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AccueilNumérosVol. 52 - n° 4Comptes rendusSociologie empirique, sociologie ...

Comptes rendus

Sociologie empirique, sociologie critique, Autour de Claude Durand, T. Pillon (Ed.)

Octarès, Toulouse (2007). 157 p.
Jean-Louis Le Goff
p. 579-581
Référence(s) :

Thierry Pillon (dir.), Sociologie empirique, sociologie critique, Autour de Claude Durand, Octarès, Toulouse, 2007, 157 p.

Texte intégral

1L’ouvrage regroupe les treize textes d’un colloque organisé par le centre Pierre-Naville en hommage à Claude Durand. Il vise à faire à cette occasion un bilan circonstancié de la sociologie du travail depuis quasiment ses origines, à la fin des années 1950, jusqu’au début des années 2000. Ce livre vient en complément d’un autre ouvrage Sociologie du Travail édité chez le même éditeur en 2000 réunissant une sélection significative d’articles publiés par l’auteur durant sa carrière.

2Quatre parties, dont une longue conclusion, structurent l’ensemble du document. La première partie, « Questions d’histoire de la sociologie du travail », cherche à éclairer les conditions historiques de mise en place de cette sous-discipline : la reconstruction de la France de l’après-guerre selon un « projet global », comme le note Alain Touraine, tant sur le plan économique que social. Le chantier était immense. Les chercheurs n’avaient pas forcément de connaissances spécialisées sur le champ du travail, à commencer par ses fondateurs Georges Friedmann et Pierre Naville, dont l’influence a toutefois été capitale au regard de la dimension réflexive et critique de leurs analyses (Thierry Pillon, Marcel Bolle de Bale). Mais rapidement, succède une génération de chercheurs, dont entre autres Jean-Daniel Reynaud, Jacques Dofny, Marc Maurice, Alfred Willener et Claude Durand, qui s’évertue à décrire de façon méthodique et systématique les situations de travail. Est souligné, notamment, le rôle majeur de la technique liée principalement au taylorisme. Par la suite, le fourmillement des approches et des théories produites durant les années 1970–1980, dans un cadre national et international, a contribué à encore plus de rigueur mais aussi à une complexification des modèles explicatifs, où sont particulièrement mises en évidence les différences culturelles. La tension entre travail empirique et analyse critique s’en est trouvée accentuée.

3La deuxième partie, « Le travail aujourd’hui », tente de faire le lien entre les travaux anciens sur les qualifications et ceux actuels sur les compétences. Sont mis à jour, diversement, certains clivages théorico-idéologiques anciens, ou des controverses par exemple entre G. Friedmann et P. Naville sur les rapports entre travail et automatisation, qu’un travail de synthèse, entrepris notamment par C. Durand, a permis de dépasser tout en laissant la possibilité d’annoncer dès les années 1960, les évolutions actuelles du travail autour de la notion de compétence (Mateo Alaluf). Ces évolutions prennent sens dans le cadre d’une modernisation rapide des entreprises qui adoptent, à partir des années 1990, l’individualisation du traitement des salariés, l’instrumentalisation des subjectivités et la mobilisation des clients au regard des nouvelles exigences des normes de qualité (Danièle Linhart, Svetla Koleva).

4La troisième partie, « Politiques industrielles et conflits sociaux », effectue un retour à une sociologie du travail sous l’angle des mouvements ouvriers (Michel Wieviorka, Pierre Dubois, Michel Burnier) qui a eu ses heures de gloire et qui peine aujourd’hui à retrouver ses marques. Après de nombreux travaux sur le sujet, dont ceux de C. Durand et de son équipe, un renouveau théorique semble cependant possible en partant des nouvelles réalités du travail : souffrances induites par les dérégulations des relations de travail et par la violence, précarisation des conditions de travail, incertitudes sur les perspectives d’emploi, etc. Sur la base d’une comparaison socio-historique étalée sur plus de 30 ans (1970–2000), on voit s’opérer une certaine érosion des capacités critiques de la classe ouvrière, privée des supports collectifs de travail et des structures de revendication que sont les syndicats qui permettent d’agir ou de résister contre les abus du travail. Le travail empirique et critique suppose ainsi une compréhension non seulement microsociale (individu/collectif), mésosociale (organisation), mais aussi un cadre macrosocial, que permettent d’appréhender les stratégies industrielles et les politiques d’emploi qui impliquent l’État et les grands groupes industriels (Monique Vervaeke). Cette perspective autorise une meilleure intelligibilité des logiques de transformation des règles du jeu de l’action collective au sens large : centralisation des décisions au niveau des directions et délégation de l’autonomie aux acteurs individuels et collectifs (services).

5La conclusion de l’ouvrage vise à faire le point sur la démarche empirique et critique (Jean-Pierre Durand), à préciser certains aspects et à répondre aux critiques émises (C. Durand). Ces deux derniers textes clarifient la manière dont l’approche empirico-critique peut être heuristique en combinant approche inductive et critique, mais également ce que suppose l’usage de celle-ci, et en particulier, l’adoption d’une éthique qui privilégie dans l’analyse la prédominance de l’expérience sociale des acteurs. C’est par cette dernière, plus que par la théorie, que le chercheur accède à la signification des situations et à un certain regard critique, la méthodologie servant de « garde-fou » aux interprétations hâtives.

6L’intérêt principal de l’ouvrage est de montrer que la sociologie du travail pour évoluer doit prendre en compte sa propre historicité ; ce qui devrait l’engager, dans les années à venir, à théoriser davantage son approche empirique, ouvrant par là même un nouveau chantier d’envergure. Face à cette perspective encourageante suggérée par l’ouvrage, on peut cependant regretter une hétérogénéité des textes qui, au-delà de leur richesse propre, ne donnent pas toujours à voir la valeur et la validité de cette sociologie empirique et critique dont la définition reste implicite. Si les enjeux de cette approche apparaissent de façon assez claire, notamment dans les textes réflexifs (Thierry Pillon, Mateo Alaluf, Michael Rose et Jean-Pierre Durand) qui synthétisent avec exigence les dimensions contradictoires d’une telle posture épistémologique — tension entre théorie et terrain, entre critique et objectivité —, le lecteur ne dispose pas toujours de clés de lecture suffisantes ou du fil rouge qui permettrait d’établir la progression logique des liens supposés existés entre les différents textes présentés. Cependant, au vu du post-scriptum de C. Durand, par le biais de sa critique lucide et réjouissante des hommages, le lecteur aura la possibilité d’apprécier non seulement une rigueur de pensée mais également la savoureuse impertinence d’un esprit qui cherche à rester libre. La sociologie empirique et critique apparaît alors clairement tendue vers un effort impérieux de justesse et d’autocritique. Cet héritage, issu d’une longue tradition humaniste où la raison se veut courageuse, modeste et non consensuelle, paraît plus que jamais utile par les temps qui courent.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Louis Le Goff, « Sociologie empirique, sociologie critique, Autour de Claude Durand, T. Pillon (Ed.) »Sociologie du travail, Vol. 52 - n° 4 | 2010, 579-581.

Référence électronique

Jean-Louis Le Goff, « Sociologie empirique, sociologie critique, Autour de Claude Durand, T. Pillon (Ed.) »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 52 - n° 4 | Octobre-Décembre 2010, mis en ligne le 23 novembre 2010, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/15665 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.15665

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Auteur

Jean-Louis Le Goff

Département de sociologie, GRIS-université de Rouen, rue Lavoisier, 76821 Mont Saint-Aignan cedex, France
jean-louis.legoff[at]univ-rouen.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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