- 1 En 2022, la Loi sur la protection de la jeunesse a été modifiée afin que soit ajouté à l’article 38 (...)
1Au Québec, les mauvais traitements psychologiques (MTP) envers les enfants ont été ajoutés à la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ) en 20061. Depuis, les situations relevant de ce motif de compromission soulèvent de nombreuses interrogations, tant en ce qui a trait à leur reconnaissance qu’en ce qui concerne l’efficacité des interventions qui leur sont associées. De plus en plus fréquents dans les signalements retenus par les services de protection de la jeunesse (PJ) (DPJ, 2025), les MTP sont aussi régulièrement dénoncés comme faisant l’objet d’interventions peu adaptées, voire contre-productives (Baker et al., 2021 ; Lapierre et Vincent, 2022 ; Malo et al., 2017, 2019). Ces critiques portent notamment sur la difficulté à discerner les manifestations des MTP, qui échappent souvent aux grilles d’analyse traditionnelles centrées sur les traces visibles de la maltraitance, ou sur des indices comportementaux évidents. Dans les pratiques, on constate une tendance à recourir à des critères parentaux indirects, c’est-à-dire à évaluer la dangerosité de la situation non pas à partir de ce que vit concrètement l’enfant, mais en s’appuyant sur des éléments comme le style de communication du parent, sa posture relationnelle, son histoire de vie ou encore ses capacités présumées d’attachement et d’empathie. Si ces critères peuvent se révéler pertinents, ils sont aussi difficilement objectivables, et exposent les professionnel·les à des lectures parfois instables, fragmentaires ou normatives.
2Par ailleurs, plusieurs études récentes portant sur les interventions dans les situations de MTP adoptent une lecture clinique, entendue ici comme une approche centrée sur la compréhension des symptômes présentés par les enfants ou sur les profils de fonctionnement des parents, souvent en lien avec des diagnostics ou des indicateurs de santé mentale (Brassard et al., 2020 ; Chamberland et al., 2011 ; DeJong et al., 2021 ; Trocmé et al., 2011). Ces approches, bien que précieuses, tendent à se focaliser sur une lecture événementielle du problème, et à négliger le poids des représentations collectives, des normes sociales implicites et des cadres historiques dans lesquels s’inscrit cette relation. À cela s’ajoutent des recherches quantitatives ou évaluatives, axées sur l’efficacité des dispositifs existants, mais qui peinent à éclairer les logiques sociales sous-jacentes aux politiques d’intervention (Letarte et Leclair Mallette, 2019 ; English et al., 2015 ; Malo et al., 2017). Or, ces dimensions méritent d’être examinées, notamment lorsqu’on observe la persistance de tensions dans les pratiques, malgré l’évolution des balises légales ou l’élargissement des outils d’intervention.
3Dans une telle perspective, les enjeux entourant l’intervention en contexte de MTP méritent d’être analysés sous un angle complémentaire : celui du développement sociohistorique du problème et des représentations sociales qui ont accompagné sa construction. Car au-delà des procédures, des outils et des référentiels mobilisés, les interventions dans ces situations s’inscrivent dans une trajectoire collective de définition, de légitimation et d’appropriation du problème. Cette trajectoire est traversée par des représentations du danger, des figures parentales, des normes de la bonne parentalité, ainsi que de la protection à offrir aux enfants. Ces représentations, bien qu’implicites, structurent les prises de décision, influencent les pratiques, et orientent la manière dont certaines familles sont identifiées comme admissibles à l’aide ou, au contraire, comme nécessitant le retrait de l’enfant.
4L’hypothèse théorique qui guide cette recherche repose donc sur l’idée qu’une exploration approfondie des conditions sociales et symboliques de reconnaissance des MTP peut permettre de mieux comprendre les tensions à l’œuvre dans les pratiques de la PJ. Il s’agit ici, en cohérence avec une posture constructiviste, de s’attarder sur les mécanismes à travers lesquels certains gestes, attitudes ou discours parentaux sont collectivement perçus comme maltraitants. Dans cette optique, le travail s’inscrit dans la lignée des réflexions de Ian Hacking (1999), qui invite à interroger la production des catégories que l’on mobilise pour penser les problèmes sociaux, et à examiner ce qui est naturalisé dans les discours dominants. Il s’agit ainsi de mettre en lumière les a priori, souvent invisibles, mais puissamment structurants, qui influencent les représentations sociales du problème et, par conséquent, les modalités de son traitement institutionnel (Hacking, 1999 ; 1991).
5Un tel éclairage permet de proposer un regard critique sur les fondements symboliques des interventions, tout en ouvrant la voie à une réflexion sur les obstacles sociaux et symboliques au renouvellement des pratiques en contexte de protection de la jeunesse. Au-delà de la volonté affichée d’agir dans le meilleur intérêt de l’enfant, les interventions menées dans les situations de MTP se heurtent à des clivages normatifs, à des catégories figées et à des tensions entre la protection, le soutien, la sanction et l’accompagnement. Ces tensions prennent racine dans des rapports historiques à la parentalité, à la famille, à l’autorité de l’État, et à la définition même de ce qu’est la maltraitance. Les ignorer ou les minimiser risque de compromettre l’adoption de pratiques plus participatives, contextualisées et sensibles aux réalités vécues par les enfants et les parents.
- 2 Bien que Blumer emploie, en 1971, le terme de « problèmes sociaux » (social problems), nous privilé (...)
6C’est dans cette perspective que s’inscrit la recherche doctorale ayant servi de base à cet article. Celle-ci a documenté la carrière sociale des MTP envers les enfants au Québec en tant que problème public, depuis son émergence dans l’espace public jusqu’à leur traitement dans les pratiques contemporaines à la PJ. Cette trajectoire est analysée à partir du modèle de la carrière des problèmes publics2 proposé par Blumer (1971), qui permet d’identifier les différentes étapes de la construction d’un problème (émergence, légitimation, plan d’action, mise en œuvre), ainsi que de la théorie des représentations sociales développée par Moscovici (1961) et plus précisément de l’orientation sociogénétique (Rateau et Lo Monaco, 2013), qui rend possible une analyse fine des savoirs sociaux circulants, de leur ancrage symbolique et de leur influence sur les pratiques sociales et professionnelles. Cette double perspective permet d’examiner comment certaines images, récits et catégories – notamment autour de l’enfance et de la parentalité – ont agi comme moteurs ou freins dans la définition du problème des MTP, dans sa prise en charge politique, et dans la mise en œuvre des pratiques professionnelles.
7L’article proposé ici s’inscrit dans une volonté de synthèse transversale des résultats empiriques obtenus à travers trois volets méthodologiques distincts : l’analyse d’un corpus de textes médiatiques publiés entre 2000 et 2010 ; l’étude des allocutions prononcées devant la Commission des affaires sociales lors de l’examen du projet de loi ayant mené à l’intégration des MTP à la LPJ ; et enfin, l’analyse d’entretiens menés auprès d’intervenant·es œuvrant dans les services de PJ. Il vise à mettre en lumière les dynamiques représentationnelles identifiées à chacune de ces étapes, à comprendre comment elles se recoupent, se prolongent ou s’opposent, et à examiner leurs effets sur les pratiques contemporaines d’intervention. Plus spécifiquement, l’analyse permet de mieux saisir comment les représentations sociales des parents, des enfants et de la violence orientent la reconnaissance du problème, justifient certaines formes d’action au détriment d’autres, et contribuent parfois à fermer le débat sur des pratiques encore en construction.
8Après la présentation du cadre conceptuel et méthodologique de la recherche, les résultats sont exposés et discutés selon les trois grandes étapes de la carrière du problème : l’émergence et la légitimation, la formulation d’un plan d’action officiel, et sa mise en œuvre concrète. Chacune de ces étapes est analysée à travers les matériaux empiriques mentionnés, en mettant en lumière les formes d’ancrage, d’objectivation, d’instrumentalisation et de cloisonnement représentationnel qui traversent les discours. La conclusion propose enfin une réflexion sur les obstacles symboliques à l’évolution des pratiques dans le traitement des MTP et souligne l’importance d’un travail collectif de relecture critique des représentations, comme condition d’émergence de pratiques plus sensibles aux réalités familiales, à la complexité des trajectoires, et à la défense des droits des enfants.
9La présente recherche repose sur un double ancrage théorique qui articule, d’une part, le modèle de la carrière des problèmes publics proposé par Blumer (1971) et, d’autre part, la théorie des représentations sociales développée par Moscovici (1961). Cette articulation permet de penser à la fois le développement sociohistorique du problème des MTP envers les enfants au Québec, et les mécanismes symboliques et cognitifs qui ont structuré les manières collectives de le définir, de le problématiser et d’y répondre. Le croisement de ces deux perspectives théoriques permet d’inscrire l’analyse dans une lecture à la fois dynamique, relationnelle et située de la reconnaissance des MTP et des formes d’action qu’ils suscitent dans les politiques publiques.
10Le modèle de la carrière des problèmes publics, proposé dans une perspective interactionniste, postule qu’un problème social ne préexiste pas à sa reconnaissance publique (Blumer, 1971 ; Spector et Kitsuse, 1977). Il prend forme au fil d’un processus social marqué par des étapes successives : l’émergence du problème, sa légitimation, la mobilisation en vue d’une réponse, l’élaboration d’un plan d’action officiel et, enfin, la mise en œuvre concrète de ce plan. Chacune de ces étapes est traversée par des luttes de définition, des rapports de pouvoir et des concurrences symboliques entre les acteurs impliqués. Blumer insiste ainsi sur le caractère sélectif de l’attention sociale : toutes les situations jugées indésirables ou problématiques ne font pas l’objet d’une reconnaissance formelle ni d’une réponse de la part des institutions. D’ailleurs, dans les années 1970, des débats ont eu lieu sur l’intégration des MTP dans la première mouture de la LPJ. Bien que plusieurs parlementaires et la Ligue des droits de l’homme aient plaidé en faveur de l’inclusion explicite des MTP, ces discussions se sont soldées par leur non-inclusion dans le texte final. Cette exclusion s’explique non par une ignorance des effets des MTP, mais par la difficulté à les définir précisément, ce qui inquiétait les législateurs quant au risque d’arbitraire et d’abus potentiels. La rédaction du texte a donc privilégié des motifs d’intervention objectifs et limitatifs (Joyal, 2000). Pour revenir au modèle de Blumer (1971), il montre que ce ne sont pas nécessairement les situations les plus graves ni les plus fréquentes qui parviennent à franchir les seuils de reconnaissance publique, mais celles qui arrivent à mobiliser une série d’acteurs et de représentations suffisamment puissants pour les faire exister dans l’espace public.
11Cette approche permet de comprendre la reconnaissance des MTP comme un processus contingent, dépendant d’un contexte sociohistorique spécifique, et traversé par des enjeux politiques, moraux et médiatiques. Elle permet également de situer la PJ non seulement comme un dispositif administratif ou judiciaire, mais aussi comme un champ d’action façonné par des débats collectifs sur ce qu’il convient de considérer comme de la maltraitance, sur qui doit être protégé, et sur ce que signifie « protéger ». En cela, cette perspective ouvre la voie à une analyse critique des cadres normatifs dans lesquels s’inscrit l’intervention, et permet de penser les MTP non comme une catégorie stable et objectivable, mais comme un problème en construction, soumis à des variations dans le temps, dans l’espace et selon les acteurs.
12Or, cette carrière du problème ne peut être pensée sans s’intéresser aux formes de savoirs qui accompagnent sa construction. C’est pourquoi la recherche mobilise également la théorie des représentations sociales, élaborée par Moscovici (1961, 1988, 1994, 2001) pour penser la manière dont les connaissances circulent, se stabilisent et se transforment dans les sociétés modernes. Les représentations sociales sont définies comme des formes de savoirs partagés, de sens commun, qui permettent aux individus et aux groupes de donner sens à un objet, de l’inscrire dans leur univers familier, et de guider leur rapport à celui-ci. Elles ne sont ni de simples opinions ni de purs reflets de la réalité ; elles constituent des systèmes symboliques organisés, qui permettent de penser et d’agir (Moscovici, 2001).
13Dans le champ de la protection de l’enfance, plusieurs travaux ont montré que les représentations sociales jouent un rôle important, par exemple dans la manière dont les professionnel·les interprètent les situations familiales, évaluent le danger, ou choisissent un mode d’intervention (Boutanquoi, 2008 ; Jodelet, 2012 ; Langlois, 2021 ; Pouliot, 2020). Elles influencent la manière dont certaines conduites parentales sont jugées inacceptables, tandis que d’autres sont considérées comme relevant de la diversité éducative ou culturelle. Elles traversent aussi les politiques publiques, en orientant les définitions des seuils de compromission, des critères de prise en charge, ou des rôles attendus des familles et des institutions.
14Dans cette recherche, les représentations sociales sont étudiées à travers ce que nous appelons des dynamiques représentationnelles, soit l’ensemble des mécanismes par lesquels ces représentations prennent forme, circulent dans l’espace public, sont mobilisées dans les discours, et influencent les pratiques. Trois catégories de mécanismes sont ici particulièrement centrales :
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L’ancrage et l’objectivation, identifiés par Moscovici comme les processus fondamentaux de formation des représentations sociales et dont la typologie a été approfondie par Höijer (2010, 2011). L’ancrage permet d’intégrer un objet nouveau dans un système de pensée déjà existant, en le reliant à des images familières. L’objectivation, quant à elle, consiste à rendre concret et tangible ce qui était jusque-là abstrait ou flou. Dans le cas des MTP, l’ancrage émotionnel (dans l’indignation, la peur, ou la compassion) et l’objectivation à travers des récits de « faits vécus » jouent un rôle important dans la reconnaissance du problème.
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L’instrumentalisation des représentations, qui renvoie à leur mobilisation stratégique dans des discours ou des actions visant à justifier, convaincre ou légitimer (Fairclough et Fairclough, 2012). Dans les débats politiques sur les MTP, certaines figures parentales sont ainsi mises en avant pour soutenir des réformes spécifiques, orienter le sens du problème ou imposer une certaine hiérarchie des solutions.
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La polyphasie cognitive désigne la coexistence de registres représentationnels différents, parfois contradictoires, dans un même champ discursif ou chez un même acteur (Jovchelovitch et Priego-Hernandez, 2015 ; Jovchelovitch, 2008). Cette pluralité peut mener à des tensions dans les pratiques : un·e intervenant·e peut à la fois mobiliser une lecture clinique, juridique et morale d’une situation, sans que celles-ci ne s’articulent de manière cohérente. Cette coexistence, si elle n’est pas problématisée, peut contribuer à des dissonances dans l’action, voire à des formes de déplacement ou d’effacement de certaines lectures au profit d’autres.
15L’articulation de ces deux cadres – la carrière des problèmes publics et les représentations sociales – permet de penser les MTP non pas seulement comme un objet d’intervention, mais comme le résultat d’un processus collectif d’appropriation et de hiérarchisation, traversé de rapports de sens, de pouvoir et de légitimité. Elle permet également de montrer que les pratiques de la PJ ne sont pas simplement déterminées par des critères techniques ou juridiques, mais qu’elles sont traversées par des catégories de pensée, des normes sociales implicites et des cadres d’interprétation historiquement construits. Enfin, elle ouvre la voie à une analyse des représentations non pas comme de simples arrière-plans cognitifs, mais comme des forces actives qui façonnent les conditions de possibilité de l’intervention, et qui peuvent, selon les cas, agir comme des leviers ou comme des barrières à l’évolution des pratiques.
16La recherche sur laquelle s’appuie cet article s’inscrit dans une posture qualitative et constructiviste, ancrée dans une démarche de type sociohistorique. Cette posture repose sur l’idée que les phénomènes sociaux ne peuvent être compris indépendamment des contextes dans lesquels ils émergent ni des significations qui leur sont collectivement attribuées. Dans cette perspective, la reconnaissance des MTP envers les enfants en tant que problème public est abordée comme le produit d’un processus historique de construction, traversé par des rapports de pouvoir, des représentations sociales et des dynamiques discursives. La démarche vise donc moins à mesurer l’ampleur d’un phénomène qu’à en comprendre la trajectoire, les ressorts symboliques et les implications pratiques dans les contextes d’intervention.
17Concrètement, la recherche a consisté à analyser la carrière publique des MTP, de leur émergence et légitimation dans l’espace médiatique jusqu’à leur intégration dans la LPJ, puis leur traduction dans les pratiques contemporaines de protection. Pour ce faire, trois volets méthodologiques distincts mais complémentaires ont été mobilisés, chacun correspondant à une étape particulière de cette carrière, telle que conceptualisée par Blumer (1971). Chacun de ces volets a permis de documenter une phase spécifique du processus : la construction du problème dans l’espace public, sa traduction en mesures politiques, puis sa mise en œuvre dans l’action professionnelle.
18Le premier volet de la recherche s’est intéressé à l’émergence et à la légitimation du problème dans les médias. Il repose sur une analyse de contenu de 85 articles de presse publiés entre 2000 et 2010 dans les journaux québécois les plus lus (La Presse, Le Journal de Montréal, Le Devoir, etc.). Cette période a été choisie pour inclure les années ayant précédé et suivi l’intégration formelle des MTP à la LPJ en 2006 et permettre de documenter le contexte dans lequel ont eu lieu les débats à leur sujet. Les articles ont été sélectionnés à partir de mots-clés liés aux MTP (violence psychologique, maltraitance émotionnelle, etc.) et retenus sur la base de leur pertinence au regard de la problématique étudiée. L’analyse a porté sur les représentations sociales associées aux MTP, aux parents et aux enfants, ainsi que sur les mécanismes d’ancrage émotionnel et d’objectivation utilisés pour donner forme au problème dans les médias (Höijer, 2010, 2011). Une attention particulière a été prêtée à l’usage des récits de type « faits vécus », à la construction des émotions morales (peur, indignation, compassion) et à la manière dont s’opérait une altérisation symbolique des familles visées.
19Le deuxième volet a concerné la formulation d’un plan d’action officiel, à travers l’étude des allocutions prononcées devant la Commission des affaires sociales lors de l’examen du projet de loi 125 (37e législature). Ces interventions, effectuées entre le 24 janvier et le 23 février 2006, émanent de représentants ministériels, d’experts, de professionnels de terrain, de gestionnaires d’organismes publics, de représentants d’ordres professionnels ainsi que d’associations et de regroupements citoyens. Ce corpus discursif permet de saisir les tensions, les arbitrages et les cadrages symboliques qui ont accompagné la définition politique du problème. L’analyse a notamment porté sur les stratégies d’instrumentalisation des représentations dans les arguments pratiques (Fairclough et Fairclough, 2012), en identifiant les figures parentales mobilisées, les registres de justification invoqués et les visions concurrentes de l’intervention souhaitée. Cette étape a permis de mettre en lumière les représentations hégémoniques du parent dangereux, les figures de la négligence ou de la déficience, ainsi que la marginalisation de certains discours critiques, notamment féministes.
20Le troisième volet s’est penché sur la mise en œuvre concrète du plan d’action dans les pratiques professionnelles. Douze entretiens semi-dirigés ont été réalisés en 2020 et 2021 auprès d’intervenant·es œuvrant dans les services de PJ situés dans différentes régions du Québec. La diversité des profils des participant·es (ancienneté, fonction, contexte organisationnel) a été recherchée afin de capter une variété d’expériences et de discours. Les participant·es ont été invité·es à réfléchir à des situations récentes ou marquantes de MTP, à travers des questions ouvertes, mais aussi à partir de vignettes cliniques construites sur la base d’exemples typiques repérés dans la littérature et les premières analyses. Ces vignettes ont permis de stimuler la réflexivité, d’identifier les cadres d’interprétation utilisés et de documenter les tensions entre les différents registres d’action (légal, managérial, professionnel). Une attention particulière a été portée à la présence de polyphasie cognitive, c’est-à-dire à la coexistence de logiques parfois contradictoires dans l’évaluation et l’intervention.
21L’analyse des matériaux empiriques a été menée à partir de trois méthodes complémentaires, choisies en fonction de la nature des données. L’analyse de contenu thématique (Miles et Huberman, 2003) a été utilisée pour le traitement des entretiens. L’analyse du discours politique (Fairclough et Fairclough, 2012) a permis d’interroger la structure argumentative et les justifications mobilisées dans les allocutions parlementaires. Enfin, une approche par questionnements analytiques (Paillé et Mucchielli, 2021) a été employée de manière transversale, notamment pour dégager les tensions représentationnelles récurrentes et les glissements interprétatifs entre les corpus. Cette triangulation méthodologique a contribué à renforcer la validité de l’analyse, tout en respectant la complexité propre aux différents niveaux d’énonciation étudiés.
22Notons que chacun de ces volets a donné lieu à la production d’un article scientifique publié ou soumis dans le cadre de la thèse doctorale (Plante, 2021 ; Plante et Negura, 2021 ; Plante, 2022 ; Plante, 2023). Le présent article adopte ainsi un regard transversal sur l’ensemble des résultats issus des trois volets de la recherche, dans une perspective de synthèse critique.
23L’émergence du problème des MTP au Québec, bien qu’antérieure à 2006, a longtemps été caractérisée par une faible visibilité. Comme le montre Blumer (1971), les problèmes publics naissent souvent d’une construction collective, marquée par une sélection sociale et historique. Pour que l’adoption d’un plan d’action officiel, une étape loin d’être anodine, se produise, il aura fallu que le problème des MTP acquière un « degré de respectabilité », lui conférant une légitimité absolument nécessaire à ce que le problème et les revendications qui lui sont liées trouvent leur écho dans les arènes de discussion publiques, telles que les médias, les assemblées législatives et autres hautes sphères décisionnelles.
24Le premier volet de cette recherche a permis de documenter ce sur quoi reposait ce processus de légitimation des MTP en mettant en lumière des éléments largement implicites qui vont bien au-delà de la reconnaissance des conséquences néfastes des MTP encourues chez les enfants.
- 3 Samson (Claudette), « Les mots qui blessent », Le Soleil, 18 janvier 2004.
- 4 Normandin (Pierre-André), « La DPJ attend toujours une réforme de sa loi », Le Soleil, 22 novembre (...)
25En effet, l’analyse des différentes formes d’objectivation et d’ancrage des représentations sociales associées aux MTP dans les médias a d’abord permis d’identifier qu’elles ne sont pas différenciées de celles associées à la maltraitance physique envers les enfants, celle-ci servant même d’ancrage par métaphores (Höijer, 2011) : « les mots qui blessent3 », « ces “violences invisibles”4 ».
26Les articles de presse analysés ont mis en lumière l’usage d’objectivation narrative à travers des récits poignants et concrets. Ces récits, souvent structurés comme des « faits vécus », donnaient un visage humain au problème, en l’ancrant dans des histoires individuelles où l’émotion était omniprésente. Les récits médiatiques, en multipliant les histoires vécues et les descriptions incarnées, permettent de concrétiser, voire réifier, une problématique difficile à visualiser.
- 5 Chouinard (Marie-Andrée), « Enfant négligé cherche famille aimante », Le Devoir, 13 mai 2005.
« Comme celle de Sara, qui à huit ans est agressée physiquement par le conjoint de sa mère. […] Les Marguerite, […] et les Stéphane, négligés en bas âge au point de demeurer longuement dans leurs excréments et d’être fréquemment violentés […]5. »
- 6 Aurore Gagnon est une enfant décédée des suites de maltraitance physique et négligence sévère en 19 (...)
- 7 Hotte (Jean-Pierre), « Ne restons pas spectateurs ! », La Presse, 13 juillet 2005.
« Dans une société tournée vers des valeurs de consommation et de paraître, il est insoutenable de savoir que d’autres Aurore6 sont parmi nous et se couchent tous les soirs, vulnérables, apeurées, dans l’attente silencieuse qu’un adulte responsable et sensible leur vienne en aide […]7. »
27Cette objectivation narrative s’appuie sur des récits d’enfants identifiés, qui deviennent des symboles des dangers invisibles, nourrissant une indignation morale et une compassion ciblée. Cette objectivation s’accompagne d’un ancrage émotionnel centré sur trois affects : l’indignation, la peur et la compassion. L’indignation morale, en particulier, est reconnaissable lors du recours à l’énumération de comportements parentaux jugés irresponsables ou odieux :
- 8 Dugas (Sylvie), « Des risques de dommages psychologiques, Centre-Ville et abandon », Le Journal de (...)
« Un père qui laisse sa fillette endormie dans son automobile alors qu’il part à la recherche d’une prostituée, une strip-teaseuse qui abandonne son bambin pendant la nuit avec pour seule compagnie la télé allumée, une mère qui se déleste de la garde de son enfant en le laissant seul pendant quatre jours au Festival des Montgolfières de Gatineau8. »
- 9 Ménard (Sébastien), « Pas de congé pour la DPJ », Le Journal de Montréal, 23 décembre 2009.
« Des bébés avec de multiples fractures, des enfants avec des brûlures ou agressés sexuellement, des bambins abandonnés sur le coin d’une rue, le soir de Noël9… »
- 10 Larouche (Marc), « Troublante pauvreté », Le Soleil, 24 avril 2001.
- 11 Asselin (Pierre), « Un homme entièrement dévoué aux enfants », Le Soleil, 9 novembre 2003.
- 12 Clément (Éric), « Quelqu’un allait prendre soin de moi », La Presse, 4 juin 2005.
- 13 Papineau (Jean-Marc), « Le jour où la DPJ est entrée dans ma vie… », Le Soleil, 8 octobre 2005.
28Les processus d’ancrage et d’objectivation émotionnels identifiés sont d’ailleurs renforcés par l’usage de métaphores puissantes, en particulier celles relevant de la mort et de la finitude. On compare les enfants victimes de mauvais traitement à des « bombes à retardement10 », des « boîtes de Pandore11 », on les dit prêts à devenir de « petits monstres12 », ou encore « pratiquement finis13 ». Ces métaphores associent la maltraitance, dont la maltraitance psychologique, à des expériences extrêmes et irréversibles, alimentant ainsi la peur collective et une mentalité de crise.
- 14 Moreau (Jacques), « Enfance en difficulté : Existe-t-il un modèle québécois ? », La Presse, 13 nove (...)
« Avons-nous oublié que le décrocheur, l’enfant négligé, le jeune contrevenant, l’ado avec des problèmes de toxicomanie ou des problèmes sérieux de santé mentale, le futur criminel et assisté social est très souvent le même enfant14 ? »
29En parallèle, le registre médical est également mobilisé : les conséquences de la maltraitance sont décrites comme une maladie nécessitant un diagnostic et une gestion du risque rapide et précoce. Cette analogie contribue à légitimer l’intervention des experts et à rationaliser la prise en charge, tout en conférant à la maltraitance un statut d’urgence sanitaire. Le vocabulaire utilisé emprunte ainsi au lexique clinique – on parle de « guérison difficile », de « processus de rétablissement », voire d’atteintes irréparables pour l’enfant.
- 15 Leclerc (Marc-Yves), « Aurore, Arcand et les centres jeunesse », Le Devoir, 14 octobre 2005.
« L’attachement […] fonctionne comme une fenêtre temporelle. Celle-ci s’ouvre vers six mois et se referme […]. Il est à la base de notre colonne vertébrale mentale. […] Nous ne guérissons pas de ces troubles, nous ne pouvons qu’empêcher qu’ils adviennent. Et nous avons très peu de temps. […] La fenêtre temporelle s’est refermée ; le cerveau humain, en cette période d’attachement, n’attend pas15. »
30Cette combinaison d’une indignation morale (contre les parents maltraitants) et d’un ancrage par métaphores tragiques et médicales produit une dynamique particulièrement puissante. Elle oppose un « nous » collectif, défini par la norme sociale et morale, à un « eux » identifié à des figures parentales stigmatisées, voire monstrueuses. Par influence mutuelle, les différentes formes d’ancrage et d’objectivation identifiées dans les médias en viennent à constituer une conjoncture qui contribue à la réification d’un « soi » collectif, un « nous », qui serait bienveillant et clairement distinct d’un « lui », un « eux », maltraitant, irresponsable, incapable et même parfois cruel. La construction du problème des MTP devient ainsi le théâtre d’une altérisation symbolique, où le maltraitant est renvoyé hors de la communauté morale, et où la figure de l’enfant victime devient l’axe central de l’appel à l’action.
- 16 Gagnon (Katia), « La baguette magique », La Presse, 21 octobre 2005.
« Mais le nœud de ce projet de loi, ce sont ces délais qu’on imposera désormais aux parents, qui auront un à deux ans pour se reprendre en main sans quoi ils perdront définitivement la garde de leur enfant. Certains jugent ces modifications cruelles. Mais il faut résolument envisager ce problème déchirant du point de vue de l’enfant16. »
31Ce processus alimente également une mentalité de crise, dans laquelle les MTP sont perçus comme une menace imminente et généralisée, justifiant des interventions exceptionnelles. Cette dynamique rappelle ce que Sherry Hamby (2014) décrit comme le paradigme de l’histoire d’horreur, utilisé pour susciter l’indignation et la peur face à la violence conjugale, mais ici transposé à l’univers de la maltraitance psychologique envers les enfants.
32Cette construction dramatique du problème produit, du même souffle, un pessimisme collectif, où l’issue heureuse semble improbable et où l’idée d’une réversibilité est écartée. Ce cadrage ne laisse guère d’espace pour des solutions nuancées et préventives, renforçant l’idée que les interventions drastiques (retraits des enfants de leur famille, sanctions) sont les seules réponses possibles à des situations perçues comme désespérées.
- 17 Chouinard (Marie-Andrée), « Enfant négligé cherche famille aimante », Le Devoir, 13 mai 2005.
« Les Marguerite […] et les Stéphane […] auraient peut-être souhaité l’adoption plutôt que le maintien d’un lien familial négligeable17. »
- 18 Gagnon (Katia), « Les enfants d’Aurore », La Presse, 23 juillet 2005.
« Dans ces deux droits qui s’affrontent, celui des parents à conserver la garde de leurs enfants et celui des petits à avoir une enfance normale, c’est le dernier qui doit primer18. »
33Enfin, ces métaphores et cette dynamique de crise limitent la compréhension des MTP dans leurs formes plus diffuses et chroniques. Elles détournent l’attention des maltraitances psychologiques ordinaires, plus difficiles à saisir, mais tout aussi destructrices, en favorisant une lecture spectaculaire et stigmatisante.
34Ce processus a conféré aux MTP une « respectabilité sociale » (Blumer, 1971), condition nécessaire à leur intégration dans la loi. Toutefois, cette reconnaissance s’est construite sur une vision simplifiée et altérisante du problème, qui tendait à masquer la complexité des dynamiques familiales et sociales impliquées. Cette observation rejoint les critiques formulées par Lonne et Parton (2014) sur les effets pervers des représentations dramatiques et criminalisantes, qui peuvent occulter les formes plus communes de mauvais traitements, dont les MTP. Enfin, ce pessimisme affecte non seulement les personnes directement touchées par le problème, en particulier celles qui en sont victimes, mais aussi les intervenant·es qui, suite à la survenue de scandales, font à leur tour l’objet d’une surveillance active (Lonne et Parton, 2014). En termes de mobilisation, les actions revendiquées s’inscrivent alors dans une lecture largement dichotomisée qui oppose le retrait des enfants de leur famille, associé à la gestion du risque et à la protection, à leur maintien dans leur famille, associé à une prise de risque difficilement justifiable. Ces revendications sont alimentées non seulement par un désir collectif de contrer ce problème, mais aussi par un vif besoin de se prémunir de toute association possible entre le groupe indigné et les parents maltraitants. Comme nous le verrons, l’indignation morale, beaucoup plus subtile dans les données que nous avons recueillies et analysées subséquemment, nous semble toutefois à la source d’un processus d’altérisation symbolique des parents maltraitants encore bien présent à l’étape de la formulation d’un plan d’action et de la définition officielle du problème des MTP.
35L’analyse de la formulation du plan d’action officiel, telle qu’elle émerge des discours tenus devant la Commission des affaires sociales à l’occasion de l’examen du projet de loi 125, met en lumière une dynamique politique particulière. Alors que l’on aurait pu s’attendre à des débats sur la nature des MTP eux-mêmes, force est de constater que la définition du problème n’a fait l’objet d’aucune discussion véritable. En regard des propositions de Blumer (1971), cela peut paraître surprenant.
36En effet, les négociations et les prises de position que nous avons identifiées sont surtout orientées sur le niveau de contrôle social qui sera ou non imposé aux personnes considérées comme responsables. L’influence de la charge émotionnelle et morale associée à la maltraitance envers les enfants est ainsi apparue à l’étape de la formation d’un plan d’action, tout comme lors de l’analyse des médias journalistiques, comme particulièrement prégnante. Elle s’est toutefois manifestée selon des dynamiques discursives bien différentes.
37Ce consensus apparent autour de la définition du problème repose sur l’image sacralisée de l’enfant victime, en particulier du jeune enfant, unanimement partagée dans les allocutions, présentée comme innocente, vulnérable, et porteuse d’un potentiel à protéger. Cette représentation, omniprésente, mais non discutée, sert de point d’ancrage normatif, légitimant d’emblée l’intervention étatique et l’élaboration d’un plan d’action. Une dynamique fort intéressante s’est alors fait jour en lien avec les diverses constructions argumentaires ; toutes les actions envisagées, aussi contradictoires fussent-elles, reposaient d’abord sur une représentation sacralisée de l’enfant et de l’enfance, en particulier de la petite enfance, et sur une opposition sans nuance aux pratiques parentales violentes ou inadéquates.
38À l’inverse, le parent maltraitant est construit selon une typologie hiérarchisée, conforme à la grille proposée par Moscovici et suivant l’hypothèse de la polyphasie cognitive (Moscovici, 1988 ; Gillespie, 2008) : des représentations hégémoniques dominantes (parent dangereux ou négligent) aux représentations émancipées (parent démuni) et polémiques (parent victime ou pris dans des dynamiques d’oppression structurelle). Ce sont ces figures parentales qui permettent de distinguer les recommandations des acteurs et leurs prises de position quant aux modifications législatives annoncées.
Tableau 1. Typologie des représentations sociales et constructions argumentaires
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Type de représentations sociales
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Figure parentale
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Images employées
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Recommandations
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Hégémonique
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Parent dangereux / parent négligent
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Parents assassins, parents toxicomanes, mères de famille monoparentale
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Un parent dangereux ne mérite pas d’être aidé. Un parent négligent ne mérite d’être aidé que dans des circonstances spécifiques.
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Émancipée
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Parent vulnérable
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Pauvreté, enjeux complexes et contextuels
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Comprendre les difficultés parentales nécessite de la nuance et une marge de manœuvre dans la pratique.
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Polémique
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Parent sans pouvoir
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Parent victime (du patriarcat, du système de protection, etc.)
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Un parent sans pouvoir mérite d’être aidé dans le cadre d’un projet collectif visant des changements structurels en profondeur.
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39Ainsi, la figure du parent activement dangereux (violent, manipulateur, insensible) est mobilisée pour justifier les mesures les plus coercitives : retrait des enfants de leur famille, surveillance, judiciarisation. La figure du parent négligent, perçu comme incompétent ou démissionnaire, soutient des recommandations intermédiaires, mais néanmoins fondées sur le contrôle et la correction.
- 19 Mouvement de sensibilisation pour une enfance meilleure, Journal des débats de l’Assemblée national (...)
« Un parent qui a des problèmes de santé mentale, qui a des problèmes de toxicomanie, qui a des idées suicidaires, il a besoin qu’on s’occupe de son enfant19. »
40Les figures plus nuancées ou alternatives, comme celle du parent vulnérable ou de la mère victime de violences conjugales, apparaissent sporadiquement, mais restent marginalisées, absorbées par les logiques dominantes.
- 20 Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 15 février 2006.
« […] on reconnaît maintenant que les difficultés auxquelles sont exposés les enfants sont rarement associées à une problématique familiale unique. La réalité est habituellement plus complexe qu’il n’y paraît au premier regard. De même, la gravité des situations et par conséquent l’urgence de mettre fin à certains comportements et de faire passer la protection de l’enfant avant toute autre considération varient sensiblement d’un cas à l’autre20. »
- 21 Fédération des ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec, 14 févri (...)
« Ce n’est pas une mauvaise mère, c’est une mère qui est déconnectée de ses responsabilités de par son instinct de survie, toujours surveiller que les enfants ne fassent pas trop de bruit dans la maison parce que ça pourrait irriter monsieur et que, si monsieur devient irrité, bien il va y avoir une escalade au niveau de la violence21. »
41Les débats parlementaires révèlent cependant que ces nuances et positions divergentes sont largement étouffées au profit d’une vision hégémonique avec laquelle elles n’entretiennent pas de dialogue (Gillespie, 2008). Celle-ci se centre sur le parent fautif, dont les caractéristiques justifient le recours à des solutions coercitives. Cette orientation correspond à ce que Blumer (1971) identifie comme une étape caractéristique de la carrière des problèmes publics : la formulation d’un plan d’action se fonde non sur un examen critique du problème, mais sur l’agrégation de représentations suffisamment consensuelles pour permettre son traitement politique.
42Cette absence de débat, se traduisant entre autres par l’absence de dialogue possible entre les différentes représentations mobilisées et le verrouillage du sens du problème autour de la figure de l’enfant à sauver et du parent à contrôler, nous rappelle la notion de tabouisation. La notion de tabou est rarement employée pour étudier des dynamiques sociales dans les sociétés occidentales, et encore moins à l’ère du postmodernisme qui est souvent caractérisé par un grand flux d’informations, pour certains par un éclatement des repères normatifs traditionnels et par la primauté de la rationalité scientifique dans la construction des connaissances (Maffesoli et Lipovetsky, 2009 ; Sabri et al., 2010 ; Touraine, 1992). Toutefois, cette notion permet non seulement d’encapsuler cet interdit de débattre, mais est aussi en toute cohérence avec l’indignation morale identifiée dans les médias. Enfin, la sacralisation de l’enfant observée dans les propos et la tabouisation de l’ensemble des formes de mauvais traitements dont il pourrait être victime, en particulier aux mains de ses parents, constituent un phénomène qui remplit, comme celui de mise en altérité symbolique, une fonction de protection identitaire importante (Sabri et al., 2010). Ainsi, l’interdit conversationnel (Sabri et al., 2010 ; Hacking, 1999) dont la maltraitance intrafamiliale fait l’objet implique qu’il s’avère particulièrement risqué pour les membres d’un groupe donné d’adopter une position qui soit divergente à celle de la majorité, entre autres en raison de la contagion du tabou et du risque alors d’y être associé. Ce risque de contagion se remarque de la même manière dans les constructions argumentaires reposant sur les autres représentations sociales des parents que nous avons identifiées. En particulier, la représentation polémique des parents maltraitants propose une lecture centrée sur la victimisation parentale, dont les mères victimes de violence conjugale.
43En comprenant mieux la fonction défensive de la représentation hégémonique du parent dangereux, nous sommes plus à même de concevoir la contradiction irréconciliable avec une vision alternative qui vient donner au parent un rôle de victime méritant et nécessitant l’aide du groupe indigné. La représentation émancipée des parents vient, quant à elle, humaniser les parents, tout en maintenant certains critères de mise à distance basés entre autres sur les conditions de vie et la pauvreté. Cette représentation, si elle est accueillie avec plus d’ouverture que la précédente, n’arrive toutefois pas à déloger la représentation hégémonique du parent dangereux, celle qui en termes d’instrumentalisation guide l’élaboration formelle finale du plan d’action pour contrer la maltraitance envers les enfants en général et, par effet corollaire, les MTP.
44Ce cloisonnement symbolique limite la capacité du plan d’action à intégrer des perspectives plus ouvertes et diversifiées. L’absence d’espace discursif critique autour des MTP contribue à maintenir une vision rigide et stigmatisante, où les interventions sont conçues selon une lecture dichotomique : protéger l’enfant par le retrait et surveiller le parent perçu comme déficient. L’intégration formelle des MTP à la LPJ n’a donc pas été le fruit d’un consensus sur leur définition, mais plutôt d’un alignement autour d’un imaginaire collectif valorisant la protection inconditionnelle des enfants et la dénonciation des comportements parentaux jugés inadmissibles. Cette orientation a occulté les débats sur les nuances et les spécificités des MTP, en particulier leur dimension développementale, relationnelle et contextuelle.
45Le modèle de Blumer rappelle que l’application d’un plan d’action constitue la dernière étape de la carrière d’un problème public : il ne s’agit pas simplement de mettre en œuvre des décisions, mais bien de traduire dans la réalité des solutions préalablement sélectionnées.
46La mise en œuvre du plan d’action a révélé des tensions majeures entre différents registres discursifs : légal, managérial, professionnel et féministe. Les entretiens réalisés auprès des intervenant·es ont montré que ces registres coexistent de manière conflictuelle, produisant une polyphasie cognitive (Moscovici, 1961 ; Marková, 2007) où les représentations dominantes (légale et managériale) tendent à éclipser les lectures cliniques et les considérations féministes. Le discours légal, légitimé par la LPJ et fondé sur des critères formels, impose une lecture binaire et rigide des situations, reléguant les nuances contextuelles et relationnelles au second plan. Le discours managérial, quant à lui, favorise l’efficience, la standardisation et la reddition de comptes, au détriment du jugement clinique et de l’ajustement aux besoins des familles.
47Les intervenant·es rencontré·es décrivent leur quotidien professionnel comme un espace de tensions : d’un côté, les exigences du discours légal, fondées sur des critères stricts de compromission, et du discours managérial, axé sur les performances, les délais, et les indicateurs mesurables ; de l’autre, le discours professionnel, ancré dans l’expertise clinique et des évaluations adaptées aux situations, en particulier en contexte de MTP. La coexistence de ces discours, chacun porteur de logiques et de priorités différentes, engendre une situation de dissonance dans les pratiques. La domination des premiers se traduit par un déplacement du discours professionnel, comme en témoignent les entretiens : des interventions cliniquement justifiées sont abandonnées faute de correspondance avec les critères légaux ou en raison des contraintes de gestion.
- 22 Les prénoms employés sont fictifs.
« Au niveau de l’utilisation de la grille de la loi puis si ça se rend plus loin, disons au tribunal, des fois il va nous manquer d’éléments. […], mais vraiment la grille d’intervenant, notre vision travail social eh bien c’est clair qu’on voit il y a des impacts et que c’est quelque chose de grave. » (Gaëlle22.)
« [Au tribunal] on est tellement dans les faits concrets que le senti clinique, ça a moins comme sa place, un peu. Nous les impressions cliniques qu’on a […] c’est un petit peu plus nuancé, toute l’identification et bon, des fois je trouve ça difficile. » (Stéphane.)
« C’est une gestion de chiffres, là. Comme je te disais, tu peux être le pire intervenant, mais si tes plans d’intervention sont à jour, si tes rapports sont à jour, que tu es pas en retard sur quoi que ce soit, t’es correct. Tu peux être le meilleur intervenant clinique, tes notes chrono et tes PI sont en retard, t’es fait à l’os. Ça c’est la meilleure manière où est-ce que je peux te résumer où la priorité est mise. » (Gilles.)
48La domination persistante des discours légal et managérial, malgré leur inadéquation apparente avec la réalité des interventions, s’explique en grande partie par des effets de pouvoir (Foucault, 1994), et notamment par ce que l’on peut qualifier d’effet de pouvoir idéologique (Bourdieu, 1977, 2012 ; Fairclough et Fairclough, 2012). Cette notion renvoie à la capacité de certains discours à s’imposer non par leur pertinence ou leur adéquation empirique, mais par leur capacité à : 1. se présenter comme objectifs, neutres et incontournables, ce qui confère aux critères légaux et aux indicateurs de gestion une apparente légitimité et une autorité difficilement contestable ; 2. produire des effets d’autorenforcement, où la pratique se conforme aux normes dominantes, non pas parce qu’elles reflètent la réalité du terrain, mais parce qu’elles sont institutionnellement valorisées, mesurables et sanctionnables ; 3. marginaliser les discours alternatifs, comme le discours professionnel centré sur l’écoute, la nuance et la complexité des situations familiales, en les reléguant au rang de savoirs « secondaires » ou « subjectifs ».
49Le discours féministe, bien que présent dans certaines formations et référentiels, est lui aussi déplacé, en particulier lorsqu’il entre en tension avec la représentation hégémonique du parent dangereux. Ce déplacement s’accompagne d’un maintien des inégalités structurelles et d’un effacement des perspectives critiques.
- 23 Rappelons aussi que depuis 2022, la Loi sur la protection de la jeunesse distingue explicitement l’ (...)
« C’est souvent comme en toxico, la violence conjugale23. […] Souvent c’est comme les rechutes. […] c’est comme les parents toxicos, ils [ne] consomment plus avec Éric, mais il va en avoir un autre Éric […]. C’est comme des aimants. C’est rien de scientifique ou de rationnel, mais souvent nos clients vont aller vers ces conjoints-là, vont retourner vers un monsieur contrôlant. » (Geneviève.)
50Ces effets de pouvoir idéologique créent une situation où, même face à l’inadéquation manifeste des solutions imposées par les discours dominants, les intervenant·es se voient contraint·es de s’y conformer, sous peine d’exclusion, de sanction, ou d’érosion de leur crédibilité professionnelle. Cette dynamique contribue à l’instauration d’un climat de standardisation des pratiques, où la conformité formelle prime sur la pertinence et la qualité des interventions.
51Dans cette perspective, les stratégies de contournement ou d’ajustement développées par les intervenant·es – telles que l’assouplissement des critères, la priorisation tacite de certaines situations ou la recherche d’espaces informels de concertation – apparaissent comme des résistances partielles, mais rarement institutionnalisées. Ces ajustements permettent de préserver une part d’éthique professionnelle et de cohérence, mais restent fragiles et potentiellement épuisants.
52En conclusion, le troisième volet de cette recherche met en évidence que la mise en œuvre du plan d’action est moins un déploiement linéaire et rationnel des solutions prévues qu’un processus conflictuel et inégal, où les logiques dominantes s’imposent malgré leur décalage avec la réalité et la complexité des situations rencontrées. La compréhension fine de ces tensions et des effets de pouvoir idéologique constitue une clé pour penser des évolutions possibles, qui redonnent aux pratiques professionnelles leur sens et leur pertinence.
53Ces tensions ont des conséquences directes sur la reconnaissance et le traitement des MTP. Elles favorisent des interventions coercitives, fondées sur la surveillance et le retrait des enfants de leur famille, au détriment des approches préventives, de soutien et de participation. Elles contribuent également à l’épuisement professionnel et à la frustration des intervenant·es, confronté·es à des dilemmes éthiques et à des injonctions paradoxales.
54L’analyse transversale met en évidence l’effet cumulatif des dynamiques représentationnelles sur la carrière publique des MTP. Elle met en lumière plusieurs tensions majeures et invite à une réflexion approfondie sur les transformations nécessaires en matière d’intervention dans les cas de MTP.
55Tout d’abord, la surreprésentation des formes de maltraitance les plus visibles et spectaculaires, combinée à la domination des registres légaux et managériaux, crée un vide pour les situations plus diffuses et complexes. Ce vide se traduit par un déficit de solutions adaptées et par une tendance à privilégier les interventions coercitives, même lorsque des alternatives seraient envisageables.
56La marginalisation des discours alternatifs empêche l’émergence d’une lecture plus nuancée de la vulnérabilité parentale et des contextes de maltraitance. Le maintien de la représentation hégémonique du parent dangereux contribue également à renforcer la stigmatisation des parents, construits comme figures défaillantes ou coupables, sans que soient réellement prises en compte les conditions structurelles qui peuvent expliquer et aggraver les situations de maltraitance : précarité économique, isolement social, violences conjugales, discriminations systémiques. Ceci contribue à un effet d’invisibilisation des causes plus structurelles des difficultés parentales ainsi qu’à une responsabilisation excessive des individus, réduisant significativement l’ouverture à leur participation dans l’intervention et leur accompagnement.
57Pour penser autrement les MTP, il est nécessaire de déconstruire ces représentations dominantes et de promouvoir des approches plus dialogiques, sensibles et contextualisées. Cela implique une réflexion collective sur les fondements symboliques de la protection de l’enfance, une remise en question des normes implicites et une ouverture à des lectures plurielles et situées. C’est à cette condition que pourront être développées des pratiques plus justes, respectueuses des droits des enfants et des réalités familiales, et véritablement orientées vers le soutien et la prévention.
58Aussi, l’étude révèle que la reconnaissance des MTP dans le cadre législatif et institutionnel n’a pas suffi à assurer leur visibilité effective dans les pratiques. Malgré leur inscription dans la LPJ, ces formes de maltraitance demeurent sous-représentées, tant dans les signalements que dans les statistiques officielles (Baker et al., 2021). Les discours hégémoniques dominants contribuent à occulter la complexité des MTP, en les réduisant à des situations spectaculaires et médiatisées. Ce biais de visibilité alimente un cadrage restrictif du problème, centré sur des cas extrêmes qui justifient des interventions coercitives, mais qui laissent dans l’ombre les formes plus chroniques et insidieuses de maltraitance psychologique.
59En matière de pratique, cette configuration se traduit par une inadéquation entre les besoins réels des familles et l’offre de services disponible. L’approche managériale, axée sur la gestion du risque, la standardisation des pratiques et la mesure des résultats, tend à reléguer au second plan les dimensions relationnelle, humaniste et contextuelle qui devraient pourtant guider l’intervention. Le discours professionnel se trouve ainsi marginalisé, et les intervenant·es se voient souvent contraint·es d’adopter des pratiques standardisées qui ne correspondent ni à leur expertise ni aux réalités des situations.
60La recherche amène ainsi plusieurs réflexions quant aux pratiques, en particulier en ce qui a trait aux difficultés d’implantation des pratiques participatives en protection de la jeunesse. Si ces difficultés trouvent leurs ancrages dans des barrières symboliques et structurelles, elles sont également alimentées par un déficit de formation initiale et continue aux approches participatives, qui entretient – et se nourrit de – ces mêmes résistances institutionnelles (CSDEPJ, 2021 ; Lacharité et al., 2022 ; Lafantaisie et al., 2024). Ces obstacles prennent racine dans des représentations sociales implicites, qui maintiennent une lecture dichotomique du problème et reproduisent l’image d’un parent défaillant et d’un enfant victime. Cette dynamique est renforcée par un besoin institutionnel de protection identitaire, qui oppose un « nous » (institution, société) à un « eux » (parents perçus comme menaçants) et qui s’appuie sur des oppositions symboliques telles que vie/mort, protection/danger. Ces ancrages rendent la participation des familles et des enfants marginale et la réduisent à un principe proclamé, mais rarement mis en œuvre dans les pratiques quotidiennes. En ce sens, nos analyses soutiennent largement et permettent d’approfondir les constats émis par le rapport de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse au Québec (CSDEPJ) quant au faible recours aux approches participatives dans ce contexte, voire à un déclin de leur utilisation (CSDEPJ, 2021).
61En bref, l’analyse met en lumière que les enjeux transversaux identifiés ne sont pas simplement techniques ou organisationnels : ils relèvent de barrières implicites ancrées dans des représentations sociales, des logiques institutionnelles et des configurations émotionnelles qui façonnent le traitement du problème des MTP. Pour repenser l’intervention, il est indispensable d’articuler une réflexion critique sur les représentations sociales et les affects collectifs, une analyse des logiques institutionnelles et une valorisation des pratiques professionnelles et participatives.
62Cette recherche a permis de retracer la carrière publique des MTP envers les enfants au Québec, en interrogeant les représentations sociales qui ont accompagné leur mobilisation dans l’espace public, leur légitimation politique et leur traduction dans les pratiques de la PJ. L’approche adoptée, à l’intersection de la sociologie des problèmes publics et de la théorie des représentations sociales, a mis en évidence la manière dont les dynamiques d’ancrage, d’objectivation, d’instrumentalisation et de cloisonnement discursif ont contribué à façonner la reconnaissance du problème – mais aussi à en limiter les possibilités de traitement plural et nuancé. En retraçant les étapes successives de cette reconnaissance, l’étude montre que le statut de problème public est tributaire de mécanismes symboliques puissants, qui conditionnent à la fois la manière dont un problème est défini, les types de réponses jugées légitimes, et les groupes sociaux qu’on considère comme dignes d’aide ou, au contraire, comme menaçants.
63Les résultats révèlent que les représentations sociales associées aux MTP et plus largement à la maltraitance envers les enfants, loin de constituer de simples arrière-plans cognitifs, agissent comme des forces structurantes qui orientent les politiques publiques, façonnent les cadres d’intervention et influencent les marges de manœuvre des acteurs de terrain. Loin de se réduire à des perceptions individuelles, ces représentations révèlent l’existence de barrières symboliques et structurelles, profondément ancrées, qui freinent la mise en place de pratiques recommandées de longue date. Qu’il s’agisse d’initiatives visant à favoriser la participation active des familles, à instaurer des approches plus préventives, ou à réduire la judiciarisation systématique des interventions, toutes ces recommandations partagent une caractéristique commune : elles peinent à s’imposer lorsqu’elles entrent en tension avec des cadres normatifs implicites fondés sur la suspicion, le contrôle, et la nécessité d’évaluer en permanence le mérite des parents qui déterminerait leur légitimité à bénéficier d’une aide. Cette logique du mérite redéfinit la relation d’aide en relation d’épreuve : les familles doivent constamment démontrer leur conformité aux attentes institutionnelles pour continuer à être considérées comme « aidables », tandis que les intervenant·es se voient assigné·es à un rôle d’évaluateurs plutôt que de soutiens. D’ailleurs, cette configuration n’est pas sans rappeler l’analyse proposée par Hélène Thomas (2010), qui met en lumière la manière dont les politiques de protection produisent une « proximité distante » avec les personnes dites vulnérables : un rapport d’aide traversé par le contrôle, la moralisation et l’injonction paradoxale à l’autonomie. Comme elle l’écrit :
« La protection rapprochée se caractérise par la mise à distance et le contrôle normatif et moral des vulnérables dans le souci d’eux-mêmes et vis-à-vis de ceux qui prennent soin d’eux. Elle est, de plus, spécifique en ce qu’elle incite ces derniers de manière contradictoire à l’autonomie et à la participation à la vie sociale et politique en les isolant. » (Thomas, 2010, p. 12-13.)
64Ces constats permettent également de mieux comprendre les obstacles systémiques auxquels sont confronté·es les intervenant·es en protection de la jeunesse. Pris entre des registres contradictoires – juridique, managérial, professionnel – les professionnel·les doivent répondre à des injonctions parfois paradoxales qui fragilisent leur autonomie et limitent leur capacité à reconnaître la complexité des situations familiales. Les récits recueillis dans le cadre des entretiens montrent que ces tensions se manifestent dans les dilemmes quotidiens : devoir clore un dossier par manque de preuve objectivable malgré des indices clairs de souffrance ; choisir entre la conformité à un protocole et le respect de la singularité d’une situation ; devoir reformuler une lecture clinique dans un langage administratif normé. Ces dilemmes, récurrents, ne traduisent pas une mauvaise volonté des acteurs, mais bien l’effet d’un cadre d’action cadenassé par des représentations dominantes de ce qu’est un « bon parent », un « vrai danger » ou une « situation compromettante ».
65Ainsi, les résultats contribuent en outre à mieux comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent certains parents lorsqu’ils et elles entrent en contact avec les services de protection. La persistance d’une représentation dominante de la parentalité dangereuse, souvent indifférente aux contextes sociaux d’oppression ou de vulnérabilité, tend à figer ces personnes dans une identité marquée par la déviance. Cette dynamique conduit non seulement à la stigmatisation, mais aussi à l’occultation de formes d’aide qui pourraient autrement être envisagées. L’intervention ne se pense alors qu’en termes de contrôle, voire de retrait des enfants de leur famille, au détriment d’un accompagnement ajusté aux réalités vécues. En cela, les pratiques actuelles risquent non seulement de manquer leur cible, mais aussi de renforcer les inégalités qu’elles prétendent corriger.
66La place des enfants dans les représentations collectives de la maltraitance psychologique mérite également d’être questionnée. Si leur vulnérabilité est largement reconnue, leur point de vue reste souvent absent des débats, y compris dans les espaces où ils sont les premiers concernés (Cossar et al., 2016 ; CSDEPJ, 2021 ; Tourigny et Lafantaisie, 2022). Les résultats de cette recherche permettent de mieux comprendre ce paradoxe : les enfants sont protégés, mais rarement entendus. Leurs expériences sont fréquemment filtrées à travers les discours des adultes – parents, intervenants, experts – ce qui rend difficile une véritable reconnaissance de leur vécu subjectif. En écho à cela, plusieurs jeunes ayant vécu un parcours à la PJ expriment, au sortir du système, le désir d’être vus autrement : non plus comme des enfants du système, des « bénéficiaires », mais comme des sujets porteurs de potentiel, d’avenir, et de sensibilité (Doucet et Conseil national des défenseurs des jeunes pris en charge, 2021 ; Zorn, 2017). Ce qu’ils demandent, ce n’est pas seulement un soutien technique, mais la possibilité de construire une identité en dehors de la trajectoire institutionnelle qui les a marqués (Lacroix et al., 2023).
67Dans cette optique, penser autrement la maltraitance psychologique envers les enfants implique plus qu’une révision des lois, des balises ou des programmes : cela exige un travail collectif de redéfinition symbolique. Il s’agit de repenser les façons de nommer, de catégoriser et d’intervenir, en tenant compte de la diversité des parcours de vie, des dynamiques relationnelles, et des contextes sociaux dans lesquels s’inscrit la souffrance psychologique des enfants. Il s’agit aussi de reconnaître que les pratiques de protection, loin d’être neutres, participent à la production d’identités, de statuts et de récits de soi.
68Ce n’est qu’à cette condition que les interventions pourront évoluer vers des formes d’action plus justes, plus humaines et plus réflexives, véritablement centrées sur les besoins des enfants, mais aussi sur ceux des familles qui les entourent. En rendant visibles les barrières symboliques à l’œuvre, cette recherche souhaite contribuer à ouvrir des espaces de discussion, de remise en question et d’innovation dans le champ de la protection de l’enfance. Car repenser les MTP, ce n’est pas seulement mieux nommer la souffrance des enfants, c’est aussi créer les conditions pour qu’ils puissent continuer d’exister autrement – comme sujets, comme personnes, et non comme symptômes ou objets d’intervention.