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Du son à la voix ? L’expression animale chez Albert le Grand

From Sound to Voice? Animal Expression in Albert the Great
Martha Beullens

Résumés

Cet article examine la question de la voix des animaux dans la pensée d'Albert le Grand à travers une analyse de plusieurs de ses œuvres philosophiques et zoologiques de la maturité (De anima, Peri hermeneias, Quaestiones super libris De animalibus, De animalibus). Si Albert distingue le son, la voix et le langage en s’inspirant d’Aristote, il adopte une position ambivalente quant à l’attribution de la voix aux animaux. Tantôt, il semble restreindre la voix aux seuls êtres humains, en insistant sur son caractère volontaire et institué, tantôt il reconnaît aux animaux supérieurs – c’est-à-dire jouissant de la faculté imaginative ou de l’estimative – une forme de vocalisation dotée de signification, notamment chez les espèces capables d’apprentissage et d’imitation. Cette ambivalence reflète la tension entre la continuité caractéristique de l’échelle des êtres et la nécessité de préserver la spécificité humaine, en particulier sa capacité à former des concepts et à instituer des signes. L’article s’attache ainsi à interroger le sens profond d’une question en apparence simple : les animaux ont-ils la voix ?

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Texte intégral

1Si la question de la voix des animaux chez Albert le Grand peut de prime abord sembler un faux problème – nous constatons aisément que la plupart d’entre eux émettent des sons vocaux et la définition de la voix que donne Albert dans son De anima semble à première vue correspondre à ce constat –, un examen approfondi des textes révèle que la question, bien plus complexe qu’il n’y paraît, n’admet pas de réponse définitive et reste en quelque sorte irrésolue. En effet, nous verrons que la réponse dépend de ce qui est en jeu et des questions, parfois implicites, auxquelles le texte albertinien cherche à répondre.

  • 1 Notons que les considérations sur la voix des animaux sont un ajout par rapport au texte aristotéli (...)
  • 2 Albertus Magnus, Summa de creaturis, trad. fr., in I. Rosier, La parole comme acte. Sur la grammair (...)

2Albert le Grand traite de la voix en plusieurs endroits, mais il y a consacré des développements significatifs dans les œuvres suivantes : la question De voce de la Summa de creaturis, le De anima 2.3.22, le Peri hermeneias (surtout 1.2.1 et 1.2.3 pour notre propos1) et les Quaestiones super libris De animalibus (surtout 1.12, 4.7-8, 19.10-11). Notre examen portera principalement sur la discussion du De anima 2.3.22, que nous mettrons en perspective avec des extraits des œuvres de la maturité du Dominicain, principalement les Quaestiones super libris De animalibus (1258-1262/1263), le Peri hermeneias (vers 1254-1257) et le De animalibus (1258-1262/1263). C’est en effet dans les œuvres de la maturité qu’apparaît toute l’ambiguïté de sa réponse – dans sa première somme de théologie, la Summa de creaturis (vers 1246), il avait au contraire répondu de façon très tranchée2.

3Afin de faciliter la discussion du problème, nous aimerions commencer par exposer les difficultés que nous avons rencontrées et déjà en proposer une tentative d’explication. Une première difficulté est l’imprécision dans les distinctions terminologiques mobilisées par Albert le Grand lorsqu’il traite de la voix des animaux. C’est le cas notamment des distinctions entre « son » (sonus) et « voix » (vox) ou entre « signe » (signum) et « indice » (indicium ou nota). D’autres termes se révèlent flous par leur polysémie : ainsi, le terme intentio – qui renvoie à une tradition philosophique riche, entre augustinisme et péripatétisme arabe – ne recouvre pas moins de trois sens différents, comme nous le verrons plus loin. Cette difficulté s’explique à la fois par la forme que prennent les textes d’Albert étudiés ici – des commentaires, qui tiennent parfois davantage de la paraphrase – et par le syncrétisme qui caractérise sa pensée. Par ailleurs, les discussions sur la voix des animaux s’inscrivent dans un champ philosophique à l’intersection de la psychologie et de la sémiotique, faisant référence à des problèmes aussi variés que la définition du signe, la doctrine du discours intérieur ou encore la théorie des sens internes.

  • 3 Nous rejoignons ici Jean-Louis Labarrière (J.-L. Labarrière, « Aristote et la question du langage a (...)
  • 4 Albertus Magnus, De animalibus, 2.1.1, éd. H. Stadler, 1916-1920, p. 224 : […] nunquam facit natura (...)

4La deuxième difficulté est plus fondamentale, car elle relève du sujet même dont il est question. En effet, comme le remarque Irène Rosier, la question n’est pas de savoir s’il y a des animaux qui émettent des sons vocaux – cela est évident – mais s’ils y associent des représentations, ce qui les rapprocherait des humains (Rosier, 1994 : 307). L’enjeu est grand, puisqu’il en va de la conservation de la spécificité humaine3. Toute la difficulté se situe donc dans la tension entre le maintien de la différence essentielle entre les hommes et les autres animaux – fussent-ils supérieurs –, d’une part, et la continuité à l’œuvre dans la hiérarchie des êtres, d’autre part. En effet, comme l’écrit Albert le Grand dans le De animalibus, « la nature ne fait jamais de genres distincts (distantia) si elle ne fait pas un intermédiaire entre eux, parce que la nature ne passe d’un extrême à un autre que par un intermédiaire »4 (Albertus Magnus, De animalibus, 2.1.1).

5Nous commencerons par examiner les caractéristiques que présente la voix, en nous concentrant, dans un premier temps, sur les conditions matérielles de sa production et, dans un deuxième temps, sur les critères essentiels de l’imagination, de la signification et de l’intention. Nous mettrons ainsi en évidence que les animaux supérieurs jouissent d’une certaine capacité d’abstraction par laquelle ils sont capables de former des conceptus cordis, sorte d’intermédiaires entre les affects et les concepts, qu’ils peuvent signifier. Par une lecture suivie de longs extraits du De anima 2.3.22, nous soulignerons ensuite un renversement dans l’argumentation d’Albert le Grand : alors qu’il semble d’abord attribuer la voix aux animaux, il en donne finalement une définition tellement restrictive qu’elle semble ne plus pouvoir s’appliquer qu’aux hommes. Des extraits du De animalibus viendront nuancer cette assertion, insistant sur la visée pratique et communautaire de la voix et nous amenant à conclure que l’attribution ou non de la voix aux animaux dépend avant tout du projet et de l’enjeu philosophique des textes où se déploie cette question.

Les conditions matérielles de la production de la voix

  • 5 Aristote comprend notamment que le « chant » des cigales se produit par le frottement de l’air cont (...)
  • 6 Aristote, De l’âme, 2.8, 420b29-33.
  • 7 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, éd. C. Stroick, 1968, p. 130.5-46 : Vox autem est sonus animalis (...)
  • 8 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.8-11 : Concluditur igitur diffinitio vocis, quod vox est (...)
  • 9 Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1, éd. A. Borgnet, 1890, p. 382a : […] non omnis sonus est vo (...)

6Sans grande surprise, au siècle où l’Occident latin découvre la plupart des textes d’Aristote, la réflexion d’Albert le Grand sur la voix s’appuie sur les observations et les conclusions du Stagirite, qu’il commente amplement. Aristote a, en effet, traité des conditions physiologiques de l’émission de la voix et des sons, à propos desquelles certaines de ses intuitions se sont d’ailleurs révélées exactes5. Une des distinctions qu’il établit, particulièrement importante pour notre sujet, est celle entre le son, la voix et le langage6. À la suite d’Aristote, Albert le Grand considère que tous les animaux ne sont pas dotés de la voix, qu’il considère lui aussi comme un type de son spécifique. La voix est en effet définie comme « le son de l’animal, non pas dans n’importe quelle partie, mais dans la partie qui fait vibrer (verberat) l’air » (Albertus Magnus, De anima, 2.3.22)7, « le choc (percussio), au niveau de l’artère vocative, de l’air respiré, sous l’action (ab) de l’âme formant une image mentale (imaginatio) » (De anima, 2.3.22)8 ou encore « le son venant de la bouche de l’animal, proféré avec l’image d’une signification » (Peri hermeneias, 1.2.1)9.

  • 10 Par « poissons », il faut entendre les animaux aquatiques.
  • 11 Dans le texte aristotélicien, les animaux dépourvus de sang étaient répartis en quatre genres : « l (...)
  • 12 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 130.11-44.

7Laissons pour l’instant de côté les critères de l’imagination et de la signification pour nous concentrer sur les conditions matérielles de la production de la voix. Les définitions du De anima et du Peri hermeneias nous apprennent que la voix nécessite un appareil respiratoire, que seuls les animaux « aériens » et « sanguins » possèdent – par opposition aux « poissons »10 et aux « animaux dépourvus de sang »11. À strictement parler, les animaux aquatiques sont même incapables d’émettre des sons, puisque le son est dit être produit par « un certain mouvement de l’air ». Ce n’est qu’improprement, semble-t-il, que l’on peut dire d’eux qu’ils émettent des sons, lorsque leurs branchies ou leur évent percutent l’air à la surface de l’eau12.

8Poursuivons la lecture de la définition de la voix donnée dans le De anima :

  • 13 Albertus Magnus, De anima, éd. C. Stroick, 1968, 2.3.22, p. 130.45-51 : Vox autem est sonus animali (...)

La voix est le son de l’animal, non pas dans n’importe quelle partie, mais dans la partie qui fait vibrer (verberat) l’air […] ; et pour cette raison, il faut avoir un poumon qui souffle l’air comme un soufflet, une trachée dure qui est appelée « artère vocative » au niveau de laquelle l’air est mis en vibration, et une langue qui façonne et frappe l’air. (De anima, 2.3.22)13

9En plus de l’appareil respiratoire, l’animal doit donc également être doté d’une langue, à laquelle, dans la suite de cet extrait, Albert associe deux fonctions, à savoir la conservation dans l’être, d’une part, et le bien-être, d’autre part. Ces deux fonctions sont mises en parallèle avec les deux fonctions de la respiration, c’est-à-dire les deux fins qu’elle poursuit.

  • 14 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 130.54-66 : […] respiranti enim congruit natura, per quam res (...)

[...] en effet, pour celui qui respire, la nature par laquelle il respire convient (congruit) à deux actions (opera), comme la langue convient à deux [actions], dont l’une est nécessaire en vue d’être et d’être conservé, et c’est le goût, et l’autre est en vue d’être bien, et c’est le parler (locutio), qui arrive par la langue. En effet, le goût est en vue de l’être, car sans lui la nature animale n’est pas conservée ; et pour cette raison le goût appartient à plusieurs animaux, même [à des animaux] qui ne respirent pas. Mais l’interpretatio est pour le bien-être ; et ainsi en est-il de la nature de celui qui doit respirer. En effet, chez tous les animaux sanguins qui marchent, l’air respiré est en vue de l’être, car sans lui celui qui respire n’est pas conservé, et il sert à adoucir et à refroidir la chaleur du cœur et de l’intérieur. Mais chez les animaux qui ont la voix, il est en vue du bien-être, de sorte que se produit l’interpretatio. (De anima, 2.3.22)14

  • 15 Pour Jean-Louis Labarrière, cette articulation correspond à la première articulation qu’a mise en é (...)
  • 16 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.30-32 : […] et illae quae inter aves sunt latioris lingua (...)
  • 17 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, éd. H. Stadler, 1916-1920, p. 18.
  • 18 Albertus Magnus, De animalibus, 23.24, p. 1509.

10Un élément essentiel est ici apporté par Albert le Grand, toujours à la suite d’Aristote, d’ailleurs : en tant qu’elles sont constitutives de la voix, la langue et la respiration sont toutes deux en vue du bien-être. Autrement dit, la voix n’a pas pour fin la seule conservation dans l’être mais vise également le bien-être qui passe, semble-t-il, par la communication ou, en tout cas, par la vocalisation – nous verrons que cette communication a à voir avec la signification toujours à l’œuvre dans la voix. Parce qu’elle permet l’articulation15, et par conséquent une certaine complexité dans ce qui est vocalisé, la langue permet la locutio, c’est-à-dire le parler – en un sens générique et non spécifiquement humain. C’est ainsi que les oiseaux imitateurs ont une langue plus large16. Le cas de ces oiseaux est intéressant car les sons vocaux qu’ils forment semblent se rapprocher matériellement de la voix humaine, que ce soit par leur grande variété ou par leur articulation, interrogeant ainsi de manière plus aiguë la spécificité du langage humain. La « voix » ne s’exprime en effet pas de la même façon chez l’ensemble des animaux : monocorde et continue chez le lion, le cheval et la vache17, elle est modulée chez le rossignol18.

Image et signification

  • 19 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.11-14 : Non enim omnis animalis sonus vox est, sicut dixi (...)
  • 20 Irène Rosier-Catach fait remarquer que les deux éléments de la voix que sont l’imagination et la si (...)

11Cependant, « il arrive parfois que la langue émette un son que l’imagination ne forme pas, comme quand ceux qui toussent émettent des sons » (De anima, 2.3.22)19. Dans ce cas, nous dit Albert, il n’est pas question de voix. En effet, l’imagination est, avec la signification, un autre élément essentiel de la voix20. Ainsi, Albert écrit dans le Peri hermeneias (1254-1257) :

  • 21 La passion produit dans l’âme une altération. Cf. notamment Albertus Magnus, De anima, 2.3.34, p. 1 (...)

Donc, même si la voix est un son, cependant […] tout son n’est pas une voix : parce que la voix est le son venant de la bouche de l’animal, proféré avec l’image de quelque signification. En effet, cette image peut s’accompagner d’un affect (affectiva) et mouvoir vers l’altération (immutatio)21 ou la fuite ; et alors la voix signifie la passion du plaisir, de la douleur ou de la tristesse, comme signifient la plupart du temps les voix des bêtes, et même [celles] de certains [êtres] rationnels, comme les gémissements et ce qui est véhiculé (importantur) par les interjections. […]

  • 22 Blicteri est l’exemple paradigmatique d’un mot sans signification, c’est-à-dire un mot qui ne se si (...)
  • 23 Albertus Magnus, Peri hermeneias, éd. A. Borgnet, 1890, 1.2.1, p. 382a : Quamvis ergo vox sit sonus (...)

Donc les voix sont toujours significatives : en effet, elles se signifient au moins elles-mêmes. Mais ces voix qui (quoiqu’elles puissent être écrites) n’ont pas été instituées pour signifier quelque chose, ni ne sont proférées avec l’image de quelque chose devant être désigné par les voix, ne sont pas dites « voix significatives », comme « blicteri »22 « bu », « ba » ; et on donne habituellement ces exemples parce qu’ils ne sont pas institués pour désigner quelque chose. Mais certaines des voix significatives désignent non par institution mais par nature, comme celles dont nous avons parlé, qui sont le gémissement et l’exclamation dans la douleur ou le plaisir ou dans les voix des bêtes […]. (Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1)23

  • 24 Albertus Magnus, De sensu et sensato, éd. S. Donati, 2017, 1.1.2, p. 22.46-23-1 : Symbolum autem es (...)
  • 25 Il ne peut plus, à strictement parler, être question de symbole. En effet, comme le rappelle Michel (...)

12Si le De sensu et sensato (1256) suggère l’idée que c’est un accident que la voix signifie quelque chose, c’est bien au sens où il est accidentel que ce qui est proféré corresponde à un nom, comme Aristote l’avait d’ailleurs souligné dans son traité De l’interprétation 2, 16a27-29. En effet, le nom, c’est-à-dire le symbole de la chose, est par institution (ou « par imposition ») et non par nature. Cependant, comme l’écrit aussi Albert le Grand dans le De sensu et sensato, le symbole est à entendre en un double sens : symbole de la chose d’une part et symbole du locuteur d’autre part24. Bien que cette distinction apparaisse dans le De sensu et sensato dans un contexte exclusivement humain (il est question de la supériorité du sens de l’ouïe sur celui de la vue pour l’apprentissage), elle nous semble féconde pour expliquer en quoi la voix est toujours significative. Les animaux supérieurs jouissant de l’imagination et percevant par ailleurs les intentions des choses, comme nous le verrons, il ne nous semble pas forcer la pensée d’Albert en suggérant que la voix est, chez eux aussi, signe de l’émetteur de la voix25.

13Qu’est-ce que les animaux signifient donc par la voix ? Si ce ne peut être quelque chose d’extérieur, la chose, que seul l’homme a la capacité de signifier, ce doit donc être quelque chose d’intérieur. Albert écrit ainsi dans le livre 1, q. 13 des Quaestiones super libris De animalibus (1258-1262/3) :

  • 26 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 1.13, éd. B. Geyer et E. Filthaut, 1955, p (...)

Et il faut dire que la voix est causée de multiples façons, à partir d’une cause extrinsèque ou intrinsèque. C’est à partir d’une cause extrinsèque que provient la voix chez les hommes. Mais la cause intrinsèque est double, à savoir naturelle et non naturelle. (Quaestiones super libris De animalibus, 1.13)26

14Et plus loin, dans le livre IV, q. 8, resp. :

  • 27 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.39-45 : Dicendum, quod vox dup (...)

[…] la voix peut être formée par la vertu imaginative ou estimative, comme il arrive chez les animaux astucieux, ou par la raison, comme chez l’homme, et cela parce que quelque chose doit être exprimé ; et la voix ainsi formée est significative parce qu’une telle voix est le signe d’un concept intérieur. (Quaestiones super libris De animalibus, 4.8)27

15Nous pouvons constater que la capacité de signification est associée à la raison ou à la faculté imaginative ou estimative, ce pourquoi la voix n’est reconnue qu’aux animaux supérieurs, « astucieux ».

  • 28 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.54-59 : (1) Ad rationes: Ad pr (...)

16À ce stade, nous nous trouvons face à une double question : 1/ qu’est-ce qui est imaginé et 2/ qu’est-ce qui est signifié ? Or, ces deux questions semblent très rapidement n’en former plus qu’une seule. En effet, dans le Peri hermeneias, il semble que ce soit la signification elle-même qui est imaginée : « la voix est le son venant de la bouche de l’animal, proféré avec l’image de quelque signification » (Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1). Dans les Quaestiones super libris De animalibus, la position est relativement identique, puisque c’est la voix elle-même qui semble être imaginée d’abord. Selon Albert, en effet, « bien qu’elle [la voix] ne soit pas le signe de quelque chose d’extérieur, cependant elle est le signe d’elle-même imaginée d’abord », c’est-à-dire que « le signe qui était ainsi imaginé réside dans le fait de proférer » (Quaestiones super libris De animalibus, 4.8)28. Il semble donc qu’il y ait comme une image de la voix elle-même en tant que signe, ce qui revient, semble-t-il, à poser une équivalence entre imaginer et signifier.

Une certaine capacité d’abstraction

17Ainsi comprise, la signification à l’œuvre dans la voix nécessite donc une certaine capacité de représentation. Nous verrons cependant que cette capacité dépasse la simple re-présentation dans l’absence. C’est ici qu’intervient une autre notion, l’intentio, que dans le De sensu et sensato Albert lie à l’imagination :

  • 29 Albertus Magnus, De sensu et sensato, 1.1.2, p. 22.41-23.1 : Et ideo per hoc quod sermo auditur, in (...)

Et par ce [fait] que la parole (sermo) est entendue, l’intention de la parole est comprise. […] Mais elle est symbole du locuteur parce qu’elle est proférée avec intention et imagination. (De sensu et sensato, 1.1.2)29

  • 30 Cette équivocité se trouvait déjà chez Avicenne, qui n’a jamais explicité pourquoi il avait appelé (...)
  • 31 Albert le Grand utilise peu cette expression. Cf. toutefois Albertus Magnus, De homine, éd H. Anzul (...)

18Ce terme se révèle central lorsque l’on se demande ce que peuvent signifier les animaux par la voix. Or, il est particulièrement difficile à comprendre à cause de sa polysémie – le sens à lui donner dépend en effet du contexte dans lequel il est utilisé30. En l’occurrence, vu le contexte de la question qui nous occupe et dans la mesure où l’extrait parle d’intentio sermonis, nous pourrions être tentés de comprendre ce terme d’abord au sens d’intentio significandi31. C’est en effet une possibilité mais nous verrons que cette lecture n’épuise pas la richesse sémantique de ce terme.

  • 32 Roger Bacon, Summulae dialectices, 1.2, éd. A. de Libera, 1986, p. 222, cité par Cl. Appolloni, « P (...)

19Certes, on pourrait objecter que cet extrait ne porte que sur la voix humaine : il concerne l’importance de la voix (et corrélativement de l’ouïe) pour l’enseignement, il est question de sermo et non pas de vox et l’intentio significandi est habituellement réservée aux humains – chez Roger Bacon, notamment, elle est ce qui permet de distinguer entre le langage humain et le « langage » animal (Roger Bacon, Summulae dialectices, 1.2)32. Il nous semble cependant que la notion d’intentio, ainsi comprise, peut d’une certaine manière aussi s’appliquer aux animaux non humains. C’est en ce sens que nous proposons de lire l’extrait suivant du De anima :

  • 33 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22 : 131.18-25 : Et cum duo sint in anima, affectus scilicet doloris (...)

Et tandis qu’il y a dans l’âme deux [choses], à savoir les affects de douleur ou de joie, et les concepts du cœur (conceptus cordis) au sujet des choses, la voix ne signifie pas l’affect mais plutôt le concept – en effet, la voix est le son interprétatif du concept du cœur –, et pour cette raison seul celui qui a l’intellect concevant les intentions des choses a la voix : et pour cette raison, c’est pour exprimer un concept qu’il forme des voix. (Albertus Magnus, De anima, 2.3.22)33

  • 34 La notion d’intentionnalité a certes beaucoup été traitée par la phénoménologie, mais l’intention c (...)
  • 35 M. Carruthers, 2012, p. 369.

20Bien que, à strictement parler, il n’y ait qu’une seule occurrence d’intentio, ce passage du De anima mêle en réalité deux significations de ce terme, témoignant à lui seul de sa polysémie. L’intentio significandi, que nous venons de mentionner, se trouve dans l’idée selon laquelle c’est pour exprimer un concept que la voix est formée. Cela rejoint ce qu’Albert écrit dans l’extrait déjà cité des Quaestiones super libris De animalibus : « […] la voix peut être formée par la vertu imaginative ou estimative, comme il arrive chez les animaux astucieux, ou par la raison, comme chez l’homme, et cela parce que quelque chose doit être exprimé » (Quaestiones super libris De animalibus, 4.8). Notons que les « animaux astucieux » sont ici explicitement mentionnés. Il y a, dans cette idée, quelque chose de l’ordre de la visée34, ce qui rejoint une autre signification de l’intentio, théorisée par Augustin : l’intentio comme intentio animi35. Si l’on élargit la compréhension de l’extrait du De sensu et sensato aux animaux non humains, on obtient l’idée selon laquelle la voix est le signe de celui qui l’émet parce que celui qui émet la voix vise quelque chose comme quelque chose. C’est en ce sens qu’elle signifie quelque chose de lui, en l’occurrence la signification que la chose revêt pour lui, la façon dont elle lui apparaît, c’est-à-dire la représentation qu’il s’en fait accompagnée de la charge affective qui y est liée.

  • 36 Notre propos n’est pas ici d’entrer dans une discussion détaillée de l’intention telle qu’elle inte (...)

21Cette considération rejoint un troisième sens d’intentio : l’intentio rei. Ainsi entendu, ce terme intervient dans la théorie des sens internes élaborée par le péripatétisme arabe – principalement Avicenne et Averroès36. Il est particulièrement intéressant de souligner qu’Albert a traité des sens internes dans des textes qui portent également sur des questions de langage, en particulier dans la Summa de creaturis (De homine) et le De anima, mais également dans les commentaires aux Parva Naturalia d’Aristote et dans les traités portant sur les animaux (le De motibus animalium et De animalibus). Cela étant, comme comprendre cette intentio ? Irven M. Resnick et Kenneth F. Kitchell Jr. définissent l’intentio comme le « sentiment » qui accompagne l’image de la chose et qui présente la chose comme agréable ou désagréable, effrayante ou désirable, etc. (Resnick et Kitchell, 1996 : 48), ce qui est cohérent avec l’idée de visée dégagée plus haut.

  • 37 B. M. Ashley O.P., 2013, p. 306.
  • 38 Albertus Magnus, De anima, 2.4.7, p. 157.33-37 : […] intentiones, quae numquam in sensu fuerunt, se (...)

22Cependant, les intentions sont à comprendre en un sens plus large. En effet, elles ne sont pas seulement les sentiments qui accompagnent l’image de la chose – cette définition semble en fait plus proche de la façon avicennienne de concevoir les « intentions non sensibles »37, en en faisant l’objet d’une sorte d’instinct animal – mais, plus largement, les propriétés associées à une chose, qui ne peuvent pas être perçues par les sens externes et dont la perception relève donc d’un sens interne – notamment les relations d’amitié ou d’inimitié, ainsi que les relations de filiation. En effet, l’intentio (au sens d’intentio rei) est définie dans le De anima comme ce qui n’est « jamais senti mais n’est néanmoins pas séparé des conditions de ce qui est sensible » (Albertus Magnus, De anima, 2.4.7)38.

23En définitive, comme l’écrit Paloma Hernández-Rubio, les intentions peuvent être comprises comme quelque chose de la chose singulière, qui dépasse ce qui est senti par les sens mais qui est prédicable d’elle : c’est la signification de la chose singulière pour celui qui la perçoit (Hernández-Rubio, 2022 : 158). Intention et signification apparaissent donc fortement intriquées, et nous comprenons mieux des expressions telles que « image de la signification » ou « le signe qui était ainsi imaginé » que nous avons vues plus haut.

  • 39 D. Black, 2000, p. 62 ; p. 69, n. 1 ; p. 72, n. 32.
  • 40 M. Schofield, « Aristotle on the Imagination », in J. Barnes – M. Schofield – R. Sorabji, (éd.), Ar (...)
  • 41 J.-L. Labarrière, « Nature et fonction de la phantasia chez Aristote », in D. Lories – et L. Rizzer (...)
  • 42 D. Black, 2000, p. 63.
  • 43 Si l’on excepte quelques digressions, le commentaire d’Albert au De anima se présente davantage com (...)
  • 44 P. Hernández-Rubio, 2022, p. 149.
  • 45 Comme l’indique Claude Panaccio, le maintien du terme imaginatio peut également s’expliquer par la (...)

24C’est pour rendre compte de la perception des intentions qu’Avicenne, qui considère que l’imagination telle que définie par Aristote en est incapable, introduit l’idée de la faculté estimative, que nous avions rencontrée dans un extrait des Quaestiones super De animalibus. Averroès ne le suivra pas, considérant que l’imagination suffit à expliquer la perception des intentions39 – ce qui rappelle la façon dont Jean-Louis Labarrière comprend la phantasia chez Aristote, la définissant à la suite de Malcolm Schofield40 comme « ce en fonction de quoi quelque chose devient visible et nous apparaît comme ceci ou cela » (Labarrière, 2003 : 23)41, dépassant de loin la seule fonction de re-présentation dans l’absence. Averroès évacuera en outre toute dimension « affective » des intentions42. Ces précisions sont importantes car, dans son commentaire au De anima43, Albert le Grand suit majoritairement la lecture d’Averroès, sauf précisément concernant ce point de la faculté estimative44. En effet, chez Albert, l’imagination a généralement pour fonction de collecter et rassembler les données des sens et c’est l’estimative qui en extrait les intentions. Cependant, il ne fait pas toujours preuve d’une grande rigueur dans l’utilisation des termes auxquels il recourt et, parfois, il semble attribuer à l’imagination ce qui, à strictement parler, devrait relever de l’estimative selon la catégorisation qui vient d’être faite. C’est le cas, notamment, des définitions de la voix qui, s’inscrivant dans la tradition boécienne, mêlent signification et imagination45.

25Au terme de ce très bref examen du terme intentio, nous avons pu constater, outre sa polysémie, un entrelacement de l’intentio comprise au sens d’intentio animi et de l’intentio comprise au sens de l’intentio rei. Bien plus, il semble d’ailleurs que l’intentio rei soit toujours aussi une intentio animi, dans la mesure où c’est l’esprit qui prête des intentiones à la chose. Ce point mériterait d’être davantage développé, mais cela dépasserait l’objectif et les limites de cet article.

Le conceptus cordis, entre affect et concept ?

26Reprenons donc l’extrait du De anima à la lumière de ces considérations :

Et tandis qu’il y a dans l’âme deux [choses], à savoir les affects de douleur ou de joie, et les concepts du cœur (conceptus cordis) au sujet des choses, la voix ne signifie pas l’affect mais plutôt le concept – en effet, la voix est le son interprétatif du concept du cœur –, et pour cette raison seul celui qui a l’intellect concevant les intentions des choses a la voix : et pour cette raison, c’est pour exprimer un concept qu’il forme des voix. (Albertus Magnus, De anima, 2.3.22)

  • 46 Albertus Magnus, Super Porphyrium De V universalibus, 1.4, éd. M. Santos Noya, 2004, p. 7.1-16 : Qu (...)
  • 47 Albertus Magnus, Summa de creaturis, in Rosier, I., 1994, p. 313.

27Dans cet extrait, nous comprenons l’expression conceptus cordis comme renvoyant immédiatement à cette signification que la chose revêt pour celui qui use de la voix. Certes, la lettre de cette expression fait référence au verbum in corde augustinien, c’est-à-dire au discours que l’on se tient intérieurement par opposition au discours que l’on profère – c’est d’ailleurs le sens qu’Albert le Grand donne à cette expression dans le Super Porphyrium De V universalibus (Albertus Magnus, Super Porphyrium De V universalibus, 1.4)46. Cependant, ici, même si l’expression renvoie bien aussi à quelque chose d’intérieur, rien n’indique qu’il soit question d’un discours intérieur, au sens d’une pensée rationnelle – qu’elle se présente ou non sous la forme d’images acoustiques. Plusieurs indices nous permettent d’évacuer cette signification : 1/ le terme même de conceptus, qui ne renvoie pas nécessairement à une pensée complexe et articulée (il n’est précisément pas question de verbum in corde, comme chez Augustin, ou de sermo interius, selon l’expression à laquelle Albert recourt notamment dans la Summa de creaturis47), 2/ le parallélisme opéré, dans l’extrait, entre affectus et conceptus et 3/ l’objet du conceptus dont il est ici question, à savoir les intentions des choses. Rien ne permet donc de comprendre ce passage d’une façon qui en exclurait les animaux, pas même la mention de l’intellect. En effet, dans l’extrait, celui-ci ne renvoie pas à la faculté rationnelle mais bien plutôt à la faculté estimative : il s’agit bien de « l’intellect concevant les intentions des choses ».

  • 48 Albertus Magnus, De anima, 2.3.4, p. 102.28-36 : Adhuc autem notandum est, quod differunt forma rei (...)
  • 49 Albertus Magnus, De anima, 2.3.4, p. 102.8-10 : Et iste gradus propinquus est cognitioni et numquam (...)
  • 50 B. M. Aschley, 2013, p. 304.
  • 51 D. Black, 2000, p. 63-66. Pour une lecture semblable de la phantasia aristotélicienne, cf. J.-L. La (...)

28À propos de cette expression, deux précisions peuvent être apportées. Tout d’abord, pour Albert, percevoir les intentions des choses requiert une capacité d’abstraction48, dont le degré se rapproche de celle nécessaire à la cognition – qui est le niveau d’abstraction propre à l’intellect au sens strict49 –, ce qui peut expliquer le recours au terme conceptus. En ce sens, la vis aestimativa se rapproche de la vis cogitativa, comme le souligne B. M. Ashley (Aschley, 2013 : 304)50. Ensuite, Albert fait de l’estimation une sorte d’intellect pratique animal : si le syllogisme théorique reste l’apanage des humains, les animaux s’avèrent capables d’une forme de « syllogisme pratique ». En effet, l’animal se meut en fonction des intentions qu’il perçoit – le mouvement doit ici être compris en un sens large, comprenant notamment la production de voix –, le « choix » du mouvement dépendant lui aussi de l’estimative51.

  • 52 Cf. n. 9.
  • 53 Cf. n. 45.
  • 54 Albertus Magnus, De anima, 2.4.7, p. 157.29-41.
  • 55 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.9, p. 143.54-59 : (1) Ad rationes: Ad pr (...)

29C’est, nous semble-t-il, à la lumière de la fonction d’interprétation et d’estimation de l’estimative – voire de l’imagination, dans les cas où Albert suit la définition boécienne de la voix52 ou conserve la terminologie augustino-anselmienne53 – qu’il faut appréhender l’écart qui existe entre ce qu’il écrit dans le Peri hermeneias, d’une part, et ce qu’il soutient dans les Quaestiones super libris De animalibus, d’autre part. En effet, tandis que le premier traité souligne que l’image à l’origine de la voix peut exprimer un affect et la voix signifier alors une passion (Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1), selon les Quaestiones, la voix est le signe d’un « concept intérieur » (Quaestiones super libris De animalibus, 4.8). Il s’agit probablement de comprendre que ce qui est en fait signifié est quelque chose d’intermédiaire : ni tout à fait affect, ni tout à fait concept. L’expression conceptus cordis que propose le De anima nous semble, pour cette raison, très porteuse : même si, ultimement, la voix exprime un affect, ce n’est pas un affect reçu directement des sens externes, mais un affect élaboré au niveau des sens internes et, en quelque sorte, « conçu » : dans cette perspective, la voix dit la façon dont une chose apparaît à celui qui l’émet, avec les affects qui y sont associés, par exemple le loup et la peur qu’il entraîne chez le mouton, qui le perçoit comme un ennemi54. L’estimative assure en quelque sorte une fonction de médiation – Albert parle d’ailleurs de « la voix qui se produit par la nature régulée par l’imagination » (Quaestiones super De animalibus, 4.9)55 – faisant intervenir un certain degré d’abstraction.

  • 56 Cf. aussi Aristote, Pol., 1253a.

30La situation semble cependant différente lorsqu’il est question de douleur ou de plaisir, qui sont des affects reçus directement des sens externes. Si l’on devait comprendre la voix en ce sens restrictif (c’est-à-dire répondant au critère de l’imagination préalable de la signification que la voix a pour celui qui l’émet), elle ne pourrait concerner les simples exclamations de plaisir ou de douleur que peuvent laisser échapper les animaux, ce qui contreviendrait à ce qu’Albert écrit dans le Peri hermeneias, comme nous l’avons vu supra56. Si l’intention et l’imagination sont des éléments essentiels à la voix, de deux choses : soit les gémissements de douleur et de plaisir ne peuvent être qualifiés de « voix », soit ils impliquent également l’intervention d’une faculté possédant cette fonction de médiation et « d’interprétation ». Dans cette dernière perspective, la voix dirait la douleur et en même temps la perception de la douleur comme douleur. Autrement dit, ce ne serait pas seulement en tant qu’affect que la douleur serait exprimée par la voix mais en tant qu’affect « repris » par l’imagination et apparaissant donc comme affect. Il s’agirait en quelque sorte d’un niveau supplémentaire par rapport à la simple perception de l’affect : ce ne serait pas seulement l’affect de plaisir qui serait dit mais le plaisir en tant qu’il apparaît comme plaisir à celui qui le signifie. Il semble que chez les animaux jouissant de l’imaginative ou de l’estimative, toute douleur soit en même temps perçue comme douleur et tout plaisir perçu comme plaisir. C’est en ce sens que l’on peut comprendre l’extrait suivant, où il est question de « concept de joie » et de « concept de tristesse » :

  • 57 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.55-57 : Unde breviter dici pot (...)

De là, il peut être dit brièvement que, en tant que la voix est un son rapporté à l’animal à cause de l’expression du concept, à savoir de la joie ou de la tristesse, elle est naturelle. (Quaestiones super libris De animalibus, 4.7)57

  • 58 Sur ce point, cf. notamment Albertus Magnus, Physica, 2.1.2, p. 78.38-49.

31Notons à nouveau l’usage du terme « concept » en un sens permettant d’inclure certains animaux non rationnels. Il s’agit cependant de ne pas surinterpréter le pouvoir de médiation de l’imagination, qui tient surtout à la façon dont les données des sens externes sont reçues, traitées et stockées par les sens internes qu’ont en partage les « animaux supérieurs » ; paradoxalement, cette médiation s’opère de façon quasi instantanée. En effet, même si Albert écrit que la formation de la voix est volontaire chez les animaux, à la différence des hommes, les animaux non rationnels ne peuvent pas « s’empêcher de ». C’est que la volonté dont il est question n’est pas une volonté rationnelle, en laquelle réside le pouvoir des contraires et des contradictoires (vouloir ou ne pas vouloir, et faire ou ne pas faire ce que la volonté aura voulu)58 mais un appétit, c’est-à-dire une volonté concupiscente (Quaestiones super libris De animalibus, 4.7). C’est pourquoi, écrit Albert, tandis que les hommes s’accouplent silencieusement, les animaux ne peuvent s’empêcher de donner de la voix (Quaestiones super libris De animalibus, 1.13).

32Toute la question est de savoir s’il est pertinent d’envisager une voix produite par la nature qui ne soit pas régulée par l’imagination. À première vue, il semblerait que non si tant est que l’imagination fait partie de la définition de la voix. Quelques lignes après l’extrait du De anima faisant mention du « concept du cœur », on lit d’ailleurs :

  • 59 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.25-27 : Cetera autem animalia affectus habentia sonos suo (...)

Mais les autres animaux ayant des affects émettent des sons indiquant leurs affects, et pour cette raison ils n’ont pas de voix (vocant). (De anima, 2.3.22)59

L’imagination soumise à la nature ou la nature soumise à l’imagination ?

  • 60 Avicenne, De Anima, 6.1, cité par I. Rosier, 1994, p. 71.
  • 61 Remarquons ici l’usage du terme « imagination ».

33Nous aurions donc, d’une part, les animaux supérieurs dont la voix permettrait de signifier aux autres les intentions des choses qu’ils perçoivent grâce à l’estimative et, d’autre part, le reste des animaux sanguins qui, privés de l’estimative, ne pourraient concevoir de conceptus cordis mais dont les sons seraient les marques des affects qu’ils ressentent. Cependant, la suite du texte nous permet de comprendre que par « les autres animaux », il ne s’agit pas d’entendre « les animaux ne jouissant pas de l’estimative » mais « les animaux non humains ». En effet, à la suite de cet extrait, Albert mentionne plusieurs exemples, concernant tous des oiseaux : 1/ les petits oiseaux qui, étant d’une complexion plus légère, ont plus d’affects et produisent donc également plus de sons que les animaux qui peuvent marcher, 2/ les oiseaux qui, avec leur langue large et leur très bonne mémoire, imitent les parlers (humains) et les autres sons qu’ils entendent, et 3/ les hirondelles qui construisent toutes leur nid de la même manière (De anima, 2.3.22). Ce dernier exemple, qui sort du cadre de la question de la voix et qu’Albert reprend à Avicenne60, vise à illustrer le fait que, bien que les bêtes aient l’imagination61, elles ne sont pas mises en mouvement par ce qu’elles imagineraient de façon « spontanée » et « créative » – de sorte que la nature serait un instrument ou un outil au service de leur imagination – mais par ce que la nature leur impose d’imaginer – de sorte que l’imagination apparaît bien plutôt être l’outil ou l’instrument de la nature. Qu’est-ce à dire ? Il semble qu’il faille comprendre que c’est la capacité à former et poursuivre des raisons propres et à s’affirmer comme individu qui est ici déniée aux animaux. Certes, ils jouissent de l’imagination et l’utilisent mais celle-ci reste subordonnée à la nature, de sorte que toutes les hirondelles font leur nid de la même façon et qu’on ne peut donc qualifier d’» art » ces constructions mais plutôt d’imitation de nature – tout comme le perroquet dont il était implicitement fait mention imite les sons qu’il entend mais n’invente pas la façon de les articuler. C’est ce qui permet à Albert de conclure :

  • 62 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.42-46 : […] et ideo fit, quod licet habeant apud se imagi (...)

[…] et pour cette raison il arrive que bien qu’ils aient des [choses] imaginées en eux, cependant pour les exprimer ils ne forment pas des voix. Mais les affects des joies et des tristesses sont plus répandus dans la nature que dans l’âme ; et pour cette raison ils les expriment par des sons et des babils. (De anima, 2.3.22)62

34Tout se passe comme si, à présent, l’imagination ne suffisait plus à caractériser la voix ni à la distinguer du simple son : l’imagination est toujours à l’œuvre, certes, mais non pas sur un mode qui convienne aux animaux dénués de raison – notons par ailleurs que, contrairement au De animalibus qui faisait état de concepts de joie et de tristesse, le De anima insiste sur la notion d’affects de joie et de tristesse. Dans ces circonstances, on voit mal à quel animal on pourrait encore reconnaître la voix, outre l’animal rationnel qu’est l’homme, qu’Albert le Grand mentionne d’ailleurs explicitement un peu plus haut :

  • 63 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.36-41. : […] una enim hirundo facit nidum sicut et alia, (...)

[…] en effet, une hirondelle fait son nid comme une autre [le fait] aussi : et cette imitation relève plus de la nature que de l’art : pour cette raison, en eux, l’imaginative ne commande pas la nature, ni ne la pousse à agir en fonction des diverses [choses] imaginées, comme le fait l’homme, mais est plutôt régie par la nature et est poussée à agir par elle […]. (De anima, 2.3.22)63

35La suite du De anima exprime d’ailleurs clairement qu’il n’y a de voix que concernant des signes institués – c’est-à-dire des signes qui signifient non par nature mais par imposition. Ce faisant, Albert élève au rang de caractéristique essentielle de la voix un critère qu’il n’avait pas retenu auparavant, à savoir le caractère volontaire (ad placitum) du signe.

  • 64 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.62-67 : Et ideo dicendum esse videtur, quod vox est sonus (...)

Et pour cette raison il semble qu’il faille dire que la voix est le son formé dans le signe qui signifie la chose volontairement (ad placitum) : et pour cette raison, en tant que signe, elle fait au sujet de la chose une connaissance (notitia). Et c’est pourquoi celui qui ne connaît pas l’institution du signe ne perçoit pas cette voix : à cause de quoi ceux qui parlent différents idiomes ne se comprennent pas. (De anima, 2.3.22)64

  • 65 Le cas peut-être le plus saillant se situe dans cet extrait du De natura et origine animae, où Albe (...)
  • 66 À ce propos, cf. notamment J. B. Friedmann, « The Human Status of the Monstruous Races », in The Mo (...)

36Il y a là une difficulté non négligeable : en quelques pages à peine, le texte semble se contredire. S’il n’est pas rare qu’Albert, lorsqu’il tente de faire coexister et d’articuler les différentes sources dont il hérite, en vienne à assumer simultanément des positions contradictoires65, il souligne habituellement le problème. Or, il ne fait ici état d’aucune difficulté. Cependant, plutôt que d’y voir une contradiction, il faut y voir l’expression du problème : comment rendre compte des comportements animaux que l’on constate tout en maintenant une certaine spécificité humaine ? C’est que la question de la voix est intimement liée à une certaine capacité d’abstraction qu’il semble nécessaire de réserver à l’homme – le cas du pygmée est de ce point de vue d’un grand intérêt dans la mesure où, se situant aux frontières de l’humanité, il interroge de facto ce qui la constitue66.

  • 67 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.52-54.

37Mais en déniant aux animaux la voix, la délimitation conceptuelle entre voix et parole (dont la litteratio et l’articulation sont des caractères essentiels67) s’estompe totalement et c’est, semble-t-il, un sens très restreint de « voix » qu’Albert le Grand propose ici. C’est d’ailleurs aussi ce que conclut le Peri hermeneias : « seule cette voix [c’est-à-dire de l’homme] sera vraiment voix » (Peri hermeneias, 1.2.1). Comment appréhender cette difficulté ? Il s’agit tout d’abord de comprendre qu’elle s’explique en partie par la polysémie du terme vox. En effet, dans le dernier extrait du De anima que nous avons cité, il désigne le mot et sa signification – d’où la mention du ad placitum – et non pas le son de la voix. Cependant, cette explication ne permet pas, à elle seule, de justifier le sens restreint qu’Albert donne ici à ce mot : en effet, on ne peut occulter que cet extrait prend place dans une discussion portant sur la vox comme son vocal. C’est qu’il faut tenir compte d’un élément essentiel auquel nous n’avions pas encore porté attention et qui permet de cerner mieux ce qu’est essentiellement la voix.

Une communauté « d’usagers de la voix »

  • 68 Alors que l’extrait concerne aussi bien les gémissements et les exclamations de douleur et de plais (...)

38Albert introduit en effet la notion de perception de la voix, comprise au sens fort de « compréhension de la voix » : « celui qui ne connaît pas l’institution du signe ne perçoit pas cette voix » (De anima, 2.3.22). Ce faisant, il met l’accent sur le récepteur qui, pour percevoir la voix, doit comprendre les signes qui la constituent, c’est-à-dire savoir à quels signifiés ils réfèrent. C’est aussi l’idée qui est exprimée dans le De sensu et sensato (« par ce (fait) que la parole (sermo) est entendue, l’intention de la parole est comprise » (De sensu et sensato, 1.1.2) ainsi que dans le Peri hermeneias, lorsqu’Albert écrit que les voix significatives par nature deviennent signes de leur signification lorsqu’elles sont reçues (Peri hermeneias, 1.2.1)68. Ce nouveau critère de la réception de la voix présente l’avantage d’introduire l’idée non seulement d’une visée pratique – se faire comprendre, non pas simplement en vue de la conservation mais en vue du bien-être, comme nous l’avions déjà souligné – mais aussi de l’existence d’une communauté d’usagers de la voix. Or, cette idée de communauté ne concerne pas que les humains. Ce point a notamment été développé par Avicenne dans son propre commentaire au De anima, comme le signale Irène Rosier : « Ceci mène Avicenne à conclure que les animaux, lorsqu’ils en ont physiquement les moyens, produisent des ‘sons’, afin de faire connaître aux autres les désirs ou dispositions ‘qu'ils ont dans le cœur’. » (Rosier, 1999 : 70)

39On retrouve cette idée dans le passage du De animalibus suivant :

  • 69 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, p. 17 : Adhuc autem est differentia animalium ad societatem (...)

Mais maintenant, il y a une différence parmi les animaux relativement à la société (societatem), rapportée au fait d’émettre des voix ou de ne pas en émettre, puisque certains émettent des voix signifiant quelque chose, les animaux communiquant entre eux, et certains n’émettent pas de voix. (De animalibus, 1.1.3)69

  • 70 Cf. aussi I. Rosier, 1994, p. 97-98 ; Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1, p. 380a : « D’où, ce (...)
  • 71 Albert cite aussi la douleur causée par la blessure, qui n’est pas à proprement parler un désir : « (...)

40Cette lecture trouve confirmation dans un autre passage du commentaire au Peri hermeneias d’Albert le Grand qui, suivant Robert Kilwardby à la lettre, soutient « qu’on parle de marque pour ce qui est dans la bouche du locuteur, de signe pour ce qui est dans l’oreille de l’auditeur » (Rosier-Catach, 2007 : 52)70. Ainsi donc, les affects pourraient être exprimés par un simple son sans aucune intention de signifier – c’est-à-dire en dehors de toute interaction sociale –, tout comme ils pourraient être exprimés par la voix sous la forme de concepts d’affects, c’est-à-dire d’affects « repris » par l’imagination (ou par l’estimative) en vue d’être communiqués à un « interlocuteur » – c’est-à-dire un autre membre de la communauté. La vocatio societatis est d’ailleurs mentionnée par Albert comme l’un des désirs qu’exprime l’animal, aux côtés du besoin de nourriture et du désir de coït71.

  • 72 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, p. 17 : « Mais certains sont au contraire très bavards, comm (...)
  • 73 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 9.28, p. 213.74-214.3.

41Le désir de coït figure d’ailleurs régulièrement au rang des raisons qui poussent les oiseaux à chanter – ou crier, puisqu’il est évident que tous les oiseaux ne chantent pas, comme le remarque Albert le Grand72. Quelquefois, le chant se prolonge pendant la couvaison, assurant, selon Albert, la formation du petit dans l’œuf : « […] et ce désir [du coït] est continué chez certains jusqu’à la naissance (eductio) des petits, comme chez le rossignol qui chante quand il couve ses œufs » (De animalibus, 1.1.3) ; « la femelle, quand elle couve ses œufs, se repose par une voix musicale » (De animalibus, 4.2.2). Si le deuxième extrait est peu surprenant – il peut être mis en parallèle avec des passages où Albert parle des effets apaisants du chant sur le nourrisson73 –, le premier pointe vers une sorte de performativité de la voix chez les oiseaux chanteurs, qu’il serait intéressant d’explorer davantage en d’autres occasions.

42Les oiseaux sont également régulièrement sollicités lorsqu’il est question d’imitation. C’était le cas, comme nous l’avons vu, dans le De anima, mais cette idée se trouve également dans d’autres textes. Dans le De animalibus, par exemple, Albert écrit que la voix peut être plus ou moins aiguë ou grave en fonction de la région dans laquelle vivent les oiseaux, puis :

  • 74 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : In modo autem specifico non diversificatur vox quae (...)

Mais d’une façon spécifique, la voix qui a été attribuée à une seule espèce animale n’est pas diversifiée. Mais s’il arrive qu’une seule sorte (modus) d’espèce animale ait des voix de diverses espèces animales, comme les perdrix criaillent (strepunt) parfois et parfois crient avec des voix d’autres animaux, cela arrive par imitation ; et c’est aussi à cause de cela que les oiseaux, qui furent domestiques dans leur jeunesse et qui entendirent d’autres [oiseaux], imitent de telles voix, comme ils imitent aussi les paroles (loquelas) des hommes. Et pour cette raison, il arrive aussi parfois que certains petits jeunes parmi les oiseaux ne commencent pas à crier avec la voix de [leurs] parents s’ils ne sont pas engendrés (creentur) et éduqués par eux, en effet autrement ils rendent semblables (assimilunt) leurs voix aux voix d’oiseaux ou d’animaux qu’ils entendent dans leur éducation. (De animalibus, 4.2.2)74

  • 75 Albertus Magnus, De homine, p. 215.11-13 : Et quia natura est eadem in omnibus, propter hoc suae vo (...)

43Cet extrait est très intéressant pour deux raisons. D’abord, il met en évidence une caractéristique de la voix animale : les individus d’une même espèce partagent la même voix, ce qui était un élément que soulignait déjà le De homine75. Ensuite, il le nuance immédiatement, montrant que, décidément, rien n’est simple lorsqu’il s’agit de la voix des animaux : en effet, un individu peut imiter la voix d’une autre espèce. Jusque-là, il n’y a pas trop de difficulté. La difficulté surgit lorsqu’on fait le départ entre plusieurs cas. Le cas où un oiseau imiterait ponctuellement la voix d’une autre espèce animale, voire d’un homme, ne pose pas trop de problème – du moins si l’imitation se produit immédiatement, comme une pure et simple répétition de ce qui vient d’être prononcé : à son espèce continuerait de correspondre par nature une seule voix – notons par ailleurs que, ici, l’imitation n’est pas un critère rédhibitoire pour reconnaître aux animaux la voix.

  • 76 Irven M. Resnick et Kenneth F. Kitchell Jr. font état d’autres difficultés liées à l’imitation dans (...)

44La situation se corse cependant si l’on considère le cas d’un oiseau qui ne forme jamais la voix de son espèce mais uniquement celle de l’espèce par laquelle il a été éduqué : il ne forme dès lors plus la voix qui lui a été attribuée par nature mais une voix qu’il a apprise – et que son appareil vocal lui permet de former. La naturalité de la voix semble ici s’estomper en faveur d’un apprentissage, au sens plein du terme, et, partant, d’une certaine institution. Car il ne s’agit pas seulement, pour l’oiseau, de parvenir à former hors contexte des voix semblables à celle de l’espèce avec laquelle il cohabite. Il faut en outre que ces voix soient formées à propos, en fonction des situations précises qui se présentent. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de reproduire la « matière » de la voix mais également d’en saisir la forme, c’est-à-dire la signification76.

45C’est peut-être également l’objection que s’est faite Albert car il poursuit immédiatement :

  • 77 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : Iam enim visa est avis quae Graece, dicitur andochi (...)

En effet, on a déjà vu [que] l’oiseau, qui est appelé andochia en grec, Grasemushe en allemand et [qui] est semblable au rossignol (filomenae), nourrit parfois des œufs d’autres oiseaux et principalement du coucou (guguli) et apprend ces [choses] aux petits d’autres oiseaux qu’il nourrit, [c’est-à-dire] ses propres voix : et cela signifie que la signification de la voix n’est pas naturelle, comme non plus le langage (locutio), mais est suivant l’enseignement (doctrina) de ceux qui parlent (loquentium). (De animalibus, 4.2.2)77

  • 78 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.52-54 : Sed pro ultimo dicit P (...)
  • 79 Selon Albert, la capacité à apprendre constitue un facteur de rapprochement entre les animaux et le (...)

46Il est littéralement dit ici, à partir de l’exemple de cet oiseau, que la signification de la voix n’est pas naturelle. Certes, elle n’est pas litterata et n’est articulée qu’en un certain sens – les deux marqueurs de l’artificialité de la locutio que posent, notamment, les Quaestiones super libris De animalibus (4.7)78 –, mais comme elle est, précisément, explicitement mise en parallèle avec la locutio (qui semble ici devoir être comprise au sens fort de « langage ») et qu’elle est dite transmise par l’enseignement79 de ceux qui parlent (loquentium), il semble bien qu’Albert affirme ici qu’elle est par institution. Le rapprochement avec l’homme est encore plus explicite dans ce qui suit :

  • 80 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : Voces autem quia naturales sunt, ideo voces hominum (...)

Mais parce que les voix sont naturelles, pour cette raison les voix des hommes sont pareilles (consimiles) dans l’espèce mais les langages varient. (De animalibus, 4.2.2)80

47À bien y regarder, il ne peut cependant y être question d’une comparaison terme à terme avec le cas des oiseaux. En effet, chez l’homme, c’est au sein d’une même espèce que varient les langages. En revanche, ce qui est décrit chez les oiseaux est leur capacité à apprendre la voix d’autres espèces, ce qui dépasse précisément ce qui leur a été attribué par nature. Il y a ici, semble-t-il, un argument fort en faveur d’une certaine institution de la voix chez une partie des animaux – en l’occurrence des oiseaux –, ce qui génère une tension avec l’idée que la voix des animaux serait uniquement par nature. On peut déplorer qu’Albert ne soit pas plus explicite à ce sujet. Il est vrai que le livre XXI du De animalibus n’est pas le lieu de longs développements théoriques mais bien plutôt d’observations. En outre, chez les animaux qui interagissent socialement, la question de savoir ce qui relève de la nature et de ce qui relève de l’institution ne se laisse jamais facilement résoudre, vu l’intrication de l’une et l’autre – la dimension communautaire doit en effet sans doute être comprise comme faisant partie de leur nature.

Conclusion

  • 81 Cf. par exemple Albertus Magnus, Summa theologiae, éd. A. Borgnet, 1894, 67.1, p. 696a. Cependant, (...)
  • 82 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.39-42.
  • 83 Cela renvoie à l’idée d’analogie, qu’Albert développe dans sa Summa theologiae, éd. D. Siedler, 197 (...)

48On le constate, la question de la voix des animaux est le lieu d’une tension qui ne se laisse pas résoudre : Albert cherche à la fois à reconnaître aux animaux une certaine faculté d’abstraction et une certaine capacité de communication qui tendraient à les rapprocher de l’homme, assurant de cette façon la continuité de la hiérarchie des êtres, tout en conservant la spécificité de l’homme qui a été fait à l’image de Dieu et à sa ressemblance de la façon la plus pleine81. Autrement dit, Albert attribue ou non la voix aux animaux en fonction des capacités psychologiques et communicationnelles sur lesquelles il veut insister. Il souligne d’ailleurs au moins à deux reprises la non-univocité de la voix : dans les Quaestiones super libris De animalibus, il relève le caractère double de la formation de la voix – la vis vocativa peut être formée soit par l’imaginative ou l’estimative, soit par la raison82 –, tandis que dans le Peri hermeneias, il insiste sur l’équivocité du terme même de « voix », qui présente, en quelque sorte, différents degrés83 :

  • 84 Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.3, p. 385b-386a : Alio modo consideratur vox prout institutum (...)

D’une autre façon, la voix est considérée en tant que signe institué pour signifier [quelque chose] sous une certaine figure et sous certains éléments, et ainsi elle est volontaire (ad placitum) et elle n’est pas ainsi chez tous [les êtres]. […] cependant elle n’est ordonnée pour désigner la passion de l’âme et de l’intellect qu’en tant qu’elle est figurée et déterminée par certains éléments et qu’elle est ainsi significative. Et parler ainsi relève de l’homme seul : à cause de cela les voix des bêtes sont d’une raison imparfaite, parce qu’elles sont inarticulées et ne désignent aucune chose extérieure, mais en émettant une voix (in vocante) ils signifient un affect. (Peri hermeneias, 1.2.3)84

49Cependant, nous avons vu qu’avec la capacité d’abstraction nécessaire à la perception des intentiones et la notion de conceptus cordis, d’une part, et la visée pratique et communautaire de l’émission de sons chez les animaux, d’autre part, la frontière entre les hommes et les animaux non humains s’amenuisait. Il n’est plus possible de soutenir que les animaux émettent simplement des sons qui seraient la marque d’affects bruts, sans aucune représentation. Au contraire, il s’agit de reconnaître aux animaux astucieux une certaine intentio significandi, qui s’exprime cependant au niveau de l’espèce et non pas des individus qui la constituent : chez eux, l’imagination est au service de la nature et non pas l’inverse. Il n’est donc pas possible de répondre de façon définitive et univoque à la question de savoir si les animaux possèdent la voix. En effet, la réponse dépendra à la fois de la définition qui est donnée à la voix et des animaux concernés, mais elle dépendra surtout de la question sous-jacente : que cherche-t-on exactement à savoir en posant cette question ? Sur quoi Albert veut-il insister ? Se demander simplement si les animaux ont la voix n’est donc peut-être pas la façon la plus féconde de poser la question. En effet, ce qui est vraiment en jeu, ce sont les facultés psychologiques qui peuvent leur être reconnues et qui sont de nature à les rapprocher ou non des humains, ainsi que la description de situations ou de fonctions concrètes du « parler » animal.

  • 85 B. Van den Abeele, 1999, p. 304.

50Ces deux objectifs correspondent aux projets respectifs du De anima (vers 1254-1257) et du De animalibus (1258-1262/3) qui, comme nous l’avons constaté, nous poussaient à des conclusions diamétralement opposées. En effet, si le De anima semblait d’abord reconnaître la voix aux animaux, en érigeant le caractère institué au rang de critère essentiel de la voix, il la comprend finalement d’une manière à ce point restrictive qu’elle ne peut plus concerner que les humains. Cette évolution, au cours du texte, s’explique par la nécessité d’attribuer aux animaux une certaine capacité d’abstraction, la vis aestimativa, leur permettant de percevoir les intentions non sensibles des choses et d’agir en conséquence, tout en réservant aux hommes la capacité ultime d’abstraction, la vis cogitativa, assurant ainsi leur spécificité et leur place au sommet de la hiérarchie des créatures. Le De animalibus, au contraire, non seulement reconnaît la voix aux animaux mais affirme en plus que la voix pourrait, chez certains d’entre eux, faire l’objet d’un apprentissage, suggérant en cela le caractère institué de leur voix. Cette distinction s’explique par les projets différents menés par Albert dans l’un et l’autre texte, l’approche taxinomique du De animalibus tranchant radicalement avec l’approche théorique du De anima. En effet, le De animalibus se présente comme un catalogue d’observations des animaux et de leurs comportements – même si ce sont surtout les cinq derniers livres qui sont concernés par cette entreprise85 – tandis que le De anima vise à décrire les facultés de l’âme, qui se situent en quelque sorte à l’origine des comportements animaux et fondent les distinctions entre les êtres vivants. De ce fait, le De anima s’avère être le lieu d’enjeux philosophiques cruciaux, parmi lesquels celui de la spécificité humaine. Même si on pose qu’elles dépendent du contexte de leur conceptualisation, les distinctions opérées par Albert le Grand sont tout sauf nettes ; elles nous invitent à une lecture herméneutique des textes qui, peu à peu, permet d’appréhender la façon dont le monde s’ordonne pour lui.

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Notes

1 Notons que les considérations sur la voix des animaux sont un ajout par rapport au texte aristotélicien.

2 Albertus Magnus, Summa de creaturis, trad. fr., in I. Rosier, La parole comme acte. Sur la grammaire et la sémantique au XIIIe siècle, Paris, Vrin, 1994, p. 307 : « SOLUTION. Nous dirons que de nombreux animaux parlent/émettent des sons vocaux (vocant), et pas seulement l’homme. » La question De voce se trouve dans la deuxième section de la deuxième partie de la Summa de creaturis, intitulée De homine. C’est sous ce dernier nom que nous nous y réfèrerons dans la suite de notre article.

3 Nous rejoignons ici Jean-Louis Labarrière (J.-L. Labarrière, « Aristote et la question du langage animal », Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, 1993, vol. 8, p. 247). Cf. aussi J.-L. Labarrière, « Imagination humaine et animale chez Aristote », Phronesis, 1984, vol. 29, p. 17-49 et « Le caractère musical de la voix chez Aristote. Apotasis, melos, dialektos », Philosophie antique, 2002, vol. 2, p. 89-108. Comme Ian P. Wei (I. P. Wei, Thinking about Animals in Thirteenth-Century Paris. Theologians on the Boundary Between Humans and Animals, Cambridge, Cambridge University Press, 2020, p. 147) et Anselm Oelze (A. Oelze, Animal Rationality. Later Medieval Theories 1250–1350, Leiden-Boston, Brill, 2018, p. 9), nous considérons qu’Albert met l’accent sur la différence essentielle qui existe entre l’homme et l’animal. Cependant, le Dominicain reconnaît que, dans les faits, l’homme suit davantage ses passions que sa raison et qu’il lui faut donc travailler à s’en libérer (cf. notamment Albertus Magnus, De somno et vigilia, 3.1.8, éd. A. Borgnet, 1890, p. 189b et Ethica, éd. A. Borgnet, 1891, 1.6.1, p. 85a).

4 Albertus Magnus, De animalibus, 2.1.1, éd. H. Stadler, 1916-1920, p. 224 : […] nunquam facit natura distantia genera, nisi faciat aliquid medium inter ea : quia natura non transit de extremo in extremum nisi per medium. C’est dans le De animalibus qu’Albert le Grand, à la suite d’Aristote, présente l’échelle des êtres – le livre XXI porte spécifiquement sur les degrés de perfection des êtres. À ce sujet, cf. C. Rochelois, « Animalité et imperfection des sens au XIIIe siècle, des bestiaires à Albert le Grand », in F. Bouchet – A.-H. Klinger-Dollé, (dir.), Penser les cinq sens au Moyen Âge. Poétique, esthétique, éthique, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 55-71 et B. van den Abeele, « Le ‘De animalibus’ d’Aristote dans le monde latin : modalités de sa réception médiévale », Frühmittelalterliche Studien, 1999, vol. 33, p. 303-307. En plus de rejoindre le projet des bestiaires et encyclopédies de l’époque (quoique selon d’autres critères que ceux établis par le Stagirite), ce projet de classification et de hiérarchisation des animaux s’inscrit parfaitement dans l’économie globale de la pensée d’Albert le Grand. Il fait en effet écho à sa théorie de l’univocité d’analogie, selon laquelle la place qu’occupe chaque être dans la hiérarchie dépend de son degré de ressemblance en Premier Principe, c’est-à-dire Dieu. C’est dans le Super Dionysium De divinis nominibus qu’Albert le Grand développe sa doctrine de l’univocité d’analogie. Par exemple : Albertus Magnus, Super Dionysium De divinis nominibus, éd. P. Simon, 1972, 4.9, p. 119.18-31. Sur la notion d’analogie, cf. O. Boulnois, « Chapitre V. De l’analogie à l’univocité de l’Être », in Être et représentation, Paris, PUF, 1999, p. 223-291. Chez Albert, spécifiquement, cf. A. de Libera, Albert le Grand et la philosophie, Paris, Vrin, 1990, p. 80-101.

5 Aristote comprend notamment que le « chant » des cigales se produit par le frottement de l’air contre la membrane, et seulement chez les mâles. Avant lui, on expliquait leur chant par le battement de leurs ailes, comme c’est le cas chez les grillons et les criquets (L. Bodson, « La stridulation des cigales. Poésie grecque et réalité entomologique », L'Antiquité classique, 45, 1976, p. 78-81).

6 Aristote, De l’âme, 2.8, 420b29-33.

7 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, éd. C. Stroick, 1968, p. 130.5-46 : Vox autem est sonus animalis et non in qualibet parte, sed in parte, quae verberat aërem […].

8 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.8-11 : Concluditur igitur diffinitio vocis, quod vox est percussio respirati aëris ad arteriam vocativam, ab anima per imaginationem aliquam eam formante, quae est in partibus illis quae ad respirationem congruunt.

9 Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1, éd. A. Borgnet, 1890, p. 382a : […] non omnis sonus est vox : quia vox est sonus ab ore animalis, cum imagine alicujus significationis prolatus. Il est intéressant de souligner ici que les considérations sur la voix des animaux ne figurent pas dans le texte d’Aristote. Elles apparaissent chez Boèce, dans son commentaire au Peri hermeneias. Cf. A. M. Mora-Márquez, « Peri hermeneias 16a3-8. Histoire d’une rupture de la tradition interprétative dans le bas Moyen Âge », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2011, vol. 136, p. 67-84. C’est d’ailleurs à partir de Boèce que les deux éléments caractéristiques de la voix (à savoir, la représentation ou l’image et la signification) sont ramassés en une seule formule (I. Rosier, La parole comme acte. Sur la grammaire et la sémantique au XIIIe siècle, Paris, Vrin, 1994, p. 71).

10 Par « poissons », il faut entendre les animaux aquatiques.

11 Dans le texte aristotélicien, les animaux dépourvus de sang étaient répartis en quatre genres : « les animaux mous (c.-à-d. les céphalopodes), à coque souple (c.-à-d. les crustacés), à revêtement écaillé (c.-à-d. les testacés et apparentés) et à entailles (c.-à-d. les insectes et apparentés) » (B. van den Abeele, 1999, p. 294). Baudouin Van den Abeele souligne cependant que ces catégories n’évoquaient pas grand-chose dans l’Occident latin. Les commentateurs ont donc dû les réinterpréter à l’aune de leurs propres connaissances zoologiques. Ils ont compris les « animaux dépourvus de sang » au sens de ce que nous appelons aujourd’hui les insectes et les arachnides, mais aussi les vers, etc. Cet extrait du De animalibus en cite deux, en relation à la voix : « Certains parmi les animaux sont tout à fait taciturnes et muets, comme la fourmi, la chenille et les autres petits animaux. » (Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, p. 17 : Quaedam autem animalium omnino sunt taciturna et muta, sicut formica et eruca et alia parva animalia). Le latin médiéval a un terme permettant de désigner l’ensemble de ces « animaux dépourvus de sang » : anulosa. Sur cette question, cf. I. Draelants, « La reproduction imparfaite : les ‘gusanes’ et l’état larvaire des insectes chez Albert le Grand », in M. Cipriani – N. Polloni, (éd.), Fragmented Nature : Medieval Latinate Reasoning on the Natural World and its Order, Routledge, 2022, p. 151-172 ; I. Draelants, « Poux, puces et punaises chez les naturalistes du 13e siècle : de simples vermes ou des parasites nuisibles ? in F. Collard – É. Samama, (dir.), Poux, puces et punaises : la vermine de l’homme. Découverte, description et thérapeutique. Antiquité, Moyen âge, Temps Modernes, Paris, 2015, L’Harmattan, p. 195-227.

12 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 130.11-44.

13 Albertus Magnus, De anima, éd. C. Stroick, 1968, 2.3.22, p. 130.45-51 : Vox autem est sonus animalis et non in qualibet parte, sed in parte, quae verberat aërem et ad aliquid et in aliquo, sicut supra diximus de sono; et ideo oportet habere pulmonem, qui aërem exsufflet sicut follis, et cannam duram, quae vocatur arteria vocativa, ad quam verberetur aër, et linguam, quae figuret et verberet aërem.

14 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 130.54-66 : […] respiranti enim congruit natura, per quam respirant, in duo opera, sicut lingua congruit in duo, quorum unum necessarium est ad esse et salvari, quod est gustus, alterum autem est ad bene esse, quod est locutio, quae fit per linguam. Gustus enim est ad esse, sine quo non salvatur natura animalis, et ideo gustus pluribus animalibus inest, etiam non respirantibus. Interpretatio autem est propter bene esse; et sic est de natura respirandi. Spiritus enim respiratus in omnibus ambulantibus et sanguinem habentibus est ad esse, sine quo non salvatur respirans, et est ad calorem cordis et interiorum mitigandum et refrigerandum. In vocantibus autem est ad bene esse, ut fiat interpretatio. Cf. aussi Aristote, De An., 420b16-29 ; De Resp., 476a16-26 ; P.A., 662a16 ; G.A., 786b19-25.

15 Pour Jean-Louis Labarrière, cette articulation correspond à la première articulation qu’a mise en évidence André Martinet dans sa théorie de la double articulation : enchaînement de sons vocalisés mais ne permettant pas d’articulation sémantique (J.-L. Labarrière, 1993, p. 256-259).

16 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.30-32 : […] et illae quae inter aves sunt latioris linguae et melioris memoriae, magis imitantur locutionem et ceteros sonos, quos audiunt. Cf. Aristote, HA, 536a 22.

17 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, éd. H. Stadler, 1916-1920, p. 18.

18 Albertus Magnus, De animalibus, 23.24, p. 1509.

19 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.11-14 : Non enim omnis animalis sonus vox est, sicut diximus; contingit enim aliquando linguam sonare sono, quem non format imaginatio, sicut sonant tussientes.

20 Irène Rosier-Catach fait remarquer que les deux éléments de la voix que sont l’imagination et la signification, s’ils avaient déjà été mis en évidence par Aristote, figurent, à partir de Boèce, dans une expression unique : « cum imaginatione significandi » (I. Rosier, La parole comme acte, p. 71). Dans son commentaire au Peri hermeneias, Albert utilise une expression différente quoiqu’équivalente : cum imagine alicujus significationis prolatus.

21 La passion produit dans l’âme une altération. Cf. notamment Albertus Magnus, De anima, 2.3.34, p. 146.23-40 en ce qui concerne le sens comme passion : Cum enim omnis passio primo sit dissimilium, postea autem facta passione sit similium, et sensus est passio quaedam : oportet, quod omnis sensus primo dissimilis sit, et tunc suam sentit per obiectum immutationem; facta autem immutatione, tunc sensus est similis rei sensatae in specie sensibili et tunc non sentit se immutari, sed iam perfectus iudicat de sensibili, cuius apud se speciem habet.

22 Blicteri est l’exemple paradigmatique d’un mot sans signification, c’est-à-dire un mot qui ne se signifie que lui-même. J.-M. Fritz signale que blituri (sous la forme « blicteri » chez Albert le Grand), qui équivaut à « machin » ou « truc », passe dans l’Occident latin par l’intermédiaire du De interpretatione de Boèce (J.-M. Fritz, « Traduire les fratrasies : degré zéro de la traduction ? », in Cl. Galderisi – J.-J. Vincensini, (éd.), De l’ancien français au français moderne. Théories, pratiques et impasses de la traduction intralinguale, Turnhout, 2015, p. 110).

23 Albertus Magnus, Peri hermeneias, éd. A. Borgnet, 1890, 1.2.1, p. 382a : Quamvis ergo vox sit sonus, tamen […] non omnis sonus est vox : quia vox est sonus ab ore animalis, cum imagine alicujus significationis prolatus. Haec enim imago potest esse affectiva et movens ad immutationem vel fugam : et tunc vox significat passionem gaudii, vel doloris, vel tristitiae, sicut plerumque significant voces brutorum, et etiam rationalium quorumdam, ut gemitus et ea quae importantur per interjectiones. […] Voces ergo semper sunt significativae : significant enim ad minus seipsas : sed illae voces quae (quamvis litteratae sint) non habent institutionem ad aliquid significandum, nec proferuntur cum imagine alicujus designandi per voces, non dicuntur voces significativae, ut bu ba blicteri : quae exempla consueverunt poni, quia non sunt instituta ad aliquid designandum. Significativarum autem vocum quaedam designant non per institutionem, sed per naturam, ut illae quas diximus, ut est gemitus et exclamatio in dolore vel gaudio, vel in vocibus brutorum […].

24 Albertus Magnus, De sensu et sensato, éd. S. Donati, 2017, 1.1.2, p. 22.46-23-1 : Symbolum autem est dupliciter, rei scilicet et loquentis. Rei vero symbolum est ab institutione. Instituentes enim nomina afficiuntur aliqua rei proprietate quando instituunt. Loquentis autem symbolum est quia cum intentione et imaginatione profertur.

25 Il ne peut plus, à strictement parler, être question de symbole. En effet, comme le rappelle Michele Meroni, le « ‘simbolo’ [è una] funzione del linguaggio unicamente et specificamente umana » (M. Meroni, « ‘Omnis talis vox est significativa’. Adamo di Buckfield e Goffredo di Aspall sul rapporto fra cognizione et voce animale », à paraître in I. Draelants – S. Lazaris – A. Zucker (éd.), ‘Il ne leur manque que la parole’ : Sons, cris et voix des animaux dans les cultures antiques et médiévales, Louvain-la-Neuve, Centre d’études médiévales et de la Renaissance (Textes, études, congrès).

26 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 1.13, éd. B. Geyer et E. Filthaut, 1955, p. 89-30.33 : Et dicendum, quod vox causatur multipliciter, ex causa extrinseca vel intrinseca. Ex causa extrinseca provenit vox in hominibus. Causa vero intrinseca duplex est, scilicet naturalis et innaturalis. Il s’agit de ne pas surinterpréter le « non naturel » dont il est question dans cet extrait : il n’est pas question ici de l’opposition classique entre signe « par nature » et signe « par imposition » – qui n’aurait de toute façon pas de sens rapporté à une cause intrinsèque. En effet, Albert le Grand donne, dans la suite immédiate de ce passage, comme exemple de cause intrinsèque non naturelle le chant du cygne.

27 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.39-45 : Dicendum, quod vox dupliciter potest informari, quia in formatione eius est virtus vocativa, quae potest informari virtute imaginativa vel aestimativa, sicut accidit in animalibus astutis, aut ratione, ut in homine, et hoc propter aliquid exprimendum; et vox sic formata significativa est, quia talis vox signum est interioris conceptus.

28 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.54-59 : (1) Ad rationes: Ad primam dicendum, quod Philosophus loquitur de voce, quae fit a natura imaginatione regulata, et talis est significativa ; licet enim non sit alicuius rei extra signum, tamen est signum sui ipsius prius imaginati, ipsa tamen in prolatione est signum, quod sic imaginabatur.

29 Albertus Magnus, De sensu et sensato, 1.1.2, p. 22.41-23.1 : Et ideo per hoc quod sermo auditur, intentio sermonis intelligitur. […] Loquentis autem symbolum est quia cum intentione et imaginatione profertur. Le sujet grammatical de profertur n’est pas très clair : il pourrait s’agir de sermo, comme nous le comprenons, mais également de nomen (l. 44).

30 Cette équivocité se trouvait déjà chez Avicenne, qui n’a jamais explicité pourquoi il avait appelé ainsi les objets de la faculté estimative (D. Black, « Imagination and Estimation. Arabic Paradigms and Western Transformations », Topoi, 19, 2000, p. 60).

31 Albert le Grand utilise peu cette expression. Cf. toutefois Albertus Magnus, De homine, éd H. Anzulewicz et J. R. Söder, 2008, p. 217.8-21 : Dicimus igitur quod secundum primam comparationem significativi sermonis causa significationis eius est voluntas instituentis, sicut dicit Augustinus. Quando enim non profertur significativus sermo, tunc est in potentia, et statim quando profertur, tunc actu significat rem, sicut est in multis videre, in quibus ad multiplicationem materiae sequitur multiplicatio formae, sicut in omnibus generabilibus. Si autem quaeritur, secundum quem modum significatum rei venit in sermonem, quando primo fuit institutus, dicendum quod per nutum instituentis dirigentem talem sermonem ad talem rem in ratione significandi. Secundum aliam autem comparationem sermonis significativi accipit rationem significandi ab intentione proferentis.

32 Roger Bacon, Summulae dialectices, 1.2, éd. A. de Libera, 1986, p. 222, cité par Cl. Appolloni, « Pragmatic Theory of Everyday Imposition of Words in an Anonymous Thirteenth-Century Commentary on De anima (ms. Prague, Metropolitan Chapter, m. 80, f. 54va-55rb) », Analiza i Egzystencja, 54, 2021, p. 38.

33 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22 : 131.18-25 : Et cum duo sint in anima, affectus scilicet doloris vel gaudii et conceptus cordis de rebus, non est vox significans affectum, sed potius conceptum – conceptus enim cordis interpretativus sonus vox est –, et ideo vox non est nisi habentis intellectum concipientem intentiones rerum et ideo ad exprimendum conceptum format voces.

34 La notion d’intentionnalité a certes beaucoup été traitée par la phénoménologie, mais l’intention comme visée a été théorisée avant, notamment par Thomas d’Aquin, Summa theologica, 1-2, 12.1. (M. Carruthers, « Intention, sensation et mémoire dans l’esthétique médiévale », trad. fr. Jean-Charles Khalifa, Cahiers de civilisation médiévale. IXe-XIIIe siècle, 220, 2012, p. 372.)

35 M. Carruthers, 2012, p. 369.

36 Notre propos n’est pas ici d’entrer dans une discussion détaillée de l’intention telle qu’elle intervient dans la théorie des sens internes, mais d’en donner les éléments nécessaires à la compréhension de ce qui est signifié par la voix chez les animaux. Pour une analyse approfondie de l’intention comprise en ce sens, ainsi que des facultés imaginative et estimative, cf. notamment, B. M. Aschley, « Anthropology: Albert the Great on the Cogitative Power », in I. M. Resnick, (éd.), A companion to Albert the Great. Theology, philosophy and sciences, Brill, Leiden-Boston, 2013, p. 299-324 ; D. Black, 2000 ; L. Cova, « Intenzioni e intenzionalità : l’eredità del Pensiero arabo nella scolastica del XIII secolo », in S. Cattaruzza – M. Sinico, (éd.), Husserl in laboratorio : Semniario husserliano permanente, Edizioni Università di Trieste, Trieste, 2004 : 97-120 ; P. Hernández-Rubio, « The Role of the Intentio Individualis in Albert the Great’s Sense Perception Theory », in M. Gensler – M. Mansfeld – M. Michałowska, (éd.), The Embodied Soul. Aristotelian Psychology and Physiology in Medieval Europe between 1200 and 1420, Cham, Springer, 2022, p. 133-161 ; N. Steneck, « Albert the Great on the classification and localization of the internal senses », Isis, 65, 1974, p. 193-211 ; Ana Irimescu a consacré sa thèse de doctorat à l’EPHE en 2015 à L’intuition au Moyen Age et la connaissance intuitive chez Jean Duns Scot ; nous n’avons pas encore pu la consulter.

37 B. M. Ashley O.P., 2013, p. 306.

38 Albertus Magnus, De anima, 2.4.7, p. 157.33-37 : […] intentiones, quae numquam in sensu fuerunt, sed tamen a sensibilium condicionibus non sunt separatae, sicut esse conveniens vel inconveniens, et amicum vel inimicum, et esse filium et non filium, matrem et non matrem.

39 D. Black, 2000, p. 62 ; p. 69, n. 1 ; p. 72, n. 32.

40 M. Schofield, « Aristotle on the Imagination », in J. Barnes – M. Schofield – R. Sorabji, (éd.), Articles on Aristotle, 4. Psychology and Aesthetics, London, Bloomsbury Publishing, 1998, p. 113.

41 J.-L. Labarrière, « Nature et fonction de la phantasia chez Aristote », in D. Lories – et L. Rizzerio, (éd.), De la phantasia à l’imagination, Louvain, Peeters, 2003, p. 23, nous soulignons ; cf. aussi J.-L. Labarrière, 1984.

42 D. Black, 2000, p. 63.

43 Si l’on excepte quelques digressions, le commentaire d’Albert au De anima se présente davantage comme une paraphrase du texte aristotélicien, à laquelle s’ajoutent néanmoins des éléments puisés à d’autres traités du Stagirite, parmi lesquels l’Histoire des animaux.

44 P. Hernández-Rubio, 2022, p. 149.

45 Comme l’indique Claude Panaccio, le maintien du terme imaginatio peut également s’expliquer par la tradition augustino-anselmienne : « Le rôle attribué à l’imagination dans ce contexte doit être vu comme une réminiscence de l’augustinisme et du Monologion plutôt que comme une contribution originale de la psychologie gréco-arabe. Le De anima, évidemment, avec les traités correspondants d’Avicenne et d’Averroès, permettait d’inscrire l’imagination dans un schéma général des facultés de l’âme sensible et d’approfondir de la sorte la psychologie requise. Mais c’est la filière augustino-anselmienne qui fut systématiquement exploitée par les théologiens à l’appui d’une idée comme celle d’imaginatio vocis (Thomas d’Aquin) ou de verbum imaginabile (Richard de Middleton). L’augustinisme est le prisme à travers lequel fut revu tout ce qui concerne la question du verbe. » (Cl. Panaccio, Le Discours intérieur : de Platon à Guillaume d’Ockham, Paris, Seuil, 1999, p. 168.)

46 Albertus Magnus, Super Porphyrium De V universalibus, 1.4, éd. M. Santos Noya, 2004, p. 7.1-16 : Quam opinionem impugnat Avicenna in principio logicae suae dicens quod sermo ‘de se nihil significat’. Si enim de se aliquid significaret, semper et apud omnes significaret illud ; quod falsum est. Significationem ergo accipit a placito instituentis. Non ergo significat nisi secundum quod conceptus est in intellectu instituentis. Tali autem sermone, secundum quod sic designativus est concepti, utitur homo et ad se ipsum et ad alium. Propter quod dicit Damascenus quod in duo dividitur, scilicet in endiadentum, hoc est sermonem interius in mente dispositum, et in eum qui, exterius prolatus, angelus intelligentiae est sive cordis nuntius, qui conceptus cordis nuntiat ad alterum. Propter quod logicus et ad se et ad alterum utitur sermone per accidens et non per se, quia scilicet sine sermone designativo procedere non potest ad notitiam eius, quod ignotum est. Bruno Tremblay, qui cite ce passage, signale l’héritage du De fide orthodoxa de Jean Damascène (B. Tremblay, « La logique comme science du langage chez Albert le Grand », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 98, 2014, p. 216, n. 72). Pour une archéologie de la notion de discours intérieur, cf. Cl. Panaccio, Le Discours intérieur : de Platon à Guillaume d’Ockham, Paris, Seuil, 1999.

47 Albertus Magnus, Summa de creaturis, in Rosier, I., 1994, p. 313.

48 Albertus Magnus, De anima, 2.3.4, p. 102.28-36 : Adhuc autem notandum est, quod differunt forma rei et intentio rei ; forma enim proprie est, quae informando dat esse actu materiae et composito ex materia et forma. Intentio autem vocatur id per quod significatur res individualiter vel universaliter secundum diversos gradus abstractionis ; et haec non dat esse alicui nec sensui, quando est in ipso, nec etiam intellectui, quando est in illo, sed signum facit de re et notitiam.

49 Albertus Magnus, De anima, 2.3.4, p. 102.8-10 : Et iste gradus propinquus est cognitioni et numquam est sine aestimatione et collatione.

50 B. M. Aschley, 2013, p. 304.

51 D. Black, 2000, p. 63-66. Pour une lecture semblable de la phantasia aristotélicienne, cf. J.-L. Labarrière, 1984, p. 19-20.

52 Cf. n. 9.

53 Cf. n. 45.

54 Albertus Magnus, De anima, 2.4.7, p. 157.29-41.

55 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.9, p. 143.54-59 : (1) Ad rationes: Ad primam dicendum, quod Philosophus loquitur de voce, quae fit a natura imaginatione regulata, et talis est significativa; licet enim non sit alicuius rei extra signum, tamen est signum sui ipsius prius imaginati, ipsa tamen in prolatione est signum, quod sic imaginabatur.

56 Cf. aussi Aristote, Pol., 1253a.

57 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.55-57 : Unde breviter dici potest, quod inquantum vox est sonus ab animali prolatus propter expressionem conceptus, scilicet gaudii vel tristitiae, naturalis est.

58 Sur ce point, cf. notamment Albertus Magnus, Physica, 2.1.2, p. 78.38-49.

59 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.25-27 : Cetera autem animalia affectus habentia sonos suos affectus indicantes emittunt et ideo non vocant […]. Notons que, alors que le De animalibus comprend pléthore de termes relevant du champ lexical de l’indicium, dans le Peri hermeneias, Albert le Grand n’y a recours qu’à huit reprises. Il utilise en revanche les termes nota (qu’utilise Boèce pour traduire, indistinctement, symbolum et semeion) et signum. Sur la traduction boécienne et la distinction entre nota et signum, cf. I. Rosier-Catach, « Signification et efficacité : sur les prolongements médiévaux de la théorie augustinienne du signe », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 91, 2007, p. 51-74.

60 Avicenne, De Anima, 6.1, cité par I. Rosier, 1994, p. 71.

61 Remarquons ici l’usage du terme « imagination ».

62 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.42-46 : […] et ideo fit, quod licet habeant apud se imaginata, tamen ad exprimendum illa non formant voces. Affectus autem laetitiarum et tristitiarum magis profundantur in natura quam in anima, et ideo illos exprimunt sonis et garritibus.

63 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.36-41. : […] una enim hirundo facit nidum sicut et alia, et haec imitatio est naturae potius quam artis. Ideo anima imaginativa in eis non regit naturam neque agit eam ad opera secundum diversa imaginata, sicut facit homo, sed potius regitur a natura et agitur ad opera ab ipsa […].

64 Albertus Magnus, De anima, 2.3.22, p. 131.62-67 : Et ideo dicendum esse videtur, quod vox est sonus formatus in signum, quod ad placitum significat rem; et ideo de re facit notitiam sicut signum, et ideo non percipit illam vocem, qui nescit institutionem signi ; propter quod de diversis idiomatibus loquentes non se intelligunt.

65 Le cas peut-être le plus saillant se situe dans cet extrait du De natura et origine animae, où Albert défend l’idée selon laquelle l’induction des formes est équivalente à l’éduction des formes (alors qu’il s’agit de son exact contraire) : Nec est differentia inter Platonem et Aristotelem in re aliqua, sed tantum in modo, quoniam Aristoteles probat, quod omnes formae naturales sint ab intellectu conferente virtutem formativam, qua ad formam formantem educuntur de materia, eo quod in ipsa sint omnes per incohationem. Sed Plato et Pythagoras idem quidem dicere intendebant, sed nescierunt exprimere materiae potentiam, quae est formae incohatio. Et ideo dixerunt a datore primo dari formas et non esse in materia, sed tamen materiam mereri formam, meritum materiae vocantes id quod Aristoteles vocavit formae incohationem sive potentiam sive privationem. (Albertus Magnus, De natura et origine animae, 1.2, éd. B. Geyer et E. Filthaut, 1955, p. 5.45-58.)

66 À ce propos, cf. notamment J. B. Friedmann, « The Human Status of the Monstruous Races », in The Monstruous Races in Medieval Art and Thought, Syracuse, Syracuse University Press, 2000, p. 178-196 ; J. Koch « Sind die Pygmäen Menschen ? Ein Kapitel aus der philosophischen Anthropologie der mittelalterlichen Scholastik », Archiv für Geschichte der Philosophie, 40, 1931, p. 194-213 ; T. W. Köhler, « Anthropologische Erkennungsmerkmale menschlichen Seins. Die Frage der ‘Pygmei’ in der Hochscholastik », in A. Zimmermann – A. Speer, (éd.), Mensch und Natur im Mittelalter, vol. 2, New York ‒ Berlin, 1992, p. 718-735; E. Miteva, « Pygmies, Twins, Monsters : Human Nature and Its Borderlines in Albert the Great », in M. Gensler – M. Mansfeld – M. Michalowska, (éd.), The Embodied Soul : Aristotelian Psychology and Physiology in Medieval Europe between 1200 and 1420, Cham, 2022 (Historical-Analytical Studies on Nature, Mind and Action, 11), p. 73-90. Albert le Grand fait du pygmée tantôt un « homme sauvage », qui a « quelque chose de l’homme dans une certaine délibération et une certaine parole » (De animalibus, 1.1.3, p. 17), tantôt un « genre de singe semblable à l’homme » (De animalibus, 4.2.2, p. 400).

67 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.52-54.

68 Alors que l’extrait concerne aussi bien les gémissements et les exclamations de douleur et de plaisir (sous-entendu des hommes) que la voix des bêtes, le Peri hermeneias précise « reçues par institution », ce qui soulève un nouveau problème : les voix des bêtes peuvent-elles être reçues « par institution » ? Quelques éléments de réponse à cette question seront apportés infra.

69 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, p. 17 : Adhuc autem est differentia animalium ad societatem relata penes vocare et non vocare, quoniam quaedam emittunt voces significantes aliquid communicantibus sibi animalibus, et quaedam non vocant.

70 Cf. aussi I. Rosier, 1994, p. 97-98 ; Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.1, p. 380a : « D’où, ce qui est la marque de la passion dans la bouche du locuteur (dicentis) est le signe et la similitude de la chose dans la bouche de l’auditeur. Ainsi donc les voix sont des marques de ces passions qui sont dans l’âme. » (« Unde quod est nota passionis in ore dicentis, est signum et similitudo rei in ore audientis. Sic ergo voces sunt notae earum passionum quae sunt in anima. »)

71 Albert cite aussi la douleur causée par la blessure, qui n’est pas à proprement parler un désir : « Un animal ne perçoit à partir du son vocal émis par un autre animal qu’un désir commun, à savoir le manque de nourriture, le désir de copulation, la douleur d’une blessure, l’appel du groupe. » (De homine, « De voce », art. 1, trad. fr. Irène Rosier, in Rosier, I., 1994, p. 308). Pour le texte latin : De homine, p. 215.15-18.

72 Albertus Magnus, De animalibus, 1.1.3, p. 17 : « Mais certains sont au contraire très bavards, comme la pie et l’étourneau : et certains [oiseaux] produisent des chants musicaux avec un beau son, comme le rossignol et l’alouette et le cygne quand il meurt ; mais certains ne chantent pas, comme l’aigle. » (Quaedam [animalium] autem sunt e contrario multae garrulitatis, sicut pica et sturnus : et quaedam istorum sunt musica canentia pulcro sono, sicut philomena et alauda et cignus quando moritur : quaedam autem non canunt, sicut aquila) ; De animalibus, 4.2.2, p. 400 : « […] les oiseaux d’un petit corps gazouillent plus que les autres à cause de la légèreté de leurs esprits et de leur sang : en effet, les petits parlent (loquuntur) plus fréquemment et surtout ceux qui sont équilibrés (moderatae), qui sont les moyens entre les petits et les grands, comme l’étourneau, le perroquet, la pie et les autres oiseaux de ce genre. Mais leur gazouillis se produit surtout au moment du coït. Mais il y a une différence dans leur gazouillis puisque certains gazouillent musicalement, comme la caille et le rossignol et beaucoup d’autres. Et certains ne chantent pas mais crient avec un certain son en appelant la femelle, comme ce qui est appelé ‘coaf’ et la colombe et beaucoup d’autres » ([…] aves vero parvi corporis plus garriunt aliis propter levitatem spirituum et sanguinis : parvae etiam frequentius loquuntur et maxime moderatae quae sunt mediae inter parvas et magnas, sicut sturnus et psitacus et pica et huiusmodi. Garritus autem earum maxime est tempore coitus. Differentiam autem habent in garritu quoniam quaedam musica sunt garritu ut coturnix et filomena et multa alia. Quaedam autem non cantant, sed sono quodam clamant vocando feminam sicut id quod coaf vocatur et columba et multa alia).

73 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 9.28, p. 213.74-214.3.

74 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : In modo autem specifico non diversificatur vox quae uni speciei animalis est attributa. Si autem contingat, quod unus modus speciei alicuius animalis habet diversarum specierum animalium voces, sicut perdices aliquando strepunt et aliquando aliorum animalium clamant vocibus, hoc contingit per imitationem : propter quod etiam aves quae a iuventute domesticae fuerunt et alias audiverunt, tales voces imitantur, sicut etiam imitantur loquelas hominum : et ideo etiam contingit, quod aliquando quidam parvi pulli avium incipiunt non vociferare voce parentum, nisi creentur et educentur ab ipsis, aliter enim assimilant suas voces vocibus avium vel animalium quae audiunt in educatione.

75 Albertus Magnus, De homine, p. 215.11-13 : Et quia natura est eadem in omnibus, propter hoc suae voces et sua opera sunt similia in omnibus.

76 Irven M. Resnick et Kenneth F. Kitchell Jr. font état d’autres difficultés liées à l’imitation dans une partie de leur article qu’ils ont intitulée « The Problem of Imitation » (I. M. Resnick et K. F. Kitchell Jr., 1996, p. 50-55).

77 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : Iam enim visa est avis quae Graece, dicitur andochia, quae in Germania Grasemushe vocatur, et est similis filomenae, et enutrit aliquando ova avium aliarum et praecipue guguli, et haec docuit pullos aliarum avium quos enutrierat, voces suas proprias : et hoc significat, quod significatio vocis non est naturalis sicut neque locutio, sed est secundum doctrinam loquentium.

78 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.7, p. 142.52-54 : Sed pro ultimo dicit Philosophus, quod locutio non est naturalis, quia locutio proprie addit supra vocem litterationem et articulationem.

79 Selon Albert, la capacité à apprendre constitue un facteur de rapprochement entre les animaux et les humains. Il le montre notamment lorsqu’il parle de l’ouïe comme « sens disciplinal » : conjointe à la mémoire, elle permet à certains animaux d’apprendre « certains arts libéraux faciles », tels que le saut ou la danse. En effet, Albert définit la discipline comme « une sagacité concernant les (choses) sur lesquelles porte l’art, provenant de la mémoire des sons en tant qu’ils sont des signes des choses selon le mode des concepts et des noms » (Metaphysica, 1.1.6, éd. B. Geyer, 1960, p. 9). Sur la question des sensus disciplinales, cf. notamment G. Zuccolin, « Monkeys, Pygmies, and Human Beings. Sensus disciplinales and the Hierarchy of Living Beings in Albert the Great », in Aristotle’s De sensu in the Latin tradition, 1250-1650, Florence (Micrologus XXXI, Special Issue), 2023, p. 85-104. Nous remercions vivement Isabelle Draelants (qui a donné des communications sur ce sujet en 2014, 2015, 2016 et 2018 à Nice, Nancy, Leeds et Paris) de nous avoir signalé cet article. Sur le rôle fondamental que joue l’ouïe dans l’apprentissage, cf. aussi Albertus Magnus, De sensu et sensato, 1.1.3, p. 23.1-16.

80 Albertus Magnus, De animalibus, 4.2.2, p. 401 : Voces autem quia naturales sunt, ideo voces hominum sunt consimiles in specie, sed locutiones variantur.

81 Cf. par exemple Albertus Magnus, Summa theologiae, éd. A. Borgnet, 1894, 67.1, p. 696a. Cependant, si le verset de la Genèse ne concerne en effet que l’homme, dans la pensée d’Albert le Grand, toute créature a, d’une certaine façon, été créée à l’image de Dieu : Super IV libros Sententiarum, éd. A. Borgnet, 1894, 2.16, p. 287a : « Solution. À cela, il faut dire qu’il y a une image d’équivalence et une image de similitude par imitation. Donc, il faut dire que la créature ne peut être image d’équivalence, mais bien image de similitude par imitation, selon ce mode par lequel on a dit plus haut qu’il y a une hiérarchie ascendante proportionnellement dans la similitude à Dieu et une similitude et une unité relatives à Dieu » (Solutio. Ad hoc dicendum, quod est imago aequiparantiae, et imago similitudinis per imitationem. Dicendum ergo, quod creatura non potest esse imago aequiparantiae, sed imago similitudinis per imitationem hoc modo quo supra dictum est, quod hierarchia est in Dei similitudinem ascendens proportionaliter et ad Deum similitudo et unitas).

82 Albertus Magnus, Quaestiones super libris De animalibus, 4.8, p. 143.39-42.

83 Cela renvoie à l’idée d’analogie, qu’Albert développe dans sa Summa theologiae, éd. D. Siedler, 1978, 1.6.26.1, p. 171. Comme l’écrit Alain de Libera, « le premier type d’analogie a lieu quand ce qui est prédiqué se trouve absolument en un terme et ‘selon un certain mode’ dans les autres » (A. de Libera, 1990, p. 98).

84 Albertus Magnus, Peri hermeneias, 1.2.3, p. 385b-386a : Alio modo consideratur vox prout institutum signum ad significandum sub certa figura et certis elementis, et sic est ad placitum, et non eadem apud omnes. […] tamen non ordinatur ad designandum animae et intellectus passionem, nisi in quantum est figurata et certis elementis determinata, et sic significativa. Et est solius hominis sic vocare : propter quod animalium brutorum imperfecta ratione voces sunt : quia sunt inarticulatae, et nullius ad extra designativae, sed in vocante significant affectum.

85 B. Van den Abeele, 1999, p. 304.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martha Beullens, « Du son à la voix ? L’expression animale chez Albert le Grand »RursuSpicae [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 16 décembre 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rursuspicae/3627 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15gs6

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Auteur

Martha Beullens

Martha Beullens, docteure en philosophie et collaboratrice scientifique au centre de recherche en philosophie (PHI) de l’Université libre de Bruxelles, a soutenu en octobre 2023 une thèse intitulée « Sapiens iuvat caelestem effectum. Causalité astrale et connaissance du futur chez Albert le Grand », sous la direction d’Olivier Boulnois (École pratique des hautes études) et de Christian Brouwer (Université libre de Bruxelles).

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