- 1 Klemperer Victor, 1996. LTI, La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, p. 231.
Ils n’ont emprunté et développé la théorie générale de la race que pour fonder l’antisémitisme de manière durable et scientifique ».
Victor Klemperer1
1Depuis le début de la guerre en cours déclenchée par le pogrom du Hamas le 7 octobre 2023, on a déploré dans divers pays de nombreux faits d’antisémitisme, allant des injures et menaces aux agressions physiques, complétées par diverses actions contre la liberté d’expression des étudiants et enseignants juifs.
2Elles sont généralement attribuées au militantisme dit « propalestinien », mais cette explication semble un peu courte. Nous chercherons donc à analyser certains ressorts idéologiques de cette situation, en la rapportant à l’histoire des universités d’une part, et à la géopolitique actuelle d’autre part.
3Les universités modernes remontent aux Lumières. Alors qu’auparavant les enseignements supérieurs restaient pour l’essentiel sous le contrôle des églises catholiques ou réformées, c’est au début du xixe siècle que les juifs furent dans plusieurs pays d’Europe admis à une pleine citoyenneté.
4Parallèlement, avec le mouvement intellectuel de la Haskala, que l’on appelle les Lumières juives, l’intérêt pour les disciplines profanes se développa parmi les intellectuels juifs qui devenaient, comme Moses Mendelssohn ou Friedrich Heinrich Jacobi, des protagonistes des grands débats.
5Organisées en fonction du programme de Wilhelm von Humboldt (Humboldt, 1809), les nouvelles universités s’ouvrirent à de nouvelles disciplines, comme les sciences de la culture.
6Si les discriminations politiques et religieuses se relâchèrent, au cours du xixe siècle, l’antisémitisme ne disparut pas pour autant, bien entendu, et, par exemple, l’affaire Dreyfus divisa les milieux universitaires. En outre, un nationalisme « ethnique » radical put s’opposer à la légitimité des juifs dans le domaine de la pensée et Hermann Cohen eut à défendre le bien-fondé de son néo-kantisme contre les insinuations antisémites. Dans un texte de 1916 intitulé À propos du concept de nation. Réplique à l’article de Bruno Bauch, Ernst Cassirer répond en tant que philosophe (et non en tant que juif) à l’argument identitaire de Bauch qui jugeait un juif incapable de comprendre véritablement Kant, faute de partager son identité allemande. Défendant alors « la grandeur » de la philosophie allemande, Cassirer oppose que cet argument contredit totalement les principes mêmes de la philosophie kantienne.
7Au procès en illégitimité se joignit ensuite le procès en légalité de toute expression d’universitaires et d’intellectuels juifs. Ce furent, dans les universités allemandes puis dans les territoires occupés par le Reich, les interdictions professionnelles, les dénonciations et les persécutions, étendues aux bûchers de livres comme celui que présida Martin Heidegger devenu recteur.
8Tout cela est bien connu, mais méritait d’être rappelé, car l’argument identitaire de Bauch est à présent reformulé pour écarter les juifs de certains sujets de recherche, dans les sciences sociales notamment, au motif que seuls les membres des « communautés concernées » peuvent comprendre la colonisation, par exemple. Il n’est pas indifférent à ce propos que des penseurs du mouvement décolonial, comme Enrique Dussel et Ramon Grosfoguel se réfèrent à Heidegger pour définir les communautés comme des « ontologies », évidemment étrangères aux juifs considérés par principe comme des colonisateurs.
9Réélaborée pour l’essentiel et diffusée dans les universités, l’idéologie intersectionnelle fusionne plusieurs courants identitaires basés sur la race et la sexualité. Elle est issue pour l’essentiel du courant New Age, et par là de la théosophie dont il procède (Rastier, 2023, p. 20-30) : on y retrouve des croyances sur la supériorité mystique des femmes, sur la mystique du « genre » comme sexe astral prédestiné, comme sur la supériorité de l’Égypte nubienne qui serait le noyau de la civilisation humaine. Prétendant dépasser toute rationalité scientifique au profit d’un vécu porteur de révélations intérieures (comme celle du genre), l’idéologie intersectionnelle promeut des studies identitaires.
10Par rapport aux courants New Age, elle se signale par une ambition théorique et académique — d’où l’emploi d’une phraséologie signalétique et la publication de glossaires. Elle entend les concilier avec un propos politique voire métapolitique : comme toute différence entre personnes résulte d’une discrimination, et toutes les discriminations particulières d’une domination générale, l’affirmation des identités particulières combat cette domination : ainsi, la revendication d’une « identité de genre » peut-elle s’opposer à l’« assignation » de sexe à la naissance ; et la revendication racialiste combat l’assignation de race (ou racisation). L’intersectionnalité résulte ainsi du syncrétisme des discriminations affectant une personne ou un groupe. Elle conduit par principe à une convergence des luttes contre les démocraties occidentales qui seraient porteuses d’un racisme et d’un sexisme systémiques.
11Le mouvement décolonial est une partie essentielle de l’idéologie intersectionnelle. Il unit, sur une base raciale, les revendications des descendants d’esclaves africains (les autres sont négligés), et celles des pays anciennement colonisés. Ils seraient les victimes passées et présentes, d’un racisme non seulement systématique, mais systémique.
- 2 Le lecteur pourra par exemple visionner avec profit ce clip chanté par Tariq Ramadan, en ligne : ht (...)
12Bien que la quasi-totalité de l’esclavage moderne soit le fait de pays musulmans, notamment en Arabie et dans le golfe persique, les musulmans seraient victimes de l’islamophobie, considérée comme une forme de racisme. Et la conquête de l’opinion par les Frères musulmans reprend de longue date les éléments de langage du courant décolonial2.
13La création de l’état d’Israël ajouta une nouvelle occasion de concrétiser le fantasme d’une domination secrète des Juifs sur le monde, telle qu’elle était concrétisée par le légendaire Protocole des Sages de Sion, opportunément rappelé dans le programme du Hamas.
14Dès la formation en 1968 des premiers Comité Palestine dans les universités, une partie de l’ultra-gauche maoïste et spontanéiste dériva même vers le négationnisme avec des groupes comme celui de la Vieille Taupe.
15Depuis, la frontière entre antisémitisme et antisionisme devint assez poreuse pour qu’un antisionisme teinté d’antisémitisme puisse passer pour une prise de position « de gauche », comme l’attestent les déclarations de philosophes radicaux comme Gianni Vattimo et Giorgio Agamben, se réclamant tous deux de Heidegger (Rastier, 2018).
16Comme Israël serait le seul état colonial à ne pas dépendre d’une métropole, ce sont les États-Unis, ou ce que Poutine nomme « l’Occident collectif » qui en tiennent lieu, et l’antisémitisme peut ainsi revêtir une portée géopolitique en fédérant toutes les tyrannies anti-occidentales, de la Russie à l’Iran. Après le 7 octobre, tout en félicitant le Hamas, largement soutenu par l’Iran, l’Ayatollah Khamenei ne mentionna même pas Israël, car l’incrimination des USA lui suffit à résumer la situation.
- 3 Rastier François, 2024. « Genre et islamisme intersectionnel ‒ à partir de Judith Butler », Mezetul (...)
17Outre la race, le deuxième domaine majeur de l’idéologie intersectionnelle est celui du sexe, ou plutôt du genre, tel qu’il est défini par les mouvements post-féministes LGBT. Les théoriciens de ce courant incriminent régulièrement Israël (en général) et, par exemple, Judith Butler estimait dès 2006 que le Hamas et le Hezbollah étaient des mouvements de libération, authentiquement « de gauche », et qui devaient être soutenus à ce titre. Inutile ici de rappeler l’immense prestige de Judith Butler dans les universités, à l’échelon international : elle demeure la référence principale de tous les départements d’études de genre. Aussi les positions des féministes intersectionnelles des universités vont jusqu’à mettre en doute la réalité, pourtant attestée par les vidéos diffusées par les terroristes eux-mêmes, des viols perpétrés le 7 octobre3.
18Le post-féminisme LGBT se joint enfin à la condamnation de l’Occident collectif par un biais qui lui est propre : il serait le bastion du patriarcat – bien que les sociétés du « Sud global » puissent laisser à désirer en matière de droit des femmes et de protection des minorités sexuelles, comme on le voit notamment en Afghanistan et en Iran.
- 4 La métaphore opticienne est d’autant mieux établie que Bourdieu en usait déjà. (Disponible sur : ht (...)
19Loin de se limiter à des cercles militants, l’idéologie intersectionnelle est à présent promue par les tutelles. Dans sa préface à Pascal Blanchard et al., Sexe, race et colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (Éditions du CNRS, 2019), Antoine Petit, président du CNRS récemment renouvelé dans ses fonctions, écrivait ainsi : « la race devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme/femme » (p. 10, je souligne). Or, la notion de grille de lecture n’a épistémologiquement aucun sens. D’une part, nous ne lisons pas dans le grand livre de la nature ou de la société, et pour établir un fait, il ne suffit pas de changer des lunettes incolores (ou colorblind) pour des lunettes noires4. D’autre part, une grille a priori n’est rien d’autre qu’un réseau de préjugés, et l’entreprise scientifique elle-même se définit par sa prise de distance avec les évidences douteuses de l’opinion. En l’occurrence, la race et le genre n’ont aucune objectivité scientifique et la superposition de leurs « grilles de lecture » se résume à l’expression de l’idéologie intersectionnelle.
- 5 Bacharan Nicole, « Poussée de fièvre antisémite sur les campus américains ». Ouest-France, 30 avril (...)
20La complaisance envers l’idéologie intersectionnelle a pu préparer un tournant vers l’antisémitisme exterminateur, comme on le voit aux USA, notamment dans les universités. Dans un éditorial récent, la politologue et historienne Nicole Bacharan soulignait : « Il ne s’agit plus seulement d’exercer le droit légitime d’exprimer une opinion, ce que nul ne remet en cause, de dénoncer la situation tragique de Gaza, critiquer le gouvernement israélien, condamner la colonisation en Cisjordanie ou la stratégie de Tsahal. Non, c’est bien la haine ancestrale qui se déchaîne et vise les Juifs en tant que Juifs jusqu’à en appeler à leur élimination et à la fin d’Israël : "Brûlez Tel Aviv jusqu’au sol !", "Non pas un, mais dix, mais mille, mais cent mille 7 octobre !", "Hamas nous t’aimons !", "Hamas, tu nous rends fiers", clament les contestataires d’Harvard, de Columbia et de quelque 200 autres universités dont certaines ne peuvent plus garantir la sécurité de leurs étudiants juifs » (Bacharan, 2024)5.
21La spécificité du mouvement étudiant américain doit beaucoup au suprématisme noir et à ses constantes antisémites. L’histoire des Black Muslims américains permet d’entrevoir pourquoi. Les suprémacistes blancs affirmaient déjà un lien entre les juifs et l’esclavage : pour Ben Klassen (1988), fondateur du Nationalist White Party, la race noire était « un cancer en notre sein », importée par des esclavagistes juifs pour abâtardir les Blancs. Cette thèse sera inversée mais reprise par les suprémacistes noirs : les juifs seraient les responsables de l’esclavage. Sans fondement historique sérieux (N’Diaye, 2017, p. 78-79), la thèse prospère, de la réplique de Dieudonné sur le commerce des esclaves comme « spécialité juive », jusqu’à l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana. Il ne reste plus qu’à incriminer les Blancs en général, et le « cancer » change de camp, comme l’attestait cette affirmation de Susan Sontag, figure historique des Cultural Studies : « La race blanche est le cancer de l’Histoire humaine » (1967, p. 57).
- 6 Sans fondement historique sérieux, la thèse prospère, de la réplique de Dieudonné sur « le commerce (...)
22Rappelons que les suprémacistes noirs sont issus de sectes islamistes. Ainsi, Nation of Islam, secte fondée en 1930 par Wallace Fard Muhammad, qui s’est proclamé Mahdi (messie), eut pour successeur Elijah Muhammad qui prit le titre de « messager de Dieu » et tint ces propos colorés de réminiscences apocalyptiques : « Nous avons vu la race blanche (démons) dans le ciel, parmi les justes, causant des troubles […], jusqu’à ce qu’ils aient été découverts. […] Ils ont été punis en étant privés des conseils divins […] presque ravalés au rang des bêtes sauvages. […] sautant d’arbre en arbre. Les singes en procèdent » (Muhammad, 1965). À présent encore dirigée par Louis Farrakhan, connu pour ses discours antiblancs et antisémites, admirateur de Hitler et titulaire du prix Khadafi pour les droits de l’homme, cette secte rend les Juifs responsables de l’esclavage (Farrakhan , 1991)6.
23En 1995, Nation of Islam a réuni un million de personnes à Washington. Son dogme composite reprend des éléments de culture populaire, notamment de science-fiction. Ainsi, Farrakhan se dit en contact avec l’esprit d’Elijah Muhammad et propage l’idée que la civilisation a été fondée par des extraterrestres venus de l’espace, qui ont notamment construit les pyramides. Un Allah noir gouverne l’histoire humaine de son vaisseau spatial et communique avec les Noirs par télépathie. La race supérieure des Noirs a succédé aux Aryens blancs et « l’Égypte africaine s’y substitue à l’Hyperborée antique comme berceau immémorial de la civilisation » (Stoczkowski, 2022, p. 377). Les Noirs sont créés par Dieu, alors que les blancs sont issus d’un accident de laboratoire jadis risqué par d’antiques savants noirs. Ainsi, la Black science, pure expression de l’identité raciale, prendra enfin la place laissée vacante par la science aryenne. Un complot blanc menaçant les afrodescendants de dégénérescence raciale, les unions mixtes sont interdites. Le peuple de l’islam se prépare à l’Apocalypse qui verra l’extermination des « diables aux yeux bleus », et le règne des seigneurs noirs.
- 7 Rehman Jasmine, 25 février 2023, “Malcolm X: Unity, Solidarity, and Liberation”, MPAC. Disponible e (...)
- 8 Woodring Jenna, 27 février 2023, “Recognizing Action with Kimberlé Crenshaw”, MPAC. Disponible en l (...)
24D’abord prêcheur de Nation of Islam, Malcolm X dénonçait les « white devils » et créa le groupe paramilitaire Fruit of Islam, premier noyau des Black Panthers. Il est à ce titre célébré par le Muslim Public Affairs Council, organisation qui fédère les musulmans des USA7. En même temps que lui, cette organisation célèbre Kimberlé Crenshaw8, première théoricienne de l’intersectionnalité, qui fait de la femme noire le prototype des discriminations croisées, tout à la fois sexuelles et raciales. L’organisation salue ainsi sa contribution à la « théorie critique de la race ».
25Des personnalités universitaires – et politiques – comme Angela Davis font clairement le lien entre le radicalisme pro-islam des Black Panthers et les mouvements comme Black Lives Matter (dont des manifestations furent entachées d’exactions antisémites, comme des saccages de magasins cacher) puis à présent avec les manifestations pro-Hamas.
26Comment les « blancs » sont-ils devenus une race, qui plus est inférieure, et, en quelque sorte, des juifs par extension ? Par une radicalisation sans précédent de l’antisémitisme, l’idéologie intersectionnelle parvient à en étendre aux « blancs » les catégorisations traditionnelles. L’antisémitisme n’est donc pas seulement un effet collatéral de l’idéologie intersectionnelle, mais au contraire un de ses fondements. Ceux qui l’ont élaborée, de Malcom X à Kimberlé Crenshaw, désignent les blancs comme les responsables de toutes les discriminations. Ces juifs par extension auraient en outre gagné leur position dominante par le biais d’imaginaires marchands d’esclaves juifs.
27Cette hypothèse rencontre hélas de multiples confirmations. Par exemple, Helen Pluckrose et ses collègues (2020) ont soumis à une revue intersectionnelle un extrait de Mein Kampf où le mot « juif » était simplement remplacé par « blanc » : ce plagiat fut accepté sans ciller.
28Les universités américaines auront ainsi été le lieu de prédilection où l’antisémitisme des suprématistes noirs a pu rencontrer celui des associations islamistes soutenues par les pays du front anti-occidental. On pourrait naïvement objecter que l’islamisme n’est pas « de gauche », mais cette union politique aura été légitimée par la médiation d’un antisémitisme « de gauche », anticapitaliste, resté traditionnel dans l’histoire du radicalisme, de Proudhon à Sorel et d’Agamben à Badiou. Cette caution permet à l’islamisme le plus rétrograde et le plus agressif de passer pour révolutionnaire et de recevoir le soutien d’une certaine gauche qui se prétend radicale.
29Ainsi ont pu converger quatre courants antisémites : celui de larges franges du mouvement afro-américain, celui de l’islamisme contemporain, celui du radicalisme post-marxiste, celui enfin de l’idéologie intersectionnelle qui dérive de la théosophie et se trouve réarticulé par les principales théoriciennes du genre, Judith Butler en premier lieu.
30Cette convergence a favorisé la formation d’un nouvel antisémitisme politiquement correct, vertueux et compassionnel à l’égard de toutes les minorités — les juifs exceptés, bien entendu.
- 9 Louizi Mohamed, 31 janvier 2016, “Les preuves du financement saoudien de l’islamisation de l’univer (...)
31La pénétration de l’islamisme dans les universités est un phénomène international qui a pris son essor au tournant des années 1990. En France, après la fondation en 1989 de l’Union Islamique des Étudiants de France (renommée en 1996 Union des étudiants musulmans de France), divers courants ont milité pour imposer un point de vue conforme à l’idéologie frériste ou complaisant avec elle. Dans une adresse à son congrès de 1993, son président Fouad Alaoui envoyait ce signal : « Je demande à chacun d’entre vous de veiller à la présence de ces deux vertus [piété et persévérance] qui (sic), sans elles, notre association serait sans âme et manquerait de la base nécessaire à son élan » (Louizi, 2016)9. Leur travail fut couronné de succès lors de la manifestation nationale contre l’islamophobie du 12 novembre 2019 qui recréa à sa manière l’union de la plupart des partis et syndicats de gauche : elle défila aux côtés du CCIF (aujourd’hui dissous) scandant Allahou Akbar. Houria Bouteldja, co-fondatrice du Parti des Indigènes de la République, saluait alors à bon droit « le résultat de trente ans de travail ».
- 10 Lévi Pierre-Antoine, Fialaire Bernard, 2024. « Rapport d’information fait au nom de la commission d (...)
32Publié en juin 2024, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur l’antisémitisme dans les universités françaises est doublement accablant10. D’une part, il fait état d’appels au meurtre, comme 3 novembre 2023, ces graffitis antisémites (« Mort à Israël, mort aux Juifs », « la mort l’enfer leur va si bien ») dans la bibliothèque de l’université Paris 8 ; de menaces personnelles comme « Sale juive crève », le 15 novembre 2023 à l’université Toulouse-III-Paul-Sabatier, ou le 28 janvier 2024, l’agression physique d’étudiants juifs sur le campus de l’université de Strasbourg, aux cris de « fascistes sionistes ».
33D’autre part, la commission sénatoriale relève des témoignages concordants sur la sous-déclaration des actes antisémites, sans pouvoir indiquer son étendue. On ignore si les mesures proposées dans son rapport seront mises en application, mais elles risquent de rester lettre morte, tant que les institutions abritent ou promeuvent des séminaires qui reprennent le discours du Hamas. Par exemple, le 29 janvier 2024 le collectif ENS Ulm en lutte, dans le cadre du séminaire « Penser avec la Palestine », invitait à une conférence de Ziad Majed « Palestine : une longue guerre coloniale ». Le 7 juin, Didier Fassin, professeur au Collège de France, présentait à l’École normale supérieure de Lyon un séminaire « Que nous enseigne la Palestine ? », à propos des « les réalités quotidiennes de l'ordre colonial et l'apartheid imposés par les autorités israéliennes au sein des territoires occupés de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem-Est ». Les mots clés de la propagande pro-Hamas sont bien présents, et Ziad Majed y ajoutait l’inévitable génocide.
- 11 Facal Joseph, 21 mai 2024. « Quand l'université congédie pour délit d'opinion », Le Journal de Mont (...)
34À la suite des politiques d’affirmative action, mises en place par J.F. Kennedy et développées par ses successeurs, les organisations internationales comme l’ONU et l’Unesco et le Conseil de l’Europe ont fait du programme Diversity, Equity and Inclusion (DEI) une sorte de directive universelle qui au nom du Care entend protéger l’humanité des discriminations sociétales – et non économiques. Dans les universités de langue anglaise, tout d’abord, cela s’est traduit par la nomination de référents, puis par la création de postes dédiés. Aux USA, certaines universités comptent de deux à trois cents commissaires à la diversité, chargés de dénoncer les atteintes à l’idéologie intersectionnelle. Leur pouvoir s’étend à des licenciements, comme on l’a vu récemment au Canada pour Frances Widdowson, professeur à Calgary11.
35La diffusion de l’idéologie intersectionnelle dans les universités a accompagné la diffusion de la cancel culture : la vidéo réalisée par les étudiants du college Evergreen a eu un impact international, car elle montrait comment un professeur, Bret Weinstein, pouvait être accusé, réduit au silence et finalement forcé à démissionner. Il va sans dire que Weinstein est juif, et que ces censeurs, notamment afro-américains, lui intimaient de ne plus faire cours, ce qui en dit long sur leur conception de la liberté académique.
36En revanche, les commissaires chargés de promouvoir l’idéologie intersectionnelle dans le cadre institutionnel du DEI sont à présent tout désignés pour occuper les plus hauts postes académiques. Claudine Gay, la présidente de Harvard, fit scandale en relativisant devant une commission parlementaire la Shoah et l’antisémitisme intersectionnel dans son université. Pourtant, elle avait commencé sa carrière ainsi, et n’avait publié que quelques articles anecdotiques entachés de plagiats dont la révélation a fini par la contraindre à démissionner.
37Outre les soutiens institutionnels internationaux par le biais des normes DEI en vigueur aux USA, dans la plupart des pays anglophones, en Scandinavie et dans les commissions européennes, l’idéologie intersectionnelle, en raison de ses orientations islamophiles, reçoit le soutien de pays musulmans qui s’en préservent à l’intérieur de leurs frontières, mais la promeuvent à l’étranger, comme la chaîne qatarie Al Jazeera avec sa section AJ+ destinée à la jeunesse internationale dont elle reprend les codes, écriture inclusive comprise.
38En outre, il semble bien que la vente des charges et fonctions ait encore cours. Par exemple, Tariq Ramadan, idéologue dont la thèse se résume à une hagiographie de son grand-père, fondateur de la confrérie des Frères Musulmans, se transfigura en islamologue distingué, dès que le Qatar eût versé à l’Université d’Oxford une somme évaluée à 11 millions de livres pour créer sa chaire.
39Ces libéralités généreuses s’instituent. Parmi les quatre pays donateurs qui financent à hauteur de plus de 6% les universités américaines figurent l’Arabie saoudite et le Qatar, émirat acquis aux Frères Musulmans, et qui abrite la direction politique du Hamas, également frériste. Ces munificences créent sans doute des liens : un soft power bien assuré ne se limite pas à l’achat de clubs de foot, et les universités peuvent devenir un relais d’influence apprécié pour qui sait y mettre le prix.
40Il apparaît du moins que les associations étudiantes islamistes ont su fraterniser avec les associations identitaires afro-américaines pour promouvoir dans les universités un antisionisme radical au détriment des professeurs et des étudiants juifs.
41Ainsi, l’Iran subventionne le Front Populaire de Libération de la Palestine et par ce biais l’association étudiante Samidoun, très active notamment dans l’occupation de l’Université Columbia — puis dans celles de Sciences Po Paris et de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm.
42De la part des sunnites, la principale association, Students for Justice in Palestine, fondée en 1993 par Hatem Bazian, activiste professeur de droit islamique à Berkeley, revendique 350 sections actives dans les occupations. Elles organisèrent dès le 12 octobre 2023 des manifestations dans 200 universités, y compris au Canada, avec d’autant plus d’écho que de longue date, l’association avait su se concilier l’appui de l’idéologie intersectionnelle dominante dans les universités, en stigmatisant toutes les formes de discrimination : « homophobia, sexism, racism, bigotry, classism, colonialism, and discrimination of any form »12.
43En France, peu après le 7 octobre 2023, et alors même que certaines de ses sections comme celles de Columbia étaient poursuivies en justice, l’association fut autorisée à ouvrir un bureau à Sciences Po Paris, où elle se distingua en organisant une occupation des locaux universitaires, bientôt imitée à la Sorbonne et dans d’autres universités. Aux cris de Palestine will be free, from the River to the Sea, elle fut active dans les manifestations devant l’école, arborant des signaux antisémites, comme les mains rougies symbolisant depuis deux décennies le lynchage des juifs.
44Quand les universités préfèrent au combat contre l’ignorance la lutte contre des discriminations, elles promeuvent un corps professoral qui voit dans le militantisme un moyen de progresser dans leur carrière et des Studies identitaires (Black Studies, Women Studies, Fat Studies, etc.), dont l’objectif promotionnel est évident, mais dont l’objet scientifique reste évasif. Or, en pratiquant une désinformation vertueuse, les enseignements « orientés » développent l’ignorance. Telle professeur d’histoire questionnait ainsi récemment un collègue : « Pourquoi les Juifs sont-ils allés en Palestine en 1948 ? ». Qu’enseigne-t-elle donc ?
45Le négationnisme s’étend dans la jeunesse américaine : 20 % des moins de 30 ans pensent que la Shoah est un « mythe ». Cela signe l’échec délibéré de l’enseignement.
46Ainsi l’ignorance revêt-elle à présent une portée stratégique : non seulement elle met à l’abri des contradicteurs, dont les arguments restent sans portée puisqu’ils ne sont pas compris, mais elle permet l’adhésion aux explications simplistes du complotisme, antisémite notamment.
47Largement minimisée par les tutelles, la vague d’antisémitisme s’étend à présent dans les universités : expulsions d’étudiants juifs de certains amphithéâtres au motif qu’ils seraient sionistes (comme à Sciences Po Paris), blocus d’un examen d’hébreu à Lille, etc. À l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, parmi les occupants, l’association Samidoun, soutenue par l’Iran et interdite en Allemagne pour antisémitisme, a diffusé ouvertement sa propagande.
- 13 Kashti Or, 12 avril 2024. “'I Won't Work With You. You're Committing Genocide': Israeli Academia Fa (...)
48Les politiques agressives ont évidemment une portée internationale et s’étendent en premier lieu à Israël ; ainsi, tous les comités d’occupation, selon un mot d’ordre coordonné, exigent la fin des relations académiques et scientifiques avec les universités de ce pays. La cancel culture devient offensive internationale : le journal Haaretz a publié le 12 avril13 une liste où figurent des centaines de désinvitations, des oblitérations a posteriori de co-auteurs israéliens, des refus d’évaluer les publications que la nationalité de leurs auteurs semble rendre impures.
49Pratique archaïque connue dans l’Antiquité sous le nom de damnatio, l’effacement des noms n’a rien d’anecdotique, puisqu’il relève du meurtre symbolique, et le refus d’évaluer vaut exclusion de la communauté académique ; dans les deux cas, ces faits sont sans exemple pour des chercheurs d’autres nationalités, et sans antécédents depuis les années 1930.
50Les demandes de boycott des universités israéliennes se sont multipliées, parfois suivies de décisions officielles : ainsi le conseil d’administration de Sciences Po Strasbourg a mis fin le 25 juin 2024 au partenariat unissant cette école à l’Université Reichman de Tel-Aviv. À Paris, pendant des semaines le centre de Tolbiac (Université Paris I) a fait l’objet de blocages par des étudiants exigeant la rupture de la coopération avec des universités israéliennes (celle Tel-Aviv et l’Université hébraïque de Jérusalem).
51Le mouvement international de boycott s’est étendu au-delà des cercles antisionistes voire antisémites traditionnels. Par exemple, Greta Thunberg, figure de l’écologisme mondialement réputée, a été arrêtée lors du blocage de l’Université de Copenhague par des activistes qui exigeaient le boycott des universités israéliennes. Il est vrai qu’auparavant, elle se faisait photographier au centre d'un groupe d’activistes à keffieh arborant une pancarte avec un mot d'ordre du Hamas. Au second plan, une pieuvre, certes en peluche, mais symbole traditionnel du complot mondial tentaculaire, attestait le caractère antisémite de cette mise en scène.
52Peu importe alors que les collègues victimes de boycott soient souvent de farouches opposants à Netanyahou : malgré ses prétentions politiques, l’antisionisme affiché renonce même au calcul qui pourrait chercher des alliés en Israël même, où il serait aisé d’en trouver, pour s’en remettre à une métapolitique antisémite. Ce n’est plus la droite israélienne qui est visée, mais le Juif essentialisé.
53Il ne s’agit plus de critiquer la politique de Netanyahou et de ses alliés. Il ne s’agit pas non plus d’antisionisme, car ces sanctions visent aussi des antisionistes, ni même d’en finir avec l’État d’Israël, mais de mettre en œuvre un antisémitisme culturel pour éradiquer les Juifs du monde de la culture. De longue date mis en œuvre par Heidegger, ce projet a été explicité dans son Discours de rectorat, et le courant de la déconstruction qu’il a inspiré l’a ensuite intégré à l’idéologie intersectionnelle (Rastier, 2018).
- 14 Khamenei, 30 mai 2024. « Chers étudiants, vous vous tenez aujourd'hui du bon côté de l'histoire », (...)
54Les autorités iraniennes ont tenu à marquer leur soutien et leur reconnaissance. L'Ayatollah Khamenei, Guide suprême de la Révolution islamique, a récemment publié une longue lettre adressée « à la jeunesse éveillée dont la conscience les appelle à défendre les enfants et les femmes opprimés de Gaza », qui commence ainsi : « Chers étudiants des États-Unis, ce message exprime notre solidarité et notre unité avec vous […] Vous faites désormais partie du front de la résistance ». Et il utilise les mêmes éléments de langage : « Le génocide actuel du régime d'apartheid sioniste est la continuation de décennies d’oppression brutale »14.
55L’Hojatoleslam Ali Reza Panahian dirige le « groupe de réflexion pour les universités » du guide suprême iranien, et il précisait à ce titre, six mois auparavant, la stratégie islamiste dans une déclaration télévisée, le 8 novembre 2023 : « Nous sommes en train de mener une guerre d’usure contre l’Occident. Nous, le Hezbollah et le Hamas. Nous ferons naître un tel antisionisme dans le cœur de leurs peuples que tous ceux qui manifestent aujourd’hui dans leurs rues seront les mêmes qui les détruiront demain de l’intérieur »15. Il explicite ainsi la portée géopolitique de l’antisémitisme universitaire et de ses développements en cours au sein du « front de la résistance » : le pogrom du 7 octobre a bien été conçu pour conférer à l’antisémitisme une fonction stratégique qui unifie les trois composantes majeures du camp des ennemis de la démocratie, islamistes, postsocialistes, et intersectionnels16.
- 17 Shalmani Abnousse, 13 juin 2024. « L'antisémitisme est la victoire morale de l'islamisme en Occiden (...)
56Cette stratégie réussit assez bien pour que Panahian affirme : « Nous avons déjà gagné ». Comme le souligne Abnousse Shalmani, écrivaine née à Téhéran et réfugiée en France, « L’antisémitisme est la victoire morale de l’islamisme en Occident »17, et l’on peut craindre que cette victoire morale ne présage une victoire politique.
57Là encore, les universités sont à l’avant-garde. Les organisations étudiantes islamistes, qu’elles soient sunnites comme Students for Justice ou chiites comme Samidoun, tolérées voire souvent soutenues par le corps professoral et les directions élues, ont pris la tête du mouvement et élaboré ses mots d’ordre repris dans les manifestations de rue.
58Jadis, Louis Althusser définissait les universités comme des « appareils idéologiques d’État », oubliant au passage leur fonction d’élaboration et de transmission des connaissances. Dès lors, il devenait licite de dessaisir l’État de ces appareils, pour les mettre au service d’idéologies militantes, ce que firent bien de ses disciples comme Alain Badiou. Cependant, par l’entremise de groupes trotskistes, le post-marxisme a cédé sa place à une idéologie intersectionnelle qui fait du Hamas et du Hezbollah d’authentiques « mouvements de gauche », selon la formule de Judith Butler. Un patient travail d’implantation dans les sciences sociales, en particulier dans des disciplines où régnait déjà un post-marxisme vulgarisé, comme la sociologie, permit à moyen terme de contrôler les recrutements et d’infléchir les enseignements. Les tutelles s’y prêtèrent obligeamment au nom de la « diversité ».
- 18 Les universités de : Brown, Columbia, Cornell, Dartmouth, Harvard, Pennsylvania, Princeton, Yale.
59Comme les instituts de sciences politiques et les écoles de journalisme, les universités sont à la pointe des formations à la pensée intersectionnelle, variante diversitaire de la pensée unique. Avec le caractère privé et élitiste des grandes universités américaines, sous les dehors victoriens de l’Ivy League18, le modèle de l’université moderne hérité des Lumières se trouve désormais concurrencé de l’intérieur par un modèle calqué sur le management des grandes entreprises : l’université devient un lieu de vie où le client entre sans façon (« venez comme vous êtes »), où il est pris en charge pour lui assurer un safe space et où on le félicite de développer ses capacités : « Go create ; Just do it », etc. Mais, nous le verrons, le Care, doctrine prétendue protectrice, restreint l’autonomie de ceux qu’elle prétend assister, et la lutte contre les micro-agressions prétendues peut justifier des macro-agressions bien attestées.
60Du moins les militants font-ils grand usage de l’empowerment promis. Il ne s’agit pas seulement d’occupations de bâtiments universitaires, de conversions collectives (comme à Columbia), et d’appels au boycott ou à l’Intifada. Partout dans les pays démocratiques, les universités, ne sont plus seulement des bases rouges, vertes et noires : elles sont devenues aussi des cibles. En effet, leur fonction majeure suppose de préparer des examens exigeants sanctionnés par des diplômes. Or ces examens sont remis en cause, non seulement par des blocages physiques, mais par le refus d’évaluation qui se traduit par la promotion de la fraude : des enseignants de l’Université Libre de Bruxelles ont ainsi tenu à dire qu’ils l’autorisaient — pour permettre aux militants pro-Hamas de ne plus se soucier de leurs examens.
- 19 Collectif d'anciens élèves, étudiants, enseignants et chercheurs de l'ENS, 15 juin 2024. « Antision (...)
61Les remises de diplômes, notamment à Harvard, puis à Sciences Po Paris et à l’ENS Ulm ont pris la tournure de happenings pro-Hamas, sans que les autorités universitaires ne semblent se soucier de faire respecter le code de l’éducation. Par exemple, la direction de l’ENS Ulm se contenta d’alléguer n’avoir pas applaudi lors de la mise en scène qui discrédita la remise des diplômes19.
62Ainsi les islamistes ont-ils misé avec succès sur les universités occidentales et parviennent en outre à leur faire bafouer leurs propres codes éducatifs, à discréditer leurs diplômes et à porter atteinte à leur propre image en renonçant à toute autorité.
63Trop souvent confondue avec la liberté d’expression des personnels universitaires, la liberté académique dépend d’un cadre bien précis. Pour des raisons théoriques tout d’abord : le mot liberté (Freiheit) revient dans le programme de Humboldt et se conjoint avec l’autonomie (Selbstthätigkeit) (op. cit., p. 235), ce principe majeur des Lumières qui garantit le citoyen contre les pressions de l’arbitraire et lui permet d’exercer son jugement.
64En principe garantie par l’institution universitaire, la liberté académique assure une autonomie d’enseignement et de recherche, dans le cadre de fonctions définies : elle permet de formuler des hypothèses et de déterminer une méthodologie.
65Elle est indépendante de tout facteur prétendu de déterminisme externe et par là indifférente à la race, au sexe, à un sentiment d’appartenance quelconque, à la religion, etc. Elle exclut par là même l’antisémitisme, non seulement délictueux, mais oiseux. En d’autres termes, l’antisémitisme manifesté dans le cadre de fonctions universitaires contrevient aux principes fondateurs de la liberté académique.
66En revanche, les studies identitaires sont condamnées au militantisme, car elles n’ont pas d’objet, mais seulement un objectif déterminé, la promotion d’une communauté victimisée. Elles se fixent pour but de vérifier leurs postulats constitutifs, ce pourquoi aucune recherche intersectionnelle n’a jamais su contredire son hypothèse initiale, réduite ainsi à une thèse sans vérification empirique. La méthodologie disparait pour laisser place à la simple collection ou mention de documents favorables à la thèse initiale.
67Les disciplines gagnées à l’idéologie intersectionnelle se trouvent donc devant la nécessité de militer, d’autant plus que les enseignants sont recrutés à cet effet, en fonction de critères d’inclusion (de race, de genre, etc.) extérieurs aux principes de la vie scientifique.
- 20 Georgesco Florent, 29 octobre 2020. « La vulnérabilité définit l’humanité même », Le Monde.
68Ils se réclament de l’empathie transcendante du Care, qui promet la protection à tous, du moins à tous ceux qui feraient partie d’une minorité (à l’exception des Juifs). Fondamentale pour la liberté académique, l’autonomie devait donc être critiquée, car elle échapperait à l’emprise du Care. Sandra Laugier, spécialiste du care et fondatrice de l’Institut du Genre, déclare, dans un entretien intitulé « La vulnérabilité définit l’humanité même »20 : « Les sociétés occidentales valorisent fortement l’autonomie, qui est certes une dimension importante, mais nous devons réfléchir à ce qui la rend possible, en prenant conscience que la vulnérabilité et la dépendance font partie de la condition humaine ». Soit, mais la condition humaine ainsi décrite est-elle compatible avec le programme des Lumières et notamment l’idéal de l’autonomie ? Dans La Société des vulnérables. Leçons féministes d’une crise, Sandra Laugier et Najat Vallaud-Belkacem, naguère Ministre de l’Éducation, après avoir défini le Care comme « une radicalisation du féminisme » répondent nettement par la négative. Après avoir réaffirmé que « le Care couvre toute notre organisation sociale » (2020, p. 40), elles donnent congé à l’idéal des Lumières : « Nous vivons sur le mythe de notre autonomie et de notre indépendance — valeurs de la société moderne depuis les Lumières » (ibid., p. 7). Cet idéal serait caractéristique des « nantis occidentaux » (ibid.). Rencontre malencontreuse, la thèse selon laquelle l’idéal d’autonomie est illusoire trouve d’actifs défenseurs dans les tyrannies qui s’étendent sur la planète en abominant un Occident essentialisé.
69Revenons à une époque où la philosophie et les sciences n’était pas encore séparées, dans les jardins d’Academos, d’où vient le mot même d’académie. Dans son principe, la pensée s’élabore collectivement, ce qui suppose que les interlocuteurs soient des pairs.
70L’Académie comptait non seulement des Athéniens mais divers Grecs, même venus de Sicile et, on l’a oublié, des femmes. En principe, chacun peut intervenir et objecter, même l’esclave du Ménon, même l’étrangère de Mantinée, Diotime, dont Socrate rapporte le discours admirable à la fin du Banquet.
71Certes le monde académique s’est divisé en institutions à une tout autre échelle : mais il reste qu’écarter des collègues sous des motifs identitaires de race, d’appartenance nationale, de sexe, ou de religion met fin à l’exercice même de la pensée, pour autant que la dialectique repose sur une dialogique.
- 21 Notamment, le renouvellement des sciences de la culture symbolisé par le premier numéro de Word en (...)
72L’Allemagne nazie et les pays sous sa domination, comme la France pétainiste, ont payé cher les bannissements et les persécutions, tant dans le domaine scientifique que dans le domaine artistique21. Dans un tout autre contexte, le développement dans les Universités, notamment américaines, de disciplines intersectionnelles laissent augurer, avec l’essor de la cancel culture, l’institutionnalisation de fait d’un antisémitisme identitaire, dont témoigne en France comme ailleurs, la passivité, voire le soutien, des autorités.
73N.B. — J’ai plaisir à remercier ici Jean Giot de ses précieuses suggestions.