Agglomérations « secondaires » et limites de cité : réflexions sur l’apport d’une étude territoriale des agglomérations pour la définition des limites de cité. Exemple de la cité des Lémovices
Résumés
La réflexion sur les limites des cités antiques n’est pas nouvelle mais elle reste la source de nombreuses interrogations. Afin de renouveler les méthodes d’approche de la question, la modélisation spatiale peut être mise en œuvre pour discuter du tracé anciennement défini à partir du diocèse et de la toponymie. Les propositions issues de la formalisation de l’hypothèse de territoires d’influence autour de chaque agglomération, par les méthodes de distance de coûts et d’allocation de coûts, montrent à la fois leur efficacité et les espaces où le tracé peut être discuté voire redéfini. Il s’agit cependant d’une première étape, volontairement exploratoire, construite à partir du réseau urbain qu’il est nécessaire de confronter à d’autres sources archéologiques et à l’observation d’autres phénomènes avant de valider, ou non, ces propositions.
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1La définition des limites des cités antiques est une question récurrente de l’histoire et de l’archéologie métropolitaine qui suscite toujours des débats car ces limites sont importantes pour donner un cadre géographique et historique cohérent à nos études.
- 1 Michel Aubrun, L’Ancien diocèse de Limoges, des origines au milieu du XIe siècle, Clermont-Ferrand (...)
- 2 Jean-Michel Desbordes, « Les limites des Lémovices », Aquitania, 1, 1983, p. 38 : La civitas des L (...)
- 3 Actes du 73e congrès de la fédération des sociétés savantes du centre de la France, Guéret, Société (...)
2Que ce soit pour le Limousin et les Lémovices, avec la carte (Fig. 1) proposée par Michel Aubrun dans sa thèse sur L’ancien diocèse de Limoges des origines au XIe siècle soutenue en 1978 et publiée en 19811 ou les travaux de Jean-Michel Desbordes2 notamment sur Les limites des Lémovices publiés en 1983 (Fig. 2), ou plus largement pour l’ensemble du territoire national (Fig. 3), la question n’est pas nouvelle. Elle est malgré tout toujours d’actualité si l’on prend pour exemple la thématique retenue pour le 73e congrès de la fédération des sociétés savantes du centre de la France : « Marches, limites, frontières en France centrale3 » qui proposait de s’interroger, pour le domaine de l’archéologie, sur la construction des territoires depuis le Néolithique et sur la matérialisation des frontières au cours de la Protohistoire, de l’Antiquité et du Moyen Âge.
Fig. 3 : Les cités de la Gaule romaine
H. Gaillard et al., Carte archéologique de la Gaule […], p. 301.
- 4 Florian Mazel, L’évêque et le territoire : l’invention médiévale de l’espace, Paris, Éditions du S (...)
- 5 Ibid., p. 366.
- 6 Ibid., p. 181.
3Pour répondre à la thématique retenue dans le cadre de cette journée d’étude consacrée au territoire lémovice et au Limousin, il n’est pas nécessaire de revenir sur les habituelles remises en question de la méthode régressive largement utilisée alors qu’elle s’appuie sur des présupposés que l’on sait aujourd’hui faux. En effet, il n’est maintenant plus admis de considérer l’Église comme « le principal vecteur de conservation des structures territoriales antiques par le biais de ses propres circonscriptions territoriales4 ». Il est d’autant plus difficile d’appliquer à l’Antiquité une réalité dont elle est séparée de plusieurs siècles, que la paroisse primitive – qui serait la reprise des cités antiques – n’est elle-même déduite qu’à partir d’éléments beaucoup plus récents (XIVe siècle). À cela s’ajoute le problème du concept même de diocèse, qui à ces hautes périodes « n’était pas dans son principe un territoire mais un ensemble de fidèles d’églises5 » aboutissant à « des périphéries où s’exerçaient des influences concurrentes6 » et donc à des contours fluctuants. N’allons pas plus loin, le lecteur pourra se reporter pour ces questions au récent ouvrage de Florian Mazel sur L’Évêque et le territoire dans lequel il revient de manière très fine, percutante et documentée sur l’ensemble des problèmes soulevés par ce postulat et sur l’ensemble des biais inhérents aux méthodes mises en œuvre pour préciser ponctuellement les limites de la cité.
- 7 Ibid., p. 182.
4Sans pour autant rejeter totalement et de manière hypercritique les limites qui apparaissent habituellement sur nos cartes des cités antiques, on peut retenir de F. Mazel sa proposition de ne considérer la concordance entre les deux limites territoriales – celle de la cité et celle du diocèse – qu’à petite échelle en tolérant que cette limite commune se trouve dans une bande de 10 à 15 km de large7, ce qui paraît tout à fait approprié pour les considérations qui sont ici les nôtres. Cette bande, réduite à 12 km de large, a été reportée sur la carte du tracé habituellement proposé du diocèse de Limoges (Fig. 4).
Fig. 4 : La cité des Lémovices : réseau urbain et réseau viaire
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
5De fait, pour traiter la question soulevée, le choix s’est orienté sur le réseau des agglomérations antiques pour discuter, sous un angle nouveau, la question de la limite du territoire lémovice et confronter quelques observations – parfois exploratoires – à la limite restituée du diocèse.
Aborder la question du territoire de la cité : les données archéologiques
6De façon liminaire, il semble essentiel de proposer un état des lieux des différents éléments qui apportent quelques indices pour la réflexion, notamment les mentions sur les Itinéraires antiques et la situation particulière de quelques agglomérations.
La question des Fines portés sur les Itinéraires antiques
- 8 Ibid., p. 177.
7Pour affiner la méthode régressive, le recours à la toponymie est depuis longtemps d’un usage très fréquent, avec l’analyse des dérivés de basilica, d’equoranda ou de fines. Cependant, comme le montre judicieusement F. Mazel, ces toponymes ont une valeur inégale pour établir une frontière notamment lorsque l’on étudie leur répartition spatiale. Ainsi, dans un recensement exhaustif mené en Pays-de-la-Loire, les dérivés d’equoranda se localisent aussi bien en lisière des territoires, notamment entre les diocèses d’Angers et du Mans, que de manière très dispersée sur l’ensemble de l’espace considéré rendant alors arbitraire le choix de certains d’entre eux pour établir des limites8. Seuls les toponymes dérivés de fines restent les plus fiables lorsqu’ils sont confortés par une mention sur un itinéraire antique. Sur ce point, le territoire lémovice n’est pas le plus fourni, avec seulement deux occurrences, l’une sur l’axe entre Limoges et Périgueux, l’autre sur l’axe entre Limoges et Clermont-Ferrand (Fig. 5).
Fig. 5 : Les stations de la Table de Peutinger
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
- 9 Jean-Pierre Bost, « Les itinéraires antiques ont-ils ignoré le Limousin ? », Travaux d’Archéologie (...)
8Malheureusement, dans les deux cas, les recherches sur la localisation précise de ces deux stations n’ont guère progressé en raison de la faiblesse des vestiges archéologiques connus dans les espaces considérés pour l’un et l’autre depuis la synthèse proposée par Jean-Pierre Bost en 1999 dans les Travaux d’Archéologie Limousine9.
- 10 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […], p. 33.
- 11 J.-P. Bost, « Les itinéraires […] ».
- 12 Hervé Gaillard (dir.), Carte archéologique de la Gaule, La Dordogne (24/1), Paris, Académie des In (...)
9Ainsi, au sud-ouest, entre Lémovices et Pétrucores, la station Fines, qui apparaît à la fois sur la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin, reste vaguement localisée aux environs de Firbeix/Bussière-Galant ou encore de Thiviers selon J.-M. Desbordes10, pour sa position en limite du socle hercynien11. L’absence de vestiges archéologiques suffisants12 ne permet pas d’aller plus loin dans la réflexion sur cette étape, ni dans son attribution à la cité des Lémovices ou à la cité des Pétrucores.
- 13 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […], p. 33.
- 14 Bernard Clémençon et Pierre Ganne, « Toutatis chez les Arvernes. Les grafiti à Totates du bourg ro (...)
10Sur la voie Limoges‑Clermont, la situation est presque similaire. La localisation de la station Fines est là-encore variable, entre le bois d’Urbe à Crocq dans la Creuse (paroisse ayant appartenu au diocèse de Clermont avant sa fusion avec sa voisine de Montel-Guillaume du diocèse de Limoges), pour les chercheurs du Limousin13, et Voingt dans le Puy-de-Dôme pour les chercheurs auvergnats14. Si archéologiquement les données tendent à accorder une préférence au site de Voingt qui correspond à une agglomération antique, la distance de 12 km à vol d’oiseau entre les deux localités n’interdit en rien de proposer le passage de la limite entre ces deux points, ce qui resterait conforme aux prescriptions de F. Mazel, voire de supposer l’existence de relais routiers dans l’un et l’autre des deux sites, sur un axe important et fréquenté qui relie Lyon à Saintes.
Des indices ponctuels : les agglomérations antiques
11La liste des localités précédemment évoquées, marqueurs d’un espace périphérique, peut être complétée par d’autres agglomérations implantées en bordure de la cité et qui paraissent en ponctuer la limite, comme Chassenon ou Évaux-les-Bains.
- 15 Cécile Doulan, Laure Laüt, Arnaud Coutelas, David Hourcade, Gabriel Rocque et Sandra Sicard, « Dos (...)
- 16 Pierre Aupert, Cécile Doulan, David Hourcade, Sandra Sicard, « Cassinomagus (Chassenon, Charente), (...)
12À l’ouest, l’agglomération antique de Cassinomagus (Chassenon) est bien connue pour ses importants édifices qui forment l’un des plus grands complexes monumentaux de la cité des Lémovices. Il n’est pas nécessaire ici de s’attarder sur la composition de l’agglomération en elle-même et l’on rappellera uniquement que les thermes ont été dégagés pour la première fois par Jean-Henri Moreau entre 1958 et 1988 et que les fouilles continuent encore aujourd’hui15. Le complexe monumental composé d’un bâtiment thermal sur deux étages, d’un grand sanctuaire, de temples jumelés, d’un amphithéâtre et d’un théâtre16 est complété par un aqueduc (sur pont à arches et sur mur bahut) qui clôture l’ensemble au sud. Le sanctuaire de Chenevières occupe l’intégralité de la terrasse sommitale du complexe sur une superficie d’environ 2 ha. Il comprend un temple octogonal sur un podium cruciforme de 2 m de haut, élevé au centre du péribole.
- 17 David Hourcade et Louis Maurin, « Mars Grannus à Cassinomagus (Chassenon, Charente) », Aquitania, (...)
13L’apport majeur de cette agglomération pour la question des limites du territoire de la cité est sa position périphérique qui permet, notamment grâce à une inscription découverte en 2012 et confirmant le lien fort avec le chef-lieu de la cité des Lémovices17, d’étendre, à l’ouest, le territoire de la cité jusqu’à la bordure du département actuel de la Charente et d’en inclure une petite portion.
14À l’opposé, dans une position similaire de confins, à l’est, en bordure des cités biturige et arverne, l’agglomération d’Évaux-les-Bains rend le pendant symbolique à l’agglomération de Cassinomagus avec un édifice thermal et une galerie monumentale qui permet de l’intégrer dans le groupe des agglomérations équipées des complexes monumentaux les plus remarquables de la cité lémovice. En position de carrefour sur d’importants axes reliant le territoire lémovice aux villes de Bourges, Autun et Clermont, le site est stratégique. Il s’agit d’une véritable porte d’entrée du territoire lémovice, dans un espace de confins entre trois cités, dense en habitats groupés avec notamment les agglomérations bituriges voisines de Néris-les-Bains, Cosne-d’Allier ou encore Hérisson mais aussi Blot-l’Église chez les Arvernes. Elle semble donc, elle-aussi, être un bon marqueur de l’étendue du territoire lémovice au nord-est, au contact des cités arverne et biturige.
- 18 Florian Baret, « Le réseau des agglomérations antiques dans les cités du Massif central (Arvernes, (...)
- 19 Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et François Dumasy, Le Berry Antique. Milieu, Hommes, Es (...)
- 20 Martial Monteil, Isabelle Bertrand, Cécile Doulan, Johan Durand, Graziella Tendron, Nicolas Tran a (...)
- 21 Michel Mangin et Francis Tassaux, « Les agglomérations secondaires de l’Aquitaine romaine », dans (...)
- 22 M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] » ; H. Gaillard et al., Carte archéologique […].
- 23 F. Baret, « Le réseau […] ».
15Enfin, l’emprise du territoire lémovice peut également être appréhendée à partir des agglomérations des cités voisines. Bien évidemment cet exercice nécessite de s’assurer que chaque agglomération est formellement localisée et qu’il n’y a pas d’ambiguïté sur son appartenance à l’une ou l’autre des cités. Pour la démonstration qui suit mais aussi pour les modélisations à venir, on accepte – tout en ayant conscience des éventuelles limites et remises en cause de certains sites – que les corpus actuellement constitués des agglomérations des cités voisines (Arvernes18, Bituriges Cubes19, Pictons20, Santons21, Pétrucores22, Cadurques23) sont admis dans leur ensemble et peuvent donc être mobilisés en l’état (Fig. 6).
Fig. 6 : Les agglomérations antiques des cités voisines
DAO : F. Baret, 2017, d’après C. Batardy et al., Le Berry Antique […] ; M. Monteil et al., « Processus de mise en œuvre […] » ; M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] » ; H. Gaillard et al., Carte archéologique […] ; F. Baret, « Le réseau […] » ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
16La localisation des agglomérations arvernes de Voingt, Mauriac et d’Ydes permet de définir la limite entre les cités lémovice et arverne à l’ouest de ces implantations. Au nord, les agglomérations bituriges de Néris-les-Bains, Châteaumeillant, Argentomagus (Saint-Marcel, Argenton-sur-Creuse), et pictones d’Ingrandes-sur-l’Anglin, Antigny, Civaux permettent de tracer une limite avec le territoire lémovice au sud de ces sites. À l’ouest, les agglomérations santones et pétrucores de Mansle, Angoulême, Gouts-Rossignols, Bourdeilles, Gabillou, Le Lardin-Saint-Lazare et Sarlat-la-Canéda constituent également un indice pour placer la limite du territoire de la cité lémovice à l’est de ces habitats. Enfin, pour le sud, l’agglomération de Vayrac chez les Cadurques – emplacement de la bataille d’Uxellodunum – permet de positionner la séparation entre les cités cadurque et lémovice au nord de cette localité.
Agglomérations, voies et limites traditionnelles
- 24 M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] », p. 466.
- 25 Ensembles des villes hiérarchisées et de leurs aires d’influence au sein d’un territoire.
17Cette relation, parfois forte, entre agglomérations et limites de cités fait partie des questions récurrentes portées sur l’habitat groupé depuis que Michel Mangin et Francis Tassaux, suivant en cela la remarque de Camille Jullian24, ont supposé que les agglomérations localisées en périphérie de cité étaient plus nombreuses qu’au centre des territoires. Si l’on mène l’observation pour les cités du Massif central, à partir des limites habituellement admises (Fig. 7), on note que la distance moyenne entre une agglomération et une limite de cité est de 18 km. On retiendra également que 50 % des agglomérations sont implantées à plus de 15 km d’une limite de cité ce qui, au regard des armatures urbaines25 dans leur ensemble, relativise l’affirmation évoquée et ne permet pas de la valider pour les territoires étudiés.
- 26 David Hourcade, Cécile Doulan, Laure Laüt, Gabriel Rocque et Sandra Sicard, « À l’ouest d’Augustor (...)
- 27 Martial Monteil, Contribution à l’étude des agglomérations secondaires des Gaules romaines. Les ci (...)
- 28 Alain Ferdière, La Gaule Lyonnaise, Paris, Picard, 2011, p. 75.
18La question de la distance entre les agglomérations et les limites de cité est malgré tout importante pour comprendre l’organisation des territoires et le rôle, parfois supposé, de « vitrine » qui est attribué aux agglomérations périphériques26. Pour l’ensemble des agglomérations du Massif central, hormis quelques cas particuliers comme Chassenon, Évaux-les-Bains, Castres ou Albias qui présentent, comme on l’a évoqué pour les deux premiers, des complexes monumentaux importants, il n’est pas possible de percevoir dans ces implantations une volonté de marquer de manière ostentatoire l’entrée dans le territoire de la cité par de riches agglomérations27 puisque la majorité des sites de périphérie reste mal connue et offre surtout une image d’habitats groupés peu développés. Un caractère « religieux » particulier au sein de ceux-ci, comme le propose Alain Ferdière28, est, là encore, difficile à affirmer ou à rejeter : tout au plus peut-on observer que les vestiges de lieux de culte sont les monuments les plus nombreux découverts dans ces agglomérations secondaires.
19Il ressort surtout que dans chaque cité de la zone d’étude, il existe des spécificités liées à des phénomènes variés qui ne peuvent trouver une simple explication topographique. Chez les Lémovices, le territoire est totalement déséquilibré, avec des agglomérations implantées majoritairement au nord de la cité, sans qu’il soit possible de préciser de manière évidente les facteurs d’influence. Cette observation traduit, sans doute, une situation historique réelle, mais il faut garder à l’esprit que l’état de la recherche peut aussi biaiser notre vision.
- 29 M. Monteil, Contribution […], p. 275-276 et 317.
20Enfin, l’interaction entre limites de cités et voies de communication est également à prendre en considération. Malgré une connaissance lacunaire des voies antiques, on constate que les agglomérations proches des limites sont installées sur de grandes voies « inter-régionales » comme c’est le cas de Voingt, d’Évaux-les-Bains, de Chassenon et de La Souterraine. Ce phénomène a par ailleurs bien été mis en évidence dans le nord-ouest de la Gaule par Martial Monteil29.
L’apport de l’analyse spatiale à la réflexion sur les limites de cité
21Pour dépasser les méthodes classiques et les corrections ponctuelles que peuvent apporter les éléments évoqués précédemment, le travail sur l’habitat groupé à l’échelle de la cité permet d’envisager d’autres analyses en lien avec l’étude de l’armature urbaine. Ainsi, les démarches d’analyses spatiales, si elles permettent d’étudier le semis urbain au sein d’un territoire (répartition géographique, relations avec les voies de communication, relations avec l’habitat rural, relations avec les ressources naturelles, …), permettent aussi par la définition d’un territoire théorique pour chaque agglomération d’aborder la question des limites de cité.
Les agglomérations antiques lémovices : un déséquilibre géographique
22Avant de proposer deux analyses exploratoires, il convient de présenter rapidement la géographie des agglomérations antiques lémovices selon deux angles d’approche : les agglomérations et le réseau viaire et les relations entre agglomérations et chef-lieu de cité.
Agglomérations et axes viaires
- 30 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […] ; id., Voies romaines en Gaule […].
- 31 Jean Marquaire, Qu’est-ce que le vicus dans l’antiquité romaine ?, Mémoire de DEA, Bordeaux, Unive (...)
23L’état de la recherche sur la cité lémovice permet la restitution d’un important maillage viaire dans la moitié nord du territoire tandis que le sud n’est desservi que par le seul axe « inter-régional » Clermont-Bordeaux30. Cette observation est corrélée par l’implantation des agglomérations. Celles-ci sont beaucoup plus nombreuses au nord qu’au sud et le territoire de la cité apparaît totalement déséquilibré. Le sud, traversé du nord-est au sud-ouest par la voie Clermont-Bordeaux, semble entièrement organisé par celle-ci. Cet itinéraire dessert les trois importantes agglomérations d’Ussel, Tintignac et Brive-la-Gaillarde. Parmi les trois autres localités méridionales, seule Argentat est reliée à cette grande voie par un axe nord-sud alors que les deux autres (Château-Chervix, Saint-Julien-aux-Bois) sont en dehors du réseau viaire actuellement reconnu. Au nord, rares sont les sites qui ne sont pas situés sur une voie ou en position de carrefour. Cependant, si la voie Clermont-Saintes, par Limoges, dessert 4 agglomérations (Ahun, Pontarion, Sauviat-sur-Vige, Chassenon) et le chef-lieu depuis Voingt chez les Arvernes, elle ne concerne pas la majorité des agglomérations, implantées au nord de cet axe. Parmi celles-ci plusieurs sont en position de carrefour important comme Évaux-les-Bains sur une voie qui vient des Arvernes par Blot-l’Église et une seconde qui pourrait venir de Voingt. L’agglomération est aussi reliée au cœur de la cité lémovice par deux itinéraires et à ses voisins bituriges par trois. Si Toulx-Saintes-Croix représente certainement un carrefour secondaire, celui de La Souterraine est d’une ampleur plus importante puisqu’il la relie à Limoges, Poitiers, Argentomagus, Bourges, et Clermont par Ahun. Enfin, sans entrer dans le détail de chaque cas, on note que plusieurs correspondent à la fois à une position de carrefour mais aussi à un point de rupture de charge comme Ahun, Rancon, Le Grand-Bourg et Pontarion. Cette position avait été mise en avant par Jean Marquaire dans son travail de DEA31.
- 32 Ensemble des voies de communications terrestres hiérarchisées au sein d’un territoire.
- 33 Gentiane Davigo, Études des dynamiques d'occupation du sol de neuf communes situées au cœur de Pla (...)
- 34 Blaise Pichon, PCR « Habitat rural antique de la moyenne montagne corrézienne ». Rapport de synthè (...)
24Le nord de la cité présente donc une armature routière32 et urbaine beaucoup plus structurée et ne laissant que peu de zones non occupées, tandis que le centre de la cité apparaît démuni entre le Taurion et la Corrèze. Cette région ne correspond cependant en aucun cas à un désert archéologique comme l’a très bien montré le travail de Master de Gentiane Davigo réalisé sur neuf communes du plateau de Millevaches et qui met en évidence une densité importante d’habitats ruraux33. L’observation est corrélée par les travaux menés dans le cadre du PCR « Habitat rural antique de la moyenne montagne corrézienne » dirigé par Blaise Pichon34.
25Faut-il voir dans cette configuration une volonté clairement affichée de la cité de privilégier les échanges avec ses voisins du nord, Bituriges et Pictons, plutôt que vers le sud avec les Pétrucores et les Cadurques, ou s’agit-il simplement d’un état de la recherche ? Toujours est-il que l’image actuelle est celle d’une cité coupée en deux avec une armature routière et urbaine développée au nord et un seul axe ponctué de trois agglomérations au sud.
Agglomérations et chef-lieu de cité
- 35 F. Baret, « Le réseau […] », p. 198.
26À l’échelle du Massif central, deux situations opposées ressortent nettement dans la relation entre les chefs-lieux de cité et les agglomérations secondaires. Dans les cités des Lémovices, des Vellaves, des Gabales et des Cadurques, aucune n’est implantée aux abords du chef-lieu qui paraît avoir eu un effet répulsif, tandis que chez les Arvernes et les Rutènes la situation est différente, avec des installations soit très proches du chef-lieu, soit en bordure de sa zone d’influence théorique définie selon un rayon de 25 km et pondéré par le facteur de pente35.
27Si l’on examine la situation précise de Limoges, l’agglomération la plus proche, Saint-Gence, est à environ 13,5 km à vol d’oiseau. Il faut ensuite aller au-delà d’un rayon d’environ 15 km avant d’en rencontrer une nouvelle (Fig. 8). On notera malgré tout que 25 % des agglomérations sont situées dans un espace compris entre 15 et 31 km de rayon autour du chef-lieu (Château-Chervix, Sauviat-sur-Vige, Bersac-sur-Rivalier, Bessines-sur-Gartempe, Blond). Comparativement à d’autres cités, on remarque bien la faible attractivité du chef-lieu (ou au contraire son caractère « répulsif » du fait de son importance, chassant ainsi loin de lui toute autre forme urbaine), ce qui participe à créer une vaste zone vide d’habitats groupés à l’ouest de la cité lémovice.
Fig. 8 : Augustoritum et son territoire d’influence
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
28Ces deux constats (corrélation avec le réseau viaire et répulsion du chef-lieu) conduisent, avec certainement un biais documentaire plus important au centre du territoire, à expliquer pourquoi la majorité des agglomérations semble implantée au nord et au sud du territoire lémovice.
Une première approche exploratoire : la distance de coût
- 36 Lena Sanders, « Un cadre conceptuel pour modéliser les grandes transitions des systèmes de peupleme (...)
29La rapide description du semis urbain qui vient d’être présentée en ouverture de l’approche territoriale offre déjà une première image de la cité et donc de ses possibles bordures. Ce point d’entrée permet d’envisager la mise en œuvre de méthodes expérimentales pour aborder la question des limites sous un angle nouveau, celui de la modélisation, c’est-à-dire la mise en lien d’une théorie (domaine conceptuel) et d’observations (domaine empirique)36. Ainsi, si l’on suppose connaître toutes, ou presque toutes les agglomérations d’une cité [domaine empirique], l’étendue de celle-ci – et donc sa délimitation – pourrait être estimée à partir de l’agrégation des différents territoires d’influence de chacune des agglomérations de la cité [domaine conceptuel]. L’analyse spatiale permet à la fois de questionner et d’étudier la répartition des agglomérations au sein des territoires mais aussi de formaliser l’emprise des éventuels territoires d’influence qui devaient exister autour de chaque implantation [domaine du modèle] à partir de différents paramètres. L’observation finale de la cartographie de chacun de ces territoires peut alors être une nouvelle piste pour discuter de la limite d’une cité, ici celle des Lémovices. En préalable, il est cependant nécessaire d’admettre trois postulats de départ :
30• que toutes ou presque toutes les agglomérations d’une cité (et des cités voisines) sont connues,
• que chaque agglomération est bien affectée à la cité qui lui correspond,
• que le maillage des agglomérations couvre de manière suffisante l’ensemble du territoire à étudier.
- 37 Généralement on mesure une distance en unités de longueur (km) cependant l’espace géographique n’é (...)
- 38 Laure Laüt, L’espace rural antique autour d’Argentomagus (Indre). Approches d’une région agricole e (...)
- 39 Pour le territoire biturige, avec des sites séparés d’une distance comprise entre 5 et 53 km, Crist (...)
31Deux méthodes peuvent être mises en œuvre pour définir les territoires d’influence. La distance de coût37, qui sera évoquée en premier, permet de définir, autour des localités, des espaces limités par un rayon théorique. Pour cette étude, le choix s’est porté sur un rayon de 20 km, comme le proposait Laure Laüt38 pour étudier le territoire administré par Argentomagus39, pondéré par le facteur de pente afin de tenir compte des réalités du relief et de son incidence sur les temps de parcours. Cette méthode permet de faire ressortir les territoires couverts par le maillage urbain (et accessibles en une journée) et les espaces de la cité qui restent en marge.
32Dans le cas des Lémovices, les observations sur la cartographie de ces territoires restent cohérentes avec ce que l’on a déjà évoqué sur le semis urbain (Fig. 9).
Fig. 9 : Territoires d’influence des agglomérations et proposition de modification de la limite de cité
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
33Le nord de la cité, au nord de l’axe Clermont-Limoges, illustre parfaitement le phénomène de l’habitat groupé avec une couverture territoriale assez importante tandis qu’au sud de cet axe, ce sont les bordures de la cité qui apparaissent les mieux mises en valeur par cette forme d’habitat. En effet, au centre du territoire, le grand vide déjà observé à l’emplacement du plateau de Millevaches se confirme largement. Au cœur de la cité des Lémovices, ce grand massif hercynien aplani par le temps semble totalement en dehors de l’influence du phénomène urbain.
34L’objectif de cette analyse est ici de confronter l’ensemble de ces territoires avec la limite de cité communément admise. Pour la partie sud, en contact avec les Cadurques, on peut constater que le territoire défini autour de Vayrac déborde légèrement au nord de la limite de cité sans pour autant sortir de la bande de 12 km déterminée comme marge d’erreur le long du tracé. De fait, si l’on accepte l’hypothèse du territoire ainsi défini, il pourrait être proposé de modifier le périmètre de la cité pour contourner le territoire de Vayrac et se rapprocher des territoires modélisés autour de Brive et d’Argentat. Au contact avec les Arvernes, la section sud correspond assez bien avec les territoires définis autour des agglomérations lémovices et arvernes ce qui conforte l’hypothèse admise d’une délimitation qui suit les contraintes topographiques naturelles. C’est au niveau de la section est, entre Ussel chez les Lémovices et Voingt chez les Arvernes, que l’on observe la plus grande discordance entre le tracé proposé et l’emprise des territoires définis autour de ces deux sites. Comme pour Vayrac, si l’on accepte l’hypothèse de zones d’influence, il semblerait nécessaire de faire glisser la ligne vers l’ouest afin de contourner le territoire défini autour de Voingt. La limite de cité marquerait alors la séparation entre le territoire d’Ussel et celui de Voingt. Cette modification, plus importante qu’au sud, déborderait alors de la marge d’erreur de 12 km. Au nord-est, la proposition habituelle apparaît relativement cohérente par rapport au territoire d’Évaux-les-Bains et de Néris-les-Bains. Pour le nord, le tracé actuellement proposé traverse un espace qui n’est pas inclus dans des territoires d’influence et son parcours ressort à mi-distance entre les territoires des agglomérations lémovices et bituriges les plus proches. À partir de La Souterraine, la limite de cité pourrait être affinée. Si elle suit assez fidèlement l’aire d’influence de cette agglomération, au nord-ouest, elle inclut chez les Lémovices les franges sud des territoires des agglomérations pictones. Peut-être pourrait-on alors proposer un tracé plus méridional au sein de l’espace resté en marge – comme pour la section nord – avant de contourner l’espace défini autour de Blond puis, à l’ouest, celui de Chassenon. La section ouest semble plus fidèle aux emprises territoriales si l’on exclut, pour l’instant, les secteurs situés autour de Firbeix et Thiviers, et ce jusqu’à Brive-la-Gaillarde.
35Ce premier travail exploratoire de confrontation de la limite de cité avec les emprises définies autour des agglomérations offre donc des pistes de réflexions qui ne semblent pas aberrantes puisqu’elles ne conduisent à proposer que des modifications réduites. Cette démarche apparaît donc intéressante pour affiner le tracé des délimitations de cité et valide ainsi le postulat de départ.
36Concernant les cas de Firbeix et Thiviers, et donc non seulement la localisation de Fines mais aussi son attribution à la cité des Lémovices ou à la cité des Pétrucores, la modélisation fait ressortir soit un tracé plus septentrional si l’on accorde aux Pétrucores cette station, soit plus méridional si l’on rattache la station aux Lémovices. L’ampleur du déplacement du tracé variant parallèlement selon que l’on considère la localisation de Fines à l’un ou l’autre des deux emplacements proposés.
Une approche complémentaire : l’allocation de coût
- 40 Pierre Garmy, Lahouari Kaddouri, Céline Rozenblat et Laurent Schneider, « Logiques spatiales et “s (...)
37Pour compléter ce premier modèle et cette première confrontation, une seconde méthode peut être mise en œuvre pour tenter de déterminer les régions mises en valeur par les agglomérations. L’allocation de coût, toujours en intégrant la pondération par les pentes, permet de définir des emprises spatiales de moindre coût pour chaque site40 mais, cette fois-ci, sans restreindre l’étendue à une distance fixée à l’avance. Cela permet de définir des espaces qui recouvrent l’intégralité de la zone géographique prise en compte. L’hypothèse de départ reste la même – celle de l’existence de zones d’influence – mais avec une approche différente puisque dans ce cas on considère que l’ensemble de la cité devait être partagé entre les agglomérations.
Fig. 10 : Territoires théoriques par allocation de coûts et limite de cité
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
38Avec cette seconde méthode (Fig. 10), les résultats obtenus montrent que, si la taille du secteur défini autour des agglomérations reste liée au relief, elle est aussi modulée par la densité des implantations. Ainsi, avec l’hypothèse que toute la cité était ordonnée entre les agglomérations, certaines seraient dotées de très grandes zones d’influence (débordant parfois, si l’on prend en considération les limites de cité habituellement admises, sur la cité voisine) comme Ussel, Voingt, Rancon, tandis que d’autres disposeraient de plus petits espaces. Cette méthode d’analyse complète la vision offerte par la précédente et permet d’autres observations malgré de nouvelles limites qu’il faut avoir à l’esprit. La première tient à l’hypothèse formulée qui conduit à ne pas prendre en compte de distance maximale de déplacement pour définir les territoires. Cette modélisation peut alors être vue comme une amélioration de la méthode des polygones de Thiessen. Ainsi, même si elle prend en compte le relief, de prime abord elle pourrait ne pas apparaître comme l’analyse la plus adaptée pour un territoire de moyenne montagne en raison d’espaces parfois très enclavés. Malgré tout, elle permet de mieux circonscrire les zones d’influence dans des régions qui présentent une forte densité d’agglomérations et où la première méthode produit des chevauchements. Enfin, cette méthode présente certains avantages puisqu’elle produit notamment un résultat continu et ne définit donc aucun espace qui échapperait à l’influence d’une agglomération ce qui n’est pas négligeable pour la question qui nous occupe.
39Pour le sud de la cité, on observe que le territoire défini autour de Vayrac, plus important avec cette analyse du fait de son isolement au nord de la cité des Cadurques, déborde une nouvelle fois au nord de la limite pour se confronter à celui défini autour de Brive et d’Argentat. On serait donc de nouveau incité à proposer un tracé plus septentrional. Au sud-est, on peut remarquer que les secteurs définis autour des deux agglomérations lémovices hypothétiques débordent en territoire arverne et cela conduirait alors à décaler la limite de cité vers l’est. En remontant à l’est, les territoires des trois agglomérations arvernes permettent d’affiner légèrement le tracé qui reste, comme dans le modèle précédent, assez fidèle à l’emprise des territoires et valide de nouveau la frontière topographique. À proximité de l’agglomération de Voingt, on note la plus forte modification avec une bordure qu’il semblerait nécessaire de faire glisser plus à l’ouest. Enfin, pour le nord-est, la cité lémovice gagnerait quelques kilomètres en direction de l’est avec les aires d’influence définies autour d’Évaux-les-Bains et Gouzon. Au nord, plusieurs modifications seraient à noter avec un périmètre de cité globalement plus méridional sauf au niveau de l’agglomération de La Souterraine. Au nord-ouest et à l’ouest, les secteurs autour de Blond et Chassenon permettent d’affiner le tracé sans pour autant introduire de grandes modifications. Pour le sud-ouest, il n’est pas nécessaire de revenir sur les cas de Firbeix et Thiviers puisque les observations sont similaires à celles déjà évoquées. Enfin, le territoire de Brive-la-Gaillarde, au sud-ouest, introduit une importante modification avec un espace lémovice qui pourrait s’étendre de manière plus marquée au détriment des Pétrucores.
40Cette seconde confrontation introduit donc plus de modifications que la première. Si l’on mène la réflexion jusqu’au bout et que l’on fusionne l’ensemble des territoires en fonction de chaque cité, on observerait alors une emprise de cité beaucoup plus ondulée et une civitas plus réduite(Fig. 11).
Fig. 11 : Modélisation du territoire des cités antiques par agrégation des territoires des agglomérations selon la méthode de l’allocation de coûts
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
41Cette hypothèse exploratoire s’éloigne de manière plus importante de la proposition actuellement admise mais aussi des modifications envisagées suite au premier modèle. Il faut cependant garder à l’esprit qu’il s’agit ici de secteurs d’influence définis dans une extension maximale et qu’il faut considérer avec de grandes précautions. Il ne s’agit que de modèles qui sont à affiner en prenant notamment en compte d’autres paramètres que celui de la pente du terrain (cours d’eau, tracé restitué des voies terrestres, …), permettant de proposer de nouveaux axes de recherches et de réflexions.
Éléments de synthèse
Fig. 12 : Confrontation des deux types de territoires théoriques et proposition de modifications du tracé de la limite de cité
DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo.
42Si l’on fait maintenant la synthèse des deux confrontations (Fig. 12), en tenant compte des remarques et des défauts de l’exercice, il est possible de suggérer quelques pistes d’évolution de l’extension de la cité des Lémovices. Les modifications proposées ne concernent que de petites portions aux environs de Voingt avec un territoire arverne plus avancé vers l’ouest mais qui ne remet cependant pas en question l’hypothèse de la localisation de Fines au bois d’Urbe, ni ne la confirme. Une fois cette zone géographique contournée, le tracé pourrait reprendre son déroulé actuel jusqu’aux environs d’Argentat. Pour respecter la démarche, la limite pourrait alors s’appuyer sur la bordure du territoire de Vayrac conduisant à une légère modification en direction du nord. Au nord, elle pourrait être légèrement plus méridionale entre La Souterraine et Blond. Sur les autres portions, il n’apparaît actuellement pas forcément pertinent de proposer des modifications sans croiser ces résultats avec d’autres indices.
- 41 Jean-Luc Boudartchouk, « La frontière et les limites de l’Empire romain tardif. En mots et en image (...)
43En guise de conclusion, il faut d’abord rappeler que l’étude des limites de cité reste l’objet de débats du fait des méthodes employées pour définir celles-ci – méthode régressive et étude toponymique notamment – qui introduisent un biais en raison du décalage chronologique entre les éléments pris en compte et la réalité étudiée. Le problème de leur signification pour les populations des périodes considérées et les débats terminologiques entre « limite » et « frontière41 » ont souvent conduit à critiquer les approches et finalement à délaisser les travaux sur cette problématique.
44Aujourd’hui, le renouvellement important de la documentation archéologique, l’application de nouvelles analyses spatiales permises par les outils récents sur des corpus consolidés offrent d’autres possibilités de réflexions. Ainsi, on l’a vu, l’appréhension du maillage urbain d’une cité et de celui de ses voisines ouvre des perspectives qui ne se limitent pas à l’étude des agglomérations. La démarche peut être transposée à d’autres formes d’habitat ou à d’autres types de sites à la seule condition, bien entendu, que l’intégralité des sites du corpus mobilisé soit attribuable de manière certaine à une cité et qu’ils connaissent une répartition territoriale équilibrée et suffisamment pertinente pour ce type de réflexion.
45Il s’agissait bien ici de proposer une application exploratoire qui n’est pas exempte de critiques ou du moins de débats, afin d’ouvrir de nouvelles discussions mettant en œuvre une étude récente bien éloignée, au départ, de la définition des limites de cités, pour compléter les approches traditionnelles et initier de nouvelles réflexions.
- 42 À titre d’exemple, le lecteur pourra se reporter à la publication de Monique Dondin-Payre sur les c (...)
46Enfin, il faut maintenant confronter cet essai à d’autres indices que peuvent être les inscriptions42, les formes de l’habitat rural et leurs influences éventuelles (plan, décors, …), les bornes milliaires, le mode de construction des voies inter-régionales entre les cités qu’elles traversent avant de proposer une révision d’ensemble ou des révisions ponctuelles de l’emprise du territoire lémovice. On notera, pour terminer, l’assez bonne adéquation générale entre la limite communément admise et les modèles proposés. La démarche ne semble donc pas aberrante et ces résultats conduisent à poursuivre l’expérience pour proposer un tracé alternatif bâti sur le croisement de données archéologiques.
Notes
1 Michel Aubrun, L’Ancien diocèse de Limoges, des origines au milieu du XIe siècle, Clermont-Ferrand, Institut d’études du Massif central, 1981, p. 68, carte no 1.
2 Jean-Michel Desbordes, « Les limites des Lémovices », Aquitania, 1, 1983, p. 38 : La civitas des Lémovices ; id., Le réseau des communications en Limousin : typologie et chronologie des voies d’origine antique, Limoges, SRA Limousin, 1991 ; id., Voies romaines en Limousin, Limoges, Travaux d’Archéologie Limousine, 1995, p. 15, fig. 1 ; id., Voies romaines en Gaule. La Traversée du Limousin, Limoges, Travaux d’Archéologie Limousine, 2010, p. 19, fig. 9.
3 Actes du 73e congrès de la fédération des sociétés savantes du centre de la France, Guéret, Société des Sciences Naturelles, Archéologiques et Historiques de la Creuse, Études Creusoises, no 24, 2017, 178 p.
4 Florian Mazel, L’évêque et le territoire : l’invention médiévale de l’espace, Paris, Éditions du Seuil, 2016, p. 16.
5 Ibid., p. 366.
6 Ibid., p. 181.
7 Ibid., p. 182.
8 Ibid., p. 177.
9 Jean-Pierre Bost, « Les itinéraires antiques ont-ils ignoré le Limousin ? », Travaux d’Archéologie Limousine, 19, 1999, p. 41-48.
10 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […], p. 33.
11 J.-P. Bost, « Les itinéraires […] ».
12 Hervé Gaillard (dir.), Carte archéologique de la Gaule, La Dordogne (24/1), Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1997, p. 245.
13 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […], p. 33.
14 Bernard Clémençon et Pierre Ganne, « Toutatis chez les Arvernes. Les grafiti à Totates du bourg routier antique de Beauclair (communes de Giat et de Voingt, Puy-de-Dôme) », Gallia, t. 66, no 2, 2009, p. 154.
15 Cécile Doulan, Laure Laüt, Arnaud Coutelas, David Hourcade, Gabriel Rocque et Sandra Sicard, « Dossier : Cassinomagus. L’agglomération et ses thermes. Résultats des recherches récentes (2003-2010) à Chassenon (Charente) », Aquitania, 28, 2012, p. 105-297.
16 Pierre Aupert, Cécile Doulan, David Hourcade, Sandra Sicard, « Cassinomagus (Chassenon, Charente), l’exemple de monumentalisation hors-norme d’une agglomération secondaire », dans Alain Bouet (dir.), Monumental ! La monumentalisation des villes de l’Aquitaine et de l’Hispanie septentrionale durant le Haut-Empire, vol. 2, Bordeaux, Fédération Aquitania, 2016, p. 492-493.
17 David Hourcade et Louis Maurin, « Mars Grannus à Cassinomagus (Chassenon, Charente) », Aquitania, 29, 2013, p. 137-153.
18 Florian Baret, « Le réseau des agglomérations antiques dans les cités du Massif central (Arvernes, Vellaves, Gabales, Rutènes, Cadurques et Lémovices) entre le Ier s. av. J.-C. et le Ve s. ap. J.-C. », Gallia, t. 73, no 2, 2016, p. 169-212.
19 Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et François Dumasy, Le Berry Antique. Milieu, Hommes, Espaces, Tours, FERACF, coll. « Supplément », 21, 2001.
20 Martial Monteil, Isabelle Bertrand, Cécile Doulan, Johan Durand, Graziella Tendron, Nicolas Tran avec la collaboration de Christine Belliard, Gaëlle Lavoix et Alain Ollivier, « Processus de mise en œuvre, formes et rythmes de la monumentalisation urbaine dans la cité des Pictons », dans Alain Bouet (dir.), Monumental ! La monumentalisation des villes de l’Aquitaine et de l’Hispanie septentrionale durant le Haut-Empire, vol. 1, Bordeaux, Fédération Aquitania, 2016, p. 141-193.
21 Michel Mangin et Francis Tassaux, « Les agglomérations secondaires de l’Aquitaine romaine », dans Paul-Albert Février (dir.), Villes et agglomérations urbaines antiques du sud-ouest de la Gaule, Bordeaux, Fédération Aquitania, 1992, p. 461-496.
22 M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] » ; H. Gaillard et al., Carte archéologique […].
23 F. Baret, « Le réseau […] ».
24 M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] », p. 466.
25 Ensembles des villes hiérarchisées et de leurs aires d’influence au sein d’un territoire.
26 David Hourcade, Cécile Doulan, Laure Laüt, Gabriel Rocque et Sandra Sicard, « À l’ouest d’Augustoritum, du nouveau sur Cassinomagus (Chassenon, Charente) », Siècles, 33-34, 2011, p. 12.
27 Martial Monteil, Contribution à l’étude des agglomérations secondaires des Gaules romaines. Les cités de l’ouest de la province de Lyonnaise (Bretagne et Pays de la Loire), Mémoire inédit d’HDR, Tours, Université François-Rabelais, 2012, p. 319.
28 Alain Ferdière, La Gaule Lyonnaise, Paris, Picard, 2011, p. 75.
29 M. Monteil, Contribution […], p. 275-276 et 317.
30 J.-M. Desbordes, Voies romaines en Limousin […] ; id., Voies romaines en Gaule […].
31 Jean Marquaire, Qu’est-ce que le vicus dans l’antiquité romaine ?, Mémoire de DEA, Bordeaux, Université de Bordeaux III, 1986, p. 37.
32 Ensemble des voies de communications terrestres hiérarchisées au sein d’un territoire.
33 Gentiane Davigo, Études des dynamiques d'occupation du sol de neuf communes situées au cœur de Plateau de Millevaches, de la Protohistoire jusqu’au début du haut Moyen Âge : Faux-la-Montagne, La Villedieu (23), Tarnac, Peyrelevade, Toy-Viam, Viam, Bugeat, Pérols-sur-Vézère et Saint-Merd-les-Oussines (19), Mémoire de Master 2 Recherche, Clermont-Ferrand, Université Blaise-Pascal, 2015.
34 Blaise Pichon, PCR « Habitat rural antique de la moyenne montagne corrézienne ». Rapport de synthèse intermédiaire. Année 2015, Limoges, SRA Limousin, 2015.
35 F. Baret, « Le réseau […] », p. 198.
36 Lena Sanders, « Un cadre conceptuel pour modéliser les grandes transitions des systèmes de peuplements de 70 000 BP à aujourd’hui », Bulletin de la Société Géographique de Liège, 63, 2014, p. 7.
37 Généralement on mesure une distance en unités de longueur (km) cependant l’espace géographique n’étant pas isotrope (en l’occurrence il n’est pas plat dans le cas qui nous intéresse), la distance de coûts permet de prendre en compte des facteurs de rugosité (ici la pente) pour définir une zone d’équivalence en temps de déplacement pour une distance définie au préalable (ici 20 km).
38 Laure Laüt, L’espace rural antique autour d’Argentomagus (Indre). Approches d’une région agricole et métallurgique, Thèse inédite de doctorat, Université de Paris 1, 1994.
39 Pour le territoire biturige, avec des sites séparés d’une distance comprise entre 5 et 53 km, Cristina Gandini choisit de retenir pour rayon des cercles théoriques une distance de 5 km pour les stations routières et de 10 km pour les agglomérations (voire 25 km pour les cinq agglomérations les plus importantes) en s’inspirant du travail antérieur de Laure Laüt qui avait établi des cercles de 20 km de rayon (C. Gandini, Des campagnes gauloises aux campagnes de l’Antiquité tardive : la dynamique de l’habitat rural dans la cité des Bituriges Cubi (IIe s. av. J.-C. – VIIe s. ap. J.-C.), Thèse inédite de doctorat, Paris, Université de Paris I, 2006, p. 314-315). Pour la Bretagne et les Pays-de-la-Loire, Martial Monteil explique que la distance de 25 km a été « arbitrairement définie comme un maximum permettant à un piéton ou à un individu en charrette de se rendre en ville et d’en revenir en une journée, à raison de 5 km par heure » (Christophe Batardy, Thierry Lorho, Martial Monteil et Sophie Quévillon, « Territoires et modes d’occupation dans l’ouest de la Gaule lyonnaise au Haut-Empire : approche préliminaire », dans Jean-Luc Fiches, Rosa Plana-Mallart et Victor Revilla-Calvo (dir.), Paysages ruraux et territoires dans les cités de l’Occident romain. Gallia et Hispania, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2013, p. 151-160).
40 Pierre Garmy, Lahouari Kaddouri, Céline Rozenblat et Laurent Schneider, « Logiques spatiales et “systèmes de villes” en Lodévois de l’Antiquité à la période moderne », dans Jean-François Berger, Frédérique Bertoncello, Frank Braemer, Gourguen Davtian et Michel Gazenbeek (dir.), Temps et espaces de l’homme en société, analyses et modèles spatiaux en archéologie, Antibes, APDCA, 2005, p. 1-12.
41 Jean-Luc Boudartchouk, « La frontière et les limites de l’Empire romain tardif. En mots et en images, à travers la Notitia Dignitatum (ca. 400-430) », Archéopages, 21, 2008, p. 48-55.
42 À titre d’exemple, le lecteur pourra se reporter à la publication de Monique Dondin-Payre sur les cités de Gaule centrale, pour lesquelles elle s’interroge sur l’existence « d’une frontière onomastique, et si elle coïncide avec les limites administratives » (Monique Dondin-Payre, « L’onomastique dans les cités de Gaule centrale (Bituriges Cubes, Éduens, Sénons, Carnutes, Turons, Parisii », dans Monique Dondin-Payre et Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier (dir.), Noms, Identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire, Bruxelles, Le Livre Timperman, 2001, p. 193-341). Sur cette question, Jean-Pierre Bost remarque qu’il y a un plus grand conservatisme onomastique chez les Lémovices que chez leurs voisins pétrucores (Jean-Pierre Bost, « Onomastique et société dans la cité des Pétrucores », ibid., p. 175-191), ce qui les rapproche de leurs autres voisins bituriges (M. Dondin-Payre, « L’onomastique […] »).
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Fig. 1 : Le diocèse de Limoges |
| Crédits | M. Aubrun, L’Ancien diocèse de Limoges […], p. 68. |
| URL | http://journals.openedition.org/siecles/docannexe/image/7696/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 410k |
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| Titre | Fig. 2 : La cité des Lémovices |
| Crédits | J.-M. Desbordes, « Les limites des Lémovices […] », p. 38. |
| URL | http://journals.openedition.org/siecles/docannexe/image/7696/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 708k |
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| Titre | Fig. 3 : Les cités de la Gaule romaine |
| Crédits | H. Gaillard et al., Carte archéologique de la Gaule […], p. 301. |
| URL | http://journals.openedition.org/siecles/docannexe/image/7696/img-3.jpg |
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| Titre | Fig. 4 : La cité des Lémovices : réseau urbain et réseau viaire |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 5 : Les stations de la Table de Peutinger |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 6 : Les agglomérations antiques des cités voisines |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017, d’après C. Batardy et al., Le Berry Antique […] ; M. Monteil et al., « Processus de mise en œuvre […] » ; M. Mangin et F. Tassaux, « Les agglomérations […] » ; H. Gaillard et al., Carte archéologique […] ; F. Baret, « Le réseau […] » ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 7 : Les agglomérations antiques des cités du Massif central |
| Crédits | F. Baret, « Le réseau […] ». |
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| Titre | Fig. 8 : Augustoritum et son territoire d’influence |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 9 : Territoires d’influence des agglomérations et proposition de modification de la limite de cité |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 10 : Territoires théoriques par allocation de coûts et limite de cité |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 11 : Modélisation du territoire des cités antiques par agrégation des territoires des agglomérations selon la méthode de l’allocation de coûts |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
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| Titre | Fig. 12 : Confrontation des deux types de territoires théoriques et proposition de modifications du tracé de la limite de cité |
| Crédits | DAO : F. Baret, 2017 ; Données : IGN BDAlti et BDTopo. |
| URL | http://journals.openedition.org/siecles/docannexe/image/7696/img-12.jpg |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Florian Baret, « Agglomérations « secondaires » et limites de cité : réflexions sur l’apport d’une étude territoriale des agglomérations pour la définition des limites de cité. Exemple de la cité des Lémovices », Siècles [En ligne], 50 | 2021, mis en ligne le 18 janvier 2021, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/siecles/7696 ; DOI : https://doi.org/10.4000/siecles.7696
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