1Robert PUTNAM, Bowling alone. The Collapse and Revival of American Community, Simon and Schuster, New York, 2000.
2Robert PUTNAM (Ed.), Democracies in Flux. The Evolution of Social Capital in Contemporary Societies, Oxford University Press, Oxford, 2002.
3Theda SKOCPOL, Morris P. FIORINA (Eds.), Civic Engagement in American Democracy, Brooking/Russell Sage Foundation, Washington, 1999.
4Robert Putnam n’a pas inventé le concept de capital social. Il ne le prétend d’ailleurs pas. Néanmoins, ses travaux sur l’Italie (Putnam, 1993) et surtout la publication en 1995 de son article « Bowling Alone » (Putnam, 1995) ont donné un écho et un élan considérables aux débats et recherches sur le capital social. Une recherche australienne comptabilise ainsi 20 articles sur le capital social avant 1981, 109 entre 1991 et 1995, et 1003 entre 1996 et mars 1999 (Putnam, 2002, p. 5). Comme l’observe Theda Skocpol (Skocpol et Fiorina, 1999, p. 6), malgré des désaccords aussi bien empiriques que théoriques, « des légions de chercheurs, ont néanmoins été heureux de se lancer dans la polémique ». Signe d’un intérêt académique accru pour la problématique du capital social, cet engouement véhicule cependant tous les dangers des modes intellectuelles qui transforment progressivement certaines notions en « concepts valise ». Or tel est le risque avec le capital social qui est une entrée aujourd’hui instrumentalisée par les institutions internationales comme la Banque mondiale ou l’OCDE. Cette dérive suscite plus que jamais de nombreuses interrogations sur les théories du capital social.
- 1 Que soient ici remerciés Michel Lallement pour ses conseils dans l’élaboration de ce texte et les r (...)
5Cette note a pour ambition de présenter quelques travaux marquants et récents sur le sujet et d’éclairer les termes du débat nord-américain en la matière. À cette fin, nous allons commencer par l’exposé des principaux usages théoriques de la notion de capital social. Nous distinguerons notamment l’approche promue par la sociologie structurale de la problématique putnamienne, que Bo Rothstein (Putnam, 2002, p. 289) nomme théorie « standard ». Dans la mesure où les travaux de R. Putnam sont aujourd’hui considérés comme centraux et que, de surcroît, ces derniers structurent de nombreuses interrogations, nous présenterons la thèse développée par celui-ci dans Bowling alone (Putnam, 2000). Nous examinerons ensuite la manière dont le capital social est défini, mesuré et problématisé dans deux ouvrages collectifs parus récemment. Le premier, Civic Engagement in American Democracy (Skocpol et Fiorina, 1999), réunit un ensemble d’auteurs qui, tout en reconnaissant l’intérêt des travaux de R. Putnam, examinent de façon critique les thèses du politologue américain. Coordonné par R. Putnam lui-même, le deuxième ouvrage, Democracies in Flux (Putnam, 2002) propose une comparaison internationale de l’évolution du capital social dans sept pays développés1.
- 2 Au début du xxe siècle, L. Hanifan était responsable éducatif dans l’ouest de la Virginie. R. Putna (...)
6Si l’on excepte les écrits de Lyda Hanifan2, l’histoire intellectuelle de la notion de capital social stricto sensu est relativement récente : elle commence aux États-Unis dans les années 1960 puis, de façon indépendante, en Europe à compter de la décennie 1980. Nous ne tenterons pas de retracer de façon détaillée une généalogie au sujet de laquelle on pourra se référer aux travaux de Michael Woolcock (Woolcock, 2001) ou de Michel Lallement (Lallement, 2003). Nous nous contenterons d’examiner assez rapidement comment quatre des principaux théoriciens du capital social, à savoir Pierre Bourdieu, James Coleman, Robert Putnam et Ronald Burt ont problématisé la notion.
7En 1980, P. Bourdieu définit le capital social comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ; ou, en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles » (Bourdieu, 1980, p. 2). Le capital social est ici appréhendé plutôt comme un bien individuel et son analyse repose sur une conception intéressée des relations sociales : « le réseau de liaisons est le produit de stratégies d’investissement social consciemment ou inconsciemment orientées vers l’institution ou la reproduction de relations sociales directement utilisables » (p. 2). À l’instar du capital humain, le capital social est le fruit d’un investissement stratégique. Parmi les formes sociales créatrices de capital social, P. Bourdieu retient des institutions (« rallyes, croisières, chasses, soirées, réceptions »), des lieux (« quartiers chics, écoles sélect, clubs ») et des pratiques (« sports chic, jeux de société, cérémonies culturelles ») exemplaires de ce qu’il nomme « les échanges légitimes » (p. 3). Tout comme les mécanismes de délégation et de représentation, les stratégies de concentration et d’appropriation ainsi mises en œuvre par les agents sont porteuses d’inégalités multiples. Inscrites sous le sceau d’une sociologie des rapports de domination, les réflexions de P. Bourdieu restent partielles (la dynamique des échanges non légitimes reste dans l’ombre) et, surtout, elles n’ont pas motivé d’investigations empiriques de grande ampleur. La raison tient sans doute, dans le dernier cas, au fait que pour P. Bourdieu, les usages du capital social ne font que redoubler les effets de domination imputables aux capitaux de nature économique et culturelle.
8Même si la définition que livre P. Bourdieu n’est pas sans parenté avec celle proposée peu de temps après par J. Coleman (Coleman, 1988 ; Coleman, 1990), il revient en fait à ce dernier, si l’on en croit R. Putnam, d’avoir véritablement inscrit le capital social sur l’agenda intellectuel des années 1980 et 1990. Dans Foundations of Social Theory (Coleman, 1990), J. Coleman définit le capital social comme l’ensemble de ressources dont disposent les individus, ressources à même de faciliter leur action au sein des structures dans lesquelles ceux-ci prennent place : « I will conceive of these social structures resources as a capital asset for the individual, that is a social capital. Social Capital is defined by its function. It is not a single entity, but a variety of different entities having two characteristics in common: they all consist of some aspect of a social structure and they facilitate certain actions of individuals who are within the structure » (Coleman, 1990, p. 302). Pour J. Coleman, le capital social présente cette vertu première de produire de la confiance et, par voie de conséquence, de faciliter les transactions sur les marchés. Capital social et confiance améliorent plus généralement encore la capacité des individus à travailler ensemble et à agir collectivement.
9Le politologue comparatiste qu’est R. Putnam s’est explicitement inspiré de J. Coleman mais il a considérablement redéfini et approfondi les multiples dimensions (individuelles et collectives, privées et publiques…) caractéristiques du capital social. De là l’idée que le capital social « se rapporte aux relations entre individus, aux réseaux sociaux et aux normes de réciprocité et de confiance qui en émergent » (Putnam, 2000, p. 19), et qu’il constitue une ressource collective « qui a le pouvoir d’assurer le consentement, la conformité avec le comportement collectif désirable » (p. 288). Le capital social graisse les rouages sociaux qui permettent aux communautés d’évoluer en douceur. Sa présence fait prendre conscience des multiples liens qui prédéterminent notre destin collectif. Le capital social est aussi un gage de confiance et de réciprocité. Or, quand les individus ont confiance et sont dignes de confiance, la vie quotidienne, les échanges sociaux… sont moins problématiques et l’action publique est plus efficiente qu’en situation de défiance générale. « Une société caractérisée par la réciprocité généralisée est plus efficiente qu’une société méfiante de la même façon que la monnaie est plus efficiente que le troc » (p. 21). Parmi les multiples types de liens sociaux (formels, informels, professionnels, familiaux, associatifs, etc.) qui participent de cette dynamique, R. Putnam distingue les liens « ouverts » (bridging, qui font le pont) et les liens « fermés » (bonding, qui unissent des égaux) (p. 22). Ce faisant, R. Putnam apporte de l’eau au moulin de la thèse de Mark Granovetter sur la force des liens faibles. Pour R. Putnam, en effet, les relations entretenues par des personnes évoluant dans des cercles différents sont plus utiles que les liens forts entre proches. Pour être plus exact, les liens forts sont appréciables pour qui cherche à se ressourcer, à se réconforter (getting by)… tandis que les liens faibles sont intéressants pour avancer, évoluer (getting ahead)… Le capital social qui unit (bonding) agit comme une « colle » sociologique, le capital qui relie (bridging) agit comme un « lubrifiant » sociologique (p. 23).
- 3 Pour une présentation détaillée en langue française de ce courant d’analyses structurales du capita (...)
- 4 Par trou structurel, R. Burt désigne l’absence de relations entre deux personnes reliées à une même (...)
10Selon certains sociologues de la New Economic Sociology, l’approche de R. Putnam présente ce défaut majeur d’être trop « métaphorique » et, du coup, de manquer l’essentiel de ce qui peut intéresser le sociologue3. Certes, comme le remarque R. Burt, il est difficile d’assigner à la notion de capital social autre chose qu’une valeur métaphorique : « Social capital is a metaphor about advantage. […] Social capital is the contextual complement to human capital. The social capital metaphor is that the people who do better are somehow better connected » (Burt, 2000, p. 3). Le problème n’est donc pas tant de reconnaître au capital social un statut et des vertus que de savoir ce que peut signifier « better connected ». Pour œuvrer en ce sens, R. Burt assoit sa propre définition du capital social sur une vision très utilitariste de la société et des individus : « Society can be viewed as a market in which people exchange all variety of goods and ideas in pursuit of their interests. Certain people or certain groups do better in the sense of receiving better return to their efforts » (p. 2). Selon R. Burt, la notion de réseau permet de comprendre ces différences de performances et de définir les meilleures connections possibles. « Selecting the best exchange […] requires that I have information on available goods, sellers, buyers, and prices. This is the point at which network mechanisms enter the analysis. The structure of prior relations among people and organization in a market can affect, or replace information » (p. 4). Inutile donc de filer la métaphore comme le propose R. Putnam, selon R. Burt, et mieux vaut porter attention aux mécanismes de réseaux et, notamment, à la présence ou non de trous structuraux en leur sein4.
11L’ambition du programme fort de la sociologie des réseaux qu’incarne R. Burt consiste à « décrire tous les processus sociaux en ne tenant compte que du nombre, de la forme et de l’orientation des connexions (indépendamment de toute caractéristique attachée à ceux entre lesquels ces liens s’établissent) » (Boltanski et Chiapello, 1999, p. 228). Or une telle option n’est pas sans faiblesse. Toutes les connections ne se valent pas : comment confondre, en effet, relations verticales (hiérarchiques) et horizontales (égalitaires), socialité primaire et socialité secondaire, liens forts et liens faibles… ? Nous pensons par ailleurs que, chez R. Putnam, la notion de capital social est plus qu’une métaphore. Elle désigne un ensemble de ressources dont l’usage est supposé être bénéfique pour l’action collective et la vie en communauté. C’est pourquoi, outre les multiples discussions qu’elle a pu susciter (cf. supra), la thèse de R. Putnam mérite examen.
12Dans l’article qu’il livre en 1995 dans The Journal of Democracy (Putnam, 1995), R. Putnam développe l’idée que, depuis les années 1970, on assiste aux États-Unis à un profond déclin du capital social. Bowling alone, qui paraît en 2000, reprend et approfondit l’analyse. Dans cet ouvrage, on trouve non seulement une discussion approfondie des commentaires critiques qu’avait suscités son article de 1995 mais surtout une impressionnante synthèse de données relatives à la vie sociale, économique et culturelle. R. Putnam mesure de la sorte l’évolution du capital social américain. La conclusion est claire : il y a bel et bien déclin de la participation politique, civique, religieuse, syndicale, etc. Qu’il s’agisse de signer une pétition, d’être candidat à une fonction élective, d’assister à une réunion, de voter… ou que l’on considère encore les activités partisanes ou d’intérêt collectif, partout le recul est général. Il en va de même avec les relations sociales informelles : les Américains sortent et reçoivent moins, ils jouent moins aux cartes, les repas familiaux sont plus rares et le fast-food connaît un succès grandissant… Pour R. Putnam, les transformations des modes de participation importent tout autant que les indicateurs quantitatifs. Partout, le diagnostic est sans appel : la tendance est à la « professionnalisation et à la commercialisation » de la participation (Putnam, 2000, p. 39). Le chèque remplace commodément l’adhésion et il fait bon compte du temps accordé à la vie publique. Les associations se spécialisent, quittent l’espace local (là où s’accumule le capital social) pour faire entendre leurs voix dans l’arène politique nationale. Elles deviennent des organisations « par correspondance » (p. 51). Il existe bien certaines contre-tendances — le bénévolat grimpe, certains mouvements sociaux sont actifs, internet est de plus en plus utilisé — mais elles ne sont pas suffisamment fortes pour compenser le déficit global de capital social. Ces contre-tendances ne sont pas, par ailleurs, sans poser problème. Être bénévole désormais signifie davantage « faire pour » plutôt que « faire avec » (p. 116). Quant au renouveau des mouvements sociaux, il est surtout le fait de donateurs et de sympathisants d’une part et d’entrepreneurs sociaux qui privilégient l’action en direction des mass media d’autre part. On assisterait de ce fait à une « bureaucratisation du mécontentement social » (p. 159). Internet, enfin, favorise peut-être les relations sociales, mais la qualité des interactions est plutôt pauvre.
13Le constat ainsi dressé, comment R. Putnam explique-t-il le déclin du capital social, phénomène qui, observable depuis le milieu des années 1960, concerne aussi bien les hommes que les femmes, les villes que la campagne, les catholiques que les protestants, le travail que le hors travail, etc. ? Le politologue admet ne pas avoir trouvé d’explication simple et convaincante. Plusieurs facteurs sont néanmoins mis en discussion. Le premier renvoie au manque de temps, au surmenage, à la pression sociale dont sont victimes les Américains. S’il est vrai que l’on peut expliquer ainsi le désengagement, l’argument n’a rien d’univoque puisque, dans le même temps, la classe ouvrière a bénéficié d’une baisse tendancielle du temps passé à travailler. Plus encore, l’activité professionnelle des femmes diminue peut-être le temps disponible pour être présents dans les clubs, les associations… mais elle favorise l’engagement civique. En fait, constate R. Putnam, le désengagement touche l’ensemble de la population, les plus occupés comme les autres, les riches comme les pauvres. Au total, R. Putnam estime que les pressions du temps et de l’argent n’expliquent qu’à peine un dixième d’un déclin entamé déjà bien avant la crise économique. Le second facteur explicatif discuté par R. Putnam ressortit aux nouveaux modes de vie urbain qui ne favorisent pas, à ses yeux, les interactions sociales. L’extension des espaces urbains (le sprawl) accentue la mobilité et multiplie les moments où l’on est en présence des autres mais non en leur compagnie. L’« étalement urbain » est chronophage, il accentue la ségrégation sociale et il distend les liens communautaires. Mais, en dépit de ces multiples effets, R. Putnam accorde tout au plus une pondération d’un dixième à ce facteur de déclin du capital social. La troisième variable est celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Avec ces dernières, les loisirs se privatisent et engagent à la passivité. Même parmi les plus éduqués, plus on regarde la télévision, moins on participe à des activités civiques. Si de ce fait l’on peut penser que cette variable pèse lourd (R. Putnam lui attribue une pondération de 25 %), des incertitudes demeurent quant à sa portée réelle. Les mêmes sans télévision seraient-ils plus engagés ? Rien n’est moins sûr. C’est finalement l’âge qui apparaît être la variable la plus pertinente. Le déclin du capital social est effectif dans toutes les catégories de population, sauf lorsque l’on considère la structure par âge. Après l’éducation, c’est cette variable qui explique le mieux l’engagement civique. Dans la mesure où le degré de participation est constant aux différents âges de la vie des individus, R. Putnam conclut logiquement à un « effet de génération ». Pour lier âge et capital social, la bonne question n’est donc pas « quel âge avez-vous » mais « quand étiez-vous jeune ? » (Putnam, 2000, p. 251). La « long civic generation » (née entre 1900 et 1930–1940) est ainsi beaucoup plus engagée que la génération du baby-boom (1946– 1964), qui est elle-même plus engagée que celle qui la suit, etc. Sans nier le caractère grossier de ses estimations, R. Putnam en arrive finalement à la conclusion que, à elle seule, cette variable générationnelle explique la moitié du déclin du capital social américain.
14R. Putnam a élaboré un indice composite de capital social qui mesure l’engagement dans les organisations et dans les affaires publiques, l’importance du bénévolat, la sociabilité informelle et la confiance sociale (Putnam, 2000, p. 291). Cet indice permet notamment de classer les États américains sur une échelle de capital social et, surtout, de constater les bienfaits de ce dernier. R. Putnam constate en effet que les États dotés d’un indice élevé sont ceux où les enfants sont les mieux soignés et les mieux éduqués, où les enseignants peuvent se féliciter d’un réel engagement des parents, où la violence et l’incivilité des élèves sont les plus faibles, où les enfants regardent moins la télévision, où l’on déplore le moins de crimes violents… Les individus qui vivent dans un environnement riche en capital social sont également moins malades que les autres et ils savent mieux affronter les difficultés de la vie. L’intégration et le soutien social s’avèrent par ailleurs de puissants antidotes au tabac et aux risques de pression artérielle élevée. Le capital social doit être aussi analysé dans sa dimension politique tant il est vrai que « la citoyenneté n’est pas un sport de spectateurs » (p. 341). Si l’on conçoit la politique comme simple mise en musique d’un arsenal de politiques publiques, alors il n’est guère besoin de s’inquiéter du déclin du capital social. Si, en revanche et à l’instar de R. Putnam, l’on associe démocratie et participation citoyenne alors les États-Unis doivent plus que jamais faire preuve d’inventivité pour stimuler l’engagement civique et favoriser les initiatives locales à l’école, dans les entreprises, dans les quartiers…
15Les deux autres ouvrages qui nous intéressent s’inscrivent dans une problématique proche de celle de Bowling alone. Les auteurs réunis par Theda Skocpol et Morris P. Fiorina analysent l’évolution de l’engagement civique aux États-Unis tandis que ceux rassemblés par R. Putnam évaluent le destin du capital social en Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en France, en Grande Bretagne, au Japon et en Suède. Dans les deux cas, la démocratie est au cœur de la réflexion. Il s’agit, plus exactement, de rendre compte de l’évolution des formes, des modalités, des degrés et de l’intensité de la participation des citoyens à la vie de la cité. Dans le prolongement des travaux de J. Coleman et de R. Putnam, le capital social est appréhendé, sur des bases empiriques, en termes de relations et de normes de réciprocité. Les deux ouvrages multiplient utilement les saisies et les points de vue sur le capital social. Ils permettent de faire le point sur nombre de questions clefs concernant la définition, la mesure ou encore l’évolution du capital social. Et non seulement ils s’affrontent à nouveaux frais à la thèse controversée de R. Putnam, mais ils étudient également les nouvelles formes associatives ou encore le développement des inégalités dans la distribution du capital social.
- 5 Le plus souvent, comme par exemple dans l’enquête « valeurs » réalisée à l’initiative de la Fondati (...)
16Si, de la sorte, le consensus est réel pour reconnaître que l’engagement civique est indissociable du capital social, la question de la confiance est en revanche beaucoup plus controversée. Les tenants d’une approche historico-institutionnaliste (Skocpol, Fiorina) estiment en effet que la démocratie n’est pas un pur havre de confiance. Cette dernière peut aussi être analysée comme un produit des conflits organisés ou encore comme la résultante de relations de méfiance. En d’autres termes, il ne va pas de soi de postuler un lien direct et vertueux entre confiance et démocratie et d’admettre, de surcroît, que cette confiance est avant tout imputable à la socialisation réussie d’individus qui partagent des valeurs communes et qui font montre de comportements coopératifs. Dans Civic Engagement in American Democracy, plusieurs auteurs contestent cette « proposition socio-psychologique » qu’ils qualifient de « néo-Durkheimienne » (Skocpol et Fiorina, 1999, p. 13). Les adeptes du choix rationnel critiquent ainsi l’hypothèse en vertu de laquelle la coopération serait le produit d’une bonne socialisation et ils préfèrent penser, quant à eux, que les institutions peuvent et savent inciter les individus à agir et à coopérer. Symptôme de cette défiance envers la confiance : si son intérêt heuristique est discuté dans le corps du livre, la notion n’apparaît pas en revanche dans l’index. La tonalité est toute différente dans Democracies in Flux. La thématique de la confiance est prise en compte de façon plus systématique, y compris par Robert Wuthnow (Putnam, 2002, pp. 85 sq.), un des auteurs qui, avec T. Skocpol, a participé aux deux ouvrages. Dans Democracies in Flux, R. Wuthnow a été chargé de l’un des deux chapitres consacrés au cas américain. Dans une grande partie de la littérature, note-t-il, la confiance5 est considérée comme une forme de capital social et l’implication dans les associations est souvent considérée comme un gage de confiance. Or, à ses yeux, cela est contestable : la confiance est davantage corrélée au statut socio-économique des individus qu’à leur appartenance à une association. Aussi et plus encore, « si le public est moins confiant dans la nature humaine, ce n’est pas parce qu’il passe moins de temps dans les associations, c’est parce que les leaders répondent moins bien aux attentes du public » (p. 87).
- 6 Selon Olivier Galland, il y a bien une « relation entre le niveau de confiance dans un pays donné e (...)
- 7 En tant que discutante d’une conférence de R. Putnam à l’Institut d’études politiques de Paris, le (...)
17Le rapport entre capital social et confiance n’est effectivement pas très clair. Il est à tout le moins fort complexe6. Dans Democracies in Flux toujours, B. Rothstein n’observe en Suède ni déclin du capital social ni érosion de la confiance interpersonnelle. En revanche, la suspicion à l’égard du monde politique et de l’État s’accroît (dégradation de la confiance « verticale »). Une autre illustration nous est fournie par le cas espagnol. Inspiré par l’opposition putnamienne entre capital fermé et capital ouvert, Victor Perez-Diaz, auteur de la monographie nationale, suggère de distinguer capital social civique (solidarité organique) et non civique (solidarité mécanique ou tribale). Il apparaît alors clairement qu’un degré élevé de confiance au sein d’un groupe peut fort bien s’accommoder d’une méfiance exacerbée à l’encontre de son environnement. Ces résultats posent question : la confiance fait-elle partie du capital social ou en est-elle le produit ? Telle est l’interrogation que posait récemment Nonna Mayer7. Selon cette dernière, puisque selon R. Putnam le capital social est supposé produire de la confiance et du civisme, il y a tout lieu de critiquer la présence d’indicateurs mesurant la confiance et la participation électorale dans l’indice de capital social utilisé dans Bowling Alone. À cette objection méthodologique d’importance, R. Putnam répond que les indicateurs sont tellement corrélés qu’il est légitime de les combiner dans un même indicateur, l’erreur serait d’utiliser les indicateurs de façon partielle (par exemple utiliser un indicateur participation électorale pour prévoir la participation électorale).
18Outre le fait que la réponse apportée par R. Putnam ne soit pas entièrement convaincante, l’on peut se demander si, plus fondamentalement, le problème n’est pas tout simplement lié à la définition du capital social. L’assimilation entre capital social, civisme et démocratie est loin, en effet, d’aller de soi. Le capital social favorise certainement de l’action collective, mais il profite tout autant à ce titre à la Ligue des droits de l’homme qu’à n’importe quel gang mafieux ! Dans les deux cas, cependant, les normes de réciprocité ne sont pas les mêmes. Voilà pourquoi il conviendrait de ne pas préjuger a priori de la nature civique du capital social, d’en reconnaître la diversité de formes et cela pour mieux limiter l’appréhension générique du capital social en termes de relations, de modes de coordinations et de savoirs partagés.
19Les auteurs des deux ouvrages collectifs ont bien conscience des doutes et des interrogations qui viennent d’être évoqués précédemment. Cela se traduit par des options méthodologiques distinctes. Dans Civic Engagement in American Democracy, les auteurs n’optent pas pour une mesure globale du capital social mais procèdent par études de cas. Faisant le pari que la dynamique des associations est un bon indicateur du capital social, ils étudient ainsi des groupes de femmes (Clemens), des parents d’élèves engagés dans l’action collective (Crawford, Levitt), l’engagement (Wuthnow) ou encore des organisations professionnelles (Brint, Levy). D’autres donnent priorité à l’approche géographique (Hall) ou historique (Skocpol) pour mettre en lumière les racines du phénomène associatif ou pour analyser les transformations de l’activisme au cours des dernières décennies (Berry, Lehman, Skocpol). Dans Democracies in Flux, la méthode retenue est plus fidèle à celle de R. Putnam. Tous les auteurs cherchent à apprécier de façon plus synthétique l’évolution du capital social dans le pays dont ils ont l’étude en charge. Pour des raisons liées à des choix personnels ou, plus simplement, à la très inégale disponibilité des données d’un pays à l’autre, tous, cependant, ne retiennent pas la même batterie d’indicateurs. Pour étudier le cas américain, R. Wuthnow retient « quatre catégories de capital social, les associations, la confiance, la participation civique et le bénévolat » (Putnam, 2002, p. 63). Pour caractériser l’Allemagne, Claus Offe et Suzanne Fuchs choisissent, pour leur part, d’étudier les associations, la confiance et l’« ensemble de pensées et d’opinions concernant la vie sociale et politique » (p. 190), etc. En fait, aucun chercheur ne se risque à l’élaboration d’un indice synthétique comparable à celui construit par R. Putnam dans Bowling Alone ! En dépit d’une problématique commune, l’ensemble est donc plutôt hétérogène si l’on considère que les données mobilisées sont de qualités fort différentes. On pourrait trouver là confirmation du flou d’un concept incertain que chacun mobilise comme il l’entend. Mais on pourrait tout aussi bien saluer une démarche pragmatiste qui, au risque de l’imperfection, privilégie la mesure pour éviter les chausse-trappes d’une discussion théorique qui, faute d’ancrage empirique, s’avèrerait rapidement stérile.
20Par-delà ces débats de méthode, il ne fait aucun doute que ces deux ouvrages livrent un corpus considérable de données qui permettent d’apprécier de façon conséquente l’évolution quantitative et qualitative du capital social. Ainsi que l’observe R. Putnam en conclusion de Democracies in Flux, même si dans tous les pays étudiés l’on observe un déclin de la participation politique, syndicale (la Scandinavie exceptée) et religieuse, si la baisse de confiance est un autre point commun à de nombreux pays, il n’y a pas en revanche de tendance générale au déclin du capital social. Seule l’Australie présente de ce point de vue un visage comparable aux États-Unis. Nulle érosion du capital social en Suède, une relative stabilité en Grande-Bretagne et en Allemagne. Le diagnostic livré par Jean-Pierre Worms à propos de la France est déjà plus ambigu puisque le dynamisme de la vie associative contraste singulièrement avec l’affaiblissement des autres formes de capital social. L’on sait toutefois à quel point les données sur le monde associatif sont approximatives… Quant au Japon, les données utilisées ne permettent pas de conclure à son égard. Comment interpréter ces résultats variés ? Plus que l’expression d’une « horloge simple de la modernisation » (Putnam, 2002, p. 398), ces évolutions expriment en fait le poids toujours déterminant de l’histoire dans la construction des modes d’engagement civique.
21Outre ces appréciations d’ensemble, les deux ouvrages ont le mérite de nous aider à saisir le sens des transformations qui affectent aujourd’hui le capital social. Cette remarque s’applique avant tout au cas des associations telles que les étudie par exemple T. Skocpol (Skocpol et Fiorina, 1999 ; Putnam, 2002). Jusqu’aux années 1980, aux États-Unis, les associations les plus importantes étaient, à l’instar de l’American Federation of Labor, de la Parent-Teacher Association ou encore de la Grand Army of the Republic (association de vétérans de la guerre civile) des « fédérations d’adhérents » ou, si l’on préfère, des organisations de masse bénéficiant du soutien d’adhérents aussi nombreux qu’actifs. Ces organisations « étaient intensément significatives pour beaucoup de gens » (Skocpol et Fiorina, 1999, p. 64). Pour un adhérent, l’intérêt d’une affiliation était autant utilitaire que social, récréatif et civique. Nombre de groupes n’étaient pas mixtes il est vrai. Mais les associations n’en étaient pas moins des lieux de brassage des générations ainsi que des lieux d’apprentissage au débat collectif et à la prise de décision. Plus encore, « l’adhésion à des cellules locales de fédérations translocales offrait des connections et des passages organisés vers des mouvements sociaux et politiques plus larges » (p. 66). Les antennes locales étaient de la sorte de véritables foyers de culture citoyenne qui offraient les moyens à certains groupes exclus de la vie politique (comme les femmes) de faire valoir leur point de vue. En un mot, du fait des multiples postes de responsabilité qu’elles pouvaient proposer à leurs adhérents, ces organisations avaient à la fois statut d’échelle de mobilité et de terreau pour la production d’élites aux racines sociales variées.
22Comme T. Skocpol le montre dans sa contribution à Democracies in Flux, les fédérations d’adhérents ont maintenant laissé place à des organisations professionnelles d’assistance et de conseil dont, en règle générale, le nombre de membres est faible et l’adhésion étriquée (chèque, lien électronique). Les objectifs de ces organisations contemporaines sont de surcroît plutôt étroits et, au contraire des premières associations ethniques et féminines, elles mettent en avant la singularité des populations qu’elles représentent. T. Skocpol remarque par ailleurs que le développement de groupes de défense d’intérêt public (des mouvements écologiques aux associations de défense des enfants pauvres) fut initialement le fait des libéraux. Les conservateurs et le monde des affaires ont ensuite massivement investi dans ces lieux d’action collective. Conséquence : les membres de ces nouvelles associations sont souvent d’autres associations et non des individus ! Selon T. Skocpol, l’explication de cette évolution est à rechercher dans différentes directions : du côté de l’évolution des médias, du côté des financements patronaux de certains groupes ou encore de la transformation des identités de sexe et de classe. Mais elle insiste notamment sur le fait que, à compter des années 1970, le développement d’une classe moyenne supérieure a pesé lourd dans la balance. Ces cadres d’entreprises ont véhiculé une représentation d’eux-mêmes qui les associait davantage à l’image d’experts spécialisés plutôt qu’à celles de trustees (mandataires) d’une communauté. Le nouveau monde civique américain est maintenant dominé par ces professionnels, managers et élites des affaires qui forment un monde très oligarchique.
23Le diagnostic de T. Skocpol n’est démenti ni par l’étude de New Haven proposée par Peter A. Hall dans Civic Engagement in American Democracy ni par celle que, dans le même ouvrage, Steven Brint et Charles Levy consacrent aux associations professionnelles. Dans le premier cas, P.A. Hall constate que la vie sociale de New Haven était autrefois dominée par des associations dotées d’une assise locale et nationale. Des organisations financées par des ressources externes (dons, contrats…) et gérées par des staffs de professionnels ont ensuite pris le dessus. Cette transformation est, selon P.A. Hall, la conséquence directe du développement d’une classe de « travailleurs de la connaissance » qui rejettent les arènes traditionnelles de la participation politique en faveur d’une sphère privatisée de la citoyenneté dans laquelle ils peuvent davantage exercer leur influence. En analysant sur une longue période (1875–1995) la rhétorique propre aux organisations d’avocats, de médecins… et à celles des universités, S. Brint et C. Levy confirment le déclin du souci civique. À partir des années 1930, les professionnels (au sens anglo-saxon du terme) tempèrent leur engagement dans la vie de la cité et délèguent plus volontiers à leurs organisations représentatives le soin de représenter et de défendre leurs intérêts.
24Que signifient ces transformations ? Pour répondre à cette question, T. Skocpol et M. Fiorina suggèrent de dépasser les frontières du lien social (dimension privilégiée par R. Putnam) pour atteindre le territoire des activités politiques. Les associations féminines par exemple ne font-elles pas beaucoup plus en fait que discuter littérature, organiser des tea parties, aider les écoles et élaborer des projets pour améliorer la vie locale ? Oui, assurément puisqu’elles se sont avérées « des puissants promoteurs de législation locale, étatique et nationale pour aider les familles et les communautés » (Skocpol et Fiorina, 1999, p. 15). Le capital social n’est donc pas seulement une « colle » sociale. Il produit aussi des règles politiques. On l’aura compris, pour les institutionnalistes comme T. Skocpol et M. Fiorina, les associations importent non pas tant parce qu’elles génèrent de la participation et de la confiance mais parce que, surtout, elles constituent autant de leviers efficaces au bénéfice de l’action collective.
25T. Skocpol suit précisément cette piste d’interprétation dans le chapitre qu’elle signe dans Civic Engagement in American Democracy. L’histoire de l’associationnisme américain « a été clairement celle d’une symbiose entre l’État et la société — non pas une histoire de la société séparée de ou à la place de l’État » (Skocpol et Fiorina, 1999, p. 70). Depuis les débuts de la nation américaine, les gouvernements et les institutions politiques ont encouragé la multiplication des associations volontaires tant locales, régionales que nationales. L’explication du développement associatif est à rechercher du côté du politique, de la liberté religieuse et des formes gouvernementales républicaines. Vers 1830, quasiment tous les adultes (blancs) avaient acquis le droit de vote. L’extension de l’espace de citoyenneté n’a pas seulement accru la participation électorale mais elle a également élargi le cercle de personnes qui se considéraient comme compétentes en matière politique. Favorisé par l’absence de religion d’État, le dynamisme des mouvements religieux a été un autre facteur propice au développement du monde associatif et, fait notable, il a également joué au bénéfice de la reconnaissance des femmes au sein de cet univers particulier. La diffusion de la presse, la présence de nombreuses imprimeries et un réseau postal étendu ont eu des conséquences similaires pour le développement des associations. La structure fédérale de l’État américain a servi, enfin, de modèle pour l’organisation des associations. Au total, T. Skocpol estime que ces différents facteurs ont beaucoup plus contribué au développement du monde associatif que ne le laisse entendre l’explication standard, qui pense la création de ces organisations comme pur produit de l’industrialisation et de l’urbanisation (les associations n’étant en somme que l’équivalent moderne des anciennes structures communautaires).
26R. Putnam ne peut être insensible à un tel argumentaire. Depuis Making Democracy Work, il a d’ailleurs pris en compte l’influence des facteurs historique et politique dans ses analyses de la création et l’évolution du capital social. À la lecture de Bowling Alone (qui paraît après Civic Engagement in American Democracy) et de Democracies in Flux, force est de constater que les points de vue se sont rapprochés. En témoigne déjà tout simplement l’existence des contributions signées par T. Skocpol et R. Wuthnow dans l’ouvrage dirigé par R. Putnam. En témoignent également, dans ce même livre, les développements consacrés aux liens entre capital social et État providence. L’idée est la suivante : parce que sa présence limite l’intérêt de l’action collective, l’État providence pourrait en fait avoir un impact négatif sur le capital social. Mais, il faut le reconnaître, le théorème est fragile (les exemples américain et suédois plaideraient plutôt en faveur de la thèse inverse) et d’autant moins convaincant que l’on n’a pas pris en compte dans le raisonnement l’existence d’une variété de mondes de l’État providence.
27Dernier point relatif à ce débat sur les enjeux politiques du capital social : comme l’indiquent plusieurs contributeurs à Civic Engagement in American Democracy, si le capital social est un ingrédient de la démocratie, il ne faut pas seulement se demander combien de gens font du bowling et dans quel contexte, mais aussi qui joue au bowling ? Autrement dit, le problème qui se pose à la théorie du capital social de R. Putnam n’est pas seulement de connaître le nombre de personnes qui rejoignent des associations mais aussi de savoir qui sont les adhérents et quels intérêts sont ainsi défendus. De ce point de vue, les deux ouvrages collectifs apportent des informations intéressantes. Tous deux mettent en évidence l’existence d’une inégalité croissante dans la distribution du capital social. Pour le dire d’un mot, l’Amérique civique deviendrait de plus en plus inégalitaire. En effet, les individus les plus privilégiés sont aussi les plus confiants, ce sont eux qui adhèrent le plus, qui votent le plus, etc. Dans la conclusion de Democracies in Flux, R. Putnam cite une étude récente qui montre au surplus combien l’inégalité d’accès au capital social est exacerbée au sein des communautés hétérogènes. À Los Angeles, creuset ethnique par excellence, la participation aux élections détonne avec celle du New Hampshire : alors que dans les deux régions, le civisme des cadres supérieurs est à peu près similaire, il n’en va pas de même en revanche pour les membres de la Working class.
28C’est tant par l’originalité des résultats qu’ils apportent que par l’intérêt des débats qu’ils suscitent que Civic Engagement in American Democracy et Democracies in Flux témoignent de la fécondité du programme de recherche que R. Putnam a pu relancer à l’occasion de ses propres investigations publiées dans Making Democracy Work puis dans Bowling alone. Il est vrai que l’approche par le capital social n’est pas une innovation sociologique récente puisque chez Alexis de Tocqueville (que l’on songe à ses travaux sur les associations aux États-Unis), chez Max Weber (que l’on pense à ses analyses sur les sectes religieuses) et même au sein de l’école durkheimienne (problématique de la solidarité, du don…), on trouve déjà de nombreuses intuitions fructueuses qui ont tôt alimenté la réflexion sur ce que nous nommons aujourd’hui capital social. Depuis lors, nous l’avons vu, les concepts ont été travaillés, les techniques d’investigation ont été affinées, les débats se sont multipliés… En dépit des incertitudes qui continuent malgré tout de peser sur l’opérationnalité de la notion, les trois ouvrages que nous venons de présenter montrent que, telle qu’elle est mise en forme par la théorie « standard », la problématique du capital social éclaire de façon originale les dilemmes de l’action collective et de l’action publique et, plus généralement, les transformations des sociétés contemporaines.