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Comptes rendus

Stéphane Moulin (dir.), Perceptions de justice et santé au travail. L’organisation à l’épreuve

Presses de l’Université Laval, Québec, 2021, 224 p.
Romain Juston Morival
Référence(s) :

Stéphane Moulin (dir.), Perceptions de justice et santé au travail. L’organisation à l’épreuve, Presses de l’Université Laval, Québec, 2021, 224 p.

Texte intégral

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Crédits : Presses de l’Université Laval

1Perceptions de justice et santé au travail est un ouvrage collectif interdisciplinaire dont l’enjeu est de présenter, discuter et amender le modèle dit de « justice organisationnelle » forgé dans les années 1990 à la croisée de la psychologie et des relations industrielles, afin de le mobiliser à travers des enquêtes sur le travail et la santé au travail.

2Ce modèle vise à analyser les « perceptions de justice des travailleurs à l’égard du traitement qu’ils-elles reçoivent dans leur organisation » (p. 1). Son objectif est normatif et renvoie à la définition et aux effets de l’organisation juste, en contexte d’entreprise. Il comporte quatre dimensions : la justice distributive, qui renvoie aux perceptions des inégalités de traitement ; la justice procédurale, relative à la façon dont les décisions sont prises ; la justice interpersonnelle, qui concerne la façon dont l’individu est traité ; la justice informationnelle, laquelle est liée à la transparence des informations qui accompagnent les décisions.

3Le livre éclaire et revisite ce modèle grâce à deux décalages principaux. Le premier consiste à restituer des enquêtes récentes menées au Québec et qui portent notamment sur la période extraordinaire de la crise sanitaire du Covid-19, tout en les mettant en perspective grâce à une analyse des réformes néolibérales. Le second pas de côté est méthodologique, et vise à compléter le volet quantitatif des travaux de justice organisationnelle par des enquêtes empiriques qualitatives visant à comprendre les expériences vécues et les discours des travailleurs.

4Les deux premiers chapitres — écrits respectivement par Victor Y. Haines III, Sylvie Guerrero et Alain Marchand (organisation et ressources humaines et relations industrielles) et par Stéphane Moulin et Lamyae Khomsi (sociologie) — proposent un cadrage général de la notion de justice organisationnelle. Le résultat central avancé dans le premier semble peu étonnant : il y a un lien positif entre une organisation (perçue comme) juste et le bien-être et la santé des travailleurs. Au-delà des perceptions individuelles, il éclaire un mécanisme plus fin à travers lequel c’est le climat de justice qui favorise la santé, et invite à saisir les échanges entre collègues à travers lesquels circulent et se consolident les perceptions individuelles de la justice de l’organisation. Pour défendre cette idée selon laquelle le concept de justice organisationnelle est d’autant plus heuristique qu’on l’enrichit, le deuxième chapitre opère à partir du lien entre travail et santé. Des travaux ont par exemple montré le rôle joué par le stress lié au sentiment d’injustice, qui peut générer des problèmes tant psychiques que physiques (via des insomnies ou des problèmes de tension, par exemple). Le chapitre pointe plusieurs limites de ce modèle, qui sont effectivement levées par les chapitres ultérieurs mobilisant une approche plus compréhensive permettant de rendre visibles des liens jusqu’alors peu connus entre travail et santé. On peut citer notamment l’analyse des ethos professionnels caractéristiques de certains groupes professionnels (rapport viril au métier, par exemple), lesquels modulent la façon dont une injustice peut être perçue comme telle, vécue et dénoncée.

5Le chapitre suivant, rédigé par Elisabeth Quesnel, Nancy Beauregard, Marie-Claude Gaudet et Nicolas Turcotte-Légaré (gestion des ressources humaines et relations industrielles), propose une focale plus resserrée sur la santé mentale au travail. Il examine l’hypothèse générale d’une relation négative entre leadership d’habilitation — une forme de leadership qui opère par un « partage du pouvoir managérial » (p. 66) — et détresse psychologique, afin de comprendre comment atténuer les effets d’une crise par l’intermédiaire de pratiques managériales. Une enquête par questionnaire (n=741) permet, via des « analyses factorielles confirmatoires », de valider l’hypothèse d’un lien négatif. L’association, peu surprenante, n’est pas directe et s’exprime à travers d’autres mécanismes, relatifs notamment à la justice distributive et à la justice procédurale : « il n’est pas suffisant de traiter ses subordonnés de manière respectueuse et d’être franc ; il faut avant tout que les processus et procédures ainsi que les résultats de ceux-ci soient perçus comme étant équitables pour créer un tel environnement sain » (p. 80).

6Le chapitre 4, rédigé par Julie Cloutier (sciences de la gestion), porte sur le personnel de première ligne en période de Covid et explore la question de la visibilisation du travail féminin par la crise. Durant la crise sanitaire, les métiers du care et plus largement les métiers de service sont subitement devenus « essentiels ». Une enquête reposant sur une centaine de questionnaires passés entre mai et juin 2020 auprès de cols blancs employés municipaux confirme que la crise du Covid révèle à la fois la pénurie de travailleurs essentiels, mais aussi la hausse de leurs responsabilités en contexte de crise sanitaire et, derrière, une détérioration de l’état de santé mentale du personnel de première ligne.

7Les chapitres suivants offrent un changement de focale, en analysant par des méthodes plus qualitatives des professions spécifiques confrontées à une dégradation des conditions de travail en contexte de crise sanitaire.

8Le chapitre 5, co-écrit par Mélanie Bourque et Josée Grenier (département de travail social), étudie ainsi le lien entre « nouvelle gestion publique » et sentiment d’injustice observé chez les travailleuses sociales. Il connecte la question du livre à une dynamique de « dé-professionnalisation » conjuguée à l’épidémie de Covid-19. Si, en contexte d’État providence, une grande autonomie professionnelle était confiée à ces street level bureaucrats qui pouvaient innover et développer une large gamme d’activités, les politiques sociales pendant la crise ont ensuite changé la donne. Cela génère alors un sentiment d’injustice et, par suite, des problèmes de souffrance au travail. Mais une nuance très intéressante est apportée en référence aux travaux de Danièle Linhart, autour des formes de solidarité interne qui se développent comme contrepoint de la mise en concurrence, relevant du sentiment d’injustice interpersonnelle. Il est dommage que cette idée très intéressante ne soit pas développée pour discuter le fond du modèle de justice organisationnelle dont on peine à comprendre s’il peut saisir dans un élan symétrique les formes d’injustice et les correctifs à aller chercher du côté des solidarités entre travailleurs.

9Le chapitre 6, écrit par François Aubry (département de travail social), mobilise les catégories de la justice organisationnelle pour un groupe professionnel spécifique confronté à la « nouvelle gestion publique », celui des préposés aux bénéficiaires, personnels de première ligne en période de Covid. L’originalité de ce chapitre est de s’appuyer sur des enquêtes au long cours menées depuis 2014 sur le sujet, ce qui permet d’offrir une contextualisation qui montre que les conditions de travail se sont dégradées pour ce groupe professionnel bien avant l’épidémie du fait de réformes, de baisses de budget et de problèmes de santé.

10Dans le chapitre 7, Samantha Vila Masse (sociologie) poursuit l’exploration du lien entre expérience de l’injustice organisationnelle et santé, à partir du cas des métiers de la restauration. La restitution à travers une approche compréhensive des « expériences d’injustice [et des] réactions émotionnelles » (p. 158) permet de penser les différentes dimensions de l’injustice organisationnelle à travers une méthode longitudinale, avant et après le confinement et la fermeture des restaurants qui en a résulté. Ce cas particulier met en lumière une configuration où les restaurateurs reprochent le manque d’information et la lourdeur des procédures, et où les travailleurs ont des perceptions plus ambiguës, les aides de l’État étant parfois au niveau voire au-dessus des salaires ordinairement perçus dans ce système de salaires par pourboires. En conclusion, le détour empirique qui fonde ce chapitre invite à penser les différentes facettes du modèle de justice organisationnelle dans leurs relations, ainsi que leurs effets cumulés et simultanés.

11Le dernier chapitre, rédigé par Camille Thomas (anthropologie), poursuit cette revisite du modèle en opérant un pas de côté supplémentaire grâce à une focale originale sur les entrepreneurs. En situant les épreuves du Covid dans une succession d’épreuves plus larges consubstantielles à l’exercice d’un emploi indépendant, il montre de manière passionnante comment l’épidémie ne change au fond pas radicalement l’expérience du métier, quand bien même l’activité s’arrête brutalement. Du fait d’un ethos entrepreneurial consistant à savoir tirer son épingle du jeu et qui implique un ajustement permanent pour survivre, le Covid n’est alors qu’une épreuve parmi d’autres fournissant une occasion supplémentaire de rebondir.

12Ces différentes contributions compilent des résultats très riches et l’on voudrait, pour finir, revenir sur l’objectif transversal de l’ouvrage, lequel est de proposer un bilan de ce modèle autour du lien entre perceptions de justice et santé au travail. Au terme de la lecture, on peut noter que ce bilan ne s’assume pas exclusivement et frontalement comme critique, mais plutôt comme une série de correctifs afin de faire tourner le modèle avec des méthodes plus qualitatives que celles à partir desquelles il a été conçu. Le second chapitre, par exemple, dresse un bilan critique du modèle de justice organisationnelle et propose de l’enrichir tous azimuts, au point qu’on se demande si l’ampleur de l’aménagement du modèle ne revient finalement pas à l’invalider. On pourrait alors discuter de ce que l’on peut attendre d’un modèle en sciences sociales, et des procédés par lesquels on peut le faire évoluer. Jusqu’où faut-il remodeler les modèles ? En l’espèce, à savoir l’étude de la santé au travail, et compte tenu de la justesse des critiques avancées dans certains chapitres, on ne peut s’empêcher de penser qu’une autre stratégie de recherche aurait pu être d’abandonner ce modèle-là et d’en forger d’autres sur la base de ces enquêtes empiriques passionnantes. Sans doute le projet défendu dans le livre de désindividualiser et de dé-psychologiser la question de l’impact des perceptions de justice sur la santé gagnerait-il à se développer hors du carcan de la justice organisationnelle et de ses catégories.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Romain Juston Morival, « Stéphane Moulin (dir.), Perceptions de justice et santé au travail. L’organisation à l’épreuve »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 65 - n° 3 | Juillet-Septembre 2023, mis en ligne le 25 août 2023, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/43761 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdt.43761

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Auteur

Romain Juston Morival

Laboratoire des dynamiques sociales (DySoLab), EA 4701
Université de Rouen
1, rue Thomas Becket, 76821 Mont-Saint-Aignan, France
romainjuston[at]gmail.com

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