Les oligarchies urbaines et l’État en Espagne durant la première moitié du xixe siècle
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- 1 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne de 1492 à 1808, Paris, Belin, 1994, p. 77.
- 2 Pedro Carasa (éd.), Elites. Prosopografia contemporimea, Valladolid, Université de Valladolid, 1994 (...)
- 3 Jésus Cruz, Gentlemen, bourgeois, and revolutionaries. Political change and cultural persistence am (...)
1À partir du xve siècle, les élites urbaines sont au centre de toute réflexion sur les pouvoirs, l’organisation des pouvoirs et le contrôle social en Espagne. « Ni le clergé ni l’aristocratie ne dominent l’Espagne (…). La culture, le pouvoir, une grande partie de la richesse sont aux mains d’une classe moyenne de plus en plus homogène, facile à reconnaître, difficile à nommer : les caballeros, les puissants, le patriciat. Omniprésente dans les villes, elle s’organise dans un cadre local et tient fermement en main les municipalités1 ». Avec certes des nuances, ces propos de Jean-Pierre Dedieu concernant l’époque moderne pourraient encore s’appliquer à une Espagne du début du xxe siècle, qui continuait à être largement dominée par une oligarchie de propriétaires terriens exerçant localement le pouvoir par l’intermédiaire de caciques. Cette apparente continuité signifie-t-elle que la grave crise de la première moitié du xixe siècle (Guerre d’indépendance, révolutions, restaurations, première guerre carliste), la fin de l’absolutisme et l’avènement définitif d’un régime libéral à partir de 1834 n’auraient eu qu’un rôle secondaire ? Depuis les travaux des années 1960-70 qui s’interrogeaient sur le concept hispanique de révolution libérale, la recherche récente valorise les éléments de continuité dans l’étude du xixe siècle, en faisant avant tout porter la réflexion sur la notion d’élites2. Des études menées par de jeunes chercheurs inspirés par des méthodes proches de la microhistoire3 montrent que la révolution libérale et les conflits politiques ont bien des répercussions locales, mais les oligarchies, moyennant quelques sacrifices, parviennent à s’adapter et à utiliser à plein les nouvelles règles du jeu.
2Nous souhaitons aborder dans ce bref article cette vaste problématique sous un autre angle : celui de l’État central et de ses rapports avec les oligarchies urbaines, en tentant une synthèse et en dessinant quelques perspectives tirées de nos propres travaux.
3Il est possible de parler jusqu’en 1808 d’une alliance objective entre l’État et les oligarchies urbaines. La question fiscale en est un exemple. Le patriciat contrôle le système fiscal par l’intermédiaire des municipalités, qui répartissent l’impôt après avoir négocié avec la monarchie son niveau global. L’État tente au xviiie siècle de contrôler plus directement la perception des impôts. Il doit cependant reculer devant les résistances. Il n’a par ailleurs aucun intérêt à provoquer l’affrontement, car il sait que les élites urbaines sont garantes d’un ordre social qu’il ne peut assurer seul. Il parvient de surcroît à couvrir ses besoins grâce aux revenus des colonies et à des contributions extraordinaires, auxquelles le patriciat consent dans la mesure où ses privilèges ne sont pas fondamentalement touchés.
4Cet équilibre politico-social, cet équilibre des pouvoirs entre État et oligarchie, qui existait encore à la veille de la Guerre d’indépendance, disparaît progressivement entre 1808 et 1850. Cette phase est une période de destruction et de reconstruction d’un nouvel ordre social.
Crise et renouvellement des oligarchies
La crise du patriciat à la fin de l’Ancien Régime
- 4 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne, op. cit. p. 78.
- 5 Par exemple dans le « Viaje por España » (1771¬1791) d’Antonio Pons. Benito Hernández Alegre, Avila (...)
- 6 Ignacio Atienza Hernández, Aristocracia, poder y riqueza en la España moderna. La Casa de Osuna, si (...)
5Les élites urbaines ont une obsession sous l’Ancien Régime : assurer la stabilité et la pérennité du groupe. L’institution du majorat au xve siècle répond à ce souci. À la fin du xviiie siècle, le système connaît une crise profonde. « À force de mariage entre cousins, pour préserver les patrimoines, les familles s’essoufflent biologiquement. En bloquant les biens dans des majorats qui grossissent à chaque génération, les fortunes deviennent ingérables, faute de souplesse4 ». Les témoignages des voyageurs du xviiie siècle sont unanimes à déplorer la mauvaise gestion des majorats et l’absentéisme de leurs propriétaires5. Des faillites retentissantes, comme celle de la Casa de Osuna dans la haute noblesse6, sont révélatrices de ce qui se joue à l’échelon inférieur. La crise touche même le fonctionnement des municipalités dans la mesure où les oligarchies avaient acheté et donc monopolisaient les charges de conseillers municipaux (regidores).
- 7 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne, op. cit., p. 80.
- 8 María Cruz Romeo Mateo, Realengo y municipio : marco de formación de una burguesía. Alcoi en el sig (...)
6Des possibilités de renouvellement du groupe existent cependant. Il y a un cursus classique : « abandon du commerce, achat de terres, hidalguia, passage par l’armée, passage par quelques confréries sélectives dans le choix de ses membres, et enfin acquisition d’un poste d’échevin à vie ou à titre héréditaire7 ». Néanmoins, cette porte s’avère trop étroite à la fin de l’Ancien Régime, même si un processus important de renouvellement des élites était entamé dans les régions dynamiques du littoral méditerranéen8. Des blocages juridiques sont indépassables, car ils forment le fondement de la société d’Ancien Régime. Les conflits politiques qui débutent en 1808 servent de révélateurs à la crise.
L’impact des bouleversements politiques
- 9 Luis Barbastro Gil, Los afrancesados. Primera emigración política del siglo XIX español (1813-1820)(...)
7Ils portent gravement atteinte à la cohésion du groupe. Le premier coup porté est celui de la guerre d’indépendance. Les familles qui ont choisi le camp de Joseph Bonaparte ont été contraintes à l’exil avec confiscation de leurs biens. 12 000 à 15 000 chefs de famille auraient quitté la péninsule Ibérique. La très large majorité d’entre eux appartiennent aux élites urbaines9.
8Ce phénomène de mise à l’écart se poursuit à intervalle régulier : à l’égard des libéraux en 1814 et en 1823, puis des carlistes entre 1833 et 1840. L’exil se révèle définitif pour quelques grandes familles. D’autres purent revenir, mais souvent avec des difficultés pour récupérer un patrimoine qui, souvent, avait été confisqué. On ignore dans le détail ce qu’il est advenu de leurs biens. Néanmoins, un des préjudices principaux dont ont été l’objet ces familles tient dans leur départ forcé des conseils municipaux. Elles perdent ainsi une part importante de ce qui fait le pouvoir de l’oligarchie. Il en est de même pour celles qui, à partir de 1834, s’entêtent dans leur opposition au libéralisme : le nouveau régime a en effet supprimé les charges perpétuelles de regidores et les a rendues électives.
- 10 0,15 % de la population en 1834 sous l’Estatuto Real, soit 18 600 personnes et jusqu’à 500 000 pers (...)
9Même si l’on ne dispose pas encore d’évaluations chiffrées fiables, il est clair que le patriciat d’Ancien Régime subit une hémorragie non négligeable durant la première moitié du xixe siècle. Néanmoins, ceux qui traversent la crise voient leur rôle politique renforcé avec l’avènement du régime libéral. Ils conservent le pouvoir local en contrôlant les municipalités, et surtout les députations provinciales, qui ont absorbé une grande partie des compétences des municipalités d’Ancien Régime. Enfin, l’instauration d’un suffrage censitaire étroit10 leur assure le contrôle de la représentation nationale. Leur poids dans les décisions prises au sommet de l’État acquiert alors une importance jamais atteinte sous l’absolutisme.
Les désamortissements
- 11 La richesse de l’Église était l’objet des convoitises de l’État dès le règne de Charles IV. Des dés (...)
10Les oligarchies d’Ancien Régime sont dans le même temps affectées par le bouleversement complet des règles du jeu juridiques concernant la propriété. Le régime libéral libère les entraves qui pesaient sur la propriété. Les principales lois sont celles de 1836 qui suppriment les majorats (desvinculación), et la grande loi de Mendizábal qui lance les désamortissements (desamortización), c’est-à-dire les ventes des terres d’Église (1836 pour les biens des réguliers, 1841 pour ceux des séculiers) puis des municipalités (loi Madoz de 1855)11. La structure de la propriété foncière est alors bouleversée, car ce sont en Castille 40 à 50 % des terres (terres d’Église, des collectives et des majorats) qui basculent dans le marché libre. Les promoteurs de ces lois de desamortización avaient deux objectifs : à court terme trouver de l’argent frais pour rembourser une dette extérieure colossale, à moyen terme favoriser l’émergence d’un groupe de gros propriétaires à la mentalité capitaliste. De ce fait, les parcelles vendues ont rarement été divisées. Ainsi, les familles les plus dynamiques au sein des élites traditionnelles ont été les principales bénéficiaires de ces ventes, d’autant plus que la disparition des majorats libérait des capitaux pouvant être investis dans la terre. Le mouvement a par ailleurs permis l’émergence de nouvelles familles.
- 12 Op. cit.
11Le résultat est un phénomène de concentration de la terre, entamé de fait depuis le xviiie siècle, au profit des élites traditionnelles et de nouveaux riches. L’étude de Guy Lemeunier et Maria Tereza Pérez Picazo décrit remarquablement ce processus dans la région de Murcie : dès la fin des années trente, une alliance s’est nouée entre les oligarchies d’Ancien Régime et quelques familles nouvelles enrichies12.
12Les oligarchies urbaines d’Ancien Régime n’ont pas profité de manière uniforme des bouleversements de la première moitié du xixe siècle. Il y a des perdants : ceux qui se sont attachés politiquement à la défense de l’Ancien Régime ou au carlisme et qui ont refusé de profiter de lois jugées scélérates. Il y a les familles endettées que le majorat protégeait qui doivent désormais vendre une partie de leur patrimoine pour régler leurs dettes. Il y a enfin des familles en bout de course biologique qui subissent le coup de grâce.
13Néanmoins, l’essentiel du patriciat d’Ancien Régime a su sacrifier ce qui paraissait irrémédiablement dépassé : les majorats, les charges municipales héréditaires, le régime seigneurial. Il a su accepter l’apport d’un sang neuf et sort renforcé de la tourmente en ayant pu préserver et même consolider son pouvoir et sa place dans la société. Dans le même temps, l’État subit une évolution opposée.
L’affaiblissement de L’État
Le discrédit du pouvoir central
- 13 En 1808, 1813, 1814, 1820, 1823, 1833, 1837, 1840, 1843, 1854. Dans ces quatorze années sont seules (...)
- 14 Benito Pérez Galdôs, Obras complétas, Madrid 1958, Mendizâbal, t. 2, p. 456-457.
14Le pouvoir central devient un enjeu de luttes politiques violentes et fréquentes : il change dix fois de mains entre 1808 à 1854, dans une période qui compte quatorze années de guerre13. Aux commandes de l’appareil d’État, chaque groupe qui se succède mène alors, à des degrés divers, une politique d’exclusion sectaire. Un des personnages créés par Benito Pérez Galdôs décrit ainsi sa carrière : « Dans une intendance, les libéraux me laissèrent boiteux, dans une autre les royalistes m’ouvrirent la tête, dans celle-ci les exaltés m’ont battu, dans celle-là les apostoliques m’ont dépouillé de tout ce que j’avais14 ».
15L’institution monarchique n’est jamais capable de représenter l’intérêt général. Son prestige avait déjà été sérieusement atteint sous Charles IV. Par son despotisme cruel, Ferdinand VII est unanimement détesté par les libéraux comme par les carlistes. Après dix années de régence tumultueuse, (celle de Marie-Christine, jusqu’en 1841, puis celle d’Espartero), Isabelle II ne fait qu’accentuer par son comportement le discrédit de la monarchie. Cette image négative de l’institution a forcément déteint sur la perception de l’État.
16Un autre facteur joue cependant un rôle plus important : les dirigeants n’ont jamais été capables de fournir une idéologie mobilisatrice au pays. Contrairement à la France, aucun des régimes qui se succèdent n’atteint la dimension d’un modèle. Seule la Constitution de Cadix de 1813 fait figure de symbole. Or, cette constitution n’est plus appliquée après l’échec du Trienio libéral en 1823. Elle devient même suspecte dans la mouvance libérale, donc auprès du groupe politique qui avait élaboré ce texte. Après la mort de Ferdinand VII, seule émerge une monarchie parlementaire conservatrice observée dans une indifférence grandissante par la majeure partie de la population qui est écartée du jeu politique.
- 15 Jean-Philippe Luis, L’utopie réactionnaire. Épuration et modernisation de l’État dans l’Espagne de (...)
- 16 La plupart des libéraux en exil durant la dernière phase absolutiste avaient choisi l’Angleterre co (...)
17À l’exception de quelques rares parenthèses, les hommes au pouvoir partagent une idéologie dans laquelle se mêlent autoritarisme centralisateur et conservatisme social. Sous une forme archaïque, inspirée des méthodes d’un despotisme éclairé dépassé, ce projet est déjà celui de Ferdinand VII durant la dernière décennie de son règne15. Les libéraux conservateurs qui lui succèdent, tout en rejetant l’absolutisme, retiennent la nécessaire rationalisation et centralisation de l’État. Avec le temps, le libéralisme espagnol est de plus en plus autoritaire et méfiant à l’égard de toute possibilité d’expression de la souveraineté populaire. Il se double enfin d’un libéralisme économique doctrinal, influencé par l’exemple anglais16.
- 17 José Canga Argüelles, Diccionario de Hacienda con applicación a España, Madrid, 1833, p. 521 (éditi (...)
- 18 Marqués de Miraflores, Memorias para escribir la historia contemporánea de los siete primeros años (...)
- 19 « La période qui s’ouvre avec l’Exposición de Sainz de Andino en 1829, et qui culmine en 1850, se p (...)
18De Ferdinand VII aux libéraux modérés, seule émerge de manière durable une idéologie que l’on pourrait appeler « administrative » qui assigne à un État autoritaire le rôle de stimulateur de l’initiative privée et d’acteur de la transformation sociale. Dans son exil londonien, Canga Argiielles présente en 1826 dans l’article « Gobierno ciel Estaclo » de son Dictionnaire des Finances une vision révélatrice de l’état d’esprit de ses contemporains. « La bonne organisation du gouvernement intérieur de l’État, ou l’administration publique est une des plus heureuses inventions de notre temps (…). Sans l’administration, le gouvernement resterait réduit à une volonté sans moyens pour la réaliser, la justice à une institution sans objet17 ». En octobre 1833, quelques jours après la mort de Ferdinand VII, le Premier ministre, Zea Bermüdez, limite tout changement à des « réformes administratives, les seules qui produisent immédiatement la prospérité18 ». Il y a sur ce terrain une continuité nette entre modérés de l’absolutisme et du libéralisme qu’exprime l’émergence du droit administratif en Espagne19.
- 20 Ibid., p. 31.
- 21 Pedro Sainz de Andino, Escritos, (Documentos del reinado de Fernando VII, IV), t. III, Pampelune, U (...)
- 22 Albert Broder, Le rôle des intérêts économiques étrangers dans la croissance de l’Espagne au xixe s (...)
19Outre l’absence de toute réflexion sur la souveraineté populaire, cette pensée, nourrie d’économie politique20, part d’un postulat discutable : l’Espagne est riche, sa pauvreté ne viendrait pas d’une absence de richesses, mais d’une mauvaise exploitation de ces dernières. Sainz de Andino écrit en 1829 : « l’Espagne qui a un territoire égal à celui de la France et cent fois plus riche, ne contient même pas la moitié des habitants de celle-ci, par manque d’irrigation, etc., ou du triste abandon de ses fabriques, bois, troupeaux (…)21 ». Cette idée existe également chez les financiers européens22. Ainsi, la pensée qui finit par dominer est fondée sur un malentendu.
Un État pauvre
20Il s’agit là d’une des clés de l’affaiblissement de l’État. La perte des colonies, définitive au début des années 1820, amène un effondrement des ressources de l’État : ces dernières diminuent de moitié entre les années 1790 et les années 1820. Commence alors une période d’endettement chronique qui se poursuit durant tout le xixe siècle. Les gouvernements sont contraints de mendier des prêts à des taux exorbitants auprès des financiers français ou anglais. Dans tous les cas, la conséquence est une réduction des moyens d’action de l’État.
- 23 Ibid, p. 139.
21Pour essayer d’équilibrer le budget, une politique à deux facettes est menée. La première consiste à réduire les dépenses publiques. C’est un échec à partir du moment où l’État est contraint d’engager des dépenses militaires pour sa survie, en particulier pendant les guerres carlistes. Augmenter la pression fiscale représente l’autre facette de cette politique. Elle est inefficace, car elle ne s’attaque jamais de front au pouvoir des oligarchies urbaines. L’augmentation de la fiscalité retombant sur les masses paysannes et les consommateurs, le patriciat a beau jeu de désigner aux contribuables mécontents l’État comme responsable de la situation. Dans tous les cas, la pauvreté du pays rendait aléatoire la réussite d’une telle politique. « Plus que les crises, plus que la guerre civile, plus que l’impéritie des gouvernements, c’est la faiblesse de l’économie qui est la cause première des déficits budgétaires23 ».
- 24 Ibid., p. 124.
- 25 Miguel Artola, La burguesía revolucionaria, op. cit., p. 281.
22La conséquence d’une telle situation est l’extrême faiblesse des moyens d’action de l’État. Les dépenses de l’État par habitant sont au début des années 1820 trois fois inférieures à celles de la France, sept fois à celles de l’Angleterre24. L’idéologie « administrative » dominante est alors face à une contradiction de fond. L’État n’a pas les moyens de ce qui doit être sa mission première : assurer les conditions matérielles du développement du pays. La question de l’enseignement en fournit une illustration. Le libéralisme proclame la généralisation de l’enseignement primaire, aux mains jusqu’alors de l’Église, mais ne prévoit pas de financement. L’Église, qui s’est appauvrie avec les désamortissements, ne peut plus assurer cette dépense. La loi la confie aux municipalités. Or, celles-ci s’acquittent très mal de cette charge. Les plus petites d’entre elles n’en ont pas les moyens. Dans les autres, l’application de la législation se heurte à la mauvaise volonté des oligarchies. La conséquence est un accroissement probable de l’analphabétisme durant la première moitié du xixe siècle : 62,7 % des hommes, 81 % des femmes au recensement de 187725.
- 26 Emile Temime et Gérard Chastagnaret, « Le pouvoir central en Espagne au xixe siècle : du modèle de (...)
23Ainsi, au milieu du siècle, une nouvelle réalité s’est imposée, marquée par « l’énormité du fossé entre d’un côté les modèles institutionnels et administratifs de fonctionnement et de l’autre les réalités triviales de fonctionnement de l’appareil d’État26 ».
Un État enjeu social
- 27 Les aînés se consacraient à la gestion du majorat familial. L’opposition entre haute noblesse et pa (...)
- 28 Elles étaient souvent originaires du nord de l’Espagne. Jean-Pierre Dedieu, « Las élites : familias (...)
24Malgré son affaiblissement, l’État reste socialement plus que jamais attractif, car les carrières dans la fonction publique conservent tout leur prestige. Ces emplois étaient à la fin du xviiie siècle occupés par les cadets des familles du patriciat castillan qui avaient même chassé la haute noblesse de la plupart des fonctions de la haute administration27. Ils partageaient les places avec un groupe limité de familles « administratives » où l’on était employé de père en fils28. La situation change peu dans la première moitié du siècle suivant. Nos travaux nous ont convaincus de l’existence d’une perception très particulière de l’emploi dans ce groupe social.
L’emploi : une propriété
- 29 Archivo Histórico Nacional (=AHN), Consejo, libro 988, consulta du 20 janvier 1824.
- 30 AHN, Consejo, Iibro 996, consulta du 12 septembre 1826, p. 516-542.
- 31 Les cas sont assez rares mais existent. Ainsi, Vitorio Alejandro, ancien trésorier de Zamora est cl (...)
25Une telle hypothèse est tout d’abord fondée sur la sécurité de l’emploi qui est une réalité de fait en 1808. De cette pratique découle la perception de l’emploi comme une propriété. Le vocabulaire l’illustre : une nomination royale est dite en propiedad (en propriété). Le procureur du Conseil Royal essayant en 1824 de justifier l’épuration déclare : « il convient de faire disparaître l’idée fausse selon laquelle les emplois sont réputés être une propriété et que le renvoi des employés soit l’objet d’un litige entre le gouvernement et les intéressés29 ». Deux ans plus tard, on lit pourtant dans une résolution du même Conseil : « on a toujours considéré les nominations comme perpétuelles30 ». Cette conception se retrouve dans le traitement de la question des cesantes, c’est-à-dire des employés mis à pied. Toute personne ayant travaillé même moins de dix ans au service de l’État peut bénéficier d’une pension viagère31.
- 32 Archivo del Ministerio de Hacienda, Archivo de Luis López Ballesteros, p. 36.
26Par ailleurs, les troubles politiques n’ont pas effacé le poids considérable des relations familiales et de la recommandation dans les recrutements. Les exemples abondent d’où la protestation du réformateur Sainz de Andino : l’emploi n’est pas une propriété « qui s’achète ou se lègue32 ». Ainsi, nous ne sommes pas très loin de la notion de patrimonialisation de l’emploi, même si elle n’est pas attachée à une fonction précise. Outre le poids des pratiques décrites, on trouve probablement ici l’influence des offices aliénés, qui furent en Espagne aussi nombreux qu’en France, pour expliquer le développement de telles conceptions. La probabilité est d’autant plus grande que, dans les deux cas, le milieu de recrutement est le même.
- 33 Anonyme, Grito de un cesante, Imprenta de la calle del Sordo, 11, Madrid, 1840, p. 5.
27Une autre explication de l’existence d’une telle conception de l’emploi vient du fait que cette dernière est très largement déconnectée de la notion de travail. Le salaire n’est pas perçu comme la rémunération d’une tâche dans laquelle intervient un plus ou moins grand degré de technicité s’exprimant par des diplômes ou par des années d’expérience. Ainsi, un auteur anonyme s’offusque qu’un jeune employé « avec une ou deux années de service ait par exemple 10 000 réaux de salaire », tout comme « un ancien et méritant cesante avec trente années de service33 ».
- 34 Johannes-Michael Scholz, « Rendre justice. Éléments pour une histoire contemporaine de l’espace jud (...)
28L’emploi représente avant tout un rang dans la société que l’on peut tenir grâce au salaire qui est versé. L’importance des « honneurs » est l’expression de cette réalité. Il s’agit d’une récompense par laquelle un employé reçoit la possibilité d’user des décorations et des privilèges d’une fonction hiérarchiquement supérieure à celle qu’il occupe. L’enjeu est avant tout de représentation sociale : les honneurs ne s’accompagnent que très rarement d’une hausse de salaire (nous n’avons rencontré aucun exemple dans les années 1820-1834) et ils ne représentent pas véritable ment au début du xixe siècle un tremplin vers l’obtention en propiedad de la fonction à laquelle ils correspondent. Même l’apparence d’une fonction au service de l’État donne un rang dans la société. On touche ici à une forme de pouvoir symbolique qui s’exprime de manière comparable de l’Ancien Régime à l’aube de notre siècle34.
29La conception de l’emploi telle que nous parvenons à la percevoir dans la première moitié du xixe siècle est en fait très largement héritière de mécanismes mis en place au siècle précédent. L’État favorise sous les Bourbons la fonctionnarisation et accepte les dérives que cette dernière peut engendrer (notion de propriété, poids des relations familiales) tant qu’il n’est pas menacé. La contrepartie est l’obéissance à un pouvoir absolu, sûr de lui et incontesté jusqu’à la Guerre d’indépendance. Avec Ferdinand VII, l’équilibre est déjà rompu. Les employés gardent des comportements anciens face à un pouvoir politique pour qui les données ont irrémédiablement changé. Le décalage est d’autant plus grand que l’attraction pour les carrières d’État va en s’accroissant.
La empleomanía
- 35 « Le germe fécond de ce cancer de la société connu sous le nom de empleomanía ». Marcelino Martínez (...)
- 36 Príncipe de la Paz, Memorias, t. I, éd. de Carlos Seco, Madrid, Atlas, 1965, p. 19.
30Ce phénomène est ancien, mais à la fin du xixe siècle on dénonce encore : « le germe fécond de ce cancer de la société connu sous le nom de empleomanía35 ». Il est combattu par les pouvoirs publics au siècle des Lumières. Godoy s’en est fait l’écho dans ses mémoires. « Les emplois de l’État et de l’Église étaient l’objet par excellence de la convoitise universelle (…). Ce type d’industrie produisait des chapelains par milliers, inondait les cloîtres, remplissait le barreau d’avocats, de secrétaires (…), tous à vivre du pécule du Gouvernement et à faire croître la masse des improductifs36 ».
- 37 Victor Polvorosa, Guerra a la empleomanía, Madrid, Imprenta de Aguado, 1825.
31Ce phénomène s’amplifie durant la première moitié du siècle suivant37. Le groupe social susceptible de prétendre à un emploi est numériquement limité, il s’agit comme nous l’avons vu des oligarchies urbaines au xviiie siècle. Cette origine sociale est très largement la même par la suite. Le vivier ne peut être constitué que par des milieux sachant lire et écrire, capables de payer à leurs rejetons quelques années de droit. Une intégration mal connue d’individus de milieu populaire se fait. Néanmoins, dans un pays pauvre, marqué par un analphabétisme massif, les oligarchies urbaines restent le vivier essentiel du recrutement des employés de l’État.
- 38 Antonio Domínguez Ortiz, Sociedad y Estado en el siglo XVIII español, Barcelone, Ariel, 1976,
- 39 Moreau de Jonnés, Estadística de España, Valence, Imprimerie de Cabrerizo, 1835.
- 40 Émile Témime, Albert Broder, Gérard Chastagnaret, Histoire de l’Espagne contemporaine, Paris, Aubie (...)
- 41 Miguel Artola, La burguesía revolucionaria, op. cit., p. 142.
32Sous le règne de Ferdinand VII, une partie des débouchés offerts à ce groupe social se ferme. Les effectifs de l’Église ne reculent pas de manière notable avant les désamortissements. Le recensement de 1797 donne 182 564 individus38. Moreau de Jonnés propose 150 000 en 182639, mais ce résultat est certainement minoré40. À partir des années 1830, les effectifs du Clergé s’effondrent : on passe à environ 50 000 en 185941.
- 42 E. Christiansen, Los orígenes del poder militar en España 1800-1854, Madrid, Aguilar, 1974, p. 8.
33Les recrutements effectués par l’État connaissent dans le même temps un tassement. Pour des raisons d’économie budgétaire, les effectifs de la fonction publique civile stagnent. Il en est de même pour l’Armée. On serait passé de 50 000 hommes sous Charles IV à 65 000 au début des années 183042. Cette croissance modérée ne doit pas masquer la réalité. La question n’est pas de recruter, mais au contraire de licencier des militaires. Depuis la fin de la Guerre d’indépendance, moment où les effectifs se seraient élevés à 160 000 individus, l’État est encombré par le sort des soldats démobilisés. Les perspectives de débouchés dans cette direction sont donc très limitées.
34Enfin, l’indépendance d’une partie des colonies américaines représente la fermeture de ce qui avait été un des grands appels d’air du xviiie siècle. Le mouvement d’émancipation déclenché par la Guerre d’Indépendance se précipite dans les années 1820-1824. La défaite d’Ayacucho en décembre 1824 sonne le glas de la présence espagnole sur l’Amérique continentale et déclenche le retour de centaines de fonctionnaires espagnols dans la péninsule.
35Face à ces débouchés qui s’amenuisent, le commerce et l’industrie sont incapables de proposer des perspectives nouvelles. Au même moment, en amont, la demande d’emploi s’accroît. Aux prétendants traditionnels, c’est-à-dire les jeunes diplômés, s’ajoutent les quelques milliers de cesantes qui ont en principe priorité pour occuper un emploi vacant et qui sont de ce fait un obstacle particulièrement important pour un jeune homme en quête d’une première fonction. À ces hommes, il faut ajouter les employés de l’État qui ont dû fuir les colonies américaines désormais indépendantes.
- 43 Entre 1820 et 1833, le recul des prix peut être estimé à environ un tiers, il y a ensuite stagnatio (...)
36Un dernier élément concourt à expliquer le développement de la empleomanía. Les salaires offerts dans la fonction publique deviennent de plus en plus attractifs. En effet, pour des raisons d’économie budgétaire, ces salaires sont réduits, mais la réduction qu’ils connaissent a été inférieure à la baisse générale des prix qui affecte l’Espagne et l’Europe43. Le pouvoir d’achat des employés se serait donc accru, ou au pire se serait maintenu en période de crise économique.
Vers un recul du sens de l’État
37L’attrait croissant des carrières d’État s’accompagne-t-il d’une valorisation du service de l’État ? C’est une question difficile à aborder et qui reste largement ouverte. On peut méthodologiquement faire émerger trois conditions permettant conjointement d’affirmer l’existence d’une valorisation du service de l’État. Le premier est l’existence d’une idéologie qui justifie les efforts que l’employé peut réaliser dans l’exercice de sa fonction. Le deuxième est le travail effectif (durée, techniques) réalisé par les agents de l’État. Le dernier critère est l’attirance que la fonction publique peut exercer sur les élites de la société.
- 44 La época de la ilustración. El estado y la cultura 1759-1808, (Historia de España dirigida por Ramó (...)
- 45 Louis de Rouvray, duc de Saint-Simon, Mémoires, t. IV, années 1718-1721, notes, appendices, biograp (...)
38Les trois conditions semblent remplies avant la Guerre d’indépendance. La demande sociale marquée par la empleomanía est déjà forte. L’idéologie du despotisme éclairé – avec ses deux axes principaux, recherche du « bien commun » et fidélité au monarque – guide une noblesse au service de l’État. Cette morale est d’autant plus prégnante qu’elle s’appuie sur une dynamique sociale. Le groupe des covachuelistas, issu des oligarchies urbaines, sait que seuls le service de l’État et donc la fidélité au roi sont responsables de leur ascension sociale44. Nous sommes beaucoup plus mal renseignés concernant le travail réalisé dans les bureaux. Les témoignages du duc de Saint-Simon45, la réputation de grands ministres comme Floridablanca offrent le visage d’austères et infatigables agents de l’État. L’arbre cache-t-il la forêt et peut-on généraliser ? La question reste ouverte, mais un travail assidu au service du pays est bien une valeur forte, comme en témoignent les écrits des grands ilustrados.
- 46 Jean Philippe Luis, « Une utopie réactionnaire : l’épuration de l’administration durant la dernière (...)
- 47 Ramón de Santillán, Memorias (1815-1856), édition et notes de Ana Maria Berazaluce, Pampelune, Univ (...)
- 48 Gérard Chastagnaret, Le secteur minier dans l’économie espagnole au xixe siècle, thèse d’État, Univ (...)
39Qu’en est-il durant la première moitié du xixe ? Les indices que nous avons recueillis allant dans le sens d’une dégradation du sens de l’État sont plus nombreux. La demande sociale est plus forte que jamais. L’idéologie « administrative » qui apparaît à la fin des années 1820 est largement héritière du despotisme éclairé, mais elle n’en atteint jamais la force. Un État faible et impuissant ne peut être longtemps crédible en développant une telle idéologie. Reste la dernière condition : le travail réalisé dans les bureaux. Certaines institutions que nous avons suivies de près montrent une activité soutenue. C’est le cas de la Junta Suprema de Purificaciones, chargée de l’épuration de 1823 à 1832, ou de la Commission de classification dont la tâche consiste à calculer le montant des pensions destinées aux employés retraités ou mis à pied46. Les documents émanant des organes centraux des Finances témoignent eux aussi d’un labeur assidu. Des hommes comme Pinilla ou Góngora, dirigeant dans les années 1820 la Direction générale des Rentes et la Comptabilité des Valeurs sont des exemples de chefs de service infatigables. Góngora serait mort épuisé par sa tâche47. Dans un autre secteur, celui des mines, Gérard Chastagnaret a montré le sens du service public existant dans les années 1850 chez les ingénieurs des mines et le caractère harassant de cette fonction : « un bon ingénieur est d’abord un bon cavalier48 ».
- 49 Mesonero Romanos, Panorama matritense, p. 23-21. Cité par Alejandro Nieto, La burocracia. El pensam (...)
- 50 José Maria Garcia Madaria, Dos estudios sobre historia de la administración. Las secretarias de! de (...)
40Les indices les plus nombreux indiquent cependant une évolution globale allant dans une direction opposée. L’image de l’employé parasite se développe. Pendant le Trienio, Mesonero Romanos décrit comment, demandant une information, il est renvoyé d’un employé à un autre, se heurtant particulièrement à un lecteur assidu de la Gaceta de Madrid49. L’auteur d’un mémoire anonyme de 1824 sur la réforme des oficiales des secrétariats d’État, c’est-à-dire des bureaux des collaborateurs directs des ministres, constate : « combien d’enrhumés de Secrétariat se soignent dans les théâtres, les arènes, les bals, les concerts ou les excursions50 ? ». Même écho en 1833 : « Il n’y a rien tant que d’avoir un emploi et un salaire, (…), on lit, et une cigarette après l’autre, arrive l’heure de partir peu après être arrivé ».
- 51 Marqués de Heredia, Escritos del Conde de Ofalia, Bilbao, 1894, Plan d’administration de novembre 1 (...)
41En même temps que le parasitisme, le népotisme est dénoncé. Le cas des oficiales des secrétariats d’État en fournit un exemple éclairant. « Ces carrières, qui étaient en d’autres temps longues et pénibles, sont devenues une espèce de raccourci pour arriver en peu d’années aux premières dignités de l’État, sans les preuves et les longs services des autres carrières ». De ce fait, ces places sont monopolisées par : « les fils, neveux, ou élus de tout ministre51 ».
- 52 Actas del Consejo de Ministros. Fernando VII, 1.1 (1824-1825), Madrid, 1989, session du 29 septembr (...)
- 53 Gérard Chastagnaret, « Repli de l’État et récomposition des élites : la Minería du plomb de Sierra (...)
- 54 AHN Consejos legajo 13493.
- 55 1000 réaux pour le juge et le procureur, 200 réaux pour les subalternes. Antonio Miguel Bernai, La (...)
42Vient enfin la corruption. Les cas sont nombreux et semblent se multiplier. Ainsi on trouve dans les années 1820 un intendant de Catalogne Vicente Frigola destitué pour détournement et vente à son profit d’approvisionnement pour l’armée52. Il existait une collusion dans les années 1830 entre les employés des mines et les élites locales dans la démarcation des concessions minières53. Dans la magistrature, les signes de corruption sont nombreux et semblent aller au-delà des pratiques tolérées jusqu’alors. Les membres de l’audience d’Estrémadure sont collectivement destitués en 1830. Le magistrat chargé de l’enquête, Josef Maria del Pino fait ce commentaire : « cela fait vingt ans que la démoralisation s’est installée entre nous et a ouvert un abîme lamentable54 ». Antonio Miguel Bernai a noté une situation similaire à Séville en 1838 : un procès peut être gagné grâce à de l’argent, versé selon un mode hiérarchisé aux employés de justice55. La prévarication est certes une pratique ancienne et courante dans l’administration. La nouveauté viendrait plutôt de l’accroissement du phénomène à la faveur de l’affaiblissement de l’État.
- 56 Angel González Palencia, « Javier de Burgos, humanista y político », Boletín de la Real Academia Es (...)
43Il y a plus : la corruption sévit au plus haut niveau de l’État et porte atteinte à l’image de celui-ci. Cette corruption est établie parmi les hauts personnages gravitant autour du ministère des Finances. Javier de Burgos en fournit un exemple célèbre. Il obtient de scandaleuses commissions pour négocier à Paris en 1824 des emprunts que les gouvernements étrangers refusaient à l’Espagne. Ceci lui vaudra dix ans plus tard l’expulsion des Cortes56.
- 57 Gérard Chastagnaret, « Voie paradoxale de la modernité ? La résurgence de l’asiento d’établissement (...)
44Un autre grand domaine de corruption est l’octroi de concessions ou d’affermages. Une poignée de financiers se les partager à partir de 1823 : Felipe Riera, Yafrancesado Aguado ainsi que Gaspar de Remisa. Ce dernier, tout en étant Directeur du Trésor royal, obtient la concession des mines d’argent de Guadalcanal en 1827, des mines de cuivre de Rio Tinto en 182957 et du Canal de Castille en 1831.
- 58 Pour une information rapide : Alberto Gil Novales, Diccionario Biográfico del Trienio Liberal, Madr (...)
45Ces hommes montrent une richesse insolente au moment où le pays s’installe dans le marasme, où l’État est régulièrement au bord de la banqueroute et où la politique d’économies conduit à réduire les salaires et les effectifs de la fonction publique. Cependant, outre la richesse, ce qui scandalise autant est la concession d’honneurs dont ils bénéficient : grande Croix d’Isabelle la Catholique, Grand Croix de Charles III (Aguado et Burgos), titre de marquis pour Aguado en 183058.
Un nouvel équilibre entre État et oligarchies urbaines
- 59 La época de la ilustración. El estado y la cultura, op. cit., p. 157.
46La solidité de l’administration réside avant 1808 dans la fermeté du pacte entre la monarchie et les oligarchies locales, dans lequel il n’est pas simple de détecter « laquelle des deux forces fut utilisée par l’autre59 ». Le prix de l’obéissance sous-tendue par l’idéologie du despotisme éclairé est la promotion sociale grâce au service de l’État et l’acceptation que le groupe social servant de vivier à la monarchie s’accapare et finisse par contrôler, par une dynamique interne, l’essentiel des fonctions dans l’appareil d’État.
47Cet équilibre disparaît en 1808. L’idéologie ilustrada ne sert plus de justification. La force de l’absolutisme ne peut être remplacée par la foi des technocrates, tenant de l’idéologie « administrative ». Une telle idéologie ne peut être opérante qu’associée à un pouvoir fort, représenté par un homme ou une entité collective (comme la République). Or, Ferdinand VII, Marie-Christine ou Isabelle II n’ont rien du « chef charismatique » des schémas webériens, capable de donner une grandeur au service public. À cet affaiblissement d’un pouvoir politique qui n’est plus à même de s’imposer durablement, se joint à partir de Ferdinand VII un autre élément qui rompt le pacte des décennies précédentes. La fonction publique, soumise à des épurations régulières avec chaque changement de régime perd la confiance qu’elle avait en l’État.
48Dans ces conditions, pourquoi ne se serait pas développé un « cynisme du fonctionnaire », utilisant le service de l’État pour s’assurer des revenus, une place dans la hiérarchie sociale, sans véritable contrepartie pour le « bien commun » ? La corruption chez des agents de l’État dans l’exercice de leurs fonctions qui, semble-t-il se développe, n’en serait que l’illustration la plus criante.
Conclusion
49Les oligarchies urbaines ne sortent pas indemnes de la tourmente du premier xixe siècle. Néanmoins, après un renouvellement limité, mais réel et une adaptation aux nouvelles règles du jeu, ce groupe sort renforcé de l’épreuve. L’État ne connaît pas la même évolution : il s’affaiblit, s’appauvrit et est incapable de fournir une idéologie mobilisatrice. Même s’il faut rester prudent, car l’État ne se dilue pas en Espagne, il semble qu’apparaissent alors des formes d’instrumentalisation de l’État par les oligarchies urbaines qui restent à décrire et à analyser en profondeur.
- 60 Juan Pro Ruiz, « Las élites locales y el poder fiscal del Estado en la España contemporánea », Les (...)
50La question fiscale en fournit un exemple. Après la victoire sur les carlistes, le régime libéral, désormais solidement installé met laborieusement sur pied en 1845 une réforme fiscale. Elle se veut d’inspiration moderne, car elle crée un impôt direct fondé sur la richesse foncière. De ce fait, il est nécessaire de faire un véritable cadastre. Les oligarchies urbaines, menacées par cette nouveauté, ont tôt fait de la détourner à leur profit : elles parviennent à faire contrôler l’impôt par le biais d’une junte, souvent une émanation de la municipalité, qui truque les cadastres. Ces derniers, élaborés par les services des Finances ne répertorient pas 40 % de la superficie des terres existantes. Dans certaines provinces cette proportion peut s’élever à 60 %60.
- 61 Gérard Chastagnaret, « Repli de l’État et recomposition des élites », op. cit.
51Ainsi, malgré une image centralisatrice et autoritaire, l’État apparaît au xixe siècle comme fragile, inefficace et corrompu, d’où un affaiblissement de fait, accompagné d’un détournement de ses fonctions61.
- 62 Borja de Riquer, « La débil nacionalización española del siglo XI », Historia social, n° 20, Automn (...)
52Appréhender les liens entre État et oligarchies urbaines permet de mieux comprendre les phénomènes de domination et de contrôle social, d’expliquer l’émergence du caciquisme qui fut la plaie de l’Espagne de la Restauration (1874-1923). À travers ce champ de recherche qui met en relief les carences de l’État, on touche aussi aux causes de l’échec de la construction d’un État-Nation en Espagne au xixe siècle62.
Notes
1 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne de 1492 à 1808, Paris, Belin, 1994, p. 77.
2 Pedro Carasa (éd.), Elites. Prosopografia contemporimea, Valladolid, Université de Valladolid, 1994, p. 9-94.
3 Jésus Cruz, Gentlemen, bourgeois, and revolutionaries. Political change and cultural persistence among the Spanish dominant groups 1750-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. Juan Pro Ruiz, « Las élites de la España liberal : Clases y redes en la definición del espacio social (1808-1931) », Historia social, n° 21, p. 47-69, 1995. Christian Windier, « Clientèles royales et clientèles seigneuriales vers la fin de l’Ancien Régime », Annales HSS, mars-avril 1997, n° 2, p. 293-319.
4 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne, op. cit. p. 78.
5 Par exemple dans le « Viaje por España » (1771¬1791) d’Antonio Pons. Benito Hernández Alegre, Avila en la literatura, t. II, Avila, Caja general de Ahorros y Monte de Piedad de Avila, 1984, p. 206-207.
6 Ignacio Atienza Hernández, Aristocracia, poder y riqueza en la España moderna. La Casa de Osuna, siglos XV-XIX, Madrid, Siglo XXI, 1987.
7 Jean-Pierre Dedieu, L’Espagne, op. cit., p. 80.
8 María Cruz Romeo Mateo, Realengo y municipio : marco de formación de una burguesía. Alcoi en el siglo XVIII, Alicante, Diputación provincial, 1986. Guy Lemeunier, María Teresa Pérez Picazo, El proceso de modernización de la región murciana (siglos A XVI-XIX), Murcie, Editora regional, 1984.
9 Luis Barbastro Gil, Los afrancesados. Primera emigración política del siglo XIX español (1813-1820), Madrid, CSIC- Instituto de Cultura “Juan Gil-Albert” (Diputación de Alicante), 1993, p. 31-53.
10 0,15 % de la population en 1834 sous l’Estatuto Real, soit 18 600 personnes et jusqu’à 500 000 personnes sous Narváez en 1844, soit 3,7 % de la population. Miguel Artola, « La burguesía revolucionaria (1808-1874) », Historia de España Alfaguara, Y Madrid, Alianza Universidad 1983 (neuvième édition), p. 197.
11 La richesse de l’Église était l’objet des convoitises de l’État dès le règne de Charles IV. Des désamortissements partiels avaient eu lieu en 1798, puis sous Joseph Bonaparte et enfin sous le régime libéral du Trienio liberal (1820-1823).
12 Op. cit.
13 En 1808, 1813, 1814, 1820, 1823, 1833, 1837, 1840, 1843, 1854. Dans ces quatorze années sont seules comptées la Guerre d’indépendance, l’expédition des « Cent mille fils de Saint Louis » (1823) et la première guerre carliste (1833-1840). On pourrait ajouter à celles-ci des périodes fréquentes de situation insurrectionnelle.
14 Benito Pérez Galdôs, Obras complétas, Madrid 1958, Mendizâbal, t. 2, p. 456-457.
15 Jean-Philippe Luis, L’utopie réactionnaire. Épuration et modernisation de l’État dans l’Espagne de la fin de l’Ancien Régime (1823-1834), Madrid, Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 1998.
16 La plupart des libéraux en exil durant la dernière phase absolutiste avaient choisi l’Angleterre comme terre d’accueil.
17 José Canga Argüelles, Diccionario de Hacienda con applicación a España, Madrid, 1833, p. 521 (édition fac-similé réalisée par l’Instituto de Estudios Fiscales).
18 Marqués de Miraflores, Memorias para escribir la historia contemporánea de los siete primeros años del reinado de Isabel II, t. 1, Madrid, 1843, p. 473-476.
19 « La période qui s’ouvre avec l’Exposición de Sainz de Andino en 1829, et qui culmine en 1850, se présente comme la plus importante dans l’histoire de la Science administrative espagnole. Et même, on pourrait dire qu’il s’agit de la première période de la vie scientifique de cette discipline ». José María Garcia Madaria, El pensamiento administrativo de Pedro Sainz de Andino, Séville, 1982, p. 12.
20 Ibid., p. 31.
21 Pedro Sainz de Andino, Escritos, (Documentos del reinado de Fernando VII, IV), t. III, Pampelune, Université de Navarre, p. 201.
22 Albert Broder, Le rôle des intérêts économiques étrangers dans la croissance de l’Espagne au xixe siècle, Thèse d’État dactylographiée, Paris I Sorbonne, t. I, p. XIV.
23 Ibid, p. 139.
24 Ibid., p. 124.
25 Miguel Artola, La burguesía revolucionaria, op. cit., p. 281.
26 Emile Temime et Gérard Chastagnaret, « Le pouvoir central en Espagne au xixe siècle : du modèle de l’État de droit aux réalités de fonctionnement », Cahiers de la Méditerranée, t. II, Vol. 42, juin 1991, p. 81-87, citation p. 87.
27 Les aînés se consacraient à la gestion du majorat familial. L’opposition entre haute noblesse et patriciat est un des principaux terrains de conflictivité sociale du xviiie siècle. Antonio Morales Moya, Reflexiones sobre el estado español del siglo XVIII, Madrid, Instituto Nacional de la Administración pública, 1987.
28 Elles étaient souvent originaires du nord de l’Espagne. Jean-Pierre Dedieu, « Las élites : familias, grupos, territorios », Bulletin Hispanique, t. 97, no1, 1995, p. 13-32, en particulier p. 31 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3406/hispa.1995.4851.
29 Archivo Histórico Nacional (=AHN), Consejo, libro 988, consulta du 20 janvier 1824.
30 AHN, Consejo, Iibro 996, consulta du 12 septembre 1826, p. 516-542.
31 Les cas sont assez rares mais existent. Ainsi, Vitorio Alejandro, ancien trésorier de Zamora est classé le 1er juillet 1829 comme cesante avec quatre ans, un mois et vingt-quatre jours d’ancienneté et 6500 réaux de pension (Archivo del Ministerio de Hacienda, libro 24087).
32 Archivo del Ministerio de Hacienda, Archivo de Luis López Ballesteros, p. 36.
33 Anonyme, Grito de un cesante, Imprenta de la calle del Sordo, 11, Madrid, 1840, p. 5.
34 Johannes-Michael Scholz, « Rendre justice. Éléments pour une histoire contemporaine de l’espace judiciaire espagnol », Mélanges de la Casa de Velázquez, t. XXV, 1989, p. 355-379, particulièrement p. 365. Les dénonciations à l’égard de la pratique des « honneurs » persistent à la fin du xixe siècle.
35 « Le germe fécond de ce cancer de la société connu sous le nom de empleomanía ». Marcelino Martínez Alcubilla, Diccionario de la Administración española, t. II, Madrid, 1886, p. 341, entrée Clases pasivas.
36 Príncipe de la Paz, Memorias, t. I, éd. de Carlos Seco, Madrid, Atlas, 1965, p. 19.
37 Victor Polvorosa, Guerra a la empleomanía, Madrid, Imprenta de Aguado, 1825.
38 Antonio Domínguez Ortiz, Sociedad y Estado en el siglo XVIII español, Barcelone, Ariel, 1976,
p. 360.
39 Moreau de Jonnés, Estadística de España, Valence, Imprimerie de Cabrerizo, 1835.
40 Émile Témime, Albert Broder, Gérard Chastagnaret, Histoire de l’Espagne contemporaine, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, p. 81.
41 Miguel Artola, La burguesía revolucionaria, op. cit., p. 142.
42 E. Christiansen, Los orígenes del poder militar en España 1800-1854, Madrid, Aguilar, 1974, p. 8.
43 Entre 1820 et 1833, le recul des prix peut être estimé à environ un tiers, il y a ensuite stagnation jusqu’au milieu des années 1850. Évaluation de Miguel Artola, La burguesía revolucionaria, op. cit., p. 126.
44 La época de la ilustración. El estado y la cultura 1759-1808, (Historia de España dirigida por Ramón Menendez Pidal, t. XXXI), Madrid, Espasa-Calpe, 1987, p. 157.
45 Louis de Rouvray, duc de Saint-Simon, Mémoires, t. IV, années 1718-1721, notes, appendices, biographie et index par Gonzague Turc, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1958, p. 1097-1098.
46 Jean Philippe Luis, « Une utopie réactionnaire : l’épuration de l’administration durant la dernière décennie du règne de Ferdinand VII, 1823-1832 », Mélanges de la Casa de Velázquez, t. XXX (3), 1994, p. 7-35.
47 Ramón de Santillán, Memorias (1815-1856), édition et notes de Ana Maria Berazaluce, Pampelune, Université de Navarre, t. II, p. 136.
48 Gérard Chastagnaret, Le secteur minier dans l’économie espagnole au xixe siècle, thèse d’État, Université de Provence, 1985, t. II, p. 368, note 54.
49 Mesonero Romanos, Panorama matritense, p. 23-21. Cité par Alejandro Nieto, La burocracia. El pensamiento burocrático, Madrid, 1976, p. 204.
50 José Maria Garcia Madaria, Dos estudios sobre historia de la administración. Las secretarias de! despacho, Madrid, 1982, p. 155.
51 Marqués de Heredia, Escritos del Conde de Ofalia, Bilbao, 1894, Plan d’administration de novembre 1823, p. 336 et 338.
52 Actas del Consejo de Ministros. Fernando VII, 1.1 (1824-1825), Madrid, 1989, session du 29 septembre 1825.
53 Gérard Chastagnaret, « Repli de l’État et récomposition des élites : la Minería du plomb de Sierra de Gador pendant la crise de l’Ancien Régime », dans Martine Lambert-Gorges (dir.), Les élites locales et l’État dans l’Espagne moderne xvi-xixe siècles, Paris, CNRS éditions, 1993, p. 295-312, en particulier p. 304-307.
54 AHN Consejos legajo 13493.
55 1000 réaux pour le juge et le procureur, 200 réaux pour les subalternes. Antonio Miguel Bernai, La lucha por la tierra en la crisis del Antiguo Régimen, Madrid, 1979, p. 106.
56 Angel González Palencia, « Javier de Burgos, humanista y político », Boletín de la Real Academia Española, t. XXII, 1938, p. 381.
57 Gérard Chastagnaret, « Voie paradoxale de la modernité ? La résurgence de l’asiento d’établissements miniers de la couronne à la fin de l’Ancien Régime », Pouvoirs et société dans l’Espagne moderne. Hommage à Bartolomé Bennassar, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1993, p. 271-282.
58 Pour une information rapide : Alberto Gil Novales, Diccionario Biográfico del Trienio Liberal, Madrid, El Museo Universal, 1991.
59 La época de la ilustración. El estado y la cultura, op. cit., p. 157.
60 Juan Pro Ruiz, « Las élites locales y el poder fiscal del Estado en la España contemporánea », Les élites locales et l’État dans l’Espagne moderne xvi-xixe siècle, Paris, CNRS éditions, 1993, p. 283-294.
61 Gérard Chastagnaret, « Repli de l’État et recomposition des élites », op. cit.
62 Borja de Riquer, « La débil nacionalización española del siglo XI », Historia social, n° 20, Automne 1994, p. 97-114.
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Référence papier
Jean-Philippe Luis, « Les oligarchies urbaines et l’État en Espagne durant la première moitié du xixe siècle », Siècles, 7 | 1998, 43-60.
Référence électronique
Jean-Philippe Luis, « Les oligarchies urbaines et l’État en Espagne durant la première moitié du xixe siècle », Siècles [En ligne], 7 | 1998, mis en ligne le 16 juin 2025, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/siecles/14266 ; DOI : https://doi.org/10.4000/144z0
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