- 1 Cet entretien, qui a eu lieu à l’Université de Louvain le 19 janvier 2022, a été sensiblement reman (...)
Chiara Zampieri (CZ) – Quelle est l’histoire du concept de « discours constituant » ? D’où vous est venue l’idée de le formaliser ? Le point de départ a-t-il été l’approche de corpus singuliers ou êtes-vous plutôt partis d’un travail sur l’un de ces discours que vous avez appelés « constituants » ?1
Dominique Maingueneau (DoMa) – J’ai longtemps travaillé sur le discours religieux. Durant les années quatre-vingt, j’ai ensuite été amené à m’intéresser au discours littéraire. Parallèlement, grâce à Frédéric, nous avions en outre commencé un travail sur le discours philosophique. On m’a alors proposé de diriger un numéro de la revue Langages sur l’analyse du discours. Les contributeurs du numéro représentaient diverses écoles. Quand j’ai dû exposer mon propre cadre de recherche, je me suis demandé ce que je faisais exactement ! J’avais auparavant pris conscience, dans mes recherches, qu’il existait des ressemblances, en dépit des apparences, entre la science, la littérature, la philosophie, la religion et un petit peu le droit, que je connaissais il est vrai moins bien. J’ai alors eu l’idée de considérer que ces discours partageaient un certain nombre d’invariants et qu’il était possible de les grouper dans une catégorie, celle des discours « constituants ». Le projet a donc eu une base empirique et un hasard institutionnel a conduit à la nécessité de formuler une sorte de programme. Dans ce contexte, cette notion permettait de regrouper les différents aspects de mes recherches. S’agissant de Frédéric, les choses se sont passées un peu différemment, je pense.
Frédéric Cossutta (FC) – Oui, les choses se sont passées différemment dans la mesure où notre positionnement initial est très différent. Dominique a beaucoup écrit sur les discours constituants tout au long de sa carrière. Il a la particularité d’avoir un empan plus large que le mien dans la prise en considération des types de discours. Pour ma part, je me suis concentré sur la philosophie, que j’ai voulu appréhender en tant que discours, ce qui représentait à cette époque une tentative assez novatrice. Cette focalisation impliquait une attention à deux exigences quelque peu contradictoires : d’un côté, l’une des caractéristiques de la philosophie est de « s’autoconstituer », c’est-à dire d’expliciter les conditions de sa propre validité discursive ; d’un autre côté, la philosophie se caractérise par la prétention de ne pas supporter que d’autres disciplines puissent s’approprier le droit de dire ce qu’il en est de la discursivité philosophique, avec pour corolaire de s’arroger le droit de saisir la discursivité des autres discours. La philosophie est donc un discours à la fois fermé sur lui-même et sur ses modes de constitution et qui, en même temps, se donne le privilège de pouvoir déterminer les conditions de validité des autres types de discours. C’est en réfléchissant ensemble sur la spécificité de la philosophie à « s’autoconstituer » que nous avons eu l’idée de parler de « discours constituant ».
DoMa – La dimension juridique attachée à l’épithète « constituant » n’est pas négligeable. Elle est clairement perceptible dans la notion d’« assemblée constituante ». Un « discours constituant » est un discours qui ne peut se poser comme valide sans définir les conditions de sa légitimité.
FC – Dans le domaine philosophique, cette dimension structurelle se décline de deux façons : vous pourriez m’objecter que tous les philosophes ne prennent pas le discours philosophique comme objet d’étude en tant que tel. En réalité, tel est bien le cas, soit de façon directe, soit de façon indirecte. De façon directe, par exemple, avec Aristote ou Platon : Platon, au début des dialogues, lorsqu’il pense les conditions même du dialogisme en explicitant avec ses interlocuteurs les protocoles conversationnels, explicite les conditions d’un discours de vérité par opposition aux sophistes. En revanche, le dispositif aristotélicien construit un grand pandémonium général de la philosophie articulée par secteurs hiérarchisés, logique avec l’organon, ontologique avec la métaphysique, dont dépendent les autres formes d’ontologies régionales, qui ne concernent plus l’être en tant qu’être mais l’être en mouvement (Physique), la génération et la corruption, etc. De façon indirecte, les philosophies pensent obliquement leurs formes de constitution à travers leurs théories du langage, des idées ou de la vérité.
David Martens (DaMa) – Comment avez-vous élargi ce concept pour penser d’autres discours qui présentent selon vous des traits communs ?
DoMa – Nous avons observé une sorte de tension, car si ces divers discours, appartiennent à la même catégorie, ils ne sont pas isomorphes pour autant. Il existe des invariants, mais les discours n’ont pas pour autant le même « mode de constituance ». Le fondement en littérature n’a que peu à voir avec le fondement en science, en philosophie ou en religion. Les religions du Livre, par exemple, reposent sur une Révélation, un message divin consigné dans un ensemble restreint de textes sacrés. Il n’y a rien de tel en science, où il faut au contraire contester les énoncés les mieux établis pour affirmer son autorité. La philosophie se distingue des autres discours constituants en ce qu’elle se construit autour de la question du fondement.
FC – Une autre particularité de la philosophie tient au fait qu’il s’agit d’un discours constituant qui vit aussi de sa propre « déconstituance » comme une Pénélope qui déferait la nuit le texte qu’elle a tissé le jour. En effet une philosophie ne peut construire son propre discours qu’en invalidant ou en relativisant tous les autres au nom de sa prétention à dire le vrai. Et pourtant des philosophies contradictoires subsistent les unes à côté des autres. Mais les discours constituants n’ont pas tous le même type de rapport aux procédures de validation. En science, deux théories contradictoires ne peuvent être simultanément acceptables. Il existe nécessairement soit des critères logiques, soit des critères expérimentaux qui vont conduire une théorie à l’emporter sur d’autres. Dans le domaine religieux, chaque proposition s’appuie sur un livre sacré qui constitue le garant par lequel une parole prophétique ou exégétique se définit. La philosophie est, à cet égard, proche à la fois de la dimension scientifique et du côté littéraire : tous les discours philosophiques s’excluent et sont incompatibles, puisque chacun d’entre eux tend à destituer l’autre au nom de la vérité ; dans le même temps, il existe une sorte de panthéon philosophique disponible qui s’ouvre aux choix personnels (on peut être marxiste, on peut être kierkegaardien etc.).
CZ – Vous avez consacré un certain nombre de travaux aux discours littéraire, religieux et philosophique en tant que discours constituants. Vous semblez avoir un peu moins travaillé sur le discours scientifique. À quoi tient cette disparité ? Pensez-vous qu’elle a pu avoir un impact sur l’élaboration de votre théorie ?
DoMa – Il est vrai que j’ai moins travaillé sur le discours scientifique. Il est évident qu’il diffère fortement des discours religieux, littéraire et philosophique. Mais, comme je l’ai dit précédemment, la « constituance » se manifeste différemment dans chaque discours. Un exemple très simple : la notion d’auteur a un sens assez particulier dans les sciences exactes. L’institution joue à cet égard un rôle beaucoup plus important qu’en littérature ou en philosophie. Le paradoxe sur lequel repose l’auctorialité scientifique est que l’auteur doit s’effacer : c’est en déléguant la responsabilité de l’énonciation à une instance qui montre sa conformité aux normes de validation collectives qu’il peut affirmer sa singularité.
- 2 Cf. les travaux du Groupe de Recherche sur l’Analyse du Discours Philosophique (<gradphi.hypotheses.org>).
FC – Dans les sciences, la notion de paradigme et de thématisation a permis d’évacuer le sujet pensant qui serait maître de ce qu’il écrit. En mathématique, il peut y avoir des opérations qui destituent l’auteur des prétentions qu’il peut avoir. Mais si nous avons moins travaillé les sciences que les autres discours, nous avons tout de même consacré deux trois années de séminaire du Groupe de recherche sur l’analyse du discours philosophique2 aux sciences sociales, en nous livrant à une comparaison entre discours philosophique et sociologie, en nous intéressant notamment à Bourdieu et à d’autres. Mais vous avez raison de poser cette question, parce qu’il se pourrait en effet que cela induise un certain biais.
DaMa – Il y a quelques années, j’avais déjà interrogé Dominique Maingueneau sur la place du discours juridique dans votre théorie3. Dans votre article fondateur de Langages, il est repris dans votre liste de discours constituants. Par la suite, Dominique Maingueneau m’a dit l’avoir évacué, puis considéré qu’il s’agissait peut-être d’un discours « semi-constituant ». Le discours juridique semble faire ainsi l’objet d’une certitude moindre que les quatre autres (scientifique, littéraire, religieux et philosophique). Qu’en est-il ?
DoMa – Je suis un peu coupable. Après l’article de Langages, j’ai éprouvé un remord, qui était en fait injustifié. J’ai été sensible au fait que le discours juridique était sous la pression du discours politique ; le politique a en effet le pouvoir de modifier la loi. J’ai alors tenté de regrouper discours politique et discours juridique, et donc de destituer le discours juridique de son statut de discours constituant. Lorsque par la suite j’ai été amené à travailler davantage sur le discours juridique, je me suis aperçu que j’avais agi avec trop de précipitation, que le discours juridique pouvait bien être analysé en termes de discours constituant, avec une ontologie, des modes de raisonnement, des genres de discours spécifiques. Il ne peut qu’entretenir une relation privilégiée avec les autres discours constituants dès lors que la notion même de discours constituant a une dimension juridique, que tout discours constituant doit montrer qu’il est en droit d’énoncer ce qu’il énonce et comme il l’énonce. Comme le discours scientifique, le discours juridique implique une relation particulière avec l’auctorialité. La manière dont les codes, les recueils de loi réfléchissent l’événement qui les a institués, donnent à voir deux modes de validation privilégiés : soit il existe quelque sage ou quelque prophète plus ou moins mythique qui rédige les lois fondatrices, soit un groupe d’anonymes se consacre à cette tâche. Les Romains, par exemple, ont attribué la Loi des Douze Tables, leur premier corpus de lois écrites, à un collectif composé de deux collèges de dix membres : les décemvirs. Ces observations ne peuvent qu’inciter à pousser la recherche plus loin, en analysant plus finement les spécificités de chaque discours constituant.
FC – Ces problèmes sont l’une des raisons pour lesquelles nous parlerions plus volontiers désormais de « constituance » que de « discours constituants ». Il ne s’agit pas d’essentialiser une forme de discours comme étant « constituant ». Certains le sont à un moment, puis ne le sont plus. En parlant plutôt de « constituance », nous envisageons un procédé par lequel, à certains moments, dans certains secteurs sociaux donnés, certains types de discours se promeuvent comme discours dominants à vocation régulatrice pour les autres types de discours. S’agissant du discours juridique, il me semble que sa forme même assure sa « constituance », davantage que son contenu, dans la mesure où c’est la forme de la légalité qui est en jeu.
Envisageons un exemple de transversalité. Les philosophes se sont fréquemment référés au discours juridique, et ils le font essentiellement de deux façons. Leibniz, par exemple, pour penser les structures argumentatives qui vont lui permettre de résoudre des problèmes métaphysiques et théologiques insolubles comme la présence du mal ou la dispersion des Églises qu’il veut réconcilier, n’utilise pas une métaphore juridique. Par contre, il utilise des procédures de raisonnement issues du droit pour les transposer dans le domaine de la controverse religieuse. En revanche, chez Kant, les trois critiques (raison pure, raison pratique, jugement) apparaissent comme trois modes de légalisation de certaines formes au détriment d’autres. Dieu ne fonctionne pas du tout comme un concept de connaissance dans la Critique de la raison pure. Par contre, il pourrait être nécessaire dans la Critique de la raison pratique. Chez Kant, le discours juridique sert donc de discours de référence pour une constitution interne du champ discursif de la philosophie en permettant de départager la légitimé des formes d’exercice de la raison. Il s’agit en somme d’un usage métaphorique, alors que, chez Leibniz, l’usage est opératoire en ce qu’il ne reprend pas la formule du juridisme mais se réfère à un type de discours dont il va transposer les schèmes pour les rendre opératoires dans le domaine philosophique.
CZ – Vous avancez à plusieurs reprises dans vos travaux que les discours s’appuient volontiers sur des discours constituants, dont ils cherchent à capter l’autorité. Pourriez-vous expliciter la nature de ces interactions, ainsi que leurs formes ? En passent-elles par l’utilisation d’un même lexique, par une intertextualité commune, ou encore par l’emprunt d’images ou de métaphores ?
DoMa – La façon dont les discours d’une société s’appuient sur les discours constituants est de deux ordres : le premier relève de ce que nous appelons des « genres seconds » dans l’article de Langages – concernant par exemple la littérature, il s’agit des pratiques qui s’appuient directement sur le corpus, par exemple les critiques littéraires dans les journaux, les commentaires scolaires ou universitaires ; le second ordre relève d’un autre domaine, beaucoup plus difficile à appréhender : l’ensemble des pratiques sociales qui, d’une manière ou d’une autre, valorisent la littérature : par exemple les émissions de radio ou de télévision consacrées à des œuvres ou des écrivains, la commémoration du centenaire de la naissance d’un(e) écrivain(e), l’apposition d’une plaque sur la maison qu’il ou elle a habitée… Les discours constituants innervent le corps social par des moyens divers et variés. En témoignent encore, dans un autre ordre, les références à la philosophie des Lumières dans les propos des hommes politiques français.
FC – Une double série de transferts est en effet à l’œuvre. Ils opèrent, d’une part, à travers les enchaînements internes à un discours constituant comme je viens d’en donner l’exemple avec un transfert de paradigme entre discours juridique et discours philosophique. D’autre part à la faveur des relations qui existent entre différents types de discours, par exemple entre philosophie et espace public. Ainsi Malika Temmar s’est donnée comme objet d’investigation le rôle de la philosophie dans les médias4. Elle essaie de comprendre, dans les entretiens donnés par les philosophes dans les médias, la différence entre le positionnement du philosophe et celui que peut avoir un expert scientifique. Elle montre que, très souvent, le philosophe est invité pour proposer quelque chose qui est de l’ordre du conseil pratique ou éthique : il est attendu de lui qu’il dise ce qu’il faudrait faire. Il ne se contente pas de proposer une modélisation d’un état du monde, mais prescrit par exemple d’introduire le « care », ou la bienveillance, dans les relations entre les hommes.
- 5 Jonas [1979] 1990.
- 6 Serres 1990.
Ces phénomènes peuvent opérer en cascade. Le stoïcisme ancien, dans sa forme canonique, se constitue par exemple dans des textes fondateurs. Plus tardivement, dans les entretiens d’Epictète, l’auteur met ce canon en situation dans le concret des formes de vie. On peut songer au fameux Manuel qui résume l’énorme livre technique des Entretiens d’Epictète dans une sorte de petit livre pense-bête qu’on porte sur soi. Désormais, il figure dans toutes les librairies, non dans le rayon philosophie, mais bien dans le rayon développement personnel ! De même pour l’écologie : certains textes fondateurs, comme celui de Hans Jonas (Le principe responsabilité5) ou le livre de Michel Serres sur le nouveau contrat naturel6, élaborent dans une dimension constituante un nouveau mode d’intégration du rapport de l’homme avec la nature. Ces livres seront ensuite discutés et résumés par toute une série d’ouvrages secondaires, jusqu’à Philosophie magazine.
DaMa – Le discours juridique est-il, comme les autres discours constituants, régi par ce double niveau ? Vraisemblablement, dans la mesure où l’on en parle dans l’espace social, mais existe-t-il un discours secondaire par rapport à ce qui constituerait le « cœur » du discours juridique, un discours secondaire qui participerait à sa « constituance » ?
FC – Il me semble que la dimension de la jurisprudence est le lieu même d’élaboration et de « constituance » du droit. Certains textes fondateurs ont un rôle de codification, mais le monde juridique est également tenu de produire un discours qui prendra en considération l’écart entre les situations, l’effet et le code. Ce processus concourt à la « constituance » de la dimension juridique. Un texte fondateur ne suffit pas : la « constituance » demande nécessairement des exégèses. Mon hypothèse serait que l’équivalent de l’exégèse dans le domaine juridique est la jurisprudence.
1Peut-être était-il erroné de donner prise à une forme d’essentialisation, susceptible de donner à penser qu’il existe tel ou tel discours constituant. Ce qu’on appelle philosophie varie au cours du temps, à la fois pour des raisons institutionnelles et pour d’autres raisons, propres au champ même de la philosophie, qui créent une répartition discursive entre différents espaces. En d’autres termes, selon moi, un discours constituant est foncièrement hétérogène, même si cette hétérogénéité s’appuie sur l’image unifiée que ce discours se fait de lui-même et qu’il promeut.
DoMa – Au fond, deux formes d’hétérogénéité coexistent : l’une est prescrite et l’autre est contingente. Par exemple, le commentaire n’est pas contingent. Il n’est pas de discours constituant sans commentaire. En revanche, les émissions télévisées, évidemment, sont plus contingentes...
DaMa – Elles n’appartiennent pas à l’institution en tant que telle…
FC – En effet, c’est l’ensemble du dispositif qui fait le discours constituant.
DoMa – Absolument. L’hétérogénéité de ces discours est constitutive mais, selon les époques, elle recouvre des pratiques très diverses.
FC – En revanche, n’est pas contingent le fait qu’il n’y a pas de discours constituant sans une adresse et des protocoles communicationnels, qui actuellement passent davantage par les médias que par les livres.
CZ – Mais si les discours constituants se donnent eux-mêmes leurs propres fondements, pour quelles raisons sont-ils parfois amenés à s’appuyer sur d’autres discours constituants ?
FC – Comme « autoconstituants », les discours que nous appelons « constituants » ont à « déconstituer » ou à « reconstituer » les autres formes discursives, selon différentes figures possibles. La philosophie peut parfaitement avoir recours au religieux contre la scientificité ou faire appel au modèle scientifique ou à telle science particulière contre le discours religieux. La philosophie peut recourir à la littérature contre le positivisme ou le scientisme. Il n’y a jamais de pureté en ces matières. De la même façon qu’un discours constituant est fracturé par des hétérogénéités internes, les discours constituants sont toujours interactifs par rapport aux autres, dans des formes qui sont à la fois conflictuelles, frontales, mais qui sont aussi des formes d’affiliation. Ces interactions peuvent se révéler englobantes à l’occasion : la philosophie comprenait jadis les sciences, qui s’en sont émancipées pour s’autonomiser, ce qui a modifié la nature des rapports entre ces discours.
DoMa – Je vais...
FC – Tu vas abonder dans mon sens ?
DoMa – Oui, je vais abonder. Mais j’irai même plus loin !
2[Rires]
DoMa – Les frontières des discours constituants sont mouvantes et la gestion de ces frontières ne fait qu’une avec la manière dont chaque discours construit son identité. La façon dont une philosophie, par exemple, gère son extériorité fait partie intégrante de son intérieur. La raison pour laquelle Saint Thomas recourt à la physique d’Aristote réside dans le fait que son dispositif nécessite un Dieu qui régule le cosmos.
FC – Il a besoin de causes finales…
DoMa – On est tenté de penser qu’un discours constituant doit ignorer les autres discours constituants pour ne s’autoriser que de lui-même. En réalité, bien souvent il s’appuie sur un ou plusieurs autres discours, mais avec la prétention de décider en dernière instance des modalités de cet étayage.
FC – Les discours constituant se fondent certes eux-mêmes, en ce sens qu’ils constituent eux-mêmes leur « constituance ». Mais ils conçoivent cette dernière en fonction d’autres discours.
DoMa – Zola, par exemple, n’a pu écrire ses romans sans se référer à ces théories qui nous paraissent aujourd’hui un peu ridicules sur l’hérédité. En tant qu’écrivain, il prétend justifier l’appel à la science en invoquant des considérations d’ordre esthétique.
- 7 Sur cette notion, voir Maingueneau 2004 et 2016.
- 8 Cossutta 2019.
- 9 Maingueneau 2017.
DaMa – La notion de « paratopie »7 est étroitement liée à votre théorie des discours constituants. Dès lors qu’il existe un niveau canonique et un niveau canonisant, ce dernier, le discours de commentaire, de médiation, est-il, lui aussi, soumis à la logique de la paratopie ? Prenons l’exemple de la vulgarisation de la philosophie, à laquelle vous vous êtes intéressé, Frédéric8, ou encore le genre des souvenirs littéraires, sur lequel vous vous êtes penché, Dominique, à l’occasion d’un colloque organisé sur le sujet par Vincent Laisney9. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de livres signés, présentant donc des auteurs, mais dont les auteurs sont, le plus souvent, des auteurs de second rang en termes de notoriété et de reconnaissance par rapport à ceux qui font partie du canon. De tels auteurs sont-ils eux aussi soumis à la nécessité de devoir mettre en œuvre une forme de paratopie ?
FC – Ces auteurs qui assurent aux œuvres canoniques leurs transmissions, leurs exégèses, ne sont pas du tout, eux, paratopiques. Au contraire, ils sont situés dans des institutions et sont assignés à des rôles auxquels ils s’identifient, alors que le philosophe devra produire son propre discours, à visée universelle, au sein même de la contingence de son installation dans une situation historique et sociale déterminée. La paratopie typique du « grand » philosophe consiste à produire la neutralisation des contingences historiques et personnelles dans lesquelles il s’inscrit. Pour cela il opère une « désingularisation » de son écriture en parlant au nom de l’universel. Et cela est vrai aussi pour ceux d’entre eux qui inscrivent leur pensée dans une philosophie de l’histoire. Ainsi la philosophie de Hegel se fait le lieu de passage d’un discours qui n’est pas le discours de Hegel, mais bien celui de la Raison spéculative. Marx aussi, dans un contexte matérialiste, est conduit à se demander comment l’Histoire va se dire elle-même à travers sa pensée. La paratopie auctoriale conduit les philosophes qui veulent instaurer un univers de pensée inédit à ne pas employer la première personne, mais par exemple un « nous », qui permet d’universaliser leur discours. Au contraire le commentateur est situé par les cadres institutionnels où s’inscrit sa pratique et ne me paraît pas marqué par la hantise paratopique car il tient la légitimité de son discours de l’auteur qu’il commente.
DoMa – J’abonde en ce sens, mais il me semble qu’il importe d’opérer une distinction entre deux niveaux de paratopie : celle du discours et celle de l’individu créateur. Le discours d’un moine qui commente un texte de l’Évangile n’est pas paratopique. Il est bien assigné à une institution. Mais le monastère n’est pas un lieu comme les autres. Il se situe en retrait de la société et se légitime par rapport à la transcendance. Dans le cas du monastère, la paratopie n’opère pas au niveau de l’individu qui commente, mais affecte le lieu dans lequel il évolue et qui est vécu par lui comme paratopique. De la même manière, l’Université s’est longtemps tenue pour sacrée. D’un point de vue légal, en France, la police ne peut pas y rentrer librement, car il s’agit d’un lieu qui se veut hors-lieu. Se pose en outre un problème de point de vue. Un contemporain de Baudelaire qui ouvre un journal dans lequel se trouve un texte de critique d’art de l’auteur des Fleurs du Mal, voit un article de presse conforme aux règles du genre qui n’implique pas que son auteur construise une paratopie singulière. Mais si je prends l’ensemble de l’œuvre de Baudelaire, telle qu’elle est publiée dans la Pléiade, il est possible de montrer comment la critique d’art a pu contribuer à l’élaboration de sa paratopie.
DaMa – Mais qu’en est-il lorsque l’auteur n’est que de second rang, notamment lorsqu’il s’agit de se livrer à la vulgarisation de certaines connaissances ? Je pense aux œuvres d’un Jules Verne, par exemple, qui n’étaient pas seulement dévolues à la « récréation », mais aussi à l’« éducation ». On peut également penser à une certaine littérature coloniale, qui se donnait pour mission de partager des connaissances supposées au sujet des territoires et populations placées sous le joug de la métropole.
DoMa – Il me semble qu’il faut distinguer deux types de vulgarisation. S’agissant des romans de Jules Verne, ils me semblent tout de même relever de la littérature avant tout. Aujourd’hui, nous avons tendance à présupposer qu’une littérature qui aurait la prétention à décrire le monde ne serait pas de la vraie littérature. Cette vision est historiquement datée. La plupart des gens lisaient la littérature pour apprendre des choses sur l’Antiquité, l’histoire, etc. L’œuvre de Verne ne présente rien de particulier de ce point de vue. Je distingue ces œuvres d’une vulgarisation qui a pour vocation de faire comprendre aux enfants la botanique ou les trous noirs d’une vulgarisation qui se présente sous forme de manuels à destination des étudiants. Le but est de rendre compréhensibles des théories scientifiques. Jules Verne doit pour sa part mettre au premier plan une fiction et il est amené à intégrer des éléments scientifiques sans guère de cohérence épistémologique. Comme l’a montré Michel Serres dans son livre sur Verne10, les connaissances scientifiques sur lesquelles s’appuient les Voyages imaginaires sont dépassées quand le romancier les convoque et elles sont associées d’une manière qui paraîtrait peu cohérente à un historien des sciences. On pourrait en dire autant de nombreux écrivains de science-fiction. Ce n’est pas le cas du vulgarisateur, qui se doit d’être en phase avec les théories en vigueur à son époque, dans un discours où ce n’est pas la fiction qui en dernière instance va structurer les connaissances.
DaMa – Où situeriez-vous à cet égard un Camille Flammarion, qui – il me semble – propose un discours relativement soutenu en termes d’acuité scientifique, même s’il n’est pas un chercheur et un découvreur lui-même. Était-il reconnu comme un savant, comme un écrivain ? Je l’ignore, car je connais mal son œuvre, mais il me semble se situer dans un entre-deux des discours scientifique et littéraire. Cette position ne l’empêche-t-elle pas de se positionner au niveau canonique de l’un ou de l’autre domaine, la littérature ou la science ?
DoMa – C’est précisément le rôle des médiateurs. Il en va de même pour la plupart des gens qui écrivent dans des revues de vulgarisation. Ce ne sont pas des savants, mais ce ne sont pas non plus de simples journalistes. Il existe des précédents célèbres. Dans les Entretiens Sur La Pluralité Des Mondes11, Fontenelle explique à une marquise les principes de l’astronomie. Ce faisant, il vulgarise, au bon sens du mot : il va expliquer le dernier état des connaissances. Certes, il écrit bien, mais il n’est pas Jules Verne. Il n’a pas véritablement la prétention de construire un monde fictionnel. La fiction n’est dans ce cas qu’un arrangement rhétorique.
DaMa – Qu’en est-il s’agissant d’un auteur comme Pierre Bayard, qui adopte des formules quelque peu iconoclastes par rapport aux formes traditionnelles des études littéraires universitaires ? Il me semble développer une forme de paratopie par rapport à l’institution académique. Dominique, comment voyez-vous les choses le concernant ?
DoMa – Qu’un professeur de littérature à l’université propose une interprétation originale de textes canoniques n’a rien de surprenant. Le fait de s’adresser à un public en dehors de l’université est caractéristique des littéraires : il s’agit de l’une des rares disciplines pour lesquelles il existe un public extérieur à l’université. Je ne vois guère de paratopie dans ce cas… En revanche, je suis tenté de considérer aussi Bayard comme un véritable auteur, dont le processus créateur implique l’élaboration d’une paratopie personnelle.
FC – Mais cette différenciation que nous venons d’établir entre le statut non paratopique d’un universitaire en exercice, et le statut d’auteur n’est-elle pas, la plupart du temps, rétrospective ? Ne vient-elle pas souvent après coup ?
DoMa – Non, pas toujours.
FC – Non ?
DoMa – Ah non, parce qu’il y a des gens qui...
FC – Qui sont délibérément paratopiques ?
DoMa – Disons plutôt qui vont mettre en scène leur paratopie. Tout le monde ne met pas en scène son potentiel paratopique. Nietzsche l’a mis en scène pendant toute sa vie : en quittant l’université, en errant à travers l’Europe... Et puis, il y a des gens comme Spinoza, qui ont été beaucoup plus discrets.
FC – Mais qui ont été très paratopiques aussi !
DoMa – Qui ont été complètement paratopiques, mais sans mise en scène. La mise en scène elle-même fait partie du processus.
FC – Au contraire, ils ont destitué la mise en scène. La modestie du polisseur de verre associée à l’éthos de Spinoza est en quelque sorte une façon de s’effacer soi-même.
DoMa – Pour écrire L’Éthique, il faut être inexistant socialement. Cela valide sa doctrine.
CZ – Dans quelle mesure les discours constituants sont-ils systématiquement des discours caractérisés par ce que Foucault a appelé la « fonction-auteur »12 et qu’en est-il des distinctions possibles sur ce plan ? S’agissant de la littérature moderne, pour la plupart des genres canoniques au moins, les auteurs sont particulièrement mis en avant au niveau de leur subjectivité, alors que précisément, pour la philosophie, si un auteur veut parler au nom de la vérité, il peut être propice de s’effacer, en tous les cas selon certaines conceptions de la philosophie. Cette prétention à effacer l’auctorialité ou ses marques au profit d’une prétention à laisser parler la vérité, ou le réel, est partagée par certaines sciences, et certaines sciences sociales.
FC – Concernant la philosophie, il s’agit d’une négociation sans fin, par laquelle le philosophe tente de se déprendre et de neutraliser la dimension subjective de son propre discours. Mais évidemment, ce n’est jamais sans reste : toute tentative d’exhaustion de la dimension subjective crée un résiduel, qui fait retour. Les Méditations métaphysiques de Descartes présentent trois dimensions d’auctorialité ou de subjectivation-désubjectivation : d’une part, Monsieur Descartes en chair et en os nous parle de lui-même : « Il y a quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années... », etc. D’autre part cette personne juridique, morale, psychique, sociale, doit se déconstruire elle-même progressivement par rapport à une seconde instance subjective, celle d’un sujet quasi-transcendantal, qui dit : « Je suis. Je pense ». Ce n’est pas Descartes qui dit cela. Tout sujet pensant est amené à pouvoir le dire. Mais cela suppose une instance support du discours méditatif : l’instance d’inscription, celle qui me conduit par la main et me dit, au cours de ma lecture : « Attention, on est perdus. Qu’est-ce qu’on va faire ? ». Cette instance correspond à l’auteur en tant que gestionnaire de son propre texte. Toute la philosophie occidentale s’est employée à produire une neutralisation de cette instance auctoriale, tout en ayant à penser la façon dont nous sommes constitués comme sujets par le discours que nous tenons. Avec des philosophes comme Bergson, Kierkegaard, Nietzsche ou encore Derrida, plus récemment, la philosophie s’autoconstitue grâce au contraire à l’assomption de la dimension subjective et existentielle, qui va rendre paradoxalement possible une recherche de généralité, mais en passant par le biais de la singularité.
DoMa – Je ne vais pas cette fois abonder dans ton sens, mais je vais encore ajouter quelque chose !
3[Rires]
DoMa – Concernant Foucault, le problème réside dans le fait qu’il parle de « fonction-auteur » et non d’« auctorialité », ce qui est tout de même différent ; car le prototype de l’auteur qu’il présente correspond aux grands auteurs, une série de noms propres associés à des textes légués par la tradition et abondamment commentés. Il me semble que cela soulève des problèmes concernant les discours constituants. Il existe en particulier une historicité des figures d’auteur. Je prends à titre d’exemple une strophe de Du Bellay :
des cheveux d’or sont les liens
Madame dont fut premier ma liberté surprise,
amour la flamme autour du cœur éprise,
ces yeux le trait, qui me transperce l’âme.
Ce poème, qui a l’air d’un poème d’amour, est en réalité une imitation d’un poème de Pietro Bembo (Crin d’oro crespo e d’aura tersa e pura), qui lui-même est une imitation d’un poème de l’Arioste. Dès lors, qui en est l’auteur ? À certaines époques, il n’est pas identifiable de façon simple.
Concernant le rapport à l’institution, il est vrai que, si l’on songe à la philosophie ou à la littérature, l’on peut avoir l’impression qu’il existe des individus géniaux et que l’institution ne serait au fond qu’une sorte de cadre dans lequel ils apparaîtraient. Mais pensons aux phénomènes de « décorporation » : pourquoi, dans les sciences dures, ou qui prétendent l’être, se fait sentir cette nécessité d’un effacement énonciatif de la subjectivité ? En réalité, il se produit un transfert de l’auctorialité sur l’institution : ce n’est pas moi en tant qu’individu qui parle, c’est la physique, ou la biochimie, qui parle à travers moi – l’on passe ainsi du corps individuel au corps au sens de la communauté.
DaMa – Dans le domaine des sciences, le bénéfice symbolique de cette désubjectivisation dans le rapport qu’elle instaure à, disons, la vérité, repose sur le fait de faire apparaître l’auteur comme celui qui aurait le mieux perçu la vérité, alors que d’autres se seraient trompés à son sujet.
DoMa – Tout le problème et le paradoxe de la science réside dans cette situation. La science est un discours dont les normes sont collectives, mais dont les bénéfices sont souvent individuels. Il existe un courant de sociologie des sciences qui oppose deux types de sciences : les sciences dont les normes sont partagées par tous et s’imposent à tous, de sorte que, pour être un auteur singulier, pour accéder à la notoriété, il faut suivre la norme, ne pas avoir de style ; d’autre part, il y aurait des sciences où chacun fabrique son propre espace, sa petite communauté (bourdieusiens, lacaniens, etc.), qui définit les règles de son propre jeu, avec pour conséquence une absence de normes partagées par l’ensemble des auteurs du champ. L’auctorialité ne se manifeste pas de la même manière dans ces deux cas.
FC – Un second facteur tient à la spécificité des sciences et de la philosophie : celui de la résistance du théorique. Une théorie philosophique ou une théorie scientifique sont relativement indépendantes en droit des modes d’effectuation discursive par lesquels elles sont posées. J’ignore si ce que j’avance n’est pas un petit peu filandreux mais, concrètement, la métaphysique de Spinoza ou celle de Descartes, par exemple, sont évidemment inscrites dans des formes d’énonciation, des protocoles d’exposition réglés : présentation more geometrico dans L’Éthique de Spinoza, tempo méditatif dans les Méditations métaphysiques de Descartes. Mais les schèmes spéculatifs mis en discours par ces deux philosophies dans ces œuvres canoniques sont réeffectuables dans d’autres formes d’énonciation. En mathématiques, certains pensent qu’effectivement les structures qu’ils étudient existent indépendamment, et de leur forme d’énonciation et de leur lieu, et qu’elles sont en quelque sorte comme des idées platoniciennes. Ceci expliquerait que, dans le domaine scientifique comme dans le domaine philosophique, d’une certaine façon, l’auteur se voit destitué, non pas par son propre effacement, mais par la résistance, la consistance des philosophèmes qu’il produit.
DoMa – C’est le réel lui-même qui s’autorise.
FC – Absolument. Le « réel » entre guillemets. Le réel : ce sont des idéalités qui sont constituées comme si elles étaient indépendantes de leur lieu d’effectuation discursive. Il n’y a pas de métaphysique cartésienne en dehors des lieux où Descartes l’expose et pourtant, dans le même temps, il expose plusieurs fois le même schème doctrinal à travers des prismes génériques différents : dialogues, manuel scolaire, etc. Ce qu’atteste par ailleurs leur reprise dans des discours seconds, commentaires, manuels ou histoires de la philosophie
CZ – Si l’on peut avancer que le discours scientifique s’appuie sur une idée de vérité et que le discours religieux s’appuie sur Dieu, par exemple, quelle serait la forme de la transcendance du discours littéraire ?
DoMa – Si j’en crois le premier vers d’une des œuvres fondatrices de la littérature occidentale L’Odyssée… : Ennepe mousa polytropon, etc. La première chose que fait le poète est d’invoquer la muse. Pour nous, il s’agit d’une figure de rhétorique. En réalité, ce n’est pas de la rhétorique : le poète est quelqu’un qui dispose d’une sorte de fil mystérieux branché sur l’absolu, d’une inspiration, peu importe comment on la nomme. Elle prendra des formes différentes selon les positionnements esthétiques. Sans cette croyance en une élection par une force mystérieuse, on ne voit pas comment on pourrait se prétendre artiste, dans la mesure où l’artiste est celui qui n’a pas d’autres règles que des mouvements d’inspiration qui ne peuvent exister que par les œuvres qui vont la justifier. Chaque époque va produire des figures différentes, historiquement spécifiques, de ce que peut être l’inspiration. Chez les Grecs, elle revêt une dimension religieuse : la muse est fille d’Apollon. À l’époque des romantiques, l’inspiration peut renvoyer à l’esprit du peuple.
FC – En guise de complément, on pourrait suggérer que la dimension de la transcendance qui vaut pour la littérature est son immanence. Précédemment, j’ai posé une distinction entre œuvre philosophique et doctrine. Et d’une certaine façon, même si c’est indissociable, il existe une relative autonomie doctrinale par rapport à ses lieux d’effectuation. En littérature ou en musique, les choses se présentent de façon différente : c’est l’œuvre effectuée qui constitue justement son propre garant. Une symphonie de Mahler ne réside pas dans la partition de Mahler, mais dans son effectuation. De même, ce qui donne à la littérature sa « constituance » est le fait qu’elle se présente comme « constituée », sans nous donner les clés de son mouvement de constitution. Bien évidemment, il existe des préfaces dans lesquelles l’auteur explique comment il a conçu son livre. Mais l’œuvre, c’est le livre. Il faudrait dès lors peut-être distinguer différentes formes de « garant ». Selon que l’« index garant » est esthétique, axiologique, aléthique (c’est-à-dire qu’il relève de la vérité), il produira différents types de « constituance ». Ce n’est bien sûr là encore qu’une hypothèse...
DaMa – Si les coulisses de la création sont parfois dissimulées, du point de vue de la constituance comme processus, comment comprendre qu’il existe en littérature (et en philosophie aussi, quoique sans doute selon d’autres modalités), une fascination pour les manuscrits et pour tout ce qui est de l’ordre de la rature, des repentirs ? Le discours tenu au sujet de ce type de documents et de traces revient fréquemment à considérer que de tels documents donnent à voir le travail créateur – du moins ses traces – se faire, en quelque sorte, sous vos yeux.
DoMa – Cette fascination a en fait une histoire. Elle commence au xixe siècle, lorsque émerge la figure du créateur. Avant, on ne conservait pas sciemment les brouillons des œuvres achevées. Désormais, on cherche les traces de la genèse. Mais il s’agit d’une quête qui ne peut aller à son terme, qui bute sur une discontinuité : le surgissement d’un schème créateur. J’ai travaillé par exemple sur des brouillons de Valéry13 ; il est vrai qu’on peut rendre raison d’un certain nombre de ses décisions en termes de maîtrise : le poète connaît son métier, il ajuste les ressources linguistiques à son projet. Mais cela ne suffit pas. Valéry disait que le premier vers vient de quelque puissance supérieure et que le reste du poème, il faut l’écrire laborieusement. Il y a à la base quelque chose qui vient d’ailleurs, et qui investit le créateur.
FC – Souvent les auteurs pensent le statut de leur propre auctorialité sur le modèle d’une figure de créateur qui est elle-même inscrite dans les catégories fondamentales de leur philosophie : Dieu pour Leibniz, par exemple, envisage la multiplicité des mondes possibles pour déterminer par un calcul quel est le meilleur des mondes. Leibniz ne se pense pas comme Dieu, en tant que philosophe, mais comme celui qui va devoir penser l’ensemble des possibles envisagés par Dieu, en essayant de reconstruire la façon dont Dieu a créé le monde. Ce faisant, il donne indirectement une image de sa propre capacité créatrice d’une œuvre philosophique de sorte que le travail d’effectuation qui aboutit à l’œuvre constituée est indirectement impliqué dans l’œuvre elle-même14.