- 1 Dans cet article, j’utilise le terme « émotion » comme un terme générique. Par « émotions morales » (...)
1Comment d’anciens détenus m’ont-ils raconté leur temps passé en prison ? Qu’est-ce que leur « témoignage-récit de vie » (Marin, 2011) peut nous apprendre de cette épreuve qu’est l’incarcération ? Inévitablement, ce sont des questions à replacer dans le cadre d’une réflexion plus générale sur la manière dont le vécu carcéral est « traduit » en souvenirs et sur la façon dont les émotions 1 interviennent dans la reconstruction de cette expérience sociale. Et ceci est d’autant plus compliqué que le vécu carcéral est parfois solidement enfermé dans les « boîtes noires » dont parlent Michel Callon et Bruno Latour, étant entendu que celles-ci désignent, également de façon générale, ce sur quoi l’on n’a plus à revenir (Callon & Latour, 1981). Certaines expériences, en effet, se remémorent plus ou moins facilement. Or, pour les anciens détenus que j’ai interrogés la prison est a priori « derrière eux », ne serait-ce parce qu’elle appartient désormais à leur passé biographique. Les souvenirs et les émotions attachés à cet événement constituent pourtant des éléments utiles à « extraire » de ces boîtes noires, afin d’améliorer nos connaissances de l’expérience carcérale, en nous appuyant sur un savoir qui repose essentiellement sur la praxis, ici celle d’anciens détenus et de leur expérience intime de la prison.
2Cette approche par le souvenir et les émotions vise ainsi à « déspécifier » davantage la prison, certes en raison des limites propres à une critique « carcéralo-centrée » (Chantraine, 2004a), mais surtout pour mieux comprendre quel est le « bagage carcéral » des anciens détenus, particulièrement dans le cadre de la « prison post-disciplinaire », c’est-à-dire d’un modèle carcéral – plus ou moins effectif – qui a vocation à « garder des individus à risque, mettre à l’essai leurs comportements, les responsabiliser et les rendre acceptables, les laisser modérément s’associer, les inciter, les surveiller, les faire participer activement, répondre à leurs besoins, les réinsérer, les sécuriser, les contrôler » (Chantraine, 2006, p. 276).
- 2 Dominique Moran, en tant que spécialiste de géographie carcérale, privilégie d’ailleurs la notion d (...)
3C’est un enjeu de recherche important, car si l’on considérait que le « legs carcéral » fait partie de l’expérience carcérale elle-même, cela aurait pour principale conséquence de rendre un peu plus caduque à la fois la notion du « temps carcéral » 2 et celle de la peine carcérale comme simple soustraction du temps passé en société et en toute liberté. En effet, selon les anciens détenus que j’ai interrogés, il n’y a pas un effet de rupture très net entre l’incarcération et la sortie de prison, et donc entre ce qui relève strictement du « carcéral » et du « post-carcéral ». De plus, comme le relèvent Gilles Chantraine et Laura Delcourt, dans l’article qu’ils ont consacré à l’expérience de la « carcéralité » et aux conditions de sortie des détenus les plus pauvres, la prison « ne constitue qu’une étape parmi d’autres d’une trajectoire de désaffiliation, d’exclusion et de pauvreté » (Chantraine & Delcourt, 2019, p. 54). Ainsi, il est parfois difficile de parler d’une rupture significative avec l’événement qu’est l’incarcération et par conséquent de conclure à la centralité du legs carcéral dans leur parcours vers une intégration sociale plus poussée (Castel, 2004, pp. 35-46).
4Dans cet article, j’ai analysé les « souvenirs emprisonnés » de six anciens détenus, en les considérant comme des expressions de l’expérience carcérale appartenant autant au registre mémoriel qu’au registre émotionnel, étant donné l’importance des émotions dans la remémoration des récits autobiographiques et dans la construction narrative des récits de vie (Berntsen, Rubin & Siegler, 2011). En analysant leurs souvenirs, l’objectif a été non seulement d’interroger l’expérience carcérale d’anciens détenus, par le biais de cette « traduction » qu’est le témoignage, mais aussi les effets des émotions sur la construction du passé carcéral, d’autant que, si la mémoire est bien une forme d’imagination (Boyer, 2009, p. 18), c’est seulement dans la mesure où le « monde extérieur existe indépendamment des descriptions que nous en faisons et que cette existence exerce un contrôle sur nos pensées et nos actions » (Ogien, 2014, p. 565).
5Je me suis inspiré de la définition que Michel Callon a donnée du concept de traduction (Callon, 1986, p. 205), dans l’idée de montrer comment l’intentionnalité des « acteurs-témoins », qui se déduit de certains souvenirs et de certaines émotions, participe du témoignage sur l’expérience carcérale. L’objectif est d’avoir une meilleure compréhension des processus par lesquels se forment les « souvenirs emprisonnés » et d’entamer une analyse sociologique de l’expérience carcérale d’anciens détenus, un sujet de recherche trop peu traité (Rostaing, 2021, p. 235).
6Ici, pour s’appliquer à l’expérience carcérale d’anciens détenus, le concept de traduction désigne une opération du langage et une exploration de soi par lesquelles un type de construction de la réalité sociale se met progressivement en forme et se stabilise pour aboutir, si elle réussit, à un témoignage dans lequel certaines lignes biographiques arrachent à d’autres, qu’elles mettent en forme, des aveux qui demeurent vrais aussi longtemps qu’ils demeurent incontestés.
7Le risque, en s’engageant dans cette voie microsociologique, est pourtant de réduire la complexité des trajectoires sociales ou des épreuves auxquelles les individus sont soumis et par lesquelles ils se construisent en tant qu’individu (Martuccelli, 2006). Cela dit, il est utile de procéder à cette prise de distance face aux analyses « carcéralo-centrées » de l’expérience carcérale, en centrant plutôt l’analyse sur les rapports mnésiques et émotionnels que d’anciens détenus entretiennent avec le milieu carcéral, si l’on considère, par exemple, que selon Primo Levi toute personne qui a subi un traumatisme a dès lors reçu « une préparation inconsciente au témoignage » (Levi, 1989, p. 220 ; voir également Fassin & Reichtman, 2007). Et manifestement pour les anciens détenus que j’ai interrogés au sujet de leur expérience carcérale, la détention est tout sauf une simple vie à l’ombre des murs. Le fait d’en témoigner n’est pas non plus anodin, ne serait-ce que parce que ces personnes ont accepté de livrer une partie de leur histoire personnelle au connaisseur « autorisé » qu’est le chercheur (Bourdieu, 1982), notamment sur ce terrain particulier qu’est la prison. S’il est particulier, c’est tout d’abord parce que peu de chercheurs ont personnellement expérimenté l’incarcération, ce qui est parfois perçu comme problématique sur le plan de la connaissance criminologique (voir par exemple Earle, 2016), et parce que la prison est un terrain dont le chercheur sort rarement indemne (Rostaing, 2010a). Or, avant même d’exposer la méthodologie de cette recherche exploratoire, il faut rappeler que l’expérience carcérale est une expérience sociale, même si elle diffère de l’expérience sociale « normale », en ce qu’elle induit, selon Corinne Rostaing, une « prise en charge institutionnelle enveloppante », une « remise en cause identitaire » et une « atteinte à la dignité » (Rostaing, 2006, p. 39).
8Cette recherche exploratoire a été conçue comme une étude de cas en sciences sociales, le cas étant ici l’expérience carcérale dont un groupe de six anciens détenus m’a fait part. Concrètement, le fait de bénéficier de ces six témoignages m’a permis au minimum de « croiser les informations en fonction de leur rapport à l’objet étudié » et donc « de croiser des points de vue dont on pense que la différence fait sens » (Olivier de Sardan, 1995, p. 93). Or, si l’étude de cas trouve tout son droit d’exister, selon Robert K. Yin, c’est en tant qu’une « étude empirique qui étudie un phénomène contemporain dans son contexte de vie réelle, où les limites entre le phénomène et le contexte ne sont pas nettement évidentes » (sa traduction) (Yin, 1989, p. 21 ; cité par Hamel, 1997, p. 15), d’où son caractère exploratoire et le « chiasme épistémologique » qu’elle comporte, en tant qu’« explication d’explications » (Geertz, 1998, pp. 73-105 ; également cité par Hamel, 2006). En effet, avec l’étude de cas se manifeste un « chiasme épistémologique » à partir duquel « la connaissance théorique s’imbrique dans la connaissance pratique pour porter au jour l’objet de recherche » et inversement (Hamel, 1997, p. 97). Si cette étude de cas m’a paru nécessaire, c’est parce que l’expérience carcérale évoquée par d’anciens détenus n’est pas similaire en tous points à l’expérience carcérale que le chercheur pourrait observer in situ (voir par exemple Fassin, 2015). Ainsi, plutôt qu’adopter une démarche comparative, j’ai préféré considérer l’expérience carcérale de ces anciens détenus comme la « traduction » de l’expérience qu’ils ont réellement vécue. Il va de soi qu’il ne saurait question de tenir ici, à partir de cette seule étude de cas, un discours à prétention générale sur l’ensemble des « anciens détenus ». L’objectif est plutôt d’ouvrir à de nouveaux problèmes sociologiques liés aux souvenirs de l’expérience carcérale et à son témoignage, ainsi qu’aux émotions que cette remémoration peut susciter.
9Pour cela, j’ai choisi de privilégier des entretiens individuels, en conduisant six longs entretiens narratifs, en une ou plusieurs reprises, car ils ont tous duré près de trois heures. En raison du caractère exploratoire de cette recherche, et surtout pour placer les personnes interrogées en situation d’être les « analystes » de leur expérience de la prison, la méthode de l’entretien narratif était la plus adaptée. De plus, cette méthodologie répond, d’une part, au problème de délimitation de la population d’anciens détenus, lesquels ne forment pas un groupe social homogène, car ils ont seulement en commun le fait d’avoir un passé carcéral et permet, d’autre part, de constituer un premier socle de connaissances, en accord avec le caractère exploratoire de cette étude de cas. Pour respecter les principales étapes de l’analyse par théorisation ancrée (Paillé, 1994), j’ai intégralement retranscrit tous les entretiens en verbatims, de façon à les coder une première fois, puis les catégoriser en unités de sens, avant d’entamer l’activité d’intégration, celle qui m’a permis de délimiter mon objet d’analyse, puis de le modéliser avec le concept de traduction retenu ici. Au niveau de l’échantillonnage théorique, puisque les « états psychologiques » impliqués dans la remémoration de « souvenirs emprisonnés » ne sont pas censés, en eux-mêmes, dévoiler des logiques explicatives aux intentions des acteurs (Cometti, 2004p, pp. 14-15), le concept de traduction utilisé pour cette recherche exploratoire a été d’un grand secours. En effet, celui-ci permet d’analyser sociologiquement ce qui est « tenu-pour-vrai » par les acteurs.
- 3 Sur la notion de « dispositif » dans les actes de communication, on peut consulter l’article « Forc (...)
10Même si le raisonnement ethnographique doit s’accompagner d’un minimum d’interprétation (Schwartz, 1993), comme c’est le caractère « testimonial » de ces entretiens qui m’a intéressé, alors la triangulation des données était secondaire par rapport aux questions d’écriture scientifique. De ce point de vue, puisqu’il s’agissait de restituer des « souvenirs emprisonnés » et certaines émotions, l’idée d’employer le « je méthodologique » présentait un certain avantage. En effet, même si celui-ci n’est jamais gage d’un usage réflexif des données qualitatives et rarement indispensable (Olivier de Sardan, 2000), il m’a permis de montrer comment je me suis impliqué dans le « dispositif » 3 qui a participé à faire du témoignage sur la prison un « acte de traduction » et, par-là, un « support » permettant de communiquer à autrui ce qu’est l’expérience carcérale.
- 4 Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues.
11L’échantillon tel qu’il est composé m’a permis de mobiliser de façon « idéal-typique » les problèmes qui sont particuliers à la sociologie du souvenir d’ex-détenus, puisque la composition de cet échantillon reflète la population carcérale française. En effet, j’ai pu m’entretenir avec six hommes entre 25 et 45 ans, qui ont passé de trois à quinze ans de leur vie en détention. Je les ai rencontrés dans deux associations à caractère social, l’une étant consacrée à la prise en charge des troubles associés à la toxicomanie (un CAARUD 4) et l’autre à la réhabilitation sociale. En France, ces deux structures à caractère social sont largement représentatives de celles qu’on peut trouver dans les grands centres urbains. En plus des entretiens, j’ai fréquenté les lieux de ces associations à raison de deux ou trois après-midis par semaine, pendant les cinq mois qu’a duré cette recherche exploratoire, pour me familiariser avec leurs publics et me faire connaître auprès d’eux. Puisque la collecte d’entretiens reposait sur le « bouche-à-oreille » entre les usagers de ces associations, sans ma présence répétée sur les lieux et sans l’appui des éducateurs spécialisés qui l’ont permise, celle-ci eût été beaucoup plus difficile.
12Je l’ai indiqué brièvement dans l’introduction, en sciences cognitives et en psychologie les émotions passent pour jouer un rôle central dans la remémoration des événements autobiographiques, si bien que certains auteurs parlent d’une « mémoire autobiographique » pour qualifier ce type de mémoire émotionnelle (Conway, 2005 ; Berntsen & Rubin, 2012) et la distingue, en cela, de la mémoire épisodique qu’Endel Tulving avait préalablement différenciée d’autres formes de mémoire (Tulving, 1983 ; Picard, Eustache & Piolino, 2009). Ces deux types de mémoire émotionnelle seraient d’ailleurs particulièrement « affectés », lorsque sont en jeu des traumatismes psychiques et des troubles de stress post-traumatique (voir par exemple Salmona, 2018). Si désormais nous cernons mieux l’importance des émotions dans la remémoration, cependant un doute persiste quant à la capacité des émotions de faciliter ou, au contraire, de perturber les processus de mémorisation. On parle alors des effets de la « valence émotionnelle » (D’Argembeau, Comblain & Van der Linden, 2005).
13Pour aider à mieux qualifier cette « alchimie de l’esprit » (Elster, 2003), je me suis donc demandé comment pensent les « souvenirs emprisonnés » recueillis, selon les émotions qu’ils suscitent, sans oublier que les émotions ont également une « part sociale » (Rimé, 2009, pp. 307-334). Effectivement, elles font partie de ces objets de connaissance qui s’analysent aussi bien par les loupes du social, du psychologique ou du neurophysiologique, que par leurs liens avec les « états mentaux » des acteurs (Paperman & Ogien, 1995, pp. 7-16), lesquels « renvoient à ou concernent ou portent sur des objets et des états de chose du monde » (Searle, 1985, p. 15). Or, justement, c’est parce que certaines émotions sont « intentionnelles » – du fait qu’elles portent sur des objets qui leur sont extérieurs et qu’elles ont une structure propositionnelle (Canto-Sperber, 2003, p. 451) – qu’elles facilitent la « conscience autonoétique » des individus, cet « état mental » permettant de « voyager » à travers les souvenirs et surtout de donner une certaine épaisseur à ces souvenirs dans le présent (Wheeler, Stuss & Tulving, 1997). Du reste, même si les émotions partagent avec la mémoire épisodique et la mémoire autobiographique le même critère d’intentionnalité, celles-ci ne peuvent guère s’analyser indépendamment des règles sociales établies pour tout travail émotionnel (Hochschild, 1979).
- 5 Clifford Geertz tenait d’ailleurs cette théorie pour « évidente » depuis « l’attaque généralisée co (...)
14Je reprends donc ici l’une des thèses centrales de Ludwig Wittgenstein 5, selon laquelle le sense datum n’est aucunement une « expérience interne » aux individus (Wittgenstein, 1982 ; voir également Bouveresse, 1976), d’où ce constat selon lequel « l’idée de subjectivité de l’expérience n’implique pas nécessairement son caractère privé » (Aucouturier, 2011, p. 13). Dans cette optique, aussi bien ce que les émotions aident à percevoir des « souvenirs emprisonnés » que ce que le chercheur est en mesure de réceptionner de cette « perception » constituent une relation signifiante pour l’analyse sociologique. En effet, si les émotions ne sont pas seulement « communicables », c’est parce que leur champ d’action se situe autre part que sur le seul plan interactionnel, d’abord parce qu’elles sont socialement et culturellement déterminées (Lutz & Abu-Lughod, 1990), ensuite parce qu’elles agissent de différentes façons sur l’environnement social, par exemple en tant que des perceptions de « valeurs » ou de « croyances axiologiques » (Tappolet, 2000). Concernant les émotions, la psychologie (sociale) n’est donc pas sans objet, bien que les émotions aient leur propre « rationalité », comme le soulignent de nombreux théoriciens des émotions (voir par exemple de Sousa, 1987 ; Goldie, 2000 ; Döring, 2007 ; Prinz, 2004) et que les passions aient longtemps été opposées à la Raison, du moins dans la tradition philosophique occidentale (Rorty, 1982).
15Par la suite, je vais donc interroger le rôle des émotions dans ce qui constitue, selon les situations, soit l’arrière-plan du témoignage, soit son premier plan, en ce sens qu’une forme d’activité émotionnelle, plus ou moins intentionnelle, en fonction des dispositions de chacun, participe de la discursivité spécifique au « témoignage-récit de vie » ou, si l’on veut, de la rationalité qui lui est sous-jacente. Ce « langage émotionnel » – terme impropre, mais parlant pour mon propos – aurait alors la capacité de « faire » quelque chose du point de vue discursif (Austin, 1991), en particulier d’établir des connexions entre des événements passés qui sont significatifs du point de vue émotionnel.
16Pour monter en quoi les énoncés passionnés sont effectivement des « performatifs » d’un genre particulier (Raïd, 2011), dans la prochaine partie, en m’appuyant sur ce que Florent m’a dit de son incarcération et des raisons pour lesquelles, selon lui, il est allé en prison, je vais commencer par analyser la forme d’intentionnalité qui s’est fait jour dans son témoignage.
- 6 En prison, les « auxiliaires d’étage » assurent des travaux d’entretien ou des services destinés à (...)
17Florent est un Sans domicile fixe (SDF) qui m’a expliqué avoir à peu près 25 ans, car il doute de l’âge inscrit sur sa carte d’identité. En me la montrant, il me dit qu’il ne fallait pas non plus se fier au lieu de naissance qui y était indiqué. « J’ai grandi en Allemagne, je suis Allemand », m’apprit-il en riant dans la salle où se déroulait notre tout premier entretien. « Je suis surtout un vrai SDF ! », se corrigea-t-il après coup, car « dans la vie, pour moi y a deux réalités, la prison et la rue ». Après la rue, Florent considère même la prison comme sa « deuxième maison ». Cela dit, il fut vraiment surpris, quand il découvrit qu’à l’intérieur des murs de la prison, il allait subir des formes de stigmatisations qui sont particulières aux Sans domicile fixe et aux toxicomanes, et surtout que celles-ci émanent aussi bien des détenus que des agents de l’administration pénitentiaire. D’après lui, en effet, « quand t’es SDF, t’es traité comme un chien, même si au bout de six ou sept mois, ça va ils te connaissent ». À l’issue de cette période, détenus et personnels dépasseraient ces préjugés qui font des Sans domicile fixe des alcooliques et des toxicomanes, voire des malades atteints du sida. « Pour eux, t’es crade, t’as le sida », m’affirma-t-il sans détour. C’est pourquoi les surveillants les tiendraient à l’écart des autres détenus dans le « bâtiment des cachetonnés », comme il appelle ce secteur de la prison où sont emprisonnées des personnes en état de fragilité psychologique et nécessitant des traitements médicaux particuliers. Lui-même est resté près de deux mois dans ce secteur spécifique de la prison, avant de devenir auxiliaire de prison 6.
18Pour l’essentiel, son expérience de la prison rend compte des difficultés éprouvées par les Sans domicile fixe qui sont incarcérés, puisqu’ils ont très peu de moyens financiers et qu’ils sont souvent les victimes des représentations qu’on leur colle à la « peau » (sociale) (Turner, 2012), car la prison est un milieu où la hiérarchie sociale est précisément établie (Le Caisne, 2004). Cependant, à l’écouter, cette assignation identitaire semble comporter quelques menus avantages pour « supporter » la vie carcérale et ses contraintes.
- 7 Dans les prisons françaises, la « cantine » désigne la possibilité pour un détenu d’acheter un nomb (...)
19En effet, en prison, si son statut social lui a permis d’être prioritaire pour obtenir un travail d’auxiliaire et donc quelques revenus pour « cantiner » 7, s’il a su s’en sortir, d’après lui, c’est seulement parce qu’il était perçu par ses codétenus comme quelqu’un de particulièrement efficace et comme un vrai habitué du « système de la débrouille » :
« Une fois, j’ai eu six cents balles sur moi ! Quand je voyais le surveillant qui regardait dans l’œil de dieu, hop je mettais les billets dans ma prothèse, car je m’étais fait mal. Je m’étais cassé la jambe. J’ai fait passer de ces trucs… […] En plus, j’étais libre ! J’étais libre ! Trois ans, j’étais bien ! J’avais la Playstation 2, la chaîne hi-fi, le dvd, grave la cantine… pas les trucs en plastoc, les trucs que tu trouves au Carrefour Market ! ».
20En me racontant cette épreuve qu’est la détention, à ma grande surprise, il m’avait donc affirmé qu’en prison il s’était senti plus « libre » qu’en temps ordinaire, quand il est à la rue. Son constat peut s’expliquer par le fait qu’en prison il pouvait exercer différentes stratégies pour influer lui-même sur sa position sociale, y bénéficier de relations sociales plus gratifiantes de son point de vue – quand, par exemple, il était très fier d’avoir eu le « neveu du boss » pour codétenu – et d’avantages matériels assez conséquents pour quelqu’un de peu habitué au « confort », même quand celui-ci est vraiment très relatif. Cela étant, voilà ce qu’il me dit lors de notre deuxième entretien : « Après la rue, la prison, c’est bien la deuxième merde ! Là-bas, c’est quand même la galère. Vraiment, ouais j’ai un peu peur d’y retourner. J’ai des potes dans la rue, ils me disent, "si tu retournes en prison on pourra t’envoyer quelques lettres, mais pas trop de thunes" ».
21Ainsi, au vu de son parcours biographique, et bien qu’il ait avancé différents arguments témoignant d’une forme de continuité entre l’épreuve de la rue et celle de la prison, il me semble important de formuler deux remarques à ce sujet.
- 8 Selon Erving Goffman, celles-ci « permettant à l’individu d’utiliser des moyens défendus ou de parv (...)
22La première consiste à se demander s’il est toujours légitime de « diluer » ce qu’est la nature d’une expérience d’enfermement en parlant, par exemple, de la porosité entre le dedans et dehors, même si, quand on s’intéresse par exemple aux proches de détenus, « l’expérience carcérale élargie fait apparaître que les frontières circonscrivant son champ d’action ne sont pas les murs des prisons mais qu’elles se situent à la limite de leur "périmètre sensible" » (Tourault, 2013). Après tout, Florent s’est lui-même interrogé sur la nature spécifique de l’enfermement carcéral, quand il m’a expliqué que la vie quotidienne des SDF était autant, sinon plus, difficile à vivre que la vie en prison. Ainsi, bien que l’incarcération soit rarement au centre des trajectoires biographiques des détenus et des ex-détenus (Chantraine, 2004b, pp. 19-77), elle reste tout de même une forme particulière de socialisation, sinon « extrême », à en juger par les différentes formes de violence symboliques que Florent dit avoir subies dès son entrée en prison. La mise en scène de ce qu’est la vie quotidienne par le témoignage de Florent permet d’entrevoir combien, pour les détenus les plus pauvres, de simples actes de résistance à l’ordre carcéral, à travers les « adaptations secondaires » 8, sont essentiels pour « supporter la prison », ce qui est un des traits spécifiques que partage la prison avec l’institution totale, du moins en tant que construction idéaltypique (Rostaing, 2001). En effet, pour Florent, il était essentiel de réussir à dissimuler ses activités illicites et de savoir se jouer de « l’œil de dieu », comme il appelle l’œilleton à travers lequel passe le regard du surveillant – cet élément clé qui limite la sphère de l’intimité lorsque le détenu est dans sa cellule (Tschanz, 2020). Encore aujourd’hui, son estime de soi se rapporte aux capacités d’adaptation dont il a su faire preuve en prison, puis maintenant dans la rue, raison pour laquelle ce sentiment sur soi a constitué le vrai fil rouge de son témoignage et de ce qu’il a bien voulu me donner à voir de lui-même, c’est-à-dire d’une manière tout à fait « intentionnelle ».
23La deuxième remarque que j’ai à formuler concerne l’intentionnalité qui se manifeste à travers l’expression de « souvenirs emprisonnés ». Pourrait-on parler ici d’un jeu de langage, au sens de ces pratiques sémiotiques dont une liste non exhaustive nous est fournie par Ludwig Wittgenstein lui-même (Wittgenstein, 2004, p. 39) ? S’il y avait jeu de langage, alors ce serait dire que l’expression des « souvenirs emprisonnés » obéit à des règles d’usage et aux implicites qui sous-tendent ces usages (Bouveresse, 1969), en somme à des « grammaires », mémorielles et émotionnelles, et rappeler qu’il y a un répertoire étendu de grammaires de l’individu (Elias, 1990 ; Martuccelli, 2002). Difficile de tout à fait généraliser ce constat, vu l’échantillon considéré dans cette recherche exploratoire, mais à l’avenir il sera utile de constituer une herméneutique des réactions émotionnelles exprimées par un nombre plus conséquent d’anciens détenus, lorsqu’ils font l’expérience de leurs « souvenirs emprisonnés », afin d’analyser plus systématiquement le rôle de ces « grammaires » dans l’expression du souvenir carcéral.
24Pour le moment, il est possible de dire que ce « bricolage narratif » autour de la continuité entre la prison et la rue peut s’expliquer avec les trois logiques d’action qui sont propres aux expériences sociales (Dubet, 1994, p. 111), si l’on constate qu’elles participent, toutes les trois, du travail de remémoration par lequel Florent m’a restitué son expérience de la prison. En effet, celui-ci m’expliqua qu’à son procès il avait dit « la vérité, rien que la vérité », parce qu’à l’entendre, en tant que Sans domicile fixe, il se souciait finalement assez peu des conséquences pénales de ses aveux judiciaires (logique d’intégration) ; qu’il souhaitait recevoir la « peine méritée » pour avoir violemment agressé un policier (logique de stratégie), même si, d’après lui, il avait quelques « circonstances atténuantes » en raison de ses conditions de vie ; un élément qu’il n’a pourtant pas voulu faire connaître lors de son procès afin, dit-il, d’« assumer [ses] erreurs » (logique de subjectivation).
25Ces logiques d’action renseignent l’analyste sur les intentions des acteurs quand ils restituent une expérience vécue, c’est-à-dire une expérience qu’on doit différencier de l’expérience telle qu’elle a été vécue ou « traduite » ultérieurement. Elles lui indiquent notamment comment l’acteur peut chercher à donner du sens à son expérience de la prison, dans le cas de Florent en parlant d’une continuité entre celle-ci et l’expérience de la rue, une continuité perçue à la fois comme « normale » pour un SDF, mais aussi particulière à son propre itinéraire biographique et sur laquelle il a tenté d’infléchir à son procès en choisissant d’en dire le moins possible sur son propre parcours.
26Il en résulte qu’on peut proposer deux manières complémentaires d’appréhender l’expérience carcérale :
27- Selon les observations que les acteurs font sur ce qu’ils vivent (ou ont vécu) à travers l’expérience carcérale. Par l’analyse de cette expérience, on peut mettre au jour les logiques d’action et s’intéresser à sa phénoménologie.
28- En précisant les significations du témoignage d’une expérience carcérale en lien, d’une part, avec le contexte de détermination de cette « traduction » et, d’autre part, avec les effets supposés par les acteurs de ces « grammaires » – souvent associés par les acteurs au fait d’éprouver ou d’avoir éprouvé certains « états mentaux » particuliers, certains « états psychologiques » ou encore certains « états émotionnels ».
29Pour continuer de détailler le second type d’analyse et interroger l’expérience carcérale telle qu’elle est « traduite » par d’anciens détenus, je vais montrer comment l’intentionnalité propre à certaines émotions ressenties dans le « présent » participe à construire le passé carcéral, notamment parce que le témoignage relie « le passé de ce qui a eu lieu et le présent de son attestation » (Hartog, 2017, p. 169).
30Pour cela, il me faut maintenant parler de l’expérience carcérale de Grégory et à quel point il a éprouvé un fort sentiment d’injustice, quand il m’a témoigné de son expérience de la prison. En réalité, ce sentiment ne l’a jamais quitté depuis son jugement, car il reste convaincu qu’il était « plus ou moins innocent ». Si Grégory se percevait – et se perçoit toujours – comme une « victime de la répression policière », c’est parce qu’en France celle-ci s’abattrait sur tous les « zonards », comme il appelle ces personnes qui, comme lui, ont déjà « vécu dans la rue ». Il est utile de préciser que le jour de son arrestation, les deux policiers qui l’ont interpellé auraient cherché à le provoquer selon leurs habitudes, m’affirma-t-il, et ce qui aurait pu rester un banal contrôle d’identité a finalement mal tourné. D’après lui, les policiers étaient au courant du décès de son fils survenu quelques jours auparavant et n’auraient fait montre d’aucune bienveillance à son égard. En conséquence, il aurait répondu violemment aux brimades des policiers et a agressé violemment l’un d’entre eux. Pourtant, précise-t-il :
« Je suis arrivé au tribunal et, du coup, je dis bonjour au procureur et au juge, la tête baissée. Du coup, voilà quoi, pas même un regard ! Bon, vous êtes là parce que ceci cela… Oui, je le reconnais ce que j’ai fait ! Ça a duré trois quarts d’heure, une heure. Elle a dû me regarder deux secondes dans les yeux ou même regarder mon visage. C’est hallucinant ! ».
31Comme Florent, il a écopé d’une peine de trois ans de prison pour avoir agressé un policier. Mais, contrairement à lui, Grégory a préféré ne pas participer aux « systèmes de la prison », par peur de voir sa peine s’allonger et parce qu’il percevait ses codétenus comme « malveillants » et « dangereux ». Plus que l’assignation identitaire des Sans domicile fixe, c’est son statut de « toxicomane », ainsi que le fait d’avoir agressé un policier, qui lui a le plus compliqué la vie en prison. C’est même ce qui pourrait expliquer, selon lui, qu’il n’a pas pu obtenir des produits de substitution adaptés de la part du médecin, si bien que, faute d’une médicamentation adaptée et en raison des effets de la stigmatisation vécue en prison, il aurait tout de suite « replongé dans la came » une fois sorti de prison :
« En plus j’ai mis du temps, maintenant ça va un peu mieux, mais j’ai mis du temps pour oublier. Les six premiers mois, quand je dormais, j’entendais encore le bruit des portes, les clés. Ma première année de sortie, c’était chaud, j’entendais encore les cris. J’arrivais même pas à fermer les portes d’où je vivais. J’arrivais même pas à sortir, sauf pour sortir mes chiens ».
32Pour comprendre ses difficultés à supporter la vie carcérale et à gérer sa « sortie » – deux éléments qui sont le fil conducteur de son témoignage – la seule référence à la hiérarchie carcérale, en vertu de laquelle les toxicomanes sont situés au bas de l’échelle sociale, n’est pas suffisante. Certes, Grégory n’a pas pu bénéficier en prison ni avant son incarcération, d’aucune forme collective de protection, lesquelles lui sont maintenant garanties un minimum par le milieu associatif dans lequel je l’ai rencontré et dans lequel il est bénévole afin, dit-il, de « lutter contre toutes les injustices ». Mais, à l’entendre, le plus significatif est qu’un individu en grande difficulté sociale et psychique, à cause de sa toxicomanie, vivrait déjà une première injustice et que le mettre en prison en relèverait d’une seconde, pas moins justifiable. Il en va de même pour Max, un ancien détenu également bénévole dans cette association, qui m’a expliqué avoir été « assez inconscient » lorsqu’il s’est lancé dans le trafic d’héroïne, faute de pouvoir se « payer sa dose quotidienne » parce qu’il était au chômage depuis plusieurs années. S’il a « retenu la leçon », selon ses mots, c’est uniquement parce qu’il a trouvé une place comme intérimaire dans le bâtiment, bien qu’il ne puisse s’empêcher de penser qu’avoir passé un an en prison était « vraiment inutile pour des cas comme [lui] » : « Quand je suis sorti, je voulais pas retourner dans les conneries, sachant que je suis très fragile avec ça et la drogue, je me suis protégé. Faut savoir laisser ça derrière soi ! ».
33Dans les cas de ces deux anciens détenus, l’expérience de la prison est à inclure dans cette « expérience totale » qu’est la toxicomanie (Fernandez, 2010, p. 29). En effet, parler d’eux à travers l’expérience carcérale et la toxicomanie les a conduits à confronter ces deux expériences entre elles, soit pour atténuer leur responsabilité morale à l’égard des actes qui les conduits en prison, soit pour disqualifier les activités toxicomaniaques et leurs conséquences réelles ou supposées. Ainsi, quand l’incarcération est perçue à travers des sentiments moraux comme l’injuste ou l’inutile, dans le cadre d’une expérience totale telle que la toxicomanie, l’interprétation des liens entre parcours toxicomaniaque et expérience carcérale s’avère délicate. Au-delà de son caractère « total », si l’analyse est problématique, c’est que les questions morales sont d’ordinaire perçues comme relevant exclusivement des pratiques éthiques partagées par une même communauté de personnes ou s’intéressant seulement aux relations entre les individus (Foot, 2014, p. 132). Cependant, comme l’explique Bernard Williams, « la possibilité de la position ethnographique comme moyen de comprendre une structure étrangère de valeurs que l’on ne partage pas est une donnée de base de la philosophie morale » (Williams, 1990, p. XV). En effet, si nous avions l’impression que ce qu’ils traduisent nous est totalement étranger, alors comment pourrions-nous interpréter ces sentiments moraux que sont l’injustice et l’inutile ? En définitive, comment la position ethnographique des sentiments moraux pourrait-elle être utile à l’analyse sociologique de l’expérience carcérale et de toutes les expériences sociales qui lui sont associées par les acteurs ?
34Sur ce point, il est utile d’adopter une conception réaliste du fait moral (Ogien, 1999, pp. 3-194), et ainsi de considérer que le fait moral peut s’analyser comme un élément utile à l’interprétation sociologique, notamment dans ce cadre d’expérience qu’est l’interaction entre un chercheur et un ancien détenu témoignant de son expérience de la prison.
35Pour contourner le problème que pose à l’analyse la position ethnographique des sentiments moraux, il faut savoir aussi compter sur l’effort de cohérence biographique des « acteurs-témoins », comme je vais le montrer avec le témoignage de Henri. Mais, avant cela, il faut souligner que Henri est un ancien détenu âgé de quarante-cinq ans, qu’il a été condamné à plusieurs reprises pour divers braquages et qu’il a passé près de quinze ans de sa vie en détention.
- 9 Revenu de solidarité active (RSA), dont le montant est d’environ 550 euros par mois.
36À ses yeux, son parcours est similaire à celui de quelques-unes des grandes figures du banditisme français, d’autant que ses parents étaient déjà dans le « métier » et qu’à l’entendre « voyou est un métier comme un autre », même si, me précisa-t-il, « les vrais voyous sont très rares ». Ainsi, ce qui ferait la particularité d’une expérience carcérale comme la sienne, c’est qu’en prison il aurait joui d’une certaine notoriété en tant que « braqueur », la même qui lui rendrait plus dure le fait qu’à son âge « et après quinze ans de placard », il doive « réussir à vivre normalement, surtout après avoir trop gagné pour vivre avec le RSA 9 ». Comme il me l’expliqua très franchement, et même s’il s’accrochait à son projet de devenir agent immobilier, « si je ne trouve pas un vrai travail, je vais replonger, c’est sûr ! ». À la fin de notre entretien, il m’expliqua pourtant qu’il associait la prison a « du temps gâché » et surtout qu’il aurait « aimé faire autre chose de [sa] vie » : « Mon père, s’il nous avait pas abandonné ça ne serait jamais arrivé tout ça ! Ma route n’aurait pas été la même du tout. […] Je reviens d’une peine de huit ans, c’est énorme quand même ! Je suis à zéro et je me suis cassé le cul toute ma vie. Ouais, j’ai fait des mauvais choix dans ma vie ! Normalement un homme il a une famille… ».
37De même, bien qu’il m’ait soutenu depuis le début de notre entretien que les « vrais voyous » devaient « supporter l’enfermement comme des hommes », il m’apprit qu’il avait fait une tentative de suicide pour échapper à l’enfermement. Dès lors, pendant notre entretien, Henri se mit à accorder plus d’importance à des événements biographiques outrepassant le seul cadre temporel de sa vie en détention. Et finalement, pour s’en excuser, il m’expliqua qu’au début de notre entretien il était gêné à l’idée de m’expliquer « certaines choses peu glorieuses de [son] passé ».
- 10 Henri m’a notamment parlé de son enfance et des violences familiales qui l’ont marquée.
- 11 Durant mes entretiens, le « silence signifiant » et le langage non-verbal ont été très utiles pour (...)
38En somme, s’il faut un certain temps pour que les acteurs se sentent à leur aise et qu’ils acceptent de se confier à un chercheur, la difficulté de la méthode biographique tient aussi à la complexité de tout parcours biographique, de ses séquences prévisibles à travers le temps (Rindfuss, Swicegood & Rosenfeld, 1987) et des plus imprévisibles, à l’instar des bifurcations biographiques (Bessin, Bidard & Grossetti, 2010). Est aussi en cause l’effort de cohérence biographique, car les « individus, en tant qu’ils sont le produit d’une construction sociale, sont également une construction d’eux-mêmes » (Pollak & Heinich, 1986 : 29). Concrètement, ici, c’est à la faveur du travail biographique que Henri a mené – lequel a consisté à me raconter un ensemble d’événements qu’il associait à son expérience de la prison 10 – que s’est évanouie la rationalité criminelle des « vrais voyous » dont il s’était fait le porte-parole au départ, sans doute pour ne pas « perdre la face » et respecter les quelques règles d’amour-propre visant à assurer le « maintien d’un certain ordre expressif » (Goffman, 1974, p. 13). Le concernant, on peut associer son effort de cohérence biographique au fait qu’il a expérimenté dans le même temps une forme de culpabilité, et même un peu de nostalgie, quand il me disait regretter « les bonnes périodes, loin des affaires ». Étant donné le caractère « testimonial » des entretiens que j’ai recueillis, il faut déduire que sur le plan discursif l’expression « publique » d’un sentiment moral comme la culpabilité dépend non seulement de la capacité du chercheur de créer un climat de confiance le temps de l’entretien 11, mais surtout de l’effort de cohérence biographique qui est acceptable dans l’économie de l’échange linguistique gouvernant un acte de témoignage, avec « d’un côté les dispositions, socialement façonnées, de l’habitus linguistique […] ; de l’autre, les structures du marché linguistique, qui s’imposent comme un système de sanctions et de censures spécifiques » (Bourdieu, 1982, p. 14). Mais, il est aussi important de remarquer que l’expression de certains sentiments moraux, comme la culpabilité, participe « des jugements sur le "bien" et le "mal" [qui] ont, semble-t-il, une "grammaire" spécifique » (Foot, 2014, p. 69).
39En effet, comme je vais le montrer maintenant, en m’intéressant aux deux derniers témoignages que j’ai recueillis, cette « grammaire » participe de l’évaluation (morale) qu’une personne peut porter sur elle-même et son passé, surtout quand celle-ci inclut une expérience comme la prison.
- 12 Nom donné en prison à certains délinquants sexuels.
40Pour Jacques, effectivement, la prison ne servirait littéralement qu’à « détruire des vies ». En témoigne, selon lui, son histoire personnelle, puisque « même [s’il est] issu d’un viol », qu’il a souffert toute sa vie de ce qu’il qualifie de « quelque chose de honteux » et qu’il a pris le soin d’en informer le psychologue de la prison, on l’aurait obligé à partager sa cellule avec différents « pointeurs » 12 en raison de la surpopulation carcérale. Il a vécu cette fréquentation imposée comme la principale forme de violence psychique en détention, à tel point que la prison l’aurait « rendu méchant » et l’aurait profondément « transformé » alors qu’au « départ [il] était un peu fleur bleue ». Il se demande d’ailleurs comment il a pu en arriver à « agresser violemment deux personnes homosexuelles », même s’il dit avoir eu peur « qu’ils [le] violent en pleine nuit dans le parc [d’une grande ville] » :
- 13 Chérif et Saïd Kouachi sont les auteurs de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo.
« C’est avant qu’il fallait traiter le problème ou essayer. […] On est tous merdeux d’enfance, d’affection, de repères, on est merdeux d’encadrement. Je ne sais pas si je vais toucher le truc mais dans mon foyer j’ai connu les frères Kouachi 13. C’étaient des gosses, des petits enfants qui jouaient au ballon. Adorables ! Quand tu vois ce qu’ils ont fait ! »
41Or, sur le plan de la constitution des données qualitatives, il est un fait notable. En effet, pour introduire notre deuxième entretien, visiblement attristé, Jacques m’expliqua que je ne pourrais « jamais comprendre son histoire », si je ne mesurais pas correctement l’importance qu’a eue toute sa vie cet « épisode traumatique à l’origine de [sa] naissance ». Par-là, on doit comprendre que la possibilité de se remémorer une expérience carcérale et d’explorer à partir de « souvenirs emprisonnés » une partie de son intériorité suppose deux choses.
- 14 Pour une définition de « situation », on peut voir ce qu’en dit Erving Goffman (Goffman, 1988, p. 1 (...)
- 15 Ce qui revient au même selon Ludwig Wittgenstein (Wittgenstein, 2004, § 258).
42La première, on l’a vu, est que certaines conditions propres au cadrage de la « situation » 14 soient remplies, notamment une durée d’entretien suffisante pour laisser se développer le travail biographique des acteurs et les remises en question que celui-ci permet, en raison notamment de la forme « libre » des entretiens. La deuxième est que les acteurs réussissent à se confronter « activement » aux états émotionnels qu’ils ressentent, ou qu’ils disent ressentir 15, quand ils témoignent de leurs « souvenirs emprisonnés », en particulier quand cet acte de parole conduit à éprouver des sentiments moraux comme la culpabilité ou la honte.
43Dans un témoignage, c’est en ce sens très particulier que l’individualité humaine s’apparente à une conscience de l’action (Descombes, 2010) et que le discours sur soi est associé à une action sur soi-même, à ce que l’on veut bien laisser voir de soi, le tout dans un souci de « cohérence émotionnelle », si ce n’est « morale ».
44Pour m’en faire une meilleure idée, je me suis appuyé sur ce que m’a dit Michel de son expérience carcérale, notamment parce qu’il est enclin à se faire « l’idéologue de sa propre vie » (Bourdieu, 1986, p. 69). En effet, à écouter cet ancien détenu de 34 ans, la prison lui aurait été bel et bien « bénéfique », contrairement aux « pointeurs », aux « braqueurs » et aux « voleurs », des catégories de détenus auxquelles il ne voudrait, en aucun cas, qu’on l’associât, même s’il a fait cinq ans de prison, car il estime avoir réussi sa « réinsertion », voire achevé de compléter sa « rédemption » : « La prison, je la vois comme une punition que j’ai méritée, entre guillemets, mais qui m’a servi. Je ne le prends pas comme une mauvaise expérience, honnêtement. J’en suis sorti grandi finalement. Ça m’a servi à me rendre compte de certaines choses. Je suis vraiment un autre homme maintenant ! ».
45D’ailleurs, il me pria de croire qu’en dépit des apparences il était un « vrai catholique », qu’il avait de « vraies valeurs » et que « dans le trafic on est entre gens consentants » parce qu’à cette échelle « on parlait uniquement d’argent ». De toute façon, dit-il, « si j’ai fait ce que j’ai fait, j’en suis fier, car c’est pour nourrir ma fille handicapée ». Comme dans tout discours de « rédemption », Michel m’a développé toute une rhétorique visant à démontrer qu’il avait su entamer lui-même son processus de désistement criminel, en trouvant un emploi alors qu’il était en prison et grâce à l’intervention d’une force extérieure, singulièrement la foi religieuse.
- 16 L’isolement carcéral, qui ne doit pas être confondu avec le « mitard » ou la cellule disciplinaire, (...)
46D’après lui, « la vraie punition, ça a été de ne pouvoir parler à personne, de voir personne, d’être seul avec soi-même, pour mon moi-même, mon moi et mon surmoi », parce qu’en attendant son procès il a été forcé de vivre plusieurs mois à l’isolement 16, si bien que, selon lui, il a eu le temps d’effectuer tout le « travail psychologique » pour œuvrer à sa réinsertion, celui-là même qui ferait défaut à la plupart des détenus. Ce n’est pas tant qu’il considère qu’ils en sont foncièrement « incapables », mais plutôt qu’il juge que « pour eux la prison ne fonctionne vraiment pas ! ».
47Pour lui, sa trajectoire carcérale est le reflet de ce que devrait être une « vraie punition », celle qui est inoubliable par les souffrances engendrées, y compris si elle doit conduire à une tentative de suicide, un geste de désespoir qu’il a expérimenté dans l’espoir de gagner l’hôpital de jour, pour en finir avec la solitude imposée en cellule d’isolement.
48Ainsi, à l’écouter, c’est le fait que certaines des souffrances qu’il a subies durant sa période à l’isolement étaient « démesurées » qui l’autorise maintenant à affirmer que la prison « ordinaire » est celle qui produit la récidive et surtout « celle qui ne sert à rien » :
« Ce n’est pas en étant en cellule avec des potes, en recréant ce que tu fais dans ton quartier ou dans la rue, que tu vas comprendre quelque chose. Tu comprends quoi ? Être vraiment puni, c’est prendre une grande baffe dans la gueule, même si elle est mentale. Moi, j’estime avoir trop ramassé. Ce que j’ai fait ça aurait été mérité pour de la violence, un crime de sang ».
49De cette prison, il n’a rien voulu dire de plus, parce qu’elle est la prison de « tous ceux qui ne savent pas pourquoi ils sont là » et de tous « ces petits merdeux [qui] ne sont pas des hommes ! ». Autrement dit, de la « vraie prison », il n’a pas voulu témoigner, lui-même ne se vivant pas comme un témoin en mesure de dire ce qu’elle est réellement, d’autant qu’à ses yeux « la prison c’est temporaire, tout ce qu’on fait, on sait très bien que sorti de ces murs ça n’existe plus ». Dans son témoignage, une part d’intémoignable est explicite, et c’est dans ce non-dit que se situerait la « vraie prison » : celle qui peut remettre durablement en question l’identité de ceux qu’elle enferme, notamment de ceux qui ont eu l’impression d’avoir été confrontés avec de « vrais bandits », comme les appelle Jacques, ou avec les « vrais témoins » de ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire les « pointeurs », les « braqueurs », les « voleurs », à écouter Michel.
50C’est ainsi que la prison est perçue comme un espace de relégation qui, de toute façon, n’est jamais fait pour soi-même, car ce serait alors admettre qu’on a franchi – et pour de bon – le seuil d’une « désubjectivation » ou de la « honte d’être soi » (Agamben, 2016, p. 890), de même que cette frontière pour le regard sur soi, celle qui préserve d’être « moralement » étranger à soi-même, en protégeant le sentiment d’estime de soi.
51Sur ce terrain qu’est la prison et son souvenir, se faire « chercheur d’émotions » oblige à une certaine habileté et à faire preuve d’empathie dans les entretiens afin de réceptionner les sentiments des enquêtés (Behar, 1996 ; Céfaï & Gardella, 2012), ce qui n’est pas toujours évident, en raison de discours qui, parfois, peuvent aller à l’encontre des valeurs du chercheur (Rostaing, 2017). De plus, le milieu carcéral est souvent représenté comme un espace social où l’absence d’émotion serait la norme (Liebling, 2013). Or, ce qu’a permis de montrer cette étude de cas, c’est qu’il est important de considérer qu’avec les témoignages d’anciens détenus le chercheur est confronté à un type de « traduction » relevant aussi bien de la morphologie sociale des « souvenirs emprisonnés » que de ses différentes grammaires d’expression, émotionnelles et mémorielles. Et, quand on s’intéresse à l’expérience carcérale par le biais des souvenirs d’anciens détenus, se pose le problème spécifique de la position ethnographique des émotions qui sont exprimées par les acteurs, tout particulièrement avec les sentiments moraux d’injustice, de culpabilité et de honte, car ceux-là interfèrent aussi bien dans la construction du passé carcéral qu’avec le sentiment d’estime de soi – un sentiment qu’il faut savoir ménager pour le confort des enquêtés et pour préserver leur envie de témoigner. Du reste, c’est en continuant de s’intéresser à ces « grammaires », à la fois mémorielles et émotionnelles, qu’on pourra mieux comprendre, du point de vue des acteurs, comment le passé carcéral peut toujours faire ombrage dans le présent.