- 1 Cette réflexion doit beaucoup aux présentations et aux échanges qui ont lieu dans le cadre du progr (...)
1S’interroger sur l’œuvre d’art « augmentée », c’est-à-dire, pour nous, envisager des filiations et des généalogies de formes, ou, du moins, des interactions entre les formes, c’est, d’emblée, se confronter avec une complexité1. Celle créée par la multiplication et l’entrecroisement des points de vue et des lignes théoriques : notre réflexion se situera, en effet, au carrefour de la sémiotique, de l’histoire de l’art et des Digital Humanities. Celle, également, d’un objet d’étude fuyant : quelles en sont les limites ? En particulier, en quoi l’interaction de l’homme et de la machine met-elle en résonance des peintures sur la base de critères formels et iconographiques, en quoi autorise-t-elle des découvertes qui ébranlent les frontières de l’œuvre comme texte clos, mais qui réclament également une vigilance accrue afin que l’aléatoire soit contenu et que les rapprochements entre œuvres d’art soient rendus signifiants ? Globalement, nous chercherons à creuser l’idée, déjà bien attestée dans la littérature, (i) du devenir-forme et (ii) du devenir des formes artistiques atteignant un stade de réalisation sous la forme d’œuvres d’art dotées d’une épaisseur. Nous nous inscrirons ainsi dans une certaine tradition tout en traçant de nouvelles perspectives. Enfin, les hypothèses seront mises à l’épreuve d’une étude de cas.
- 2 En parlant d’« augmentation », nous ne renvoyons pas à la réalité augmentée, mais nous entendons pa (...)
- 3 Dans l’édition de Vie de Rosso, de 1568, Vasari mentionne deux peintures, qu’il appelle Bacchus et (...)
- 4 Pour un survol, on peut se reporter à Auclair (2007) et à Picheau (2018). Voir aussi Béguin & Binen (...)
2Afin de circonscrire un champ de questionnement et de cerner les défis à relever, entrons, immédiatement, dans le vif du sujet. Concrètement, comment « augmenter »2 le tableau intitulé Bacchus, Vénus et Cupidon, produit par Rosso Fiorentino ou un membre de son équipe d’exécutants vers 1531-1532 (Léotard-Sommer de 2019), sur invitation de François 1er3 ? Il a d’abord orné la galerie François Ier du château de Fontainebleau4.
- 5 Le tableau a été donné au MNHA autour de 1877. Selon le MNHA, le tableau a été réalisé vers 1535-15 (...)
- 6 Gérard Genette (2010, p. 356) distingue entre l’« identité numérique » ou « individuelle » et l’« i (...)
- 7 L’application a été développée par l’équipe Datavalor du LIRIS – UMR CNRS 5205 (Laboratoire d’Infor (...)
3Depuis 1989, il est exposé au Musée National d’Histoire et d’Art à Luxembourg (MNHA)5. On conçoit immédiatement la nécessité d’une circulation entre trois « sources » d’« informations » à même d’alimenter une analyse du tableau qui franchisse les limites définitoires du texte clos et clôturé. Soit, d’abord, l’introduction de métadonnées (notamment le nom de l’artiste, le titre, le rattachement à telle époque et à telle école/tel courant artistique, les matériaux utilisés, le support…). Sans surprise, elles projettent une première grille de lisibilité. Cela est bien connu. Ensuite, la restitution du « contexte » de la création et de celui ou ceux de l’exposition permet de montrer que l’« identité qualitative »6 du tableau est affectée, notamment, par des relocalisations successives. On peut ainsi conjuguer les dimensions iconographique et iconologique (Panofsky 1939). Enfin — et ce point paraît plus novateur —, l’œuvre peut être « augmentée » à travers des filiations et des généalogies de formes, la prolifération des connexions insérant le tableau de départ dans un réseau propre à constituer un « musée complémentaire ». Ceci manuellement ou grâce à la génération assistée par ordinateur (traitement automatique des images). Nous aurons recours, notamment, à l’application SimArt-Datavalor7.
- 8 Cf. l’argumentaire proposé par les coordinateurs du présent numéro de Signata.
4Or, ces interventions assistées par la machine ne vont pas de soi. La méthode d’investigation et les présupposés sémiotiques demandent à être précisés sur de nouveaux frais, tant est grand le risque de la dérive et de la perte de pertinence d’excroissances qui ne garantissent pas la cohérence des interprétations. On voit la nécessité du « calcul assisté par l’interprétation »8. En même temps, sous quelles conditions et selon quelles modalités est-il possible, du point de vue sémiotique, de voir dans les engendrements « spontanés » de la machine moins un « défaut », un raté, qu’une sollicitation inédite, et l’opportunité d’explorations novatrices, dussent-elles déboucher, dans certains cas, sur des aberrations et sur l’abandon de l’hypothèse à confirmer ? Il s’agira de rendre compte du devenir des formes à travers les entrées en résonance ou en dissonance d’une pluralité d’œuvres ; les relations de proximité et d’éloignement seront considérées comme premières. Ensuite, une ressaisie de simultanéités permettra de focaliser l’attention sur l’épaisseur mémorielle de l’œuvre d’art source/requête.
5Il faudra ainsi se doter des moyens d’organiser et de rendre signifiantes les traces laissées par la traversée des siècles et les nouvelles topographies. L’urgence sera de préciser la notion d’interprétation, en convoquant également l’idée de l’exécution musicale.
6Après ces considérations préliminaires, précisons les demandes théoriques qui nous sont adressées. On peut retenir quatre points :
-
- 9 Pour ce terme, cf. l’argumentaire de ce numéro de Signata et la référence à Carlo Ginzburg (1979).
En quoi les technologies numériques et les médias interactifs nous obligent-ils à définir l’œuvre d’art moins comme un tout de sens clôturé, et donc stabilisé, qui appelle une analyse avant tout immanente, que comme prise dans un processus régissant le devenir des formes ? Celui-ci est-il guidé par l’artiste ou le spectateur interagissant avec la machine, ou ces derniers se trouvent-ils délestés, partiellement, de leur charge agentive ? Enfin, en quoi cette génération (semi)automatique constitue-t-elle moins une fin que le point de départ d’une « enquête indiciaire »9 visant une légitimation ultime ?
-
- 10 Ces considérations se profilent sur l’arrière-fond, plus général, de la différence entre un système (...)
En quoi la notion d’organicité fait-elle avancer les débats ? Les enjeux sont considérables : concevoir la forme en devenir, est-ce envisager une génération vectorisée, orientée vers un but éventuellement compatible avec la notion de progrès, ou cette génération est-elle spontanée, c’est-à-dire soumise à des aléas10 ? Selon quelles rythmiques ? S’agit-il, dans ces deux cas, d’un développement dont le moteur est interne à l’œuvre, certaines des potentialités inhérentes se trouvant conduites, de proche en proche, au stade de la réalisation ? Comme si une œuvre anticipait d’autres œuvres susceptibles de l’« accomplir » ou de la faire « survivre », chaque œuvre profilant des œuvres ultérieures qui en gardent la mémoire et la réénoncent ? Mais aussi, quelle est la part prise par le sujet d’énonciation, en production et en réception, ainsi que par le « contexte », qui exerce des pressions externes ?
-
En ce qui concerne l’œuvre comme texte ou, mieux, comme composition, en quoi est-il judicieux de remonter vers le déploiement d’une force (Dekoninck & Guiderdoni [dirs] 2017) ou de forces convergentes ou divergentes au sein de morphologies (Bordron 2019 ; Dondero, 2020, 2022), en deçà même des formes symboliques et de leurs saillances morphosyntaxiques ?
-
Dans la foulée, comment rendre compte de l’« augmentation » de l’œuvre d’art, approchée dans sa singularité, à travers un corpus d’images ? Si notre objectif est d’appréhender le devenir des motifs iconographiques et des aspects formels, c’est-à-dire des formants à la fois figuratifs et plastiques (Greimas 1984), comment en retracer la mouvance à travers la génération de vastes collections d’images numérisées, qui peuvent alimenter le musée « complémentaire » que nous avons en vue ? Quels sont les outils théoriques permettant non seulement de susciter des analogies entre images ou des homologies, mais encore d’évaluer la pertinence des rapprochements opérés par la machine (observation et interprétation) ?
7Ces questions ne sont pas nouvelles. Elles n’en appellent pas moins des réponses qui se voudront parfois plus exploratoires, un certain nombre de points restant en suspens.
8D’abord, il s’agira de réexaminer la notion de forme et sa constitution, sur le fond à la fois d’un formalisme repensé (Gal 2015, 2022, Deep Formalism), de l’attribution aux formes d’une charge symbolique (Cassirer 1922, 1923-1929) et d’un « constructivisme génétique » inspiré, en partie, par la théorie de la Gestalt (Visetti 2003). Ces aspects feront l’objet de la première partie.
- 11 À ce propos, on pourra se tourner entre autres vers Colas-Blaise (2021).
9Ensuite, dans la deuxième partie, l’accent sera mis sur le devenir des formes. Plus exactement : sur les conditions de possibilité et les modalités de la constitution de généalogies. L’attention se portera sur la nature du temps (Focillon 1943), sur un devenir « tourbillonnaire » (Benjamin 1928) et sur le principe de la variabilité intrinsèque11. Nous nous demanderons, plus spécifiquement, en quoi le mouvement de l’image peut trouver son origine dans la juxtaposition des images dans des plages ou planches (Warburg 1924-1929).
- 12 Nous renvoyons au texte d’une conférence intitulée « La dimension iconique et la dimension plastiqu (...)
10Adoptant, ensuite, un point de vue plus étroitement sémiotique, nous nous demanderons, dans la troisième partie, en quoi la notion de configuration visuelle mouvante (morphologie et forme), étayée par l’entrejeu de formants plastiques et figuratifs (Greimas 1984), dirige notre attention sur les différents moments (i) de la constitution d’une généalogie et (ii) de son analyse. Nous nous demanderons, plus spécifiquement, en quoi la distinction entre deux sémioses, iconique et plastique, et entre deux mouvements aspecto-temporels, de « reconnaissance » des unités existantes (le point de vue du déjà) et de « projection » de propriétés plastiques (le point de vue du pas encore) (Fontanille juin 2022)12, est propre à lancer le processus de l’analyse à la fois de grands corpus et d’images ciblées. En d’autres termes, en quoi la « suspension » de l’iconicité (Fontanille ibid.) constitue-t-elle un facteur non seulement déclencheur, mais encore facilitant la production de réseaux d’images ? Cela sous l’égide d’une étude sémiotique des formes signifiantes qui articule l’un avec l’autre les versants quantitatif et qualitatif.
- 13 Cf. Basso Fossali (2019) au sujet de quatre éléments entrant dans la définition de l’image : d’abor (...)
11Enfin, les propositions théoriques seront mises à l’épreuve d’un cas concret : du tableau Bacchus, Venus et Cupidon de Fiorentino et des exemples de filiation ou de généalogie des images obtenus par des recherches sur Google (avec mots-clefs) et par SimArt-Datavalor. Aussi viserons-nous, dans la quatrième partie, à en préciser l’arrière-plan théorique, en traçant un parcours interprétatif propre à construire certaines des « formes de vie » (Basso Fossali 2012a et b, 201913 ; Mitchell 2005) du tableau. Face au foisonnement des images qui ont été extraites de grands corpus par la machine, comment soumettre la multiplicité des connexions à une procédure de tri guidée par le principe de pertinence ? Comment se laisser surprendre par de l’inattendu « attendu » ?
12Très sollicitée, la notion de forme risque de perdre de son acuité. Afin de la cerner davantage, nous convoquerons des cadres théoriques suffisamment différents pour engager le dialogue. Il s’agira ainsi de montrer en quoi notre réflexion se nourrit d’un formalisme renouvelé (Gal), mais aussi en quoi elle prend appui sur la théorie des formes symboliques (Cassirer), revue par Jean Lassègue, et sur celle des formes signifiantes happées par un devenir gestaltique (Visetti).
13Entamons ce parcours par la théorie esthétique défendue par Michalle Gal (2015, 2022), qui souhaite prendre le contre-pied d’approches privilégiant les relations mimétiques. Gal met en avant un « formalisme profond » (Deep Formalism), c’est-à-dire un formalisme symbolique fondé sur l’esthétisme philosophique. Selon cette chercheuse, l’œuvre d’art constitue une pensée « incarnée » ou « exécutée », le contenu ne pouvant être saisi qu’à travers le médium artistique. La notion d’« opacité productive », que Gal préfère à celle d’abstraction artistique, met l’accent (i) sur la productivité de l’œuvre d’art, le contenu n’étant « donné » que dans ou par la forme, (ii) sur l’autonomie de l’œuvre d’art et (iii) sur l’expérience particulière produite par la « saturation » de la forme par un contenu que l’on peut dire culturel dans un sens large. Le symbole ainsi introduit est « opaque-productif », c’est-à-dire réfractaire à l’établissement de relations icono-visuelles avec des référents préexistants, et propre à créer des significations nouvelles, non prédéterminées. Ceci à travers des arrangements d’éléments inédits, le sens « dérivant » d’une structure profonde qui interpelle le sujet non seulement cognitif, mais proprement sensible.
14Retenons, pour notre propos, l’idée que le contenu ne préexiste pas à la forme, mais — pour le dire avec nos mots — co-émerge avec elle. Telle sera notre position théorique : considérer la sémiose non point comme une solidarisation ou une jonction entre un contenu donné et une expression, mais comme un processus de co-détermination et de co-fondation. Ensuite, l’œuvre d’art comme forme signifiante est pourvue d’une force qui la rend productive. Plutôt qu’une interprétation, elle appelle l’« évocation » médiée non seulement par l’intellect, mais encore par la perception sensible. Enfin, ajoutons que Gal met l’accent sur le syntaxique, au détriment du sémantique, et qu’elle vise à dégager une « grammaire » inhérente à l’image. Ce déplacement d’accent, qui subordonne le contenu à la forme saturée et rompt avec toutes les approches référentialistes, peut être porteur, du moins comme passage obligé : nous nous demanderons, ultérieurement, s’il ne facilite pas l’établissement d’analogies et de filiations entre les images.
15Il n’en demeure pas moins que la vision de l’esthéticisme ainsi prôné reste trop statique, la prise en compte de la structure finissant par l’emporter sur le processus de la structuration. L’approche reste inféodée à l’idée de l’assemblage et de l’arrangement d’éléments, les relations étant d’abord des relations de juxtaposition, voire des relations d’ordre logique. Afin de saisir le devenir des formes, au-delà même de la constitution de la forme, nous substituerons à la notion de combinaison celle de configuration précaire et foncièrement mouvante.
16Tournons-nous également vers la théorie de la forme symbolique selon Cassirer, au fondement de conceptions contemporaines de la dynamicité des systèmes. Certes, entendre par « forme symbolique » l’« énergie universelle de l’esprit par laquelle un contenu de signification spirituelle est accolé à un signe sensible concret et intrinsèquement adapté à ce signe » (Cassirer 1922, p. 13), c’est apparemment conforter l’idée de la jonction entre le plan du contenu et le plan de l’expression, plutôt que celle de leur co-constitution. Selon Cassirer, l’image artistique comprend un contenu spirituel qui est « transporté dans une forme sensible, visible, audible ou tactile » (nous soulignons). Ou encore, la « donnée de la sensation ou de la perception » sert de « support, comme moyen d’expression » (1923, p. 49). La notion de direction, définitoire de la forme symbolique selon Cassirer, n’en devient que plus précieuse. Elle invite, en effet, à considérer l’étroite intrication des plans du contenu et de l’expression à nouveaux frais : « […] les choses, les états, les propriétés et les activités ne sont pas des contenus donnés dans la conscience, mais les modes et les directions de la mise en forme qu’elle opère » (ibid., p. 234). Mise en forme ou façonnage, comme le propose Jean Lassègue (2002) dans son article sur l’actualité de la forme symbolique. Osons rapprocher les « faits de langue » et le langage visuel pour repérer dans l’œuvre d’art la « condensation » d’une « activité qui ne renvoie pas à un sens déjà tout constitué, mais qui au contraire le façonne au cours d’un procès dont on peut étudier la générativité en distinguant les différents opérateurs qui la constituent […] » (ibid. ; l’italique est dans le texte).
17Mais si la générativité est centrale, comment la concevoir ? Retournons à Cassirer : en plaçant la conscience sous le signe de l’« anticipation » qui permet d’« empiéte[r] sur la représentation d’un à-venir » (1923, p. 255), ce dernier insiste sur la dimension temporelle à la base, nous le confirmerons, de toute dynamique de stabilisations et de déstabilisations successives.
18La notion d’anticipation gagne à être interrogée à la lumière — entre autres — de la théorie de la Gestalt. Il n’est pas anodin que Lassègue renvoie, dans le passage cité ci-dessus, à Cadiot et Visetti (2001a), qui distinguent dans la théorie des formes sémantiques trois phases correspondant à trois « régimes de sens » : les motifs, les profils et les thèmes. Supposant possibles l’ouverture sur le non-verbal, voire une transposition des concepts, associons-y des formes d’anticipation dites « privilégiées » : si les motifs comme « germes de signification chaotiques » font valoir des affinités, les profils, liés à des parcours de stabilisation sont mis en relation avec des horizons, les thèmes étant structurés par des enchaînements et des transformations (2002b, p. 5-6).
19Pour qui cherche à établir, à terme, des filiations et des généalogies de formes « augmentant » l’image de départ, la notion de motif associée à celle de thème est immédiatement parlante. Fût-ce à la faveur d’un changement de cadre théorique : face à des tableaux, il nous faudra en effet déterminer la manière dont le repérage de motifs artistiques que Panofsky (1939) dit « pré-iconographiques » ainsi que de thèmes et de types au niveau de la signification secondaire (iconographie au sens strict), mais aussi la prise en considération de l’arrière-fond culturel (iconographie au sens large, iconologie) interagiront avec la mise à nu d’éléments « plastiques ».
20Une des questions les plus délicates concernera alors le couple « nécessité vs contingence », le balisage de la production du sens, la norme pouvant la valider ou l’invalider, mais aussi l’irruption du nouveau. Or, la production d’un effet de surprise peut être pensée à partir d’un « constructivisme génétique » (Visetti 2004) qui met à profit, entre autres, les enseignements de la théorie de la Gestalt. Précisons-en les conditions de possibilité :
Pour le constructivisme génétique, […], il faut reproduire d’une façon qui se sait toujours incomplète et marquée par un vague irréductible, l’actualisation d’un potentiel global qui se transforme lui-même chemin faisant. La description génétique d’une construction présente donc deux faces : l’une détermine quantitativement ce potentiel implicite au départ, en acceptant que sa détermination, même très précise, aille de pair avec une certaine opacité (comme c’est le cas lorsque le potentiel est reconstruit par inférence statistique) ; l’autre, plus qualitative et la première sur le plan phénoménologique, explicite ce qui s’actualise, et fait sens pour l’observateur qui distingue des morphologies, des organisations, des stades (ibid., p. 234).
21Dans ce cas, aucune détermination immanente du processus, mais bien des potentialités prévues au départ, dont certaines seront menées au stade de la réalisation. La notion de « vague » est nodale. Ainsi, ultérieurement, nous nous demanderons comment produire un tel « vague » et nous réexaminerons, d’un point de vue sémiotique et phénoménologique, la notion de morphologie, en y voyant un type d’organisation bien particulier, qui peut être capté à l’un des stades du processus de l’advenir des formes.
22Dans l’immédiat, retenons, pour clore cette première partie, des postulats et des choix épistémologiques propres à la théorie de la Gestalt. La différenciation des images, mais aussi l’établissement d’analogies, à partir de potentialités conduites au stade de la réalisation, pourront prendre fond sur eux. Des principes résumés et commentés par Visetti (2003) de manière critique, au-delà même de la théorie gestaltiste au sens étroit du terme. Nous les reformulons ici, en laissant voir l’horizon de nos investigations : (i) la continuité doit être rétablie en-deçà ou au-delà de la production de discontinuités, c’est-à-dire de la discrétisation ; (ii) la notion de champ permet de renvoyer au fond vital dont la dynamique est pourvue ; (iii) le champ doit assurer les échanges entre un extérieur et un intérieur ; (iv) si la forme donne au sens son « profil », c’est en conjuguant la perception, l’expression, mais aussi l’action, auxquelles des valeurs sont associées ; (v) différents points de vue sont nécessaires, inspirés par l’échelle micro-temporelle, où le risque d’une structure statique persiste, par l’échelle méso-temporelle, où les stabilisations alternent avec les transitions et les transformations, enfin par l’échelle macro-temporelle, caractérisée par des organisations culturelles qui peuvent être de type textuel ; (vi) la générativité et la différenciation des morphologies n’est pas totalement aléatoire, mais guidée par des anticipations, grâce aux tensions qui parcourent le champ ; (vii) il est possible de remonter vers une strate perceptive « antéprédicative ».
23Nous avons voulu, dans cette première partie, éclairer les différentes facettes de la notion de forme en renforçant notre ancrage théorique, tout en traçant, déjà, la ligne d’horizon vers laquelle nous tendons. Au terme de ce survol, on considérera moins la forme comme une organisation ou un arrangement d’éléments encore statique que l’advenue de la forme sémantique dans un champ parcouru de tensions : sa genèse ou sa constitution sur un fond continu, quand des contenus émergent à travers des mises en forme dynamiques obéissant à une « direction » et aptes, en cela, à construire le sens à-venir en le « profilant ». Ceci grâce à des échanges entre zones intérieures au champ — le champ comporte un centre et une périphérie, avec des baisses et des regains d’intensité en fonction des régions parcourues — et des passages entre l’intérieur et l’extérieur du champ. Ces derniers sont responsables, entre autres, de l’historicisation des formes.
24Cependant, l’urgence est de réfléchir davantage aux modalités de la reconfiguration de la forme, de sa « réénonciation », au-delà de la genèse de la forme. Cédons, une fois encore, la parole à Visetti (2004, p. 231), qui résume les linéaments théoriques du constructivisme génétique :
Construire est toujours en même temps reconstruire en décalant, et toute répétition se fait dans la différence : que cela s’appelle « se reproduire », ou « autopoièse ». De même les traces, qui survivent aux procès de construction, doivent être réactivées, reconstruites, et peut-être reconfigurées, pour jouer à nouveau un rôle en situation.
25La question du devenir des formes fera l’objet d’un réexamen dans la deuxième partie.
26Mettre au jour des généalogies et des filiations d’images, c’est, d’office, introduire le temps, qu’Henri Focillon ([1943] 2010) qualifie à la fois de « norme de mesure » — associant le temps également à l’« architecture » dont témoignent des « milieux chronologiques stables » (ibid., p. 85), tels que ceux attestés par le musée — et de « mouvement », de « devenir ». Comment concevoir l’évolution ? Le croquis ou le dessin préparatoire préparent-ils et annoncent-ils un « mieux-dire » ?
27D’une part, chaque œuvre d’art, écrit Focillon (ibid., p. 8), « n’est qu’apparemment immobile. Elle exprime un vœu de fixité, elle est un arrêt, mais comme un moment dans le passé. En réalité elle naît d’un changement et elle en prépare un autre ». Et il est donc possible de suivre la « fantaisie » des métamorphoses de la forme, « renouvelées » indéfiniment (ibid., p. 8-9). D’autre part, le devenir n’est assimilable ni au progrès, ni à l’évolution, qui a quelque chose de
dangereux par son caractère faussement harmonique, par son parcours unilinéaire, par l’emploi dans les cas douteux, où l’on voit l’avenir aux prises avec le passé, de l’expédient des « transitions », par l’incapacité de faire place à l’énergie révolutionnaire des inventeurs (ibid., p. 13).
28À trop prêter aux schémas téléologiques, on finirait par se rabattre sur un devenir unilinéaire, voire rectiligne, au détriment du passage et d’une vraie transition, aux dépens de la fluidité qui accepte, dirons-nous, une plurilinéarité, c’est-à-dire l’entrecroisement de lignes temporelles non seulement « sinueuses » (ibid., p. 86), mais encore en partie indépendantes les unes des autres. Grâce au ferment « révolutionnaire » (ibid., p. 13), celles-ci peuvent provoquer, au moment de la rencontre, ce que nous appelons des bifurcations inattendues, des pas de côté, des imprévus et des improvisations.
29Les schémas évolutifs, même s’ils n’obéissent pas au principe du progrès, soulèvent également la délicate question du moteur du devenir : avons-nous affaire à une logique interne, dissociée de toute intentionnalité, régie par la plus ou moins grande adaptation au contexte (sélection de potentialités inhérentes conduites au stade la réalisation) ? Dans ce cas, quel est le poids de facteurs externes, tels que le milieu socioculturel et historique (un format, un genre, un canon, un courant, un style sociolectal…) ? Et/ou la différenciation progressive est-elle liée à des choix que l’on peut dire « énonciatifs », qui allient imitation et renouvellement ?
30Une autre question, tout aussi difficile, concerne la nature des métamorphoses : sont-elles nécessairement totales, affectant tous les éléments, ou un nœud structural commun aux formes peut-il opposer une résistance ? La notion de transposition, au sens où l’entendent les gestaltistes, peut être utile pour rendre compte de transitions qui retiennent « une invariance des organisations à travers leurs variations » (Rosenthal et Visetti 1999, p. 169). Mais si la reconfiguration n’est pas totale, ni la réinvention à chaque fois radicale, il faudra rendre compte d’états transitoires, intermédiaires, tendus entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, le moment présent nouant ensemble rétentions et protentions.
- 14 Au sujet de la notion de « survivance » d’après Aby Warburg, cf. Didi-Huberman (2002).
- 15 Cf. Ernst Gombrich (1986, p. 253) ; cité par Michaud ([1998] 2022, p. 321).
31Franchissant un pas, l’on se donne les moyens de « déhistoriciser » la génération des images. D’emblée, on y voit un antidote efficace contre la théorie des influences. D’où la possibilité de jeter des ponts, par exemple, chez Warburg, entre Giotto et Ghirlandaio. Davantage même : de juxtaposer dans des planches, comme dans l’« Atlas en images » Mnémosyne de Warburg, des reproductions d’œuvres d’art, mais aussi des cartes postales, des timbres ou encore des photographies ; pour mieux traiter la question de la survivance (Nachleben)14 des formes à travers l’établissement de relations inédites. Une « déshistoricisation », selon nos termes, est facilitée par ce que Philippe-Alain Michaud commentant Warburg ([1998] 2022, p. 23) appelle la technique du « montage » : « inventer un savoir-montage, c’était […] renoncer à des matrices d’intelligibilité, briser de séculaires garde-fous ». Désormais, l’image dite en mouvement bénéficie de ce que Warburg appelle dans son journal, en 1929, l’« iconologie des intervalles »15. Ce dispositif spatial donne-t-il lieu à des vibrations et des oscillations — des rapprochements et des éloignements — entre des images d’abord découpées et disjointes ? Ceci grâce au tissage de relations souvent surprenantes, qui redynamisent des formes possiblement figées, car entreposées dans la mémoire.
32Il faudra se demander, au moment de l’analyse de Bacchus, Venus et Cupidon de Fiorentino, (i) dans quelle mesure la photographie et la numérisation peuvent rendre commensurables des tableaux qu’a priori on n’aurait pas rapprochés ; (ii) en quoi les formes émergentes ont besoin d’une instance d’énonciation intervenant dans le processus ; (iii) quelle est la part prise par le regard du spectateur, qui recule ou qui avance dans l’espace : il adopte un point de vue tantôt surplombant, tantôt détaillant ; il extrait un aspect jugé représentatif ou il considère un enchaînement (Fontanille 1999, p. 51). On peut montrer en quoi le mouvement du spectateur entre en résonance avec celui, interne à l’image, produit par des compositions jouant à la fois sur la juxtaposition et sur des déplacements qui profitent de mises en accord et en désaccord dans la simultanéité. Enfin, (iv), il faut s’interroger sur les éléments — des composantes plastiques aux motifs iconographiques et aux choix iconologiques — qui accrochent le regard : un détail, une singularité, une répétition, un contraste, etc.
- 16 Michaud ([1998] 2022, p. 27) parle de la « temporalité si particulière d’oublis et de revenances, d (...)
33Dans le cas de Warburg, l’image du tourbillon peut expliquer le sentiment de vertige créé par le déploiement de forces à la fois centripètes et centrifuges16. Rappelons la théorisation du tourbillon par Walter Benjamin : elle permet de saisir davantage les enjeux de l’Atlas.
- 17 Au sujet de la logique tourbillonnaire et de l’énonciation, cf. également Tore (2021).
- 18 Cf. Benjamin (1927-1940 ; 1993, p. 491) : « L’image dialectique est une image fulgurante. C’est don (...)
34Dans la « Préface épistémo-critique » à Origine du drame baroque allemand, Walter Benjamin (1928 ; 1974, p. 226 ; 1985, p. 43-44) distingue l’origine (Ursprung) de la genèse (Entstehung). L’accent est mis sur l’imprévisible du « tourbillon dans le fleuve du devenir » (Ursprung steht im Fluss des Werdens als Strudel)17, sur la « pré- et la post-histoire des faits » (Vor- und Nachgeschichte) et sur ce qu’elle présuppose : l’inachevé et l’éternellement ouvert. La « détermination réciproque de l’unique et de la répétition » est révélée par une dialectique qui témoigne de l’origine, entre restitution du passé (Wiederherstellung) et inachèvement (« l’inachevé, toujours ouvert », Unvollendetes, Unabgeschlossenes). D’où une dialectique dont la synthèse élude la « réconciliation », car l’« image dialectique n’est synthèse qu’à la condition d’imaginer celle-ci comme un cristal — fragment détaché du rocher, débris, mais absolument pur dans sa structure — où brille la “sublime violence du vrai” » (Didi-Huberman, 1992, p. 133). D’un point de vue aspectuel, la « fulgurance »18 de l’image dialectique, en sa fragilité et sa négativité complexe, est d’abord inchoativité. L’image « n’est pas l’imitation des choses, mais l’intervalle rendu visible, la ligne de fracture entre les choses » (Didi-Huberman, 2000, p. 114).
- 19 Cf. Didi-Huberman (1992, p. 138-139) : « N’oublions pas que toute cette relation est décrite par Be (...)
35La linéarité vectorisée et la causalité strictes sont ainsi remises en question. Au-delà même de l’idée d’une progression le long de lignes enchevêtrées, le tourbillon spiralaire signifie l’élan entre pré- et post-histoire, entre répétition et prévision. Le devenir n’est pas nié, mais l’élan naît dans le devenir, tout comme l’origine-tourbillon, la trace étant la restitution fulgurante de l’autrefois dans le maintenant. Une manière d’être dans ce que Didi-Huberman (1992, p. 132) appelle le « présent réminiscent » : le passé a lieu à nouveau19.
36Mais franchissons un dernier pas : il est possible de saisir dans l’instant un ensemble de variantes co-présentes. En troquant l’axe des successivités contre l’axe paradigmatique, en déplaçant l’accent des développements historiques, ordonnancés dans le temps, sur l’espace et ses topographies. Confortons davantage encore l’idée d’un présent « multiple », densifié, pourvu d’une épaisseur. Pour nous, celle-ci est constituée de couches de profondeur où se logent des images saisies dans leur simultanéité, en vertu d’un principe de variation interne. En témoignent les « croquis de Rembrandt fourmill[a]nt dans la peinture de Rembrandt » (Focillon, [1943] 2010, p. 8) : « Dans la même figure, il y en a beaucoup, comme dans ces dessins où les maîtres, cherchant la justesse ou la beauté d’un mouvement, superposent plusieurs bras, attachés à la même épaule » (idem). D’où, sur l’axe paradigmatique, à la fois un rapprochement de formes riches de possibles et de potentialités et le maintien de l’écart ou de la béance, qui fait que le sens circule entre les couches de profondeur et agit contre la compacité d’un tout de sens à jamais stabilisé.
37Dans ce cas, il ne suffit plus de rappeler l’aspectualisation d’une (pluri)linéarité, des rythmiques particulières qui témoignent de ralentissements et d’accélérations, de précocités, pour citer Focillon (idem), et de retards, de mouvements qui ne sont pas uniformes et de mises en résonance harmonieuses, couplées avec des mises en dissonance dotées d’un soubassement conflictuel. Dès lors que le point de vue diachronique est conjugué avec le point de vue synchronique, la succession, plus ou moins libre et déliée, peut s’ajuster à la « superposition de présents largement étendus » (idem ; nous soulignons). Focillon est particulièrement explicite à cet égard : « L’histoire de l’art nous montre, juxtaposées dans le même moment, des survivances et des anticipations, des formes lentes, retardataires, contemporaines de formes hardies et rapides » (ibid., p. 87 ; nous soulignons). Nous faisons un pas de plus en envisageant des images superposées. D’où aussi une reconception du « moment », au-delà de toute succession : il « n’est pas un point quelconque sur une droite, mais un renflement, un nœud » (ibid., p. 97). Et c’est en cela qu’il peut accueillir l’événement, cette « brusquerie efficace » (ibid., p. 99), absolue ou relative, qui pourvoit la forme d’une « qualité novatrice et révolutionnaire » en mettant à profit une structure du temps « mobile » (ibid., p. 99-100). Dans le présent, disons-nous. Secouant le joug du « déterminisme », la forme s’expose à la « fissure » et au « désaccord », en toute liberté.
- 20 Pour notre part, quand nous mettrons la machine à contribution, nous entendrons par tableau source (...)
- 21 À propos de cette référence, on se reportera aussi à Stefania Caliandro et Angela Mengoni (dirs) (2 (...)
38On mentionnera, enfin, le tressage de fils, de couleurs, de formes, décrit par Damisch (1984) à propos de François Rouan. Grâce à son pouvoir de création et d’engendrement, il conjugue ensemble une temporalité plurielle et l’attribution à l’image d’une épaisseur. Dépassant la théorie traditionnelle des sources20 et des influences, réexaminant les pratiques de la citation elles-mêmes, au profit de la réénonciation, l’on se rapproche alors de l’« histoire des œuvres elles-mêmes » (même si Benjamin, dans sa lettre à Florens Christian Rang, le 9 décembre 1923, refuse à l’œuvre d’art toute historicité : Das Kunstwerk […] ist seinem Wesentlichen nach geschichtslos. […] eine Geschichte der Kunstwerke selbst kommt dabei nicht in Frage)21. Nous envisageons, pour notre part, des formes de vie des œuvres (Basso Fossali 2012a et b, 2019), qu’on peut appréhender successivement ou simultanément.
39Il faudra maintenant creuser cette idée davantage. Les formes de vie (Fontanille 2015) entrent en collision, se relayent et se substituent les unes aux autres. Cela ne suffit pas. À un moment donné, une syntagmatique congruente avec des rôles actantiels, des passions, des valeurs… entre en résonance ou en dissonance, paradigmatiquement, avec d’autres syntagmatiques — d’autres valeurs, d’autres passions… — plus ou moins latentes. Il incombe au montage d’images plurielles juxtaposées, avec leurs fissures et leurs fractures, mais aussi aux stratifications de les révéler.
40Parler de « révélation » d’images enfouies dans l’épaisseur notamment mémorielle, c’est élargir le champ de questionnement davantage. Que nous suggère tel commentaire de Michaud ([1998] 2022, p. 330), qui détecte chez Warburg une « critique implicite de la philosophie du sujet », faisant de l’auteur moins un « maître de ses énoncés » qu’une « surface d’impression où viennent se révéler des images ressurgies du passé » (nous soulignons) ? Faudra-t-il penser la destitution (partielle) du sujet, qui peut être un sujet d’énonciation, mais aussi un « révélateur » ? La question aura son importance quand l’analyste sera face à la génération des images par la machine.
- 22 Bordron (2019) distingue la forme, définie comme une structure symbolique, qui requiert des règles, (...)
41Bien plus, si les plages warburgiennes témoignent d’une « fonction prédiscursive » (ibid., p. 323), la focalisation de l’attention sur les propriétés plastiques des œuvres d’art (essentiellement, les traits éidétiques, chromatiques et topologiques, des constellations et des énergies, voire des formats, des supports et des matériaux) faciliterait l’établissement d’analogies entre les images et d’homologies, en-deçà de la migration des motifs iconographiques. Cette idée peut être argumentée à partir de deux cadres théoriques différents. D’une part, le débat gagne à distinguer, à la suite de Jean-François Bordron (2019), la forme de la morphologie22 : il s’agira alors de voir comment des relations entre les parties et le tout et entre les parties contribuent à faire naître des compositions méréologiques et en quoi ces relations reposent sur des tensions, des forces convergentes et divergentes. D’autre part, Jacques Fontanille (juin 2022) réexamine les spécificités et l’articulation des plans iconique et plastique :
[…] l’iconique et le plastique sont deux manières différentes et complémentaires de construire la signification du sensible, l’une procédant par reconnaissance des entités sensibles (l’iconisation), et l’autre par la projection d’un réseau de relations entre les propriétés sensibles élémentaires (les propriétés plastiques). La dimension iconique procède d’une stabilisation des figures en vue de la reconnaissance d’une signification déjà disponible, et la dimension plastique procède d’une stabilisation des figures en vue de leur remplissement par une signification qui n’est pas encore disponible, qui est seulement en projet dans l’énonciation même.
- 23 « On ne pourrait sérieusement soutenir ni que les couleurs et les textures de la dimension plastiqu (...)
42D’où, pour la sémiose plastique, une tension vers un à-venir qui n’émergera que progressivement. D’où l’idée qu’en isolant des diagonales ou des lignes courbes, des plages chromatiques, des dispositions dans l’espace du tableau…, bref, en « suspendant la sémiose iconique », temporairement23, en mettant entre parenthèses la reconnaissance de motifs, pour mieux capter des « promesse[s] de forme et de sémiose » (Fontanille ibid.), nous pouvons générer des rapprochements et des éloignements entre tableaux que la seule reconnaissance de motifs figuratifs déposés dans la mémoire pourrait freiner.
- 24 Selon Bordron (2010, 2011 ; 2013, p. 75), la prédication symbolique est distincte de la prédication (...)
43Poursuivons sur notre lancée, en adaptant les deux points de vue à notre propos : une telle « suspension de la sémiose iconique » nous permet-elle de remonter vers les morphologies, qui, nous l’avons suggéré plus haut, annoncent les formes symboliques ? Vers l’« image [qui] ne prédique pas, mais compose » (Bordron 2019)24 ?
44Mais si les forces sous-tendent et animent la forme comme « effet de globalité compositionnelle en équilibre dynamique » (Dondero 2022), quelle est la place du vague dont il a été question ? En quoi faut-il prévoir un moment d’incertitude qui ouvre grand l’espace des possibles et des potentialités ? Poussons notre réflexion dans ses derniers retranchements, en nous demandant, de manière plus exploratoire, s’il n’est pas avantageux, pour rendre compte des filiations de formes, de prévoir une étape de « désaturation » de l’image. Elle implique un appauvrissement de l’image par réduction de sa densité sémantique et syntaxique. Mais le vague ainsi produit est dépassé, dans un deuxième temps, par la mise à nu de l’« ossature ». Non seulement retrouvons-nous l’idée d’un nœud — structural — de base commun à plusieurs images, mais encore disposons-nous d’un premier critère pour sélectionner les variantes pertinentes sur le fond de celles qui le sont moins ou pas du tout. Le troisième moment correspond en effet à l’établissement d’analogies, suite à une redensification, avant la co-fondation sémiosique des plans du contenu et de l’expression que nous érigeons en critère définitoire de la forme signifiante.
- 25 Cf. Dondero (2019) à propos de deux stratégies de la Media Visualization : (i) le montage, qui met (...)
45Passons à l’étude d’un cas concret : l’« augmentation » du tableau Bacchus, Vénus et Cupidon de Rosso Fiorentino. Les enjeux sont majeurs. Dès lors qu’on fait intervenir la machine, l’horizon est celui de la Feature Extraction, c’est-à-dire de l’extraction automatique des qualités plastiques et formelles des collections d’images, ou encore des techniques du Deep Learning (sollicitation des réseaux neuronaux convolutifs (CNN)). Considérons le projet de la Media Visualization du Cultural Analytics Lab dirigé par Lev Manovich. Une démarche se précise : souhaitant mettre l’accent sur des rapprochements ainsi que sur les déviations responsables de l’émergence de singularités, Lev Manovich a recours à des outils statistiques ainsi que numériques (adoption de critères précis et construction de diagrammes d’images, par exemple des tableaux de Van Gogh, sur la sélection de paramètres plastiques dont la représentation est organisée en fonction des axes d’abscisses et d’ordonnées). Il peut ainsi rendre compte des engendrements au sein de vastes corpus, soit au sein de l’œuvre d’un même artiste, soit dans les œuvres d’artistes différents25.
46Plus modestement, notre objectif est de mettre à l’épreuve du concret des recherches « grand public », que l’amateur d’art plus ou moins averti peut réaliser aisément. Ceci pour comprendre le potentiel de l’engendrement d’images par la machine, en évaluer la pertinence et en tracer les limites.
- 26 Nous privilégions, ici, la notion de figuratif, que l’on retrouve dans celle de configuration, qui (...)
47Pour étayer notre argumentation, rappelons les conditions de possibilité et les modalités de la constitution des images et de leur interprétation. D’abord, le fait que les segmentations et discrétisations, qui affecteront les deux sémioses, iconique ou figurative26 et plastique, et qui appelleront des regroupements des propriétés isolées au sein de configurations, se profilent sur un fond continu. Ensuite la nécessité de prendre en considération un ensemble de niveaux de pertinence organisés sur le principe de l’intégration descendante (Fontanille 2008), cela au-delà des motifs iconographiques migrant d’un tableau à un autre et des traits plastiques d’abord isolés, ensuite réunis dans des formants éidétiques, chromatiques, topologiques… : (i) le contexte iconologique, l’environnement et le milieu de sa production et circulation, (ii) les médias de diffusion tels que le musée et les archives des collections que l’on peut solliciter grâce à des algorithmes, (iii) le support, le médium, voire le tableau comme objet : la substance et le matériau transformé en matière mise en forme (par exemple, la peinture et ses pigments, le bronze, le bois…), mais aussi le cadre, (iv) le format, (v) la textualité.
48Enfin, esquissons une démarche. On peut procéder en trois temps, comme nous l’avons suggéré plus haut : (i) la dédensification ou désaturation des images proposées (raréfaction des traits signifiants pris en considération) permet (ii) la mise à nu d’une « ossature », d’un invariant structural commun ou « squelette », avant (iii) une redensification permettant de statuer sur les similarités et les dissimilarités entre les tableaux réunis dans la plage ou la planche. Passant de l’œuvre « autographique » à un « schéma imagé » (ou représentationnel), selon Goodman (1976 [1990], p. 273), c’est-à-dire à une image dont les « symboles sont relativement saturés » et, finalement, à un « diagramme » syntaxiquement dense, mais dont les aspects constitutifs sont soumis à une « restriction expresse et étroite » (idem), il s’agit avant tout de faire ressortir des relations (focalisation sur la composition, sur les lignes (abstraction faite, par exemple, de leur épaisseur), sur les forces convergentes et divergentes, etc.).
49Vérifions la pertinence de ces considérations à propos du tableau Bacchus, Vénus et Cupidon de Fiorentino. Nous ne visons aucune exhaustivité : l’analyse doit rester inachevée, les filiations n’étant jamais stabilisées.
50Les repérages à travers des groupes de mots-clefs se complexifiant au fur et à mesure s’appuient sur des cadrages successifs. Ils présupposent une étude du tableau source. Commençons par les éléments plastiques, avant toute reconnaissance des figures iconiques.
Figure 2

Rosso Fiorentino, Bacchus, Vénus et Cupidon, huile sur toile, 209 x 161 cm, Luxembourg, Musée national d’Histoire et d’Art, entre 1531 et 1532.
- 27 La Media Visualization selon Manovich permettrait, sans doute, de répartir topologiquement une coll (...)
- 28 L’historien de l’art sera sensible au fait que le tableau actuel, qui a été transformé aux xviie et (...)
- 29 Ultérieurement, au moment de la transformation du tableau d’origine, la main et le bras de Vénus on (...)
51Ainsi, on notera que, du point de vue des couleurs, le blanc crémeux des corps de Bacchus, de Vénus et de Cupidon contraste vivement avec le rouge soutenu de l’étoffe du satyre, auquel répond le rouge plus pâle, tirant sur le rose, du vase, de la langue du lion et du carquois. On constate ainsi une gradation au niveau de la teinte, de la saturation et de la brillance de la couleur27. Une rime chromatique s’établit entre le jaune plus ou moins alourdi de brun du vase et la robe du lion. Du point de vue de la composition et des lignes, on est frappé par la disposition des personnages mythologiques à droite et à gauche de Cupidon, dont la position est centrale. L’attitude penchée de Vénus, en équilibre instable sur le vase disposé à droite de l’image, produit une impression de clôture, qui est renforcée par le geste de Bacchus, rapprochant la coupe de son visage, ainsi que par l’arrondi (demi-cercle) formé par le siège sur lequel s’appuie Bacchus, par le lion couché (même si des pattes dépassent) et le vase. Les courbures voulues, déjà, par la forme ovale du tableau28 — le tableau est coupé juste au-dessus de la tête des personnages, et près de leurs pieds — semblent dominer : en témoignent la courbe de l’urne/vase au premier plan, le support courbe du siège, le mouvement fait par le bras de Bacchus, la courbe de la cuisse et du dos du satyre29. Cependant, cette impression de fermeture et de concentration, en écho à une composition circulaire, est immédiatement combattue par le bras droit du satyre, tendu vers un hors-champ, ainsi que par le carquois vide, qui prolonge une des jambes du lion en direction du bord du tableau. En dépit de la posture quelque peu instable de Bacchus et de Vénus sur leurs sièges, les courbures entrent immédiatement en tension avec la ligne oblique formée par l’alignement et l’élongation des jambes de Bacchus et de Vénus, mais aussi avec la diagonale reliant Cupidon enfourchant le lion au satyre à l’arrière-plan, en passant par la main gauche de Bacchus. Enfin, les diagonales, dont le tableau peut indiquer la direction, entrent en tension avec la ligne zigzagante, tracée par les regards (de Bacchus vers Vénus, de celle-ci vers Cupidon).
52Deuxième étape, nous faisons correspondre aux traits plastiques extraits du tableau source, en particulier aux choix chromatiques, des constellations de mots-clefs de plus en plus fournies (« Rosso Fiorentino », « Tableaux », « Blanc », « Rouge » ; « Rosso Fiorentino », « Tableaux », « Blanc », « Rouge », « Vert », « Bleu », « Jaune », etc.), avant que ne soient ciblées la composition de l’image ainsi que la nature et la directionalité des lignes.
- 30 Rosso Fiorentino, Pietà, huile sur toile (bois transposé sur toile), 1,27 x 1,465 x 1,63 cm, Musée (...)
- 31 Rosso Fiorentino, La Déposition de Croix de Volterra, huile sur bois, 375 x 196 cm, Italie, Pinacot (...)
53Résultat des recherches : Google attire l’attention sur des récurrences signifiantes. En l’occurrence, la Pietà (vers 1530-1540)30 figure en première position ; elle est suivie de La Déposition de Croix de Volterra (1521)31.
Figure 3
Rosso Fiorentino, La Déposition de Croix de Volterra, huile sur bois, 375 x 196 cm, Italie, Pinacothèque de Volterra.
54L’enjeu de ce type d’analyse réside alors dans la pertinence des choix gagée sur la mise à nu de convergences, mais aussi de divergences, qui peuvent créer une crise interprétative, mais aussi dynamiser davantage l’enquête indiciaire. Par exemple, associera-t-on la couleur rouge saturée et brillante, opposée à la couleur grisâtre du fond, à un effet de dramatisation de la scène ? Ainsi, dans la partie inférieure de La Déposition de Croix de Volterra, une sainte femme vêtue de rouge s’agrippe aux genoux de la Vierge et, dans la partie supérieure du tableau, un personnage drapé dans un tissu rouge, au visage émacié, est couché sur la partie horizontale du « T » de la croix. Dire que le rouge (opposé par exemple au jaune pâle) symbolise la passion du Christ, c’est établir des relations de type semi-symbolique.
55Pour peu que l’on ajoute d’autres cadrages — en direction, par exemple, des artistes contemporains de Fiorentino — d’autres voies s’ouvrent à nous, sans que, pour le moment, la distance avec le tableau source soit mesurée. Ainsi, on peut noter la présence du bracelet de corail rouge de l’Enfant tenant un globe dans la Vierge à la Rose de Francesco Mazzola dit Parmigianino (1530).
Figure 4
Francesco Mazzola Parmesan, dit Parmigianino, La Vierge à la rose, huile sur panneau de peuplier, 109 x 88,5 cm, Dresde, Staatliche Kunstsammlung Dresden, Gemäldegalerie Alte Meister, 1530.
56En effet, dans ce dernier tableau, l’écho chromatique entre le tissu rouge drapé dans le coin supérieur droit du tableau et le bracelet, qui est relié au premier par une ligne diagonale, se double, dans la tradition iconographique, de l’attribution d’une charge symbolique : face à la passion du Christ, la rose et le globe représenteraient le salut du monde.
57Immédiatement, la dramatisation entre en conflit avec l’atmosphère plus pacifiée dans le tableau source.
58Continuons. Dans la Pietà, l’on note des similarités au niveau de la disposition des personnages à droite et à gauche du Christ, personnage « central », une ligne diagonale reliant la main gauche de la Vierge, l’épaule droite du Christ et ses jambes allongées.
Figure 5
Rosso Fiorentino, Pietà, huile sur toile (bois transposé sur toile), 1,27 x 1,465 x 1,63 cm, Musée du Louvre.
59À cela s’ajoute l’absence de convergence des regards, qui rappelle la ligne zigzagante dans le tableau requête.
60Retournons à La Déposition de Croix de Volterra, en abordant le tableau sous l’angle de la composition.
Figure 6
Rosso Fiorentino, La Déposition de Croix de Volterra, huile sur bois, 375 x 196 cm, Italie, Pinacothèque de Volterra.
61Deux scènes occupant les parties supérieure et inférieure du tableau regroupent des personnages localisés dans les bordures gauche et droite du tableau, au pied des échelles ou sur leurs échelons. Les lignes serpentines convergent vers le milieu du tableau, identifié par la croix en « T », et font ressortir, par contraste, le personnage en bas à droite du tableau, qui se détourne de la scène. Toutefois, l’inclinaison du torse et le mouvement des bras repliés devant le visage, reliés avec le pied gauche par une droite verticale, confirment le pouvoir de contention de la scène, contre toutes les velléités de hors-champ. D’où l’impression d’une composition équilibrée, voulue par la répartition des personnages à gauche et à droite de la croix, en dépit des distorsions extrêmes et d’une instabilité foncière. On peut observer une tendance à la clôture à travers, non seulement, la forme supérieure en arc, mais encore la rime qui s’établit entre deux lignes horizontales qui renvoient l’une à l’autre. Elles sont soulignées par la couleur rouge du vêtement de la femme s’agrippant aux genoux de la Vierge (dans la partie inférieure du tableau) et du vieillard allongé sur la poutre en « T » (dans la partie supérieure).
- 32 Voici, sur l’espace d’un siècle et par ordre chronologique, une petite sélection de tableaux confir (...)
62Comment exploiter ces données ? D’abord, on soulignera, ici et là, un même sens de la clôture, de l’équilibre. En même temps, l’absence de rapprochements thématiques doit nous guider vers une nouvelle enquête, centrée sur les personnages mythologiques, sur les motifs iconographiques, etc. Les mots-clefs : « Vénus », « Vénus et Cupidon », « Vénus et Bacchus », « Vénus, Bacchus et Cupidon », etc. donnent des résultats complémentaires, qu’en raison des limites ici imparties, nous n’avons pas la possibilité de commenter davantage32.
63Au terme de ces repérages, faisons plusieurs constatations :
-
une analyse affinée devrait non seulement isoler des foyers chromatiques, mais statuer davantage sur la pureté, la brillance, la saturation des couleurs, sur les nuances, les tonalités du clair-obscur et la densité, sur les aplats ou les dégradés, ainsi que sur les accords entre plages de couleurs (la négociation entre les pôles blanc et noir ; les relations entre le rouge et sa complémentaire vert, le bleu et sa complémentaire orange, le jaune et sa complémentaire violet…). Les transitions expérimentent des coefficients de vitesse en fonction des contrastes : ainsi, il s’agit de montrer que la technique du sfumato rend les contours et les surfaces plus douces et plus floues ; les transitions sont facilitées. Enfin, il faudrait rendre compte des variations dépendant des supports (la toile, le bois…) et des changements d’éclairage (par exemple, une lumière douce, un éclairage à la bougie, indirect, etc.) ;
-
il est significatif qu’au gré des filiations de formes, le lien avec le tableau source devienne de plus en plus lâche. La génération de formes repose ici sur des anticipations : non seulement de motifs, de profils et de thèmes (Cadiot et Visetti 2001a et 2001b), mais encore de lignes, de couleurs, de topographies, de compositions, etc. Chaque tableau projette un à-venir, les déterminations étant à chaque fois confrontées avec le vague et ses virtualités, ses possibles et ses potentialités, disponibles pour des convocations. Ainsi, des trajets et des trajectoires s’esquissent, nous entraînant au-delà même de notre cadre initial (risque de dérive sémantique) ;
-
d’où, enfin, l’urgence de la mise à contribution de l’histoire de l’art, pour valider/invalider les résultats obtenus par la génération automatique. Ainsi, seuls des cadrages supplémentaires, en direction du maniérisme et de la peinture des xvie et xviie siècles en France et en Italie, peuvent hisser les lignes serpentines ou encore la palette des couleurs, pâles ou vives, l’arrière-fond sombre et l’impression d’un cadre dans le cadre (par exemple, à travers les lignes horizontales qui délimitent l’espace supérieur et inférieur de La Déposition de Croix de Volterra) au rang d’éléments caractéristiques du mouvement artistique maniériste dont Fiorentino est un représentant.
- 33 Cette application trouve soit des données similaires à une image URL, soit des images similaires. N (...)
64Deuxième moment de l’enquête : la mise à contribution de l’application SimArt-Datavalor (https://simart.datavalor.com/image-similarity33). Les problèmes soulevés sont spécifiques.
65Plusieurs différences avec les premières investigations méritent d’être signalées en amont.
66D’une part, le tableau requête et les tableaux apparentés sont coprésents sur la page générée. Chaque tableau engendré par la machine est identifié par des métadonnées (nom de l’artiste, titre, date).
- 34 On constatera le mélange des paramètres (catégories relatives aux formants figuratifs et plastiques (...)
67Ensuite, cette recherche, qui nécessite l’introduction de l’URL de l’image numérisée, ne réclame ni cadrages ni filtrages a priori. Il incombe à l’interprétation de désenfouir les traits et les catégories extraits par la machine a posteriori34. L’enquête indiciaire, qui rappelle celle du détective, n’a jamais aussi bien porté son nom.
- 35 Les chercheurs participant au projet de recherche AAA peuvent avoir recours à Miro (https//miro.com (...)
68Concrètement, les manipulations par la machine appellent une visualisation des résultats sous la forme de plages ou de planches, ce qui n’est pas sans rappeler l’Atlas selon Warburg35. On peut dans certains cas considérer ces plages comme des textes, au sens traditionnel du terme, où les cotextes de droite et de gauche, plus ou moins rapprochés, nouent des relations anaphoriques et cataphoriques qui esquissent comme une ligne droite (vers l’arrière, soit en remontant vers la gauche et le haut du texte, et vers l’avant, en se projetant dans les espaces textuels à droite et en bas de l’unité linguistique à venir). Dans d’autres cas, l’ordonnancement « linéaire » cède le pas à la série rhizomatique (la circulation à l’intérieur de la plage ou planche peut être indiquée par des flèches pointant dans toutes les directions).
69Enfin, la mise en coprésence d’images de tableaux numérisés nous demande de faire des retours répétés et systématiques vers le tableau requête, qui reste visible. La généalogie des formes réclame ainsi des boucles, que nous disons rétrogrades : (i) la rétroprojection des tableaux affichés sur le tableau requête donne lieu (ii) à une épaisseur (couches superposées où sont logés des tableaux saisis dans leur coprésence), le tableau manifesté (iii) évoquant des tableaux connexes. Si le tableau requête garde son « identité numérique », son « identité spécifique » ou « qualitative » change au gré des relations qui se nouent.
- 36 On peut générer jusqu’à 48 images.
70Considérons la plage proposée par la quête d’images plus ou moins similaires dans un corpus de douze items36 :
Figure 7
Planche de SimArt-DataValor
- 37 On note des opérations rhétoriques de déplacement : ainsi, du tout vers la partie (du tableau vers (...)
- 38 Michel-Ange, L’Ivresse de Noé, fresque, 170 x 260 cm, Rome, Musées du Vatican, Chapelle Sixtine, 15 (...)
71Commentons les résultats. En première position (indice 389) figure un détail37 de la fresque L’Ivresse de Noé, de Michel-Ange (1509)38.
Figure 8
Michel-Ange, L’Ivresse de Noé, fresque, Chapelle Sixtine, 1509.
- 39 Le format a, à l’image du cadre (Klinkenberg 2016), une fonction indexicale de centrage et d’homogé (...)
72Les convergences sont sans doute chromatiques (corps dénudés en différentes teintes de blanc et tissu rouge) et compositionnelles : une horizontalité (Noé couché par terre) et une verticalité (les trois enfants de Noé) comme dans le tableau requête. On note également la constitution d’une cellule figurative de base formée par les trois personnages debout, grâce à la mise en résonance de plusieurs triangles (le positionnement des trois personnages dans l’espace ; le triangle ouvert à la base, formé par les jambes écartées d’un des personnages, un autre triangle, également sans base, formé par les bras tendus horizontalement de deux des enfants, parfaitement alignés, et le doigt pointé en direction de Noé, pour Cam) ; la circulation des regards. Une symétrie peut s’esquisser autour d’une diagonale marquée par le tissu rouge. En même temps, contrairement aux lignes courbes qui prévalent dans Bacchus, Vénus et Cupidon, où elles sont commandées également par l’ovale du tableau39, et à la composition circulaire, qui produit une impression de clôture associée, sur le plan thymique, à l’apaisement, les forces centripètes (le doigt pointé) sont immédiatement aux prises avec des forces centrifuges (ouverture sur la partie gauche du tableau, qui n’est pas reproduite). Enfin, sur SimArt-Datavalor, la différence de support et de technique n’est pas prise en considération comme variable distinctive.
- 40 Peter Paul Rubens, Cupidon taillant son arc, huile sur bois, 142,5 x 107 cm, München, Alte Pinakoth (...)
73Le contraste est vif avec le tableau Cupidon taillant son arc de Rubens (161440, d’après le Parmesan ; en deuxième position).
Figure 9
Peter Paul Rubens, Cupidon fabriquant son arc, huile sur bois, 142,5 x 107 cm, München, Alte Pinakothek, 1614.
74Son insertion dans cette filiation s’affranchit, visiblement, de tout cadrage d’époque ou de mouvement artistique. En revanche, une trame narrative peut se nouer entre le Cupidon fabriquant son arc, afin de lancer des flèches, et le Cupidon enfourchant un lion alors que le carquois posé à même le sol est vide (phase accomplie : les flèches ont été tirées ?).
- 41 Hans von Aachen, Jupiter, Antiope et Cupidon, peint sur cuivre, 30,5 x 21 cm, Kunsthistorisches Mus (...)
- 42 Par ailleurs, l’on peut noter la récurrence de la forme triangulaire formée par la jambe droite de (...)
75Jupiter, Antiope et Cupidon de Hans von Aachen (1595)41 (troisième position) réinterprète le thème de manière sensiblement différente, le carquois, toujours de couleur rouge, étant rempli de flèches, prêtes à être tirées (le couple enlacé laisse penser qu’une flèche a déjà été tirée)42.
Figure 10
Hans von Aachen, Jupiter, Antiope et Cupidon, peint sur cuivre, 30,5 x 21 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, 1595.
- 43 Agnolo Bronzino, Allégorie avec Vénus et Cupidon, huile sur bois, 146 x 116 cm, Londres, National G (...)
- 44 Pour approfondir l’analyse, il faudrait s’attarder sur le visage à l’allure de masque qui, en haut (...)
76Enfin, la redensification, par introduction de traits signifiants en plus de ceux qui ont d’abord été écartés (« augmentation » du tableau requête) accroît les chances de production d’un sens nouveau, qui surprend plus ou moins vivement. Un exemple est fourni par la mise en résonance/dissonance du masque représenté dans le coin inférieur droit de Allégorie avec Vénus et Cupidon, d’Agnolo Bronzino (vers 1545)43 (l’image numérisée est affichée en cinquième position ; distance : 430), qu’une lecture allégorique rapproche de la dissimulation et de la tromperie44, et de la forme quelque peu énigmatique qui décore le vase dans notre tableau requête.
Figure 11
Agnolo Bronzino, Allégorie avec Vénus et Cupidon, huile sur bois, 146 x 116 cm, Londres, National Gallery, v. 1545.
- 45 Cf. également le lion comme allégorie du roi.
- 46 Au château de Fontainebleau (Galerie François Ier), Francisque Scibec de Carpi orna des boiseries e (...)
77Une lecture allégorique45 nous conduit à reconnaître dans Bacchus, Vénus et Cupidon une salamandre, en référence à la devise de François Ier : « Nutrisco et extinguo (« je nourris (le bon feu) et j’éteins (le mauvais) »), symbolisant l’intégrité, la constance et la pérennité46.
- 47 Nous renvoyons à un texte publié sur Internet, en 2019, suite à la thèse de doctorat en histoire de (...)
- 48 Christine de Léotard-Sommer identifie également deux « allégories savantes, l’enfant à l’envers sur (...)
- 49 Le croquis inscrit les mots français « Charité », « Sapience », « Justice », « Force », « Tempéranc (...)
78Après cette double enquête, et quelle que soit l’approche retenue, une constatation s’impose : les analyses doivent s’étoffer au contact de l’histoire de l’art. Ainsi, on pourra ajouter que Bacchus représente dans le tableau requête les débordements provoqués par l’ivresse, une note bestiale et sauvage s’ajoutant à l’amour dont Vénus est le symbole. Ou encore, suivra-t-on Christine de Léotard-Sommer (2019)47, qui voit dans la scène mythologique48 l’« image de mémoire plastique d’un schéma de notions théologiques » ? Dira-t-on avec elle que sont « mémorisées » à travers la peinture les notions chrétiennes d’un schéma manuscrit inventé par le moine franciscain Jean Thenaud (entre 1474 et 1484-vers 1543), sur commande de François Ier, pour représenter le monde céleste chrétien49 ? En vertu de « transpositions plastiques », Léotard-Sommer associe le fond noir, un œil, une corne, des pampres de raisin, un muscle droit et la coupe levée à l’« encodage de Dieu » ; ou encore : le triangle avec une cuisse/hanche droite, un triangle noir dirigé vers le haut et un sexe masculin encodent la Sapience.
79L’important, c’est que le dialogue entre la sémiotique, l’histoire de l’art et les Digital Humanities valide/invalide, in fine, les rapprochements proposés par la machine. Celle-ci génère des possibles, que seul l’observateur-enquêteur peut rendre pertinents.
- 50 Il s’agit alors de montrer en quoi les scènes latérales sont liées à la scène centrale, en quoi d’a (...)
- 51 Retenons, sans prétention à l’exhaustivité, la Naissance de Vénus, d’après le stuc endommagé de Fio (...)
80Une dernière étape s’impose : « augmenter » l’œuvre d’art, c’est faire état non seulement des changements opérés ultérieurement (ajout de bandes au pourtour, à la fin du xviie siècle et au début du xviiie ; le format d’ovale debout devient rectangulaire), non seulement de la restauration d’un tableau très abîmé, mais encore de ses entours : dans notre cas, de l’encadrement du tableau source par deux tondi latéraux50, ainsi que des œuvres au Château de Fontainebleau (Galerie François Ier, chambre de la Duchesse d’Etampes, le parc….) avec lesquelles s’établissent des échos plus ou moins précis51.
81Essayons de conclure. Nous avons d’abord cherché à réinterroger la notion de forme à partir de trois cadres théoriques différents : du Deep Formalism de Gal, de la théorie des formes symboliques selon Cassirer, revue par Lassègue, et, enfin, du constructivisme génétique pensé sur le modèle de la Gestalttheorie, par Visetti. Nous avons défini la forme comme un champ de forces convergentes et divergentes (Bordron), qui sous-tendent la cofondation et la manifestation d’une double sémiose, plastique et figurative (Fontanille).
82Ensuite, réexaminant les notions de filiation et de généalogie, nous avons confronté différents points de vue : celui des successivités, compatible avec l’idée d’une évolution (éventuellement vectorisée), celui du tourbillon où l’origine renaît à chaque fois dans le devenir, celui de la variabilité intrinsèque, où la coprésence d’éléments éprouve une profondeur sur l’axe paradigmatique et, enfin, celui du tressage, qui associe successivités et stratification.
83Dans la foulée, l’étude concrète de Bacchus, Vénus et Cupidon de Fiorentino a permis de montrer la complémentarité de deux approches guidées par la machine. Il est apparu que l’introduction de mots-clefs sur Google autorise une progression par cadrages successifs. Pour sa part, la requête par SimArt-Datavalor impose des bouclages rétrogrades et la mise en résonance des variantes disposées sur des couches de profondeur.
84Finalement, quelles sont les conditions de possibilité, les chances de réussite et les modalités d’une « archéologie des formes esthétiques » ainsi que de l’« augmentation » de l’œuvre d’art, dès lors que l’observateur-analyse recourt aux programmes de traitement automatique des images ? La mise à l’épreuve concrète des hypothèses a permis de vérifier le rôle pionnier des repérages formels, mais aussi la nécessité d’introduire des paramètres figuratifs, pour procéder à une sélection, parmi les résultats affichés sur internet, de ceux qui sont pertinents. Il s’agit, d’une part, de mettre en évidence les forces convergentes et divergentes à la base de la morphologie et de la forme se déployant dans le champ du tableau comme texte et, d’autre part, d’ouvrir sur la migration des motifs iconographiques, ainsi que sur le « hors-texte », en particulier sur la manière dont les recontextualisations influent sur le devenir sémiosique des formes. Nous avons vu que les recherches sur Google attirent l’attention sur un engendrement plus linéaire, dans la durée. La notion d’anticipation selon Visetti prend toute son importance : le motif autorise une projection vers l’avant, qui informe la suite et réduit le nombre des possibles, mais s’expose aussi à l’imprévu. La machine ne se contente pas de confirmer les choix interprétatifs de l’historien de l’art, mais donne lieu à des découvertes : de nouvelles connexions se révèlent à nous, des mises sous l’accent insoupçonnées, des stratifications inédites, qui influent sur l’interprétation. C’est en cela que réside, pour l’essentiel, l’intérêt du recours à la machine. La requête par SimArt-Datavalor implique, nous l’avons vu, des retours en arrière et la constitution d’une épaisseur, sur l’axe vertical. Cependant, les découvertes étant plus ou moins pertinentes, il faut que le spectateur valide ou invalide la génération, la commente et l’évalue a posteriori.
85On peut ainsi considérer que, du point de vue de la production, la machine « redouble » le dispositif d’énonciation humain qui enchaîne les étapes suivantes (Colas-Blaise 2023, p. 192) :
Convocation > anticipation > conversion > évocation > validation
86En vertu de ce dispositif, énoncer, c’est convoquer des formations signifiantes antécédentes (praxis énonciative), prendre une option sur la suite (anticipation) et convertir les formations antécédentes en des formations inédites, sur le fond de toutes celles qui, entreposées au second plan, entrent en résonance avec elles (évocation), avant la validation finale. Une telle énonciation, par l’homme ou par la machine, est à la base de la constitution de généalogies. Selon des modalités différentes, avec plus ou moins de bonheur, et en gérant les aléas, diversement. Le résultat produit est plus ou moins vi-lisible en termes de cohésion et de cohérence, plus ou moins novateur.
87Sur ces bases, comment assurer le succès de la démarche interprétative ? Celle-ci doit être en trois temps, en appelant une dédensification, la mise en avant d’un invariant et une redensification des tableaux. Son succès est ainsi fonction de deux facteurs au moins : face à un engendrement des images parfois peu contrôlé, seules l’interaction entre les sémioses plastique et figurative ainsi que la prise en considération d’autres niveaux de pertinence permettent à l’observateur-analyste de se doter de critères de sélection performants. C’est à ces conditions qu’il devient possible de retracer les « formes de vie » (Basso Fossali) des tableaux source et requête.