Appels en cours
Notes de la rédaction
Argumentaire :
Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales sont prises dans un mouvement d’internationalisation intense et qui s’accompagne de la structuration d’un espace académique de plus en plus transnational, où l’intensification de mobilités, l’augmentation des co-publications, des programmes de coopération et des dispositifs d’évaluation ont pour effet d’accroître les asymétries dans la répartition des ressources scientifiques, institutionnelles et symboliques entre pays et institutions (Börjesson, 2017; Börjesson et al., 2025; Gingras & Khelfaoui, 2025; Heilbron, 2014; Lillo Cea, 2024; Mosbah-Natanson & Gingras, 2014; Pontille & Torny, 2017; Sapiro, 2013; Sapiro et al., 2020). Les travaux de sociologie des sciences et de la culture ont montré que cet espace transnational est organisé selon des rapports de force durables entre pôles centraux, semi-périphéries et périphéries, et que la circulation des idées, des personnes et des objets académiques s’y opère sous contraintes : hiérarchies linguistiques, marchés de la traduction, dispositifs d’évaluation, politiques de financement, etc. (Buchholz, 2016, 2018; Ortiz, 1970; Sapiro, 2023; Savoir/Agir, 2022). Par conséquent, ce processus transforme radicalement l’horizon d’action et les stratégies déployées par les acteurs, contraints à articuler des logiques propres à des champs dont les frontières, les normes et les rapports de forces ne sont pas forcément convergents.
Dans ce paysage, la France et le Brésil occupent des positions fort distinctes. La sociologie française s’inscrit dans une tradition intellectuelle très ancienne, dont l’histoire a été largement décrite, et qui continue de conférer à certaines institutions et revues un capital symbolique important, tout en subissant un déclassement relatif face à la domination du pôle anglophone (Charle, 2024; Heilbron & Wirth, 2020). La sociologie brésilienne, de son côté, s’est fortement consolidée au cours du XXᵉ siècle autour de la création des universités, de l’essor de la pós-graduação et de la professionnalisation de la recherche ; elle n’en demeure pas moins située en position périphérique dans la hiérarchie mondiale de la discipline, ce qui rend particulièrement décisives, pour ses élites académiques, les stratégies d’accumulation de capital international (Brochier, 2016; Consolim & Bordignon, 2018, 2018; Jackson & Blanco, 2021; Martins et al., 2002; Miceli, 1989; Rodrigues, 2020).
En outre, les relations entre la France et le Brésil sont singulières dans cette configuration, en raison du rôle décisif joué par les « missions françaises » dans la construction du système universitaire brésilien (Carelli & Carelli, 1994; Martins, 2005). Loin de se réduire à un épisode inaugural parmi d’autres, l’envoi de professeurs français dans les nouvelles universités s’inscrit dans un moment de concurrence entre les différentes fractions des élites brésiliennes sur le modèle d’université à développer. Le choix de s’appuyer sur la France, ou au contraire de privilégier la coopération avec les États-Unis, ne relevait pas d’une simple préférence culturelle abstraite, mais cristallisait des visions divergentes du rôle de l’université, de la place des sciences sociales dans la formation des élites et, plus largement, des formes souhaitables de modernisation du pays. De ce point de vue, la centralité française dans la configuration initiale des sciences sociales brésiliennes doit être comprise comme le produit d’un compromis historiquement situé entre fractions dominantes, compromis toujours partiel et contesté, qui a laissé des traces durables dans les structures institutionnelles, les styles de recherche et les hiérarchies symboliques au sein du champ académique brésilien (Alcadipani & Bertero, 2012; Del Vecchio et al., 2008; Kantor et al., 2009; Klüger, 2021; Medleg Rodrigues, 1998; Rita Loureiro, 1998; Santos Rocha, 2015).
Une littérature déjà substantielle a documenté les premières vagues de circulations franco-brésiliennes et l’impact d’acteurs et institutions françaises sur le champ académique brésilien : missions universitaires françaises des années 1930, rôle des “maîtres français” dans la genèse de la sociologie, de l’historiographie et géographie universitaires brésiliennes, reconstitution des réseaux d’échanges qui ont contribué à faire de certains intellectuels brésiliens des interlocuteurs de premier plan de la vie académique française, et inversement (Bandeira De Melo & Campos, 2014; « Bourdieu et les Amériques », 2023; Consolim, 2021, 2023; Ferreira, 2005; Lira, 2017; Merkel, 2022; Osés, 2025). Parallèlement, un ensemble de récits de trajectoires intellectuelles a récemment donné à voir, de manière incarnée, les expériences biographiques de la circulation : apprentissage des langues, bifurcations biographiques liées au terrain, socialisations croisées, engagements militants ou institutionnels (Brésil(s), 2025). Ces travaux montrent, que les échanges franco-brésiliens ne peuvent être compris comme une simple “influence” unilatérale, mais comme une série de transferts, de sélections et de reconfigurations inscrites dans des luttes internes aux champs nationaux. Ils insistent aussi sur l’importance des médiateurs, des institutions et des contextes politiques dans la définition de ce qui est perçu comme “héritage”, “dialogue” ou “modernisation”.
Pour autant, malgré la richesse de ces apports, plusieurs dimensions décisives des circulations franco-brésiliennes actuelles restent peu explorées. Tout d’abord, la circulation d’acteurs, approches et concepts issus du champ académique brésilien dans le champ académique français a été jusqu’alors peu documentée : la place effective des recherches brésiliennes dans les revues et maisons d’édition françaises, dans les programmes d’enseignement, dans les controverses théoriques ; modes de reconnaissance – ou d’invisibilisation – des auteur·rices brésilien·nes dans les différents segments de la sociologie française ; conditions concrètes des co-publications, des co-directions de thèse, des coopérations institutionnelles (Barbosa da Silva Andrade, 2011; Bianconi, 2014; Enders, 1997; Souza, 2001). Autrement dit, la relation est rarement pensée de façon pleinement relationnelle, en tenant ensemble la position respective des deux champs sociologiques un vis-à-vis de l’autre et des deux dans l’espace académique international, leurs trajectoires historiques et leurs stratégies contemporaines d’internationalisation.
Enfin, les travaux existants abordent rarement, pour eux-mêmes, les dispositifs concrets qui organisent aujourd’hui la circulation France→Brésil et Brésil→France : agences de financement, programmes bilatéraux, accords interuniversitaires, dispositifs de mobilité, règles de recrutement et de promotion, classements de revues, instruments de mesure de la production académique (Marques Aveiro, 2016). Ces dispositifs apparaissent souvent en toile de fond – comme opportunités biographiques ou comme éléments de contexte – mais restent peu objectivés. Or c’est précisément à ce niveau méso, comme l’ont montré les recherches récentes sur les circulations et les inégalités dans les sciences sociales, que se cristallisent les asymétries structurelles entre pays, institutions et individus, et qui matérialisent les rapports centre/périphérie.
En réunissant des contributions qui croisent enquêtes sur les mobilités et les carrières, analyses des programmes et des institutions de la circulation, études des régimes d’évaluation et des politiques linguistiques, et travaux sur les déplacements conceptuels et les récits d’ « influence », ce numéro entend contribuer à une sociologie des sciences sociales attentive à la fois aux rapports de pouvoir qui structurent l’espace académique international et aux formes situées de co-production des savoirs entre France et Brésil. Il ne s’agit pas de célébrer un “dialogue” harmonieux entre deux traditions nationales, mais de comprendre comment des circulations concrètes, prises dans des rapports inégaux de ressources et de prestige, reconfigurent les pratiques, les objets et les catégories de la discipline des deux côtés de l’Atlantique.
Axes du numéro :
1. Inscrire les circulations franco-brésiliennes dans la configuration contemporaine d’un champ global des sciences sociales.
Il s’agit de considérer la relation entre France et Brésil non comme une relation bilatérale isolée, mais comme un cas empirique permettant de saisir, à une échelle intermédiaire, la manière dont se recomposent les hiérarchies entre centres, semi-périphéries et périphéries dans un espace académique global en train de consolidation. Cela implique de prêter attention aux différentes dimensions de la hiérarchie (symbolique, institutionnelle, économique, linguistique) et aux temporalités distinctes de transformation des segments du champ (revues, disciplines, espaces régionaux).
2. Articuler trajectoires individuelles, institutions de la circulation et régimes d’évaluation.
Le dossier invite des travaux qui analysent conjointement 1) les trajectoires sociales et professionnelles des acteurs engagés dans les circulations (étudiant·es, docteur·es, enseignant·es-chercheur·es, responsables de programmes), en mettant en lumière la distribution inégale des ressources (capital linguistique, capital international, affiliations institutionnelles) et les usages différenciés de l’internationalisation dans les carrières ; 2) les institutions et dispositifs qui organisent les échanges (agences, programmes, accords de coopération, réseaux de laboratoires, dispositifs d’évaluation et de classement), en montrant comment ils produisent et encadrent des formes spécifiques de dépendance, de compétition et de hiérarchisation entre les deux espaces ; 3) les régimes d’évaluation de production académique, en interrogeant les effets de indicateurs d’hiérarchisation de revues, d’ « internationalisation » et de l’ « impact » comparatif des travaux français et brésiliens, ainsi que sur la définition de ce qui compte comme “production internationale” dans chaque champ national.
3. Objectiver les catégories et les récits à travers lesquels les acteurs pensent eux-mêmes ces circulations.
Cet axe propose de déplacer le regard vers la manière dont les acteurs et actrices des deux espaces nomment, racontent et hiérarchisent les circulations France↔Brésil, en articulant ce travail symbolique à une analyse de la réception concrète de la production sociologique brésilienne en France. Il s’agit, d’une part, de prendre pour objet les catégories récurrentes mobilisées pour qualifier ces relations – « influence », « héritage », « modernisation », « école française », « dialogue », « coopération Nord–Sud », « internationalisation », etc. – en les traitant non comme de simples descripteurs, mais comme des instruments de classement, de légitimation et parfois de disqualification. On attend des contributions qui montrent comment ces mots d’ordre s’adossent à des positions différenciées dans les champs français et brésilien, comment ils sont appropriés, disputés ou retournés en fonction des enjeux locaux, et comment ils stabilisent des récits asymétriques sur ce que la France « apporte » au Brésil ou sur ce que le Brésil « offre » à la France, souvent au prix d’une invisibilisation de la dimension proprement brésilienne de la production de savoirs.
D’autre part, cet axe entend ouvrir un front encore peu exploré : celui de la réception de la production sociologique brésilienne en France. Il s’agira d’identifier qui lit, cite, enseigne ou traduit les travaux brésiliens, à quels moments et via quels types de réseaux. Une attention particulière pourra être portée aux biais qui structurent cette réception : concentration sur quelques auteur·rices emblématiques au détriment d’une connaissance plus large du champ brésilien, sélection privilégiant certains thèmes (violence, ville, questions raciales, pauvreté, etc) et certaines formes d’écriture jugées « exportables », filtrage par les langues et par la disponibilité de traductions, dépendance à quelques passeur·ses académiques ou éditoriaux dont les choix contribuent à définir ce qui devient « représentatif » de la sociologie brésilienne. En ce sens, les travaux pourront autant s’appuyer sur des matériaux discursifs (ego-histoires, entretiens, préfaces, éditoriaux de revues, textes programmatiques) que sur des données bibliométriques, des analyses de programmes de cours ou des archives éditoriales, à condition de ne pas s’en tenir à la simple description. L’enjeu est de proposer une lecture sociologiquement armée de ces récits et de ces usages : montrer comment se construisent les images réciproques des deux sociologies, comment se distribuent les positions de « passeur », quelles fractions du champ français ont intérêt à activer ou à marginaliser la référence au Brésil, et comment ces opérations symboliques participent à la production des rapports de pouvoir entre champs nationaux autant qu’au cadrage des circulations à venir.
Modalités de soumission
Les propositions d'articles (résumés) devront être rédigées en français et compter entre 800 et 1 200 mots (espaces compris), hors bibliographie. Elles préciseront la problématique, le corpus empirique et/ou les sources mobilisés, la démarche analytique ainsi que les principaux résultats ou apports attendus. Une courte notice biographique (nom, prénom, affiliation institutionnelle, statut, axes de recherche, adresse électronique) sera comprise dans le document.
Les articles retenus seront rédigés en français et ne devront pas excéder 45 000 signes espaces compris (notes de bas de page et bibliographie incluses). Les normes de présentation détaillées sont disponibles sur le site de Socio-Logos.
Les propositions sont à envoyer simultanément aux 4 adresses des coordinateur·rices du numéro indiquées ci-dessous, avec pour objet : [ Socio-Logos : AAP – Circulations franco-brésiliennes ].
Calendrier
● Date limite de réception des propositions : 15 août 2026
● Notification aux auteur·rices le 15 septembre 2026 :
● Remise des articles complets au plus tard le 15/01/2027
● Publication prévue : second semestre 2027
Contacts :
- eduardodimitrov@unb.br ;
- imartina@parisnanterre.fr;
- cedric.lomba@cnrs.fr;
- lucaspagepereira@gmail.com ;
- revue.sociologos@gmail.com
Alcadipani, R., & Bertero, C. O. (2012). Guerra Fria e ensino do management no Brasil : O caso da FGV-EAESP. Revista de Administração de Empresas, 52, 284‑299. https://doi.org/10.1590/S0034-75902012000300002
Bandeira De Melo, C. S., & Campos, R. D. F. (2014). Scientific Exchanges between France and Brazil in the History of Psychology. The Role of Georges Dumas between 1908 and 1946. Universitas Psychologica, 13(5), 1681. https://doi.org/10.11144/Javeriana.upsy13-5.sefb
Barbosa da Silva Andrade, C. (2011). Le Brésil entre le mythe et l´idéal : La réception de l´œuvre de Gilberto Freyre en France dans l´après-guerre [These de doctorat, Paris 4]. https://theses.fr/2011PA040126
Bianconi, R. (2014). L’œuvre de Celso Furtado à Paris : Le parcours d’un intellectuel et homme d’Etat [These de doctorat, Paris 4]. https://theses.fr/2014PA040082
Börjesson, M. (2017). The global space of international students in 2010. Journal of Ethnic and Migration Studies, 43(8), 1256‑1275. https://doi.org/10.1080/1369183X.2017.1300228
Börjesson, M., Bryntesson, A., & Haru, A. (2025). Swedish Erasmus students’ valuations of study destinations : How countries, cities, and institutions relate to choices and experiences. Globalisation, Societies and Education, 23(4), 922‑941. https://doi.org/10.1080/14767724.2024.2414039
A. Garcia Jr., M.-F. Garcia Parpet, F. Poupeau, A. Pérez, & M. E. Rocha (Éds.). (2023).Bourdieu et les Amériques : Une internationale scientifique : Genèse, pratiques et programmes de recherche. Éditions de l’IHEAL.
Brésil(s). (2025). Saison France Brésil 2025. Brésil(s), 7.
Brochier, C. (2016). La naissance de la sociologie au Brésil. Presses universitaires de Rennes, PUR.
Buchholz, L. (2016). What is a Global Field? Theorizing Fields beyond the Nation-State. The Sociological Review, 64(2_suppl), 31‑60. https://doi.org/10.1111/2059-7932.12001
Buchholz, L. (2018). Rethinking the center-periphery model : Dimensions and temporalities of macro-structure in a global field of cultural production. Poetics, 71, 18‑32. https://doi.org/10.1016/j.poetic.2018.08.003
Carelli, M., & Carelli, M. (1994). Culturas cruzadas : Intercâmbios culturais entre França e Brasil. Papirus.
Charle, C. (2024). L’Europe des intellectuels : XIXe-XXe siècles figures et configurations. CNRS éditions.
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Consolim, M. (2023). L’enseignement des sciences sociales au Brésil : Français, Nord-Américains et Brésiliens (1933-1945). Revue d’histoire des sciences humaines, 42, 15‑48. https://doi.org/10.4000/rhsh.8024
Consolim, M., & Bordignon, R. da R. (2018). Sociologia do campo científico e universitário. Política & Sociedade, 17(38), Article 38. https://doi.org/10.5007/2175-7984.2018v17n38p7
Del Vecchio, A., Diéguez, C. R. M. A., Davis, H. B., & Lowrie, S. H. (Éds.). (2008). As pesquisas sobre o padrão de vida dos trabalhadores da cidade de São Paulo : Horace Davis e Samuel Lowrie, pioneiros da sociologia aplicada no Brasil. Editora Sociologia e Política.
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