1Au fil des années, la situation de 2 % à 3 % de tous les enfants et adolescents de la province de Québec (Canada) en vient à être prise en charge par le système de protection de l’enfance (Direction de la protection de la jeunesse, 2023). Si, pour plus de la moitié de ces jeunes, la situation permet qu’ils demeurent dans leur milieu familial, pour d’autres, les dangers sont tels que leur bien-être et leur développement sont compromis, au point qu’une décision de placer le jeune dans un autre milieu de vie est nécessaire (Direction de la protection de la jeunesse, 2023), parfois même jusqu’à leur majorité.
2Dans le présent article, et afin de s’aligner sur la conceptualisation adoptée par les services de protection de l’enfance, l’entrée dans la vie adulte (EVA) est définie comme le moment où les jeunes atteignent la majorité légale au Québec, c’est-à-dire l’âge de 18 ans. Dans cette province canadienne, plus de 2 000 jeunes quittent ainsi annuellement un placement à leur majorité, les services d’hébergement de la protection de la jeunesse cessant d’être accessibles pour eux dès leur 18e anniversaire (Goyette et Blanchet, 2018). À ce moment, en fonction de certains critères, les jeunes présentant les plus grandes vulnérabilités peuvent être admissibles au Programme qualification des jeunes (PQJ), qui leur offre un accompagnement vers l’autonomie jusqu’à l’âge de 25 ans. Ce dispositif a pour objectif de pallier les insuffisances de la préparation à la vie adulte observées chez les jeunes quittant un milieu substitut. Il repose sur un soutien intensif et prolongé au-delà de la majorité, visant à favoriser une transition graduelle vers l’autonomie pour les jeunes en situation de grande précarité toujours suivis par les services de protection de la jeunesse (Goyette et al., 2022 ; Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2025).
3Malgré tout, une partie des jeunes qui atteignent la majorité à la suite d’un placement se retrouvent, du jour au lendemain, en situation de devoir prendre des décisions et de poser des actions pour eux-mêmes, selon les capacités qu’ils se reconnaissent et les ressources qui sont disponibles pour eux. Malheureusement, la trajectoire de violences et d’adversités vécues ainsi que la trajectoire de placement amoindrissent considérablement les facteurs de protection pouvant leur assurer une solide entrée dans la vie adulte. Ces jeunes sont beaucoup plus nombreux que leurs pairs québécois à décrocher de l’école (Goyette et Blanchet, 2018). De plus, pour certains, la sortie de placement, qui survient souvent au moment où leurs pairs obtiennent leur diplôme d’études secondaires, marque une rupture importante dans leur parcours scolaire (Goyette et al., 2025). En outre, plusieurs d’entre eux ne disposent pas d’un réseau familial suffisamment solide pour les soutenir et les préparer adéquatement à cette transition (Goyette et Blanchet, 2018). Enfin, des écarts majeurs se constatent dans l’accès aux services, particulièrement en santé mentale : les jeunes placés y ont dix fois plus recours que les jeunes de la population générale (Goyette et al., 2024).
4Par ailleurs, le soutien qui leur est offert à ce moment demeure mince et ils se retrouvent souvent livrés à eux-mêmes (CSDEPJ, 2021), alors que des décisions importantes sont à prendre pour la suite de leur parcours. Ainsi, en 2021, la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (CSDEPJ), à l’issue de plusieurs semaines d’audiences publiques, dressait le constat suivant :
« Aucun soutien systématique n’est offert aux jeunes issus du système de protection de la jeunesse lorsqu’ils atteignent l’âge de la majorité. Ils ne bénéficient pas d’un soutien suffisant pour s’adapter aux multiples dimensions de la vie adulte auxquelles ils sont confrontés. » (CSDEPJ, 2021, p. 265.)
- 1 Au Québec, ces centres offrent « des services d’adaptation ou de réadaptation et d’intégration soci (...)
5Afin de mieux comprendre dans quel contexte se déroule l’entrée dans la vie adulte pour les jeunes en sortie de placement, les décisions qu’ils ont à prendre et les actions qu’ils ont à mener, la présente étude propose d’explorer les facettes de leur agentivité en s’intéressant à un groupe de jeunes femmes ayant une expérience antérieure de placement en centre de réadaptation pour les jeunes en difficulté1.
6Les études auprès des jeunes en sortie de placement adoptent majoritairement des définitions de l’agentivité axées sur la capacité des personnes à apporter des changements dans leur environnement, à avoir du pouvoir ou du contrôle sur la suite de leur parcours (Arnau-Sabatés et Gilligan, 2015 ; Göbel et al., 2021 ; Munford et Sanders, 2015). Bien qu’elles ne soient pas erronées, ces définitions omettent de considérer tout un pan de l’agentivité des personnes, à savoir celle qui s’exprime davantage dans le quotidien et qui est axée sur des objectifs à plus court terme (Bengtsson, 2013 ; Hitlin et Elder, 2007 ; Honkasalo, 2008 ; Lister, 2021 ; Rikala, 2020). Cette partie de l’agentivité est pourtant mobilisée dans des études portant sur d’autres populations que les jeunes femmes en sortie de placement, mais qui présentent des caractéristiques similaires – par exemple des personnes en situation de pauvreté (Lister, 2021), des jeunes présentant une problématique de santé mentale (Rikala, 2020), des groupes de femmes (Honkasalo, 2008). Dans la pratique, on constate qu’agentivité ne rime pas toujours avec pouvoir et contrôle sur son parcours de vie. Les contraintes pesant sur cette agentivité diminuent considérablement le pouvoir des personnes se retrouvant dans un contexte de vulnérabilité (ATD Fourth World, 2019) et ne leur permettent pas toujours de se projeter sur le long terme. Pourtant, même chez les populations les plus vulnérables et qui rencontrent le plus de contraintes, des preuves d’agentivité sont présentes (Evans, 2007).
7Lister (2021) fait ainsi une distinction entre l’agentivité du quotidien, qui caractérise les actions avec une visée à court terme – par exemple celles qui permettent de répondre aux besoins journaliers –, de l’agentivité stratégique, qui consiste en une visée à plus long terme. Selon cette autrice, il existe une certaine idéalisation de l’agentivité, menant à ne considérer comme agentifs que les actes permettant aux personnes de se sortir de leur condition de vulnérabilité. Cette non-considération de l’agentivité du quotidien et des contraintes pouvant nuire à l’agentivité sur le long terme entraîne un risque d’invisibilisation des actions posées par les personnes pour faire face aux difficultés journalières (Coffey et Farrugia, 2014 ; Honkasalo, 2008), laissant croire, à tort, que ces personnes sont passives et ne font pas preuve d’agentivité (Lister, 2021).
8En plus d’être balisées par les contraintes et les opportunités présentes dans l’environnement des personnes (Evans, 2007), les formes que prend l’agentivité semblent également modulées selon le genre (Honkasalo, 2008). Face à une situation de vulnérabilité, les hommes et les femmes n’opteraient pas toujours pour les mêmes actions (Lister, 2021). Ces stratégies agentives n’auraient pas non plus les mêmes sources de motivation, toujours en fonction du genre. Une étude portant sur les processus de résilience chez les jeunes en sortie de placement a ainsi démontré que certains de ces processus étaient partagés par les hommes et les femmes, alors que d’autres n’étaient observés que dans l’échantillon féminin (Hlungwani et van Breda, 2020). Pour les jeunes femmes de l’étude de Hlungwani et van Breda (2020), le fait d’embrasser la maternité et de vouloir prendre soin des gens les encourageait à effectuer des changements afin d’améliorer leurs conditions de vie et celles des personnes dont elles se considéraient comme responsables. Ces sources de motivation n’ont pas été observées par les auteurs chez les jeunes hommes. En regard de ces distinctions, il apparaît pertinent de s’intéresser à l’agentivité des jeunes placés à partir d’échantillons non mixtes, permettant ainsi de faire ressortir les spécificités de l’agentivité selon le genre concerné.
9La présente étude se penche sur les particularités de l’agentivité chez les jeunes femmes avec un vécu de placement hors de leur milieu familial. Ces jeunes femmes présentent un parcours de vie jalonné d’adversités (maltraitance, ruptures relationnelles et sociales…) et amorcent leur entrée dans la vie adulte dans un contexte réduisant considérablement les opportunités de faire preuve d’agentivité. Au moment de leur entrée dans la vie adulte, un certain nombre vivent elles-mêmes des situations de vulnérabilité marquées par la monoparentalité, la pauvreté, une faible scolarisation, de la violence conjugale, de l’isolement social et de la détresse psychologique (Lanctôt, 2005 ; Lanctôt et Turcotte, 2018). Ces situations d’adversité les amènent à évoluer dans un environnement où les possibilités de choix et d’action sont limitées. Elles se retrouvent face à des contraintes, les ressources nécessaires pour faire certains choix ou poser certaines actions n’étant pas à leur portée (Aaltonen, 2013).
10Chez plusieurs de ces jeunes femmes, on observe également une entrée précoce dans la maternité. Ce phénomène, qui semble lié pour certaines à des manifestations spécifiques du trauma augmentant la probabilité d’une grossesse hâtive (Prévost-Lemire et al., 2021), s’inscrit aussi, pour d’autres, dans une démarche de construction rapide d’une famille. Même lorsque la venue d’un enfant survient plus tôt que prévu, elle s’arrime néanmoins à un projet déjà présent : celui de former un couple et de bâtir une cellule familiale. Dans leurs récits, la parentalité prend ainsi une signification particulière, car elle représente l’occasion de créer la famille dont elles ont été privées durant leur enfance (Ganne et al., 2019). Cette situation influence à son tour de manière significative le sens que les jeunes femmes donnent à leurs décisions et à leurs actions (Lévesque, 2015) et impacte fortement les dimensions professionnelle, familiale et résidentielle de leur parcours (Ganne et al., 2019).
11Les études faites auprès des jeunes pendant leur placement révèlent que leur agentivité et leur ressenti quant au pouvoir qu’ils ont sur leur vie se trouvent contraints par les décisions qui sont prises pour eux et face auxquelles leur participation est peu sollicitée (Hébert et al., 2016 ; Munford et Sanders, 2015 ; ten Brummelaar et al., 2018). En revanche, on en sait moins sur l’agentivité des jeunes lors de la sortie du placement et de l’entrée dans la vie adulte, ces deux transitions étant susceptibles d’élargir leurs options quant aux choix et aux actions à entreprendre. Les études qui se sont penchées sur la question l’ont fait souvent sous l’angle des trajectoires scolaires et professionnelles (Arnau-Sabatés et Gilligan, 2015 ; Brady et Gilligan, 2020 ; Gilligan et Arnau-Sabatés, 2017 ; Göbel et al., 2021). Cette agentivité prenant place dans toutes les autres sphères de la vie des jeunes adultes, un regard plus large sur ces différentes formes dans leur parcours de vie est pertinent.
12Afin de permettre l’exploration de l’agentivité des jeunes femmes en sortie de placement, cette étude poursuit les objectifs suivants : 1. mettre en lumière les formes que prend leur agentivité du quotidien ; 2. comparer ces formes d’agentivité à court terme avec celles que prend leur agentivité stratégique (à long terme).
13Le concept d’agentivité, de même que les débats entourant ses multiples définitions et interprétations, a suscité un regain d’intérêt au cours des vingt dernières années (Priestley, 2020). L’agentivité est intimement liée au développement du pouvoir d’agir (empowerment), ce dernier étant défini comme « à la fois le processus d’accroissement de l’agentivité, mais également des autres capabilités d’individus et de collectivités afin qu’ils puissent effectuer des choix et, s’ils le désirent, transformer ces derniers en actions et en résultats désirés, et le résultat de ce processus » (Morin et al., 2019, p. 10).
14Historiquement, les enfants ont été perçus comme des êtres passifs, sur lesquels on agit et qui doivent être « développés » avant de pouvoir participer activement au monde ou le transformer par leur agentivité (Priestley, 2020). Toutefois, ce discours tend aujourd’hui à être déconstruit, alors qu’un nombre croissant de recherches s’intéressent à l’agentivité des enfants et mettent en lumière leur capacité à agir, à influencer leur environnement et à participer à la construction de leur propre trajectoire (par exemple Dumont et al., 2022 ; Robin, 2019). À l’inverse, l’attribution d’une forme d’agentivité aux adultes a longtemps été tenue pour acquise, sans pour autant prendre en considération l’influence de leur environnement ni les caractéristiques de leur parcours de vie. Afin d’éviter de reproduire une logique néolibérale qui consisterait à considérer les jeunes adultes en situation de vulnérabilité comme pleinement responsables de leur destin du seul fait qu’ils ont atteint la majorité, il importe d’adopter une approche reconnaissant les contraintes sociales et structurelles qui façonnent leurs possibilités d’action. Une telle perspective permet de mieux comprendre les facteurs qui favorisent ou freinent la capacité d’un jeune adulte à exercer son pouvoir d’agir (Priestley, 2020).
15Dans cette perspective, le regard posé sur l’agentivité des jeunes femmes en sortie de placement le sera à partir du cadre d’analyse développé par Lister (2004, 2021), qui distingue quatre formes d’agentivité :
« La gymnastique complexe et délicate consistant à joindre les deux bouts avec un budget insuffisant, le refus de se conformer aux exigences des organismes d’aide sociale, la décision de concilier ou non les soins aux enfants avec un emploi rémunéré et l’engagement dans des actions collectives visant à améliorer les conditions du quartier ou à défendre les prestataires d’aide sociale constituent autant d’exemples d’agentivité. Toutefois, chacune de ces situations renvoie à un type d’agentivité différent. » [traduction libre] (Lister, 2021, p. 128.)
16Ces formes d’agentivité se placent à l’intérieur de quadrants, représentés dans la figure 1, constitués de deux continuums. Le continuum d’agentivité quotidienne-stratégique considère les visées à plus ou moins long terme des choix et des actions entreprises, alors que le continuum personnel-politique/citoyen en fait une distinction selon qu’ils ont un objectif de subsistance individuelle ou une portée collective ou politique. Les quatre formes d’agentivité engendrées par le croisement de ces deux continuums permettent ainsi de qualifier les choix et les actions, et non les personnes, un même individu pouvant faire preuve de plus d’une forme d’agentivité. Ces choix et ces actions se regroupent ainsi autour du fait de s’adapter (getting by) aux situations de vulnérabilité, d’y résister (getting back at), de s’en sortir (getting out) ou de s’organiser (getting organized) afin d’avoir un impact sur ce qui crée ces vulnérabilités.
Figure 1. Formes d’agentivité selon Lister
Source : Lister, 2021, p. 129, traduction libre.
17La forme d’agentivité qui se retrouve dans le premier quadrant, soit le fait de s’adapter, se caractérise par les choix et les actions centrés sur la gestion des difficultés du quotidien et la réponse aux besoins de subsistance. La notion de « coping » est associée à cette forme d’agentivité, où l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources de l’individu sont considérés (Lazarus et Folkman, 1984). Honkasalo (2008) parle ainsi d’une forme d’agentivité minimale. Les choix et les actions dont elle est constituée sont souvent tenus pour acquis, ce qui explique qu’elle soit souvent invisibilisée et peu prise en compte dans les études (Coffey et Farrugia, 2014 ; Honkasalo, 2008 ; Lister, 2021 ; Rikala, 2020). On met plutôt l’accent sur les contraintes et le manque de choix pour les personnes vulnérables, ne leur permettant pas d’avoir du contrôle sur leur vie. Mais malgré les plus grandes contraintes, les personnes en situation de vulnérabilité demeurent capables de prendre des décisions sur les stratégies d’adaptation à mobiliser face à la situation (Lister, 2021). Pour les jeunes en sortie de placement, cette forme d’agentivité pourrait comprendre toutes les décisions et les actions menées dans le but d’augmenter les ressources disponibles (par exemple : emplois légaux ou illégaux), de diminuer les dépenses (habiter chez des amis plutôt que de payer un appartement) ou de gérer les situations difficiles (réprimer les pensées ou les sentiments négatifs) (Flynn et al., 2018 ; Lister, 2021 ; Tahkola et al., 2021).
18Au sein même des populations étudiées dans les recherches, des nuances quant à la configuration de l’agentivité visant à s’adapter aux situations de vulnérabilité sont remarquées. Ceci s’explique entre autres par la distribution inégale des ressources personnelles, sociales et matérielles, qui joue sur la capacité de chacun à faire face aux situations de stress (Evans, 2007 ; Lister, 2021). Alors que cette forme d’agentivité peut paraître banale, il s’avère qu’en situation de vulnérabilité, elle demande des habiletés considérables de mobilisation de ressources et de planification, les décisions et les actions en découlant semblant plus faciles à mettre en place pour les personnes qui présenteraient déjà un certain niveau de conformité en regard des normes et des attentes sociales (Lister, 2021).
19Le danger de cette forme d’agentivité est que l’accent mis sur la résolution des problèmes immédiats peut rendre difficile la prise de décisions et la mise en œuvre d’actions sur le long terme, donc la progression sur les quadrants vers une forme d’agentivité qui amènerait une amélioration plus grande et à plus long terme des conditions de vie. Avec le temps, le fait d’être constamment dans un mode de survie au quotidien peut être épuisant et mener à vivre un sentiment de perte d’espoir et de perte de pouvoir (Lister, 2021).
20Lorsque l’agentivité du quotidien adopte un angle plus politique, Lister (2021) parle de getting (back) at, soit une agentivité réalisée dans une visée de résistance. Font partie de cette forme d’agentivité toutes les décisions et les actions qui vont volontairement à l’encontre des normes établies, des lois. Le but ici n’est toujours pas le changement social, mais la survie, dans une logique qui réfute le système établi. Cette reprise de pouvoir pour son bien-être personnel peut parfois se faire au détriment de la personne elle-même, de sa famille, de son entourage et de la société. Cette forme d’agentivité est susceptible de s’ancrer dans l’expérience d’injustices perpétrées par le système. Les décisions et les actions peuvent ainsi migrer vers la résistance quotidienne suite à des tentatives répétées et infructueuses d’une agentivité plus stratégique qui aurait pu permettre aux personnes de se sortir de leur condition de vulnérabilité (Rikala, 2020). Pour les jeunes femmes en sortie de placement, cette forme d’agentivité peut également être une réponse au traitement ou à la stigmatisation vécue lors de leurs contacts avec les différentes institutions qu’elles côtoient ou ont côtoyées (système judiciaire, système de protection de l’enfance…) (Flynn et al., 2018).
21Au croisement entre les dimensions personnelle et stratégique de l’agentivité se retrouvent les décisions et les actions axées sur l’objectif de se sortir de la situation de vulnérabilité. C’est donc une forme d’agentivité avec une visée à plus long terme, mais qui demeure centrée sur les besoins de la personne et de son entourage immédiat, sans portée politique qui viendrait ébranler les structures. On peut, par exemple, penser aux jeunes en sortie de placement qui s’investissent dans des études post-secondaires dans le but d’avoir une carrière payante et qui leur permettra d’améliorer leurs conditions de vie.
22Cette forme d’agentivité est celle qui est souvent mise en avant dans les études sur le sujet, les principales routes identifiées pour s’en sortir – tant dans les écrits scientifiques que dans ce qui est promu par les décideurs et les politiciens – étant l’emploi et l’éducation (Arnau-Sabatés et Gilligan, 2015 ; Gilligan et Arnau-Sabatés, 2017 ; Göbel et al., 2021 ; Lister, 2021). Cependant, ces routes sont influencées à la fois par les ressources que la personne arrive à mobiliser et par les opportunités et les contraintes découlant de sa position sociale (Rikala, 2020). Plus les ressources sont limitées et les barrières à franchir élevées, plus il devient difficile de faire preuve de cette forme d’agentivité, ce qui peut compromettre le réalisme du plan élaboré par les personnes pour s’en sortir.
23La dernière forme d’agentivité, où il s’agit de s’organiser, comprend toutes les décisions et actions qui ont une visée politique ou de changement des structures établies. Elle comprend également tout ce qui est réalisé dans l’optique de changer les choses pour les personnes qui vivent des situations de vulnérabilité similaires. On peut ici penser aux regroupements d’anciens jeunes placés qui ont vu le jour ces dernières années, au Québec comme en France (Lacroix et al., 2023). Le fait même de participer à une étude en ayant espoir que les contraintes nommées et les solutions proposées pourraient amoindrir les difficultés de personnes ayant un parcours de vie semblable y est considéré (Dumont et al., 2022 ; Rikala, 2020). Cette forme d’agentivité nécessite une certaine estime personnelle et la conviction d’être légitime à participer à la vie politique. Cela demande également certaines compétences qui sont le plus souvent acquises grâce à l’éducation (comme la capacité de s’exprimer à l’oral et à l’écrit), ainsi que l’opportunité d’avoir accès à un certain nombre de ressources (Lister, 2021).
24Pour agir dans une visée collective, encore faut-il s’identifier à ce collectif, éprouver un sentiment d’appartenance à un groupe, avoir une identité partagée avec d’autres dans la même position sociale. Il existe pourtant un danger quant à cette identification à une catégorie spécifique de personne, lorsque cette identité s’accompagne d’un discours social et politique qui tire les personnes dans un fatalisme et une perte d’espoir, limitant ainsi les actions nécessaires pour opérer les changements souhaités (Lister, 2021).
25Bien qu’un individu puisse prendre des décisions et poser des actions relevant des quatre quadrants de l’agentivité, Rikala (2020) constate une certaine mouvance des stratégies agentives en fonction de ce qui est disponible, en termes de ressources, ainsi qu’en fonction des réponses que les personnes reçoivent des structures en place lorsqu’elles osent une agentivité plus stratégique :
« Cela montre que, lorsque les conditions matérielles et sociales de vie sont suffisamment stables, les formes quotidiennes d’agentivité peuvent évoluer vers une agentivité stratégique, et ainsi vers des objectifs à plus long terme visant à sortir de la détresse. Les tentatives émergentes et fragiles d’agentivité stratégique peuvent soit échouer, soit se développer, selon la réponse du contexte social et structurel. Lorsque les formes d’agentivité stratégique sont restreintes par des pratiques institutionnelles, les difficultés à répondre aux besoins quotidiens réapparaissent rapidement ou se transforment en cynisme à l’égard du système. De plus, lorsque les institutions, les politiques et les pratiques ne soutiennent pas les formes d’agentivité stratégique, la résistance à leur égard s’accroît ; à l’inverse, lorsque l’agentivité stratégique est soutenue par les pratiques institutionnelles, une véritable voie de sortie de la détresse devient possible. » [traduction libre] (Rikala, 2020, p. 1033-1034.)
- 2 Étude menée par Nadine Lanctôt depuis 2011.
26Cette étude, dite qualitative, présente les résultats d’une analyse de données secondaires qui s’appuie sur des entrevues réalisées dans le cadre d’une étude longitudinale auprès d’adolescentes placées en centre de réadaptation2. Un sous-échantillon de 20 participantes a été constitué au temps 6 de cette étude longitudinale, alors que les participantes avaient entre 19 et 24 ans, afin de s’intéresser de façon plus spécifique à leur entrée dans la vie adulte. Conformément à l’objectif poursuivi par l’étude initiale, le principal critère d’inclusion des participantes reposait sur la stabilité ou l’instabilité de leur histoire de placement, en vue d’avoir un échantillon représentatif des différents types de parcours des jeunes femmes (Hébert et Lanctôt, 2016).
27Le protocole d’entretien utilisé s’inspire du « Life Story Interview » de McAdams (2007). Cet outil de collecte de données met grandement en avant l’agentivité des personnes, en les invitant à être autrices de leurs propres récits de vie. Il était en effet demandé aux participantes, durant l’entrevue, de penser aux différentes scènes qui pourraient constituer le film de leur vie et de les décrire. L’entrevue permettait d’aborder avec elles les moments marquants de leur vie, les obstacles et les défis rencontrés et comment elles y avaient fait face. Il importe toutefois de préciser que la collecte de données n’avait pas pour objectif initial de documenter l’agentivité des participantes. Les résultats présentés ici s’attardent sur les scènes choisies par les participantes en lien avec leur entrée dans la vie adulte, en posant un regard sur les décisions prises et les actions réalisées à ce stade de leur vie. Les réponses concernant leur enfance, leur adolescence ou leur vécu de placement ont été écartées afin de cibler exclusivement les éléments survenus à partir du début de l’entrée dans la vie adulte et de dégager les décisions et les actions qu’elles ont alors mobilisées. Les extraits d’entrevue portant sur la vie adulte des participantes ont ainsi été classifiés sous différents thèmes découlant des objectifs poursuivis par l’analyse de données secondaires et du cadre théorique. L’utilisation du logiciel NVivo pour le traitement des données qualitatives a permis de regrouper les décisions et actions des participantes depuis leur entrée dans la vie adulte, ce qui a favorisé leur mise en œuvre et ce qui a pu leur nuire. Les décisions et les actions des participantes ont ensuite été analysées afin de déterminer celles qui étaient axées sur le court terme et la recherche d’une réponse à un besoin immédiat et celles davantage axées sur le long terme et le désir d’apporter des modifications à leurs conditions de vie. Afin d’assurer la rigueur de l’étude, l’exactitude de l’analyse et de l’interprétation des résultats a été vérifiée par l’une des chercheuses ayant participé à toutes les étapes du projet, qui a pris connaissance des catégories d’analyse ainsi que des synthèses de codage préparées pour chaque participante.
28Les participantes à l’étude (n = 20) avaient en moyenne 22 ans au moment de l’entrevue. Toutes avaient été placées en centre de réadaptation, certaines étant également passées par des familles d’accueil (n = 8) ou des foyers de groupe (n = 13) dans leur trajectoire de placement. En moyenne, leur trajectoire de placement s’est échelonnée sur quatre ans (minimum : 265 jours ; maximum : onze ans) et a débuté alors qu’elles avaient 13 ans (minimum : 7 ans ; maximum : 17 ans). Elles ne recevaient plus de services de la protection de la jeunesse pour elles-mêmes au moment des entrevues.
- 3 À titre de référence, généralement, au Québec, les enfants de 5 à 12 ans fréquentent l’école primai (...)
29Neuf participantes étaient mères, tandis qu’une autre était enceinte. Trois participantes habitaient encore chez un parent, alors que les autres vivaient en appartement, seules ou avec un conjoint. Sur le plan des études, une participante n’avait pas atteint la fin de l’école primaire. Onze participantes avaient atteint, comme plus haut niveau d’étude, le diplôme de l’école primaire, une avait obtenu son diplôme de l’école secondaire, cinq étudiaient au niveau collégial et une avait terminé le niveau collégial et projetait de s’inscrire à l’université3. Enfin, une participante n’a pas du tout abordé le thème des études lors de l’entrevue.
30Une présentation des contraintes rencontrées par les participantes lors de leur sortie de placement sera d’abord effectuée ici, avant de pouvoir aborder de manière détaillée les propos des participantes concernant les décisions et les actions mises en œuvre lors de leur entrée dans la vie adulte.
31Les participantes rencontrées ont toutes quitté le placement dans les dernières années de leur adolescence ou au moment de l’atteinte de leur majorité, faisant coïncider leur sortie de placement avec leur entrée dans la vie adulte. Malgré les attentes optimistes associées à cette transition, les propos des participantes suggèrent plutôt que la liberté acquise a davantage été associée à de l’instabilité et à une perte de repère :
- 4 Les prénoms ont été modifiés.
« Ah mon Dieu ! Ma vie adulte ! Ça a été difficile. Moi, quand j’étais en centre d’accueil, je disais : “Ah mon Dieu ! Ça va être facile ! 18 ans, on fait ce qu’on veut, on peut aller où on veut…” Mmh. Loin de là ! […] c’était hyper difficile. J’ai couru d’un bord puis de l’autre pour me trouver un logement, pour… aller habiter chez des amis. C’était vraiment pas facile. » (Mireille4.)
32Ainsi, près de la moitié des participantes (n = 9) ont nommé explicitement cette période d’instabilité, principalement en ce qui concerne le logement, où elles se retrouvent à devoir prendre des décisions leur permettant d’assurer leur survie et leurs besoins de base sans disposer des outils pour effectuer les bons choix :
« Bien, à mes 18 ans, c’était : “Bye. Trouve-toi un appart, puis va-t’en.” Tu sais, au pire, un petit suivi, genre, ça aurait été pas pire. J’aurais peut-être été sauvée. » (Rosalie.)
« C’est comme si tu faisais… tu faisais grandir un bébé tigre dans un zoo. Mais tu sais, oui, il a été élevé en captivité, mais là, tu le mets dans une jungle comme ça. Puis lui, il n’a pas appris à chasser, rien ! » (Béatrice.)
33Pour expliquer cette instabilité, les participantes mentionnent que leur entrée dans la vie adulte s’est réalisée de façon abrupte, sans le soutien familial dont peuvent bénéficier les autres jeunes du même âge :
« Mais ça n’a pas été plaisant aussi, parce que j’avais comme l’impression de ne plus être accrochée après personne. Je ne pouvais plus compter sur personne pour avoir un toit, pour avoir de la nourriture. […] Si j’avais eu une vie normale, j’aurais pu continuer à vivre chez mes parents, puis aller aux études, mais ma vie a pris un tournant d’une autre manière. Il a fallu que je m’arrange avec mes problèmes. » (Marie.)
34Lors des entrevues, la faiblesse du réseau de soutien entourant les participantes constituait toujours un obstacle important pour elles, ce réseau ayant été malmené avec les années et les situations d’adversité, ne leur laissant qu’un faible filet de sécurité. Lorsqu’elles parlent du soutien reçu, elles nomment souvent une seule personne, apparaissant ainsi en quelque sorte dépendantes d’une relation dont la fin pourrait entraîner des conséquences importantes sur la suite de leur parcours :
« Si un jour ça ne marche plus entre nous [le conjoint et elle], admettons qu’on se séparait les choses comme si on était mariés, je me dis qu’après ça, il faudrait peut-être que je mette un terme à mes études pour pouvoir aller sur le marché du travail à temps plein. Ça fait partie des préoccupations que je peux avoir. » (Amélie.)
35Il est possible de penser, dans cet exemple donné par Amélie, que ses décisions et ses actions pourraient être influencées par les préoccupations mentionnées en regard des conséquences d’une possible séparation.
36La faiblesse du réseau de soutien n’est pas la seule contrainte exprimée par les participantes qui balise leurs décisions et leurs actions. Elles mentionnent également que le vécu antérieur de violence, les embûches rencontrées sur le plan scolaire, le fait d’être responsable d’un enfant et les difficultés financières ont réduit les possibilités de choix depuis leur entrée dans la vie adulte, ou les amènent à faire des choix différents :
« Puis ça m’a marquée beaucoup […]. À cause de ce qu’il a fait [le beau-père] j’ai de la misère à truster5, les gars surtout. » (Catherine.)
« C’est ma passion de travailler avec les enfants. J’aimerais faire des études pour aller travailler en garderie, sauf que c’est beaucoup d’études, c’est beaucoup de temps. Puis je sais que je ne serais pas capable parce que je ne suis pas bonne à l’école, tu sais… Donc non. » (Maxim.)
« Retourner aux études [serait un but que je voudrais atteindre]. […] Je les avais repris [mes études], mais j’ai arrêté parce que je m’étais ramassée toute seule avec mon fils [à la suite de la séparation avec le conjoint]. C’était dur, alors j’avais comme repris un break6, là. » (Coralie.)
« Tout me coûte super cher, donc je n’ai pas le choix de rester habiter ici [chez sa mère]. » (Emilie.)
37Pourtant, malgré les contraintes qui les circonscrivent, force est de constater que c’est par leurs décisions et leurs actions qu’elles arrivent depuis leur entrée dans la vie adulte à répondre à leurs besoins de base, à résister aux structures et aux normes sociales qui les oppressent ou à améliorer leurs conditions de vie et celles de leur entourage. Les sections suivantes de l’article explorent la manière dont elles se manifestent dans la vie des participantes.
38Les décisions et actions orientées vers la réponse aux besoins de base occupent une place centrale dans le quotidien des participantes, particulièrement après leur sortie de placement. Ces dernières évoquent ainsi les diverses actions entreprises pour obtenir un endroit où dormir et une alimentation suffisante. Les solutions adoptées, bien qu’imparfaites selon ce qu’elles en disent, illustrent également les stratégies d’adaptation déployées pour atténuer les inconvénients qui en découlent. Par exemple, Rosalie mentionne que la cohabitation avec plusieurs personnes dans un même appartement l’oblige à développer des mécanismes pour composer avec les défis associés à cette situation :
« Je me mettais des bouchons d’oreille le soir, puis je m’habituais à me lever le matin. […] J’étais en plein milieu, en plus : la fille qui se lève de bonne heure dans la chambre, puis le salon où le gars se couche tard. Je n’avais pas le choix de m’habituer. » (Rosalie.)
39Bien qu’elles admettent éprouver un inconfort face à certains des choix adoptés pour subvenir à leurs besoins, les participantes soulignent que ces décisions leur ont permis de surmonter les défis immédiats, de préserver une certaine indépendance, et de prendre soin d’elles. Léonie l’exprime très bien lorsqu’elle décrit une des scènes qu’elle voudrait voir dans le film sur sa vie. Elle mentionne que, dans son film, on pourrait la voir danser nue dans les clubs pour gagner de l’argent et subvenir à ses besoins, malgré le malaise que lui amène ce travail :
« Je danse… Tu me verrais dans les clubs, tu vois que je travaille, que j’essaie de collecter de l’argent, puis que je ne suis pas bien là-dedans, mais… quand je pars le soir, je suis bien parce que je me paie mes propres petites affaires. Je me paie mon hôtel. Puis je peux payer ma bouffe […]. Je suis indépendante. Tu vois que je ne suis pas contente avec la job que je faisais, puis après ça, tu me vois après comme… après la job, tu me vois juste vivre… payer mes affaires, prendre soin de moi. Puis c’est ça. » (Léonie.)
40Au-delà de la réponse à la période d’instabilité suivant la sortie de placement, les participantes prennent également des décisions et posent des actions du quotidien une fois leurs besoins de base mieux satisfaits. Les propos des participantes se concentrent autour de trois axes principaux visant le renforcement de leurs capacités à faire face aux défis rencontrés : 1. effectuer un travail sur soi ; 2. améliorer les relations interpersonnelles ; 3. éviter les sources de souffrance. Le travail sur soi implique principalement de penser davantage à soi et de changer certains comportements lorsqu’elles constatent que ceux-ci peuvent entraîner des conséquences négatives :
« Je me mettais toujours de côté. Puis là, je pense maintenant que je dois vraiment me concentrer sur moi. […] je suis déjà en retard de plein d’affaires. Je vois plein de monde qui sont arrivés plus loin, puis je suis comme : “OK. Je vais commencer à me concentrer sur moi. Faire ce que je veux faire, ce que j’aime faire.” » (Catherine.)
« Je me suis calmée, j’ai commencé à penser avant d’agir, parce que je suis une personne très impulsive : tu me fais chier, je te frappe ! Tu sais, j’étais vraiment comme ça. Puis… je me dis que depuis que j’ai arrêté de consommer et tout ça, je me suis beaucoup adoucie parce que tu sais, avant que je pogne solidement les nerfs7 pour te frapper, je vais réfléchir avant aux conséquences de ce que ça va donner. » (Laurence.)
41Lorsqu’elles abordent les efforts qu’elles réalisent ou envisagent pour améliorer leurs relations interpersonnelles, les participantes se concentrent principalement sur leurs relations familiales et sur la restauration des liens avec certains membres de leur famille, notamment leurs parents :
« Parce que c’est le truc que j’ai le plus travaillé dans ma vie [les chicanes avec sa mère]. Tu sais, c’est ce que j’ai essayé le plus de changer, puis que j’essaie encore aujourd’hui. Parce que c’est pas toujours facile. Mais c’est vraiment parce que c’est ma maman. » (Gabrielle.)
« Puis je pense qu’une des personnes avec qui j’essaie le plus de changer, c’est envers ma mère puis mes frères et sœurs. » (Alexandra.)
« Ben, j’ai repris contact avec mon père. C’était quelque chose [de très] grand pour moi, là. » (Catherine.)
42Enfin, les participantes prennent des décisions personnelles dans le but de réduire les effets négatifs associés à certaines situations. Étant donné la diversité des adversités rencontrées, les décisions et les actions qui en découlent varient également. Ainsi, Mégan nous parle des raisons qui l’amènent à trier sur le volet les personnes qu’elle côtoie, alors que Mireille mentionne son choix d’arrêter la médication qui lui était prescrite, pour éviter les effets secondaires :
« Je trouve que [les gens] sont vraiment… ils ne sont pas corrects dans leur manière d’être. J’ai tendance vraiment à choisir mon entourage, puis ça me convient, mais dans un autre sens, je me ramasse qu’il n’y a pas grand monde avec qui j’ai envie d’être, finalement. » (Mégan.)
- 8 Je les ai jetés.
- 9 Acte de tirer la chasse d’eau.
« J’ai été diagnostiquée [bipolaire], donc ils m’ont donné des médicaments, mais ça me gelait trop. J’étais comme plus là. Alors, je les ai crissés8 dans la poubelle, dans les toilettes pour être plus précis. Je les ai flushés9. Je suis capable de me contrôler, je ne suis pas tout le temps capable, mais la plupart du temps, je suis capable. » (Mireille.)
43Bien que la majorité des décisions et actions des participantes soient orientées vers la satisfaction de leurs besoins de base, l’atteinte d’une certaine stabilité leur permet de se distancier de pratiques avec lesquelles elles sont moins en accord, et qui influencent la perception que les autres ont d’elles, comme dans le cas du travail du sexe :
« Mais moi, ça me fait mal en tant que telle parce que je sais que je ne suis pas [comme ça]. C’était juste pour l’argent. Il faut que j’essaie de faire comprendre aux gens que c’était juste pour l’argent, puis si je n’avais jamais fait ça, je serais peut-être même dans la rue. » (Mireille.)
44Les propos de Pascale diffèrent pourtant de ceux des autres participantes à ce sujet, alors qu’elle présente plutôt le travail du sexe comme sa façon de faire les choses différemment et de gagner sa vie, malgré le jugement qu’elle peut vivre à cet égard :
« Je ne suis peut-être pas fière nécessairement du métier que je fais, mais pareil, pour moi, c’est comme : “je ne manque de rien, mon enfant ne manque de rien”. C’est ce qui importe pour moi. Je suis fière de la personne que je suis devenue, puis je ne changerais pas pour autant. Je referais les mêmes choses. » (Pascale.)
« Puis ma mère le savait, que j’étais danseuse [érotique], parce que je lui avais dit. […] Toute ma famille est au courant. Donc… oui ! Ça a comme créé un petit froid. » (Pascale.)
45Toutefois, les participantes qui rapportent s’opposer explicitement aux normes légales ou sociales établies sont peu nombreuses. Certaines indiquent même ne pas souhaiter défier le système ou avoir choisi de se conformer après avoir atteint l’âge adulte, en raison des risques accrus associés aux conséquences potentielles de telles actions :
- 10 Frauder.
- 11 Travailler illégalement.
« Quand j’étais chez ma mère et que j’avais pas d’argent, je mettais des annonces [pour son service de coiffure à domicile] puis je m’en faisais, de l’argent de même. Je me trouvais une façon légalement d’en faire, tu sais, sans crosser10 le gouvernement. Travailler en dessous de la table11, moi, je voulais pas faire ça. Alors je me suis dit : “Bien, c’est légal de faire des tresses.” » (Noémie.)
« Quand j’étais jeune, j’ai volé, j’ai fait des choses comme ça. Puis là, je peux pas faire ça parce que si je me fais prendre, ils vont pas me laisser passer. Je vais aller à la Cour puis tout le système. Donc oui, c’est vraiment à mes 18 ans que je me suis rendu compte : “Ah, je suis une adulte, je suis une jeune femme, je peux pas…” Il faut que j’arrête de faire ce que je fais, finalement. Il faut que je me remette dans le droit chemin. » (Florence.)
46Que cela soit dès la sortie de placement ou après être passées par une période d’instabilité, une majorité de participantes (n = 16) ont mentionné un moment dans leur parcours où elles ont ressenti le besoin d’apporter des changements importants dans leur vie, dans une visée d’amélioration de leurs conditions d’existence. Si l’atteinte de la majorité peut avoir agi comme point tournant pour certaines en les amenant à changer certains comportements, pour celles qui sont mères (n = 9), cette prise de conscience survient à l’annonce de la grossesse, alors qu’elles prennent conscience des impacts que leur mode de vie peut avoir sur leur enfant :
« Oui, ça faisait deux ans que je disais que j’arrêterais, j’arrêterais, j’arrêterais, j’arrêterais [la consommation]… Je n’ai jamais arrêté. Il a fallu que je tombe enceinte pour me dire : “Non, je ne peux pas donner cette vie-là à mon enfant.” » (Laurence.)
47Comme pour Laurence, la recherche de stabilité signifie, pour beaucoup de participantes, l’arrêt des comportements délinquants ou de la consommation. Elle est aussi synonyme, pour d’autres, de l’accomplissement de démarches pour atteindre une stabilité résidentielle ou de mise en branle de leurs projets d’études, dans l’optique d’avoir les moyens financiers d’atteindre leurs objectifs :
« Aujourd’hui, je suis plus stable que je l’étais. Je prends de bonnes décisions en conséquence de mon enfant, puis de moi. […] avant, je savais jamais où me placer, quoi faire, quoi prendre comme décision. Puis je changeais souvent soit de logement, soit de quartier, soit… Puis aujourd’hui, bien, je suis plus stable. » (Coralie.)
- 12 Aide financière pour les personnes qui sont sans emploi.
« Travailler au salaire minimum, tu ne peux pas vraiment aller loin. Même avec un chèque [d’aide sociale]12, tu ne peux pas vraiment aller loin. Il faut vraiment que tu ailles à l’école, que tu continues. Comme moi, c’est pas si pire, j’ai mon secondaire 4, puis trois années de Cégep. Ça va pas si pire. Il manquerait juste mon université, mais je n’ai pas encore les moyens de payer ça. » (Mireille.)
48L’analyse des propos des participantes montre par ailleurs que pour pouvoir prendre des décisions et poser des actions leur permettant d’atteindre la stabilité souhaitée, la présence de certaines personnes agissant comme soutien est un facteur important. Ainsi, c’est la moitié des participantes qui nomme clairement, lors des entrevues, que certaines personnes de leur entourage leur ont permis de se sortir de la période d’instabilité suivant l’entrée dans la vie adulte ou que ces personnes leur ont évité, dès la sortie du placement, de se retrouver dans cette instabilité :
« Puis c’est lui [le conjoint] qui a dit : “OK. Stop, ça suffit. Il faut que ça arrête parce que tu ne seras plus là, sinon.” Donc on a… Je me suis calmée. Ça a bien été. J’ai arrêté de sortir au bar, j’ai arrêté de tout faire. Puis on a construit notre petite vie. […] C’est lui qui m’a sauvé la vie. Si [je ne l’avais] pas rencontré, je serais restée dans le pattern de me faire battre, de me faire… Puis je ne serais peut-être même plus là. » (Maxim.)
« Elle [une amie] a été beaucoup là à la sortie de mon centre. Ça m’a vraiment permis, quand je suis sortie, d’avoir quelqu’un parce que si elle, elle n’avait pas été là, je ne sais pas qu’est-ce que j’aurais fait parce que j’aurais été vraiment tannée13. J’aurais trouvé ça plate14. J’aurais voulu sortir, puis là, j’aurais peut-être retourné dans le même pattern. » (Emilie.)
49Les types de soutien reçus par les participantes sont divers, qu’ils soient financiers, matériels, résidentiels, émotionnels ou motivationnels. Ils proviennent d’un parent ou d’un membre de la famille élargie (n = 5), du conjoint (n = 3) ou d’amis (n = 3), tandis que trois participantes mentionnent également avoir fait appel à de l’aide formelle auprès d’organismes du réseau de la santé et des services sociaux.
50Pour un petit nombre de participantes (n = 4), certaines des décisions et actions entreprises depuis l’entrée dans la vie adulte s’expliquent par leur désir de donner en retour ou de prendre soin des personnes qui les entourent. Trois d’entre elles ont ainsi été présentes dans la vie d’un frère ou d’une sœur plus jeune, tandis que Gabrielle a même arrêté les études afin d’accueillir son jeune frère chez elle. Amélie a, quant à elle, décliné l’opportunité d’avoir un appartement supervisé, avec tout ce que cela apporte d’avantages au niveau du développement de l’autonomie, afin de pouvoir prendre soin de sa mère :
« Tu sais, j’ai voulu plus m’occuper de lui. Je ne sais pas comment l’expliquer. J’aurais préféré, moi, que quelqu’un me prenne chez lui, puis s’occupe de moi que d’être obligée de parler à des étrangers, puis ces choses-là. Je trouve que c’est un grand moment pour moi et pour mon frère. » (Gabrielle.)
« Puis là, la possibilité s’offrait à moi d’aller en appartement supervisé, sauf que ma mère, à l’époque, elle était vraiment dépressive. Ça a penché dans la balance, puis j’ai décidé de retourner chez elle. […] Aller en appartement supervisé, je pense que ça m’aurait apporté un plus, mais tu sais, ça ne s’est pas passé comme ça. Je ne voulais pas non plus blesser plus ma mère qu’elle l’était. Donc j’ai renoncé à ça, puis j’ai dit : “Non, je vais retourner habiter chez ma mère.” » (Amélie.)
51Quelques participantes (n = 3) ont également exprimé le désir d’utiliser leur expérience afin de donner à leur tour à d’autres personnes, à travers leur choix de carrière en relation d’aide :
« J’avais dans l’idée, quand j’allais finir mon secondaire, d’aller étudier en éducation spécialisée pour devenir éducatrice à mon tour parce que, bien, j’ai aimé le travail qu’ils ont fait avec moi. Puis j’ai voulu rendre l’ascenseur, comme… rendre la monnaie de la… de ce qu’ils m’ont apporté. » (Amélie.)
52Face à la nécessité d’en savoir davantage sur ce qui caractérise les expériences d’entrée dans la vie adulte des jeunes femmes en sortie de placement, la présente étude visait à explorer leur agentivité, en posant un regard sur les formes qu’elle peut revêtir. Les entrevues menées auprès des 20 jeunes femmes ont révélé que, malgré les contraintes rencontrées lors de leur entrée dans la vie adulte, elles investissent une quantité considérable d’efforts, d’abord pour assurer leur survie, puis pour améliorer leurs conditions de vie ainsi que celles de leur entourage.
53L’utilisation du cadre théorique développé par Lister (2021) pour l’analyse souligne la nécessité d’examiner la manière dont les participantes expliquent leurs décisions et leurs actions, une même action pouvant avoir une signification différente selon les personnes. Cette analyse sera présentée ici, avant de s’attarder sur l’aspect genré qui semble ressortir des résultats de l’étude. La discussion des résultats se conclura sur les recommandations qui en ressortent pour la recherche et la pratique, ainsi que sur les forces et limites de l’étude.
54L’étude des décisions et des actions des participantes laisse voir que leur agentivité se situe principalement sur l’axe personnel (voir figure 1), alors que les participantes se retrouvent en situation de devoir assumer leur indépendance soudaine. Bien qu’elles n’aient, en moyenne, que 22 ans, la plupart doivent déjà prendre entièrement soin d’elles-mêmes, seulement trois d’entre elles (15 %) habitant encore chez un parent. En comparaison, ce sont 62 % des jeunes de la population générale canadienne de 20 à 24 ans qui résident encore dans le milieu familial d’origine (Battams et Mathieu, 2024). Pour les participantes ayant l’opportunité de résider chez un parent, ce choix semble avoir été fait pour des considérations pratiques, leur permettant de se centrer sur d’autres aspects de leur développement plutôt que sur la recherche d’un toit. Ce soutien leur permet d’éviter la période d’instabilité mentionnée par plusieurs des autres participantes, la réunification avec les parents à la sortie du placement diminuant grandement les risques d’itinérance (Fowler et al., 2017).
55Pour les participantes n’ayant pu bénéficier de la sécurité du foyer familial, le fait de ne pas s’être senties prêtes et préparées à l’entrée dans la vie adulte a considérablement joué sur leur parcours de vie, les amenant à faire des choix et à poser des actions risquées ou qui ne cadraient pas avec leurs valeurs pour subvenir à leurs besoins et éviter ou se sortir de l’itinérance. La stabilité résidentielle demeure d’ailleurs un enjeu majeur pour les jeunes en sortie de placement, alors qu’une revue systématique des écrits a démontré que les taux d’itinérance pour cette population variaient, selon les études, entre 14 % et 50 % (Starr et al., 2024) et qu’au Québec, 20 % des jeunes qui sortent de placement ont connu un ou des épisodes d’itinérance (Goyette et al., 2019). La forme d’agentivité davantage utilisée par les participantes au moment de leur entrée dans la vie adulte vise ainsi à s’adapter à cette absence de repères (getting by). Selon les études, cette forme d’agentivité peut se traduire de différentes façons, qu’il s’agisse d’éviter les sources de souffrance, de chercher des ressources pour répondre aux besoins immédiats, de gérer le stress, de se raccrocher aux bonnes choses, etc. (Honkasalo, 2008 ; Lister, 2021 ; Rikala, 2020). Les décisions et les actions mises en œuvre par les individus à ce stade ne visent pas le changement de la condition d’existence, mais plutôt la préservation des quelques conditions facilitantes qui peuvent se trouver dans l’environnement (Honkasalo, 2008). On parle ici d’une forme d’agentivité axée sur la survie, dans un contexte où l’amélioration des conditions de vie à plus long terme ne semble pas accessible. Sur ce plan, les participantes de la présente étude mentionnent que l’absence de soutien familial et de ressources financières diminuait les options de décisions et d’actions possibles pour elles, ces résultats concordants avec ceux d’autres études (Everson‐Hock et al., 2011).
56En plus de leur soudaine indépendance, près de la moitié des participantes se retrouvent, ou se sont retrouvées quelques mois après l’entrevue, avec la responsabilité de prendre soin d’au moins un enfant. Au Québec, en 2023, l’âge moyen des mères à la naissance d’un premier enfant était de 29,9 ans (Institut de la statistique du Québec, 2024) ; les participantes à l’étude concernées ont quant à elles à assumer cette charge supplémentaire beaucoup plus tôt. Alors que cet événement est susceptible de fragiliser encore les participantes, elles le présentent plutôt comme une motivation à adopter une nouvelle forme d’agentivité davantage axée sur l’amélioration des conditions d’existence, pour elles et leurs enfants. Bien qu’elles ne le disent pas explicitement, on peut poser l’hypothèse qu’elles ne sont pas seules à l’arrivée de l’enfant, et que la présence d’un conjoint, de la belle-famille, ou celle de professionnels de la santé veillant au bien-être de l’enfant peuvent représenter des sources de soutien supplémentaires pour les jeunes mamans. Cela pourrait expliquer qu’à l’arrivée de l’enfant, ces participantes arrivent à prendre des décisions et poser des actions qui les aident à améliorer certaines de leurs conditions de vie à plus long terme, alors qu’elles ne voyaient pas auparavant comment elles pourraient y arriver.
57Que ce soit pour les jeunes mères ou pour les jeunes femmes qui bénéficient d’un soutien familial, la forme d’agentivité axée sur le fait de s’extraire de ses conditions de vie difficiles (getting out) a entre autres pour objectifs l’atteinte d’une stabilité résidentielle, l’obtention d’un grade plus élevé de diplôme et l’acquisition de meilleures ressources financières, ces trois facteurs interagissant étroitement dans l’autonomisation des jeunes en sortie de placement (Starr et al., 2024). Les participantes nomment ainsi ce qu’elles ont fait, jusqu’à maintenant, pour atteindre ces objectifs. Cependant, un regard plus attentif à leurs propos permet de constater que, sous ces aspirations, des obstacles importants demeurent, le plus important semblant être la faiblesse de leur réseau de soutien. Alors que l’atteinte de l’indépendance, pour les jeunes en sortie de placement, demande de pouvoir compter sur des relations soutenantes (Courtney et al., 2005), les participantes parlent plutôt de la façon dont leur vécu familial et de placement a entraîné des ruptures relationnelles et de la difficulté à faire confiance. Au final, un très petit nombre de personnes est là pour elles et l’aide que ces personnes peuvent offrir semble parfois limitée. Cette fragilité du réseau de soutien laisse entrevoir que la moindre défaillance pourrait compromettre les effets des décisions et actions entreprises pour améliorer leurs conditions de vie.
58Les propos analysés dans cette étude laissent croire que les quadrants de droite du modèle de Lister (voir figure 1 : getting (back) at et getting organized) concernent un nombre beaucoup plus restreint de décisions et d’actions des participantes. Plusieurs raisons pourraient expliquer ce constat.
59Pour ce qui est de la forme d’agentivité qui consiste à subvenir à ses besoins par l’entremise d’actions allant à l’encontre des lois ou des normes établies (getting (back) at), il est possible que les participantes ne se soient pas senties à l’aise de parler de ce type de décisions et d’actions. Les conséquences qui peuvent résulter de cette forme d’agentivité, que ce soit du jugement ou des représailles, peuvent avoir amené les participantes à ne pas divulguer ces informations ou encore à ne pas recourir à cette forme d’agentivité. D’ailleurs, certaines indiquent qu’elles adoptaient des pratiques délinquantes avant l’entrée dans la vie adulte, mais que le fait d’être maintenant adultes et de risquer de subir des répercussions plus graves en regard de ces comportements les a amenées à abandonner ceux-ci. L’exemple le plus flagrant de cette forme d’agentivité vient de Pascale, qui mentionne que son travail en tant que danseuse érotique lui permet, encore aujourd’hui, d’accéder à des conditions financières qu’elle n’aurait pu atteindre autrement et qui vont au-delà du besoin de subsistance. Pour les autres participantes ayant eu recours au travail du sexe, leur discours est différent et fait référence à une forme d’agentivité visant à s’adapter à l’instabilité (getting by) présente au début de leur entrée dans la vie adulte. Elles ont d’ailleurs toutes cessé le travail du sexe au moment où elles ont eu l’opportunité de répondre autrement à leurs besoins de base. À cet égard, il peut être dérangeant de faire le rapprochement entre travail du sexe et agentivité, principalement parce qu’une certaine idéalisation de l’agentivité amène souvent à ne considérer que les décisions et actions qui ont exclusivement des effets positifs dans la vie des personnes. Il faut par contre garder en tête que toutes les actions agentives ne sont pas nécessairement constructives (Lister, 2021) et que les décisions et les actions des personnes sont contraintes par le contexte et l’environnement dans lesquels elles se trouvent (Evans, 2007).
60En ce qui a trait à l’agentivité organisationnelle (getting organized) dans une visée de changement des structures, l’explication des prérequis pour en faire preuve apportée par Lister (2021) permet de poser certaines hypothèses quant au fait qu’elle soit peu présente dans les propos des participantes. Lister (2021) mentionne notamment que le niveau d’activités politiques et citoyennes de cette forme d’agentivité requiert une estime personnelle et un sentiment de légitimité pour poser les actions envisagées. Puisqu’on parle ici de jeunes femmes qui se sont vu imposer, parfois jusqu’à leurs 18 ans, les décisions prises par d’autres (Munford et Sanders, 2015) et qui, par leur vécu mais également en raison du discours social, sont davantage amenées à douter de leurs capacités, on peut penser qu’il est difficile pour elles de ressentir cette légitimité. Lister (2021) mentionne également que la pauvreté et le manque d’éducation sont associés à un plus faible niveau de cette forme d’agentivité, or ces situations sont particulièrement fréquentes chez les jeunes femmes en sortie de placement (Lanctôt, 2005 ; Lanctôt et Turcotte, 2018). Ces éléments contextuels peuvent contribuer à maintenir les jeunes femmes dans un état de fatalisme et de perte d’espoir, les empêchant d’entrevoir des possibilités concrètes de changement sur le plan structurel. Cela pourrait les conduire à concentrer leurs efforts sur des décisions et actions axées sur une agentivité quotidienne, privilégiant ainsi des stratégies d’adaptation individuelle plutôt que des démarches de transformation politique ou citoyenne (Lister, 2021).
61En outre, pour entreprendre l’action collective consistant à s’organiser entre jeunes femmes avec un vécu de placement, encore faut-il s’identifier à cette collectivité, éprouver un sentiment d’appartenance, et partager cette identité commune. Or cette dynamique d’association s’avère difficile pour elles. En effet, une autre analyse, basée sur les mêmes entretiens que ceux utilisés pour la présente étude, a révélé que ces participantes cherchent plutôt à se distancier de cette identité associée au statut de jeunes placées ainsi que du stigmate social qui y est rattaché (Turcotte et Lanctôt, 2023). Au lieu de s’associer à des pairs partageant des expériences similaires, les participantes ayant adopté des actions relevant de l’agentivité organisationnelle semblent plutôt s’être orientées vers des individus avec lesquels elles entretenaient déjà des liens, notamment des membres de leur réseau familial, tels qu’un frère, une sœur ou un parent. Enfin, pour celles qui reconnaissent explicitement que d’autres jeunes peuvent partager des expériences similaires aux leurs, l’agentivité organisationnelle qu’elles déploient se traduit par une volonté de redéfinir leur rôle dans ce parcours. Elles envisagent ainsi d’occuper une profession leur permettant d’apporter un soutien à ces jeunes. Dans cette optique, elles cherchent à mobiliser leur expérience personnelle tout en s’intégrant à un autre groupe, celui des professionnels qui leur offrent du soutien.
62Concernant les décisions et actions centrées sur l’aide apportée aux personnes de l’entourage, il est également possible de supposer que ces choix sont influencés par une socialisation genrée des participantes. Cette hypothèse repose d’abord sur l’association récurrente, dans nos sociétés, entre le souci du care (soin d’autrui) et le genre féminin (Tronto, 2009). De plus, ces résultats s’alignent avec les observations de Hlungwani et van Breda (2020), qui identifient chez les femmes en sortie de placement un processus de résilience spécifique, marqué par un sens accru des responsabilités envers le bien-être des personnes qui les entourent, processus non identifié dans leurs études antérieures auprès de populations masculines. Les participantes expriment une fierté à pouvoir contribuer au soutien des personnes de leur entourage, ce sentiment de fierté pouvant entre autres résulter de la conscience que pour arriver à prendre soin des autres, elles ont dû atteindre elles-mêmes un certain niveau de réussite (Hlungwani et van Breda, 2020).
63Un autre des processus de résilience spécifique aux femmes identifiés dans l’étude de Hlungwani et van Breda (2020) est aussi corroboré par les résultats de la présente étude. Tant dans leur étude que dans la nôtre, la maternité joue un rôle déterminant dans les décisions et les actions des participantes au moment de leur entrée dans la vie adulte. Pour les participantes de la présente recherche qui se retrouvent mères à un âge plus précoce que dans la population générale, l’annonce de la maternité a marqué une transition importante, les faisant passer d’une agentivité centrée sur les besoins quotidiens à une agentivité orientée vers des objectifs à plus long terme. Le désir d’offrir à leur enfant des conditions de vie supérieures à celles qu’elles ont connues constitue une source majeure de motivation. Par ailleurs, il se peut que ces changements dans la forme d’agentivité constatée au moment de la maternité soient facilités par l’arrivée de nouvelles ressources, telles que le soutien du père et de sa famille, ou par l’accès à des services formels mobilisés pour le bien-être de l’enfant. Ces ressources viendraient élargir les possibilités d’actions à entreprendre pour les participantes, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires pour le confirmer.
64Les participantes mères rapportent pourtant que les ressources disponibles restent limitées, et que la responsabilité du bien-être de leurs enfants repose en grande partie sur elles. Bien que la maternité soit un « point tournant » (Lévesque, 2015) ainsi qu’une source de motivation, elle les place également sous une pression considérable leur prescrivant d’exceller dans ce rôle identitaire (Dumont et al., 2024 ; Lanctôt et Turcotte, 2018 ; Pryce et Samuels, 2010). Il est important de noter que, pour elles, leurs enfants sont ceux qui ont transformé leur vie, les poussant à adopter un mode de vie différent et motivant leurs actions. Cela soulève toutefois la question de ce qui adviendra lorsque ces enfants grandiront et deviendront plus autonomes, obligeant leurs mères à réévaluer les fondements de leurs actions et à identifier de nouvelles sources de motivation. Par ailleurs, cette centralité de l’identité maternelle, fortement valorisée par les participantes, tend à occulter les autres identités qu’elles portent. Lorsqu’elles exposent ce que la maternité a apporté de positif dans leurs vies, elles semblent oublier les vulnérabilités qui découlent de la prépondérance de cette identité, telles que les enjeux que cela entraîne dans la conciliation avec le travail, la précarité financière ou la réduction des possibilités de poursuite scolaire (Lévesque, 2015). Un autre aspect genré des résultats de cette étude est le recours au travail du sexe, que certaines considèrent comme une option facilitante pour subvenir à leurs besoins de base. L’une des participantes a d’ailleurs explicitement affirmé que, « pour une femme », le travail du sexe était une façon simple de gagner de l’argent. Une étude comparative incluant des hommes et des femmes serait pertinente pour évaluer si cette stratégie agentive est en effet plus couramment utilisée par les femmes, ou si le travail du sexe constitue également une option considérée par un certain nombre de jeunes hommes lorsqu’ils quittent un placement et entrent dans la vie adulte.
65Cette étude se distingue par le fait qu’elle constitue, à notre connaissance, la première application du modèle de Lister (2004, 2021) pour analyser l’agentivité des jeunes femmes en sortie de placement. Ce cadre théorique offre une perspective novatrice qui permet de contextualiser certaines décisions et actions de ces jeunes femmes, favorisant une compréhension plus nuancée de leur parcours. L’objectif n’est pas de minimiser les conséquences potentiellement négatives de certaines de ces décisions ou actions, mais plutôt de les situer dans leur contexte spécifique et dans la signification qu’elles ont pour les jeunes femmes en sortie de placement, encourageant une prise en compte plus ouverte et empathique de leur situation.
66Notre démarche vise également à transformer l’image que les jeunes femmes en situation de placement se font d’elles-mêmes, ainsi que celle que la société en général leur attribue. Un changement de perspective est nécessaire, passant d’une vision qui stigmatise leurs choix considérés comme des comportements délinquants ou déviants, à une reconnaissance des efforts déployés pour subvenir à leurs besoins de base, résister aux normes oppressives, et améliorer leurs conditions de vie ainsi que celles de leur entourage. Ce changement de regard est crucial pour instaurer une écoute plus attentive et une relation d’aide davantage axée sur la reconnaissance de leur agentivité.
67Une limite de cette étude réside dans la méthodologie employée, qui repose sur l’analyse de données secondaires. En effet, l’outil de collecte de données n’a pas été spécifiquement conçu pour étudier l’agentivité, ce qui pourrait influencer les résultats obtenus. Les participantes étant amenées à imaginer le film qui pourrait être produit à partir de leur parcours de vie, il est possible qu’elles aient choisi de ne pas mettre en avant certaines de leurs décisions et actions, surtout celles susceptibles d’être perçues négativement ou d’entraîner une stigmatisation. Cette dynamique pourrait expliquer, en partie, pourquoi les formes d’agentivité centrées sur la résistance ont été moins souvent soulignées par les participantes. Des recherches approfondies ciblant spécifiquement les formes d’agentivité déployées par les jeunes en sortie de placement sont nécessaires pour mieux comprendre les facteurs qui facilitent ou contraignent l’expression de ces différentes formes.
68Par ailleurs, la collecte de données de cette étude a été effectuée avant la publication du rapport de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse du Québec (2021), dont les conclusions ont conduit à des recommandations concernant les jeunes en transition vers l’âge adulte après un placement en milieu substitut. Il est possible que les mesures mises en œuvre au Québec à la suite de ces recommandations influencent l’expérience des jeunes femmes qui accèdent à la vie adulte après un parcours de placement en centre de réadaptation. Toutefois, les critiques formulées par les membres de la Commission trois ans après la publication du rapport, portant sur les retards du gouvernement québécois dans la mise en œuvre de ses engagements (Desautels, 2024), suggèrent que les expériences vécues par ces jeunes femmes aujourd’hui ne diffèrent pas substantiellement de celles des participantes de notre étude.