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Ambiguïtés numériques

L’amélioration de soi en régime numérique : les ambiguïtés du Quantified Self, entre discours et pratiques

Self-improvement in the digital regime: the ambiguities of Quantified Self, between discourses and practices
Julien Onno
p. 81-108

Résumés

Cet article se penche sur les pratiques de quantification de soi pour en éclairer les ambiguïtés. Ces pratiques très diversifiées consistent à utiliser une ou plusieurs applications sur smartphone ou bien un objet connecté afin de chiffrer et de mesurer un aspect de sa vie : nombre de pas effectués par jour, performances sportives, santé, etc. En mobilisant deux terrains d’études composés de trente entretiens compréhensifs avec des pratiquants de la quantification de soi ainsi qu’une analyse thématique de contenu des messages envoyés sur le forum MyFitnessPal (une application de suivi des calories), il s’agira d’analyser comment la transformation des activités quotidiennes en données présentées comme plus objectives peut produire des ambivalences pour les individus qui s’y adonnent. À partir de trois entrées empiriques, cet article vise à montrer comment l’enregistrement des expériences ordinaires par les dispositifs numériques peut être source de décalages entre les représentations subjectives et leurs transcriptions numériques ; en quoi le partage de ces données sur les réseaux sociaux et les forums peut relever autant du partage d’expérience que de la surveillance participative ; et enfin de montrer comment la quantification de soi par les outils numériques dialogue avec les injonctions normatives avec lesquels les usagers tentent de composer.

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Texte intégral

  • 1 Le terme Quantified Self, inventé par Kevin Kelly et Gary Wolf, deux éditeurs de la célèbre revue (...)

1Depuis maintenant une quinzaine d’années, nous avons pris l’habitude que les smartphones, les sites web et les plateformes de réseaux sociaux, de même que les bracelets ou montres connectés, nous fournissent nombre d’indicateurs chiffrés sur notre santé, notre niveau d’activité physique ou encore, sur la popularité des messages que nous postons sur les réseaux numériques. Préalablement à l’avènement des espaces numériques, les chiffres et les métriques se sont immiscés dans les interstices des activités humaines et sociales (Desrosières, 2010 et 2015 ; Ogien, 2010). Il se déclinent dorénavant sous différentes formes : nombre de vues, d’écoutes, de commentaires, de partages, de likes, d’amis, d’étoiles, etc. Des repères chiffrés encadrent aujourd’hui la santé et l’hygiène de vie telle la norme recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) des 10 000 pas par jour, les incitations à manger cinq fruits et légumes par jour et maintenant l’indication du nombre de calories présentes dans les produits alimentaires. Concomitantes de cette banalisation de l’évaluation, les pratiques de quantification de soi ou Quantified Self (QS)1 désignent un ensemble hétéroclite d’habitudes de suivi des activités quotidiennes aidées de dispositifs le plus souvent numériques – mais également scripturaux – dans l’objectif de parfaire la connaissance de soi ou d’améliorer un ou plusieurs paramètres de son existence. Les outils connectés permettent notamment aux utilisateurs de suivre leurs activités physiques (nombre de kilomètres parcourus, intensité de l’effort, etc.), leur alimentation (nombre de calories ingérées dans une journée) ou plus généralement leur bien-être et leur santé (temps de sommeil, rythme cardiaque, tension, etc.). Le QS constitue également un mouvement sociopolitique tout autant qu’un univers de promesses à la croisée de la communication, du marketing et de l’économie (Dagiral, 2019 ; Dagiral et al., 2019a). En effet, les promoteurs des outils de quantification mettent régulièrement en avant leurs potentialités pour l’augmentation des performances sportives, du bien-être, de la maîtrise du corps et de la santé. Par le suivi serré de leurs activités et de leurs données (data), les individus seraient ainsi en mesure de devenir des acteurs pleinement autonomes et capables de « manager » leur existence selon les indicateurs générés (Lupton, 2016a et 2016b). De même, les pratiques de quantification sont profondément inscrites dans les dynamiques plurielles d’individualisation et répondent à l’exigence d’autonomie et de prise en charge des individus qui se traduit notamment au niveau corporel (Ehrenberg, 1991 ; Beck, 2001). Les interfaces numériques semblent alors accompagner un vaste mouvement historique et social de redéploiement de la responsabilité individuelle (Boltanski et Chiapello, 1999). Les individus se feraient plus calculateurs, voire plus compétiteurs (avec soi ou les autres). Le chiffrage des activités quotidiennes prend également appui sur un fait technique et technologique : la multiplication des capteurs et des dispositifs ainsi que la numérisation croissante des activités humaines. La mise en donnée du et des corps par la diffusion et la prolifération de technologies et d’objets d’une grande diversité (applications, wearables, implants, etc.) devient un enjeu social, économique, culturel, mais aussi politique (Pedersen, 2020). La quantification de soi peut alors relever tout autant du souci de soi, dans la mesure où elle permet de mettre en place des actions visant à se transformer (Foucault, 2001a), que de la biopolitique gestionnaire des populations (Foucault, 1997) dans les effets de surveillance entraînés par la récolte massive de données comportementales (Lyon, 2018). Elle recouvre aussi certains principes au cœur du self-help (Marquis, 2014 et 2016 ; Lupton, 2016a), étant, à la fois une activité morale visant à se perfectionner et une opération d’objectivation du sujet par le suivi de ses actions ordinaires. Ce type de techniques de soi, qui désignent un ensemble varié de pratiques ayant pour objectif la modification de ses conduites (Foucault, 2001b), peut entraîner une intériorisation des logiques d’autocontrôle (Van Dijk, 2014) tout en configurant les individus vers une recherche de performances.

2Une large part des publications en sciences sociales consacrées à l’analyse du phénomène du Quantified Self prend comme appui les expériences d’usagers early adopters ou experts (avec, par exemple, une focale sur des terrains américains et tout particulièrement californiens) qui profitent d’une socialisation forte avec les dispositifs techniques et numériques (Swan, 2013 ; Nafus et Sherman, 2014 ; Barta et Neff, 2016 ; Lupton, 2016 ; Ajana, 2017, Schüll, 2018 et 2019). D’autres publications partent des prescriptions embarquées dans les outils numériques pour identifier une nouvelle culture du tracking et observer la généralisation de l’évaluation, qui se loge ici au cœur des expériences individuelles (Lupton, 2014 ; Lyon, 2017 et 2018). Mais les travaux portant sur les usages ordinaires situés à distance des incitations institutionnelles ou des cercles d’initiés sont plus rares et peu d’analyses ont cherché à faire dialoguer les discours des quantificateurs ordinaires, le travail de mise en signification de leurs pratiques et les rapports subjectifs qu’ils entretiennent avec les diverses incitations produites par les interfaces d’automesure. En prenant comme point de départ les expériences et discours des utilisateurs, les pratiques de quantification peuvent être interrogées dans leurs effets d’ambiguïté, en contexte d’actions sur soi au sein des espaces numériques. Aux multiples pratiques ayant lieu au sein des espaces numériques (exploration de sites web, réseaux sociaux, forums, blogs, etc.) s’ajoutent dorénavant celles qui prennent place dans l’espace des données composé par les traces numériques auto-produites que les utilisateurs consultent et manipulent. L’ambiguïté s’avère finalement assez peu discutée en tant que propriété relationnelle entre les individus et les dispositifs numériques de tracking. Ici, c’est alors moins l’intégration de dimensions contradictoires au sein des formats numériques constitutifs de l’univers ambigu du web qui nous intéressera que la caractérisation des ambivalences qui traversent – ou sont au cœur – des pratiques de captation de soi équipées. Cet article entend également approfondir les réflexions et discussions sur la teneur des liens subjectifs qui s’établissent entre les individus et leurs dispositifs techniques, à leur couplage de plus en plus étroit avec le corps sous la forme d’une « enveloppe numérique » (Boullier, 2019) connectée aux habitudes et aux activités humaines. Il entend également interroger le régime de la rétroaction qui maintient les individus en alerte de leur propre activité (dans un contexte d’action sur soi) en ne s’arrêtant pas à une description des prescriptions embarquées dans les dispositifs techniques.

3Kristen Barta et Gina Neff ont montré comment la notion même de « soi quantifié » est volontairement laissée ambiguë (notamment par les acteurs des communautés QS), ce qui permet d’y attacher des valeurs ou objectifs contradictoires (Barta et Neff, 2016). Chargés de promesses d’émancipation et d’autonomie, les dispositifs de QS embarquent des conceptions comportementalistes de l’activité humaine visant à transformer l’utilisateur par des formes variées de guidage ou d’incitations (nudging) (Licoppe et al., 2013 ; Schüll, 2016 ; Christin, 2020). Ils cherchent à objectiver les activités humaines, mais n’en constituent donc pas un pur reflet car procédant par des formes de captation. La mesure est produite par les interfaces techniques et par des choix de conceptions qui cadrent l’expérience et l’interprétation de l’utilisateur (Zouinar, 2019). L’ambiguïté peut émerger entre les traductions (Callon, 1986 ; Akrich et al., 2006) de l’activité effectuée par la machine et l’expérience vécue par l’individu. Un exemple simple peut être ici avancé : si la montre connectée est oubliée ou laissée de côté pendant une séance de pas, elle affichera généralement que zéro pas a été effectué. L’activité existe du point de vue de l’utilisateur, mais n’a pas fait l’objet d’une captation et n’existe donc pas dans le cadre de l’interface QS. Ainsi, c’est bien la mesure, médiée par l’interface technique, qui offre une nouvelle forme de matérialité à l’activité (Pink et Fors, 2017a et 2017b) généralement présentée sous forme de chiffres, d’indicateurs ou de graphiques (Ruckenstein, 2014 ; Pantzar et Ruckenstein, 2015). Au-delà de cette situation simpliste, il s’agit de montrer comment ce nouvel agencement entre corps et données demande une reconstruction du sens de la part de l’utilisateur qui articule les ruptures, les disjonctions, et les ambivalences entre son expérience subjective et les données numériques (Lupton, 2018). L’acteur, pris dans un travail d’enquête et de réajustement (Licoppe et al., 2013), voit ses expériences corporelles et intimes reconfigurées par les dispositifs qui transforment ce qui est mesuré (Ruckenstein, 2014 ; Catoir-Brisson, 2017). Les individus questionnent alors les données, leur attribuent des valeurs ou des vertus ou, au contraire, dénigrent leur manque de clarté ou d’intelligibilité, etc.

4Côté développeurs, de nouvelles approches en matière de design et de conception des applications de self-tracking réinvestissent la notion d’ambiguïté (Gaver et Benford, 2003 ; Homewood et Vallgårda, 2020 ; Karyda et al., 2020). Par exemple, Sarah Homewood et Anna Vallgårda ont conçu un système de suivi des cycles menstruels (Ambient Cycle) qui ne repose pas sur la présentation de chiffres mais sur un affichage des données par l’intermédiaire de lumière colorée. Selon ces chercheuses, le choix de l’ambiguïté permet de laisser une plus grande place aux acteurs dans l’interprétation de leurs données et les incite à un engagement plus important dans leurs pratiques :

  • 2 Homewood S., Vallgårda A. (2020), « Putting Phenomenological Theories to Work in the Design of Sel (...)

Ambient Cycle employed ambiguity in order to allow the user to co-construct their understanding of their menstrual cycle from the display of data. Ambiguity has been used in the field of affective computing through the approach of interactional empowerment. This approach conceives of emotion as co-constructed through interactions, where the user is a collaborator in constructing an understanding of their own emotions. This is in contrast to the approach that holds that affective devices purely detect and discover the “real” or “true” emotions of its user. Similarly, employed ambiguous representations of fear to explore how emotions are co-constructed through interactions with sensing technologies2

5Ce choix effectué par les développeurs des outils de QS peut entraîner l’établissement de relations plus personnelles avec les objets technologiques et répond aux ambivalences qui façonnent l’expérience humaine.

6Comment les individus parviennent-ils, dans leur discours, à opérer avec ces ambiguïtés, à les dépasser (ou non) ou à les intégrer dans leurs trajectoires d’usages des dispositifs de QS ? Quelle est la place des médiations matérielles et visuelles (chiffres, données, indicateurs, graphiques, etc.) dans ces discours ? À partir de ces deux problématiques principales, d’autres questions seront abordées. Comment les usages de la quantification transforment-ils les individus ? L’amélioration de soi par les dispositifs numériques ne représente-t-elle pas une pratique traversée par des tensions et des contradictions ? Dans quelle mesure la mise en discours des pratiques est-elle, pour les quantificateurs, une occasion d’aplanir et de discuter ces ambiguïtés ? En mobilisant une analyse socio-anthropologique de la construction des discours des pratiquants du QS, nous verrons comment les utilisateurs soulèvent, découvrent ou justifient des tensions propres aux pratiques de QS et mettent en évidence un certain nombre de représentations sociales et de normes qui les régissent. Cette approche permet aussi de voir comment les individus racontent leurs pratiques et comment ils s’emparent (ou non) de leurs données numériques pour parler d’eux-mêmes. Les pratiques seront notamment discutées à l’aune de l’opposition entre authenticité de soi (Marquis, 2017) et inauthenticité perçue des pratiques numériques, opposition qui structure une partie des discours au sein des deux terrains présentés ci-après. Alors que les promesses liées à la quantification de soi avancent l’objectif de découvrir un soi véritable (Lupton, 2016c) à travers un examen précis de ses fonctionnements internes, nous verrons comment les discours des praticiens ordinaires discutent et font discuter ce qui constitue ce soi authentique. Il s’agira alors d’analyser l’ambiguïté selon trois points d’entrée empiriques : tout d’abord en considérant (i.) par quels moyens les dispositifs objectivent les activités et expériences vécues ; ensuite, en regardant de plus près les (ii.) formes de circulation et de partage permises par les pratiques de QS (au sein des messageries, des forums en ligne et des réseaux sociaux) ; enfin, en éclairant (iii.) les discours des quantificateurs quant aux implications politiques et sociales de leurs usages.

Méthodologie employée

  • 3 Un interviewé de Bordeaux figure également dans l’échantillon.

7Cet article repose sur une enquête menée entre 2016 et 2019, dans le cadre d’une recherche doctorale, sur deux terrains d’étude. Le premier est constitué de trente entretiens compréhensifs effectués avec des individus pratiquant des formes de quantification variées. Les interviewés ont été recrutés au sein de la région caennaise et parisienne3 selon une modalité d’échantillonnage séquentiel (ou en « boule de neige »), puis par l’intermédiaire d’annonces sur les réseaux sociaux, notamment parmi les groupes en ligne de coureurs connectés. L’échantillon, composé de dix-sept hommes et treize femmes, comprend des pratiquants issus de catégories socioprofessionnelles variées : douze professions intermédiaires, huit cadres et professions intellectuelles supérieures, sept employés, un artisan, un retraité et un étudiant. Ces interviewés utilisent une diversité d’applications d’automesure sur leur smartphone et sont majoritairement outillés en objets connectés (montre, bracelet, ceinture, etc.). Les pratiques de quantification de soi s’enchevêtrent avec les autres habitudes numériques des interviewés : les questions ouvertes (dans le cadre des entretiens) ont aussi permis d’aborder l’usage des réseaux sociaux, la consultation des sites web, les pratiques de messagerie ou de publication de soi, l’information en ligne, etc. La technique de l’entretien compréhensif de longue durée favorise également un retour réflexif de la part des utilisateurs sur des pratiques déjà éminemment réflexives et de rendre compte de leurs inscriptions (et impacts) dans leur quotidien. Ces entretiens se sont déroulés avec des pratiquants ordinaires dont les usages forgés dans la trame du quotidien se situent à distance du mouvement ou de l’univers QS (ils n’en ont jamais entendu parler pour la plupart).

8La méthodologie employée repose également sur un travail d’observation participante au sein du forum en ligne de l’application MyFitnessPal. Cette application est un compteur de calories qui permet de mesurer l’alimentation et les apports nutritionnels tout au long d’une journée. Afin de comprendre la pratique de l’intérieur, je me suis équipé en montre connectée, puis inscrit sur l’application (mobile et site web) et j’ai rentré mon alimentation dans l’interface pendant environ douze mois. Après avoir participé à quelques discussions en ligne et observé les échanges et la structuration de ce forum, 167 fils de discussions ont été sélectionnés. D’une longueur variable (pouvant aller jusqu’à une dizaine de pages), ces fils contiennent des messages qui ont été archivés et codés (à l’aide d’outils informatiques) de façon systématique par la méthode de l’analyse thématique de contenu. En résonance avec d’autres travaux sur les forums de discussion ou les listes de diffusion (Beaudouin et Velkovska, 1999 ; Akrich, 2010 ; Broca et Koster, 2011), le partage d’expérience s’avère une part très importante des échanges écrits au sein de cet espace. Dans le cadre de ce terrain, les registres de la participation en ligne et les formes de sociabilité ont donc constitué des thèmes d’analyse à part entière. Les pratiques ont été ici saisies par l’observation et l’analyse de ces discours à plusieurs voix sur le forum. Dans les diverses temporalités de cette recherche, j’ai également constitué un corpus documentaire composé de captures d’écran (sur téléphone mobile et ordinateur) des multiples applications et interfaces utilisées (Fitbit, MyFitnessPal, Health Mate, etc.) dans le cadre de mon usage personnel et de mes pratiques en ligne sur le forum.

Objectivité des chiffres, subjectivité de l’expérience

Les expériences multiples de la mise en donnée de soi

9En préambule de la mobilisation des éléments empiriques permettant d’éclairer les usages des dispositifs de QS de la part des quantificateurs ordinaires et leurs effets d’ambiguïté, il faut souligner en quoi le champ des études sur ces pratiques profite d’enseignements et de résultats déjà bien stabilisés sur lesquels les analyses présentées ici prennent en partie appui. En effet, depuis maintenant une dizaine d’années, la littérature en sociologie, en anthropologie, en Sciences and Technology Studies (STS) ou encore en sciences de l’information et la communication questionne les pratiques de QS et interroge leurs multiples dimensions. Ainsi, elles seraient ajustées à une nouvelle culture de soi et encourageraient des types de réflexivités variées : diagnostics, pratiques ou esthétiques (Granjon et al., 2011). Loin d’être des habitudes purement réflexives, elles appellent à des formes d’action sur soi qui peuvent être de l’ordre de la surveillance, de la routinisation ou de la performance (Pharabod et al., 2013). Les travaux de Béa Arruabarrena effectués notamment auprès de self-trackers parisiens montrent comment les usages des outils de quantification permettent la numérisation de soi et servent alors à une mise en perspective spatio-temporelle de soi. Les individus établissent un travail de constitution du sens en rassemblant « […] les différentes représentations de soi cumulées dans le temps passé [...] » (Arruabarrena et Quettier, 2013) en vue, notamment, de réguler certaines de leurs conduites et de se projeter vers le futur. Le QS entretient d’ailleurs des liens étroits, aussi bien théorique que pratique, avec la cybernétique (Hayles, 1999 ; Whitson, 2013 ; Claverie et Desclaux, 2015 ; Ruckenstein et Pantzar, 2019). Les habitudes relevant de la mesure de soi peuvent s’apparenter à une identité augmentée (Arruabarrena et Quettier, 2013 ; Licoppe et al., 2013 ; Arruabarrena, 2016) par les possibilités d’accroître les actions entreprises sur soi-même par la boucle de rétroaction (feedback loops) (Swan, 2013) des données numériques. Parallèlement, la place prépondérante de l’anticipation et de la prévention des risques aussi bien individuels que collectifs (Adams et al., 2009 ; Samerski, 2018) dans le domaine de la santé entraîne des dispositions ambivalentes entre les individus et leurs dispositifs techniques. Dans un quotidien saturé d’épreuves et de choix personnels, les outils de QS promettent de répondre aux aspirations de prise en charge autonome des individus, mais permettent en même temps de les déléguer à une interface technique (Schüll, 2016). Dans le domaine de la santé connectée, cet allégement des contraintes permis par les dispositifs de suivi suppose une redéfinition du travail du patient vers un « double travail » (Mathieu-Fritz et Guillot, 2017) d’appropriation du dispositif et d’interprétation des données générées.

10L’une des principales caractéristiques du phénomène du self-tracking se situe dans la « confrontation aux traces de son activité » (Cahour et Licoppe, 2010) permise par les données numériques. Le QS suppose une série de médiations visuelles, voire l’établissement d’un data double (Ruckenstein, 2014) chargé d’affectivité (Pink et Fors, 2017a, 2017b). La prise en main des données personnelles et corporelles peut également favoriser une nouvelle agentivité des individus, être vecteur d’empowerment (Schüll, 2019) voire représenter une « résistance douce » (Nafus et Sherman, 2014) à la mise en donnée verticale caractéristique du big data. D’un point de vue plus critique, Deborah Lupton considère que la self-surveillance ou dataveillance (Lupton, 2016b et 2017) exercée par l’individu configure un biocitoyen idéal (capable de gérer sa santé, volontaire dans son engagement avec les dispositifs de suivi, etc.) calqué sur les principes du management et de l’entrepreneuriat de soi. Ainsi, les nouvelles habitudes ou routines qui se mettent en place par l’utilisation de dispositifs relevant de la quantification de soi doivent être mises en regard avec la multiplicité des injonctions et des prescriptions normatives qui s’exercent sur la santé et les corps des acteurs (Dalgalarronda et Fournier, 2019) : aspect physique, mensurations, équilibre de l’alimentation, santé mentale, etc. Plus largement, les quantificateurs peuvent se trouver confrontés à la « fatigue d’optimiser » (Dagiral, 2019) dans la mesure où la recherche de contrôle et de performance peut tourner à vide et se heurter au mur de l’impossibilité de tout optimiser, de tout maximiser et de tout maîtriser. L’adoption et le maintien de la mesure de soi s’articulent également aux cycles de vie (Dagiral et al., 2019b). Les bifurcations dans les trajectoires des individus (entrée dans la vie active, stabilisation du cadre de vie, vieillissement, etc.) redistribuent les objectifs et les régularités associés aux pratiques de quantification.

Matérialité des expériences de la mesure de soi

11Ainsi, la quantification tient une place prépondérante dans le monde social (Martin, 2020) et constitue pour les individus un mode privilégié d’évaluation pour de multiples raisons. Celles évoquées dans notre enquête sont classiques : objectif de bien-être, de remise en forme, de performances sportives ou encore, d’augmentation de sa productivité. Il est aussi question d’agir plus directement sur des facteurs de santé tels que la sédentarité, de se prémunir du vieillissement ou de surveiller plus étroitement des constantes corporelles (rythme cardiaque, sommeil, poids, etc.) en produisant des indicateurs et des chiffres. Si l’implication dans les pratiques du QS varie grandement parmi les trente personnes interviewées, la quasi-totalité reconnaît avoir, a minima, appris quelque chose sur soi à l’aide des outils de quantification. Les individus rencontrés lors de cette enquête mettent alors régulièrement en avant un double processus d’apprentissage : celui de la manipulation de l’outil (et de leurs données) et celui de nouvelles routines de santé ou sportives. Citons ici Lucie dont l’adoption d’un podomètre déjà installé sur son téléphone s’est effectuée dans un contexte plus large de recommandations de santé :

C’était une émission de radio de je crois, qui disait que le corps humain était pas… Que si on faisait pas 10 000 pas par jour c’était mauvais pour la santé et que notre rythme de vie était de plus en statique et c’est vrai que je me suis dit, 10 000 pas, je suis loin de les faire ! Finalement je suis loin de les faire, je m’en suis rendu compte. Et je les fais toujours pas, mais j’essaye de pas en faire que 2 000. Sans que ce soit un truc qui me hante particulièrement, mais… C’est plus une réalité (Lucie, 27 ans, éducatrice spécialisée, Paris, utilisatrice de podomètre).

12Depuis lors, la mesure des pas s’est imposée comme activité régulière intégrée aux trajets quotidiens et entraîne une pluralité de stratégies pour augmenter l’activité physique (trajets alternatifs, diminution des transports en commun, activités sportives plus intenses, etc.). À l’instar du témoignage de Lucie, les premières découvertes ne sont pas nécessairement surprenantes, mais viennent plutôt conforter des impressions diffuses et objectiver un certain nombre de comportements. Ainsi, pour une part des pratiquants rencontrés dans le cadre du terrain d’étude, il ne s’agit pas tant d’ambitionner une maîtrise totale de leur existence par les chiffres – un véritable moi connecté –, mais davantage d’appréhender une logique de comptage ou de comptabilité de leurs activités.

13Le témoignage de Vivian, équipé d’une montre connectée, permet de montrer concrètement les changements que peut induire l’inclusion d’un dispositif de suivi dans une nouvelle habitude sportive :

Puis ça m’a appris à courir aussi. D’avoir ma montre avec la fréquence cardiaque. Parce qu’au début je courais deux minutes, j’étais obligé de m’arrêter. Et du coup, ça m’a permis aussi de travailler sur l’efficacité de ma respiration. Parce que si tu respires bien, profondément, enfin comme il faut, pour le même effort ta fréquence cardiaque, elle est plus basse. Et des fois quand ça commence à monter, ça m’alerte et puis je respire plus profondément, je souffle bien et ça redescend. Donc c’est aussi un outil d’apprentissage (Vivian, 55 ans, éducateur spécialisé, Caen, Montre Withings Pulse, application Runkeeper).

14Les outils peuvent ainsi permettre de mieux se connaître, voire de découvrir des ressources personnelles insoupçonnées. Pour Vivian, les usages des dispositifs de mesure de soi sont régulièrement articulés à des préoccupations de santé (diabète, surpoids, etc.) ou de longévité. L’autosuivi peut non seulement entraîner pour les quantificateurs un accroissement des activités sportives et de santé, mais aussi aiguiser leur regard sur les signaux du corps dans une forme de proprioception numérique (Bratton, 2016).

15Après la collecte effectuée grâce aux applications et aux objets connectés, la consultation des données produites constitue une autre étape dans la logique plus globale de la quantification de soi. Elle peut se traduire par un examen des nombres, indicateurs, classements et autres visualisations permises par les applications. Ces réarrangements qui prennent diverses formes − courbes, diagrammes, tableaux, etc. – entraînent une lisibilité et une orientation accrue dans l’espace des données produites par les pratiques de QS (fig. 1.).

Fig. 1 : Bilan d’activité de l’application Fitbit (capture personnelle)

Fig. 1 : Bilan d’activité de l’application Fitbit (capture personnelle)

16Les adeptes du self-tracking, alors confrontés aux traces de leurs activités (Cahour et Licoppe, 2010), peuvent naviguer dans leurs propres flux de données, comparer les différentes visualisations produites et projeter un regard rétrospectif et réflexif sur soi. Cependant, les choix de conception de l’interface technique cadrent souvent l’expérience de l’individu et influencent son usage. Les représentations graphiques se caractérisent également par leurs aspects performatifs : une courbe qui baisse, un indice qui augmente ou le dépassement d’un seuil sont autant d’exemples d’accomplissements qui forgent l’expérience subjective de l’individu et peuvent l’engager durablement dans sa pratique (Ruckenstein, 2014). Les indicateurs permettent même, pour les usagers les plus experts, de mettre en corrélation plusieurs phénomènes (par exemple, évolution de poids et rythmes de sommeil) pour en tirer de nouvelles conclusions en combinant les connaissances acquises par l’intermédiaire des dispositifs techniques. À l’inverse, la transformation des activités vécues et ressenties sous la forme de données et médiations visuelles peut entraîner un désajustement entre ce qui relève de l’expérience subjective et de son inscription décontextualisée au sein d’un support numérique. Cette ambiguïté apparaît alors comme une propriété de la relation interprétative que nouent les usagers avec les artefacts techniques et numériques (Gaver et al., 2003). Elle se joue au sein de plusieurs interstices, par exemple, dans la façon dont sont présentées les données et les informations à l’utilisateur ou dans les représentations spatio-temporelles de soi que les dispositifs génèrent. Ces dernières, parfois trop foisonnantes, non ou mal hiérarchisées, inscrites sur un plan temporel peu pertinent pour l’usager, entraînent un travail d’interprétation et de décryptage reçu différemment par les quantificateurs. Certains pratiquants investissent avec un certain plaisir ce travail d’enquête et de réajustement alors que d’autres le considèrent comme une complexification inutile de leur vécu et expériences concrètes. Dans ce dernier cas, les pratiques de QS ne participent pas à une plus grande mise en lisibilité de l’existence. Plus généralement, la production de chiffres sur soi représente un point de départ, plutôt qu’un point final, qui suscite en permanence de nouvelles questions plus qu’elle n’apporte de réponses définitives et pleinement objectives.

Mesurer pour (se) manager

17Les pratiques de comptabilité des activités quotidiennes peuvent être orientées vers – et appeler à – une volonté plus marquée d’agir sur soi. Les pratiques comptables évoluent alors vers une recherche de dépassement et d’optimisation, qu’elles soient modérées ou plus intenses. Elles ont un objectif plus précis de transformation et se déploient en relation à des seuils que l’on doit franchir ou améliorer (temps aux 10 km pour la course, fréquence cardiaque, indice de masse corporelle, etc.). De pratiques ponctuelles nécessitant un engagement temporel et subjectif peu important, on passe alors à la quantification comme véritable conduite de vie. Étienne, adepte de la musculation, quantifie son alimentation et ses activités physiques, mais s’applique, plus globalement, à quantifier ses tâches et son temps. Il organise également sa vie à l’aide de multiples to-do-list et tableaux d’objectifs. Critique sur la fiabilité des objets connectés, il utilise néanmoins de nombreuses applications dans son quotidien. L’ensemble de ses pratiques tendent vers une intention plus globale à la fois morale (réalisation de soi, éthique du travail sur soi, etc.) et ajustée aux valeurs néolibérales :

Tu vas t’enrichir, tu vas augmenter ta valeur et en fait, c’est ça l’idée. C’est de pouvoir toujours optimiser pour pouvoir, toi, t’améliorer. C’est vraiment de ce point de vue là que se quantifier, c’est intéressant (Étienne, 23 ans, étudiant, Bordeaux, application MyFitnessPal, Health Mate, podomètre Step, Runtastic, bracelet Jawbone, balance connectée Nokia Body +, etc.).

18De manière générale, il insiste sur la responsabilité individuelle dans les processus de transformation de soi et valorise fortement l’organisation et la rationalisation du quotidien qui permettent de faire face aux problématiques de l’existence. Un autre extrait d’entretien avec Étienne – « tout ce qui se mesure se gère » – répond en miroir à l’adage célèbre « what gets measured, gets managed ». Ce registre de discours dataïste également visible chez les usagers experts du mouvement QS tend alors à valoriser la mise en métrique des activités comme moyen privilégié d’action sur soi et d’acquisition de savoirs (Ruckenstein et Pantzar, 2015 et 2019). Pour ces individus fortement impliqués, le QS fait figure de véritable éthos wébérien − une manière d’agir et d’être au monde − produit en interaction avec les chiffres et les objets techniques associant valeurs, dispositions et pratiques.

S’améliorer en régime numérique : l’exemple du forum MyFitnessPal comme espace de partage d’expériences et de surveillance participative

Description du dispositif MyFitnessPal

19Si les pratiques de quantification sont des pratiques délibérées de « mise en chiffre de soi » (Pharabod et al., 2013), elles sont plus largement intégrées dans les sociabilités individuelles. Les entreprises conceptrices d’application ou d’objet connectés encouragent, par ailleurs, les utilisateurs à partager leurs données personnelles, que ce soit avec des proches ou des contacts plus lointains. Les usages sont à l’intersection entre les recommandations et prescriptions des plateformes et la dimension conversationnelle propre au web et au numérique (Cardon et Prieur, 2016). Les individus peuvent partager leurs données avec autrui, mais le font souvent en segmentant le public visé. Les pratiquants rencontrés tendent à sélectionner des proches (collègues, amis, famille, etc.) à qui ils transmettent par messagerie leurs bilans d’activités physiques ou certaines visualisations choisies. Pour d’autres sportifs, les performances particulièrement marquantes (record personnel, temps de course ou de marathon) peuvent être l’occasion de publication sur les réseaux sociaux, récoltant alors commentaires, mentions ou autres likes. Les mesures et chiffres quotidiens, ordinaires – et parfois redondants – font plus rarement l’objet de publications sur des espaces à large public. Les résultats du self-tracking peuvent donc être partagés et susciter une pluralité de réactions : échanges, encouragements, commentaires, admiration, etc. Ce phénomène est particulièrement visible sur l’application MyFitnessPal, application de quantification des calories qui associe de multiples fonctionnalités. Le site web ainsi que l’application mobile permettent de comptabiliser l’alimentation en remplissant un journal alimentaire (fig. 2).

Fig. 2 : Exemple d’un journal alimentaire rempli sur le site MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)

Fig. 2 : Exemple d’un journal alimentaire rempli sur le site MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)

20L’application propose aussi de fixer un seuil calorique (par exemple 2 000 calories) autorisé par jour en fonction des objectifs de perte de poids de l’utilisateur. Ce dernier scanne ou cherche dans une base de données les aliments qu’il consomme et peut suivre son apport calorique tout au long d’une journée. L’objectif est alors de respecter le seuil autorisé dans une optique de rééquilibrage alimentaire ou de perte de poids. Les utilisateurs sont donc dans un ajustement permanent entre limites caloriques, calories ingérées et calories dépensées par le sport ou les activités quotidiennes. Les utilisateurs de MyFitnessPal peuvent s’affilier entre eux et ainsi visualiser leur journal alimentaire respectif. De même, ils peuvent avoir accès aux exercices physiques (type, durée, intensité) si les participants les renseignent et paramètrent la visibilité de leurs activités (fig. 3).

Fig. 3 : Activités d’un ami sur MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)

Fig. 3 : Activités d’un ami sur MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)

21On retrouve donc toutes les fonctionnalités d’un véritable réseau social autour de ce qui est dénommé comme du rééquilibrage alimentaire. Les pratiquants de la quantification des calories peuvent s’encourager en commentant leur page de nutrition, dédramatiser si une personne a « dépassé » son quota calorique, liker des activités physiques, poster des photos, etc.

Le forum MyFitnessPal

22Le forum se positionne comme un lieu de conversation supplémentaire ou les individus peuvent interagir sans nécessairement s’affilier en tant qu’« amis ». Le forum est un espace d’échanges en ligne qui a le double avantage de pouvoir éclairer les pratiques d’automesure à l’aide des témoignages des contributeurs et d’y associer la dimension communautaire. Il est traditionnellement présenté sous forme de rubriques. Au sein de la partie « Principaux forums », neuf sections divisent l’espace de discussion : « Présentez-vous », « Commencer », « Santé générale, Fitness et Régime », « Témoignage de réussite », « Aliment et Nutrition », « Fitness et Exercice », « Motivation et Soutien », « Recettes », « Bavardage ». La rubrique « Présentez-vous » représente, par exemple, l’occasion pour le nouvel arrivant de se décrire, de raconter son histoire personnelle et sa trajectoire – parfois heurtée – en matière de régime ou d’expérience corporelle.

Perso, je m’y suis inscrite parce que je ne supportais plus mon corps… Je me suis pesée et pu****, je ne pensais pas avoir pris autant de poids ! Je n’osais plus me mettre en maillot de bain sur la plage ni prendre des photos de vacances où on me voyait en entier, je n’entrais plus dans AUCUN de mes jeans, à 25 ans je trouvais ça triste… Et puis un beau jour,@Etoile956 a débarqué en mode « Tu connais MFP ? ^^ » et là, révélation :o (Millie, extrait d’une discussion du forum MyFitnessPal).

23Parmi l’ensemble des rubriques du forum, les contributeurs recherchent et proposent un espace de soutien et d’aide mutuelle aux personnes souhaitant perdre du poids ou rééquilibrer leur alimentation. Le forum est également le lieu d’un support d’aide technique, aussi bien sur la manipulation des métriques propre à la comptabilité des calories que sur des techniques corporelles ou sportives. Il apparaît comme un espace de production de savoirs et d’apprentissage mutuel, les « nouveaux venus » (Lave et Wenger, 1991) modifiant leurs usages selon les conseils prodigués par les contributeurs de longue date. En effet, les questionnements circulant au sein des fils de discussions émanent particulièrement de la part de ces « nouveaux » pratiquants. La participation à cet espace en ligne modifie en profondeur la quantification de l’alimentation ou des activités physiques, la faisant passer d’un exercice solitaire à une pratique collective. Comme cela a été observé dans d’autres travaux analysant les forums internet (Marcoccia, 2004 ; Akrich et Meadel, 2009 ; Akrich, 2012), l’investissement en matière de participation n’est pas le même pour tous. Certains contributeurs se singularisent par leur engagement régulier dans plusieurs sections du forum en répondant aux nombreuses questions ou en formulant des conseils aux nouveaux pratiquants. Ces participants-animateurs se caractérisent par un certain degré d’expertise dans les domaines de l’alimentation, de la nutrition ou de l’exercice physique, passant parfois par la mobilisation de références scientifiques. Ils acquièrent également des traits distinctifs au fur et à mesure de leurs messages, notamment par la manifestation de « petites singularités » dans la façon de se présenter, dans les formes d’expression ou par la nature des conseils prodigués. Certains se démarquent par leur humour, d’autres par leur ton (brusque, chaleureux, compréhensif) et d’autres encore, par leurs compétences par le recours à des termes sportifs ou techniques :

La partie forum est géniale, car on apprend pas mal (pas forcément en profondeur, mais des thèmes jamais abordés dans ma vraie vie sont évoqués donc je peux me renseigner, genre cheatmeal, fasting, ou métabolisme de base). Il y a des gens qui prennent le temps d’expliquer des choses, avec beaucoup de bienveillance et de tolérance. Rien qu’en lisant les posts sans toujours participer ça compense l’espèce d’animosité larvée que je rencontre souvent pour le fait de s’intéresser à son métabolisme eheh (IronWoman, extrait d’une discussion du forum MyFitnessPal).

24La référence à la « communauté » est également récurrente sur le forum MyFitnessPal, et les participants en appellent régulièrement à son soutien ou à son action. Certains participants expriment un fort sentiment d’adhésion et s’investissent dans les relations à distance tissées avec certains membres sur des fils de discussion bien précis.

Un espace d’expression composite

25Le forum représente aussi un espace composite où se côtoient des témoignages intimes, des formes d’expertises nutritionnelles et alimentaires, des marques de sociabilités fugaces, des messages ironiques ou humoristiques, etc. Les participants s’attellent, pour une part, à déconstruire les problématiques du rapport au poids en mixant ces divers registres de discours. Ils soulignent, parfois dans le même temps, l’utilité du décompte des calories comme ses aspects absurdes. Ce faisant, ils construisent un récit commun autour des petites et grandes problématiques de la quantification de soi : comment composer avec le regard des autres (famille, amis, collègues) sur cette pratique peu courante ? Doit-on s’astreindre à compter ses calories lorsqu’on est au restaurant ? Quand continuer, y mettre fin ? Quand devient-elle pathologique ? Le forum dévoile ainsi nombre de tensions et d’ambivalences propres aux pratiques de suivi tout en étant un espace ou celles-ci peuvent être partagées, décortiquées, résolues temporairement, etc. Il existe également tout au long des échanges des marques d’interconnaissance, le forum MyFitnessPal permettant alors d’externaliser la surveillance effectuée sur soi en y associant d’autres individus qui partagent les mêmes objectifs et mettent en commun leurs informations personnelles : poids, alimentation, activités sportives, mais aussi des éléments plus variés tels que des anecdotes, des récits de réussite ou d’échec, des histoires personnelles, etc.

26Emmanuel Belin qualifie les environnements ambigus dans lesquels les individus évoluent de dispositifs (Belin, 2001) et il mobilise également la notion de « bienveillance dispositive », fondée sur une « relation de rappel, d’assortiment ou de reconnaissance » (Belin, 2001), une logique qui traverse les différents espaces de l’interface MyFitnessPal. Si l’on déplie les multiples modalités de la « veillance » (au sens de vigilance, du fait de veiller), l’espace des données peut se combiner à des « espaces de la surveillance quotidienne » (Albrechtslund et Lauritsen, 2013 ; Lyon, 2018) participatifs propres à ce type de collectifs en ligne. La surveillance se mue alors en objet complexe (et ambigu), pouvant être considérée comme un appui par les participants dans leur volonté de transformation de soi (encouragements, dédramatisations, appel à plus de motivation, etc.). Elle participe aussi de l’adhésion à de nouvelles normativités sociales et socio-techniques (Rouvroy et Berns, 2013 ; Lee et Björklund Larsen, 2019). Les usages personnels des dispositifs de quantification peuvent alors être étroitement couplés à l’interface, qui incite au partage des données, et à l’espace du forum qui constitue un lieu propice à l’expression de soi. De tels espaces constituent également une illustration située d’un concept issu des Surveillance studies, celui de shareveillance ou distriveillance (Birchall, 2017 et 2018) dans le sens où ils parviennent à combiner des formes de « veillance » à un engagement vers le partage de soi et de ses données. Les pratiques de QS embarquent – et c’est en cela qu’elles sont intéressantes – des effets qui peuvent être de l’ordre de la capacitation (augmentation du pouvoir d’agir, sentiment de maîtrise, etc.) mais aussi de l’incapacitation (De Moya et Pallud, 2020), lorsqu’elles engagent une normalisation des façons d’agir et des subjectivités, encouragées par la mise en visibilité des actions sur soi et par les effets de cadrage (voire de standardisation) de l’action entraînés par les dispositifs numériques.

Les adhésions ambivalentes aux dispositifs de Quantified Self

Être « accro aux chiffres »

27Qu’ils l’expriment en ligne ou lors d’entretiens en face à face, les pratiquants adhèrent différemment aux prescriptions incorporées au sein des dispositifs d’automesure. En effet, du quantificateur convaincu aux individus plus distants, il existe une palette de positionnement dans les discours des utilisateurs.

Du coup ça amène des situations encore un peu… Bah risibles pour l’entourage. C’est un peu le mec qui passe… Pas pour un savant fou, mais c’est un peu l’image quoi (Hugo, 34 ans, chargé de qualité informatique, Caen, montre Pebble Time ; applications Strava).

28Hugo, qui mobilise ici l’image du savant fou, emploie régulièrement la distance et l’humour pour parler de sa pratique. Quantificateur curieux davantage intéressé par l’aspect ludique des outils de QS, il indique le caractère étrange ou décalé que peut endosser pour autrui la quantification de soi, à la limite de l’expérimentation sur soi. L’objet technique (montre, bracelet, serre-tête, etc.), à la fois discret et proche du corps, fait également figure d’augmentation de soi, certes éloignée des représentations médiatiques plus spectaculaires, mais bien intégrée dans les temps quotidiens et ordinaires. L’une des principales ambivalences de ce type de monitoring est celle d’une focalisation permanente du regard sur son corps et sa santé. Suivre ses métriques corporelles, compter ses calories, relever régulièrement son rythme cardiaque peut être facteur d’inquiétudes ou d’anxiété (Pink et al., 2018 ; Lomborg et al., 2020).

29Parmi les interviewés, les thématiques de l’addiction aux technologies ou à la mesure de soi surgissent au détour des réflexions. Les dispositifs de QS sont aussi ambivalents parce qu’ils perturbent un certain nombre de frontières notamment lorsqu’ils semblent transférer dans la sphère hors travail des logiques propres au management : maîtrise, performance, rationalité (Boussard, 2008). Ils présentent les activités selon des indicateurs productifs, sollicitent les utilisateurs (vibrations, notifications, sonneries, etc.) et sont chargés d’incitations prescriptives qui peuvent créer, en retour, toute une série de sensations. Il s’agit alors − comme certains des interviewés en témoignent − de ne pas être « accro », « addict », d’éviter de devenir « obsessionnel », de se prémunir de la « dépendance », ne pas « tomber dingo », « taré », « d’exploser », de se « déconnecter à soi », etc. Afin d’éviter de basculer dans ce registre de l’ordre du pathologique, les utilisateurs déploient des tactiques contingentes qui peuvent prendre la forme d’une recherche pragmatique du bon dosage entre autosuivi et lâcher-prise, d’une écoute plus sensorielle de soi et de son corps ainsi que d’une limitation de la place des outils connectés dans la vie quotidienne.

Des pratiques inauthentiques ?

30Au-delà de ces formes de surfocalisation du regard sur soi, c’est parfois le guidage des dispositifs numériques qui peut susciter des interrogations. En effet, les applications de self-tracking reposent, pour une part, sur des perspectives comportementalistes (Arruabarrena, 2016) et incorporent des formes de gamification avec les données ayant pour objectif de capter l’attention de l’utilisateur (Whitson, 2013). Ainsi, certaines applications délivrent des étoiles, des encouragements, des badges, des médailles ou des récompenses en fonction de certains paliers franchis. Ces indicateurs peuvent être source de motivation pour les quantificateurs et guider subtilement leurs conduites :

Ce qui m’accroche encore sur le côté… Mesure c’est quand y’a des trucs à débloquer en fait. Ouais des badges, c’est très con hein (Hugo, 34 ans).

31Cependant, la performativité des traces n’est jamais donnée à l’avance ou définitive et les incitations se heurtent aux contraintes de la vie quotidienne. Loin de constituer un mécanisme de rétroaction (feedback loops) automatique correspondant aux discours techno-enthousiastes présents dans les firmes créatrices d’applications de mesure ou d’objets connectés (Ruckenstein et Pantzar, 2019), la confrontation à ses traces numériques personnelles peut rapidement entraîner un sentiment de lassitude ou de devoir négocier avec ses propres métriques. Si cette limite dans les effets de la rétroaction constitue un enjeu majeur (notamment économique) pour les concepteurs d’applications, elle est aussi régulièrement rappelée par les personnes interviewées. Les pratiques du Quantified Self sont des « techniques de soi ambivalentes » (Coutant, 2011) dont les processus de production de données numériques (captation, transcription, visualisation) ne sont pas assurés de stabiliser durablement l’identité individuelle. Les pratiques numériques sont parfois qualifiées d’inauthentiques et s’opposent à des habitudes libres, forgées en dehors des injonctions, réellement pour soi, ne dépendant ni de seuils fixés ou d’objectifs soumis à des ajustements constants. Ce sont alors d’autres pratiques plus spontanées qui sont valorisées : sport libre, temps de détente, flâner, fumer, boire, etc. Comparées aux routines d’évaluations, ces pratiques retrouvent une légitimité dans leurs possibilités de s’extraire d’un cours de vie jalonné par toute une série d’injonctions normatives (forme physique, aspect du corps, alimentation, activité sportive, etc.).

32D’autres risques et projections sont liés à des imaginaires, mais également aux hypothèses que font les interviewés sur les innovations à venir en termes de mesure de soi. Entre connaissance de soi et perspective dystopique du contrôle et de la surveillance, le QS charrie des appréhensions du futur contrastées. L’idée d’une intensification de la surveillance permise par l’essor des objets connectés traverse les préoccupations des interviewés de notre enquête. Nous retrouvons ici Vivian, qui rapproche la multiplication des ressources informatiques et numériques vers la figure bien connue, par ailleurs, du Big Brother avec en horizon une surveillance et une quantification qui pourrait devenir imposée :

Après, ça va être le bracelet obligatoire si t’as pas fait tes 10 000 pas, ton assurance santé, elle va augmenter. Et où y’aurait un côté pervers à une financiarisation, ce serait plutôt de ce côté-là. À partir du moment où tout le monde aura sa puce qui compte les pas, l’étape suivante, et ben tu fliques la population quoi. Y’aura les catégories de ceux qui sont actifs, les sédentaires… C’est peut-être mon côté crainte du Big Brother, mais je veux dire… Techniquement, c’est possible (Vivian, 55 ans).

33La quantification manifeste alors deux facettes : une choisie et parfois ludique qui permet de mieux se connaître ; une autre réifiante de l’expérience humaine, voire menaçante pour la privacy. Et si les utilisateurs montrent des dispositions critiques par rapport au QS, ils s’accommodent généralement de leurs inquiétudes par des arrangements ordinaires, l’expression d’un certain fatalisme ou, plus rarement, par des tactiques (toujours incertaines) de limitations de la circulation de leurs données personnelles (Miltgen, 2011).

Conclusion

34Quelles leçons tirer du phénomène de la quantification de soi à l’aune de la description de ses tensions internes ? Comment les individus articulent leurs discours aux ambiguïtés logées au cœur des pratiques numériques de quantification de soi ? Si celles-ci semblent prolonger les contraintes présentes dans une société de l’autonomie, elles incarnent aussi des formes renouvelées d’attention à soi outillées. Les usages du QS peuvent notamment participer à une plus grande lisibilité des activités quotidiennes et entraîner une série d’actions sur soi ou sur le corps. Néanmoins, les données issues des habitudes de quantification sont le fruit de traitements effectués par les capteurs et de choix de conceptions des interfaces numériques, souvent invisibilisés. Les expériences avec les données et leurs représentations peuvent donc entraîner des désajustements entre les sensations, l’expérience vécue et leurs médiations visuelles objectivées. Le « souci de soi » numérique prend également place en ligne et peut faire l’objet de publications et d’échanges sur les forums (comme c’est le cas avec MyFitnessPal). De tels espaces semblent être le lieu de résolution d’un certain nombre de tensions propres au QS tout en permettant des espaces pratiques de surveillance entre pairs. Éloignées de la figure du panoptique, ces formes de surveillance n’en sont pas moins chargées d’ambiguïtés et se trouvent à la lisière entre sociabilités numériques et contrôle (de soi et des autres) participatif. L’ambiguïté se joue également dans le discours des utilisateurs et sur les effets des pratiques sur leur subjectivité, selon une position réflexive et parfois critique sur les conséquences (présentes ou possibles) de la montée en puissance de la mesure généralisée tout en soulignant les limites techniques et cognitives qui s’opposent à eux. De même, les pratiques de quantification visent, non sans lien avec les dispositifs de développement personnel, à l’établissement d’un soi authentique dont la définition, parfois laissée aux promoteurs des outils de QS, est sans cesse retravaillée (Homewood et Vallgårda, 2020). En outre, nous sommes de plus en plus confrontés à des dispositifs qui ambitionnent de réorganiser les activités sociales pour les présenter sous un nouveau jour, plus compréhensif, plus intelligible, plus lisible. Il est alors possible de s’interroger sur les multiples façons qu’à la transparence, de manière assez paradoxale, d’inclure de nouvelles ambiguïtés entre ce qu’il est important de voir ou de ne pas voir (Cellard et Masure, 2018 ; Ruckenstein et Pantzar, 2019).

35Enfin, l’observation des pratiques ordinaires de mesure de soi entre alors en discussion avec de plus larges enjeux sociaux et politiques. Pratiques délibérées dans le cadre de nos terrains, la mesure de soi se ramifie dans d’autres espaces et selon des modalités beaucoup plus contraintes notamment au sein du travail (Moore, 2019), démontrant l’adaptabilité et la plasticité des dispositifs numériques de captation. Lorsque de tels outils sont utilisés dans des entreprises pour suivre la santé de leurs employés, le rapport à l’autorégulation de soi s’avère beaucoup plus ambigu (Elmholdt et al., 2021) dans la mesure où les discours sur la santé et le bien-être (wellness) s’amalgament et se confondent avec des logiques de contrôle voire de surveillance verticale. De plus, la production d’indicateurs chiffrés prenant appui sur l’environnement numérique s’est fait une place de choix dans les domaines économiques, politiques, ou encore au sein du milieu académique. Si la datafication transforme déjà et à bas bruit les activités quotidiennes telle que marcher, courir, dormir, sa place de plus en plus prépondérante dans d’autres mondes sociaux ne manque pas d’interroger sur ses effets de réalité et d’actions.

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Notes

1 Le terme Quantified Self, inventé par Kevin Kelly et Gary Wolf, deux éditeurs de la célèbre revue américaine Wired, apparaît en Californie dès 2007 et désigne le mouvement sociopolitique constitué autour des premiers usagers et expérimentateurs de ces pratiques. Il s’est, par la suite, largement diffusé et désigne aussi les pratiques de quantification de soi effectuées en dehors de ce mouvement.

2 Homewood S., Vallgårda A. (2020), « Putting Phenomenological Theories to Work in the Design of Self-Tracking Technologies », DIS ‘20: Proceedings of the 2020 ACM Designing Interactive Systems Conference, p. 1833-1846. DOI : 10.1145/3357236.3395550

3 Un interviewé de Bordeaux figure également dans l’échantillon.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : Bilan d’activité de l’application Fitbit (capture personnelle)
URL http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/docannexe/image/12712/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 109k
Titre Fig. 2 : Exemple d’un journal alimentaire rempli sur le site MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)
URL http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/docannexe/image/12712/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 130k
Titre Fig. 3 : Activités d’un ami sur MyFitnessPal (capture d’écran personnelle)
URL http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/docannexe/image/12712/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 59k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Onno, « L’amélioration de soi en régime numérique : les ambiguïtés du Quantified Self, entre discours et pratiques »Socio-anthropologie, 46 | -0001, 81-108.

Référence électronique

Julien Onno, « L’amélioration de soi en régime numérique : les ambiguïtés du Quantified Self, entre discours et pratiques »Socio-anthropologie [En ligne], 46 | 2022, mis en ligne le 15 décembre 2022, consulté le 19 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/12712 ; DOI : https://doi.org/10.4000/socio-anthropologie.12712

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Auteur

Julien Onno

Julien Onno est chercheur postdoctoral à l’université de Montréal et membre associé au Centre de recherche Risques et Vulnérabilités (CERREV – UR 3918). En 2020, il a soutenu une thèse en sociologie intitulée Sociologie des pratiques quotidiennes de quantification de soi. L’usage des données numériques en question (université de Caen-Normandie). Ses recherches portent également sur le travail des données numériques et du big data ainsi que sur les usages de l’Intelligence Artificielle (IA) et des Computer Assisted Detection (CAD) dans le domaine de la santé et plus particulièrement dans le cadre de la lutte contre la tuberculose (TB).

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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