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Le travail des algorithmes : sociologie des délégations techniques

The work of algorithms: sociology of technical delegations
Boris Attencourt, Isabelle Berrebi-Hoffmann, Jérôme Lamy et Mariame Tighanimine
p. 7-16

Texte intégral

1Les algorithmes sont désormais omniprésents dans les pratiques humaines les plus diverses : qu’il s’agisse de choisir son orientation dans le supérieur, de suivre la scolarité de ses enfants, de s’informer sur le temps qu’il va faire, de réserver un billet de train, de parier sur un match de football, de dresser des modèles climatiques, de gérer des stocks de marchandise ou de réduire l’arrivée de spams dans sa boîte aux lettres électroniques, toutes ces activités impliquent des programmes (informatiques le plus souvent, mais pas exclusivement) d’instructions déléguées à des entités artificielles (Airoldi, 2022 ; Anderson, 2013 ; Seyfert et Roberge, 2016). Face à cette omniprésence, ouvrages et études se sont multipliés et s’interrogent sur ce que les algorithmes changent dans nos modes de vie (réseaux sociaux, information en ligne, bulles et chambres d’écho, partage et peer to peer, surveillance et vie privée…) ou nos modes productifs (plateformes, économie des données, marketing digital et profiling…). Cependant, la question de ce que les algorithmes font au travail est plus rarement appréhendée de manière directe, alors que les algorithmes sont inclus dans les opérations de travail et constituent des délégations techniques plus ou moins visibles (la panne constituant le plus souvent l’accès le plus direct à la matérialité algorithmique). Si certaines activités (comme le trading [MacKenzie, 2017 ; Beunza, 2018]) ont mobilisé l’attention tant la prééminence des algorithmes y est spectaculaire, il reste à explorer bon nombre de domaines, à commencer par l’EDtech ou la médecine (Brault et Saxena, 2021) au sein desquels la place de la délégation technique ne cesse de croître (Lange, Lenglet et Seyfert, 2019). Le présent dossier a privilégié trois axes complémentaires : d’abord, ce que les algorithmes font au travail ; ensuite, les conséquences de la délégation technique dans l’organisation des activités salariées (hiérarchie, modes de contrôle du travail, décision…) ; enfin, les modalités politiques de la place croissante des algorithmes dans le travail.

2L’enjeu est de donner à voir non pas seulement ce que les algorithmes font au travail, mais, plus profondément, ce qu’ils transforment dans la notion même de travail. L’idée d’une « délégation technique » laisse supposer une sorte de transfert et d’équivalence entre des pratiques humaines et une intervention algorithmique. Or, l’inclusion des algorithmes dans les activités salariées ne s’est pas résumée à une substitution technologique : ce sont tous les cadrages des actions humaines, toutes les formes de prise de décision, tous les scripts d’anticipation et toutes les coordinations collectives qui peuvent être modifiés. Le dossier tente donc de restituer cette diversité des « prises » algorithmiques sur et par le travail.

Les algorithmes au travail

3Il s’agit d’abord de prendre au sérieux le travail algorithmique dans sa diversité et sa prégnance. Il a fallu notamment se défier des tentatives sociologiques d’indifférencier les actes impliquant directement les corps humains et ceux résultant d’une programmation mécanique ou informatique (pour un exemple caricatural, voir Kockelman, 2013). Il nous semble qu’une partie du problème sociologique que peuvent constituer les algorithmes réside également dans le suivi scrupuleux des modalités de délégations laissées à la technique, aux marges d’intervention directes des êtres humains. Ce dont nous pouvons décider et ce qui nous est imposé est au cœur d’une question de pouvoir et de contre-pouvoir possibles face aux transformations induites par la délégation technique. On retrouve ici une question ancienne autour des formes de décision collectives (ou non) sur les usages de la technique. À qui les algorithmes rendent-ils service ? Qui participe des décisions sur leur introduction et usages ? Qui « servent-ils »et à quoi servent-ils ? Quelles formes sociales de régulation collective de ces usages existent ou restent à inventer dans les mondes du travail ? Le travail sur les algorithmes reste aussi à éclaircir sur le plan méthodologique, afin de mieux articuler les analyses centrées sur les acteurs et les institutions avec celles sur les structures formelles et les données. Dans cette perspective croisée, l’entrée par les données semble d’ailleurs offrir des pistes d’exploration particulièrement intéressantes, via, par exemple, le recours à l’étude de cas de communautés de machine learners permettant de saisir à travers leur travail les échelles de complexité algorithmique (Boullier et El-Mhamdi, 2020), ou encore l’ethnographie où l’étude des bases de données cibles (ground truth) dans la conception des algorithmes montre à quel point leurs résultats relèvent de l’intervention humaine (Jaton, 2021).

4Puisqu’il s’agit d’interroger le « travail des algorithmes », ce dossier met précisément l’accent sur ce que la délégation technique fait à l’activité salariée et, même, en amont à toutes les formes de sélection préparant à l’emploi (Frouillou, Pin et Van Zanten, 2019 ; Berrebi-Hoffmann, 2019). Le codage, la programmation, l’écriture des algorithmes, l’administration de plateformes constituent à n’en pas douter des activités marchandes (Theviot et Treille, 2019) qui prennent place dans une économie avide de délégation technique (Burrell et Fourcade, 2021 ; Cherry, 2020 ; Wilf, 2013). La fixation de nombreux algorithmes dans des chaînes d’activités interdépendantes constitue une autre face du travail algorithmique impliquant des agencements d’interface, des réorganisations de l’activité (Bailey, Pierides et al., 2020), du travail de maintenance et de la maîtrise des failles techniques (Campbell-Verduyn, Goguen et Porter, 2017) ou des tensions dans les usages (Henwood et Marent, 2019). Les adaptations des métiers à ces nouvelles formes d’articulation entre la force de travail et ces délégations techniques constituent des objets sociologiques particulièrement intéressants pour saisir les transformations contemporaines des activités (Ferguson, 2019). Toutes les activités salariées sont concernées : de celles qui mettent en jeu le corps, aux fonctions d’encadrement, les algorithmes travaillent continûment à redéfinir les tâches, leurs aires d’application, les ergonomies des postes de travail, les relations entre salarié.es, les rapports aux artefacts.

Les algorithmes et l’organisation du travail

5Les formes d’aliénation au travail se combinent et redéfinissent un rapport capitaliste nouveau puisque la délégation technique est parfois substituée aux autorités hiérarchiques (Broca, 2017 ; Lemozy et Le Lay, 2021). Parce qu’ils interfèrent directement avec les chaînes hiérarchiques, les algorithmes constituent des points de friction importants dans l’organisation du travail. L’exploration de ces reconfigurations des cadres traditionnels de l’activité salariée permet de repenser les liens entre les algorithmes et les structures hiérarchiques classiques dans le monde du travail (Rubim Borges Fortes et al., 2021).

6Les nouvelles activités directement structurées par les algorithmes (comme les nouveaux médias [Christin, 2020], les réseaux sociaux [Boullier, 2020]) ont généré des formes inédites d’organisation au travail (Galiere, 2021 ; Huang, 2022 ; Flichy, 2019). De nouvelles normes sociales et politiques sous-tendent désormais ces modalités du travail sur plateforme et configurent un régime inédit d’activité. De ce fait, les algorithmes constituent des jeux de contrainte, des appuis pour l’action, voire des modes de subversion. Ces différentes transformations induites par les entreprises de plateformes mettent en lumière des méthodes de travail, appuyées sur les algorithmes, infusant ensuite dans des secteurs moins directement concernés par les délégations techniques. Le débat sur la nécessité de nouveaux droits pour le travailleur en contexte algorithmique s’engage fortement depuis quelques années dans des arènes discursives internationales (Bernhardt, Kresge et Suleiman 2021 ; Diamantis, 2023).

7Les questions traditionnelles de la sociologie du travail – notamment tout ce qui a trait aux relations sociales construites par le management, aux inerties hiérarchiques, aux logiques d’encadrement – sont aujourd’hui réévaluées à l’aune des transformations des activités salariées par la délégation technique (Kellogg et al., 2020).

Les enjeux politiques des algorithmes au travail

8Les délégations techniques posent également une série de problèmes politiques et éthiques (Abebe et al., 2020). La question se pose, par exemple, en cas de panne, d’accident, de mise en danger des individus de la distribution des responsabilités (Håkan, 2020 ; Aubin, 2022). Les problématiques éthiques croisent ici les logiques politiques : il s’agit à la fois de décomposer les décisions, de déceler les points d’inflexion dans la responsabilité des actes et de discerner ce qui ressortit encore de la surveillance humaine. La possibilité de maîtriser ou même d’accéder à des infrastructures gouvernées (principalement) par des algorithmes constitue un autre type de problème politique et social. Parce que la délégation technique est tout autant un instrument de gouvernementalité qu’un puissant marqueur de hiérarchie sociale, les analyses sociologiques s’orientent désormais vers la saisie des ressorts et des logiques de ces jeux de pouvoir (Joyce et al., 2021 ; Zajko, 2022 ; CNIL, 2017). De nombreuses études de cas s’intéressent ainsi à l’implémentation des politiques publiques sur le fondement d’algorithmes (Sztandar-Sztanderska et Zieleńska, 2022) ainsi qu’à leurs effets sociaux (Okbani, 2022). Dans le vaste ensemble des activités concernées, les pratiques savantes occupent une place singulière. En effet, il appert qu’elles mobilisent, du point de vue des effets politiques et éthiques propres aux algorithmes, des enjeux d’importance. Les pratiques scientifiques sont à la fois le lieu d’où s’énoncent les critiques des dispositifs algorithmiques, mais aussi celui qui en fait un usage de plus en plus massif sans toujours y engager le discernement nécessaire, à l’instar de scientifiques entrepreneurs qui voient dans la computation une nouvelle révolution scientifique (Pentland, 2014).

9Le travail politique des algorithmes croise également la question des échecs, des controverses et de l’acceptabilité sociale (Buolamwini et Gebru, 2018 ; Eubanks, 2018 ; Noble, 2018 ; Berrebi-Hoffmann et Chapus, 2022 ; Bloch-Wehba 2022 ; Tighanimine, 2023). Les hésitations à employer certains algorithmes, les impasses sociotechniques manifestes (par exemple la voiture autonome) ou encore les doutes sur la généralisation algorithmique constituent des entrées sociologiques particulièrement stimulantes, notamment parce qu’elles permettent de dénaturaliser la présence des algorithmes dans le travail et de requalifier politiquement leur introduction dans les chaînes d’activité.

10Ce dossier propose une vue ample sur ce que les algorithmes font et transforment dans nos activités quotidiennes. Loin des paniques morales concernant la prise de pouvoir des machines, l’objectif est de comprendre comment les relations sociales se trouvent modifiées par l’inclusion de plus en plus profonde et de plus en plus pressante des algorithmes dans l’épaisseur de nos vies.

11Francis Chateauraynaud et Jérôme Lamy proposent, dans leur article, de reconsidérer l’environnement matériel et humain qui permet le déploiement des algorithmes. Ils orientent leur enquête dans trois directions : les difficultés des systèmes algorithmiques à complètement cadrer les activités humaines, les débordements dans les usages et/ou les réactions des algorithmes, et la possibilité de multiplier les prises concrètes pour ajuster les relations entre les êtres humains et les délégations algorithmiques.

12L’article de Jessica Pidoux, Sofia Kypraiou et Paul-Olivier Dehaye s’attaque à la question de l’organisation algorithmique du travail de chauffeurs parisiens d’Uber. S’appuyant sur une recherche participative inédite visant à récupérer les données personnelles de ces travailleurs, les chercheur·euse·s se sont particulièrement intéressé·e·s au temps de travail effectif des chauffeurs Uber, à la profitabilité de leur activité et à ses variations sur une période précise. Il en ressort que ces derniers évoluent sur un marché qui leur est peu lisible, et qu’une partie importante de leur travail est non rémunérée et bénéficie à Uber.

13L’intégration des algorithmes dans les processus les plus variés de la société marchande implique une reconfiguration des conditions de travail. Noé Latreille de Fozières montre, dans son enquête au sein d’une major de l’univers musical, comment les professionnels du marketing doivent réévaluer leurs pratiques pour s’adapter à la viralité que soutiennent et entretiennent les algorithmes de recommandation. In fine, ce sont les conditions mêmes du travail de suivi des mouvements d’intérêt pour la musique qui sont affectées.

14En s’intéressant au développement, au déploiement et à l’implémentation d’outils d’intelligence artificielle dans le domaine de la santé, Léo Mignot met en lumière les effets de l’automatisation de la décision médicale sur la redéfinition de métiers (et particulièrement ceux de la radiologie), et de leurs juridictions professionnelles. Plus encore, son article donne à voir la diversité des parties prenantes concernées par ces bouleversements technologiques (État, industrie, soignant·e·s et patient·e·s), ainsi que leurs intérêts concurrents peu mis en évidence dans les différents débats techniques, politiques et sociaux.

15Enquêtant sur l’intelligence artificielle (IA) publique à partir de ses institutions et de ses acteurs, de la manière dont elle réorganise le travail des administrations publiques et leurs relations au public et des problèmes éthiques qu’elle soulève dans la surveillance, Olessia Kirtchik et Francesca Musiani s’interrogent sur les conséquences de l’automatisation de l’État sur ce dernier : cette automatisation, si elle ne fait que prolonger des transformations préexistantes de l’action publique, dévoile des potentialités susceptibles de les rendre plus efficientes, notamment dans la répartition du pouvoir entre bureaucratie, marché et société civile.

16Mariame Tighanimine traite d’une catégorie particulière d’algorithmes, les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux, et analyse leurs effets sur le travail de production et de priorisation de l’information d’un groupe professionnel et corps intermédiaire emblématique d’une démocratie fonctionnelle, les journalistes. En s’intéressant notamment aux directeur·ric·es de rédactions et rédacteur·rice·s en chef évoluant au sein de grands titres nationaux français, elle montre comment ces algorithmes mettent à mal leur mandat et renforcent des pratiques et des tendances socialement situées, particulièrement au moment du mouvement social des Gilets jaunes, ayant bénéficié de la modification de l’algorithme de Facebook survenue en 2018.

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Bibliographie

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Pour citer cet article

Référence papier

Boris Attencourt, Isabelle Berrebi-Hoffmann, Jérôme Lamy et Mariame Tighanimine, « Le travail des algorithmes : sociologie des délégations techniques », Socio, 20 | 2025, 7-16.

Référence électronique

Boris Attencourt, Isabelle Berrebi-Hoffmann, Jérôme Lamy et Mariame Tighanimine, « Le travail des algorithmes : sociologie des délégations techniques », Socio [En ligne], 20 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/socio/17399 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1431b

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Auteurs

Boris Attencourt

Boris Attencourt est sociologue postdoctorant au laboratoire Institutions et dynamiques historique de l’économie et de la société (IDH.ES) et chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique. Ses travaux portent sur la culture et les médias, le numérique et, plus récemment, la santé et le sport. Il coordonne actuellement (avec Georges Favraud, Pierre Bataille et Laurent Chircop-Reyes) le dossier « Les arts chinois du corps au prisme des transmissions mondialisées » pour la revue Émulations. Il a par ailleurs publié plusieurs articles sur la circulation des idées en régime de visibilité dont le dernier « Un nouveau champ des possibles pour les intellectuels : faire carrière au-delà de l’Université. La trajectoire d’avant-garde du philosophe Yves Michaud » vient de paraître dans la revue Zilsel.

Isabelle Berrebi-Hoffmann

Isabelle Berrebi-Hoffmann est sociologue, directrice de recherche au CNRS, au sein du Lise (Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique), laboratoire qu’elle a dirigé entre 2009 et 2013. Elle a mené des recherches internationales comparatives sur les recompositions du travail, l’évolution des formes de gouvernance et de l’entreprise et la transformation digitale. Elle s’est intéressée aux communs aux tiers lieux et aux formes productives alternatives (économie circulaire, économie collaborative, makerspaces, fablabs…), avec une attention particulière aux phénomènes d’inclusion, de non-discrimination. Elle publie et intervient également sur l’histoire des idées en sciences sociales, les théories de l’action, la redéfinition des frontières entre le public et le privé. Parmi ses publications : sous sa direction, Politiques de l’intime. Des utopies sociales d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui (La Découverte, 2016) ; avec Marie-Christine Bureau et Michel Lallement, Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social (Seuil, 2018).

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Jérôme Lamy

Jérôme Lamy est historien et sociologue des sciences, directeur de recherche au CNRS (CESSP [UMR 8209], EHESS). Il travaille sur l’histoire des activités spatiales, la circulation des concepts, l’anthropologie des matérialités savantes et les politiques de la nature. Il vient de codiriger (avec Guillaume Carnino et Liliane Hilaire-Pérez) Histoire globale des techniques (CNRS éditions, 2025) et a fait paraître, en 2021, avec Jean-François Bert, Voir les savoirs. Lieux, gestes, objets de la science (Anomosa).

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Mariame Tighanimine

Mariame Tighanimine est doctorante au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Cnam-CNRS) et ATER à l’université Paris Dauphine-PSL (Irisso).

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