1Dans le paysage pourtant déjà bien encombré des livres consacrés au Front national devenu Rassemblement national, ce livre, coordonné par quatre jeunes chercheurs et chercheuses, réussit le tour de force de renouveler le genre. Les contributions qu’il rassemble sont centrées sur les processus de légitimation du parti lepéniste dans la période charnière qui couvre les deux premiers mandats de la présidence de Marine Le Pen (2011-2018). Elles privilégient les méthodes qualitatives et une démarche compréhensive, y voyant un parti « comme les autres », relevant de la même grille d’analyse que les autres partis. Les trois parties de l’ouvrage abordent tour à tour l’ancrage territorial du Front national, les ralliements militants dont il bénéficie en provenance de groupes a priori éloignés de l’extrême droite, et la sélection de ses cadres et de ses dirigeants. En guise de conclusion, une postface reprend les échanges entre Martina Avanza, Magali Boumaza, Daniel Gaxie et Patrick Lehingue lors de la table ronde qui clôturait les journées d’études tenues en juin 2018 à l’Institut d’études politiques de Toulouse, à l’origine de ce livre. Une initiative originale, qui offre une mise en perspective critique des travaux présentés tout en ouvrant de futures pistes de recherche.
2Le livre est comme un kaléidoscope, donnant à voir les multiples facettes d’un parti en mutation, des plus petites communes rurales aux quartiers ségrégués de grandes villes, des électeurs et militants ordinaires aux cadres dirigeants, des fédérations locales à l’arène parlementaire européenne. Il repose sur des enquêtes de terrain particulièrement fouillées, de type ethnographique, sur le temps long, qui donnent de la chair à l’analyse. Les résultats souvent contre-intuitifs éclairent d’un jour nouveau le processus de légitimation en cours, soulignant à la fois son ampleur et ses limites.
3On en retiendra la force d’attractivité du Front national, capable de mobiliser des soutiens a priori improbables. Lorenzo Barrault-Stella et Clémentine Berjaud se penchent sur « le vote ethnique » (p. 25 et p. 36), montrant que des familles d’origine maghrébine ou subsaharienne peuvent soutenir le Front national sur la base de clivages religieux et ethnoraciaux. Maeva Durand et Margherita Crippa abordent la place que ce parti de culture patriarcale et volontiers machiste peut faire aux femmes quand il y voit une ressource, à partir de deux cas contrastés. Marie-Rose, issue d’un milieu populaire marqué par la précarité, illustrera la vocation du parti à représenter les catégories défavorisées, tandis qu’Isabelle, au statut socioculturel plus élevé, se verra propulsée candidate. Mégane Erbani analyse les itinéraires conduisant des militants catholiques de la Manif pour tous, plutôt portés à soutenir la droite traditionnelle, à se reporter sur le Front national au nom de la défense de la famille. Benjamin Chevalier montre comment on peut être enseignant et militer dans ce parti malgré le fort tropisme de gauche de la profession, la plupart des personnes concernées étant déjà militantes ou sympathisantes frontistes avant d’entrer dans l’Éducation nationale. Et Maialen Pagiusco montre comment une socialisation primaire de droite et catholique peut conduire des homosexuels à militer au Front national.
4On en retiendra également les faiblesses du parti. L’envolée des scores de Marine Le Pen ne saurait faire oublier la fragilité du maillage partisan local, favorisant a contrario souvent une gestion par les instances nationales des carrières et des mandats locaux, et pas toujours à bon escient, comme l’illustre le cas de l’Yonne, département emblématique de la France des « oubliés » où Guillaume Letourneur a mené son enquête et où le parachutage de Julien Odoul en 2017 est un échec. Même là où le Front national est mieux implanté comme en région Provence Alpes Côte d’Azur, Félicien Faury le décrit comme « un parti à la remorque de ses scores électoraux », dont l’implantation militante « serait plus une conséquence qu’une cause » (p. 67 et p. 77). Si un processus de professionnalisation du mouvement est en cours, il est loin d’être achevé, comme en témoignent l’importance accordée aux transfuges, notamment de droite, pouvant servir de vitrine et faciliter l’institutionnalisation du parti (Safia Dahani), les relations ambiguës avec Génération identitaire qui reste grande pourvoyeuse d’activistes à fort capital culturel et militant (Marion Jacquet-Vaillant), et les modes de sélection du personnel à l’échelon européen, qui restent dominés par l’arbitraire, préservant un système de domination patrimoniale contrôlé par la présidente et ses plus proches fidèles (Estelle Delaine). Enfin, si le Rassemblement national n’est plus un parti « déviant », il reste un parti « conflictuel et clivant », comme le montre Félicien Faury en détaillant les configurations socio-géographiques qui lui sont favorables et celles qui lui sont hostiles dans une même circonscription du Sud-Est (p. 78).
5Court, clair, synthétique, sans jargon, ce livre se lit d’une traite. Le seul reproche à lui faire serait de passer trop vite sur certains aspects. La notion de légitimation empruntée à Jacques Lagroye (1985), au cœur du livre, demanderait à être développée, pour tenir compte des travaux récents sur les légitimités partisanes, notamment ceux d’Ann-Kristin Kölln (2024) sur les heuristiques à l’œuvre dans la construction de la légitimité partisane en démocratie chez les citoyennes et citoyens ordinaires. Les années 2011-2018 sur lesquelles se centre l’analyse auraient pu être contextualisées, en rappelant les événements saillants comme la rupture avec Jean-Marie Le Pen en 2015, en donnant quelques chiffres sur les évolutions électorales et militantes au cours de la période, et en évoquant la transformation de l’image du parti dans l’opinion. La perspective est cumulative, s’inscrivant dans la lignée des travaux sur la sociologie des partis. Mais les références citées sont surtout françaises, alors qu’à travers l’Europe se multiplient les enquêtes qualitatives sur l’extrême droite (Damhuis et de Jonge, 2022 ; Ellinas, 2023) confrontées aux mêmes problèmes éthiques et épistémologiques que Martina Avanza (2008) résumait d’une formule : « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas ses indigènes ? » La comparaison aurait été intéressante.
6Reste un livre unique en son genre, qui vient à point nommé réactualiser et enrichir notre connaissance du Rassemblement national à un moment crucial de son histoire.