Navigation – Plan du site

AccueilNuméros2|2Grands résumésL’attachement social. Formes et f...Repenser la solidarité à partir d...

Grands résumés
L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine

Repenser la solidarité à partir de l’attachement social

Discussion du Grand résumé de l’ouvrage de Serge Paugam L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine, Paris, Points, coll. « Essais », 2025, 830 p. (postface inédite) ; 1re éd., Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 2023
Maryse Bresson

Entrées d’index

Livraisons :

Livraison 2025 | 2
Haut de page

Notes de la rédaction

Retrouvez le Grand résumé de Serge Paugam, [https://journals.openedition.org/sociologies/24951] ainsi que sa discussion par Jean-Michel Bonvin [https://journals.openedition.org/sociologies/24956].

Texte intégral

1La théorie de l’attachement social proposée par Serge Paugam s’inscrit dans le prolongement d’un questionnement majeur de la tradition sociologique visant à élucider ce qui fonde la cohésion sociale à l’échelle d’une société. Autrement dit, elle questionne le fondement du lien social au sens de ce qui fait tenir les hommes (et, ajouterait-on à raison aujourd’hui, les femmes) ensemble en société.

2De ce point de vue, la référence de Paugam à Émile Durkheim, à propos d’un livre intitulé L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine (2023), peut sembler, au premier abord, une évidence. C’est moins évident pourtant si l’on se souvient que, dans ses premiers travaux sur La disqualification sociale (1991), Paugam s’inspirait d’une autre tradition en sociologie, et d’une autre approche : celle de Georges Simmel et de l’interactionnisme, via la définition de la pauvreté par l’assistance. De plus, Paugam revendique d’autres influences encore dans son « Grand résumé », comme la psychologie ou le structuralisme.

3L’angle de lecture que nous avons choisi cherche à mieux cerner l’originalité conceptuelle et le renouvellement théorique que représente sa théorie de l’attachement par rapport à la tradition durkheimienne de la solidarité. Pour y parvenir, nous proposons, dans un premier temps, de revenir sur l’emprunt explicite mais original que Paugam fait à Durkheim, puisque celui-ci ne tire pas le concept d’attachement du livre-référence de Durkheim sur la solidarité, à savoir : De la division du travail social (1893), mais d’un autre ouvrage, publié à partir de cours qu’il avait donné à la Sorbonne : L’éducation morale (1902-1903). Par ailleurs, nous montrerons comment la mobilisation d’autres modes de raisonnement l’éloigne, de fait, de cette référence à l’approche durkheimienne de la solidarité. Dans une deuxième partie, nous nous efforcerons de caractériser plus précisément l’originalité de la théorie de Paugam, laquelle consiste à étudier d’abord la hiérarchie et l’articulation des divers types de liens sociaux. La théorie de l’attachement permet à cet auteur de penser l’agencement de ces liens comme le socle pluriel et évolutif d’une cohésion sociale que l’auteur situe finalement à l’échelle des sociétés nationales – renouant ainsi avec une conception de la société finalement étonnamment proche de celle de Durkheim au xixe siècle. Nous conclurons en formulant des questionnements, relatifs à l’enjeu, pour la sociologie contemporaine, de penser la société et d’étudier la solidarité à d’autres échelles, telles que celles de la société monde et les mondialisations.

L’héritage de Durkheim : de la solidarité à l’attachement

4La théorie de l’attachement proposée par Serge Paugam s’inscrit dans des débats théoriques anciens, qu’elle prolonge et entend renouveler. La question de savoir ce qui « fait tenir » les hommes et les femmes ensemble en société a été posée de longue date et n’intéresse pas seulement la sociologie. En philosophie, après avoir postulé que « l’homme est un loup pour l’homme », Thomas Hobbes explique la possibilité d’une vie en société par la crainte qu’inspire l’État Léviathan (1651). En économie, Adam Smith mobilise l’image de la main invisible du marché, qui permet la convergence des intérêts individuels et collectifs (1776). En sociologie, cette question est référée de manière surplombante à Émile Durkheim, et plus particulièrement, à son ouvrage intitulé De la division du travail social (1893), qui exerce une influence majeure sur la recherche. Suivant une distinction désormais classique, Durkheim distingue deux grandes formes de solidarité (mécanique et organique) fondées sur deux mécanismes d’interdépendance (la ressemblance, la complémentarité) caractérisant, respectivement, les sociétés traditionnelles (rurales et préindustrielles) et les sociétés modernes (industrielles). Le changement de société observé au xixe siècle s’explique par cette transformation évolutive du lien social, qui tend à réduire l’influence de la solidarité mécanique et, grâce à la division du travail (ou à cause d’elle), à développer celle de la solidarité organique.

5Paugam entend toutefois renouveler l’emprunt traditionnel à cet auteur en revendiquant de mobiliser un autre apport de l’analyse durkheimienne, développé ultérieurement dans L’éducation morale (1902-1903). Dans la cinquième leçon, en effet, Durkheim définit comme second élément de la moralité l’attachement au milieu qui nous entoure, se mêle à nous, et qui fait que « nous tenons à autre chose que nous ».

6La théorie de l’attachement de Paugam est ainsi d’emblée référée à l’ambition de Durkheim de faire de la solidarité l’objet premier de la sociologie. Par ailleurs, Paugam réalise un « pas de côté » par rapport à l’analyse durkheimienne la plus souvent mobilisée sur ce thème. En effet, il ne reprend pas la thèse de la distinction entre solidarité mécanique et organique et ne s’interroge ni sur le changement social ni sur la transformation historique des formes de solidarité. Il souligne à cet égard qu’Émile Durkheim lui-même avait abandonné cette analyse, après la publication de sa thèse en 1893, préférant dans la suite de son œuvre parler d’attachement.

7Consacrant les deux premières parties de son ouvrage à poser le cadre conceptuel et théorique de sa recherche, Paugam s’inspire ainsi explicitement de Durkheim tout en revendiquant de le faire de manière originale et, assez rapidement, de se donner les moyens de s’en détacher. Il commence par développer les raisons pour lesquelles il abandonne le terme de « solidarité » pour lui préférer celui d’« attachement social ». La solidarité, terme que Léon Bourgeois s’est approprié, revêt d’ailleurs de nos jours d’autres significations – la doctrine du solidarisme étant à l’origine de la sécurité sociale. Le terme peut être remplacé par l’attachement si l’on considère que, et ce même dans De la division du travail social, l’individu n’est vraiment lui-même qu’à condition de s’attacher aux autres. C’est précisément la question essentielle qui intéresse Paugam, et dont il trouve des éléments de réponse dans L’éducation morale : savoir à quels groupes les individus sont attachés, suivant quelle hiérarchie des groupes.

8Il s’agit là du deuxième emprunt majeur à l’analyse d’Émile Durkheim revendiqué par Serge Paugam. L’éducation morale développe la multiplicité des attachements et en retient trois principaux : la famille, la patrie et l’humanité (auxquels Durkheim en ajoute deux autres : la corporation et l’association politique). Suivant un parti pris normatif qui reflète l’époque à laquelle Émile Durkheim produit ses analyses, l’État doit faire primer la patrie, qui est en haut de la hiérarchie des groupes d’attachement ; le lien de citoyenneté est de nature différente de celle des autres. Or, la question de la hiérarchie des groupes est essentielle : chaque société, par son système normatif, en donne une version plus ou moins précise.

9Malgré ces emprunts majeurs au fondateur de la sociologie française, développés dans son Grand résumé et dans le premier chapitre de l’ouvrage, Paugam mentionne ensuite peu la référence à Émile Durkheim pour s’attacher à construire sa propre théorie de l’attachement. Ainsi, rapidement, il construit une discussion théorique à partir d’autres auteurs, et parfois, d’autres disciplines que la sociologie. Le premier auteur cité dans le Grand résumé est d’ailleurs John Bowlby, au motif que « le concept d’attachement est surtout connu dans la théorie de la psychiatrie… pour qualifier l’empreinte durable du lien originel de l’enfant à l’adulte en charge de lui procurer la sécurité ». Et dès le chapitre 2 du livre, intitulé « Attachement et socialisation », Durkheim n’est quasiment plus cité, au profit d’autres auteurs que Paugam associe aux trois concepts liés entre eux de contrôle social, d’habitus et de mémoire collective : le premier concept renvoyant à Hirschi Travis, le second à Norbert Elias et Pierre Bourdieu, et le troisième à Maurice Halbwachs (cités par Paugam, 2023).

10Puis, dans le chapitre suivant sur « le tissage des liens sociaux » (chapitre 3), Paugam cite ses propres travaux pour distinguer quatre types de liens sociaux : le lien de filiation (naturelle, domestique), celui de participation élective (autonomie et association), de participation organique (dans l’organisation du travail) et de citoyenneté (qui repose sur l’appartenance à la nation). Ce sont ces quatre types de liens entrecroisés qui constituent le tissu social qui enveloppe l’individu. Les liens multiples apportent tous aux individus à la fois protection et reconnaissance. La prise en compte de cette double dimension permet d’analyser l’entrecroisement des liens, en marquant une nouvelle différence implicite avec la théorie de Durkheim, fondée sur les deux mécanismes de l’intégration et de la régulation pour caractériser les formes de solidarité.

11Même dans le chapitre 4, consacré aux régimes d’attachement social, Durkheim est encore peu cité au profit de références complémentaires tirées de la sociologie des réseaux, telles que la théorie de Mark Granovetter sur les liens forts, liens faibles… Il est toutefois mentionné, pour rappeler la cohérence normative de l’attachement social, en lien avec la hiérarchie des attachements.

12Ainsi, ayant posé un socle de réflexion à partir d’un emprunt original par rapport aux emprunts traditionnels à la pensée durkheimienne, Serge Paugam construit sa théorie dans une prise de distance assumée avec Émile Durkheim, voire dans une opposition avec certaines de ses analyses : par exemple, Paugam rappelle que, pour Durkheim, la patrie doit être le groupe social d’attachement d’ordre le plus élevé, alors que dans la théorie de l’attachement, chaque société hiérarchise différemment ses attachements, ses groupes, exprimant par son système normatif une trame spécifique de l’attachement social.

13Paugam déduit alors (en fin de première partie du livre) une typologie de 4 régimes d’attachement, distingués selon le lien dominant : le régime familialiste (régulé par le lien de filiation) ; le régime volontariste (régulé par le lien de participation élective) ; le régime organiciste (régulé par le lien de participation organique) ; le régime universaliste (régulé par le lien de citoyenneté). Cette typologie présente des similarités avec la typologie des États providence d’Esping Andersen (cité par Paugam, 2023).

14Un élément essentiel que nous soulignons est le fait que, tout en empruntant à Durkheim son objectif général (étudier le fondement de la cohésion sociale) et en mobilisant l’un de ses concepts (l’attachement), l’apport original de la théorie de l’attachement de Paugam est de construire une autre théorie du fondement du lien social. Ce dernier ne cherche pas à caractériser l’évolution du fondement de la solidarité (le lien social au singulier) au sein d’une même société. Surtout, il relie d’une autre manière le niveau individuel au niveau collectif, puisqu’il propose de partir des liens pluriels (à l’échelle des individus) pour analyser leur agencement au sein de régimes d’attachement (à l’échelle des sociétés).

15Dans la théorie proposée, Paugam entend donc prolonger ses propres travaux antérieurs sur les liens sociaux pluriels afin de redéfinir la solidarité (le lien social à l’échelle de la société) comme un lien agencé à partir des quatre types de liens qu’il a lui-même antérieurement catégorisés. C’est ainsi que la théorie de Paugam distingue quatre régimes de cohésion sociale, chacun étant défini par le type de lien dominant dans l’agencement des liens pluriels propre à chaque société (les quatre régimes recouvrant les quatre catégories de liens dominants).

De la pluralité à l’agencement des liens sociaux

16Après avoir posé le socle de la théorie de l’attachement, l’ouvrage de Serge Paugam entend la tester à l’épreuve des faits historiques et des réalités sociales actuelles. S’appuyant sur ses travaux antérieurs, Paugam insiste, dans la deuxième partie de son ouvrage, sur la pluralité des liens sociaux ainsi que sur leur fragilité. S’éloignant ici encore d’Émile Durkheim, il ne s’appuie pas sur des mécanismes observés à l’échelle de la société tout entière, ni sur les concepts d’intégration, de régulation ou d’anomie. Au lieu de cela, il dresse le constat selon lequel l’attachement est un processus inégal, à travers deux mécanismes principaux de l’inégalité :

  • l’inégalité face aux risques de rupture de lien ;

  • la qualité inégale des configurations et des liens : certains liens fragilisent, (reconnaissance sans garantie de protection), d’autres oppressent (protection sans reconnaissance).

Or, dans cette analyse, la référence à Durkheim semble de moins en moins présente.

17Ainsi, la fragilité de chaque catégorie de liens est analysée dans le chapitre 5 à travers une diversité d’autres d’auteurs. La fragilité des liens de filiation est discutée à partir des apports de François de Singly, Jacques Donzelot, Delphine Serre, Jean-Marie Firdion et Isabelle Frechon (cités par Paugam, 2023). La rupture des liens de participation élective (relations amoureuses, relations d’amitié, réseaux locaux de solidarité) est mise en évidence, suivant les travaux de Paul Lazarsfeld ainsi qu’à travers des indicateurs récents sur l’inégalité des taux de participations à la vie associative selon les groupes socioprofessionnels : presque 48 % de cadres supérieurs et moins de 17 % d’ouvriers pour ce qui concerne Paris. La rupture des liens organiques est illustrée par des données sur le chômage, en particulier le chômage durable, et la précarité professionnelle, surtout d’emploi. Enfin, la rupture du lien de citoyenneté est illustrée par le rejet de plus en plus marqué des étrangers, la défiance à leur égard, ainsi que l’image territoriale du centre et de ses marges, du centre et de sa périphérie.

18Poursuivant son propos sur les anxiétés associées à l’attachement, Paugam discute, dans le chapitre 6, les deux thèses qui s’opposent actuellement dans le champ de la sociologie de la précarité : faut-il opposer les stables et les exclus ? Ou considérer la précarité comme diffuse et généralisée ? La vérité se situe entre les deux selon l’auteur, qui souligne que les liens sociaux ne sont pas rompus, mais qu’ils n’apportent pas les garanties de protection et de reconnaissance espérées. De plus, il existe des liens qui fragilisent – par exemple, lorsque la famille est elle-même exposée à la précarité économique, ce qui enferme dans une pauvreté intégrée et partagée. Et également, des liens qui oppressent, placent dans une position de subordination. Sur ces sujets, les auteurs cités sont Max Weber et Pierre Bourdieu (Paugam, 2023).

19Le délitement de ces liens est décrit sans mobiliser les apports de Durkheim sur les cadres intégrateurs, ou encore l’anomie. Ces notions ne sont en tout cas, pas mobilisées dans la théorie de l’agencement des liens sociaux qu’entend élaborer Paugam. Décrivant la dégradation actuelle des liens sociaux (pluriels), Paugam ne cite donc plus (ou quasiment plus) Émile Durkheim. Il opère même, dans le chapitre 7, un retour sur son concept de disqualification sociale à partir des liens qui fragilisent et oppressent (ou se rompent) en citant Georg Simmel et l’approche interactionniste, selon laquelle les pauvres deviennent membres d’un groupe caractérisé par la pauvreté quand ils sont assistés.

20Cet éloignement entre la théorie de l’attachement élaborée par Paugam et l’héritage durkheimien s’approfondit encore dans la suite de l’ouvrage, notamment dans la troisième partie, dans laquelle les liens sociaux sont analysés comme des ressources que les classes populaires, les pauvres et les marginaux peuvent mobiliser pour conquérir des droits ou simplement survivre.

21Dans l’objectif d’appliquer sa théorie, Paugam mobilise des études de conflits sociaux dans le monde du travail avec l’exemple des chaussonniers de Fougères, des salariés de Molex et des gilets jaunes. Dans le chapitre 7, il propose d’analyser les mouvements sociaux sous l’angle des liens sociaux, et de montrer comment les liens sociaux permettent de faire face à la précarité (grâce à l’entre-soi dans les quartiers). Dans le chapitre 8, intitulé « Conquérir et défendre les liens », Paugam ne cite pas non plus Durkheim. S’éloignant de la théorie du conflit dysfonctionnel ou pathologique souvent attribuée à cet auteur, la réflexion de Paugam développe le constat d’un tissage de liens sociaux à l’œuvre dans les conflits.

22Émile Durkheim est cité une fois, dans le chapitre 9 consacré à l’entre-soi des quartiers pauvres (versus l’entre-soi des quartiers riches), en lien avec l’idée d’ordre moral. Serge Paugam indique alors que la différence riches/pauvres relève d’une dissension normative dans les quartiers pauvres, mais il souligne que dans les quartiers pauvres, il n’y a précisément pas d’autorité immanente, pas de force morale plus forte que les individus. Quant au chapitre 10 sur la force morale des marginaux, les luttes, compensations et résistance, il ne comporte à nouveau aucune référence à Émile Durkheim.

23In fine, la troisième partie consacrée aux applications et illustrations de la théorie de l’attachement à partir des faits d’inégalités, de précarité et de conflit, est nourrie de raisonnements qui semblent éloigner toujours plus la théorie de l’attachement de Serge Paugam de l’analyse de la solidarité par Émile Durkheim.

24Pourtant, et de manière paradoxale, nous proposons de montrer comment la quatrième et dernière partie de l’ouvrage nous semble opérer un retour majeur à cet auteur, qu’il s’agit maintenant de décrire et d’interpréter.

25Cette quatrième partie de l’ouvrage de Paugam constitue un apport inédit, puisqu’elle repose sur des enquêtes nouvelles et une comparaison internationale de zones culturelles différentes. Elle est présentée explicitement comme une vérification empirique et originale des régimes d’appartenance sociale.

26Or, elle opère selon nous un retour majeur à Émile Durkheim, parce qu’elle s’attache à démontrer, à partir d’un raisonnement théorique et empirique, le premier postulat holiste de cet auteur (sur lequel est aussi fondée son approche de la sociologie), à savoir qu’il existe des sociétés.

27Plus précisément, Serge Paugam étudie les normes et les liens sociaux caractéristiques de chacun des régimes d’attachement contemporains. Il s’attache ainsi à définir des indicateurs pour chacun des types de liens qu’il a distingués ; par exemple, pour le lien de participation organique : le pourcentage des emplois couverts par une convention collective ; ou encore, pour le lien de citoyenneté : la confiance dans les gens, la confiance dans le système, exprimée dans des enquêtes. Comme Émile Durkheim dans son ouvrage de référence sur Le suicide, 1897, Serge Paugam s’appuie sur de grandes enquêtes statistiques et des comparaisons menées à l’échelle des pays, voire, ici, de groupes de pays. Les régimes d’attachement familialiste sont ainsi illustrés par les pays d’Amérique latine, les pays du Sud de l’Europe ainsi que par le Japon (qui n’est pas un pays en voie de développement mais qui, selon l’auteur, a fait ici un choix politique délibéré). Le régime d’attachement organiciste, illustré par la France, est opposé au régime volontariste (illustré par les États-Unis). Enfin, le régime d’attachement universaliste est figuré à partir des pays nordiques.

28L’objectif revendiqué de Serge Paugam est de rechercher les cohérences normatives et les mécanismes de régulation normative propres à chaque société. Or, partant d’une théorie fondée sur des liens pluriels, le parti pris de définir des régimes d’attachement social à partir d’un (seul) lien dominant (place de la famille, de l’État…) aboutit à caractériser les formes et le fondement de la solidarité (du lien social au singulier), à partir de groupes d’attachement définis à l’échelle nationale.

29C’est à partir de ce parti pris (tour de force ?) que le concept d’attachement permet à Paugam de relier le niveau individuel au niveau collectif en renouant avec l’intuition fondatrice d’Émile Durkheim, justifiant l’idée que la société existe. De plus, c’est (encore) au niveau national que, comme au xixe siècle, se configure de manière fondamentale le régime d’attachement et que s’organise la régulation, les normes s’imposant aux individus.

30Au terme de sa démonstration, après avoir construit sa théorie de l’attachement sur la pluralité des liens et leur manière plurielle de s’agencer, Paugam renoue donc avec l’ambition de Durkheim d’expliquer le lien social au singulier ou la solidarité (ce qui fait tenir les individus ensemble). Il le fait à travers une explication fondée sur l’idée que la société existe et constitue un objet d’analyse propre à la sociologie. Enfin, il constate cette existence à l’échelle des États-nations.

31Dans la conclusion de son livre, Serge Paugam interroge, certes, la notion de solidarité humaine, en référence à Tzvetan Todorov : ne faudrait-il pas penser la solidarité à l’échelle du groupe le plus large, l’humanité entière ? Or, Paugam répond par la négative en reprenant une formule de Durkheim considérant que « l’humanité n’est pas une société » (cité par Paugam, 2023). Autrement dit, l’humanité n’est pas un organisme social ayant sa conscience propre, son individualité, son organisation. Ce n’est pas un groupe constitué avec une personnalité et une conduite morale qui lui est propre.
Ce retour explicite, pour analyser la réalité sociale actuelle, à la conception durkheimienne de la société, ouvre cependant d’autres questions dont nous proposons d’esquisser, pour finir, quelques enjeux.

Société nationale, société monde ?

32Dans la discussion que nous avons proposée, nous avons cherché à approfondir l’héritage conceptuel et le renouvellement théorique construits par Serge Paugam par rapport à la conception durkheimienne de la solidarité. La théorie de l’attachement constitue une construction théorique ambitieuse. Nous nous sommes attachés à préciser les emprunts que le livre fait à la pensée durkheimienne, mais aussi ses « pas de côté ». Parmi ceux-là, notons que Paugam prend comme point de départ des liens sociaux pluriels qui s’agencent différemment ; il interprète aussi les inégalités et les conflits comme tissu de liens. Alors que, dans notre livre Sociologie de la précarité (Bresson, 2020), nous avions souligné les divergences d’approches sociologiques selon qu’on étudie le lien social, les inégalités ou les conflits, leur conciliation est pourtant un objectif constant poursuivi par Serge Paugam, que son livre illustre. Cette conciliation est fondée sur l’idée de hiérarchie et d’articulation des divers types de liens sociaux au sein de régimes d’attachement pensés à l’échelle de sociétés nationales.

33Mais quelle est « la société » à laquelle la théorie de l’attachement se réfère, et quelle est sa place dans l’analyse sociologique ? Nous déclinerons ici cette question générale à travers trois interrogations. La première est celle de l’image sous-jacente qui pourrait représenter la société. Si l’on admet, en simplifiant, que la représentation de la société par Émile Durkheim est-elle celle d’un corps (sain, fragile ou malade) ; celle de Marx, un champ de luttes ou de conflits ; et celle de Bourdieu, un espace social hiérarchisé, comment pourrait être représentée la société dans la pensée de Paugam ? Dans un précédent livre qu’il a dirigé, Paugam lui-même mobilise l’image de Maurice Halbwachs (par ailleurs, souvent considéré comme un auteur durkheimien) d’une société regroupée autour d’un feu de camp ou d’un foyer central : plus un individu est proche, mieux il est intégré (cité dans L’intégration inégale, 2014). Mais cette image n’est pas reprise dans la théorie de l’attachement de 2023. De fait, elle définit l’intégration par la place des individus plus que par des liens agencés ?

34Notre deuxième interrogation porte sur le contenu et la qualité des liens : comment caractériser les liens de nos jours ? Sont-ils vraiment (tous) fragilisés dans chacun des quatre types ? Et/ou de mauvaise qualité ? Dans la continuité de ses travaux sur la précarité, Paugam souligne la dégradation de chaque type de liens (de filiation, de citoyenneté…). Mais dans la théorie de l’attachement, ne faudrait-il pas considérer plutôt que c’est leur agencement, leur interdépendance qui est en cause et qui fragilise les sociétés ? De ce point de vue, pourquoi ne pas intégrer, par exemple, d’autres concepts comme celui développé par Georg Simmel pour saisir « le liant » au sein des sociétés, à savoir la confiance ?

35Notre troisième interrogation porte sur l’échelle à laquelle est pensée la société (ou les sociétés), à savoir les États-nations pour caractériser les régimes d’attachement. On aurait pu attendre d’autres échelles d’analyse aujourd’hui. En quoi le régime d’agencement, ou ce qui « fait lien », est-il vraiment plus pertinent à l’échelle des sociétés nationales qu’à celle des sociétés locales ? Qu’en est-il de la société-monde et de la (ou des) mondialisation(s) ? Cette question invite alors à revenir également à la question durkheimienne de l’évolution et du « changement social » : les évolutions en cours vont-elles dans le sens d’une convergence, d’une différenciation, d’une superposition des échelles des régimes d’attachement ?

36Pour finir, soulignons la richesse et l’importance de la théorie de l’attachement élaborée par Serge Paugam pour refonder la Sociologie en la repositionnant sur son socle historique, qui est aussi à nos yeux le plus solide – la société. La théorie de l’attachement est à cet égard une invitation convaincante à renouer avec cette idée pour étudier les réalités sociales qui nous entourent dans leur diversité et leurs transformations.

Haut de page

Bibliographie

Bresson M. (2020), Sociologie de la précarité, 3e édition augmentée, Paris, Éditions Armand Colin.

Durkheim É. (2004) [1893], De la division du travail social, Paris, Puf.

Durkheim É. (2013) [1897], Le suicide. Étude de sociologie, Paris, Puf.

Durkheim É. (1902-1903) [2012], L’éducation morale, Paris, Puf.

Hobbes T. (1999) [1651, 1re traduction française], Léviathan, Paris, Éditions Dalloz.

Paugam S. (1991), La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, Puf.

Paugam S. (2014) (dir), L’intégration inégale : force, fragilité et rupture des liens sociaux, Paris, Puf.

Paugam S. (2023), L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine, Paris, Éditions du Seuil.

Simmel G. (2011) [1909], Les formes de socialisation, Paris, Puf.

Smith A. (1999) [1776], La richesse des nations. Les principes de l’économie politique, t. 1, Paris, Éditions Flammarion.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Maryse Bresson, « Repenser la solidarité à partir de l’attachement social »SociologieS [En ligne], 2|2 | 2025, mis en ligne le 10 octobre 2025, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/24963 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151dn

Haut de page

Auteur

Maryse Bresson

Professeure de sociologie, laboratoire Printemps, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines, Université Paris-Saclay, vice-présidente de l’AISLF (2024-).
Email : maryse.bresson@uvsq.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search