La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet, Y. Siblot
Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, Paris, 2008, 324 p.
Texte intégral
1À partir d’une étude localisée d’un espace pavillonnaire d’une banlieue populaire, c’est un portrait générationnel de strates se situant « à la frontière des classes populaires et des classes moyennes » qui nous est proposé. Ces « petits-moyens », comme ils s’auto-désignent, sont étudiés dans leur ancrage local, sur plusieurs générations, en lien avec leur statut résidentiel et l’évolution générale du quartier.
2Plutôt que de dresser un portrait sociologique du quartier, d’ailleurs hétérogène, et de ses habitants tels qu’ils sont aujourd’hui, les auteurs mettent l’accent sur différentes périodes d’installation qui renvoient à des rapports sociaux et à des conjonctures bien distinctes qui rejaillissent sur la perception de leur environnement et de leur propre position.
3Ainsi, les « pionniers », ceux arrivés dans les années 1960 dans les pavillons en bande, renvoient à un monde social relativement homogène où la plupart des habitants d’origine modeste, en légère ascension sociale, ont pu accéder à la propriété dans des conditions nettement moins difficiles que ceux des années 1990. Ils partageaient une même « culture domestique », caractérisée par une forte sociabilité locale organisée autour des enfants, de leur scolarité et leurs loisirs, par l’aménagement du quartier, mais aussi par la diversité des engagements associatifs, religieux et politiques. L’accès à la propriété représentait un passage important dans une trajectoire marquée par l’amélioration de leurs conditions d’existence et la croyance en un avenir encore meilleur pour leurs enfants. Le quartier était alors un « quartier de promotion », même s’il pouvait déjà constituer pour certains ménages plus favorisés un habitat de transition. Ce groupe des anciens habitants est au cœur de l’ouvrage.
4Le changement aura lieu dans les années 1980 et 1990, avec le départ d’une partie des « pionniers » et l’arrivée d’une population moins homogène, provenant pour une part des cités HLM (habitation à loyer modéré) et d’origine sociale et ethnoculturelle plus variée, dans une conjoncture où l’accès à la propriété devient beaucoup plus contraignant pour cette frange des « petits-moyens ». Au même moment, d’autres pavillons de standing plus élevé se construisent à proximité et contribuent à dévaloriser en termes relatifs les pavillons en bande plus anciens. Si pour les nouveaux arrivants provenant des cités et plus souvent d’origine immigrée l’arrivée dans les pavillons en bande constitue encore une promotion, ceux qui restent vivent ce double processus plutôt comme un déclassement. Les ménages étrangers deviennent plus nombreux à une époque où les conditions de vie dans les cités se dégradent, ce qui va marquer durablement leur rapport au pavillon et la façon dont ces « nouveaux » vont être perçus par les « pionniers ». L’arrivée des familles turques (chaldéennes) va contribuer également à changer l’image du quartier. Les auteurs y voient un processus de « décomposition de la culture domestique locale, — dont on aurait souhaité une présentation synthétique des indicateurs utilisés — et du groupe des pionniers » qui explique comment un quartier de promotion peut devenir un « quartier de déclassement ». Ils analysent plus en profondeur la nature des tensions qui s’expriment entre une partie des anciens et les familles turques, en particulier autour de l’usage des espaces communs, l’éducation des enfants et l’aménagement des pavillons. Ils parlent alors d’un « rapport instable », de l’ambivalence de ces relations renvoyant aussi à des échanges et de l’entraide, et refusent de réduire ces phénomènes à une xénophobie brutale ou une valorisation de l’ethnicité que l’on retrouve dans certaines franges des classes moyennes urbaines. Il faut plutôt y voir les signes d’un sentiment de déclassement, de dévalorisation du statut social, où « la cohabitation avec des familles chaldéennes ou maghrébines ne peut que les tirer encore un peu plus vers le bas ». C’est une certaine idée de la promotion sociale qui est écornée.
5Les auteurs montrent bien que cette période est celle de l’arrivée de ménages modestes soucieuses de quitter la « cité », associée à un environnement problématique pour la scolarité et la sociabilité des enfants, mais tout en restant à proximité de ce milieu d’origine. Ces tensions s’expriment par exemple dans la façon dont certaines familles d’origine immigrée tentent de protéger leurs enfants de l’influence de ceux restés dans la cité, tout en maintenant les relations familiales et amicales. Elles sont aussi présentes dans la façon dont les jeunes lycéens et étudiants parlent des pressions et des peurs qu’ils ont pu vivre, tout en exprimant leur attachement à cet environnement moyen-populaire et diversifié du point de vue des origines.
6Un dernier chapitre propose d’apporter un éclairage sur les variations des comportements électoraux des habitants du quartier, au sein duquel la droite et la gauche ont toujours été représentées, sans qu’une majorité forte ne se dégage. Ce point montre d’ailleurs le côté réducteur de l’association vote de droite/propriété pavillonnaire. On y apprend que la participation et le civisme en général y ont toujours été plutôt élevés, de façon relativement durable. De plus, le quartier a toujours compté des élus parmi ses habitants. Mais le phénomène majeur semble bien être « une radicalisation de la droite locale et une légitimation d’un discours de stigmatisation des arrivants étrangers, progressivement focalisé sur les « Turcs ». La distinction entre les « travailleurs » et les « assistés » tend alors à structurer les discours sur les “Turcs” dont une partie des habitants se demande d’où proviennent les revenus qui leur ont permis d’acheter un pavillon. À partir d’un questionnaire « sortie des urnes », les auteurs proposent une analyse de la dernière élection présidentielle marquée par la victoire de Nicolas Sarkozy. Le faible échantillon (368 individus), en tenant compte également des biais indiqués par les auteurs eux-mêmes, doit cependant nous amener à considérer avec prudence les résultats et analyses proposés. C’est de nouveau la thèse de la peur du déclassement et de la frustration de subir un coût d’entrée dans le monde des classes moyennes sans cesse plus élevé et incertain qui expliquerait cette « droitisation », dont le vif rejet de la cohabitation avec ceux d’en bas serait l’expression la plus directe. Le vote à droite concerne également une partie des ménages chaldéens. Il exprime selon les auteurs un vote « anti-musulman », pour des raisons liées à l’histoire des persécutions propres à ce groupe. Mais, le thème de l’insécurité a pu également jouer un rôle, tout comme la volonté de se distinguer des autres étrangers (musulmans) et bien marquer ainsi leur volonté d’intégration. L’analyse des militants de gauche apparaît moins convaincante, tout comme la présentation de deux trajectoires de militants socialistes. Il en ressort surtout que ces militants apparaissent divisés sur le thème de l’insécurité.
7Étant donné l’importance accordée aux dimensions spatiales micro-locales, on peut regretter l’absence de cartes permettant à la fois de spatialiser les données les plus pertinentes, de suivre leur évolution et enfin de saisir le déplacement des frontières et des comportements sociaux et des représentations qui les accompagnent. On regrette surtout l’absence d’une mise en perspective plus large de la commune et des types de micro-quartiers concernés qui auraient sans doute aussi permis de mieux les situer par rapport à d’autres configurations pavillonnaires de banlieues plus proches, mais aussi de celles plus éloignées renvoyant à la périurbanisation. Ainsi, le dialogue avec d’autres travaux aurait pu être poussé plus loin afin d’élargir l’analyse à d’autres types de « quartiers de promotion » qui ne sont pas devenus des quartiers de déclassement mais ont pu dans certains cas se gentrifier ou rester « mixtes » sans être déclassés. Gonesse s’inscrit, en effet, dans une hiérarchie sociospatiale francilienne qui lui confère une position de commune peu attractive pour d’autres types de classes moyennes, offrant ainsi des « quartiers de promotion » dans les années 1960–1970, caractérisés principalement par des « petits déplacements sociaux », ce qui explique aussi en parties le glissement vers des « quartiers de déclassement » dans les années 1980 et 1990. De ce point de vue, le titre ne semble pas justifié car il ne s’agit pas de la « France des petits-moyens », mais bien d’un quartier spécifique de la banlieue parisienne, avec un poids significatif de la communauté assyro-chaldéenne. Les auteurs ne précisent pas toujours ce qui relève de cette spécificité, d’une part, et ce qui pourrait être généralisé, d’autre part. Il existe d’autres situations résidentielles-urbaines pour des « petits-moyens » différentes de ce type de quartier.
8L’originalité et la richesse de cet ouvrage collectif est de se situer au croisement de la sociologie des classes et de la mobilité sociale et également de la sociologie urbaine. Il apporte surtout un éclairage nouveau et important sur des catégories et des espaces urbains peu étudiés par les sociologues. L’approche diachronique et localisée retenue par les auteurs se révèle être particulièrement pertinente pour saisir des dynamiques de mobilité sociale de faible amplitude et le rapport à l’espace urbain. En ce sens, ce travail participe d’une meilleure compréhension de la complexité et de la diversité de la banlieue trop souvent réduite à deux ou trois types de configurations.
Pour citer cet article
Référence papier
Marco Oberti, « La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet, Y. Siblot », Sociologie du travail, Vol. 52 - n° 4 | 2010, 573-576.
Référence électronique
Marco Oberti, « La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet, Y. Siblot », Sociologie du travail [En ligne], Vol. 52 - n° 4 | Octobre-Décembre 2010, mis en ligne le 23 novembre 2010, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/15629 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.15629
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