 Le texte de Lucrèce est cité dans l’éd. d’A. Ernout à la CUF. Voir C. Bailey (éd.), Titi Lucreti Ca (...)
Inritata canum cum primum magna Molossum
mollia ricta fremunt duros nudantia dentes,
longe alio sonitu rabie <re>stricta minantur,
et cum iam latrant et uocibus omnia complent.
At catulos blande cum lingua lambere temptant,
aut ubi eos iactant pedibus, morsuque petentes
suspensis teneros imitantur dentibus haustus,
longe alio pacto gannitu uocis adulant,
et cum deserti baubantur in aedibus, aut cum
plorantes fugiunt summisso corpore plagas21.
(DRN V, 1063-1072)
- 22 Sauf indication contraire, les traductions sont personnelles.
Ainsi quand, mues par la colère, les larges et molles babines des chiens molosses grondent en mettant à nu leurs crocs durs, elles nous menacent, retroussées sous l’effet de la rage, d’un son bien différent que quand ils aboient et remplissent tout l’espace de leurs émissions de voix. Et quand, câlins, ils tentent de caresser de la langue leurs petits, ou quand ils les culbutent à coups de pattes et, menaçant de les mordre, retiennent leurs crocs et font mine de les engloutir, mais tendrement, ils les cajolent avec une voix qui gazouille – c’est tout différent de quand, laissés seuls à la maison, ils hurlent à la mort, ou quand, gémissant, ils se dérobent aux coups, l’échine basse22.
7Le nom rictum désigne au singulier la bouche ouverte, et au pluriel, les babines, qualifiées d’inritata, mollia et restricta. Le chien de garde est d’abord présenté par ses caractéristiques anatomiques, la gueule ouverte laissant voir ses dents, avec l’opposition entre mollia et duros au v. 1064, puis Lucrèce le décrit sous toutes ses facettes, pour faire découvrir d’autres aspects de son caractère, dans des contextes où il ne joue plus son rôle attitré de gardien. Le molosse n’est plus seulement le représentant de son espèce, cantonné dans une posture figée, c’est un individu qui éprouve des sensations et des sentiments variant selon les circonstances. Au rôle traditionnel de chien de garde sont associés deux types d’émissions sonores : le grondement menaçant (fremunt, minantur, v. 1064-1065) et l’aboiement de mise en garde, quand un intrus s’approche trop près (latrant et uocibus omnia complent v. 1066).
- 23 Chiens partageant un geste de tendresse, groupe statuaire du IIe siècle ap. J.-C., British Museum :(...)
8Puis le chien est présenté dans son intimité, quand il joue avec ses petits. Sa langue et ses babines se sont plus si menaçantes : il lèche tendrement ses chiots (v. 1067), les fait rouler à coups de pattes (v. 1068) et fait semblant de les mordre ou de les avaler. Le nom haustus reçoit un adjectif épithète de sens proleptique, teneros (v. 1069), qui a surpris certains lecteurs : retenant ses dents, il feint de les avaler, mais son geste (haustus signifie « bouchée » ou « gorgée ») se fait tendre. En même temps que la gueule ouverte et les babines changent d’emploi, étant utilisées par jeu, pour « faire semblant », les émissions vocales du chien se transforment nettement (longe alio pacto, v. 1070) : ses cris deviennent plus aigus et plus caressants, ils sont comparés au pépiement des oiseaux (gannitu uocis adulant, v. 1070), ce qui est étonnant pour un molosse. Il dévoile ainsi un tout autre visage dans son intimité familiale. À titre de comparaison, on peut mentionner les deux lévriers de la collection Hamilton saisis dans un moment de tendresse animale23.
9Lucrèce fait ensuite entendre ce chien quand on l’a laissé seul à la maison : abandonné (deserti v. 1071), il aboie sur un registre grave et lancinant. Son cri est évoqué par le verbe baubantur (v. 1071), issu d’une onomatopée (bau bau = oua oua). Enfin, une cinquième émission de voix est mentionnée quand ce chien trop bruyant, battu par son maître, se met à pleurer et à gémir (plorantes v. 1073). Sa posture initiale de chien de garde menaçant est complètement renversée quand il courbe l’échine pour se dérober aux coups (fugiunt summisso corpore plagas v. 1073).
10L’ekphrasis du molosse par Lucrèce fait voir sa gueule béante sous toutes ses facettes, et déploie toute sa gamme d’émissions sonores. Selon ses émotions, le chien fait entendre des sons sourds ou sonores (grondements/aboiements), aigus ou graves, brefs ou prolongés : jappements (joie), hurlements (peur), gémissements (douleur). On constate ainsi que ce molosse dispose d’une sorte de protolangage.
11Aussitôt après les chiens, Lucrèce prend l’exemple du cheval :
Denique non hinnitus item differre uidetur,
inter equas ubi equus florenti aetate iuuencus
pinnigeri saeuit calcaribus ictus Amoris,
et fremitum patulis sub naribus edit ad arma,
et cum sic alias concussis artubus hinnit ? (DRN V, 1073-1077)
Enfin, est-ce que le hennissement ne semble pas différent, quand le jeune étalon, à la fleur de l’âge et entouré de ses cavales, se déchaîne, aiguillonné par les éperons de l’Amour ailé, et qu’il émet un souffle issu de ses naseaux dilatés, prêt aux combats [de l’amour], ou quand, ébranlé d’une autre façon dans tous ses membres, il hennit d’une autre façon ?
- 24 Voir Bailey (éd.), De rerum natura, vol. III, p. 1495.
- 25 Cette correction fut d’abord proposée par K. Lachmann (éd.), Lucretius. De rerum natura libri sex, (...)
12La description de l’étalon évoque au moins deux types de hennissements. Soulignons que Lucrèce dispose d’un seul verbe, hinnire, pour désigner les émissions vocales du cheval, alors qu’il a eu recours à cinq verbes différents pour le chien molosse24. La structure de la phrase semble opposer deux temporelles, ubi (v. 1074) introduisant deux verbes, saeuit (v. 1075) et fremitum […] edit (v. 1076) et cum (v. 1077) introduisant alias […] hinnit (v. 1077). Dès lors, certains éditeurs25, jugeant cette gamme sonore trop courte et décevante, après les cinq inflexions de voix du chien, ont proposé de corriger le texte au v. 1076 : et fremitum patulis ubi naribus edit ad arma, « quand il émet un souffle issu de ses naseaux dilatés, prêt aux combats ».
13Ainsi, on pourrait distinguer trois types de hennissement, dans trois contextes différents :
-
l’étalon qui s’ébat au pré au milieu de ses juments : saeuit, « il se déchaîne », v. 1075 ;
-
l’étalon qui émet un souffle par ses naseaux dilatés, quand il se prépare au combat, v. 1076 ;
-
l’étalon dont les membres sont secoués par une autre émotion (la peur, s’il tremble ?), v. 1077.
14Cette correction introduit au v. 1076 la conjonction de subordination ubi – à la place de sub – pour faire apparaître une troisième temporelle. Or la présence de sub au v. 1076 est confirmée par Virgile évoquant, dans les Géorgiques, le poulain de bonne race (pecoris generosi pullus, G. III, 75) que l’éleveur doit sélectionner comme mâle reproducteur :
collectumque fremens uoluit sub naribus ignem
il roule au fond de ses naseaux le feu qui s’y est amassé.
15Ce poulain aux naseaux remplis de feu évoque les taureaux que Jason doit atteler au joug, pour conquérir la Toison d’or. Virgile y fait allusion dans l’éloge de la terre d’Italie :
Haec loca non tauri spirantes naribus ignem
inuertere satis immanis dentibus hydri.
(G. II, 140-141)
Notre pays n’a pas été labouré par des taureaux soufflant du feu par les naseaux, pour qu’y soient semées les dents d’un dragon monstrueux.
- 26 Bailey (éd.), De rerum natura, vol. III, p. 1496 : « This is modern squeamishness. »
16En se fondant sur cet écho virgilien à la description lucrétienne, Cyril Bailey refuse la correction de sub en ubi, adoptée par Karl Lachmann et d’autres après lui pour distinguer trois contextes, l’amour, les combats, la peur. Selon lui, cette correction intempestive témoigne de leur dégoût de lecteurs modernes26 face à la métaphore des « combats de l’amour » (v. 1076), jugée grossière.
17Or chez Virgile, invoqué par Cyril Bailey comme un parallèle, c’est bien le bruit des armes qui éveille l’ardeur du jeune étalon :
[…] Tum, si qua sonum procul arma dedere,
stare loco nescit, micat auribus et tremit artus
collectumque fremens uoluit sub naribus ignem.
(G. III, 83-85)
Alors si quelque part, au loin, un bruit d’armes a retenti, il ne sait tenir en place, agite les oreilles, tressaille de tous ses membres ; en soufflant, il fait rouler au fond de ses naseaux le feu amassé.
- 27 J. Kany-Turpin (éd.), Lucrèce. De la nature, Traduction, introduction et commentaire, Paris, 1998, (...)
18Faut-il donc distinguer dans cette séquence deux contextes, « les combats de l’amour » et la peur, ou plutôt trois (l’amour, les combats, la peur) ? Il semble qu’hinnitus et hinnire soient employés dans un sens large (v. 1073 et v. 1077), car Lucrèce ne dispose pas d’autres verbes pour désigner le cri du cheval. Or celui-ci n’est pas forcément sonore. Parfois, l’étalon émet un bruit sourd (fremitum edit, DRN V, 1076 ; fremens, G. III, 85), issu de ses naseaux dilatés. José Kany-Turpin27 traduit comme s’il s’agissait d’un mouvement corporel, « il frémit pour livrer le combat », or c’est une émission sonore : il « souffle ». Ce reniflement bruyant n’exprime pas nécessairement la colère. On peut distinguer chez le cheval deux types de souffle, selon les données de l’éthologie :
-
le soupir bruyant émis pour se détendre, ou en guise d’interaction entre animaux : il exprime un état de quiétude ;
-
un autre soupir, sorte de ronflement ou de souffle grave, traduisant un état d’inquiétude ou d’excitation, observé notamment chez l’étalon. C’est l’état évoqué par Lucrèce au v. 1075 : pinnigeri saeuit calcaribus ictus Amoris, « il se déchaîne, aiguillonné par les éperons de l’Amour ailé ». Si le cheval en rut émet ce type de souffle grave, on peut confirmer qu’il s’agit bien des « combats de l’amour » au v. 1076.
- 28 Je remercie Fabienne Gallaire, chargée de collections scientifiques, pour ses précieuses indication (...)
19Comme me l’a indiqué Fabienne Gallaire28, Lucrèce décrit sans doute une posture de flehmen (Fig. 2). L’étalon ouvre la bouche et montre les dents en baissant la mâchoire, ce qui permet de découvrir l’organe voméronasal. Il fait circuler l’air en aspirant et en soufflant, pour renifler plus intensément les odeurs corporelles de la jument, en période de rut. C’est donc à juste titre que Lucrèce et Virgile évoquent un « souffle » issu de ses naseaux dilatés.
Fig. 2 : Flehmen d’un étalon
https://de.wikipedia.org/wiki/Flehmen#/media/Datei:FlehmenResponseHorse.jpg
20Lucrèce mentionne deux types d’émissions sonores du cheval : le flehmen, soupir grave qui traduit son excitation, et le hennissement sonore, émis dans d’autres contextes. Il ne donne pas plus de précisions sur les sentiments de l’étalon ou sur sa posture physique, ouvrant ainsi au v. 1077 toute une gamme de sons possibles.
21L’éthologie en distingue trois :
-
le hennissement classique (ou de satisfaction), court et plutôt grave : il exprime la joie ou l’excitation du cheval ;
-
le hennissement d’alerte, en cas de danger : puissant et bref, il exprime la peur. Le cheval a les yeux exorbités et les oreilles en arrière ;
-
le hennissement d’appel, qui est long et répété. Le cheval lève la tête et dresse ses oreilles : il se rassure en tentant d’identifier son troupeau.
22Lucrèce ne choisit pas entre ces trois types de hennissement sonore au v. 1077. Son évocation du « proto-langage » du cheval est beaucoup moins détaillée que celle du chien molosse, mais elle témoigne toutefois de l’attention portée aux sons qu’il produit en différents contextes, notamment à la période des amours (flehmen).
- 29 Lucrèce. De la nature, texte établi et traduit par A. Ernout, Paris, 2e éd., 1997 (Les Belles Lettr (...)
- 30 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 135-136.
- 31 Voir A. Grand-Clément, « Poikilia. Pour une anthropologie de la bigarrure dans la Grèce ancienne », (...)
23Le troisième exemple évoqué par Lucrèce est celui des oiseaux, uariaeque uolucres (v. 1078) : Alfred Ernout traduit « les oiseaux divers » et José Kany-Turpin, « tous les oiseaux diaprés »29. Dans le contexte de l’apparition du langage, il paraît préférable de choisir le sens le plus large30 (non seulement la bigarrure des plumes, mais aussi la diversité des chants). Les oiseaux sont des animaux tout particulièrement liés à la notion de poikilia / uarietas à l’œuvre dans la nature31, ce qui explique qu’ils interviennent à la fin de la liste d’exemples, pour emporter l’adhésion.
Postremo genus alituum uariaeque uolucres,
accipitres atque ossifragae mergique, marinis
fluctibus in salso uictum uitamque petentes,
longe alias alio iaciunt in tempore uoces,
et quom de uictu certant praedaeque repugnant.
Et partim mutant cum tempestatibus una
raucisonos cantus, cornicum ut saecla uetusta
coruorumque gregis ubi aquam dicuntur et imbris
poscere, et interdum uentos aurasque uocare
(DRN V, 1078-1086).
Enfin la gente ailée et les oiseaux divers, les éperviers, les orfraies, les plongeons – qui, dans les flots salés de la mer, vont chercher leur nourriture et leur vie – lancent, en d’autres moments, des cris tout autres que quand ils luttent pour manger et défendent leur proie. Et quelques-uns encore modulent selon le temps qu’il fait leur chant rauque, ainsi les corneilles centenaires, et les bandes de corbeaux qui réclament, dit-on, l’eau et la pluie, et d’autres fois les vents et les tempêtes.
- 32 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 136.
- 33 N. Grandi, « Lucrezio e il linguaggio, tra natura e cultura », in Lucrezio, Seneca e noi. Studi par (...)
- 34 DRN II, 75-76 : […] Sic rerum summa nouatur / semper, et inter se mortales mutua uiuont.
- 35 Pigeaud, « Épicure et Lucrèce », p. 125-129.
24Comme l’écrit Jackie Pigeaud32, l’expression genus alituum uariaeque uolucres (v. 1078) n’est pas tautologique, car elle exprime une distribution naturelle, au sein du genre ailé, entre les espèces d’oiseaux, qu’on peut comparer aux ethnies à l’intérieur du genre humain. C’est au sein de l’espèce ou de l’ethnie que s’opère la convention (thesis) liée à l’apparition du langage, phénomène à la fois naturel et culturel33. La nature épicurienne apparaît comme une somme34 et elle invite à penser la variété, qui n’est pas une dispersion, mais une distribution organisée35.
25Lucrèce évoque trois espèces (éperviers, orfraies, plongeons), puis deux types de « cris » émis dans deux contextes différents, quand ils pêchent (v. 1080) ou quand ils défendent leur proie contre d’autres oiseaux (v. 1082). Il emploie les mêmes tournures qu’à propos du molosse, pour souligner la diversité des sons émis par les oiseaux, selon les circonstances :
longe alias alio iaciunt in tempore uoces, et quom …
(v. 1081-1082)
cf longe alio sonitu rabie <re>stricta minantur, et cum …
(v. 1065-1066)
cf longe alio pacto gannitu uocis adulant, et cum …
(v. 1070-1071)
26L’exemple des oiseaux est comme redoublé : après les oiseaux pêcheurs, Lucrèce évoque les corneilles et les corbeaux, oiseaux oscines de la religion romaine, qui interprète leur chant pour y déceler des signes envoyés par les dieux. Le poète, lui, décèle dans les modulations du chant des indications météorologiques. Les émissions sonores des corvidés sont toujours rauques, mais elles changent selon qu’ils réclament la pluie ou appellent la tempête. Lucrèce décrit l’oiseau non seulement comme le représentant d’une espèce au chant reconnaissable, mais aussi comme un individu animé par des sensations et des sentiments, qui provoquent des inflexions nouvelles : Et partim mutant cum tempestatibus una / raucisonos cantus, « Et ils modulent, selon le temps qu’il fait, leur chant rauque. » (v. 1083-1084). Si ces oiseaux font varier leurs croassements en fonction de la saison, de la température et du temps qu’il fait, on conviendra qu’ils ont une forme de protolangage dont les hommes peuvent tirer parti, à condition d’être attentifs aux modulations d’un chant qui n’a rien de figé.
27La réécriture par Virgile de la séquence consacrée aux chants d’oiseaux permet de percevoir les modèles grecs utilisés et la façon dont le poète latin choisit de singulariser l’oiseau évoqué, en lui donnant une place privilégiée au sein d’un catalogue hérité des Grecs.
- 36 Bouffartigue, « Les prévisions météorologiques tirées de l’observation des animaux », p. 409-410.
28Dans les Géorgiques, Virgile reprend l’idée lucrétienne selon laquelle certains oiseaux, associés à d’autres bêtes, « font la pluie et le beau temps » en annonçant, par des modifications de leur comportement habituel, qu’un orage se prépare, ou au contraire, que le soleil va revenir. Cette idée témoigne de la réception à Rome des Phénomènes d’Aratos, poème didactique très admiré et souvent traduit en latin36.
29En G. I, 373-389, il énumère les signes de la pluie donnés par différents animaux :
- 37 Le texte est cité dans l’édition d’Eugène de Saint-Denis à la CUF.
[…] Numquam imprudentibus imber
obfuit : aut illum surgentem uallibus imis
aeriae fugere grues, aut bucula caelum
suspiciens patulis captauit naribus auras,
aut arguta lacus circumuolitauit hirundo
et ueterem in limo ranae cecinere querellam.
Saepius et tectis penetralibus extulit oua
angustum formica terens iter, et bibit ingens
arcus, et e pastu decedens agmine magno
coruorum increpuit densis exercitus alis.
Iam uariae pelagi uolucres et quae Asia circum
dulcibus in stagnis rimantur prata Caystri,
certatim largos umeris infundere rores,
nunc caput obiectare fretis, nunc currere in undas
et studio incassum uideas gestire lauandi.
Tum cornix plena pluuiam uocat improba uoce
et sola in sicca secum spatiatur harena37.
Jamais le grain n’a causé de dommage sans qu’on fût averti : quand il monte, les grues l’ont déjà fui des hauteurs de l’air dans le fond des vallées, ou la génisse levant les yeux au ciel a humé les brises de ses larges naseaux, ou l’hirondelle criarde a voltigé autour des étangs, et les grenouilles, dans la vase, ont chanté leur vieille complainte. Souvent aussi la fourmi, foulant son étroit sentier, a porté ses œufs hors des profondeurs de son abri, un immense arc-en-ciel a bu [l’eau de la mer] et, s’éloignant de sa pâture, une armée de corbeaux a croassé, ailes contre ailes. En outre les oiseaux de mer aux plumages variés et ceux des étangs d’eau douce qui explorent à l’entour les prés asiens du Caÿstre aspergent à l’envi leurs épaules d’abondantes ablutions ; on peut les voir tantôt exposer leur tête aux flots, tantôt courir vers les ondes, insatiablement désireux de s’y baigner. Alors la corneille importune appelle la pluie à plein gosier et, solitaire, se promène sur le sable sec. (Trad. E. de Saint-Denis, CUF)
30Ces animaux n’émettent pas tous des cris. C’est par leur vol bas que les grues signalent l’arrivée de l’orage, tandis que la génisse relève la tête pour respirer l’air devenu lourd, et que la fourmi évacue ses œufs, prévoyant l’inondation de son abri. Quant aux oiseaux qui se rassemblent dans les plaines du Caÿstre, ils manifestent par ce comportement insolite leur désir de se baigner, mais Virgile ne dit rien de leur chant : ils s’aspergent les épaules, plongent la tête dans l’eau, courent dans les ondes du fleuve. La chaleur lourde est devenue si insupportable qu’ils tentent par tous les moyens de se rafraîchir. Toutefois, certains animaux se font entendre : l’hirondelle arguta, « aux cris aigus », les grenouilles, par « leur vieille complainte » (ueterem […] querellam v. 378), « l’armée des corbeaux, serrés ailes contre ailes », qui a fait entendre son croassement (increpuit v. 382). Le verbe increpare peut évoquer la tempête qui gronde ou la trompette qui retentit, c’est un bruit qui éclate et se répand. Il convient au volume sonore déployé par un groupe compact de corvidés. Les oiseaux forment une masse imposante, comme chez Homère : la réécriture virgilienne permet d’identifier chez Lucrèce, en filigrane, la célèbre comparaison des guerriers avec les oiseaux du Caÿstre, juste avant le catalogue des vaisseaux. Dans l’Iliade, les oiseaux qui se rassemblent font du bruit : leurs cris remplissent toute la plaine.
τῶν δ᾽ ὥς τ᾽ ὀρνίθων πετεηνῶν ἔθνεα πολλὰ
χηνῶν ἢ γεράνων ἢ κύκνων δουλιχοδείρων
Ἀσίω ἐν λειμῶνι Καϋστρίου ἀμφὶ ῥέεθρα
ἔνθα καὶ ἔνθαποτῶνται ἀγαλλόμενα πτερύγεσσι
κλαγγηδὸν προκαθιζόντων, σμαραγεῖ δέ τε λειμών,
ὣς τῶν ἔθνεα πολλὰ νεῶν ἄπο καὶ κλισιάων
ἐς πεδίον προχέοντο Σκαμάνδριον: αὐτὰρ ὑπὸ χθὼν
σμερδαλέον κονάβιζε ποδῶν αὐτῶν τε καὶ ἵππων. (Iliade II, 459-466)
Comme on voit, par troupes nombreuses, des oiseaux ailés, oies ou grues ou cygnes au long cou, dans la prairie asiate, sur les deux rives du Caÿstre, voler en tous sens, battant fièrement des ailes, et, les uns devant les autres, se poser avec des cris, dont toute la plaine bruit ; ainsi, des nefs et des baraques, des troupes sans nombre se répandent dans la plaine du Scamandre : le sol terriblement résonne sous les pas et des guerriers et des chevaux. (Éd. et trad. Paul Mazon, CUF)
31En citant « les prés asiens du Caÿstre », Virgile dévoile l’intertexte homérique. Lucrèce, lui, a résumé le catalogue de l’Iliade en nommant un oiseau d’eau douce et deux oiseaux marins (l’épervier, l’orfraie, le plongeon), mais sans faire mention du lieu, ce qui rend l’identification bien plus difficile. Virgile décrit le chant de la corneille en lui donnant un relief particulier, malgré la brièveté de l’évocation (v. 388-389), car elle est seule. Chez Lucrèce, au contraire, les corneilles centenaires étaient nommées au pluriel, aux côtés des bandes de corbeaux (DRN V, 1084-1085 : cornicum ut saecla uetusta / coruorumque greges).
32Le modèle homérique n’est pas le seul que convoque ici Virgile : pour construire son catalogue, il reprend la liste des signes de la pluie proposée par Aratos dans ses Phénomènes.
- 38 Je remercie Frédérique Biville pour cette suggestion d’identification fondée sur Pline, Histoire na (...)
|
Aratos, Phénomènes 942-972
|
Virgile, Géorgiques I, 373-389
|
|
oiseaux des marais ou de mer (942-943)
hirondelles (944-945)
grenouilles (946-947)
ololygon (oiseau non identifié ou grenouille mâle38 ?) (948)
corneille criarde (longuement décrite, 949-953)
bovins (954-955)
fourmis (956-957)
mille-pattes et vers de terre (957-959)
poules (960-962)
corbeaux, choucas (963-966)
corbeaux (leur chant, 967-969)
canards domestiques, choucas (970-971)
héron (972)
|
grues (374-375)
génisse (375-376)
hirondelle (378)
grenouilles (379)
fourmi (379-381)
armée de corbeaux (381-382)
oiseaux de mer et des étangs (383-387)
corneille importune (388-389)
|
- 39 Voir R. A. B. Mynors (éd.), Virgil. Georgics, edited with a commentary, Oxford, 1990, p. 80-84 et M (...)
33Virgile reprend cette liste célèbre39 en omettant des animaux, et surtout en changeant l’ordre d’apparition des exemples, pour terminer par une séquence où les oiseaux du Caÿstre sont encadrés par l’armée des corbeaux, juste avant, et la corneille seule sur la plage, juste après.
34Virgile a remanié le modèle d’Aratos pour mettre en valeur « la corneille criarde », en l’isolant à la fin. Chez Aratos, c’est la corneille qui trempe sa tête dans l’eau ou s’y plonge tout entière :
ἤ που καὶ λακέρυζα παρ' ἠϊόνι προυχούσῃ
χείματος ἐρχομένου χερσαῖ' ὑπέτυψε κορώνη,
ἤ που καὶ ποταμοῖο ἐβάψατο μέχρι παρ' ἄκρους
ὤμους ἐκ κεφαλῆς, ἢ καὶ μάλα πᾶσα κολυμβᾷ,
ἢ πολλὴ στρέφεται παρ' ὕδωρ παχέα κρώζουσα.
(Aratos, Phénomènes, 949-953)
ou bien à l’approche de l’orage la corneille criarde, à la pointe d’un promontoire, enfonce en marchant ses pattes dans le sol, ou trempe la tête dans une rivière jusqu’à la limite des épaules, ou même y plonge tout entière, ou s’agite vigoureusement au bord de l’eau avec d’épais croassements. (Trad. Jean Martin modifiée, CUF).
35Chez Virgile, les mouvements de la corneille pour tenter de se rafraîchir sont attribués à l’ensemble des oiseaux du Caÿstre :
certatim largos umeris infundere rores,
nunc caput obiectare fretis, nunc currere in undas
et studio incassum uideas gestire lauandi.
(G. I, 385-387)
[ils] aspergent à l’envi leurs épaules d’abondantes ablutions ; on peut les voir tantôt exposer leur tête aux flots, tantôt courir dans les ondes, insatiablement désireux de s’y baigner. (Trad. E. de Saint-Denis)
36Ensuite, si la corneille se détache tout à coup du groupe, c’est par son cri. Rappelons que Virgile ne mentionne pas le vacarme que font ces oiseaux, tandis qu’Homère le souligne. Dans les Géorgiques, le cri de la corneille s’impose et soudain, elle apparaît seule sur le rivage :
Tum cornix plena pluuiam uocat improba uoce
et sola in sicca secum spatiatur harena.
(G. I, 388-389)
Alors la corneille importune appelle la pluie à plein gosier et, solitaire, se promène sur le sable sec. (Trad. E. de Saint-Denis)
37Elle appelle la pluie à pleine voix et est qualifiée d’importune (improba), car elle dérange par son cri rauque, désagréable aux oreilles humaines. Le polyptote plena …uocat … uoce traduit peut-être l’exaspération de l’auditeur. L’insistance importune de l’oiseau est soulignée par l’allitération en s du v. 389, sola, sicca, secum, spatiatur : le vide s’est fait autour d’elle, comme si tous s’étaient écartés pour fuir son chant si peu mélodieux. Virgile associe étroitement sa course éperdue et son cri répété, témoignant de son anxiété.
- 40 Voir Mynors (éd.), Georgics, p. 86-87 et Erren (éd.), Georgica, p. 224-228.
38Ensuite le poète énumère tous les signes du retour des jours ensoleillés et d’un ciel serein : le comportement des alcyons et des porcs, les chants du soir de la chouette, le cri strident (magno stridore v. 407) de l’aigle de mer (Nisus) poursuivant l’aigrette (Scylla), et pour finir, le chant inhabituel des corbeaux40 :
Tum liquidas corui presso ter gutture uoces
aut quater ingeminant et saepe cubilibus altis
nescio qua praeter solitum dulcedine laeti
inter se in foliis strepitant […]
(G. I, 410-413)
Alors les corbeaux, le gosier resserré, répètent trois ou quatre notes limpides, et souvent, dans leurs gîtes élevés, joyeusement transportés par je ne sais quel charme insolite, ils jacassent entre eux dans le feuillage. (Trad. E. de Saint-Denis modifiée)
39Le verbe strepitant (v. 413) évoque le vacarme d’une foule. C’est un son qui résonne, comme le grondement d’un fleuve, la sonnerie d’un clairon, ou le bourdonnement d’un essaim. Il rappelle le cri de l’armée des corbeaux, increpuit (v. 382). Si les croassements des corbeaux qui « jacassent » joyeusement, réunis en colonie au sommet des arbres, correspondent bien à l’idée qu’on se fait de leur cri, le lecteur est surpris par les notes claires répétées trois ou quatre fois, en resserrant le gosier : le corbeau semble ici capable, comme les oiseaux décrits par Lucrèce, de moduler son chant de façon significative, au point qu’on ne reconnaît plus sa voix rauque, soudain devenue limpide (liquidas uoces, v. 410). Lorsque Virgile décrit les corbeaux « transportés de joie par je ne sais quel charme insolite » (nescio qua praeter solitum dulcedine laeti v. 412), il cite son modèle lucrétien. C’est un écho à l’épiphanie de Vénus, où les oiseaux sont les premiers à donner des signes de son arrivée :
aeriae primum uolucres te, diua, tuumque
significant initum perculsae corda tua ui.
(DRN I, 12-13)
d’abord, ce sont les oiseaux du ciel qui t’annoncent, déesse, toi et ta venue, frappés au cœur par ta puissance divine.
- 41 Pigeaud, L’art et le vivant, Paris, 1995, p. 281-282 : « Dans le texte de Virgile, il est important (...)
40Virgile s’interroge sur la transformation du chant des corbeaux et semble refuser ici l’interprétation religieuse qui voit en eux des oscines, « porte-signes » par leur chant. Le poète évoque plutôt l’influence des conditions météorologiques. On peut déceler alors, v. 417-423, un écho à la médecine méthodique41 qui distingue trois états dans les corps, le statut resserré, le statut relâché et le statut mixte. Dans ce cadre, on observe souvent le basculement d’un état à l’état contraire. Virgile décrit le brusque passage de la tempête au soleil, de l’humidité instable au ciel serein, ce qui explique la modulation du chant des corbeaux, soudain transportés de joie :
uerum ubi tempestas et caeli mobilis umor
mutauere uias et Iuppiter uuidus Austris
denset erant quae rara modo, et quae densa relaxat,
uertuntur species animorum, et pectora motus
nunc alios, alios dum nubila uentus agebat,
concipiunt: hinc ille auium concentus in agris
et laetae pecudes et ouantes gutture corui
(G. I, 417-423).
Mais quand le temps et l’humeur changeante du ciel ont changé de route, et quand Jupiter, arrosé par les vents du sud, épaissit ce qui était jadis ténu et détend ce qui était épais, les dispositions d’esprit sont transformées, et les cœurs conçoivent d’autres mouvements qu’au moment où le vent poussait les nuages : de là vient ce concert d’oiseaux dans les champs, et l’élan joyeux du bétail, et les corbeaux lançant des ovations à plein gosier.
- 42 Virgile. Géorgiques, texte traduit par E. de Saint-Denis, introduction, notes et postface de J. Pig (...)
41Gutture au v. 423 fait écho à presso […] gutture au v. 410. Il est probable que lorsqu’ils chantent l’arrivée du soleil et du ciel serein en lançant des cris de triomphe, les corbeaux fassent entendre des notes claires, répétées trois ou quatre fois (dans une procession triomphale, on répète ainsi le cri rituel, io triumphe). La traduction d’E. de Saint-Denis42, « les croassements des corbeaux en liesse », paraît donc difficile à défendre, sauf si l’on donne à croassement un sens général, comme l’avait hinnitus chez Lucrèce.
42En tout cas, Virgile montre que la corneille et les corbeaux sont capables de nous surprendre par les modulations de leur chant. Le qualifier de « croassement » est sans doute trop restrictif, et le poète fait entendre ses variations dues aux changements de conditions météorologiques, qui ont une influence sur les sensations et les sentiments des oiseaux.
43Ovide reprend à son tour l’évocation de ces deux oiseaux oscines et s’attache à présenter aussi le corbeau comme un individu, alors que Lucrèce et Virgile le décrivent toujours en groupe, conformément à l’éthologie : le corbeau freux vit en bandes, formant d’importantes colonies.
- 43 I. V. Ziogas, Ovid and Hesiod: The Metamorphosis of the Catalogue of Women, Cambridge/New York, 201 (...)
- 44 R. Philbrick, « Coronis and the Metamorphosis of Apollo: Ovidian Re-formations of Pindar’s third Py (...)
- 45 Fr. 74, 18-20 (Hollis). Voir A. M. Keith, The Play of Fictions. Studies in Ovid’s Metamorphoses 2, (...)
- 46 Voir G. Schmidt, Rabe und Krähe in der Antike. Studien zur archäologischen und literarischen Überli (...)
44Au livre II des Métamorphoses, Ovide met en scène la rencontre du corbeau et de la corneille, qui ont beaucoup de points communs : tous deux sont punis par un dieu auquel ils ont voulu rendre service en lui dénonçant une traîtrise. Or ils sont mal récompensés de leur zèle importun, car personne n’aime les messagers de mauvaises nouvelles : leur plumage blanc devient noir. Ovide présente le couple corbeau/corneille en tissant un réseau d’allusions à trois poètes grecs. Dans le Catalogue des femmes d’Hésiode, le corbeau dénonce à Apollon l’infidélité de Coronis43. Dans la troisième Pythique, Pindare supprime l’intervention du corbeau, car nul ne peut tromper Apollon Pythios, dieu des oracles44. Dans l’Hécalé, Callimaque réintègre, dans un récit enchâssé, le corbeau dénonciateur et remet en cause l’omniscience du dieu45. La corneille se plaint d’avoir perdu les faveurs d’Athéna quand elle lui révéla que les filles de Cécrops, chargées de surveiller une corbeille sans jamais l’ouvrir, avaient succombé à la curiosité. Elle prophétise que le plumage du corbeau deviendra noir pour une faute semblable. Chez Ovide, le récit de la métamorphose du corbeau contient, dans un récit enchâssé, l’histoire de la corneille : punie pour avoir dénoncé la curiosité d’Aglauros, fille de Cécrops, à Minerve, elle tente de dissuader le corbeau de révéler à Phébus l’infidélité de Coronis46.
- 47 Philbrick, « Coronis and the Metamorphosis of Apollo », p. 467-468.
45Le corbeau n’accorde aucune attention aux propos de la corneille : telle une Cassandre, elle prophétise un triste destin qu’elle ne peut empêcher d’advenir, car son interlocuteur la dédaigne. Phébus apprend du corbeau l’infidélité de son amante. Emporté par la colère, il la transperce d’une de ses flèches. Or le dieu omniscient des oracles a encore quelque chose à apprendre. C’est Coronis elle-même qui l’informe, juste avant de mourir, de l’étendue de son malheur : elle est enceinte, et le dieu jaloux vient de tuer son propre fils. Il faut souligner que la version d’Ovide est la seule où Coronis fait entendre sa voix47.
- 48 A. Barchiesi (éd.), Ovidio. Metamorfosi, t. I, libri I-II, Mondadori, 2005, p. 279.
46Désespéré, Phébus s’efforce en vain de ranimer son amante, mais rien n’y fait. Submergé par la douleur, le dieu est incapable de parler. Il gémit et il est comparé à une génisse qui voit mourir son veau, la tête fracassée d’un coup de massue. C’est d’autant plus frappant que dans ce récit, les deux oiseaux et Coronis parlent. La corneille raconte sa propre histoire. Or il est rare, dans les Métamorphoses, que les animaux soient doués de parole. D’ailleurs les animaux parlants sont rares dans l’épopée, ils appartiennent plutôt au genre de la fable48. Et chez Ovide, la perte du langage articulé est l’un des premiers signes du basculement, opéré par la métamorphose, du statut d’être humain à celui d’animal, de végétal ou de minéral. Les deux oiseaux bénéficient donc ici d’un traitement bien particulier. Or le corbeau est présenté comme loquax (v. 535) et la corneille, comme garulla (v. 547), deux épithètes dénonçant leur bavardage intempestif d’oiseaux dénonciateurs.
tam nuper pictis caeso pauonibus Argo
quam tu nuper eras, cum candidus ante fuisses,
corue loquax, subito nigrantis uersus in alas.
(Mét. II, 533-535)
[Junon s’élance dans l’air limpide sur son char traîné par des paons], ces paons qui devaient depuis peu leurs couleurs au meurtre d’Argus, à l’époque où toi-même, corbeau loquace, tu venais d’échanger tout à coup ton ancienne blancheur contre des ailes noires. [Éd. et traduction Georges Lafaye, CUF]
Ad dominum tendebat iter ; quem garrula motis
consequitur pennis, scitetur ut omnia, cornix
auditaque uiae causa : « Non utile carpis »
inquit « iter ; ne sperne meae praesagia linguae. »
(Mét. II, 547-550)
Il s’envolait vers son maître ; or la corneille bavarde le suit à tire d’ailes, curieuse de tout apprendre ; instruite du motif de son voyage, elle dit : « Tu ne prends pas la bonne route ; ne méprise pas les prédictions de ma langue. » [Trad. G. Lafaye]
47Ovide propose toute une mise en scène développant avec ampleur, érudition et humour les deux vers des Géorgiques où Virgile souligne avec quelle intensité sonore la corneille impose sa présence au lecteur, exaspéré par son croassement incessant (G. I, 388-389). Racontant son histoire au corbeau, elle se présente comme la fille de Coroneus, roi de Phocide. Sa beauté fait son malheur : un jour qu’elle se promène sur la plage, Neptune la voit et se lance à sa poursuite. S’éloignant des flots et du sable mouillé, la jeune fille s’épuise en vain, en tentant de courir sur le sable sec, où elle s’enfonce. Tendant les bras vers le ciel, elle invoque les dieux et les hommes, et Pallas, vierge comme elle, prend pitié d’elle et la métamorphose en corneille.
Forma mihi nocuit ; nam cum per litora lentis
passibus, ut soleo, summa spatiarer harena,
uidit et incaluit pelagi deus […]
(Mét. II, 572-574)
Ma beauté m’a nui ; car alors que sur le rivage, à pas lents, comme j’en ai l’habitude, je me promenais à la surface du sable, le dieu de la mer me vit et s’enflamma.
Vim parat et sequitur. Fugio densumque relinquo
litus et in molli nequiquam lassor harena.
(Mét. II, 576-580)
Il voulut me faire violence et se mit à ma poursuite. Je prends la fuite, je quitte le rivage solide et je m’épuise en vain sur le sable mou.
- 49 Selon Keith, The Play of Fictions, p. 29-30, « ut soleo est une « note alexandrine » permettant au (...)
48Un récit de métamorphose souligne toujours la continuité entre l’avant et l’après. Ovide s’attache à un geste ponctuel de la fille du roi, sa promenade solitaire, à pas lents, sur la plage, qui fait naître le désir de Neptune. Une fois devenue corneille, elle continue à parcourir le rivage de la même manière, si bien qu’on peut reconnaître, dans le comportement habituel de l’oiseau par temps d’orage, la jeune fille qu’elle a été. Si elle déambule sur la plage en appelant la pluie à grands cris, c’est parce qu’elle reproduit, pour l’éternité, l’instant fugace où sa vie a basculé : sa promenade, sa fuite et son appel à l’aide. Ovide donne ainsi un fondement mythologique à l’observation naturaliste de Virgile, et l’écho aux Géorgiques est souligné49 par la reprise (spatiatur harena / spatiarer harena) et par l’allitération en -s.
Tum cornix plena pluuiam uocat improba uoce
et sola in sicca secum spatiatur harena.
(G. I, 388-389)
Alors la corneille importune appelle à pleine voix la pluie et, solitaire, elle déambule sur le sable sec.
Forma mihi nocuit ; nam cum per litora lentis
passibus, ut soleo, summa spatiarer harena,
uidit et incaluit pelagi deus. […]
(Mét. II, 572-574)
Ma beauté m’a nui ; car alors que sur le rivage, à pas lents, comme j’en ai l’habitude, je me promenais à la surface du sable, le dieu de la mer me vit et s’enflamma.
- 50 Barchiesi, Metamorfosi, t. I, p. 284 conteste la traduction de Keith, The Play of Fictions, p. 29, (...)
- 51 Pour prolonger l’analyse, voir M. Pfaff-Reydellet, Le Bestiaire des Poètes. La représentation de l’ (...)
49Vt soleo, au présent, détonne dans un récit au passé : l’expression renvoie à la nouvelle identité, animale, de la fille du roi50. La promenade, la fuite et l’appel au secours ne se reproduiront pas, car sa métamorphose l’a sauvée. En revanche, la corneille répétera toujours, par temps d’orage, ce comportement caractéristique de son espèce, désormais inscrit dans l’ordre de la nature51.
- 52 Keith, The Play of Fictions, p. 31, souligne l’importance de la voix de la corneille, que la tradit (...)
50Les Métamorphoses d’Ovide présentent une forme de savoir naturaliste sur les animaux, en proposant des récits d’origines – élaborés à partir de modèles grecs – aux descriptions lucrétiennes ou virgiliennes, qui révèlent un véritable intérêt pour l’observation des animaux, saisis dans des scènes de la vie quotidienne. Ovide exprime quant à lui la singularité de l’animal, en racontant l’histoire de l’être humain qui se cache en lui. Ainsi, la corneille n’est plus seulement la représentante de l’espèce, elle acquiert une personnalité, une histoire individuelle, qu’elle raconte de sa voix singulière52 : elle se souvient de qui elle était.
quid fuerim quid simque uide […]
(Mét. II, 551)
Vois ce que j’ai été et ce que je suis […]
51La compréhension de la sonosphère animale nécessite une attention au détail et une connaissance du milieu naturel dont témoignent les trois poètes latins. L’acuité de leur écoute est due à leur érudition alexandrine, mais s’explique aussi par la proximité avec les animaux. Lucrèce invite à déceler, dans les inflexions de « voix » des chiens molosses, du cheval et des oiseaux, une forme de protolangage. Chez Virgile, la description précise des bandes de corbeaux, de leurs attitudes corporelles et des modulations de leur chant témoigne de sa connaissance des paysages d’Italie du Nord et d’une sensibilité particulière, autant que de sa lecture attentive d’Homère et d’Aratos. Enfin, Ovide éclaire par un mythe étiologique le comportement étonnant de la corneille avant l’orage, combinant trois modèles grecs pour rendre compte, avec humour, d’une observation d’histoire naturelle. Le comportement caractéristique d’une espèce animale semble justifié par l’accomplissement d’un destin individuel. Les savoirs concrets sur les bêtes, nés de l’observation quotidienne, étaient largement partagés dans l’Antiquité, ce qui devrait inciter à l’humilité les lecteurs modernes, souvent incapables de distinguer tant d’inflexions de voix chez un chien, ou différents types de chant chez le même oiseau.