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1Quand Arnaud Saint-Martin, Antoine Hardy et Dana Diminescu ont proposé de consacrer un dossier de Socio à la frugalité de et dans la science, et de s’en charger, l’accueil du comité de rédaction a été à la fois enthousiaste et quelque peu interrogatif : la thématique était novatrice, mais cela ne risquait-il pas de ne viser qu’un lectorat plutôt étroit ? C’était, il est vrai, en période de Covid-19, et l’heure n’était pas à ce type de questionnement.

2Mais voici qu’aujourd’hui, par d’imprévisibles détours de l’histoire, la frugalité, en général, et autres notions voisines, comme la sobriété, sont à l’ordre du jour. La guerre de la Russie en Ukraine, à partir de février 2022, a eu en effet pour conséquences, entre autres, de mettre au premier plan du débat public l’inflation et le coût galopant de la vie, et d’exacerber les questions relatives aux énergies, le pétrole, le charbon, et s’il s’agit de la Russie, celle de l’approvisionnement en gaz. Dès lors elle a encouragé à examiner les politiques énergétiques à l’aune d’une tension majeure : faut-il en priorité sauver la vie sur planète, en réduisant les activités humaines qui la détruisent, ou continuer à travailler, se chauffer et se déplacer dans des conditions socialement supportables ? L’idéal, évidemment, étant de concilier les deux exigences.

3Il est désormais partout question de modifier nos modes de production et de consommation, sous l’effet conjoint de pressions et d’incitations étatiques, de mobilisations collectives contestataires et d’efforts individuels qui relèvent de l’exemplarité. La frugalité, la sobriété deviennent sinon la règle, du moins l’objet d’innombrables discours, et cela vaut également pour le travail scientifique. Elles se retrouvent au cœur de l’actualité et certainement pas à ses marges. Les sciences sociales, ce numéro de Socio en atteste, sont prêtes pour une fois à traiter des temps présents sur le fondement d’efforts, de recherche et de réflexion engagés dans la durée, en amont du moment où s’impose ce type de thématique : ce n’est pas si fréquent, et cela mérite d’être signalé.

4Mais ne réduisons pas les questions abordées dans cette livraison à la seule actualité. En examinant la façon dont des chercheurs en sciences « dures » comme en sciences sociales, des ingénieurs ou des militaires agissent de manière « frugale », ou se réclament des vertus de la frugalité, c’est tout un continent qui se révèle, avec ses différentes temporalités, mais aussi et surtout ses acteurs et ses enjeux, qui touchent à l’historicité, et qui correspondent à un paradigme encore balbutiant même s’il a commencé à apparaître il y a un bon demi-siècle.

5La « frugalité », en effet, recouvre vite une critique de la bureaucratie et de la technocratie dominantes, et une mise en cause des institutions – on trouvera dans ce dossier des pages qui renvoient parfois à la sociologie des organisations des années 1980 et 1990. Elle vient s’inviter souvent là où le syndicalisme classique se révèle défaillant. Elle est vertueuse, morale sans être moralisatrice, mais aussi, dans certains cas au moins, efficace et ambitieuse dans ses enjeux : si elle semble parfois se concrétiser dans des logiques de bricolage, ce n’est pas sur le mode du concours Lépine, mais au profit de grandes ambitions, et, assez vite, de l’intérêt collectif. Elle est portée par des acteurs qui indiquent aussi les conditions nécessaires pour que leur action soit efficace, y compris s’il s’agit de la façon dont d’autres organisent leur travail et pour assurer la stabilité de leur emploi ou leur niveau de revenu. Elle est résolument en phase avec ce que la réflexion écologiste présente de meilleur, non pas rétrograde ou passéiste, mais en quête d’inventivité, de renouveau, et elle n’hésite pas à affronter des défis contemporains majeurs, à commencer par ceux du changement climatique et du réchauffement de la planète.

6Elle est désormais pensée globalement, par des chercheurs et des acteurs qui vivent intellectuellement à l’échelle globale, et n’hésitent pas à circuler, par exemple, dans l’espace et dans le temps, de l’ex-URSS à l’Inde en passant par les États-Unis par exemple, on le voit à propos de la frugalité en astronautique.

7Tout bien sûr n’est pas inscription dans un nouveau paradigme avec la frugalité, et sa mise en avant masque parfois, tout simplement, une pression pour réduire les dépenses sur le dos de l’emploi, de la qualité et des conditions du travail. Elle peut aussi bien être suggérée au nom d’impératifs supérieurs, ceux d’une organisation, d’une nation ou d’un État, qu’être le fait d’acteurs rationalisant leurs choix économiques et budgétaires. Sur ce dernier registre néanmoins, l’appel à la frugalité s’oppose nettement aux logiques budgétaires et managériales qui ont affaibli en France nombre d’organismes, entreprises ou services publics, et de ce point de vue, la frugalité est bien plus intéressante lorsqu’elle correspond à des logiques bottom up, portées par des individus ou des acteurs collectifs, que lorsqu’elle est demandée par l’État, top down.

8Ne passons pas à côté de l’essentiel : on le voit ici, un ensemble de pratique et de réflexions contribue à nous faire entrer dans un univers de sens où la subjectivité des acteurs n’est pas ruinée par les pouvoirs politiques, économiques ou organisationnels, où un autre avenir est possible, où aller lentement permet d’arriver plus vite, où dépenser moins permet d’obtenir plus, et mieux. Et ne faisons pas de la frugalité une nouvelle idéologie : voyons-y plutôt, comme le suggèrent les articles rassemblés dans ce numéro de Socio, une modalité, parmi d’autres, certes inattendue et appelant débat, de notre entrée dans la seconde modernité que commençaient à explorer, dès les années 1980, d’importants courants des sciences sociales, avec notamment Anthony Giddens ou Ulrich Beck, pionnier de la sociologie du risque.

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References

Bibliographical reference

Michel Wieviorka, “Éditorial”, Socio, 17 | 2023, 5-8.

Electronic reference

Michel Wieviorka, “Éditorial”, Socio [Online], 17 | 2023, Online since 24 November 2022, connection on 13 October 2026. URL: http://journals.openedition.org/socio/14127; DOI: https://doi.org/10.4000/socio.14127

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About the author

Michel Wieviorka

Michel Wieviorka est depuis 1989 directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a dirigé le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS) de 1993 à 2009 et la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH) de 2009 à 2020, comme administrateur puis comme président du directoire. Il a été président de l’Association internationale de sociologie (2006-2010), et membre du conseil scientifique de l’European Research Council (ERC). Ses principaux travaux portent sur la violence, le racisme, le terrorisme, la différence culturelle et les conflits contemporains. Ouvrages récents : Pour une démocratie de combat (Robert Laffont, 2020) ; Mutation ou déchéance. Où va la France ? (Rue de Seine, 2021) ; Racisme, antisémitisme, antiracisme : apologie pour la recherche (La Boîte à Pandore, 2021).

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