Fabien Truong et Gérôme Truc, Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires
Fabien Truong et Gérôme Truc, Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires, Paris, La Découverte, 2025, 374 p.
Texte intégral
1Respectivement professeur de sociologie à l’université Paris 8 et chercheur en sociologie au CNRS (Institut des sciences sociales du politique), Fabien Truong et Gérôme Truc s’intéressent tous deux de longue date à la violence – notamment celle liée aux attentats islamistes – et aux empreintes qu’elle laisse sur la société et les individus. À partir d’une enquête ethnographique dans une commune de la banlieue parisienne étroitement associée à la violence terroriste dans les représentations médiatiques, les deux sociologues analysent la manière dont cette image négative influe sur le quotidien et les parcours des habitant·es : comment les personnes qui vivent dans des quartiers populaires ainsi stigmatisés « tiennent-elles » au jour le jour et dans la durée face à la concentration de violences de tous ordres qui affectent leur espace et leurs conditions de vie ?
2Répondre à cette question implique de rompre avec des démarches d’enquête en surface et des visions à l’emporte-pièce de ces territoires et de leurs habitant·es comme coupés du reste du monde social, voire « différents par nature ». C’est une démarche d’« immersion au long cours » où « l’on prend le temps d’observer et d’écouter » (p. 14), une « immersion attentive à l’entrecroisement des trajectoires, à l’usage sensible des lieux, aux échanges avec l’extérieur » (p. 15), que proposent Fabien Truong et Gérôme Truc dans Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires. En arpentant durant près de dix années les différents quartiers de la ville de Grigny, en fréquentant les équipements et les événements publics, en multipliant les rencontres avec des habitant·es, des militant·es, des élu·es, il s’agit pour eux de dépasser les discours stigmatisants et les analyses partielles qui dominent dès lors qu’un fait divers dramatique vient braquer le projecteur sur les quartiers dits « de relégation ».
- 1 Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Ro (...)
- 2 Philippe Bourgois, « La violence en temps de guerre et en temps de paix. Leçons de l’après-guerre f (...)
3À distance de la thèse de la « culture du ghetto » séparatiste1 et de celle de la banlieue comme terrain de résistance et de solidarité « qui ne voit plus que de l’inventivité ou de la “résilience” » (p. 15) chez ses habitant·es, le fil rouge de l’ouvrage est de montrer qu’« on vit ici comme ailleurs » (p. 15), malgré la violence qui imprègne le quotidien. La violence dont il est question n’est pas (seulement) celle des faits divers, des trafics en tout genre, du racisme, des pratiques policières ou encore des émeutes : elle s’inscrit dans une logique plus large et multidimensionnelle. Les deux sociologues empruntent à l’anthropologue américain Philippe Bourgois l’idée de violence structurelle ou structurale, qui renvoie à « l’organisation politico-économique de la société qui impose [aux plus vulnérables et démunis] des conditions de détresse physique et psychologique, allant des taux élevés de mortalité aux conditions de travail abusives2 ». Leur objectif est de saisir ce que cette violence particulièrement concentrée dans les quartiers populaires « engendre dans la durée, comment elle affecte les consciences » (p. 18). Pour répondre à cette question posée dans l’introduction de l’ouvrage, le propos s’organise en neuf chapitres répartis en trois grandes parties. Au fil de ces chapitres, les auteurs montrent pas à pas comment la violence imprègne en profondeur les manières de « penser le monde comme de s’y projeter » (p. 19), tout en alimentant aussi des formes de résistance et de solidarité. Ces dernières n’empêchent pas pour autant un ressentiment tenace qui pousse nombre d’habitant·es à quitter ces espaces pour s’affranchir de cette violence du quotidien.
4La première partie, intitulée « Attentats », revient sur le « moment Coulibaly » et ses suites à l’échelle locale, du redoublement du stigmate aux tentatives de retournement de celui-ci dans la ville dont est originaire l’un des auteurs des attentats de janvier 2015. Enfant d’une famille grignoise, Amedy Coulibaly a abattu une policière à Montrouge le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, avant de tuer quatre autres personnes lors de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 9 janvier 2015. À travers les récits de personnes qui l’ont connu de près ou de loin, le chapitre 1 revient sur la carrière délinquante et la conversion discrète au jihadisme de ce jeune de la ville qui a « mal tourné », ainsi que sur la diversité de réactions que suscitent localement ces actes : incrédulité, colère, sidération, sentiment de trahison, tristesse… Les personnes interrogées évoquent aussi le renforcement de la stigmatisation médiatique et politique de la ville lorsque est révélée son implication dans la tuerie de l’Hyper Cacher. C’est dans ce contexte qu’émerge, sous la houlette de militant·es engagé·es localement, un collectif de citoyen·nes qui décident d’installer en divers lieux de la ville des « murs de paroles » pour permettre aux habitant·es de s’exprimer à la suite des attentats. S’y racontent à la fois l’attachement à des valeurs universelles comme la paix et l’amour, l’attachement à la nation, la célébration de la diversité et du cosmopolitisme qu’incarne à leurs yeux Grigny, mais aussi un ensemble de critiques qui visent les conditions de vie au quotidien.
5C’est le collectif à l’origine de cette initiative que s’emploie à suivre le chapitre 2, qui illustre les difficultés auxquelles se heurtent les mobilisations citoyennes dans les quartiers populaires. Si le choc des attentats et l’émotion suscitée permettent dans un premier temps de décloisonner les réseaux militants, le collectif connaît par la suite un délitement progressif et une série de désengagements silencieux, faute de parvenir à mettre en place des actions concrètes permettant de défendre une autre image du territoire. La morphologie de la ville, formée d’une part de quartiers éloignés les uns des autres et mal desservis entre eux (la Grande Borne, Grigny 2 et le Village) et caractérisée d’autre part par le manque d’espaces publics et de lieux de réunion, joue également un rôle dans la vie sociale et militante en poussant au repli sur le foyer.
- 3 John Dewey, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, 2010 [1re éd. 1927], 336 p. Pour le philo (...)
6Ce repli n’est pas pour autant synonyme d’isolement relationnel. Le chapitre 3 montre qu’il peut au contraire s’accompagner du tissage de relations de convivialité et d’entraide. Il demeure cependant peu favorable à l’émergence d’un « public » élargi au sens de John Dewey3. Si l’équipe municipale a pris de son côté la mesure des problèmes qui affectent les habitant·es (en matière d’accès à l’emploi, de conditions de logement, de pénurie de locaux associatifs ou encore de desserte en transports collectifs) et tente d’y remédier, la demande dépasse de loin l’offre. Une telle situation engendre d’autant plus de ressentiment et de colère que l’état des finances publiques locales laisse peu de marges pour permettre à cet enveloppement institutionnel de faire contrepoids face aux multiples fronts sur lesquels se déploie la violence structurelle, entendue comme la violence ordinaire découlant des structures sociales et qui « s’immisce dans les interactions les plus quotidiennes » (p. 18).
7Le décor ainsi campé, la deuxième partie, intitulée « Un état d’urgence permanent », a pour objet d’approfondir ce que revêt concrètement cette situation « où l’on doit sans cesse se débrouiller pour parer aux difficultés du quotidien et tenir » (p. 111). La violence structurelle est d’abord affaire, comme le montre le chapitre 4, d’exploitation et d’« épuisement » des flux de personnes et de biens, une logique qui s’enracine dans l’histoire même de la ville. À l’exploitation des terres agricoles et des gisements de pierres à partir du XIXe siècle a succédé, dans les années 1960-1970, ce que Fabien Truong et Gérôme Truc nomment l’« exploitation immobilière ». Sur fond de crise du logement, deux quartiers de grands ensembles sortent de terre et viennent multiplier par dix le nombre d’habitant·es de la ville : la Grande Borne d’abord, gigantesque cité HLM construite à la va-vite à l’initiative d’un État par ailleurs avare en écoles et autres équipements publics permettant de répondre aux besoins des ménages modestes nouvellement installés et de leurs enfants ; Grigny 2 ensuite, grande copropriété privée de près de 5 000 logements elle aussi sous-dotée en équipements collectifs et qui connaît une dégradation rapide du bâti propice à l’installation d’une population de plus en plus pauvre, en butte à l’exploitation des marchands de sommeil. Véritable porte d’entrée dans la ville pour les nouveaux et nouvelles arrivant·es, Grigny 2 est le terrain de flux incessants de populations démunies souvent issues de l’immigration, qui n’ont d’autre horizon d’attente que de quitter au plus vite cette copropriété délabrée et inhospitalière pour d’autres quartiers ou d’autres villes. L’exploitation est, enfin, celle des travailleuses et des travailleurs peu qualifié·es qui résident dans la commune, parfois en situation irrégulière et astreints à des déplacements pendulaires éreintants vers la capitale, tandis que la zone franche urbaine créée localement bénéficie majoritairement à des personnes diplômées majoritairement extérieures à la commune. Une des sources de la violence structurelle est ainsi que « le profit lié à l’occupation et à l’exploitation de l’espace local [va] à d’autres que celles et ceux qui y vivent » (p. 144). Ces dernier·ères sont souvent contraints de s’accommoder du chômage alimenté par les discriminations à l’embauche et d’une « économie de la misère » qui imprime profondément sa marque sur l’ensemble de la vie sociale.
8Cette économie parallèle faite de business en tous genres et d’activités aux frontières de la légalité (du trafic de stupéfiants, qui en constitue la face la plus visible, à la vente à la sauvette de denrées alimentaires ou de cigarettes, en passant par les barber shops clandestins) ne produit pas les mêmes effets sur toutes et tous. Le chapitre 5 en explore tout d’abord les effets sur les hommes, en donnant à voir les relations d’exploitation et de « dépendance rapprochée » qui les accompagnent, toujours susceptibles d’ouvrir sur des formes de violence potentiellement létale. L’institution policière et la logique de « raids » et de contrôles d’identité répétés, par laquelle elle entend répondre aux trafics et au cortège de violences qu’ils alimentent, participent également de l’entretien de l’insécurité et du ressentiment des jeunes hommes face à ce qu’ils vivent comme des pratiques discriminatoires. C’est alors la défiance qui prévaut face à une institution qui incarne bien plus l’insécurité et l’arbitraire qu’une force de protection.
9Si « les histoires de trafics et les raids policiers sont avant tout des histoires d’hommes » (p. 180), les femmes sont aussi aux prises avec les effets de cette violence viriliste. Ce sont les multiples formes de solidarités féminines et de résistances à bas bruit qu’analyse le chapitre 6. Qu’il s’agisse de protéger leurs garçons de l’emprise de l’institution policière, en les surveillant de près ou en essayant d’établir un dialogue avec le commissariat local, ou encore de contenir l’emprise du trafic de drogues en imposant leur présence face aux dealeurs, les femmes déploient un travail relationnel de tous les instants pour « prendre soin du quartier » (p. 194). Elles investissent aussi des activités associatives ou professionnelles participant à des formes d’empowerment au féminin qui aident à « tenir » face à la violence à l’œuvre. S’agissant des violences dont elles peuvent être elles-mêmes victimes au sein de leur foyer, la fonction de « protection rapprochée » endossée par les amies et voisines joue un rôle d’autant plus important que les institutions susceptibles de leur venir en aide sont perçues avec méfiance.
- 4 Sur ces questions, voir par exemple Pap Ndiaye, La Condition noire. Essai sur une minorité français (...)
- 5 Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997 [1re éd. 1965], p. 1 (...)
10Intitulée « Chassés-croisés », la troisième et dernière partie de l’ouvrage interroge les trajectoires sociales et résidentielles des Grignois·es et la manière dont les flux permanents d’arrivées et de départs – qui témoignent de l’encastrement des quartiers populaires dans la société française et dans le monde – affectent la vie collective en alimentant la violence structurelle. Le chapitre 7 souligne que l’installation à Grigny est souvent affaire de trajectoires migratoires et de destins marqués par l’épreuve des guerres, du travail forcé, de la misère. Des expériences qui contribuent à une banalisation et à une intériorisation de la violence mais peuvent aussi se traduire par des engagements politiques. Pour des primo-arrivant·es généralement démuni·es de capital économique, le capital social et culturel détenu antérieurement – voire acquis grâce à la réussite scolaire – fait une différence importante dans la possibilité de « faire sa place ». Il permet parfois de connaître une trajectoire ascendante, dans une « terre d’accueil » où la couleur de peau expose le plus souvent à l’enfermement dans une condition minoritaire subordonnée4. Le racisme à l’œuvre dans la société peut aussi se trouver redoublé par des formes de racisme latéral entre les communautés « établies » et celles qui arrivent, accusées de tous les maux par les un·es et les autres5.
11Dans les quartiers populaires, les trajectoires sociales ascendantes sont souvent synonymes de départs et d’installation dans des villes où les conditions de vie apparaissent moins difficiles voire, plus rarement, à l’étranger ou dans le pays d’origine. C’est à celles et ceux qui partent que s’intéresse le chapitre 8. Il montre que les « petits départs » vers des communes avoisinantes n’empêchent pas de préserver des liens d’attachement à la ville, dès lors qu’on y conserve des ancrages familiaux ou des activités associatives. Loin d’être seulement une question de qualités et de volonté individuelles, ces parcours ascendants doivent beaucoup à des formes d’« enveloppement collectif » qui servent de points d’appui et font barrage à la violence structurelle : famille, école, associations d’éducation populaire, partis politiques, etc. « Sans enveloppement collectif, pas de succès individuels » (p. 279), « chaque trajectoire d’ascension sociale étant redevable d’un patient enveloppement collectif et d’importants investissements familiaux » (p. 256). Les personnes qui connaissent ces trajectoires de mobilité sociale et résidentielle en retirent de nouveaux apprentissages (qualifiés par certain·es enquêté·es de « mobilité intellectuelle » ou d’« intelligence de vie ») à mesure qu’ils et elles prennent la mesure des écarts de tous ordres entre les quartiers dits de relégation et la société mainstream.
- 6 Sur des logiques proches au sein de la jeunesse populaire résidant dans les territoires ruraux en d (...)
12Pour celles et ceux qui restent (objets du chapitre 9), souvent moins par choix que par contrainte, le ressentiment et le sentiment d’une dégradation qui va crescendo sont forts6, en dépit de projets d’aménagement qui visent à améliorer le cadre et les conditions de vie. Ces critiques et ces inquiétudes pour soi-même et pour ses enfants nourrissent des formes de conscience sociale triangulaire où le blâme se trouve rejeté sur les nouveaux et nouvelles arrivant·es. La dégradation (à la fois réelle et perçue) des conditions de vie alimente aussi, chez celles et ceux en charge d’assurer l’« enveloppement éducatif » de la jeunesse (animateur·rices, éducateur·rices, enseignant·es, etc.), un sentiment de lassitude et d’usure face à un travail sans cesse à recommencer, parfois accompagné de formes de désinvestissement et de turn over. Mais les difficultés rencontrées peuvent aussi être la source d’engagements personnels intenses qui s’inscrivent dans la durée, lorsque le sentiment d’utilité sociale et l’attachement à la ville l’emportent sur le découragement.
- 7 En italique dans le texte.
13La conclusion de l’ouvrage revient sur la stigmatisation des quartiers populaires, dont Grigny a pu constituer un cas paroxystique à la suite des attentats de janvier 2015. Pour les habitant·es, le dénigrement médiatique de la ville dont est originaire l’un des terroristes a fortement contribué au « sentiment d’être perçus négativement, comme un “problème” ou une “menace” » (p. 330). Cette perception se retrouve plus largement à l’œuvre dans la plupart des quartiers populaires : ainsi « on y affronte des situations d’une grande précarité tout en se sachant en même temps7 scruté, jaugé, critiqué par une grande partie du pays à travers les médias » (p. 329). Ce sont ces grilles de lecture médiatiques dominantes que l’enquête ethnographique permet de battre en brèche, en déconstruisant trois clichés tenaces : celui du fonctionnement de ces territoires en vase clos ; celui d’une violence spécifique qui leur « collerait à la peau » en les singularisant ; celui, enfin, d’un délitement inéluctable du lien social et d’une impuissance désabusée. Premièrement, loin d’être des territoires à part, séparés du reste du monde, les quartiers populaires constituent pour Fabien Truong et Gérôme Truc des « carrefours » hyperconnectés à la croisée de flux migratoires et de logiques d’exploitation capitaliste au bénéfice des grands centres urbains. C’est précisément cette hyperconnexion qui alimente la dégradation ininterrompue des conditions de vie, au gré des arrivées massives de nouvelles populations de plus en plus précaires et des départs de celles et ceux qui s’en sortent « par le haut ». Deuxièmement, si cette situation nourrit des logiques de violence multiforme dans les quartiers populaires, celle-ci ne leur est en rien spécifique : pour Fabien Truong et Gérôme Truc, la seule singularité de ces espaces réside dans la concentration et l’intensité de la violence structurelle à laquelle ils font face. Troisièmement, si ce condensé de violence alimente un fort ressentiment et un rapport distant à la politique, les deux sociologues montrent que celui-ci est contrebalancé par des solidarités de proximité, autant que par des engagements et des enveloppements qui aident à « tenir », voire à s’émanciper. L’action publique gagnerait selon eux à capitaliser sur la connaissance sociologique de ces dynamiques multifacettes et à prendre en compte les difficultés – concentrées, bien plus que spécifiques – qui affectent les quartiers populaires pour les réintégrer dans le droit commun et mettre fin à l’hémorragie constante de leur population, afin de permettre à leurs habitant·es de « grandir » et vieillir ensemble.
- 8 Pierre Bourdieu [dir.], La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, 947 p.
- 9 Michael Burawoy, « Pour la sociologie publique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. (...)
14La violence, les trafics, les migrations, la stigmatisation, le racisme, l’engagement, les sentiments d’injustice, les rapports femmes/hommes, les rapports entre les institutions et les classes populaires, le rapport au politique et à la religion, le rôle de l’éducation populaire : autant de questions importantes que Grands ensemble parvient à aborder de concert sans jamais réifier ni essentialiser les dynamiques à l’œuvre. L’une des grandes qualités de l’ouvrage est de parvenir à s’émanciper des sociologies spécialisées (tout en dialoguant avec elles) pour penser ensemble, dans leurs interrelations, des dimensions souvent interrogées séparément. Plutôt qu’un découpage de la réalité en tranches, ce sont des expériences et des problèmes « tenus par des fils entremêlés que [l’]enquête vise à dénouer » (p. 19). Outre les apports de ce cadrage « grand angle », une vertu de l’inscription de l’enquête dans la durée est par ailleurs la réinscription de ces questions dans leur épaisseur historique et sociologique par une analyse processuelle attentive aux dynamiques et aux trajectoires à la fois individuelles et collectives. Enfin, une autre qualité remarquable de l’ouvrage – et non des moindres – est de parvenir à se prémunir de tout jargon superflu et appareillage conceptuel hypertrophié. Servie par quelques concepts clés particulièrement heuristiques (comme ceux de violence structurelle et d’enveloppement éducatif), l’efficacité de l’analyse sociologique repose tout entière sur le fait de s’attacher à saisir les articulations entre des logiques structurelles et des trajectoires individuelles, en tenant ensemble en permanence le macro et le micro. À travers cette économie conceptuelle et cette écriture fluide, l’enjeu de Grands ensemble est de défendre, dans le sillon revendiqué de La misère du monde de Pierre Bourdieu8 (mais on peut aussi l’associer à la « sociologie publique » de Michael Burawoy9), l’idée de sciences sociales contributives, à l’opposé de logiques extractivistes où les chercheurs n’ont d’autre horizon que de dialoguer avec leurs pairs.
Notes
1 Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 2008, 625 p.
2 Philippe Bourgois, « La violence en temps de guerre et en temps de paix. Leçons de l’après-guerre froide : l’exemple du Salvador. Partie 1 », Cultures & Conflits, no 47, 2002. En ligne : http://journals.openedition.org/conflits/825
3 John Dewey, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, 2010 [1re éd. 1927], 336 p. Pour le philosophe américain, un « public » se forme à partir de l’identification de troubles partagés, qui permet alors, à certaines conditions, de s’organiser et de passer à l’action pour agir collectivement. Ces conditions propices au passage à l’action collective ne sont pas réunies à Grigny, où la morphologie urbaine favorise davantage l’émiettement des réseaux relationnels et militants que la formation d’un public élargi (voir chapitre 2).
4 Sur ces questions, voir par exemple Pap Ndiaye, La Condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, 435 p.
5 Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997 [1re éd. 1965], p. 199-200. Sur le racisme latéral, voir notamment Julien Talpin, Hélène Balazard, Marion Carrel, Samir Hadj Belgacem et al., L’épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris, Presses universitaires de France, 2021, 398 p.
6 Sur des logiques proches au sein de la jeunesse populaire résidant dans les territoires ruraux en déclin, voir Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019, 211 p.
7 En italique dans le texte.
8 Pierre Bourdieu [dir.], La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, 947 p.
9 Michael Burawoy, « Pour la sociologie publique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 176-177, no 1-2, 2009, p. 121-144.
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Référence électronique
Anaïk Purenne, « Fabien Truong et Gérôme Truc, Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires », Sociétés et jeunesses en difficulté [En ligne], 33 | Automne 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sejed/13764
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