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Notes de lecture

Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane

Paris, Éd. du Seuil, coll. « La République des idées », 2024, 308 p.
Madani Dayak
Référence(s) :

Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane, Paris, Éd. du Seuil, coll. « La République des idées », 2024, 308 p.

Texte intégral

  • 1 Note de présentation de l’ouvrage, quatrième de couverture.

1Cette recherche de grande ampleur, une « enquête sociologique sans précédent1 », s’est intéressée aux raisons pour lesquelles de nombreux musulmans et musulmanes français, dont la grande majorité est « hautement qualifiée », choisissent, par dépit, de quitter leur pays. En examinant l’expérience discriminatoire vécue par ces individus, elle met en évidence cette « fuite des cerveaux » (p. 13) motivée par un sentiment de racisme et d’islamophobie croissant, exacerbé par un discours politico-médiatique de plus en plus oppressant pour ces personnes. Dès l’introduction, Esteves, Picard et Talpin exposent toutes les ambiguïtés et complexités de cette situation, à savoir comment la France, malgré son aspiration aux valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et son principe de laïcité, parvient à provoquer l’exil relativement contraint de ces citoyens, de nationalité française, certes, mais, aussi, porteurs du stigmate de leur confession musulmane.

  • 2 Le terme « islamophobie » est décrit par les auteurs comme un concept « reconnu par les sciences so (...)

2Le premier chapitre présente la méthodologie de l’enquête. Une analyse statistique issue d’un questionnaire diffusé en ligne y est restituée afin de donner un aperçu du profil des personnes ayant choisi de quitter la France, de leurs principales motivations, des destinations dans lesquelles ils décident de s’installer ainsi que des conditions selon lesquelles s’opère cette émigration. Ayant bénéficié d’une large diffusion au sein de la communauté musulmane francophone, cet appel à témoignages, lancé le 27 avril 2021, a mobilisé les retours de 1 070 personnes. Parmi elles, 139 ont accepté de compléter ce travail par la réalisation d’entretiens, en vidéoconférence, donnant unanimement leur accord pour que ceux-ci soient enregistrés. L’échantillon concerne, dans une forte majorité, des descendants d’immigrés qualifiés d’« élite culturelle et économique » (p. 63), ayant réussi à quitter la France de manière définitive, dans une recherche d’un environnement moins marqué par l’islamophobie2. Les facteurs négatifs liés aux expériences de discrimination vécues en France (push factors) y sont présentés comme prédominants en regard des facteurs d’attractivité (pull factors) des pays de destination (p. 37). La France est clairement perçue comme l’un des environnements les plus discriminatoires pour les musulmans, ceci en raison d’une atmosphère politique et médiatique très impactante dans leurs expériences respectives. D’un âge moyen de 35 ans, les participants occupent souvent des postes à responsabilités qui, selon eux et également selon les chercheurs ayant documenté les causes de discrimination dans le monde du travail, leur seraient rendus inaccessibles en France par un « plafond de verre » (p. 62) que l’on ne retrouverait pas dans les autres pays. Le sentiment de rejet, de faire face à un « déni de francité » (p. 73) ressenti par certaines personnes interrogées semble disparaître avec l’éloignement de ce pays qui les a vus grandir. Une expression fréquemment revenue au cours des entretiens illustre cette idée : « En quittant la France, enfin je respire ! » (p. 61).

  • 3 Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Éd. de Minuit, 1975 [1963], 175  (...)

3Si le premier chapitre expose la démarche et les profils de personnes ayant fait le choix de cette mobilité internationale, le deuxième propose des éléments de compréhension qui mettent en exergue l’influence de la stigmatisation et de la discrimination dans leurs parcours de vie. La place centrale du « discrédit social3 » est identifiée, exprimée à travers des récits « anciens et reconstruits avec la distance, qui ressortent fréquemment comme des plaies à vif » (p. 79). Leurs trajectoires font apparaître un décalage avec celles de leurs parents arrivés en France lors des grandes vagues migratoires du XXe siècle, ayant plutôt opté pour une forme d’« hypercorrection sociale », en privilégiant notamment une plus grande discrétion concernant leur religiosité pour se fondre dans la population majoritaire. Le regard porté sur la socialisation de ces derniers laisse apparaître une sorte de schizophrénie culturelle ressentie dès le plus jeune âge. Celle-ci s’illustre « lorsque cet entre-deux identitaire est exacerbé par cette conscience grandissante de n’être reconnu comme n’appartenant ni à la France par la population majoritaire ni à l’Algérie, au Maroc ou à la Tunisie » (p. 82). Différents espaces sont également identifiés et reliés à cette douloureuse conscientisation de la différence, vécue comme un handicap et non comme une richesse. La famille, le secteur d’habitation (en milieu urbain comme rural), l’école, l’enseignement supérieur, le monde du travail, les institutions publiques, tous charrient leurs lots de micro-agressions basées sur un rejet de l’altérité. Dans le prolongement de l’analyse du cheminement de ces jeunes adultes confrontés au racisme systémique, l’attention est portée sur les stratégies déployées pour supporter ce climat de suspicion qui accompagne de manière quasi systématique leur cheminement religieux. Entre dynamiques d’évitement et efforts considérables pour exceller dans l’acquisition de diplômes susceptibles de les valoriser dans le monde professionnel, il apparaît clairement que pour toutes ces trajectoires marquées par une forte identification à la religion musulmane, seul un exil hors de France permet véritablement de s’épanouir.

  • 4 Elles sont invoquées par 70 % des personnes interrogées.
  • 5 Nicolas Duvoux, L’Avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoines, Pari (...)

4Le troisième chapitre de cet ouvrage apporte des explications complémentaires au choix de quitter la France. Bien que les discriminations constituent, dans les dires des élites interrogées4, la cause première de ces projets, elles « ne suffisent pas à elles seules pour motiver un départ » (p. 125). Ce chapitre propose un regard plus poussé sur les raisons de ces mobilités mais, aussi, sur les modalités de leur mise en œuvre. Les personnes ayant participé à cette enquête, de profils similaires (jeunes adultes ayant suivi de longs cursus universitaires, issus de la classe moyenne et de l’immigration postcoloniale, conscientisés quant au climat islamophobe qui règne en France, désireux de construire un projet familial qui préserverait leurs enfants de ce qu’ils ont enduré en matière de construction identitaire religieuse), forment une minorité à l’intérieur de leur groupe social de référence. Elles sont celles qui parviennent à partir, ayant bénéficié d’opportunités et ayant surtout réussi à se donner les moyens de tenter l’aventure dans d’autres pays. Les auteurs s’intéressent également aux éléments déclencheurs de leur départ. Sont énumérés dans le cadre des entretiens les prises de parole scandaleuses de politiciens, les confrontations directes aux plafonds de verre propres au monde du travail, les insultes ou comportements agressifs dans l’espace public, les accusations diffamatoires d’appartenance à une mouvance extrémiste, les perquisitions traumatisantes dans certains cas, les gardes à vue, les enquêtes par des services sociaux, les signalements pour radicalisation, les comptes bancaires bloqués ou encore l’adoption de lois liberticides. Ce sont donc ces différentes manifestations d’une hostilité à l’égard de leur religion, intervenant de manière brutale et atteignant la limite du trop-plein, qui déclenchent l’exil. En reprenant le « sentiment de l’avenir » théorisé par Nicolas Duvoux5, les auteurs de cette enquête observent que « le refus d’un avenir confisqué pour soi-même ou ses enfants nourrit le goût de l’ailleurs » (p. 163-164).

  • 6 Michèle Lamont, « Addressing recognition gaps : Destigmatization and the reduction of the inequalit (...)

5« À Londres, on a sorti ma tête de l’eau, j’ai fait “AH !” [cri de soulagement] et j’ai commencé à respirer, et là j’ai connu la liberté ! » déclare Amar, qui, après son expérience de la discrimination française, découvre enfin le sentiment d’être traité en être humain comme les autres (p. 185). Le quatrième chapitre décrit le sentiment de satisfaction et de réalisation de soi qu’expérimentent les enquêtés, une fois installés à l’étranger. Cette partie, dans une approche comparative entre les réalités sociales qu’ils y constatent et celles qu’ils ont connues en France, met en lumière un contraste fort concernant l’acceptation et la prise en compte de l’altérité, spécifiquement lorsque celle-ci renvoie à des questions d’ordre religieux. La liberté intellectuelle et la reconnaissance professionnelle apparaissent comme deux éléments fondamentaux pour favoriser le bien-être d’un individu au sein d’une société. C’est ce que Michèle Lamont6 désigne comme une forme de « déstigmatisation » (p. 180). Paradoxalement, les témoignages ne manquent pas de constater les inégalités qui règnent dans la majeure partie des lieux où ils sont installés. Ces inégalités, qui touchent parfois des personnes issues d’une immigration en provenance de pays musulmans, sont appréhendées à travers une lecture plus axée sur les rapports de classe et les passifs coloniaux des pays d’accueil. Dans le monde anglo-saxon, par exemple, ils ne ressentent pas de suspicion car ces pays ne partagent pas « un passé qui ne passe pas » avec l’Algérie (p. 181). Considérés comme Français, attachés tout de même à leur capital culturel et historique constitué en France, c’est dans l’exil qu’ils prennent conscience de leurs liens avec l’histoire de ce pays. En soulignant cette ambivalence, les auteurs introduisent le chapitre suivant, dans lequel est analysé de manière plus fine leur rapport à la France, entre amour et répulsion.

  • 7 Julien Talpin et al., L’épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris, (...)
  • 8 Claude Dubar, La Socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, 5e éd., Pa (...)
  • 9 Shirin Shahrokni, « The transnational career aspirations of France’s high-achieving second-generati (...)
  • 10 Anne Unterreiner, Enfants de couples mixtes. Liens sociaux et identités, Rennes, Presses universita (...)
  • 11 Solène Brun, « Race et socialisation », La Vie des idées, 19 novembre 2019. URL : https://laviedesi (...)
  • 12 Juliette Galonnier, « Maneuvering whiteness in France. Muslim converts’ ambivalent encounters with (...)

6Le cinquième et dernier chapitre de cette étude explore les complexités de la relation entre cette diaspora française musulmane et son pays d’origine. La question posée en exorde permet de saisir aisément les idées qui y sont développées : « Comment l’installation à l’étranger vient-elle travailler le sentiment d’appartenance nationale ? » (p. 235). Largement mobilisé, le registre de l’affectif exprimé fait émerger une réelle déception, une amertume engendrée par l’impression de rejet. Cette « identification paradoxale et tiraillée » est largement explicitée, s’appuyant notamment sur les conclusions de Talpin et al.7, Dubar8, Shahrokni9, Unterreiner10, Brun11 et Galonnier12, qui se sont intéressés aux incidences des discriminations sur la construction personnelle des individus (p. 254-271). S’ils restent profondément attachés à la France, en raison de leurs histoires, de leurs habitudes quotidiennes, de leur langue d’expression, ou encore et surtout de leurs interactions avec leurs proches qui y résident toujours, le constat est catégorique pour une grande majorité d’entre eux : « pour rien au monde » ils n’envisagent de revenir dans un pays qui ne veut pas d’eux et où la situation empire sur le plan de l’islamophobie et du racisme (p. 244). Cette recherche se termine par une réflexion autour de cette « irrationalité économique » mais aussi politique, dans le sens où ces personnes, qui ont bénéficié des investissements étatiques en matière d’éducation, au final, ne participent plus à l’activité du pays, qu’elle soit de nature professionnelle ou implicationnelle par rapport à la vie de la société, du fait de leur dépolitisation (p. 281-290).

  • 13 James C. Scott, Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven et Londres, Y (...)
  • 14 La chaire du professeur François Héran, « Migrations et sociétés », qui s’est étendue de 2018 à 202 (...)

7En conclusion, la France est présentée comme une « exceptionnalité », un potentiel « îlot raciste dans un océan cosmopolite de tolérance » (p. 291). Son rapport complexe avec la religion musulmane la distingue des autres nations et l’isole parfois de ses partenaires européens dans les orientations politiques qu’elle suit, spécifiquement en ce qui concerne le traitement de l’Islam. Ses prises de position allant jusqu’à mobiliser son arsenal administratif et législatif contrastent avec les valeurs qu’elle affiche. L’islamophobie relayée dans les discours et les actes de sa classe politico-médiatique est d’ailleurs qualifiée de « racisme d’État », de « catéchisme civil », dans le monde de la recherche13, ce qui « remet en cause la neutralité de l’État dans son rapport aux cultes » (p. 296). L’importante population musulmane qui y vit, la plus importante d’Europe, fait face à de nombreuses discriminations, dans différentes sphères de sociabilisation (p. 297). Si, au niveau collectif, des structures associatives sont combattues par les institutions régaliennes, au niveau individuel, c’est le départ de « personnes à fort capital social et culturel », « étrangères dans leur pays natal » qui s’opère (p. 303). Ce phénomène de départs vient confirmer les aberrations, incohérences et échecs des politiques d’intégration à la française, finement analysées et démontrées par François Héran dans son cours de 2019-2020 au Collège de France14. À défaut d’avoir intégré les vagues migratoires des ex-colonies, la France dévoile désormais son incapacité à intégrer ceux que l’extrême droite a pu qualifier de « Français de papiers » (p. 242). À travers cette enquête, c’est la question du racisme et de la discrimination qui est mise en évidence. À quelques mois de campagnes électorales décisives pour la France, les manifestations de cette problématique ne semblent pas aller dans le sens de l’amélioration. Si cet ouvrage porte sur les personnes qui parviennent à fuir cette atmosphère, un pas de côté peut s’avérer nécessaire pour penser à « ceux qui n’ont pas cette chance et ont dû rester en France », « à défaut de pouvoir partir » (p. 78). Le travail de ses auteurs, ayant fait preuve de cette neutralité axiologique chère à Weber, constitue un acte de soutien remarquable pour toutes les personnes impactées par ce sujet de société, qui questionne, et qui, bien souvent, tourmente. Il constitue pour les personnes que ces fractures sociales inquiètent un manifeste des plus utiles. C’est un témoignage engagé et une œuvre militante qui permettent de faire survivre l’espoir d’une société française plus inclusive, un témoignage qui mérite toute notre attention.

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Notes

1 Note de présentation de l’ouvrage, quatrième de couverture.

2 Le terme « islamophobie » est décrit par les auteurs comme un concept « reconnu par les sciences sociales à l’échelle internationale », renvoyant à l’idée d’un « racisme anti-musulman » (p. 23 et 24).

3 Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Éd. de Minuit, 1975 [1963], 175 p.

4 Elles sont invoquées par 70 % des personnes interrogées.

5 Nicolas Duvoux, L’Avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoines, Paris, PUF, 2023, 400 p.

6 Michèle Lamont, « Addressing recognition gaps : Destigmatization and the reduction of the inequality », American Sociological Review, vol. 83, no 3, 2018, p. 419-444 (ici, p. 420).

7 Julien Talpin et al., L’épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris, PUF, 2021, p. 68-72.

8 Claude Dubar, La Socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, 5e éd., Paris, Armand Colin, 2022, p. 103-119.

9 Shirin Shahrokni, « The transnational career aspirations of France’s high-achieving second-generation Maghrebi migrants », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 45, no 3, 2019, p. 437-454.

10 Anne Unterreiner, Enfants de couples mixtes. Liens sociaux et identités, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 306 p.

11 Solène Brun, « Race et socialisation », La Vie des idées, 19 novembre 2019. URL : https://laviedesidees.fr/Race-et-socialisation

12 Juliette Galonnier, « Maneuvering whiteness in France. Muslim converts’ ambivalent encounters with race », French Politics, Culture & Society, vol. 39, no 2, 2021, p. 69-94 (ici, p. 71).

13 James C. Scott, Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven et Londres, Yale University Press, 1985, p. 273-274.

14 La chaire du professeur François Héran, « Migrations et sociétés », qui s’est étendue de 2018 à 2025, propose une analyse très pertinente des questions migratoires. La notion d’intégration a été l’objet central du cours pour l’année 2019-2020. L’ensemble des conférences est disponible sur le site du Collège de France. URL : https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/integration-constats-et-debats

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Pour citer cet article

Référence électronique

Madani Dayak, « Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane »Sociétés et jeunesses en difficulté [En ligne], 33 | Automne 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/sejed/13779

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Auteur

Madani Dayak

Professionnel de l’éducation populaire et titulaire d’un master en sciences de l’éducation, Madani Dayak s’intéresse à la sociologie de la jeunesse et, particulièrement, aux parcours des jeunes résidant dans les quartiers populaires.

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