Fabienne P. Guillén & Roser Salicrú I. Lluch (dir.), Ser y Vivir Esclavo. Identidad, Aculturatión y Agency (Mundos Mediterráneos y Atlánticos, siglos xiii-xviii)
Fabienne P. Guillén & Roser Salicrú I. Lluch (dir.), Ser y Vivir Esclavo. Identidad, Aculturatión y Agency (Mundos Mediterráneos y Atlánticos, siglos xiii-xviii), Madrid, Casa de Velázquez, 2021, 290 p., ISBN : 9788490963111, 23 €.
Texte intégral
- 1 « Le projet EURESCL est financé dans le cadre du thème Sciences socio-économiques et humaines du 7(...)
1Le volume collectif publié par Fabienne P. Guillén et Roser Salicrú I. Lluch est le résultat remanié et scientifiquement actualisé du colloque Ser esclavo qui s’est tenu à Barcelone en février 2012 dans le cadre du programme européen EURESCL (7e PCRD de la Commission européenne)1. L’ouvrage aborde la question de l’esclavage dans l’espace méditerranéen et atlantique pendant les périodes médiévale et moderne. Il interroge aussi les nouvelles tendances historiographiques et méthodologiques de l’histoire de l’esclavage. La péninsule Ibérique occupe une place particulière dans le propos, qui couvre aussi bien l’espace italien que le nord de l’Afrique ; pour l’espace atlantique, la Caraïbe. L’approche méthodologique, très interdisciplinaire, se situe à la croisée de l’histoire sociale, culturelle, de la médecine, de l’anthropologie et de la sociologie.
- 2 Nous citons ici les différentes contributions en mentionnant le seul nom de l’auteur et la paginat (...)
2L’ouvrage est innovant pour différentes raisons. D’une part, les contributions sont variées, historiques, mais aussi issues de l’anthropologie et de la sociologie (Rebucini, p. 113 ; Giraud, p. 23)2. D’autre part, les contributions explorent les concepts d’identité, d’acculturation et d’agentivité (capacité d’un sujet à agir) en démontrant la complexité de ces notions théoriques, rarement superposables à la condition de vie des esclaves. De plus, le volume démontre la dimensions heuristique de la contextualisation, notamment à partir de la prise en compte des réalités géographiques et sociales très spécifiques. L’ouvrage propose également une réflexion importante sur la nouvelle histoire sociale nord-américaine et sur l’importation des catégories issues de l’historiographie brésilienne et américaine sur l’esclavage atlantique. En effet, ces catégories ont influencé l’introduction et l’utilisation du terme agency parmi les historiens du monde méditerranéen, avec tous les risques sous-tendus par ce terme qui indiquerait la capacité d’action d’un esclave en dépit de sa condition contrainte (Guillén, p. 157).
3Le livre fait émerger les formes d’intégration sociale et les mélanges culturels produits par l’esclavage au sein des sociétés d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. Il déconstruit les illusions d’homogénéité « raciale » des sociétés contemporaines (Giraud, p. 23-33). Si les esclaves sont soumis à des impositions catégorielles, ils conservent et transmettent aussi leurs spécificités culturelles et religieuses. Les contributions démontrent la capacité de personnes asservies (esclaves et affranchies) à exister comme actrices dans la sphère sociale, par exemple en témoignant lors des procès judiciaires ou en utilisant des stratégies religieuses telles que la conversion, ou bien juridiques, pour sortir de la condition d’esclave.
4L’œuvre est divisée en trois parties : « ¿Identidades, identificación/es? » ; « Aculturación, transculturación, enculturación » ; enfin, « Agency y dinámicas sociales ». La première section porte sur l’identification des esclaves et la construction de leurs identités. Il y est démontré que les voies de l’intégration et de l’identification diffèrent selon la couleur, l’origine ethnique et géographique de l’esclave, mais aussi selon le type de propriétaire et la société concernée. Par exemple, à Cadix, les femmes esclaves « blanches » de Bosnie, de Croatie et de Bulgarie ont plus de chance d’être affranchies que les femmes esclaves considérées comme « noires » (Stella, p. 43). La couleur et la physionomie sont aussi des éléments marquants dans les actes d’achats et de ventes, comme le montrent les sources notariées portant sur les esclaves amérindiens en Castille (Martínez, p. 61). La détermination de l’identité de l’esclave à travers des objets, tels que les chaînes, permet également de définir une identité fiable (Ricci, p. 63).
5La deuxième section, « Aculturación, transculturación, enculturación », s’intéresse aux concepts utilisés par l’anthropologie et l’histoire pour analyser l’expérience des esclaves dans les sociétés méditerranéennes et atlantiques. La contribution de Gianfranco Rebucini remet en cause la naissance et le développement du concept d’acculturation en anthropologie. En effet, même si dans les années 1950-1960 la notion d’acculturation était une réponse progressiste à l’évolutionnisme social et au racisme, elle restait ancrée dans la vision d’un déterminisme social fort. Dans les années 1970, l’anthropologie a débuté un travail de remise en perspective du concept sans pour autant réussir à dépasser les problèmes de frontières culturelles. L’auteur questionne aussi d’autres notions, comme celles d’assimilation et d’intégration, souvent utilisées par les historiens de l’esclavage. En revanche, la contribution d’Aurelia Martin Casares présente, grâce à la documentation issue d’un procès inquisitorial du xvie siècle, l’espace de liberté de l’esclave hermaphrodite Éléna de Céspedes. Même si elle était la fille d’une esclave, son ambiguïté transgenre lui a permis de se développer positivement d’un point de vue professionnel et personnel et elle ne se considérait pas comme une victime. En conséquence, avec cette étude de cas très ponctuelle, les traditionnels concepts d’assimilation et d’intégration sont élargis (Casares, p. 127).
6La dernière partie, « Agency y dinámicas sociales », présente des réflexions sur le concept d’agentivité et la façon dont les différents contextes et les relations sociales peuvent affecter son application par les esclaves. Elle comporte la réflexion de Fabienne P. Guillén : « Agency. Un nouveau dieu invitant au blasphème ». L’autrice s’appuie sur les questionnements de l’historien Walter Johnson qui se demande notamment comment les historiens ont introduit l’usage de la notion d’agency. Elle écrit brillamment : « En attirant dans le champ historique, le concept d’une capacité d’action tout entier issu des catégories de la pensée libérale du xixe siècle et en la faisant entrer en collision avec celles de l’humanité de l’esclave. […] Les historiens “[…] utilisent dans le courant de la New Social History” […] l’agency [parce que cette notion] “offre le sens d’une action autonome, un type d’action que l’Oxford English Dictionary” déclare dépendre de la “personal free agency” […] ou de l’“independent will and volition”. » (Guillén, p. 173) L’autrice souligne ici que tous les esclaves n’avaient pas la même conscience de leur situation, ni donc la même capacité d’agir, c’est-à-dire de résister ouvertement à l’asservissement. Sans faire de généralisation, une partie des esclaves avait sans doute néanmoins une profonde capacité d’action. La contribution d’Ivan Armenteros Martínez porte ensuite sur la sémantique des mots de l’esclavage (servus, captivus, sclavus, ancilla), sur la description de la couleur des esclaves ainsi que sur la différence entre normes et pratiques dans le traitement des esclaves à Barcelone, durant le Moyen Âge tardif (Armenteros Martínez, p. 205-221).
7Pour conclure, cet ouvrage présente des contributions d’une grande richesse qui mettent l’accent sur l’interdisciplinarité, qui est indispensable pour traiter le sujet. L’utilisation des sources catholiques comme les procès de l’Inquisition, mais aussi de sources notariales et judiciaires, étudiées en parallèle des références sociologiques et anthropologiques, ouvre de nouvelles pistes de réflexion pour l’étude comparée de l’esclavage en Méditerranée, de l’esclavage atlantique et au Maghreb. Le volume est nourri par des contributions en histoire sociale (celles de Giovanni Ricci et de Carmel Ferragaud), en anthropologie et en sociologie (celles de Rebucini et Giraud), et en histoire juridique (celle de Cristina de la Puente). La figure de l’esclave constitue le fil conducteur du volume. Celui-ci est analysé comme une personne intégrée dans un contexte historique très précis, et dans ses relations avec des personnes libres ou non-libres. Le volume porte une attention particulière sur la manière dont l’esclave est perçu, mais aussi sur la façon dont il se perçoit et s’identifie lui-même au sein de différentes sociétés, époques et groupes sociaux. Au-delà de l’histoire sociale, l’ouvrage permet également d’analyser la capacité effective d’action des esclaves, notamment les stratégies visant à obtenir leur liberté. Les apports méthodologiques de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie donnent à l’ouvrage une place de choix dans le panorama de l’historiographie internationale sur l’esclavage.
Notes
1 « Le projet EURESCL est financé dans le cadre du thème Sciences socio-économiques et humaines du 7e PCRD de la Commission européenne. EURESCL a pour objet de replacer la traite et l’esclavage dans l’histoire de la construction de l’identité européenne interprétée avec des nuances diverses aux échelles nationales ou locales […]. » Définition disponible en ligne : www.eurescl.eu/ [dernier accès, décembre 2022].
2 Nous citons ici les différentes contributions en mentionnant le seul nom de l’auteur et la pagination associée.
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Référence électronique
Giulia Bonazza, « Fabienne P. Guillén & Roser Salicrú I. Lluch (dir.), Ser y Vivir Esclavo. Identidad, Aculturatión y Agency (Mundos Mediterráneos y Atlánticos, siglos xiii-xviii) », Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 7 | 2022, mis en ligne le 22 décembre 2022, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/slaveries/7601 ; DOI : https://doi.org/10.4000/slaveries.7601
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