Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies
Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies, La Découverte, Paris, 2023, 320 p.
Texte intégral
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1Emmanuel Renault part du contraste entre l’usage extensif du concept d’exploitation dans la bouche des acteurs sociaux lorsqu’ils décrivent leurs expériences d’injustice et de domination — qu’il s’agisse de stages non rémunérés, du travail sous-payé de détenus, des activités de travailleurs de plateformes de livraison —, et un consensus académique pour discréditer ce concept. L’objectif du livre est de repenser le sens et les fonctions du concept d’exploitation en s’inscrivant dans une philosophie critique qui semblait l’avoir balayé au profit d’autres concepts, et de montrer que l’exigence d’abolir l’exploitation dessine l’horizon commun des luttes contre le capitalisme, le patriarcat et le racisme.
2L’ouvrage vient après une série de travaux visant à actualiser des concepts issus du marxisme : ceux d’Axel Honneth sur la réification, de Stéphane Haber ou Rahel Jaeggi sur l’aliénation. L’auteur y déploie une philosophie sociale critique ayant aussi l’ambition d’établir un véritable dialogue avec les sciences sociales et fait le pari que le concept d’exploitation, une fois clarifié, permet de poser les problèmes épistémologiques et politiques que soulèvent les recherches en sciences sociales. Il s’agit de mettre en lumière l’intérêt descriptif, normatif, explicatif et stratégique du concept d’exploitation, donc la capacité à décrire et critiquer l’insuffisante rémunération du travail, à éclairer les caractéristiques des conditions exploitées — condition ouvrière ou féminine — et à identifier les structures exploitatives, le capitalisme et le patriarcat, ainsi que la production de racisme. L’ouvrage participe ainsi d’un renouveau du questionnement sur le travail qui met en cause son acception restreinte. Car c’est bien l’expérience du travail qui fournit le « contenu d’expérience » de l’exploitation. L’ouvrage procède à une critique du travail exploité, qu’Emmanuel Renault prend au sens d’une activité productive et reproductive. Il aurait pu s’intituler L’expérience de l’exploitation, car il prolonge et déplace l’ouvrage L’expérience de l’injustice (2004) qui mettait en avant le concept de reconnaissance afin de diagnostiquer des phénomènes sociaux de domination. Il ne s’agit pas de privilégier une approche subjective sur une approche structurelle ou systémique, mais d’amender la théorie marxienne du capitalisme en se centrant sur l’expérience du travail entendu en un sens élargi.
3La première partie de l’ouvrage expose l’intérêt de la problématique de l’exploitation (chapitre 1) et restitue les objections qui ont été faites à ce concept (chapitre 2) auxquels d’autres, comme la dépossession ou la précarité (p. 59), ont été préférés, afin de montrer en quoi sa critique a une actualité.
4La deuxième partie retrace l’évolution et les déplacements du concept depuis Babeuf et les saint-simoniens (chapitre 3), à partir de la division entre oisifs et travailleurs, et l’idée d’une exploitation de l’homme par l’homme, jusqu’à désigner des rapports de classe. Il s’attache à l’usage du terme dans le mouvement ouvrier, en mettant l’accent sur la manière dont saint-simonisme et néo-babouvisme interagissaient dans les journaux ouvriers des années 1830. Dans le chapitre 4, Emmanuel Renault analyse l’application du concept par Karl Marx dans L’idéologie allemande (« l’exploitation “avant” les classes », p. 118). Il établit ensuite une typologie des rapports d’exploitation selon qu’elle repose « sur des rapports de subordination sans s’accompagner de dépendance économique (la femme mariée indépendante par son salaire, mais soumise à la double journée de travail) ou sur une dépendance économique sans se fonder sur des rapports de subordination (les paysans ou artisans devant payer des baux ou dépendant d’une centrale d’achat, ou encore des autoentrepreneurs dépendants de clients exclusifs ou d’une plateforme) » (p. 135). Dans un deuxième chapitre consacré à Karl Marx (chapitre 5), on retrouve le fil rouge de la question du rapport entre théorie et expérience : Emmanuel Renault refuse les lectures qui jouent l’expérience ouvrière contre Le Capital et suggère que « des concepts comme valeur, salaire et exploitation ne décrivent pas seulement des processus économiques mais expriment aussi différentes dimensions de l’expérience de l’exploitation » (p. 137). Dans la mesure où le concept d’exploitation renvoie à un ensemble de dynamiques de sous-rémunération du travail, l’auteur se demande comment démontrer le caractère exploitatif du capitalisme si on abandonne la théorie marxienne de la valeur (p. 296). Cette théorie marxienne ne permet pas de rendre compte de la formation des prix ni d’analyser les différences de salaire (entre travail simple et travail complexe) ; il la critique ensuite parce que la mesure de la quantité de travail créatrice de valeur est difficile à établir (comme le temps de travail intellectuel), et enfin parce qu’il est selon lui impossible de déduire des grandeurs monétaires (les prix) de grandeurs non monétaires (des quantités de travail). Si le capitalisme est marqué par une tendance à l’exploitation — la détérioration du rapport entre rémunération et efforts consentis, toujours plus défavorable aux salariés —, c’est donc selon Emmanuel Renault, qui s’inspire des travaux d’Erik Olin Wright, parce que l’exploitation ne tient pas seulement à la non possession des moyens de production mais aussi à la non possession des ressources productives. Les trois conditions de l’exploitation sont donc le principe de bien-être inversé, le bien-être matériel des exploiteurs dépendant causalement de la réduction du bien-être des exploités, le principe d’exclusion, exclusion de l’accès à certaines ressources productives, et le principe d’appropriation, les exploiteurs s’appropriant l’effort de travail des exploités.
5Outre cette première piste, le chapitre 6 ouvre une deuxième piste en intégrant les renouvellements féministes de la question de l’exploitation depuis les années 1970, qui la définissent aussi comme un travail insuffisamment rémunéré et lié à des formes structurelles de domination, et politisent son expérience. Qu’ils reformulent l’exploitation patriarcale ou qu’ils repensent la reproduction de la force de travail en lien avec l’exploitation capitaliste du travail productif, les deux modèles sont complémentaires et doivent être combinés (p. 186). Emmanuel Renault se demande en particulier si les théories de la reproduction sociale ont besoin de la théorie de la valeur pour mettre en évidence la subordination des activités à la production de survaleur (le travail reproductif est pris dans un processus de « subsomption réelle » élargi plutôt que producteur de survaleur ; il mérite rémunération en raison de sa fonction). Ces théories sont plus convaincantes, selon l’auteur, comme théories de l’imbrication des modalités capitalistes et patriarcales de l’exploitation (p. 198).
6La troisième partie revient sur l’expérience de l’exploitation comme domination (chapitre 7), qui prend la forme de l’oppression, l’asservissement, la subordination et l’infériorisation, ce qui débouche sur une analyse du consentement (p. 241), et comme injustice (chapitre 8), qui prend la forme de l’injustice distributive (portant sur la distribution des revenus) lorsqu’elle est complétée par l’injustice contributive (le sentiment que la contribution n’est pas rémunérée à sa juste valeur) ou de l’injustice compensatoire (le sentiment que les efforts ne sont pas compensés de manière suffisante). Ce qui spécifie le concept d’exploitation est de rendre compte de la combinaison d’une injustice et d’une domination consentie ainsi que la dimension du bénéfice aux exploités.
7Aux pistes ouvertes sur le plan de la discussion marxiste et des approches féministes s’ajoute une perspective de recherche sur l’articulation des critiques et des luttes. La thèse du caractère exploitatif du capitalisme ici étayée définit un type de critique du capitalisme parmi d’autres. Emmanuel Renault montre que d’autres critiques sont nécessaires pour saisir le capitalisme, une critique de son caractère écocidaire et de la menace sur les conditions de la reproduction sociale, ainsi que de son incompatibilité avec les dynamiques d’approfondissement de la démocratie. L’ouvrage prône une nécessaire pluralisation des critiques, loin de l’idée d’un paradigme dominant de la critique sociale, et invite à distinguer ces critiques qui opèrent selon des normes distinctes (normes du respect des conditions écosystémiques de la vie sociale, normes du care, normes de justice sociale, normes d’égaliberté qui supportent les revendications démocratiques), afin de mettre en lumière les tensions entre les critiques. Car s’attacher à un seul aspect risque de favoriser d’autres formes d’injustice ou de domination. Mais la critique en termes d’exploitation a selon Emmanuel Renault un rôle de médiateur : elle est nécessaire pour analyser plusieurs dimensions des contradictions entre capitalisme d’un côté, et reproduction sociale et démocratie de l’autre.
8Prenant en compte l’exploitation patriarcale irréductible à l’exploitation capitaliste et les discriminations racistes irréductibles aux logiques capitalistes, Emmanuel Renault pense l’exploitation à l’intersection des rapports sociaux de classe, de sexe et de race, non au sens d’exploitations qui s’additionnent mais d’une qualité particulière d’expériences qui s’imbriquent (p. 312). Une analyse critique intersectionnelle de l’exploitation montre la portée politique décisive de cette expérience qui contribue, conclut l’ouvrage, à la convergence des luttes.
Pour citer cet article
Référence électronique
Katia Genel, « Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies », Sociologie du travail [En ligne], Vol. 67 - n° 2 | Avril - Juin 2025, mis en ligne le 15 septembre 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdt/48138 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14pgb
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