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Comptes rendus

Odile Join-Lambert, Travailler au musée. Publics, gardiens et conservateurs du Louvre et du British Museum : regards croisés (1946-1981)

Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2019, 312 p.
Marion Demonteil
Référence(s) :

Odile Join-Lambert, Travailler au musée. Publics, gardiens et conservateurs du Louvre et du British Museum : regards croisés (1946-1981), Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2019, 312 p.

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Crédits : Presses universitaires du Septentrion

1Odile Join-Lambert poursuit dans cet ouvrage, tiré de son habilitation à diriger des recherches, son analyse des effets de l’extension du public sur le travail dans l’administration. Mobilisant le cadre de la sociologie des professions et les outils de l’historienne, elle replace cette question au cœur d’une étude comparative (France, Grande-Bretagne) sur le musée. Ainsi, l’ouvrage s’interroge « sur la manière dont l’augmentation du nombre des usagers des services publics incite ou non l’État à revoir le volume et la répartition des emplois, à transformer l’organisation du travail entre les hommes et les femmes ainsi qu’à produire une nouvelle classification des postes et des individus » (p. 18) et montre que si l’augmentation du public change le travail, elle n’affecte que marginalement l’emploi. Les visites guidées mises en place au Louvre en 1920 sur l’inspiration revendiquée des pratiques à l’œuvre au British Museum servent de point de départ à cette enquête, centrée sur une période commune d’extension des services culturels (1946-1981). L’accroissement spectaculaire de la fréquentation entraîne une lutte entre deux groupes professionnels à propos de la définition de la tâche d’accueil : les conservateurs et les gardiens. L’étude documente le versant bureaucratique des professions artistiques, prenant à bras-le-corps les caractéristiques administratives de deux systèmes d’emploi, tout en contribuant à une sociologie de l’art, en montrant ce que la catégorisation des publics doit aux luttes professionnelles.

2La démonstration en sept chapitres distribués en trois parties propose une progression thématique qui amène le lecteur au cœur de la prise en charge de l’accueil des publics. Il s’agit d’abord d’interroger les conditions de circulation des pratiques et des idées relatives à l’accueil du public. Contre l’opposition admise entre un interventionnisme français et un laisser-faire britannique, le premier chapitre dessine les dynamiques communes aux deux pays dans l’entre-deux-guerres. De part et d’autre de la Manche, il s’agit de refonder la légitimité du musée sur les bases d’un rôle éducatif et social. Ce mouvement favorise, à des degrés divers, la légitimation de l’intervention de l’État et la mue des collectivités territoriales en acteurs culturels. Ces convergences n’épuisent pas les divergences quant à l’acception des missions du musée, l’Angleterre le vouant à éduquer les masses quand la France le destine à instruire la jeunesse. La controverse est dominée par les conservateurs qui, depuis les associations professionnelles nationales et internationales, construisent un monopole de la réflexion sur l’institution muséale. Le chapitre suivant met en évidence le renouvellement des relations France-Angleterre après 1945. Les associations et amicales anglophiles qui refleurissent dans l’Hexagone couplent alors leurs actions avec celles du British Council, jouant un rôle de passeurs des idées britanniques dans les élites parisiennes. Les relations bilatérales débordent du reste amplement le domaine culturel. En témoignent les rencontres — moins documentées que les échanges de l’époque avec les États-Unis — entre fonctionnaires des deux pays dans la quête de nouveaux modèles d’emploi public. Le niveau bilatéral, qui va jusqu’à la tentative avortée de création d’une structure d’enseignement commune en matière de conservation, est redoublé par l’affirmation d’un espace transnational spécialisé sur les questions muséales, incarné à partir de 1947 par le conseil international des musées (ICOM). La tension entre un pôle scientifique et un pôle éducatif y structure rapidement les débats. Ceux-ci aboutissent dès 1972 à une définition du musée comme institution au service de l’ensemble de la société et de son développement.

3Si le souci du public dans les politiques culturelles est partagé durant cette période, quelles en sont les conséquences, dans l’après-guerre, sur l’organisation de l’emploi et les concurrences entre groupes professionnels ? Pour répondre à cette question, la deuxième partie se concentre sur la période 1946-1981 et met en balance structure d’emploi et formation. La comparaison met d’abord en évidence le recours partagé dans les deux pays aux fonctionnaires, aux contractuels ainsi qu’aux bénévoles. Dans ces emplois, une hiérarchie commune distingue d’un côté les conservateurs de grands musées, plus souvent fonctionnaires d’État, valorisant l’activité scientifique, et de l’autre ceux des musées territoriaux, contractuels ou agents municipaux, plus polyvalents. L’augmentation du nombre de musées entraîne cependant « une hyperspécialisation des postes ou des grades, sans qu’une recomposition des structures d’opportunité permettant de passer d’un poste à l’autre ne soit pensée » (p. 142). Les conservateurs souffrent dès lors de perspectives de carrière dégradées. La similitude des hiérarchies professionnelles justifie d’interroger dans un deuxième chapitre la dynamique des groupes professionnels qui se saisissent de la tâche de l’accueil. En France, la mission d’éducation du public est prise en charge par des agents situés à la marge du système d’emploi et du statut de la fonction publique. Leur recrutement privilégie les femmes, diplômées d’histoire de l’art, souvent épouses de conservateurs, tenues à l’écart des emplois permanents et rémunérés, et pour lesquelles les visites-conférences constituent un précieux revenu. Les conservateurs titulaires tiennent quant eux la question de l’ouverture sociale des musées à distance. Leur formation — principalement à l’École du Louvre — reste centrée sur une approche académique des beaux-arts et de la muséologie, excluant toute préoccupation pour les questions de diffusion. En Grande-Bretagne, le recours aux bénévoles est également courant et ne cantonne pas ces agents aux tâches d’accompagnement. Les conservateurs intègrent plus tôt la question des publics, tant en raison d’un renouvellement de génération que par le développement précoce des liens entre musées et universités et l’intégration dans ces formations d’une orientation vers l’éducation du public.

4La question des effets de la massification du public sur les pratiques de travail est traitée dans la dernière partie, à partir de deux groupes situés aux deux extrêmes de la hiérarchie muséale : les conservateurs et les gardiens. Battant en brèche l’opposition classique entre l’inscription du service public dans le droit français et l’absence de définition du service public en droit britannique, la démonstration établit l’existence d’une éthique du service public dans le travail des conservateurs des deux pays. Si le souci du service rendu habite les agents des deux côtés de la Manche, il prend toutefois des formes différentes selon la position dans les hiérarchies professionnelles. Un deuxième chapitre révèle ainsi que la massification du public n’a pas renouvelé, en France, le rôle du conservateur qui reste construit autour des mérites scientifiques et de la distance vis-à-vis des impératifs de gestion. Marginales et peu valorisées, l’étude et l’animation sont dévolues aux femmes. En Grande-Bretagne à l’inverse, la fonction de conservation — prise en charge par les keepers — est distincte jusqu’en 1980 de celle de recherche — prise en charge par les research assistants. Dès lors, le rôle du conservateur britannique, qui ne se construit pas prioritairement comme celui d’un scientifique, intègre tant les fonctions de diffusion que celles de management. L’évolution est en revanche plus convergente dans le cas des gardiens. Le dernier temps de la démonstration met en évidence les ressorts d’une orientation commune du gardiennage vers une fonction de surveillance, de nettoyage et d’entretien des salles, à l’exclusion de toute fonction de transmission. Si le résultat est le même dans les deux pays, il masque des stratégies différentes. Dans l’Hexagone, les gardiens, issus de carrières militaires, ont vu leurs revendications d’accéder à une formation aux œuvres contrariée par la résistance du groupe des conservateurs. À l’inverse, les gardiens britanniques, recrutés parmi d’anciens policiers, militaires et agents de surveillance privés, bénéficient d’une formation aux œuvres dès le début des années 1970, sans l’avoir revendiquée et sans la mettre à profit pour élargir le périmètre de leur territoire professionnel.

5L’ouvrage construit ainsi une comparaison stimulante qui met en évidence les liens, les inspirations et les convergences entre deux traditions d’intervention culturelle qu’il est courant d’opposer. L’analyse contourne les difficultés en multipliant les sources, ne négligeant aucune piste, des fiches de notation et procès-verbaux des instances consultatives aux nécrologies publiées dans les revues professionnelles. Pour prolonger la réflexion, on pourrait envisager quelques approfondissements du traitement des gardiens de musées. Constitués en groupe dominé dans l’administration, ces agents ont laissé des traces ténues dans les archives d’une histoire où les conservateurs occupent une place prépondérante. La question des modalités de passage d’une carrière militaire à celle de gardien comme celle des effets de ces déplacements professionnels sur les façons de faire groupe restent alors ouvertes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marion Demonteil, « Odile Join-Lambert, Travailler au musée. Publics, gardiens et conservateurs du Louvre et du British Museum : regards croisés (1946-1981) », Sociologie du travail [En ligne], Vol. 63 - n° 2 | Avril-Juin 2021, mis en ligne le 08 juin 2021, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/39325 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.39325

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Auteur

Marion Demonteil

IRISSO – Université Paris-Dauphine – PSL
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny
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