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La grève, l’expertise et le dialogue : l’action syndicale face aux mutations du pouvoir patronal

Strikes, expertise and dialogue: Union action in the face of changes in corporate governance
Pierre Rouxel

Résumés

À partir du cas d’un syndicat CGT d’une papeterie industrielle étudié au moyen de sources historiographiques et ethnographiques, cet article analyse l’évolution des registres de l’action syndicale dans le temps long des transformations économiques et gestionnaires des grandes entreprises. Envisagées dans leur épaisseur socio-historique, ces transformations bousculent périodiquement la position de l’usine dans la division internationale des activités de l’entreprise, ainsi que les formes de l’autorité patronale et de ses modes de gestion. Elles contribuent ainsi à faire évoluer périodiquement l’assise sociale du syndicat, le profil social et militant des délégués y occupant une position dominante, et les registres d’action qu’ils privilégient. À partir de l’analyse de trois séquences temporelles singulières, l’article montre que le répertoire de l’action syndicale est redevable des transformations des pratiques gestionnaires et patronales, qui orientent les manières et les temporalités selon lesquelles les délégués syndicaux se saisissent des outils à leur disposition dans l’espace des relations professionnelles et des orientations préconisées par les structures dirigeantes de leur organisation syndicale.

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Notes de la rédaction

Premier manuscrit reçu le 25/04/2020 ; article accepté le 28/04/2021.

Notes de l’auteur

Je remercie chaleureusement Armèle Cloteau, Benoît Giry et Karel Yon, ainsi que les membres du comité de rédaction de la revue, pour leurs suggestions et leurs remarques sur des versions antérieures de ce texte.

Texte intégral

1 

  • 1 Afin de préserver leur anonymat, les personnes, l’usine et sa commune d’implantation sont désignées (...)

« En tant que syndicalistes, on a dû s’adapter. Aujourd’hui, tu ne peux pas appeler à débrayer pour des gnognottes, pour un oui ou un non. Ça a pu arriver par le passé, ce n’est plus le cas. Il faut comprendre que ce n’est plus la même époque ; avant, ici c’était un cocon, tout allait bien. La boutique a changé, les dirigeants ne sont plus les mêmes, ils ont des usines aux Philippines, en Pologne ou je ne sais où. Ici ça a dégraissé, on a eu les fameux PSE [plans de sauvegarde de l’emploi], les emplois supprimés. […] Donc je considère que ce n’est pas forcément le moment d’aller mettre le bordel, surtout qu’aujourd’hui, on a des relations plutôt saines avec la direction, on a eu pas mal de négos ces derniers temps et dans l’ensemble ça s’est bien passé, on a une crédibilité » (entretien avec Gilles Leblet1, octobre 2015).

2Ce témoignage de Gilles Leblet, délégué syndical d’une papeterie industrielle implantée dans une petite commune rurale que nous nommerons Cigpaper, est intéressant pour ce qu’il nous dit des ressorts de l’évolution du répertoire de l’action syndicale en entreprise. Il présente en effet l’internationalisation des circuits de production, les suppressions d’emplois et les mutations de la chaîne hiérarchique comme autant de facteurs imposant de rationaliser le recours à la grève et de réévaluer les profits retirables d’échanges institutionnels avec les dirigeants locaux. De cette façon, le discours de ce délégué invite à questionner les effets de la transformation des stratégies économiques et des modes de gestion des entreprises sur l’orientation des registres d’action syndicaux.

3Jusqu’à présent, ces dimensions ont le plus souvent fait l’objet d’un traitement séparé dans la littérature. D’un côté, grâce aux apports de la sociologie économique et de la théorie des organisations, on sait aujourd’hui que les directions des grandes entreprises se sont progressivement ralliées aux exigences de valorisation des actionnaires, selon des mécanismes et des temporalités variables d’un pays à l’autre (Fligstein, 1990 ; François et Lemercier, 2016). Au sein de groupes toujours plus internationalisés (Mouhoud, 2018), l’emprise d’une logique de profitabilité à court terme s’est traduite par la démultiplication des restructurations (Didry et Jobert, 2010), devenues aujourd’hui « un acte de la vie ordinaire des entreprises » (Fayolle, 2005, p. 341). Cette situation a alors contribué à la démonétisation des « compromis que les managers et capitaines d’industrie, relativement autonomes par rapport aux détenteurs du capital, avaient négociés avec les salariés via les syndicats, [et qui reposaient] d’une certaine façon sur un partage des profits entre les propriétaires et les salariés » (Aballéa et Mias, 2010, p. 7). De l’autre côté, on connaît encore peu de choses de la façon dont ces transformations de l’autorité décisionnelle, des orientations stratégiques et des coalitions d’acteurs dans les entreprises — soit, en somme, ce que l’on peut désigner comme les transformations des pratiques gestionnaires et patronales — interviennent concrètement dans la détermination des pratiques syndicales. Ainsi, la sociologie des relations professionnelles, si elle a pris acte de l’essor et des transformations des entreprises multinationales, s’est avant tout intéressée au développement de nouveaux cadres et espaces de régulation, qu’il s’agisse d’instances représentatives comme les comités d’entreprise européens (Béthoux, 2009) ou de la négociation collective transnationale (Da Costa et Rehfeldt, 2009 ; Descolonges, 2010). Les nombreuses études consacrées aux mobilisations salariales et syndicales face aux restructurations se sont quant à elles le plus souvent focalisées sur un moment particulier, celui des fermetures d’usines (Collectif du 9 août, 2017 ; Sorin, 2018), n’accordant, à de rares exceptions près (Lomba, 2018), qu’une attention limitée aux ajustements des stratégies syndicales dans le temps long des transformations économiques et gestionnaires. Dans le même temps, cet objet ne s’est pas imposé comme un axe central du renouvellement de la sociologie politique du syndicalisme (Giraud et al., 2018), qui s’est notamment opéré à partir d’études de l’ancrage et des stratégies de redéploiement des organisations syndicales en direction de fractions du salariat auprès desquelles leur implantation est historiquement faible ou inexistante (Béroud, 2009 ; Nizzoli, 2015 ; Berthonneau, 2017).

  • 2 L’origine de l’usine remonte au milieu du XIXe siècle. Les premiers témoignages d’une activité synd (...)
  • 3 L’usage du masculin dans l’écriture apparaît de ce fait plus approprié pour rendre compte de cette (...)

4Sur la base du constat de cet angle mort, l’étude du syndicat de la Confédération générale du travail (CGT) de Cigpaper est ici envisagée comme un poste d’observation privilégié pour interroger les effets des transformations des formes de gestion et d’autorité des entreprises sur le choix des registres d’action syndicaux. Emblématique de l’implantation historique de la CGT dans les grandes entreprises industrielles, le syndicat de Cigpaper dispose, de longue date2, d’un très fort ancrage parmi le groupe ouvrier, exclusivement masculin3. En 2015, les taux de syndicalisation au sein de ce groupe s’élèvent encore à 44 %, contre 60 % dans les années 1970 et 1980. Or, entre ces deux périodes, les registres d’action du syndicat se sont largement transformés, le recours à la grève, historiquement très marqué, cédant peu à peu la place à des activités de négociation et de concertation avec la direction de l’usine. De telles inflexions font écho aux évolutions plus générales des orientations stratégiques de la CGT et du système français de relations professionnelles. Depuis les années 1980, les activités des délégués syndicaux ont en effet été progressivement intégrées à un nombre croissant de dispositifs de représentation et de négociation avec les directions d’entreprise, dans un contexte d’incitations répétées des pouvoirs publics au développement du dialogue social (Mias et al., 2016) et d’extension constante du champ de la négociation collective d’entreprise (Jobert, 2009). Dans le même temps, les dirigeants de la centrale cégétiste se sont attachés, à partir des années 1990, à se montrer ouverts à la négociation collective et à se défaire de l’image d’un syndicat « contestataire » (Giraud, 2015a). En m’appuyant sur une enquête historique et ethnographique (encadré 1), je montre toutefois que, loin de toute conversion mécaniste, les réévaluations successives par les délégués de leurs « avantages comparatifs » (Contamin, 2005) à mobiliser tel ou tel registre d’action doivent être rapportées aux stratégies économiques et gestionnaires propres à l’usine et à l’entreprise multinationale dans laquelle celle-ci s’inscrit. L’étude contextualisée du syndicat CGT de Cigpaper montre en effet que les évolutions de la position de l’usine dans la division internationale du travail de l’entreprise, de même que les transformations des structures de pouvoir, du profil des dirigeants et de leurs modes de gestion du personnel et des relations sociales, ont contribué à modifier périodiquement l’assise sociale du syndicat, le profil des délégués qui y occupent une position dominante et les registres d’action qu’ils privilégient. En faisant évoluer l’espace des contraintes et des opportunités dans lequel s’inscrit le syndicat, les mutations dans la gouvernance des entreprises ont ainsi orienté les manières et les temporalités avec lesquelles les délégués se sont saisis des outils à leur disposition dans l’espace des relations professionnelles comme des préconisations émises par les structures dirigeantes de leur organisation syndicale.

5Pour appuyer cette démonstration, je porterai le regard sur trois séquences temporelles emblématiques de l’histoire récente de Cigpaper, dans lesquelles une correspondance est particulièrement repérable entre la configuration des rapports de production et l’agencement des différents registres d’action syndicaux. Par ce découpage temporel, j’entends donc moins documenter de façon exhaustive la trajectoire de l’usine que mettre en lumière les ressorts et les bouleversements des équilibres propres à chaque séquence. Je reviendrai d’abord sur une longue période s’étendant de 1968 à 1989, au cours de laquelle un recours syndical massif et récurrent à la grève perdure à la faveur d’un contexte de forte croissance et de modes de gestion décentralisés au sein de l’entreprise multinationale (partie 1). Je mettrai ensuite en lumière comment, en l’espace d’une décennie (1994-2006), le recours aux registres de l’expertise et de la négociation, adossé à un usage plus encadré de la grève, s’impose comme un nouveau mot d’ordre syndical face aux réorganisations discrètes du capital de l’entreprise, de sa chaîne hiérarchique et de ses modes de gestion locaux de la main-d’œuvre et des relations sociales (partie 2). Dans un dernier temps, je reviendrai sur l’engagement volontariste du syndicat CGT, à partir de 2010, dans un cycle d’échanges et de négociations institutionnalisées avec la nouvelle direction de l’usine, au croisement d’une volonté managériale de restaurer un climat social dégradé par deux plans de suppressions d’emplois en 2006 et 2009 et de l’actualisation des perceptions des délégués de leurs ressources et de leurs contraintes dans le cadre d’une entreprise où s’imposent les exigences actionnariales de valorisation financière (partie 3). À chacune de ces séquences, les modalités d’articulation et de hiérarchisation des registres d’action syndicaux se transforment, sous l’effet combiné de l’évolution de l’assise sociale et professionnelle du syndicat et de l’arrivée à des positions dominantes de délégués aux socialisations militantes distinctes de celles de leurs prédécesseurs. Elles apparaissent, en ce sens, comme le produit d’ajustements successifs des syndicalistes à l’évolution des rapports de pouvoir au sein d’une usine d’une entreprise mondialisée.

Encadré 1. L’enquête socio-historique
Cet article repose sur un travail ethnographique et historiographique réalisé entre 2015 et 2017 dans le cadre d’une thèse de science politique portant sur les recompositions des pratiques et des engagements syndicaux en lien avec les restructurations d’entreprises multinationales de l’industrie. Le matériau mobilisé ici provient de quinze entretiens réalisés avec trois générations de militants syndicaux ayant détenu des mandats représentatifs depuis la fin des années 1960 et d’observations régulières des réunions du syndicat CGT réalisées entre 2015 et 2017. J’ai également dépouillé les archives du syndicat, de façon systématique pour la période 1982-1994 et de façon plus éparse pour les décennies 2000 et 2010. Ces archives se composent pour l’essentiel de tracts, de communications avec la direction de l’entreprise et de comptes rendus d’instances de représentation du personnel. Je mobilise également des fonds versés aux archives départementales par les services de l’Inspection du travail, sur une période allant de 1968 à la fin des années 1980. On y trouve les bilans sociaux de Cigpaper, des relevés et des fiches d’information sur les conflits du travail et des coupures de presse locale. La combinaison de sources orales et archivistiques et la confrontation systématique des matériaux se sont avérées précieuses pour contrôler les données et reconstruire avec finesse les contextes professionnels et syndicaux passés. Ce croisement, que je reproduis autant que possible dans l’écriture, est d’autant plus important que les récits recueillis sont pris dans les luttes de définition autour des pratiques et des compétences syndicales légitimes qui opposent les délégués appartenant à différentes générations. Il constitue ainsi un appui précieux pour renseigner l’agencement des pratiques et les significations que leur confèrent les syndicalistes aux différentes périodes étudiées.

1. La centralité de la grève dans un îlot de prospérité industrielle (1968-1989)

  • 4 Archives départementales du [Département], fonds de la Direction départementale du travail et de l’ (...)
  • 5 AD, fonds de la DDTE, 1196W88.

6Chez Cigpaper, la grève constitue historiquement une modalité centrale du répertoire d’action du syndicat CGT. La part des journées individuelles non travaillées pour cause de grève à l’usine dans le volume total mesuré par l’Inspection du travail à l’échelle départementale s’élève entre 25 % et 41 % au tournant des années 19704 et atteint jusqu’à 60 % à la fin de la décennie suivante5, par contraste avec le reflux observé à l’échelle nationale (Carlier, 2008). De 1968, date à laquelle la production est arrêtée quinze jours et l’usine occupée, à 1989, où un des ateliers de production est paralysé pendant trois semaines, plusieurs grèves prolongées permettent d’identifier un long cycle d’« insubordination ouvrière » (Vigna, 2007). Cette orientation s’explique en partie par les socialisations militantes des délégués syndicaux et par leur inscription dans des réseaux spécifiques de la CGT. Sa reproduction dans le temps, dans un contexte national de tournant de la rigueur et de défaites ouvrières répétées face à la désindustrialisation, suggère toutefois qu’elle est aussi étroitement associée au contexte économique et managérial propre à l’usine. Rachetée en 1957 par K-Group, un groupe multinational états-unien, celle-ci connaît dans les décennies suivantes une forte croissance de ses activités, qui s’articule à la persistance d’une gestion localisée et relativement autonome de la main-d’œuvre et des relations sociales. Dans ces conditions, le recours régulier à la grève par les délégués CGT se présente comme une réponse à la domination personnalisée et rapprochée d’un dirigeant local charismatique et s’appuie sur la cohésion d’une « aristocratie papetière » fortement dotée en ressources matérielles et symboliques.

1.1. Les relations conflictuelles entre la CGT et un « patron de combat »

7À partir du début des années 1960, les investissements réalisés par K-Group conduisent à un fort développement de l’outil de production. Cigpaper devient le principal site de production d’un groupe multinational qui se positionne parmi les leaders mondiaux du marché des composants de cigarette et dont les installations industrielles sont principalement localisées en France. L’usine reste ainsi largement étrangère au reflux de l’emploi industriel qui touche le pays à partir de la fin des années 1970 (Demmou, 2010). Alors que les capacités de production ont été multipliées par quatre depuis 1962, la direction d’entreprise annonce, au début des années 1980 :

  • 6 Ces archives seront par la suite désignées par l’abréviation « AS ».

« Les ressources dégagées [ces dernières années] seront essentiellement consacrées au financement de nouveaux investissements : […] le plan à cinq ans est d’investir trente millions par an pour améliorer la productivité » (Archives syndicales CGT Cigpaper6, compte-rendu du comité d’entreprise extraordinaire, 16/12/1981).

  • 7 AS, compte-rendu du comité d’entreprise (CE), 14/10/1983.
  • 8 AS, tract du syndicat, 28/11/1980.

8Durant la même période, les effectifs salariés progressent sensiblement, passant de 600 à plus de 800 unités. Une telle croissance s’opère alors que K-Group fonctionne selon un mode d’organisation décentralisé, caractéristique des grandes entreprises états-uniennes à cette période (Davis et al., 1994), qui préserve l’autonomie de la direction locale. Alors que chacun des trois sites de production français du groupe compte ses propres directions industrielles, sociales et commerciales, les interactions entre les délégués syndicaux et les dirigeants nationaux et internationaux de K-Group sont rares et se limitent pour l’essentiel à une rencontre annuelle lors du conseil d’administration à Paris. Parallèlement, les demandes syndicales de traduction des rapports annuels d’activité de K-Group sont régulièrement rejetées, « faute de temps », selon les termes du dirigeant national7. Les références à l’appartenance à un groupe multinational se limitent alors dans les récits syndicaux à des mentions évasives et désincarnées « d’actionnaires américains […] qui s’engraissent toujours plus »8. Par contraste, les dirigeants locaux apparaissent comme des figures stables et structurantes dans l’agencement routinier des relations professionnelles. C’est tout particulièrement le cas d’Antoine Bazouget, directeur général de Cigpaper du début des années 1970 jusqu’en 1994. Rejoignant le profil d’autres cadres dirigeants locaux à la même période (Renahy, 2005), il est reconnu pour sa connaissance fine du processus de production. René Botin, secrétaire du syndicat à partir du milieu des années 1970, se rappelle par exemple de lui comme quelqu’un « [sachant] très bien ce qu’était une machine à papier ». Dans l’espace local, Antoine Bazouget est inséré dans les réseaux patronaux et politiques et s’investit dans l’animation du club de tennis, tandis que sa femme fait de même dans une association caritative. Son ancrage local s’articule à une certaine « théâtralisation de la domination patronale » (Leite Lopes et Alvim, 1993, p. 39), symbolisée notamment par sa maison de bon standing, construite au point le plus élevé du site de Cigpaper, dotée d’un court de tennis en terre battue — le seul de la ville à cette période — et au sein de laquelle il convoque régulièrement les délégués syndicaux.

  • 9 AD, 1149W2, compte-rendu du CE extraordinaire, 10/02/1978.
  • 10 AS, communiqué de la direction de Cigpaper, 05/03/1984.

9Cette domination patronale rapprochée contribue à conflictualiser les relations sociales. Lors des grèves, Antoine Bazouget entreprend de réaffirmer son contrôle sur l’espace usinier. Il n’hésite pas, pour cela, à mobiliser son personnel d’encadrement pour envoyer des courriers personnalisés ou pour réaliser des « sondages » au domicile des ouvriers afin d’évaluer leur perception des grèves « hors de toute pression collective et syndicale »9. Son implication dans la gestion des conflits prend aussi, parfois, une tournure plus personnelle. En 1984, au cours d’un conflit dans lequel les ouvriers et leurs représentants syndicaux arrêtent le travail pendant 18 jours consécutifs pour obtenir des augmentations salariales, René Botin s’insurge dans la presse locale qu’ils aient été « jetés [dehors] et poussés jusqu’aux limites de l’usine » par Antoine Bazouget affirmant d’un ton menaçant : « je suis ici chez moi ! ». Dans les jours qui suivent, le dirigeant sollicite l’intervention des pouvoirs publics pour l’expulsion de « la minorité qui a rétabli les barrages aux entrées de l’usine et qui défie les lois »10 et engage des poursuites judiciaires pour « entrave à la liberté du travail » à l’encontre de sept délégués. Dans ces conditions, les délégués syndicaux conservent aujourd’hui encore le souvenir d’un « patron de combat », selon l’expression de Jean-Pierre Buron, délégué à partir de 1974, qui se remémore des interactions allant occasionnellement jusqu’à la confrontation physique :

« C’était un sanguin, le Bazouget. Il menait ses troupes, [une fois] j’ai failli me prendre un cendrier ! [rires] […] Un autre jour, il y a un gardien qui vient nous voir au piquet de grève, en nous demandant de venir voir le patron chez lui, dans sa maison. […] On va là bas, c’était le matin, je me rappelle. “Ouh, je dis, le camarade ici il est énervé” — il avait dû se couper en se rasant — “ça va barder”. Il commence en lâchant : “Messieurs, vos lettres de licenciement vont partir”. Il attaque comme ça. On discute. Un copain lui dit au bout d’un moment : “Et les lettres, elles partent quand ?” “Quelles lettres !?”, qu’il lance. Ni une, ni deux, [A. Bazouget] lui colle une baffe. Le copain était large aussi [rires], et le directeur adjoint a dû s’y mettre pour retenir le patron, nous le copain. On voyait la trace des doigts sur la figure [du copain] ! » (entretien avec Jean-Pierre Buron, juin 2015).

  • 11 AD, 1149W2, compte-rendu du CE, 02/10/1981.

10Ces récits rétrospectifs de Jean-Pierre Buron et d’autres délégués rendent compte des rapports virulents et conflictuels entre syndicat et direction. Mais ils laissent aussi dans l’ombre certains liens de proximité avec Antoine Bazouget. Ces liens sont notamment explicites si l’on envisage le partage relatif du contrôle du marché du travail local qui existe alors, à l’instar d’autres secteurs d’activité à forte tradition professionnelle (Pigenet, 2003). Dans un contexte de progression sensible des effectifs, le recrutement ouvrier fait intervenir une multiplicité de tractations informelles entre le dirigeant et les délégués syndicaux. Ces derniers jouent ainsi les entremetteurs pour des proches de salariés dans les réunions du CE ou des délégués du personnel (DP) comme dans une diversité de scènes locales. Le club de football local, dont la gestion est largement investie par les délégués CGT, constitue à cet égard un exemple emblématique. Les matches dominicaux, disputés sur le terrain du CE et où les délégués et Antoine Bazouget se croisent parfois aux détours de la buvette, sont l’occasion pour un certain nombre d’ouvriers de « faire leurs premiers pas à l’usine », comme le rappellent les délégués CGT au moment de justifier le maintien du soutien financier de l’entreprise aux infrastructures sportives11. Ces canaux informels d’embauche contribuent alors à faire perdurer des filières familiales de recrutement et à maintenir la forte cohésion du groupe ouvrier local, sur laquelle repose la centralité du recours à la grève dans la pratique et les discours syndicaux.

1.2. Le syndicalisme de lutte des « enfants de la famille papetière »

11Au cours des années 1970 et 1980, les mobilisations collectives des salariés de l’usine sont en effet largement sanctuarisées dans les discours de la CGT, qui rappelle régulièrement que :

« Le chemin parcouru [et] les acquis obtenus [sont le produit] des luttes acharnées d’une grande majorité d’ouvriers […], de ceux qui depuis des décennies ont fait front ensemble, collectivement, avec le syndicat » (AS, tract du syndicat, 02/02/1989).

12Les origines et la reproduction dans le temps de cette inclination pour un syndicalisme « de lutte » puisent notamment dans les formes de l’ancrage des délégués au sein du groupe ouvrier local. Pour paraphraser une expression de Jean-Gabriel Contamin et Roland Delacroix (2009, p. 89), nombre des délégués sont « des enfants de la famille papetière » et combinent une forte inscription dans les réseaux d’interconnaissance ouvriers et une prise de responsabilités précoce dans le syndicat. Pour la plupart, ils évoluent dans le giron du groupe papetier de par leur environnement familial, où ils ont précocement été familiarisés à différents types d’actions protestataires. C’est par exemple le cas de Jean-Pierre Buron, fils d’un ouvrier de Cigpaper, embauché à l’âge de 19 ans et dont les premiers souvenirs de l’usine sont ceux de piquets de grève où il allait avec sa mère pour porter des repas à son père. Alors que la papeterie a constitué son premier (et unique) employeur, son embauche est rapidement suivie d’une adhésion à la CGT et d’une participation à de premières mobilisations :

« Je rentre en janvier, en février je me syndiquais, ça n’a pas traîné. Et au mois de septembre, dans mon service, des mouvements de grève déjà. J’étais dans le vif du sujet, comme on dit. J’ai tout de suite vu comment c’était, les luttes au sein de l’entreprise » (entretien avec Jean-Pierre Buron, juin 2015).

13Forgée à l’usine et dans la sphère familiale, la préférence des délégués pour la grève se construit également dans les réseaux organisationnels de la CGT, à une période où nombre de responsables départementaux et nationaux critiquent la stratégie de recentrage engagée par la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et promeuvent un syndicalisme « de lutte » (Andolfatto et Labbé, 1997, p. 139). Alors que le syndicat CGT de Cigpaper compte parmi les principales implantations de la fédération du papier-carton dans le Grand Ouest, le secrétaire national de cette structure s’implique personnellement dans plusieurs conflits à l’usine dans les années 1970 et 1980, notamment pour se joindre à la contestation des poursuites judiciaires intentées par Antoine Bazouget. Dans le même temps, en 1978, René Botin est sollicité pour rejoindre le bureau exécutif de la fédération, où il est détaché à mi-temps pendant près d’une dizaine d’années. Alors que les dirigeants fédéraux, confrontés au cours des années 1980 à la désindustrialisation et à la fragilisation des bastions syndicaux historiques, appellent régulièrement à des journées nationales de grève, la proximité des délégués avec cette structure syndicale nationale conforte leur adhésion à une pratique faisant la part belle aux mobilisations collectives.

  • 12 Dans les années 1980, celui-ci compte une douzaine de sections sportives et culturelles, dont les d (...)

14Les délégués de Cigpaper sont d’autant plus enclins à relayer ces initiatives qu’ils peuvent s’appuyer sur la cohésion d’un groupe ouvrier local qui rappelle, par l’ampleur de ses ressources matérielles et symboliques, des « aristocraties ouvrières » décrites ailleurs (Retière, 1994). Les ouvriers disposent de conditions de travail et de rémunération nettement favorables au regard de celles établies par la convention collective de branche et, surtout, de celles en vigueur dans l’industrie agroalimentaire locale, qui prend son essor dans les années 1980 et au sein de laquelle prédominent l’emploi non qualifié et les faibles salaires. En accord avec les logiques du recrutement usinier privilégiées par Antoine Bazouget, les réseaux d’interconnaissance du groupe papetier demeurent alors étroitement structurés. Dans le sillage des politiques paternalistes de l’entre-deux-guerres marquées par la construction de plusieurs cités ouvrières, les ouvriers continuent d’habiter pour une large part dans deux quartiers historiques de Plouguer, commune d’implantation de l’usine, et dans deux petites communes directement adjacentes. Tout un ensemble de sociabilités prolongent par ailleurs le travail à l’usine, qu’elles soient liées au club de football, aux activités du comité d’entreprise12 ou à des moments de convivialité plus informels (cafés, repas d’équipes de travail). Parallèlement, le travail à l’usine, organisé sur la base d’une rotation constante entre cinq équipes, alterne avec des périodes de repos de plusieurs jours consécutifs et rend possibles de multiples formes de « travail à-côté » (Weber, 1989). Tandis que certains ouvriers disposent d’une carte professionnelle d’artisan et réalisent des travaux chez des particuliers, d’autres comme Jean-Pierre Buron construisent leur maison avec l’aide de leurs collègues :

« J’avais deux ou trois copains qui bossaient avec moi et quand on finissait à 13h, au lieu d’aller à la maison, ils venaient m’aider. Je me souviens, on a coulé les fondations pendant les grèves ! Et donc j’allais les aider, ou je les avais aidés avant, on fonctionnait comme ça » (Entretien, juillet 2017).

15Ces continuités existantes entre les scènes usinières et résidentielles renforcent l’assise des délégués au sein du groupe ouvrier et confortent, ce faisant, des stratégies syndicales privilégiant un recours régulier à la grève.

2. L’expertise syndicale face aux restructurations discrètes (1994-2006)

16Dans les années 1990, ces stratégies font néanmoins l’objet d’un aggiornamiento, qui conduit les délégués à repenser l’articulation de la grève avec d’autres registres d’action jusqu’ici délaissés. Les grèves longues, emblématiques des deux décennies précédentes, se raréfient voire disparaissent. À l’inverse, les échanges avec la direction d’entreprise se normalisent, s’institutionnalisent et sont nouvellement envisagés comme un canal de valorisation d’un travail d’expertise et de contre-propositions. Ces recompositions syndicales sont cohérentes au regard des évolutions du cadre général des relations professionnelles et des redéploiements stratégiques opérés par les responsables confédéraux de la CGT en faveur d’un repositionnement dans l’espace de la négociation collective (Giraud, 2015a). Elles sont néanmoins d’autant plus prononcées que le contexte productif local se transforme. Si l’usine demeure préservée des licenciements collectifs et des délocalisations jusqu’en 2006, les réorganisations discrètes du capital et des structures de pouvoir de l’entreprise multinationale font évoluer les modes de gestion à l’échelle locale, consécutivement au départ à la retraite d’Antoine Bazouget en 1994. Dans le même temps, ces inflexions s’accompagnent et confortent l’arrivée à des positions syndicales dominantes de délégués aux propriétés sociales et aux socialisations militantes distinctes de celles de la génération précédente.

2.1. Le repositionnement dans l’espace de la négociation collective

  • 13 À partir de 1996, Patrick Charon assume également la fonction de directeur des opérations industrie (...)

17Au milieu des années 1990, K-Group réorganise son capital et fait le choix, à l’instar d’autres multinationales états-uniennes, de se recentrer sur son « cœur de métier » (Davis et Stout, 1992). Il se désinvestit notamment de sa branche « papier », qui s’autonomise et devient C-Group. Au sein de celui-ci, Cigpaper continue d’occuper une place centrale. Son outil de production demeure sans équivalent à l’échelle du groupe, tandis que de nouveaux investissements assurent la croissance des volumes d’activité et des effectifs, qui dépassent les mille salariés au tournant des années 2000. La situation économique de l’usine se transforme toutefois sensiblement. L’arrivée de C-Group marque tout d’abord une rupture avec la stratégie industrielle « intégrée » historiquement adoptée par K-Group, dans laquelle chaque usine fournissait aux fabricants de cigarette un composant spécifique du produit — filtre, papier, tabac reconstitué. La direction de C-Group se recentre en effet sur le marché du papier à cigarette et acquiert notamment deux nouveaux sites de production disposant d’un outil de production similaire à celui de Cigpaper, en France et au Brésil. Parallèlement, les modes de gestion du personnel et des relations sociales connaissent eux aussi des évolutions à la suite du départ d’Antoine Bazouget. Avant de faire la part belle, dans les années 2000, aux titres scolaires et aux compétences gestionnaires (Lomba, 2018), le recrutement des dirigeants locaux continue de reposer pendant quelques années sur la promotion de cadres « maison ». C’est le cas de Patrick Charon, directeur général de 1994 à 1999, embauché comme ingénieur chez Cigpaper au début des années 1980. Néanmoins, alors que C-Group fait le choix de centraliser à l’échelle nationale plusieurs des fonctions de direction et entreprend d’harmoniser sa gestion des relations sociales — un poste de directeur des ressources humaines pour la France est créé, un comité de groupe réunissant des représentants du personnel des différentes usines est mis en place —, Patrick Charon et ses successeurs s’affranchissent rapidement des méthodes interpersonnelles et autoritaires d’Antoine Bazouget. D’une part, alors que leur mobilité professionnelle et géographique à l’intérieur du groupe s’accroît13, l’ancrage local des nouveaux dirigeants se fait moindre. Les filières informelles de recrutement perdent alors de leur influence, les vagues d’embauche des années 1990 coïncidant avec le recrutement d’ouvriers allochtones résidant souvent hors du bassin d’emploi local. D’autre part, Patrick Charon affiche sa volonté d’une gestion davantage pacifiée et formalisée des relations sociales. Il n’hésite pas à mettre celle-ci en scène auprès de la presse et des représentants de l’État, comme à l’occasion de la conclusion de l’accord sur la réduction du temps de travail (RTT), consécutif aux lois Aubry (1998). Dans ces conditions, le positionnement patronal vis-à-vis de la CGT se fait plus ambivalent. D’un côté, les dirigeants œuvrent discrètement à l’instauration d’un pluralisme syndical, notamment en incitant deux cadres engagés aux côtés d’Antoine Bazouget lors des grèves des années 1980 à fonder un syndicat CFDT, qui s’implante durablement parmi l’encadrement. De l’autre, ils reconnaissent le syndicat CGT comme un interlocuteur légitime dans le jeu des relations professionnelles.

  • 14 AS, tract du syndicat, 15/01/1995.
  • 15 AS, lettre d’information fédérale, n°131, 2005.
  • 16 AS, tract du syndicat, 18/11/1998.

18L’attitude et les registres d’action privilégiés par le syndicat CGT résonnent alors avec la ligne désormais défendue à l’échelle confédérale, dans laquelle prédomine la volonté d’occuper une position centrale dans le jeu de la négociation collective (Giraud, 2015a). Outre l’accord sur la RTT, signé par l’ensemble des syndicats de l’usine, l’enjeu de la refonte des grilles de classification socio-professionnelles constitue un exemple évocateur de la réhabilitation syndicale des registres de l’expertise et de la négociation collective. Dans la convention collective de branche, les grilles de classification délimitent des catégories professionnelles, réparties en différents coefficients auxquels sont adossés des minima salariaux. Au début des années 1990, les transformations du travail dans l’industrie papetière amènent les organisations syndicales et patronales à renégocier ces grilles. Un accord, non signé par la CGT, est conclu en janvier 1993 à l’échelle nationale et débouche dans les mois qui suivent sur des négociations locales visant à définir ses modalités d’application. Le syndicat CGT de Cigpaper s’oppose alors activement au fait que les ouvriers disposant de coefficients identiques perçoivent des rémunérations de plus en plus variables du fait d’évolutions technologiques les ayant amenés à prendre en charge différents postes de travail. Pour obtenir la mise en place de nouvelles grilles harmonisées des salaires, il organise, parallèlement aux négociations qui s’ouvrent avec la direction, des réunions d’information avec les salariés. Il met aussi en place une « commission d’évaluation alternative », composée de délégués des différents services de l’usine et destinée à réexaminer l’ensemble des postes de travail. De cette manière, le syndicat entend se doter d’expertises indépendantes de celles engagées par la direction et porteuses « d’une approche objective, partant de ce que souhaitent les salariés, […] et qui [constitue] la base d’un contre-projet qui reconnaisse les véritables qualifications des salariés de Cigpaper »14. Comme à l’échelle confédérale, ce repositionnement dans l’espace de la négociation collective n’est pas exclusif d’autres registres d’action. En 1995, l’enlisement des négociations conduit ainsi, par exemple, à plusieurs débrayages et à l’interruption d’une réunion de cadres. Les tractations autour de la refonte des grilles de classification sont toutefois révélatrices d’un usage syndical plus encadré de la grève. Jusqu’au milieu des années 2000, les débrayages à l’usine demeurent réguliers, allant certaines années jusqu’à dépasser la centaine15. Pourtant, dans un contexte où les délégués voient émerger des sites industriels concurrents et identifient de nouvelles marges de manœuvre à disposition d’une direction d’entreprise « qui n’hésitera pas à aller faire faire la production ailleurs en cas de [conflit] »16, le déclenchement de grèves prolongées disparaît de l’horizon des possibles syndicaux. Les arrêts de travail, adossés le plus souvent aux épisodes de négociation collective (Béroud et al., 2008), se limitent alors à des durées de quelques heures. Le redéploiement stratégique du syndicat à partir du milieu des années 1990 demeure ainsi indissociable des transformations économiques et managériales propres à l’entreprise. Celles-ci favorisent alors l’évolution des profils syndicaux et l’avènement d’une nouvelle génération de délégués soucieuse de « moderniser » les modes d’intervention du syndicat.

2.2. Les « modernisateurs » syndicaux aux commandes

  • 17 Entretien avec Bernard Le Gal, syndicaliste, novembre 2015.

19Au tournant des années 1990, le syndicat CGT connaît en effet d’importantes recompositions internes. La génération incarnée par René Botin ou Jean-Pierre Buron, bien qu’encore relativement jeune, abandonne progressivement toute responsabilité syndicale. Comptant parmi les sept inculpés à la suite des grèves de 1984, les deux délégués sortent affaiblis — « usés, fatigués, saturés », selon la formule de René Botin — du long conflit judiciaire qui les oppose à l’entreprise. À cette occasion, ils sont restés sous la menace constante de lourdes amendes et sont finalement condamnés en 1996. Leur désengagement coïncide avec l’arrivée à des positions dominantes de nouveaux délégués âgés alors d’une trentaine d’années. Ces derniers invoquent alors cette épreuve de force judiciaire pour justifier une rupture avec des pratiques syndicales renvoyées à un « ancien régime » et se limitant « à faire des grands discours où tu montes sur une table »17. Ils se distinguent par ailleurs par une plus grande distance à la « famille papetière » de par leur origine sociale et leur ancrage local, par une inscription limitée dans les réseaux organisationnels de la CGT et par une plus forte intégration professionnelle à la gestion de l’entreprise : autant de paramètres qui favorisent une rupture avec le modèle du syndicalisme « de luttes » jusqu’ici privilégié. Le cas de Bernard Le Gal est à cet égard emblématique. Fils d’un militaire gradé, il passe une grande partie de son enfance en banlieue parisienne. Arrivé à Plouguer où résident ses grands-parents, il est embauché à Cigpaper en 1976, alors qu’il désire s’insérer sur le marché du travail après l’obtention laborieuse d’un diplôme d’électromécanicien. Son entrée à l’usine marque le début d’une prise de distance avec les prescriptions circulant dans son environnement familial — « très anticommuniste et antisyndical », selon ses dires — et par un lent rapprochement avec le syndicat. Valorisant l’ampleur des acquis sociaux obtenus, il adhère à la CGT après plusieurs années, avant de prendre un premier mandat de délégué au milieu des années 1980 puis d’accéder à la direction du syndicat au tournant des années 1990.

20Son engagement et ses responsabilités syndicales croissantes reposent alors sur un type de légitimité distinct de celui de ses prédécesseurs. D’une part, Bernard Le Gal se tient à distance relative des réseaux d’interconnaissance traditionnels du groupe ouvrier. C’est ce dont atteste, par exemple, sa trajectoire résidentielle, marquée par son choix d’acquérir une maison pavillonnaire dans une commune située à une quinzaine de kilomètres de Cigpaper. D’autre part, ses liens avec la fédération du papier-carton se distendent, alors que cette dernière voit ses nombres d’adhérents divisés par sept entre 1974 et 1993 (Andolfatto et Labbé, 1997, chapitre 9). Plus largement, l’inscription de Bernard Le Gal dans les réseaux cégétistes se resserre autour d’une participation à des formations spécifiques à ses mandats d’élu :

« Moi, le blabla dans les réunions, ça n’a jamais été mon truc, je n’ai jamais voulu prendre de mandats. […] Par contre, je faisais des stages économiques pour le CE, pour les négos. Et ça c’était bien, parce que sinon, tu ne comprends rien aux nouveaux textes en place, ça peut devenir vite complexe » (entretien avec Bernard Le Gal, novembre 2015).

  • 18 En plus de leurs membres élus, les syndicats sont libres de désigner un représentant au comité d’en (...)

21Si elle suit les évolutions du marché de la formation des élus d’entreprise consécutives aux lois Auroux (Cristofalo, 2014), cette insistance sur la dimension technique et professionnalisante de l’action syndicale est également à mettre en lien avec sa trajectoire professionnelle. La nouvelle gestion pacifiée des relations sociales à l’usine autorise en effet de nouvelles articulations entre carrières professionnelle et syndicale. Pour Bernard Le Gal, le syndicalisme fonctionne comme une voie de promotion sociale. En 1994, son chef d’atelier l’incite à candidater à un poste d’agent de maîtrise, auquel il accède quelques mois plus tard. Exceptionnelle pour un délégué CGT de Cigpaper, cette promotion professionnelle l’amène à assumer des fonctions d’encadrement d’une équipe de travail et à redéfinir la nature et les contours de son engagement syndical (Giraud, 2015b). Dans les années ultérieures, il poursuit ses activités syndicales par le biais notamment de mandats non électifs — la CGT est peu implantée dans son nouveau collège électoral — comme celui de représentant syndical au CE18. Mais ses nouvelles responsabilités professionnelles limitent sensiblement ses possibilités de déplacement dans l’usine et son travail au contact des ouvriers, le plus souvent délégué à d’autres militants. Dans le même temps, sa participation active à la gestion de l’entreprise le conduit à nouer des relations plus étroites avec Patrick Charon et son équipe de direction. Elle lui permet de se forger de solides compétences d’expertise, qu’il développe notamment en se consacrant à l’étude des dossiers du syndicat depuis l’ordinateur mis à sa disposition sur son poste de travail. C’est à l’aune de sa trajectoire professionnelle que l’on peut ainsi pleinement apprécier l’inclination dont il fait part en entretien pour des registres d’action permettant de faire valoir des connaissances et des savoir-faire professionnels précis face à des dirigeants qui lui apparaissent avec le temps comme de plus en plus dépourvus de culture technique et industrielle :

  • 19 La « faction » désigne l’équipe de salariés chargée du travail productif en ateliers. On en compte (...)

« Le constat que je faisais, c’est que tu as des responsables [syndicaux] qui n’ont jamais bossé en faction19, qui ne savent pas ce que c’est et qui, à un moment donné, vont prendre des décisions. Pour le temps de travail, par exemple, on partait de l’idée qu’il vaut mieux que ça soit des factionnaires, des ouvriers, qui fassent des propositions. Sachant qu’il y a une connaissance, qu’au fil des années, tu as labouré tous les secteurs, tu connais tout. […] À un moment donné, tu peux mettre une direction un peu en difficulté si tu proposes des trucs. […] Quand tu dis des choses sensées, que tu sais de quoi tu parles, ils t’écoutent. Quand tu prouves par a plus b ce qu’il faudrait faire, ça a un poids, la personne en face de toi elle note, elle va se renseigner. Si tu arrives les pieds sous la table, que t’as pas bossé, tu vas dans le mur » (entretien avec Bernard Le Gal, novembre 2015).

  • 20 AS, tract du syndicat, octobre 1998.

22Comme le suggère ce témoignage, l’ascension professionnelle de Bernard Le Gal s’accompagne d’une redéfinition du modèle du militant syndical légitime. La présence régulière dans les ateliers pour recueillir les doléances des ouvriers, gérer les interactions conflictuelles et s’opposer, y compris par des appels à l’arrêt du travail, aux injonctions de la hiérarchie, continuent certes de figurer comme des pratiques importantes dans l’exercice des responsabilités syndicales — « ne serait-ce que pour montrer aux salariés que tu es dans l’action », précise Bernard Le Gal. Cependant, celles-ci s’articulent désormais avec d’autres types de compétences susceptibles de conforter la position du syndicat dans l’espace de la négociation collective. C’est le cas de la bonne connaissance des dossiers et de la capacité de mener à bien un travail d’analyse qui permettent, pour reprendre l’expression de Bernard Le Gal, « d’avoir du biscuit derrière les grands discours » et d’argumenter dans les négociations avec la direction. Cette exigence d’une « montée en compétence » est particulièrement perceptible dans les professions de foi adressées aux salariés à l’occasion des campagnes pour les élections professionnelles. L’importance accordée par le syndicat au fait de présenter des « délégués de terrain formés, rigoureux, qui connaissent leurs dossiers [et soient] à la hauteur pour représenter [les salariés] face à la direction »20 est alors nettement perceptible. Opérée sur fond d’évolutions discrètes dans la gestion du personnel et des relations sociales, cette entreprise de modernisation du travail syndical impulsée par une nouvelle génération de délégués reste toutefois précaire. À partir du milieu des années 2000, la confrontation avec le pouvoir économique des actionnaires et l’expérience des plans de suppressions d’emplois conduisent notamment à une nouvelle réévaluation des stratégies syndicales.

3. Le dialogue permanent : ménager sa place dans l’entreprise financiarisée

  • 21 AS, présentation publique des résultats du groupe pour l’année 2009, 17/01/2010.
  • 22 AS, rapport d’expertise du cabinet SECAFI pour le CE, octobre 2010.

23En 2005, un nouveau dirigeant international de C-Group est nommé. Passé par la direction financière d’un grand groupe du CAC40, il se montre sensible aux exigences de valorisation actionnariale (François et Lemercier, 2016). Il s’engage alors dans un vaste redéploiement des activités productives, destiné à « renforcer de manière significative la position financière [du groupe] »21. En même temps que le groupe investit dans de nouvelles usines en Europe de l’Est et en Asie, d’importantes restructurations des sites français sont engagées et font passer de 61 % à 45 %, en quelques années, la part des emplois situés en France22. Cigpaper connaît alors deux plans de restructuration d’envergure en 2006 et 2009, qui aboutissent à la suppression de plus de 300 emplois, soit près d’un tiers des effectifs totaux. Les modalités de l’action syndicale s’en trouvent bouleversées. Comme dans d’autres entreprises, les suppressions d’emplois suscitent initialement d’intenses mobilisations collectives, qui s’appuient largement sur les réseaux d’interconnaissance localisés du groupe ouvrier (Collectif du 9 août, 2017). Toutefois, à partir de 2010, cette parenthèse laisse place à une nette recrudescence des échanges institutionnels entre la direction et le syndicat CGT, marquée par la signature de nombreux accords collectifs. Si cette dynamique est en phase avec le renforcement du poids accordé à la négociation collective d’entreprise (Mias et al., 2016), elle est là encore indissociable des transformations économiques et managériales propres à l’entreprise. La crainte de nouvelles délocalisations et le souci de préserver « l’exemplarité » de l’usine dans la division internationale des activités de C-Group produisent chez les délégués d’importantes inhibitions à faire usage de la grève, tandis que la direction locale entreprend, de son côté, de rétablir un climat social dégradé par les restructurations. Pour la nouvelle génération de délégués peu expérimentés qui endossent les responsabilités syndicales, cette offre de participation managériale se présente alors comme un canal pertinent pour se forger rapidement une légitimité syndicale et tirer parti des clivages hiérarchiques qui traversent les structures de pouvoir de l’entreprise.

3.1. L’enrôlement syndical dans la refondation du dialogue social

  • 23 À titre d’exemple, Cigpaper constitue la quatrième entreprise consécutive dans laquelle le prédéces (...)
  • 24 Après son départ de l’entreprise en 2016, Édouard Ricoeur entame une reconversion professionnelle q (...)

24À la fin des années 2000, les plans de restructuration dégradent considérablement le climat social à l’usine. En 2006 puis en 2009, les réactions directes aux suppressions d’emplois se traduisent pendant quelques semaines par une série d’actions contestataires — manifestations, épandage de bobines de papier au domicile de certains cadres, retenue de deux dirigeants de C-Group, disposition de cercueils et de « pendus » à l’usine —, dont certaines échappent au contrôle syndical. Parallèlement, la défiance des délégués vis-à-vis des dirigeants de l’usine s’accroît fortement. Alors que la carrière de ces derniers se construit désormais le plus souvent hors de l’industrie papetière, certains d’entre eux sont volontiers perçus comme des « mercenaires » et des « chasseurs de prime » recrutés spécialement pour mener à bien les suppressions d’emplois23. Dans ces conditions, l’embauche en 2010 de deux nouveaux cadres dirigeants, Édouard Ricoeur, responsable des ressources humaines, et Olivier Ferrand, directeur industriel, est une manière pour la direction européenne de C-Group de pacifier et de canaliser les relations avec les représentants syndicaux (Giraud et Ponge, 2016). Les deux dirigeants présentent un profil distinct de celui de leurs prédécesseurs. Titulaire d’un master d’analyse du travail et de gestion du personnel de l’Université Paris-Nanterre, Édouard Ricoeur a l’expérience de plusieurs postes généralistes dans les métiers des ressources humaines au sein d’entreprises implantées dans plusieurs régions françaises. Cette mobilité professionnelle et géographique s’articule chez lui à un attachement au bon fonctionnement des relations sociales en entreprise, qu’il associe à une volonté de « respecter la culture syndicale historique du site […] et [de] redonner de la confiance pour sortir d’une spirale bénéfique pour personne » (entretien avec Édouard Ricoeur, octobre 2015). Ces dispositions puisent notamment dans sa trajectoire personnelle et familiale. Marié et père de six enfants, Édouard Ricoeur se réclame de l’héritage du catholicisme social, revendique à ce titre la dimension éthique de son activité professionnelle et présente son implication en faveur de l’amélioration des relations sociales à Cigpaper comme une forme d’engagement, qu’il prolonge à l’extérieur de l’entreprise par un mandat de conseiller prud’homal24. Dans ces conditions, la CGT, toujours majoritaire au tournant des années 2010 — le syndicat recueille un peu plus de 50 % des suffrages aux élections professionnelles de 2012 —, s’impose pour lui comme un partenaire privilégié. Il en apprécie une position « raisonnable et mesurée », par contraste notamment avec ses concurrents locaux, à mi-chemin entre la CFDT implantée parmi l’encadrement et Force Ouvrière, minoritaire, fondée à la fin des années 1990 par un dissident cégétiste et partisane, selon lui, d’une « ligne dure » alignée sur les structures départementales proches du courant anarchiste de l’organisation.

  • 25 Entretien avec Gilles Leblet, octobre 2015, à son domicile.
  • 26 AS, compte-rendu du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinai (...)

25Si le maintien de l’ancrage militant du syndicat continue à justifier le maintien d’une certaine distance avec les dirigeants locaux, ces derniers apparaissent aux yeux des délégués comme des dirigeants « sincères » et « honnêtes » dans leur engagement pour assurer la pérennité de l’usine25. Dans ces conditions, une intense activité de négociation collective se met en place entre 2010 et 2015, et pas moins de 23 accords d’entreprise sont conclus. Cette offre de participation rencontre un certain écho à la CGT, signataire de 17 de ces accords, qui y voit une façon de s’adapter aux transformations de l’entreprise et à une situation dans laquelle « les directions financières ont complètement pris le pas sur les directions industrielles »26. Particulièrement répandu dans les tracts et les communiqués de la période, ce sentiment amène à des réactions contrastées chez les délégués syndicaux. Pour plusieurs d’entre eux et notamment pour les fers de lance de l’opposition aux plans de restructuration, la transformation du contexte d’engagement est source de démoralisation militante et conduit à des bifurcations professionnelles. C’est le cas pour un délégué qui, après avoir été secrétaire du CE et délégué syndical dans les années 1990 et 2000, affirme « ne plus avoir du tout confiance en [sa] direction » et décide de prendre un congé de formation pour passer son permis de chauffeur de bus avant de rejoindre la société de transport urbain de l’agglomération voisine en 2009. Pour les délégués restés en poste ou nouvellement promus, le constat de l’emprise croissante des logiques actionnariales participe à l’érosion de la croyance en l’efficacité du recours à la grève et des méthodes contestataires utilisées pour faire face aux suppressions d’emplois. Pour eux, les deux plans de restructuration successifs constituent en effet la preuve en actes d’une impuissance collective à infléchir des décisions prises par des dirigeants évoluant loin de Plouguer. Aussi, si la grève reste un registre mobilisable du fait de l’ancrage persistant du syndicat parmi le groupe ouvrier, les délégués font désormais preuve d’une prudence décuplée vis-à-vis d’un registre d’action jugé peu efficace et susceptible de nuire à la pérennité du site. C’est ce dont témoigne Gilles Leblet, devenu secrétaire du syndicat en 2010 :

« Moi, je n’ai pas envie de faire perdre de l’argent aux salariés et à l’entreprise. Quand tu appelles à débrayer, il ne faut pas se leurrer, l’entreprise perd de l’argent aussi. Et ça, c’est des choses que les patrons regardent, faut pas croire. Aujourd’hui, tu sais bien que tu as des arbitrages qui sont faits là-haut, [entre tel site et tel autre].
[…] Après, c’est clair que tu ne t’inventes pas papetier du jour au lendemain, [que] faire tourner des machines à papier à 700 mètres par minute, sincèrement il n’y a pas grand monde capable de le faire. […] Mais si tu veux, tu as ce contexte-là à prendre en compte, tu ne peux pas appeler à faire grève n’importe comment » (entretien avec Gilles Leblet, octobre 2015).

  • 27 AD, fonds de la DDTE, 1279W25 et 130W132.

26Alors que la survie de l’usine tient selon les délégués à l’exemplarité et aux savoir-faire professionnels accumulés chez Cigpaper, l’appel à la grève apparaît comme un ultime recours. La comparaison avec les décennies antérieures est à cet égard saisissante, la part des heures de grève dans le total des heures travaillées plafonnant au maximum à 0,1 % dans les années 2010, un ratio vingt fois inférieur à celui observé dans les années 1970 et 198027. Présentés par Gilles Leblet comme une conséquence de la financiarisation de l’entreprise, les freins au déclenchement de conflits collectifs et le recentrage de la CGT sur le jeu institutionnel des relations professionnelles sont également révélateurs des trajectoires d’engagement heurtées de la nouvelle génération de délégués promus à la faveur des restructurations.

3.2. L’action canalisée des « néophytes » syndicaux

27Dans un contexte d’important renouvellement du syndicat, les premiers pas de ces délégués en tant que représentants syndicaux s’opèrent principalement au contact de Bernard Le Gal. À l’inverse de plusieurs de ses homologues expérimentés qui quittent l’entreprise entre 2006 et 2009, celui-ci poursuit sa carrière professionnelle ascendante et accède en 2010 à un poste de cadre dans le service des ressources humaines, deux ans avant son départ à la retraite. Il s’impose alors rapidement comme un interlocuteur privilégié d’Édouard Ricoeur et d’Olivier Ferrand et entreprend de faire avancer certains dossiers, telle la grille unifiée des salaires proposée par le syndicat depuis les années 1990, que les deux dirigeants acceptent d’adopter partiellement en 2011. Ce délégué en situation d’ascension professionnelle agit alors comme un « passeur » de l’offre managériale de participation via le dialogue social auprès de la nouvelle génération de délégués, qui y voient de leur côté une manière de conforter rapidement leur légitimité syndicale.

28Le rôle tutélaire de Bernard Le Gal est d’autant plus marqué — Gilles Leblet n’hésite pas, par exemple, à le décrire comme un « père spirituel en matière de syndicalisme » — que l’expérience et les ressources militantes des nouveaux délégués sont limitées. De par leur environnement familial ou leurs débuts de carrière professionnelle marqués par la précarité et les changements réguliers d’établissements, nombre d’entre eux présentent des dispositions biographiques initialement peu ajustées à l’engagement syndical. À l’instar de constats dressés dans d’autres bastions syndicaux (Mischi, 2016), leurs cheminements vers la CGT sont nettement plus heurtés que ceux des générations passées. Le cas de Thierry Blin, devenu secrétaire du CE en 2009, est à cet égard exemplaire. Fils d’employés commerciaux, il a travaillé pendant plus d’une décennie comme agent de maintenance dans des entreprises sous-traitantes du secteur de l’énergie, une période qu’il présente comme celle d’une « vie faite de luxure et d’alcool » et de déplacements fréquents en France et en Europe. Fortuite, son embauche à Cigpaper correspond au moment où il s’installe avec sa nouvelle compagne dans l’agglomération voisine de Plouguer à la fin des années 1990, à l’âge de 32 ans. À l’usine, il se familiarise alors avec une présence syndicale sur le lieu de travail, précisant que « jusqu’ici, ce n’était pas [son] horizon ». Le sentiment de bénéficier de salaires « que même des cadres n’ont pas ailleurs » le conduit à se rapprocher progressivement de la CGT, à laquelle il adhère en 2006 avant de prendre un premier mandat d’élu au CE l’année suivante. Pour lui, s’engager syndicalement se présente ainsi avant tout comme une manière de « se battre pour défendre des conditions vraiment pas mal », qu’il juge « inespérées » au regard de sa trajectoire professionnelle antérieure.

  • 28 Entretien avec Bernard Le Gal, juillet 2015.
  • 29 Cahier de terrain, réunion du syndicat CGT à l’Union Locale CGT de Plouguer, novembre 2015.

29À l’instar de Thierry Blin, nombreux sont les délégués à se montrer disposés à s’investir dans un dialogue nourri avec la direction locale, dans le cadre d’une nouvelle configuration « triangulaire » des relations sociales. En effet, à la différence de périodes antérieures où Antoine Bazouget pouvait incarner à lui seul le groupe industriel, les délégués perçoivent désormais les dirigeants locaux comme partie intégrante d’une chaîne hiérarchique plus large et disposant d’intérêts spécifiques et parfois distincts de ceux exprimés par les structures de direction internationales. Dans ces conditions, ils n’hésitent pas à tirer parti des directives, des normes et des procédures internes édictées à l’échelle de C-Group, mobilisées comme des leviers de pression auprès des dirigeants locaux (Rouxel, 2021). Les désaccords apparents qui opposent ces derniers à leurs supérieurs hiérarchiques — les délégués syndicaux font état, par exemple, de tensions entre Olivier Ferrand et le directeur européen de C-Group autour du transfert de volumes d’activité entre Cigpaper et l’usine polonaise — confortent parallèlement les représentants du personnel dans leur sentiment de disposer de marges de manœuvre dans les négociations. Un exemple évocateur est celui des négociations autour de l’accord de « compétitivité-emploi » signé en 2015, qui prévoit un maintien de l’emploi et un renouvellement de l’outil de production en échange d’une réduction de la masse salariale, permise notamment par une réorganisation du temps de travail. En rupture avec la ligne préconisée par leur fédération, opposée à la signature de tels accords, les délégués s’engagent activement dans la négociation. S’ils s’estiment contraints par le contexte de ralentissement économique et les nouvelles exigences actionnariales, les délégués se disent également convaincus de la relative dépendance à leur égard d’Édouard Ricoeur et d’Olivier Ferrand qui, quelques semaines avant les négociations, ont sollicité Bernard Le Gal, alors retraité, pour un déjeuner informel visant à « préparer le terrain » et à « savoir comment faire pour obtenir un accord de la CGT »28. Conscient que la « bonne gestion » des relations sociales est susceptible de fonctionner pour les dirigeants comme une ressource au service de la carrière professionnelle (Lomba, 2018), Gilles Leblet estime que ces derniers « jouent gros » et « ont intérêt à bien s’entendre avec la CGT »29 pour faire aboutir cette négociation. À cet égard, il présente l’intégration dans le contenu final de l’accord de certaines propositions syndicales — comme la mise en place de pré-retraites ou des réorganisations des plannings de travail — comme autant de concessions des dirigeants locaux à un syndicat dominant dans l’espace usinier. L’identification de la position subalterne des deux dirigeants au sein de l’ensemble de la chaîne hiérarchique de C-Group contribue ainsi à conforter l’inclination des délégués à s’investir prioritairement, dans un contexte de fragilisation syndicale, dans les canaux institués des relations professionnelles.

4. Conclusion

30Dans cet article, l’étude des registres d’action du syndicat CGT de Cigpaper et de leur évolution au cours de trois séquences temporelles successives souligne la place structurante des transformations des structures de pouvoir et des pratiques gestionnaires de l’entreprise dans le façonnage des rôles, des pratiques et des compétences syndicales légitimes. Jusqu’à la fin des années 1980, la combinaison d’un contexte de croissance et d’une autonomie locale de fonctionnement encourage la persistance d’une forte conflictualité gréviste, orchestrée par des délégués insérés au sein d’un groupe ouvrier disposant d’importantes ressources matérielles et symboliques. Au cours de la décennie suivante, les réorganisations du capital de l’entreprise et les transformations managériales qui les accompagnent favorisent un encadrement syndical du recours à la grève et une réhabilitation de la négociation collective et de l’expertise, sous l’impulsion d’une nouvelle génération de délégués disposés, du fait notamment d’origines sociales et de carrières professionnelles en rupture avec l’héritage ouvrier local, à concevoir ces registres comme une condition nécessaire à l’exercice de leurs responsabilités. Traduction concrète des exigences croissantes de valorisation actionnariale, les suppressions d’emplois du milieu de la décennie 2000 précipitent de nouvelles recompositions syndicales. Les délégués peu expérimentés qui accèdent alors aux responsabilités se montrent réceptifs aux stratégies managériales d’enrôlement de la CGT dans la refondation de relations sociales dégradées par les restructurations. Dans un contexte de fragilisation syndicale, l’efficacité comme la pertinence du recours à la grève sont nettement remises en cause, tandis que le « dialogue permanent » avec des dirigeants locaux à la fois non alignés et subordonnés dans les structures de gouvernance de l’entreprise multinationale est perçu comme un canal pertinent pour assurer la défense des salariés et la survie de l’usine.

31L’examen empirique et détaillé des recompositions du syndicat CGT de Cigpaper contribue ainsi à enrichir et à complexifier l’analyse des transformations contemporaines des registres d’action syndicaux en entreprise. D’une part, il permet, dans un même mouvement, de nuancer des grilles de lecture qui se focalisent sur les difficultés d’adaptation des militants syndicaux et les ramènent au statut de « gueulards au fond de la fosse » (Beaud et Pialoux, 2012, p. 339) et de pointer les limites d’analyses qui assimilent l’évolution des registres d’action syndicaux au seul produit de l’institutionnalisation des relations professionnelles, de laquelle découlerait une conversion au dialogue social (Andolfatto et Labbé, 2006). D’autre part, la mise au jour d’une certaine plasticité de l’action syndicale face aux transformations économiques et gestionnaires, faite d’ajustements successifs des délégués à l’évolution de leurs ressources et de leurs interlocuteurs patronaux, invite à prêter une attention accrue au poids des logiques d’entreprises dans la détermination des pratiques syndicales. En définitive, alors que la négociation collective d’entreprise s’impose comme le cœur de la régulation sociale et que se diffusent au sein des entreprises multinationales de nouveaux ensembles normatifs, à l’image des démarches volontaristes dites de « responsabilité sociale et environnementale » (Bory et Lochard, 2009), saisir les pratiques syndicales à l’aune des transformations entrepreneuriales locales et globales apparaît aujourd’hui de plus en plus comme une condition nécessaire à leur appréhension par les sciences sociales.

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Notes

1 Afin de préserver leur anonymat, les personnes, l’usine et sa commune d’implantation sont désignées sous des noms fictifs.

2 L’origine de l’usine remonte au milieu du XIXe siècle. Les premiers témoignages d’une activité syndicale à l’usine remontent, selon les travaux de l’association d’histoire locale, aux années 1910.

3 L’usage du masculin dans l’écriture apparaît de ce fait plus approprié pour rendre compte de cette situation de non-mixité.

4 Archives départementales du [Département], fonds de la Direction départementale du travail et de l’emploi (DDTE), 130W131 et 130W132. Par souci d’anonymat, je ne précise pas le département concerné. Ces archives seront par la suite désignées sous le sigle « AD ».

5 AD, fonds de la DDTE, 1196W88.

6 Ces archives seront par la suite désignées par l’abréviation « AS ».

7 AS, compte-rendu du comité d’entreprise (CE), 14/10/1983.

8 AS, tract du syndicat, 28/11/1980.

9 AD, 1149W2, compte-rendu du CE extraordinaire, 10/02/1978.

10 AS, communiqué de la direction de Cigpaper, 05/03/1984.

11 AD, 1149W2, compte-rendu du CE, 02/10/1981.

12 Dans les années 1980, celui-ci compte une douzaine de sections sportives et culturelles, dont les délégués se félicitent du « dynamisme » et des « activités nombreuses » qu’elles proposent. Source : AS, compte-rendu du CE, 14/10/1983.

13 À partir de 1996, Patrick Charon assume également la fonction de directeur des opérations industrielles pour les usines françaises du groupe. Deux ans plus tard, il est nommé directeur des opérations internationales et rejoint peu après le siège états-unien de C-Group.

14 AS, tract du syndicat, 15/01/1995.

15 AS, lettre d’information fédérale, n°131, 2005.

16 AS, tract du syndicat, 18/11/1998.

17 Entretien avec Bernard Le Gal, syndicaliste, novembre 2015.

18 En plus de leurs membres élus, les syndicats sont libres de désigner un représentant au comité d’entreprise, qui assiste aux séances sans toutefois prendre part aux votes.

19 La « faction » désigne l’équipe de salariés chargée du travail productif en ateliers. On en compte cinq à l’échelle de l’usine, dont la rotation permanente permet d’assurer la continuité du processus de production.

20 AS, tract du syndicat, octobre 1998.

21 AS, présentation publique des résultats du groupe pour l’année 2009, 17/01/2010.

22 AS, rapport d’expertise du cabinet SECAFI pour le CE, octobre 2010.

23 À titre d’exemple, Cigpaper constitue la quatrième entreprise consécutive dans laquelle le prédécesseur d’Olivier Ferrand au poste de directeur industriel est embauché pour mener à bien, quelques mois plus tard, des restructurations impliquant des suppressions d’emplois.

24 Après son départ de l’entreprise en 2016, Édouard Ricoeur entame une reconversion professionnelle qui l’amène à fonder un cabinet de conseil spécialisé dans la prévention du burnout et de la souffrance au travail.

25 Entretien avec Gilles Leblet, octobre 2015, à son domicile.

26 AS, compte-rendu du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire, 09/12/2009.

27 AD, fonds de la DDTE, 1279W25 et 130W132.

28 Entretien avec Bernard Le Gal, juillet 2015.

29 Cahier de terrain, réunion du syndicat CGT à l’Union Locale CGT de Plouguer, novembre 2015.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Rouxel, « La grève, l’expertise et le dialogue : l’action syndicale face aux mutations du pouvoir patronal »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 63 - n° 2 | Avril-Juin 2021, mis en ligne le 07 juin 2021, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/39115 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.39115

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Auteur

Pierre Rouxel

Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS), UMR 8026 CNRS et Université de Lille 2, 1, Place Déliot, BP 629, 59024 Lille Cedex, France
pierrerouxel.53[at]gmail.com

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