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Une communauté convulsionnaire dans l’attente du millénium : les « Fareinistes » (1783-1805)

A Convulsionary Community Waiting for the Millennium: The “Fareinists” (1783-1805)
Serge Maury

Résumés

Le groupe convulsionnaire « fareiniste », apparu dans les années 1780 dans les Dombes, et qui s’est reconstitué à Paris sous le Directoire et le Consulat, est le type même d’une « communauté utopique », structurée autour de l’attente du millénium et de la fin des temps. Nous verrons dans quelle mesure cette micro-société fonctionne selon le mode de la « clôture », hors du temps et du monde. En effet, ces croyants dissidents perçoivent les événements (externes, et internes au groupe) à travers un prisme biblique tendant à l’ésotérisme. Leur fonctionnement interne obéit également à une logique « sectaire ». Mais certains de ces fareinistes ont un ancrage politique et social réel, ce que tendraient à occulter les discours convulsionnaires sur lesquels nous avons essentiellement travaillé (et qui majorent les données proprement religieuses).

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Texte intégral

  • 1 Mes travaux de recherche sur les convulsionnaires fareinistes ont fait l’objet d’un livre : Une sec (...)

1Nous nous proposons d’évoquer ici une figure très particulière de groupe utopique. Pendant l’époque révolutionnaire, les jansénistes convulsionnaires qu’une riche historiographie a appelé les « Fareinistes », ont vécu, dans un bourg de la Dombes puis à Paris, une forme particulièrement exacerbée d’attente de la Parousie et de la descente de l’Esprit Saint1. Peut-on voir dans cet épisode historique hors-norme une page de l’histoire des « utopies » à caractère religieux ?

  • 2 Jean Delumeau, Mille ans de bonheur, Une Histoire du Paradis, Paris, Fayard, 1995 ; Jean Desroches (...)
  • 3 Paul Ricœur, L’Idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997.
  • 4 Jean Séguy, Conflit et utopie, ou réformer l’Église. Parcours wébérien en douze essais, Paris, Cerf (...)

2Le genre littéraire de l’utopie, on le sait, consiste à imaginer une société fictive, située « nulle part », et sa visée est de critiquer le monde existant pour mieux imaginer une société meilleure. En évoquant les œuvres utopiques (Thomas More, Saint-Simon ou Fourier), on ne pense peut-être pas spontanément aux idéologies religieuses. Pourtant, l’histoire du christianisme est riche de phénomènes qui méritent incontestablement d’être considérés comme des utopies. C’est particulièrement vrai des différents millénarismes, structurés par l’attente de la venue du Christ, qui régnera pendant une période de mille ans avant la résurrection générale. Les ouvrages classiques de Jean Delumeau et d’Henri Desroches ont déjà livré les caractéristiques générales de ces mouvements millénaristes2. N’y-a-t-il pas là une illustration parfaite de ce que Paul Ricœur appelait la « non-congruence » des utopies par rapport au réel3 ? N’y-a-t-il pas là une tentative de rêver une société idyllique, ici la Jérusalem céleste de la fin des temps, pour mieux critiquer la société ou l’Église existantes ? L’un des plus grands sociologues français du religieux, Jean Séguy, avait d’ailleurs consacré une large partie de ses travaux à ces notions d’utopie religieuse. Il mettait en avant le fait qu’une utopie, au sens religieux, critique le présent en se référant à un passé mythifié (celui de l’Église primitive) pour imaginer l’avenir4. Jean Séguy rappelait ainsi que les sectes et ordres « adventistes » vivent l’attente de la venue du Royaume et l’accomplissement des derniers temps, et se situent dans la nostalgie de l’Église primitive, celle des premiers apôtres. Pour citer le sociologue français :

  • 5 Ibid., p. 31-32.

« L’utopie donne généralement à ses acteurs […] “de prendre corps ” en des groupes élitaires : ordres religieux, sectes, communautés ; ceux-ci prétendent vivre “déjà” le “pas encore” d’un Royaume – au sens néo-testamentaire du terme. Celui-ci, pour être “à venir” n’en a pas moins – et de quelque façon – existé : comme moment archétypique – la communauté de Jérusalem ou l’Église primitive, par exemple – ou encore comme principe fondateur5. »

3Pour en revenir aux convulsionnaires fareinistes, qui font l’objet de notre article, il s’agira pour nous, après avoir défini notre sujet d’étude dans une partie introductive, d’étudier tout à la fois la nature de l’utopie religieuse propre à ce groupe, et la façon dont ces croyances utopiques modèlent le fonctionnement interne de cette communauté de croyants. Nous nous focaliserons sur l’épisode parisien de l’histoire de ce groupe convulsionnaire, épisode qui n’est documenté qu’à travers une « archive » de nature allégorique et discursive, à savoir les discours d’une prophétesse liée aux Fareinistes. Notre propos, cependant, n’est pas de faire de la pure analyse discursive mais de tenter d’écrire une histoire de ce collectif de croyants en analysant la grammaire culturelle mobilisée par les acteurs. Seront laissés de côté les faits de transe, ainsi que la discussion de leurs théorisations psychiatriques possibles, qui tiennent une grande place dans mon livre.

Les convulsions jansénistes au XVIIIe siècle

  • 6 La bibliographie récente sur le mouvement convulsionnaire est dominée par l’ouvrage de Brian E. Str (...)

4Le mouvement convulsionnaire janséniste6 naît au premier tiers du XVIIIe autour des événements survenus dans le cimetière parisien de Saint-Médard (1727-1732). Sur la tombe d’un diacre janséniste très aimé du peuple parisien, François de Pâris, surviennent des événements étranges : des guérisons miraculeuses, lesquelles guérisons sont bientôt accompagnées de « convulsions » qui sont le signe de l’action divine sur les corps. Le camp janséniste s’empare de ses miracles, y voyant un signe que Dieu soutient sa cause.

5Devant les désordres occasionnés par ces événements, les autorités ferment autoritairement le cimetière en janvier 1732. Dès lors, le mouvement se déplace dans des appartements clandestins, et change de nature : les « convulsions guérissantes » font place aux « convulsions figuratives ». Des convulsionnaires, le plus souvent des femmes, sont prises de spasmes, et des « assistants » tentent de les maîtriser en leur délivrant ce que l’on appelle des « secours », c’est-à-dire des coups de poing, de pied, à l’arme blanche. On parle de « convulsions figuratives » car ces cérémonies mettent en scène un symbolisme précis : les coups donnés aux femmes convulsionnaires représentent la colère de Dieu contre la catholicité, tandis que l’insensibilité supposée de ces femmes frappées avec violence symbolise cette fois la protection que Dieu accorde à ses élus face aux persécutions d’État et d’Église. Par ailleurs, des hommes et des femmes se mettent à prophétiser et à tenir des discours inspirés, en extase. Ces discours convulsionnaires, recueillis sous forme manuscrite, ont souvent été réunis en recueils et occupent des rayonnages entiers de bibliothèque.

6Au fur et à mesure que l’on avance dans le XVIIIe siècle, le mouvement convulsionnaire se réduit à quelques groupuscules que la police ne se donne même plus la peine de surveiller, comme le fait remarquer Catherine Maire. Parallèlement à cette tendance à la marginalisation, les pratiques des convulsionnaires prennent des formes de plus en plus extrêmes : dès 1759, on observe des crucifixions d’adeptes, qui veulent vivre jusqu’au bout le sacrifice christique.

7L’ensemble des groupes convulsionnaires partage une même théologie : ces jansénistes sont très versés dans l’étude de l’Ancien Testament et vouent une admiration au peuple juif de la Bible. Leur théologie s’articule sur l’imminence de la fin des temps et sur ce qu’ils appellent le « retour des Juifs » : ils proclament la déchéance du catholicisme, qui a persécuté à travers les jansénistes les tenants de la « Vérité » et de la vraie foi. Au moment de l’approche de la fin des temps, la masse des « gentils » (terme religieux qui désigne les non-Juifs) sera damnée, le peuple hébreu reprendra sa prééminence et se convertira au christianisme. Au moment du retour du Christ sur terre, annoncé par le livre de l’Apocalypse (chapitre 20), les Juifs régneront conjointement avec le Christ et un « petit reste » d’élus gentils (à savoir les jansénistes convulsionnaires).

  • 7 Albert Mathiez, « L’affaire Catherine Théot et le mysticisme chrétien révolutionnaire », Contributi (...)
  • 8 Francisco Javier Ramon Solans, « Violence et prophétie durant la Révolution française », Annales. H (...)
  • 9 Pierre Zind, « L’échec de la République de Jésus-Christ (brumaire an III- novembre 1794 », dans Ber (...)

8Le millénarisme janséniste, enfin, ne peut être isolé d’un contexte plus général à la fin du XVIIIe siècle : l’éclosion de groupements, cénacles et idéologies qui ont pour caractéristique de mêler adhésion à la Révolution française et millénarisme religieux. Albert Mathiez, évoquant les figures de Suzette Labrousse et Catherine Théot, parlait en son temps d’un « mysticisme chrétien révolutionnaire7 », et, beaucoup plus récemment, Javier Ramon Solans a montré comment la prédication de Catherine Théot manifeste un projet religieux autonome, caractérisé par un « ultra-figurisme » et une vision eschatologique du devenir de la Révolution8. Dans la sphère janséniste, les « Béguins de la Loire », liés au groupe fareiniste, partent à l’assaut du Mont Pilat en novembre 1794 pour y fonder la « République de Jésus-Christ9 ».

Les « Fareinistes », un groupe convulsionnaire tardif à la fin du XVIIIe siècle

9Ceux qu’une longue historiographie appelle les « Fareinistes » constituent un groupe convulsionnaire tardif, apparu dans les années 1780 autour du bourg de Fareins, dans le futur département de l’Ain, et qui se reforme à Paris durant le Directoire et le Consulat.

10En 1783, François Bonjour succède à son frère Claude à la cure du bourg de Fareins. 1787 : après plusieurs années d’apostolat convulsionnaire, François Bonjour crucifie, en pleine église du village et devant douze témoins, Étiennette Thomasson, l’une de ses principales disciples. Le curé convulsionnaire, qui a été vite remplacé dans sa cure par un prêtre auxiliaire, fait l’objet au début de la Révolution d’un procès aux multiples rebondissements, avant d’être libéré à cause d’un vice de forme en novembre 1791. L’ancien prêtre crucificateur se retrouve alors à Paris avec certains de ses partisans et s’agrège à des noyaux convulsionnaires préexistants dans la capitale. Il est bientôt père d’un enfant (Élie Bonjour), que les membres du groupe identifient comme le Messie. Né le 18 août 1792, le petit Élie Bonjour serait la réincarnation du prophète Élie, et il deviendra l’Esprit Saint à sa majorité, lors de la fin des temps et l’avènement du millénium, dont l’imminence est proclamée par les Fareinistes.

11Une prophétesse convulsionnaire parisienne liée au groupe de François Bonjour, appelée sœur Élisée, tient des discours prophétiques en extase, à un rythme quasi quotidien, entre 1799 et 1805 principalement. Dans ces « séances » où se produit sœur Élisée devant un auditoire réduit, l’Esprit Saint résidant dans le corps du petit Élie Bonjour (qui a 8 ans en 1799) prend possession du corps et de la voix de la prophétesse. Elle tient alors des discours inspirés dont le contenu se centre sur la vocation du Messie, sur le retour des Juifs, et développe des visions apocalyptiques. En même temps, sœur Élisée entre très vite en conflit avec les père et mère du saint enfant, et se marginalise progressivement. Elle va jusqu’à nier la divinité d’Élie Bonjour. Le 20 janvier 1805, François Bonjour et sa parentèle immédiate, plus quelques membres proéminents du groupe, sont arrêtés puis envoyés en Suisse. Sœur Élisée, qui a fait sécession depuis longtemps d’avec François Bonjour, ne fait pas partie des personnes arrêtées, et continue à prononcer des discours de façon beaucoup sporadique, jusqu’à sa mort en 1817. En dehors de ces séances et discours convulsionnaires, cette prophétesse reste une parfaite inconnue pour nous.

  • 10 Ces études d’érudition locale peuvent se résumer à trois titres : Auguste Dubreuil, Étude historiqu (...)
  • 11 Voir essentiellement Jean-Pierre Chantin, Les Amis de l’œuvre de la Vérité, jansénisme, miracles et (...)
  • 12 Clarke Garrett, Respectable Folly, Millenarians and the French Revolution in France and England, Lo (...)

12Une riche historiographie existe déjà sur ces convulsionnaires fareinistes. En effet, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, différents travaux d’érudition locale ont été consacrés à ce groupe convulsionnaire10, avant que Jean-Pierre Chantin, il y a près de  ans, reprenne le dossier dans son étude plus large sur les convulsionnaires de la région lyonnaise11. Les différents historiens qui ont traité du groupe ont montré que les Fareinistes, à la différence d’autres communautés convulsionnaires de leur époque, ont pris position pour la Révolution française, et nous montrerons leur positionnement fortement anticlérical. Dans le village de Fareins, en septembre 1789 puis en mai-juin 1790, des journées quasiment révolutionnaires ont mis aux prises les partisans de François Bonjour et les autorités locales dans le contexte de la Révolution naissante. Dans le groupe parisien qui entoure François Bonjour à la toute fin du siècle, on trouve bien des personnes qui se sont impliquées dans la Révolution, y compris sous sa forme terroriste. Mais des auteurs comme Clarke Garrett12 et Jean-Pierre Chantin ont montré le caractère superficiel de l’engagement révolutionnaire des Fareinistes, qui constituent avant tout un mouvement religieux.

  • 13 L’auteur de cette phrase est le Père Crèpe, dominicain impliqué localement, en région lyonnaise, da (...)

13Un point de vocabulaire est important à souligner : le terme « œuvre » désigne tout à la fois l’ensemble du mouvement convulsionnaire depuis les événements de Saint-Médard (on parle de l’« œuvre des convulsions »), mais il est aussi employé pour nommer une communauté particulière, regroupée en général autour d’une prophétesse (pour le groupe que je considère, on parle ainsi de l’« œuvre de la sœur Élisée », du nom de la prophétesse du groupe). Comme l’écrit très clairement un acteur et témoin du mouvement convulsionnaire : « toutes [les bandes convulsionnaires] ont le même objet en général, les mêmes motifs, le même fond de merveilleux, mais chacune a ses marques distinctives, son ton et ses manières. Plusieurs ont une convulsionnaire dominante qui est comme l’héroïne de la scène […]. Chaque bande a ses registres, ses journaux et ses admirateurs, mais toute ensemble sont le corps de l’œuvre ou l’œuvre en général13. »

14Pour caractériser ces manuscrits, qui se trouvent réunis en recueil à la bibliothèque de Lyon, disons qu’il s’agit de descriptions de rituels, soit les « séances » réunissant les disciples autour des extases de sœur Élisée (un personnage proéminent, le « secrétaire » de l’œuvre de l’Esprit, prenait en note ce qui se passait lors des séances). Au cœur de ces comptes rendus internes se trouve la parole de la prophétesse, mais le lecteur y trouve aussi une description des événements ayant émaillé la « séance » (la gestuelle des crises de possession et autres accès convulsifs qui peuvent s’emparer de sœur Élisée).

15Le premier contact avec ce fonds manuscrit a de quoi décourager le chercheur : on peut avoir l’impression légitime de naviguer dans un fatras religieux sans intérêt, et de se trouver face à une logorrhée verbale interminable relevant de la curiosité psychiatrique. Pourtant, ces discours permettent d’étudier de l’intérieur un mouvement dissident. Nous avons une source interne, indigène, sur plus de 18 000 pages manuscrites. Les visions, extases, discours inspirés de la sœur Élisée nous livrent directement le contenu des idéaux et croyances de cette communauté convulsionnaire. Ils ouvrent aussi une fenêtre passionnante sur la vie interne de ce groupe, nous permettant d’observer in vivo le fonctionnement d’une « communauté utopique » très particulière, structurée par l’attente de la venue imminente du millénium. Il faut ajouter une précision importante : ces textes ont été constitués en recueil au début du XIXe siècle, et contiennent pour certains d’entre eux des « notes » explicatives en début ou en fin de discours, éclairant les circonstances de telle « séance ». Ces « notes » sont trop rares et clairsemées pour permettre une histoire concrète du groupe, et d’ailleurs, elles fonctionnent parfois aussi sur le registre de l’allégorie, comme les discours proprement dits qu’elles sont censées éclairer. Mais, ponctuellement, elles apportent un éclairage très utile.

16Je me focaliserai sur la phase parisienne du groupe fareiniste, délaissant le jansénisme rural qui caractérisa le bourg de Fareins. Il me semble en effet que les croyances apocalyptiques et millénaristes sont beaucoup plus accentuées chez sœur Élisée et ses disciples que chez les paysans de Fareins. Nous passerons dans notre deuxième partie de la définition de l’utopie et du système de croyances du groupe de sœur Élisée à l’analyse du fonctionnement interne de cette « communauté utopique ».

Un groupe porté par une utopie millénariste

  • 14 C. Maire, « Les jansénistes et le millénarisme, du refus à la conversion », Annales. Histoire, Scie (...)

17Nous avons affaire à un groupement sectaire structuré par une doctrine qui comporte deux dimensions. Tout d’abord une attente millénariste, au sens biblique du terme, centrée sur l’attente d’un règne de mille ans de Jésus-Christ : la prédiction de la seconde venue du Christ sur terre, telle que l’annonce le célèbre chapitre 20 du livre de l’Apocalypse, couplée avec la conversion du peuple Juif au christianisme. Les croyances du groupe de sœur Élisée illustrent un mouvement plus général : le basculement progressif des jansénistes vers l’idéologie millénariste tout au long du XVIIIe siècle, que Catherine Maire a très précisément décrit dans un article publié en 200814. Les Port-Royalistes du Grand Siècle étaient, rappelle-t-elle, très hostiles à toute forme d’illuminisme et de millénarisme ; or le XVIIIe siècle voit se constituer par étapes une idéologie millénariste dans les milieux jansénistes. À la fin du siècle, autour de la Révolution française, Catherine Maire montre que le dernier carré janséniste adhère à une version radicale de millénarisme : le « retour des Juifs » n’est plus seulement entendu au sens spirituel (à savoir leur conversion au christianisme), mais dans un sens littéral (les Hébreux reviendront s’installer physiquement en Terre Sainte, et de là convertiront les peuples de la Terre à la foi chrétienne).

  • 15 Discours de sœur Élisée du 2 août 1799, BM Lyon, fonds fareiniste, cote 6488, p. 14-23.

18La deuxième composante du credo utopique propre aux jansénistes convulsionnaires de la fin du siècle est la volonté d’en revenir à l’Église primitive, celle des Apôtres. Les données que nous venons de rappeler caractérisent l’ensemble des groupes convulsionnaires de la fin du XVIIIe siècle. Mais les Fareinistes et les sectateurs de sœur Élisée se signalent par des croyances qui leur sont propres. Nous pensons tout d’abord à la figure centrale qu’est Élie Bonjour, le fils de François Bonjour, qui a 8 ans en 1799, au début de la prédication de sœur Élisée. Le « saint enfant », comme l’appellent affectueusement les membres du groupe, fait l’objet d’une construction théologique qui fait de lui tout à la fois la réincarnation du prophète Élie et le Paraclet, l’Esprit Saint devant régner conjointement avec le Christ pendant le règne de mille ans. S’exprimant par la bouche de la prophétesse parisienne, l’« Esprit » proclame ainsi, en août 1799 : « Je suis Dieu le Père, je suis Dieu le Fils, je suis Dieu Esprit, parce que nous nous renfermons tous les trois dans un seul, qui est mon Esprit pour le moment. » Ou encore, à la même époque : « Oui, petits enfants, je suis celui qui est, l’Esprit Saint, l’Esprit Sanctificateur et vivifiant15. »

  • 16 Bernard Plongeron, « Cyrus ou les lectures d’une figure biblique dans la rhétorique religieuse de l (...)

19L’autre personnage original et récurrent de la prédication de sœur Élisée est la figure de Bonaparte, jamais nommé par son vrai nom, mais par une appellation au symbolisme biblique très précis : le premier Consul devient, dans la construction allégorique propre à la prophétesse convulsionnaire, « Cyrus », roi des Perses et des Mèdes, qui libéra les juifs de la captivité de Babylone, figure centrale du livre de la « consolation d’Israël » (la deuxième partie du Livre d’Isaïe). Ainsi, Bonaparte est le nouveau Cyrus, qui œuvrera au retour du peuple Juif et précipitera l’apocalypse divine par ses conquêtes et ses aventures guerrières. On retrouve, dans cette imagerie biblique autour du nouveau « Cyrus », les grands thèmes des discours ecclésiastiques du temps autour de Napoléon Bonaparte que Bernard Plongeron a analysés dans un de ses articles devenu classique16.

  • 17 Voir Pierre Adnès, « Mariage spirituel », Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. X- (...)

20Le retour à l’Église primitive se formule dans un imaginaire biblique luxuriant, autour des figures allégorisées de l’Époux et de l’Épouse. On sait les différentes significations des fiançailles divines entre l’Époux et l’Épouse17 : la tradition catholique y voit une représentation des noces entre le Seigneur – l’« Époux » – et son Église – l’« Épouse » – tandis que dans la littérature spirituelle et mystique, il s’agit d’une représentation des fiançailles entre le Christ et l’âme du croyant. Les discours de sœur Élisée offrent une version différente. L’« Épouse » évoquée ici avec force lyrisme représente l’Église, mais pas l’institution catholique : non, il s’agit ici de l’Église des premiers et derniers temps, l’Église primitive confondue avec la Jérusalem céleste et revenant en gloire après des siècles de sommeil et de persécutions. Cette vision eschatologique des fiançailles divines est un réemploi du célèbre début du chapitre 21 de l’Apocalypse :

« Et moi, Jean, je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui venait de Dieu, descendait du ciel, étant parée comme une épouse qui se pare pour son époux. »

21On assiste ainsi, dans de nombreux discours, à l’évocation lyrique des transports amoureux entre les deux « époux », aux assauts de compliments réciproques entre les deux partenaires de cette noce divine, tandis que ces textes développent tout un imaginaire bucolique pour évoquer le « réveil » de l’Épouse, la renaissance printanière du monde, et « l’enfantement » des « petits » (entendez la formation de nouveaux disciples). Enfin, il faut noter la polysémie du terme « Épouse », qui, en plus de renvoyer à l’Église primitive, désigne aussi… le messie Élie Bonjour, qui se voit accolé des qualificatifs baroques du style : « Épouse-Esprit », « Christ-Esprit-Lili », « Esprit-Christ ».

  • 18 Discours de sœur Élisée du 8 mai 1801, BM Lyon, fonds fareiniste, 6492, p. 264-272.

22Après l’idéologie millénariste proprement dite, voyons enfin comment la prédicatrice convulsionnaire se livre à une critique de l’Église catholique de son temps pour lui opposer une vision idéalisée de ce que devrait être une religion fidèle au principe évangélique. Cette mise en opposition du catholicisme et d’une utopie religieuse rêvée et imaginée s’enracine dans le scénario eschatologique que développe la prophétesse convulsionnaire. Le culte de l’Esprit doit remplacer celui du Christ (« Le temps du Christ est passé quant à l’extérieur ; le temps de l’Esprit est venu comme le Christ vous l’a annoncé18 »), et la venue du Paraclet mettra fin à une Église catholique diabolisée par des anathèmes bibliques très violents. En effet, l’institution cléricale du temps est comparée à la « Bête » décrite dans le livre de l’Apocalypse, tandis que les clercs et hommes d’Église sont rapprochés des prêtres du « Baal », cette religion cananéenne que fustige l’Ancien Testament comme étant une fausse religion. Certaines diatribes de sœur Élisée à l’encontre des clercs de l’institution catholique se signalent par une violence à la tonalité apocalyptique :

  • 19 Idem, Discours du 9 avril 1802, BM Lyon, fonds fareiniste, 6498, p. 38-49.

« Malheur et mille fois malheur à cette impudique, à cette sodomite, à cette fornicatrice, à cette sacrilège ! Malheur à ces prêtres de Baal, à ces papes, à ces cardinaux, qui font remonter la Bête de l’abîme […] Prêtre de Baal ! Fais ton sacrifice diabolique, exécute ta mission du diable19. »

23Par contraste, l’univers religieux idéalisé qu’imagine sœur Élisée dans ses prêches et visions revêt les traits d’une religion épurée, débarrassée de toutes les traditions inutiles, de la culture livresque et théologique, des pratiques et croyances « extérieures ». Le culte des saints, y compris celui de la Vierge Marie, les prières inutiles, les livres de théologie et l’érudition bibliste, les pratiques de mortification excessives, sont autant de traditions et de pratiques que rejette la prophétesse convulsionnaire, qui leur oppose une religion dépouillée à l’extrême, réduite à quelques gestes et invocations très simples (comme le « Pater »). Autrement dit, sœur Élisée dessine les traits d’une pure religion du cœur, recentrée sur le message évangélique. Certains discours vont jusqu’à évoquer une configuration religieuse où Dieu parlera directement au cœur des croyants, sans l’intermédiaire de la Bible : la religion rêvée et imaginée par sœur Élisée se vivra comme une pure communion des cœurs. Certains propos de la prédicatrice (ou plutôt de l’Esprit qui parle à travers elle) méritent d’être cités, pour illustrer cette religion dépouillée à l’extrême que prône sœur Élisée :

  • 20 Discours du vendredi 4 septembre 1801, BM Lyon, fonds fareiniste, 6494, p. 367-374.

« Je ne détruis pas l’Évangile ni l’Écriture sainte, et, néanmoins, dans mon temps, je ne m’en servirai pas […] car ma doctrine sera toute nouvelle, et mes petits n’auront qu’une seule et même prière, qui sera produite par mon amour seul dans leur cœur. Ils n’auront pas besoin de livres, ni de rien du tout, parce que tout ce que je voudrais qu’ils prononcent, je l’écrirai dans le livre de leur cœur en lettres d’or et en caractère ineffaçables20. »

Une communauté de croyants et ses rituels internes

24Le passage de l’idéologie à la « communauté utopique », dans son fonctionnement effectif, pose la question suivante : quels sont les éléments (culture commune, pratiques, rituels) qui assurent la cohésion de ce cercle de croyants dissidents ? Nous allons d’abord éclaircir le peu de choses que nous savons sur la sociologie de ce collectif avant d’envisager le rôle central que joue la théologie figuriste comme matrice culturelle structurant les rapports interpersonnels. Puis, nous analyserons les rites et cérémonies internes, avant de finir par la question centrale du rapport à la judaïté.

  • 21 Cl. Hau, Le Messie [...], p. 169-171.
  • 22 Le transcripteur du discours de sœur Élisée du 20 janvier 1800 (BM Lyon, fonds fareiniste, 6490) no (...)

25On sait par le rapport d’arrestation de François Bonjour qu’il y avait une centaine d’adeptes du « saint enfant » à Paris. Nous connaissons bien, depuis longtemps, par certains historiens, les grands personnages de cette mouvance convulsionnaire parisienne21. Ils forment un groupe ayant survécu à la Terreur, à laquelle certains d’entre eux ont participé (l’un d’eux, Fialin, avait été le secrétaire d’une des sections parisiennes les plus farouchement jacobines, la section Mucius Scaevola). François Bonjour lui-même est prote d’imprimerie, tandis qu’un autre pilier de l’œuvre parisienne, Jean-Jacques Drevet, ancien prêtre convulsionnaire du Forez, est un grand patron de presse sous le Directoire. Par contre, nous ne connaissons pas l’identité de ceux des partisans de l’œuvre qui écoutaient quotidiennement les discours de sœur Élisée. En effet, les « enfants » de l’œuvre ne sont jamais nommés par leurs vrais noms, mais par des pseudonymes bibliques (pour la plupart issus de l’Ancien Testament), ce qui rend leur identification impossible. Ceci dit, une annotation en fin d’un discours22 nous permet de savoir que beaucoup « d’enfants » ont perdu leur emploi en janvier 1800, après le décret des consuls interdisant la plupart des journaux politiques de la capitale, ce qui nous permet de conclure que ces convulsionnaires évoluaient pour beaucoup dans les milieux de la presse et de l’imprimerie. Quant à sœur Élisée, répétons-le, en dehors des 18 000 pages de ses discours, nous ne savons rien d’elle.

  • 23 La meilleure étude sur la genèse du figurisme janséniste reste : Hervé Savon, « Le figurisme et la (...)
  • 24 S.v. « Figure » dans Xavier-Léon Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Le Cerf, (...)

26Les textes issus des prédications de sœur Élisée ne permettent donc pas de faire de l’histoire sociale classique. Mais ils donnent un aperçu fascinant sur une autre réalité : l’existence d’une culture et d’une grammaire culturelle propre au groupe. Il faut faire un retour rapide sur la théologie dite « figuriste » qui est d’abord, rappelons-le, une méthode pour déchiffrer le sens caché des Écritures par-delà le sens littéral, puis de lire dans le réel les « signes » du dessein divin23. Ces gens, pétris de culture biblique et rompus à l’exégèse scripturaire, interprètent les événements à travers une grille symbolique, en reprenant la traditionnelle théologie des « figures » – selon laquelle le Nouveau Testament est annoncé et préfiguré dans les Écritures juives24. Le « figurisme » janséniste du XVIIIe siècle n’en est après tout qu’un avatar tardif. Ce système théologique fournit donc aux acteurs un vocable allégorique et codé qui leur permet de se justifier, de s’opposer et de polémiquer entre eux. Cet élément me paraît très important car il explique le fonctionnement ésotérique du groupe, contribuant à sa fermeture vis-à-vis de l’extérieur. Quelques notions clés reviennent souvent : les ennemis de sœur Élisée dans l’œuvre sont toujours nommés à travers des qualificatifs bibliques infamants (« docteurs de l’œuvre », « pharisiens ») ; certaines expressions reviennent très souvent (« se voiler », « se figurer ») et renvoient à un ésotérisme religieux et à l’idée d’un Dieu caché ; par ailleurs, on trouve fréquemment le couple de notions antithétiques « justice » et « miséricorde ». Tous ces mots ont tout à la fois une histoire théologique très ancienne, mais sont indexés, pour sœur Élisée et ses auditeurs, à une mémoire plus immédiate, celle des usages polémiques de ces termes au sein des luttes de pouvoir internes.

  • 25 Discours du 4 avril 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 108-113.

27Je vais prendre un exemple pour illustrer mon propos. Autour du mois d’août 1800, la prophétesse fustige les « Docteurs de l’œuvre », qui affirment que « l’Esprit ne parle plus, qu’il ne le fait que dans la justice ». Et l’oratrice, dans la suite du discours, se défend par un argumentaire théologique, en réassurant que le Messie qui parle en elle est tout autant un Dieu de « miséricorde » qu’un Dieu de « justice » (c’est-à-dire un Dieu d’amour proche de ses fidèles, et pas seulement un Dieu de colère qui aurait abandonné les siens)25. On voit ainsi ce qui ressemble à un antagonisme interne se formuler, se verbaliser avec des catégories théologiques.

  • 26 Discours du 20 mars 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 92-96.

28La Bible peut être mobilisée par les acteurs par d’autres biais. Nous avons dit que les adeptes de sœur Élisée portent tous des prénoms issus de l’Ancien Testament. Mais parfois, une faction interne s’affuble aussi d’une appellation scripturaire, et il s’agit alors de décoder le symbolisme religieux en cause. Un ensemble de discours, autour de mars 1800, nous apprend qu’un conflit violent oppose la sœur Élisée et ses partisans à une autre faction qui se fait appeler « la Maison de Rahab26 ». Ce conflit porte sur d’obscurs enjeux millénaristes autour de la date du retour de Dieu sur terre, mais ce qui nous intéresse ici est le sens donné à cette dénomination pour le moins étrange. La solution de l’énigme se trouve dans les Écritures anciennes. En effet, Rahab est un personnage du Livre de Josué : prostituée de la ville de Jéricho, elle permit la conquête de la ville par les Hébreux. Ici, si le sous-groupe s’appelle la « maison de Rahab », c’est pour signifier que la « nouvelle Jéricho » (c’est-à-dire ici la catholicité, la gentilité) sera à son tour détruite.

  • 27 Jacques André, préface à Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, Quadrige – Grands text (...)

29Cet exemple nous invite à une remarque rapide. On pourrait légitimement parler d’un enfermement mental de ces convulsionnaires dans un ésotérisme religieux et voir en eux des aliénés au sens psychiatrique du terme. La « communauté utopique » dont nous parlons dans cette communication n’est-elle pas, aussi, une « communauté psychotique », pour reprendre un concept au psychanalyste Jacques André27 ? N’a-t-on pas affaire à un délire de groupe, à une construction fantasmatique d’une secte persuadée de détenir la vérité ? Mais nous avons privilégié globalement une approche sociologique attentive aux « raisons » et justifications que les acteurs donnent à leur conduite.

Des rituels internes qui mettent en œuvre la symbolique figuriste autour de la parenté et de la nuptialité

30Après ces fascinants jeux autour du langage et de la culture biblique, examinons les rites, les pratiques. Le trait le plus frappant est l’existence de ce que nous pourrions appeler des mariages mystiques ou noces spirituelles entre membres de l’œuvre, qui, tout à, la fois, rejouent le scénario eschatologique des noces célestes entre « l’Époux » et « l’Épouse » divines, mais aussi les retrouvailles entre le Peuple élu et le petit « reste » de la gentilité. Il s’agit ici de rituels d’intronisation dans l’œuvre et d’agrégation au peuple de l’Alliance. C’est ainsi qu’un certain « Jacob Harmois », récemment arrivé dans le groupe, s’unit spirituellement, le 31 janvier 1801, à « Rebecca jeune », membre de longue date de l’œuvre, dans une cérémonie nuptiale qui se démarque du rituel catholique traditionnel (il est parlé de la « célébration des saints mystères »). Le discours de l’Esprit prononcé à cette occasion insiste sur la transfiguration spirituelle qui opère le passage, chez Jacob Harnois, entre le « vieil homme » et « l’homme nouveau », mais aussi l’agrégation des deux époux au peuple juif :

  • 28 Voir les discours des 3, 8 et 27 février, BM Lyon, fonds fareiniste, 6491.

« Petits enfants, que je viens de lier d’une manière particulière, vous n’êtes plus de ce peuple gentil ; vous êtes de ce peuple juif, et vous faites partie de ce peuple que le Prophète, sans qu’il y paraisse, se choisit en ce moment pour les jours de sa grande mission28. »

31Plus largement, il faut noter la dialectique entre parenté réelle et parenté spirituelle : des adeptes ont des « pères », « mères », « frères » ou « sœur » dans l’œuvre qui ne sont pas leur parents ou frères de sang. Évoquons un autre rituel central dans ce cénacle convulsionnaire : les baptêmes dans l’œuvre de nouveaux nés déjà baptisés à l’Église (on donne à ces enfants des prénoms bibliques, issus de l’Ancien Testament). Comme il est écrit en marge d’un discours relatant la cérémonie de « baptême » d’une enfant de quatre ans, Rebecca, cette dernière est « consacrée comme fille, compagne et épouse de l’Épouse, et victime par elle dans le temps » (il faut noter, dans cet exemple, la saturation des niveaux de parenté fictive). Le même discours précise plus loin, dans sa note explicative :

  • 29 Discours du 19 juin 1803, BM Lyon, fonds fareiniste, 6506, p. 60-74.

« C’est une cérémonie faite dans l’œuvre, pour arracher à cette enfant le sceau de la Bête qu’elle a reçue du ministre gentil, pour lui imprimer le sceau de l’Esprit29. »

  • 30 Discours du 25 décembre 1801, 6497, p. 15-18.
  • 31 Voir la notice « Fareiniste » rédigée par E. Mangenot dans le Dictionnaire de théologie catholique, (...)
  • 32 C. Maire, De la cause de Dieu […], p. 309. Ces deux groupes présentent en effet une idéologie millé (...)

32Ces phénomènes de parenté et de mariage mystiques ne doivent toutefois pas occulter une réalité plus crue : la polygamie semble être répandue chez les Fareinistes parisiens. François Bonjour lui-même, le curé crucificateur de Fareins, a deux maîtresses, et des enfants de chacune d’elle : Jean, le « Précurseur », réincarnation de Jean le Baptiste et préfigurateur du Messie, et Élie Bonjour. Une fois exilé en Suisse, François Bonjour aura de nombreux autres enfants. Un autre Fareiniste « historique », Jean Laurent, aurait eu jusqu’à sept femmes, dont quatre en même temps. Quelques discours de sœur Élisée laissent percer la réalité derrière l’allégorie : le 25 décembre 1801, l’Esprit clame qu’il vit au milieu de « prostituées », de « putains », de « toutes ces concubines des uns et des autres », et récrimine en ces termes : « vous ne savez faire que des enfants, en trompant vos Pères dans la foi, les forçant à avoir des enfants avec vous, leur disant que c’était moi qui vous le disait30. » N’oublions pas que les Fareinistes, selon l’historiographie antérieure, tirent leur origine des branches les plus maximalistes de l’œuvre des convulsions. Ils se rattachent historiquement aux « Vaillantistes » et aux « Augustinistes31 », deux groupes repoussoirs pour les autres composantes de l’œuvre, du fait de leur millénarisme exacerbé et des excès sexuels qu’on leur supposait, mais en qui Catherine Maire voit les seuls convulsionnaires à « avoir construit un système cohérent dérivée de la théologie de l’histoire figuriste32 ». Autant de réalités historiques qui trouvent un étrange écho dans certaines visions de sœur Élisée, quand elle évoque dans certains discours la troupe des « enfants » de l’œuvre qui suivra le Messie eschatologique lors de l’apocalypse finale :

  • 33 Discours du 2 août 1799, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 14-23.

« Je renverrai mon Prophète, mon Esprit, en homme fait. Il viendra avec tous les apanages de tous les crimes. Alors, tous les petits enfants que j’aurais caché, toute cette troupe que j’aurais réservée, il ira les chercher, et ils le suivront partout, ils se déshabilleront tout nus dans les rues ; ce sera alors la réalité des figures et des voiles : tout sera découvert33. »

  • 34 Discours du 1er juin 1803, BM Lyon, fonds fareiniste, 6505, p. 106-124.

33Le registre lexical de la nudité revient fréquemment dans les discours. Il signifie d’abord le dévoilement des vérités divines cachées à la fin des temps, mais, dans certains rituels extrêmes, la figure s’incarne dans le réel, la nudité allégorisée devient effective. En 1803, dans une « séance » convulsionnaire, sœur Élisée se dénude entièrement au milieu du rituel, en chantant à tue-tête les louanges de « l’amour » et en embrassant tous les assistants, tandis que dans une autre cérémonie, elle est étendue, simplement recouverte d’un voile blanc, tandis que le « ministre » (un ancien prêtre) prononce une série d’incantations et de bénédictions, plaçant le pain et le vin sur son corps34.

L’utopie d’une réconciliation entre Juifs et « gentils » : discours théologique ou réalité ?

34Enfin, après l’examen du rôle de la culture théologique et des rites internes pour assurer la cohésion du groupe, il nous faut faire retour sur une des composantes majeures de l’utopie de cette secte convulsionnaire : la théologie du retour des Juifs. Ces jansénistes dissidents se caractérisent, nous le savons, par l’admiration portée à l’Israël biblique, et par un imaginaire très structuré autour des noces finales du peuple élu et des élus « gentils ». Plus précisément, si on lit au sens littéral ces textes, on en conclut qu’il y a des Juifs dans « l’œuvre ». Certains membres de l’œuvre de sœur Élisée sont désignés explicitement comme Juifs, et la prophétesse prédit qu’ils remplaceront en dignité les adeptes issus de la gentilité. Mieux encore, un de ces mariages spirituels dont nous avons parlé plus avant consacre les noces d’un Juif, David, incarnant à lui seul le destin de la nation juive, et d’une gentille, « Thais ». Faut-il pour autant prendre ces textes pour argent comptant, et conclure qu’en ce Paris de la toute fin du XVIIIe siècle, une communauté abritait en son sein des Juifs et des convulsionnaires d’origine catholique ? Ces Juifs sont-ils de « vrais » Juifs, ou des Juifs de « figure » ?

35La question est vertigineuse, car ces discours illuminés sont tout entiers habités par la dialectique du réel et de la figure, aussi toute réponse catégorique est hasardeuse. Nous pouvons remarquer que, dans certains textes, il est plus question d’agrégation des adeptes aux promesses du peuple élu que de judaïté effective, comme dans ce discours de mars 1800, qui évoque le passage de la gentilité à la judaïté, en filant la métaphore de la sortie d’Égypte :

  • 35 Discours du 23 mars 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6490, p. 336-340.

« Vous devez être, de cœur et d’esprit, sortis d’Égypte et de Babylone où vous êtes parce que, quant au corps, vous habitez encore avec une nation perfide et bâtarde. Vous êtes tous les enfants de la promesse, et vous faites une portion de ceux qui sont appelés, pour être admis à ce cher Israël35. »

  • 36 Voir les discours des 17 et 22 octobre 1802, BM Lyon, fonds fareiniste, 6500.

36Toutefois, un texte extraordinaire pourrait faire pencher la balance vers la thèse de la présence effective de Juifs dans l’œuvre de sœur Élisée : deux discours d’octobre 1802 décrivent les festivités entourant la circoncision d’un enfant, issu d’une union « mixte » entre un juif et une « gentille », et qui porte le prénom (lourdement connoté...) d’Ézéchiel ! Ce banquet réunit, nous dit le texte, une assemblée composée pour moitié de « Juifs » et pour moitié de « gentils », et dans les discours tenus alors est célébrée à cette occasion la réconciliation, en réalité et non plus en figure, de la gentilité et du peuple élu (« aujourd’hui, c’est la réalité de la figure36 »). Alors, le groupe de sœur Élisée était-il composé pour partie de « vrais » Juifs ? Cela n’est pas impossible du tout, ceci dit, il faut garder une prudence d’usage, ces « Juifs » présents à la cérémonie peuvent être des Juifs de discours.

Conclusion

  • 37 Voir les réflexions très éclairantes de l’anthropologue Roberte Hamayon : « L’anthropologue et la d (...)

37Au terme de cette contribution, qui nous aura permis une plongée dans l’imaginaire et le fonctionnement d’une secte convulsionnaire, à travers discours et rituels, il nous faut cependant introduire une distanciation nécessaire. Cette source que constituent ces milliers de pages de discours permet une saisie de « l’intérieur » de la vie d’un groupement religieux utopique, mais ces documents sont en même temps fort problématiques : par construction, ils majorent les données religieuses au détriment des aspects économiques, sociaux, politiques, ou relevant de la trivialité de la vie ordinaire. N’oublions pas que beaucoup de membres de l’œuvre avaient manifestement une profession (dans les milieux de la presse, notamment) et que cette communauté n’est pas fermée spatialement. Si clôture il y a, elle est mentale, et non pas spatiale : on peut imaginer que beaucoup d’adeptes vaquaient à leurs occupations professionnelles entre deux « séances » de l’œuvre, et qu’ils étaient donc confrontés à d’autres fonctionnements cognitifs, sociaux et culturels. N’oublions pas aussi que le phénomène de la croyance peut être très ambivalent37. Ne peut-on imaginer une distance au rôle pour certains de ces « enfants » de l’œuvre ? La présence aux rituels ne peut-elle pas relever d’un effet de contagion et de mimétisme plus que d’une adhésion profonde ? Autant de remarques générales pour relativiser la fermeture sur soi de ce groupement utopique fondé sur une idéologie religieuse, même si la violence eschatologique de ces discours, le caractère clandestin des réunions et l’ésotérisme biblique mobilisé par la sœur, font quand même penser à une forme d’enfermement mental et de fonctionnement en vase clos.

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Notes

1 Mes travaux de recherche sur les convulsionnaires fareinistes ont fait l’objet d’un livre : Une secte janséniste convulsionnaire sous la Révolution française : les Fareinistes (1783-1805), Paris, L’Harmattan, 2019. Mes autres publications sur le sujet sont les suivantes : Convulsions et prophéties jansénistes à la fin du XVIIIe siècle. Histoire d’une secte convulsionnaire tardive : les « Fareinistes », Sarbrucke, Éditions Universitaires , 2010 (édition de mon mémoire de Master II) ; « Convulsôes et profecias jansenistas no final do seglo XVIII : Os Fareinistes », dans Tiago Pires Marqes, Experiências à deriva : Paixões religiosas e psiquiatria na Europa – Seculos XV a XXI, Lisbonne, Cavalo de Ferro, 2013, p. 139-170 ; « Renouveaux récents de l’historiographie du groupe “fareiniste” », Revue d’Histoire religieuse des pays de l’Ain, no 12-2016, p. 2-14.

2 Jean Delumeau, Mille ans de bonheur, Une Histoire du Paradis, Paris, Fayard, 1995 ; Jean Desroches (dir.), Dieux d’homme ; dictionnaire des messianismes et des millénarismes du premier siècle à nos jours, Paris, Berg International, 2010.

3 Paul Ricœur, L’Idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997.

4 Jean Séguy, Conflit et utopie, ou réformer l’Église. Parcours wébérien en douze essais, Paris, Cerf, 1999.

5 Ibid., p. 31-32.

6 La bibliographie récente sur le mouvement convulsionnaire est dominée par l’ouvrage de Brian E. Strayer, Jansenists and Convulsionnaires in France, 1640-1799, Eastbourne, Portland, Sussex Academic Press, 2008. Consulter un ouvrage plus ancien mais toujours fondamental : Robert B. Kreiser, Miracles, convulsions and ecclesiastical politics in early 18th Century Paris, Guildford, Princeton University Press, 1978. Pour ce qui est des travaux en langue française, les livres de Catherine Maire et de Daniel Vidal sont devenus classiques : C. Maire, Les convulsionnaires de Saint-Médard, miracles, convulsions et prophéties à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard/Julliard, 1985 ; id., De la cause de Dieu à la cause de la Nation, le Jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard ; D. Vidal, Miracles et convulsions jansénistes au XVIIIe siècle, le mal et sa connaissance, Paris, PUF, 1987. Il faut rajouter à ces deux auteurs classiques l’article de Jens Ivo Engels, « Une grammaire de la vérité. Les miracles jansénistes en province d’après les Nouvelles ecclésiastiques », Revue d’histoire ecclésiastique, t. 91, 1996, p. 436-464.

7 Albert Mathiez, « L’affaire Catherine Théot et le mysticisme chrétien révolutionnaire », Contribution à l’histoire religieuse de la Révolution française, Paris, Alcan, 1907.

8 Francisco Javier Ramon Solans, « Violence et prophétie durant la Révolution française », Annales. Histoire Sciences Sociales, avril-juin 2016, p. 347-376.

9 Pierre Zind, « L’échec de la République de Jésus-Christ (brumaire an III- novembre 1794 », dans Bernard Plongeron (dir.), Pratiques religieuses dans l’Europe révolutionnaire (1770-1820), Turnhout, Brepols, 1988, p. 634-640.

10 Ces études d’érudition locale peuvent se résumer à trois titres : Auguste Dubreuil, Étude historique et critique sur les Fareinistes ou Farinistes, Lyon, A. Rey, 1908 ; Paul Dudon, « Le Fareinisme », Revue d’histoire ecclésiastique et d’Archéologie religieuse du diocèse de Belley (dite Société Gorini), t. V, 1908 (republié en 2004 aux Éditions Phénix) ; Claude Hau, Le messie de l’an XIII et les Fareinistes, Paris, Denoël, 1955.

11 Voir essentiellement Jean-Pierre Chantin, Les Amis de l’œuvre de la Vérité, jansénisme, miracles et fin du monde au XIXe siècle, Lyon, PUL, 1998.

12 Clarke Garrett, Respectable Folly, Millenarians and the French Revolution in France and England, Londres, Baltimore, John Hopkins University Press, 1975 (le livre contient un développement sur les Fareinistes : voir p. 26-30).

13 L’auteur de cette phrase est le Père Crèpe, dominicain impliqué localement, en région lyonnaise, dans le convulsionnisme, avant de rompre et de devenir un des principaux pourfendeurs des frères Bonjour : Notions de l’œuvre des convulsions et des secours, 1788, p. 32-33.

14 C. Maire, « Les jansénistes et le millénarisme, du refus à la conversion », Annales. Histoire, Sciences Sociales, janvier-février 2008, p. 7-36.

15 Discours de sœur Élisée du 2 août 1799, BM Lyon, fonds fareiniste, cote 6488, p. 14-23.

16 Bernard Plongeron, « Cyrus ou les lectures d’une figure biblique dans la rhétorique religieuse de l’Ancien Régime à Napoléon », Revue d’histoire de l’Église de France, t. 68, no 1980, 1982, p. 31-67.

17 Voir Pierre Adnès, « Mariage spirituel », Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. X-1, col. 388-408.

18 Discours de sœur Élisée du 8 mai 1801, BM Lyon, fonds fareiniste, 6492, p. 264-272.

19 Idem, Discours du 9 avril 1802, BM Lyon, fonds fareiniste, 6498, p. 38-49.

20 Discours du vendredi 4 septembre 1801, BM Lyon, fonds fareiniste, 6494, p. 367-374.

21 Cl. Hau, Le Messie [...], p. 169-171.

22 Le transcripteur du discours de sœur Élisée du 20 janvier 1800 (BM Lyon, fonds fareiniste, 6490) note ainsi, après le discours proprement dit : « Le 28 [nivôse], on a appris qu’un arrêté des consuls supprimait la plus grande partie des journaux dont quelques-uns faisaient vivre la plupart des enfants. »

23 La meilleure étude sur la genèse du figurisme janséniste reste : Hervé Savon, « Le figurisme et la tradition des Pères », dans Jean-Robert Armogathe (dir.), Le Grand Siècle et la Bible, Paris, Beauchesne, 1989, p. 757-785. Voir aussi les analyses très précises de C. Maire, De la Cause de Dieu […], chapitres VI à VIII (p. 163-234).

24 S.v. « Figure » dans Xavier-Léon Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Le Cerf, 2003, p. 459-466.

25 Discours du 4 avril 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 108-113.

26 Discours du 20 mars 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 92-96.

27 Jacques André, préface à Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, Quadrige – Grands textes, 2010 p. X. Ma thèse, et surtout mon livre à venir, évoquent largement les théorisations psychiatriques possibles des convulsions jansénistes, que je préfère ne pas aborder dans le cadre de cet article.

28 Voir les discours des 3, 8 et 27 février, BM Lyon, fonds fareiniste, 6491.

29 Discours du 19 juin 1803, BM Lyon, fonds fareiniste, 6506, p. 60-74.

30 Discours du 25 décembre 1801, 6497, p. 15-18.

31 Voir la notice « Fareiniste » rédigée par E. Mangenot dans le Dictionnaire de théologie catholique, vol. 5, col. 2076-2081. L’auteur montre que le point de bascule des frères Bonjour est leur rencontre avec des représentants de ces deux mouvances, lors du premier séjour des frères Bonjour à Paris (en 1788 et 1789). Le fareinisme, mouvement janséniste villageois au départ, est dès lors emporté par une logique maximaliste et sulfureuse.

32 C. Maire, De la cause de Dieu […], p. 309. Ces deux groupes présentent en effet une idéologie millénariste parfaitement articulée.

33 Discours du 2 août 1799, BM Lyon, fonds fareiniste, 6488, p. 14-23.

34 Discours du 1er juin 1803, BM Lyon, fonds fareiniste, 6505, p. 106-124.

35 Discours du 23 mars 1800, BM Lyon, fonds fareiniste, 6490, p. 336-340.

36 Voir les discours des 17 et 22 octobre 1802, BM Lyon, fonds fareiniste, 6500.

37 Voir les réflexions très éclairantes de l’anthropologue Roberte Hamayon : « L’anthropologue et la dualité paradoxale du “croireˮ occidental », Théologiques, vol. 13, no 1-2005, p. 15-41.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Serge Maury, « Une communauté convulsionnaire dans l’attente du millénium : les « Fareinistes » (1783-1805) », Siècles [En ligne], 49 | 2020, mis en ligne le 27 août 2020, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/siecles/7333 ; DOI : https://doi.org/10.4000/siecles.7333

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