Gallot, F., 2015, En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, La Découverte, Paris.
Kergoat, D., 1982, Les ouvrières, Le Sycomore, Paris.
Maruani, M., 1979, Les syndicats à l’épreuve du féminisme, Syros, Paris.
Eve Meuret-Campfort, Lutter “comme des mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes, Éditions du Croquant, Vulaines-sur-Seine, 2021, 444 p.
Afficher l’image1L’histoire des employées de l’usine de lingerie Chantelle située dans l’agglomération nantaise met à mal les stéréotypes selon lesquels les ouvrières, tout particulièrement dans les secteurs du textile et de l’habillement, seraient rétives à toute action collective. L’intensité et les formes de leur mobilisation à partir du printemps 1968, soit deux années après la création de ce site issu de la politique de décentralisation industrielle, jusqu’à la lutte contre la fermeture de l’usine en 1993-1994, signalent une combativité exceptionnelle. Non seulement ces ouvrières s’engagent dans des actions spectaculaires (manifestations de rue, séquestration du patron), mais elles résistent aux logiques de domination masculine dans le cours ordinaire de la vie militante : ce sont des femmes qui animent les syndicats et sont élues dans le collège ouvrier. L’ouvrage, issu d’une thèse soutenue en 2014, analyse les conditions de possibilité d’un tel engagement, appréhendé non comme un cas typique mais comme un « cas contradictoire » : comment des ouvrières qu’a priori tout éloigne d’un militantisme de haute intensité parviennent-elles à s’approprier les pratiques et les valeurs du syndicalisme ouvrier ? Sont scrutées la constitution d’un capital militant à partir des années 1968 puis sa démonétisation dans les années 1990.
2Cette étude contribue à sortir les ouvrières et l’usine de Saint-Herblain de l’ombre portée par les métallos et les chantiers navals, qui dominent l’espace militant de la région nantaise. Elle s’inscrit en cela dans le prolongement du travail de Fanny Gallot (2015) qui comparait ce site avec une autre usine (Moulinex) tout en cherchant à saisir le rôle global des ouvrières dans les changements sociaux et politiques depuis 1968. L’approche plus monographique d’Eve Meuret-Campfort permet d’approfondir l’analyse des relations sociales dans l’usine en insistant davantage sur les différences qui traversent le collectif ouvrier et en explorant ce qui se passe en dehors de l’entreprise, dans l’espace local et les sphères familiales. Surtout, elle met au centre de son analyse l’engagement syndical, qu’elle décortique dans ses dynamiques historiques et dans ses différences organisationnelles. Pour cela, l’autrice mobilise des archives (syndicales et administratives) et des entretiens, ainsi qu’un matériel iconographique et filmique, qui lui permettent de rendre compte du travail militant au quotidien et de retracer des biographies militantes.
3La première partie de l’ouvrage, consacrée à la période allant de 1966 à 1982, montre comment l’organisation du travail dans l’usine (chapitre 1), les trajectoires des ouvrières (chapitre 2) et la dynamique de l’espace militant local dans les « années 68 » (chapitre 3) se conjuguent pour rendre possible la formation d’un groupe ouvrier féminin relativement unifié et à même de s’affirmer syndicalement. Eve Meuret-Campfort n’en reste pas à cette cohérence générationnelle et professionnelle : la deuxième partie du livre éclaire la diversité, selon les situations familiales et les affiliations militantes, qui travaille le groupe des ouvrières et façonne leur appropriation différenciée du syndicalisme. L’étude de leurs parcours militants (chapitre 4), de leur recours à la grève (chapitre 5) et des arrangements familiaux qu’elles opèrent (chapitre 6) renseigne sur l’apprentissage et la division du travail militant dans l’usine. La troisième partie analyse les effets de la dégradation des conditions de travail et de militantisme à partir des années 1980. Les manières de militer se professionnalisent (chapitre 7), tandis que les grévistes sont davantage renvoyées à leur identité de femmes lorsqu’elles luttent contre la fermeture du site (chapitre 8). Devenues les « filles de Chantelle » en même temps que des victimes, elles doivent faire face à des assignations genrées et engagent, par leur mode d’action, des manières de se représenter comme femmes et comme ouvrières dans l’espace public (chapitre 9).
4On l’aura compris, cette étude qui interroge « par le bas » et « par le féminin » le militantisme en milieu industriel est très riche. Elle constitue une pièce supplémentaire et importante de l’étude de l’engagement ouvrier et féminin, qui connaît un regain d’intérêt depuis quelques années. Aux côtés notamment de Fanny Gallot déjà citée, Eve Meuret-Campfort renoue avec une tradition d’étude sur le travail et l’action syndicale des ouvrières, initiée notamment par Danièle Kergoat (1982) et Margaret Maruani (1979). Le croisement des perspectives intersectionnelle et socio-historique est ici particulièrement fécond pour interroger les normes genrées du militantisme ouvrier. L’autrice croise systématiquement les points de vue, analyse conjointement les pratiques et les représentations, compare les situations personnelles et temporelles, scrute les effets de conjoncture pour saisir avec finesse l’histoire d’une génération militante. Nées dans les années 1950, ces femmes sont entrées jeunes dans l’usine et le militantisme, elles participent au mouvement de généralisation du travail salarié féminin et à la dynamique de politisation propre à cette période. Leur engagement au travail est une manière de se distancier des modèles féminins de leur milieu d’origine, de la figure de la femme au foyer. Cette aspiration n’est pas nécessairement condamnée par les entourages familiaux car elle participe d’une fierté ouvrière collective et repose sur des valeurs d’indépendance, transmises par les mères notamment. Plus qu’elles ne s’opposent, les socialisations de genre et de classe s’articulent étroitement.
5Au-delà des effets de l’appartenance aux classes populaires stables (salaires avantageux, continuité de l’emploi, fierté du produit), Eve Meuret-Campfort montre que les dispositions à l’action collective des ouvrières sont également activées par la configuration de l’usine, qui ne regroupe pas plus de 500 salariés, travaillant pour la plupart dans le même atelier. Cet espace d’interconnaissance permet un contrôle collectif ouvrier et le déploiement d’un syndicalisme au cœur des réalités du travail, en particulier des mécaniciennes de confection, chargées d’assembler, avec précision et rapidité, les pièces de lingerie à la machine à coudre. Au sein des sections syndicales, elles côtoient des ouvrières de la coupe, des finisseuses, des réparatrices et des contrôleuses. Des formes d’autonomie et d’entraide dans le travail s’avèrent propices aux synergies collectives, à la dénonciation des cadences et du salaire au rendement.
6La qualité de la recherche doit beaucoup à son dispositif d’analyse localisée mis au service de l’étude de la circulation des pratiques militantes. La zone industrielle où est implantée l’usine constitue un espace de solidarité entre les ouvrières et les ouvriers des autres entreprises, un lieu d’implication des unions locales et départementales des syndicats. Les mises en perspective avec d’autres situations, rurales notamment avec les usines du textile du Choletais voisin, soulignent le poids de l’histoire locale et des sociabilités familiales et résidentielles dans la construction des ressources politiques. La comparaison entre la CFDT et la CGT constitue un autre apport majeur de l’ouvrage. Alors que les études reposent souvent sur la monographie d’une seule base syndicale, l’ouvrage explore finement les différences qui se font jour entre les militantes des deux organisations, suivant un étiquetage réalisé dans le quotidien du travail syndical, mais aussi en fonction d’héritages politiques contrastés et de parcours différenciés. Le fait que les deux groupes dorment séparément pendant l’occupation de l’usine symbolise ces logiques de distinction, que l’on retrouve dans des styles de féminité contrastés, plus virils du côté de la CGT.
7Eve Meuret-Campfort cherche à identifier l’éventuelle circulation des idées féministes parmi les militantes de Chantelle. Elle note que les syndicalistes ne se revendiquent pas féministes au motif de privilégier les enjeux du travail sur la prise en compte de la situation spécifique des femmes. Les thématiques de l’avortement et de la contraception sont ainsi renvoyées à la sphère privée. Néanmoins, les syndicats ciblent spécifiquement les travailleuses et portent un discours d’émancipation féminine dénonçant les discriminations subies au travail et les difficultés vécues à la maison (double journée de travail, contraintes liées à la garde d’enfant). Leur rejet du féminisme est analysé comme une manière de mieux « adhérer à la classe ». Pour affirmer leur allégeance au monde ouvrier et obtenir le soutien des cadres syndicaux, les salariées reproduisent les normes genrées du militantisme ouvrier, elles en viennent à lutter « comme les mecs ». On peut néanmoins se demander en quoi valoriser « la force et l’unité de groupe » renvoie à des normes masculines. Le genre masculin dominant du syndicalisme, face auquel le genre des ouvrières s’efface, demeure en effet relativement peu explicité. On peine ainsi à distinguer ce que l’appropriation du répertoire d’action ouvrier de ces salariées doit spécifiquement à leur statut de profanes du militantisme ou à leur genre. Par ailleurs, si le plafond de verre rencontré par les syndicalistes dans leur organisation est pleinement analysé, la domination masculine exercée dans l’entreprise demeure à l’arrière-plan. L’usine est présentée comme un lieu protégé des discriminations sexuées observées dans les espaces mixtes. L’intégration de l’encadrement patronal à l’analyse aurait permis d’insérer davantage la situation de ces femmes dans une domination sexuelle structurale.
8Ces points de discussion sont alimentés par la richesse d’une étude qui, sans conteste, renouvelle les connaissances tant sur les mondes populaires féminins que sur le militantisme ouvrier. Elle donne à voir avec brio l’intérêt d’ancrer la sociologie du travail dans une visée socio-historique attentive aux configurations locales.
Gallot, F., 2015, En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, La Découverte, Paris.
Kergoat, D., 1982, Les ouvrières, Le Sycomore, Paris.
Maruani, M., 1979, Les syndicats à l’épreuve du féminisme, Syros, Paris.
Julian Mischi, « Eve Meuret-Campfort, Lutter “comme des mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes », Sociologie du travail [En ligne], Vol. 64 - n° 4 | Octobre-Décembre 2022, mis en ligne le 01 décembre 2022, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/42217 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.42217
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