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Grands résumés
Moi aussi, la nouvelle civilité sexuelle

L’enjeu du consentement sexuel en contexte tunisien

Discussion du Grand résumé de l’ouvrage d’Irène Théry : Moi aussi, la nouvelle civilité sexuelle, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Traverse », 2022, 393 p, rééd. poche 2024, Points, 426 p.
Dorra Mahfoudh Draoui

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Notes de la rédaction

Retrouvez le Grand résumé d’Irène Théry [https://journals.openedition.org/sociologies/24972] ainsi que sa discussion par Régis Schlagdenhauffen [https://journals.openedition.org/sociologies/24979].

Texte intégral

1Prenant appui sur le mouvement #MeToo et dépassant les polémiques qu’il a soulevées, Irène Théry nous invite à revoir l’histoire de la norme du consentement, à analyser les règles du jeu dans les relations sexuelles, à observer, dans l’ici et maintenant, la recomposition du permis et de l’interdit, et à repenser une nouvelle civilité sexuelle.

2Avec #MeToo, nous assistons à une mise à jour publique des violences faites aux femmes dans tous les milieux sociaux. Des milliers de femmes ont raconté les violences sexuelles qu’elles avaient subies dans l’espace privé et dans l’espace public, violences que la société refusait de voir ou de reconnaître. Porté par de nouvelles générations féministes, ce mouvement social a révélé un véritable « continent de violence », fait de silences, de honte et d’impunité. Il rappelle encore une fois le slogan féministe des années 1970 : « le privé est politique », et la manière dont nos sociétés appréhendent les relations intimes et le consentement sexuel.

3L’ouvrage de cette sociologue du droit, de la famille et du privé représente un acquis important dans l’analyse de l’intime et de la sexualité dans ses liens étroits avec la culture d’une société. Il montre que la vie sexuelle n’est pas autonome mais « instituée », autrement dit, que nos représentations, notre imagination, nos sentiments, nos affinités, nos désirs sexuels ou notre indifférence ont pour référence « une culture collective ». Aussi, tout en étant ce qu’il y a de plus intime et de plus singulier, la vie sexuelle n’est pas un simple accord entre deux subjectivités sexuelles indépendantes, c’est une relation sociale à la fois intime et dotée d’une dimension normative. Notre vie sexuelle « se construit à travers bien plus que des normes juridiques : toute une civilité qui irrigue la vie sociale et l’expérience personnelle de chacun ».

4Pour mieux comprendre l’importance du mouvement #MeToo, l’auteure propose une thèse originale, celle d’une recomposition du permis et de l’interdit, qui offre des clés pour comprendre les nouvelles règles du jeu sexuel. Historiquement, la sexualité permise a longtemps été inscrite dans l’obligation sociale du mariage, mais le « démariage », que nous observons dans les sociétés occidentales actuelles, montre que les significations du permis et de l’interdit changent tout continuant de constituer un couple d’oppositions, « un tout », si bien que l’on ne peut comprendre l’un sans l’autre. Dans ces sociétés, le mariage relève plus d’un choix et d’une conscience personnelle que d’une norme sociale. Ce qui est accepté, c’est une relation sexuelle consentie et, à l’inverse, ce qui est interdit ou condamné, c’est toute relation sexuelle non consentie, d’où la reconnaissance sociale et juridique relativement récente du viol conjugal. Le consentement sexuel est toujours présent dans la relation, mais il relève du droit de l’individu et non de l’obligation sociale.

5La norme du consentement constitue le fil conducteur de la recherche d’Irène Théry. Le consentement illustre son approche « relationnelle » des sexes et du genre, et nous permet de la suivre dans son analyse de l’histoire de la civilité sexuelle dans la culture des sociétés occidentales. Ce qu’Irène Théry appelle la nouvelle civilité sexuelle, c’est une recomposition majeure des règles du jeu dans les relations sociales, qui fait de la femme l’égale de l’homme et une véritable « interlocutrice », remettant en question la domination masculine et la complémentarité hiérarchique des sexes, et revendiquant le droit à l’intégrité personnelle ainsi qu’à la protection de la liberté individuelle qui accompagne le processus d’individualisation.

6Dans une perspective de comparaison, l’ouvrage d’Irène Théry suscite des questionnements dans l’analyse que nous pouvons faire du mouvement #MeToo dans divers contextes, et nous interroge sur la variabilité des formes de « civilité sexuelle » selon les sociétés. Peut-on y déceler une « recomposition globale du permis et de l’interdit » ?

7Dans le contexte maghrébin, la Tunisie est un pays qui a l’apparence de la modernité en comparaison avec d’autres pays de la région. Les Tunisiennes sont protégées depuis les années 1950 par un Code du statut personnel relativement égalitaire, qui a supprimé la polygamie, la répudiation, la tutelle matrimoniale, et a imposé le consentement des deux conjoints au contrat de mariage. Afin d’éviter les unions et les grossesses précoces, la capacité matrimoniale des femmes s’acquiert à 18 ans pour la femme comme pour l’homme. Mais malgré ces réformes juridiques et les efforts de modernisation, le patriarcat prédomine dans les normes, les valeurs et les représentations sociales. Le travail effectué depuis les années 1980 par le mouvement féministe tunisien pour déconstruire les représentations stéréotypées, dénoncer les tabous et le contrôle social sur la vie des femmes, a donné plus de visibilité aux aspirations féministes sans réduire les inégalités, en matière de sexualité en particulier.

8Les recherches sur cette question révèlent que la vie des filles et des femmes fait l’objet d’un paradoxe : concilier l’accès à l’espace public, aux études, au salariat, au droit à l’avortement et autres opportunités d’émancipation avec une conduite vertueuse, chaste et pudique. La contradiction est en fait plus large, entre d’une part des réalités sociales nouvelles et des aspirations en cohérence avec un monde ouvert et globalisé, et de l’autre, des pratiques traditionnelles et l’appartenance à une communauté, une culture et une religion. Cette contradiction produit « une tension identitaire » qui se manifeste dans des formes de soumission ou de contestation vis-à-vis des normes de la sexualité et de la féminité dominantes.

9Le mouvement social qui a eu lieu en Tunisie en 2011 a ouvert la voie à l’activisme, à l’action collective et à la liberté d’expression. Il a contribué à modifier les enjeux et les visions, et a donné de nouvelles perspectives d’action à la société civile, aux associations de femmes et féministes, de plus en plus nombreuses. C’est dans ce nouveau contexte que les revendications des femmes et des féministes pour la dénonciation des violences envers les femmes, les droits sexuels, notamment le choix de l’orientation sexuelle, et le droit à l’avortement prennent toute leur force pour affirmer que « l’intime (et pas seulement le privé) est plus que jamais une question politique ». La première enquête nationale sur la violence à l’égard des femmes (ENVEFT), publiée en 2011, donne une visibilité statistique à un problème longtemps occulté. Les féministes se mobilisent pour revendiquer la protection, sur le plan juridique, des femmes contre les violences de genre et pour les faire reconnaître par les politiques publiques.

  • 1 « Est puni de cinq ans d’emprisonnement celui qui fait subir volontairement l’acte sexuel à un enfa (...)

10C’est donc dans un climat de recomposition juridique et de mouvements contestataires que la Tunisie se dote, en 2017, d’une loi (loi no 2017-58 du 11 août 2017) relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, qui lui vaut d’être un pays pionnier dans la région du Moyen-Orient et du Maghreb. Pour la première fois, il y a une définition juridique de la violence sexuelle, du harcèlement sexuel et du viol. La loi reconnaît un statut juridique à la victime, définit et sanctionne le crime d’inceste et le viol, qui n’est plus considéré comme « attentat à la pudeur ». L’une des mesures, et pas des moindres, est l’impossibilité pour le violeur de se soustraire à la justice en épousant sa victime. La même loi élève l’âge du discernement (ou « majorité sexuelle ») de 13 à 16 ans pour les filles1, et définit le crime d’inceste sur mineur, dont la sanction est la peine de prison à vie.

11Mais par ailleurs, la persistance de la notion de « devoir conjugal », même dans l’esprit des jeunes, freine l’évolution des relations sexuelles vers plus d’égalité, vers le consentement réciproque et consacre dans les faits le droit de l’époux d’exiger des relations sexuelles et même de recourir à la contrainte physique en cas de refus de sa partenaire. Le viol conjugal n’est pas clairement interdit par le Code du statut personnel. Il n’est pas non plus défini de manière spécifique dans la loi no 58-2017 sur la violence. Le consentement sexuel de l’épouse est présenté comme implicite et allant de soi, ce qui consacre la hiérarchie et l’inégalité de droit dans le couple. La femme est moins la propriété d’elle-même que celle l’homme qui peut disposer de son corps. Le consentement, en tant qu’expression d’une volonté entre deux personnes autonomes, supposées être égales et en pleine possession de leurs facultés de discernement, et en tant que respect des conditions de la vie commune, n’est pas affirmé dans la loi. Il y est fait indirectement allusion à travers les comportements à éviter tels que : « la contrainte physique ou morale », « la pression, la peur, la menace », « porter atteinte à la volonté de… ». Les juristes féministes ont montré cependant que : « Dans certains jugements, le non-consentement est conditionné, par la résistance de la victime au viol subi et ce, même lorsque l’âge de la victime est inférieur à 15 ans. » (Jazzar & Ouertani, 2021) Certains tribunaux considèrent que la menace (qui est une circonstance aggravante dans l’acte de viol), suppose que la victime a résisté « tout au long de l’acte », sous-estimant ainsi la violence morale et la sidération qui paralysent la victime, l’empêchant de résister.

  • 2 Nous nous référons en particulier aux enquêtes nationales de 2011 réalisées par l’Office national d (...)

12Des études récentes relèvent en effet que, dans la pratique de la jurisprudence tunisienne, il y a une absence presque totale de jugements de justice relatifs au crime de viol conjugal et que les relations sexuelles durant le mariage sont toujours perçues comme un devoir pour les deux conjoints. C’est ce qu’atteste la majorité des décisions de justice, même après la promulgation de la Loi sur la violence à l’égard des femmes. La liberté d’interprétation confiée au juge, en cas de divorce notamment, est en contradiction avec l’article 227 du Code pénal sur le viol. Cette résistance pour qualifier le viol conjugal comme préjudice laisse la porte ouverte à la violence sexuelle et physique entre les conjoints, et expliquerait en partie l’ampleur de la violence conjugale attestée par toutes les enquêtes et publications scientifiques2.

13Dans les contextes de culture arabo-musulmane rigoriste, parler de sexualité est une forme d’expression exclusivement réservée aux hommes, mais de plus en plus les femmes s’emparent de la parole et de l’écriture et transgressent le tabou. Les premières sociologues féministes du Maghreb et, en particulier, du Moyen-Orient ont bien montré comment les principes du patriarcat, renforcés par la religion, avaient sacralisé la domination des hommes dans leurs sociétés. Dans ses écrits et romans, la sociologue marocaine Fatima Mernissi analyse l’ordre social musulman (qu’elle compare à l’ordre freudien) pour montrer comment la loi sociale et religieuse régule la sexualité des femmes. Elle met la focale sur le principe de ḥudūds (frontière/limitation/loi) fixé par les hommes et que les femmes cherchent à transgresser. C’est selon elle ce qui est illustré par « les ruses féminines rendues célèbres dans les contes des Mille et Une Nuit » (Mernissi, 1996).

  • 3 Rappelons qu’en Tunisie, il a fallu une forte mobilisation des associations féministes et de droits (...)

14Le rôle des normes religieuses dans le contrôle des corps a fait l’objet de diverses prospections de la part d’historiennes et d’anthropologues. S’intéressant au contrôle du corps des femmes à travers l’histoire dans le monde arabe, Sophie Bessis montre que « la religion est au secours du patriarcat » (Bessis, 2017). Prenant pour référence la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et les réserves à sa ratification par les États arabes, elle observe que, en enfermant l’identité dans un référentiel religieux et moral, ces États ont sacralisé l’inégalité sexuelle. « Ce n’est donc pas le contenu de la norme dominante qui fait la spécificité arabo-musulmane – la loi mosaïque ou les épîtres de saint Paul ne sont pas moins misogynes – mais le fait que cette norme ait gardé une grande partie de sa vigueur. » (Bozon, 2009) La ratification de la convention et, par voie de conséquence, la reconnaissance des droits des femmes devient purement formelle3.

  • 4 Voir Dorra Mahfoudh : « La recomposition des valeurs relatives à la sexualité, la santé sexuelle et (...)

15Les effets de la socialisation sexuée se manifestent dès le jeune âge par un écart important entre la sexualité des jeunes filles et celle des jeunes gens. Selon une étude récente, 21 % parmi les premières contre 63 % des seconds déclarent avoir (ou avoir eu) une vie amoureuse et sexuelle4. Cette différence peut s’expliquer par le double standard normatif et moral : limiter l’entrée des femmes dans la vie sexuelle avant le mariage et, au contraire, encourager les hommes célibataires à s’initier à la vie sexuelle : « Le contrôle de la sexualité juvénile est un nœud de la reproduction de l’ordre du genre. On attend des femmes et des hommes qu’ils endossent les postures de genre asymétriques qui les hiérarchisent » (Bozon, 2009).

16Pour les jeunes, ces comportements sexuels sont un moyen de s’affirmer comme « adulte » et d’être en conformité avec les normes de genre. La référence à la moralité et le stigmate sexuel qui pèse surtout sur les filles génèrent une sous-information par rapport aux droits sexuels et aux services existants. Dans les structures de santé publique, les discriminations de genre et les tabous ciblent en particulier les femmes célibataires qui, en affirmant une vie sexuelle en dehors du mariage, « transgressent » les normes de la morale sexuelle. Ces normes ne concernent en aucun cas les hommes dans la même situation. Les études auprès des jeunes nous apprennent aussi que l’écart entre les sexes se maintient, mais que les filles accèdent à la sexualité à un âge plus précoce que leurs aînées. Cependant, les deux sexes adhèrent à l’idée qu’il y a une sexualité féminine « noble » et « licite », qui se réalise dans le mariage et la maternité, et une sexualité pour le plaisir, souvent cachée ou honteuse ; qu’il y a des femmes dignes et des femmes de « mauvaise vie ». Ces attitudes confirment l’ampleur des interdits qui continuent de peser sur la sexualité des jeunes femmes et qui font de la virginité une norme peu contestée, malgré les formes de résistance plus ou moins déclarées qu’elle suscite chez elles (Haziri, 2016). Les recherches sur la masculinité hégémonique dans la société tunisienne confirment la vivacité de ce tabou :

  • 5 Comprendre des masculinités en Tunisie. Résultats de l’enquête internationale sur les hommes et l’é (...)

La norme virginale pour les femmes demeure prégnante malgré les évolutions que connaît la société. Elle est d’autant plus prégnante qu’elle est biologisée à travers l’hymen, cette membrane socialement investie. La présence de cette membrane appuie l’idée d’un corps-territoire. Un corps pour l’homme qui supporte les dépenses du mariage pour avoir « une femme à lui5 ».

  • 6 Les « entrepreneurs de morale » sont des « militants moraux » capables de persuader les autres parc (...)

Le contrôle de la virginité et de la sexualité est généralement assuré des femmes âgées qui disposent d’un capital de confiance au sein du groupe social, des « entrepreneures de morale » au sens de Howard Becker6, qui veillent au maintien de cette pratique.

17Certaines familles n’hésitent pas à s’adresser à un médecin pour l’obtention d’un certificat ou test de virginité de la future mariée. L’exhibition du certificat de virginité constitue aussi une autre forme de contrôle social de la conduite des femmes. Il est demandé au médecin par la mère, par la fille elle-même pour « se rassurer » ou par la belle-famille comme « garantie » de bonne conduite. En cas de litige entre les deux familles, au lendemain de la nuit de noce, la médecine est sollicitée pour trancher. La majorité des médecins refuse de délivrer des certificats de virginité, une pratique interdite par la loi et considérée par le conseil de l’Ordre comme une violation de l’intimité et de la dignité des femmes. Cependant, face à l’insistance de certaines familles, quelques praticiens cèdent et remettent des certificats de complaisance.

  • 7 Emna Ben Miled, anthropologue tunisienne, montre, dans son ouvrage : Les Tunisiennes ont-elles une (...)

18La virginité jusqu’au mariage reste une norme bien enracinée dans la société tunisienne7, et constitue un aspect important de la socialisation et du contrôle social sur le corps des femmes dont la sexualité est perçue comme transgressive, illicite et source de désordre lorsqu’elle se réalise en dehors du cadre du mariage. Ceci confirme le caractère éminemment social et politique de la sexualité :

L’intime apparaît éminemment politique en ce qu’il incarne au sens étymologique du terme, les relations socio-historiquement construites entre hommes et femmes, et qu’il est encadré par des normes genrées hégémoniques, assurant la reproduction de la domination masculine. (Charpentier, 2016)

  • 8 Revirginisation ou hyménoplastie sont des termes médicaux inventés pour désigner la reconstitution (...)
  • 9 Nous citons, à titre d’exemple, la thèse de l’anthropologue Ibtissem Ben Dridi (2004).
  • 10 Selon les déclarations de certains parents, cette pratique est dictée par la mobilité grandissante (...)

19Cette norme, qui exige la chasteté des femmes et la fidélité des épouses, est à la base d’un « verrouillage symbolique du corps des femmes » (Sellami, 2017) et témoigne d’une intériorisation du pouvoir patriarcal. La société construit des pratiques et des rituels pour contrôler le corps des femmes et leur rappeler le poids des interdits. Nous pouvons citer, à titre d’exemples : les rituels de protection de la virginité ou tasfih (blindage, fermeture en langue arabe) et la pratique médicale de la revirginisation8. Les rituels magiques protecteurs de la virginité des femmes envers et contre tout rapport sexuel, sont encore vivaces dans certaines régions de la Tunisie et du Maghreb. Ils consistent en un ensemble de gestes et de paroles magiques qui sont censés opérer une « fermeture » symbolique de l’hymen avant la puberté et une « ouverture » symbolique à la veille du mariage9. Certaines familles recourent à ce rituel pour protéger leurs filles des agressions sexuelles éventuelles10 et, en même temps, pour les détourner de toute relation avec l’autre sexe avant le mariage. Ces rituels assurent le maintien de la frontière entre l’interdit et le permis et visent à l’inscrire dans le corps des femmes.

  • 11 Les adolescentes composent avec la norme de la virginité, et, tout en ayant des relations sexuelles (...)

20Le recours à des préceptes religieux transforme la virginité comme norme sociale en une norme religieuse légitime : « trouvant sa source dans une prescription religieuse, cet impératif est également soutenu par une certaine éducation sexuelle et un vocabulaire commun nommant la virginité et sa perte » (Ben Dridi, 2010). Les enquêtes dans le milieu médical sur l’accès aux moyens de contraception ont montré que des lycéennes, en l’absence d’une éducation sexuelle objective, utilisaient la pratique du tasfih comme moyen de contraception leur permettant d’avoir des relations intimes consentantes, tout en maintenant un hymen intact. Ainsi, malgré sa force, la norme de la virginité est transgressée et contournée11.

  • 12 Déjà en 2007, des autorités religieuses avaient lancé une fatwa (décision qui lève le doute) avec p (...)

21D’autres pratiques sont mises au point pour contourner l’interdit et vivre une sexualité consentie. La pratique de la « revirginisation », ou reconstitution de l’hymen à la veille du mariage, est apparue en Tunisie au cours des années 1970 et se banalise de plus en plus12. Celles qui s’adressent aux médecins et aux cliniques privées pour faire pratiquer cet acte chirurgical sont de jeunes Tunisiennes, mais aussi des Algériennes, des Libyennes ou des femmes d’autres nationalités. Certaines font le voyage en Tunisie à cet effet. Les médecins participent d’une certaine manière à la levée des interdits dans la mesure où, par le recours cette pratique, il se crée un nouveau rapport à la sexualité, les femmes échappent à la contrainte et à la stigmatisation : « La médecine bouscule, renverse l’ordre social, crée ainsi une nouvelle normalité, permet aux femmes d’échapper à la contrainte sociale, autorise les rapports sexuels en dehors du mariage et leur permet de s’approprier leur corps en tant qu’individu alors qu’il était sous contrôle » (Ben Smail, 2012).

22Le mouvement social EnaZeda (#MeToo en tunisien), qui a soulevé le pays en octobre 2019, a montré que les nouvelles générations, en posant le problème des violences sexuelles, cherchaient à s’attaquer aux interdits et aux tabous et tentaient de redéfinir « les règles du jeu sexuel » pour que celui-ci soit plus égalitaire. EnaZeda a émergé à la suite du harcèlement sexuel d’une lycéenne par un député. Une impressionnante vague de témoignages, de femmes, de jeunes, de membres de la communauté LGBTQIA+, a envahi les réseaux sociaux révélant au grand jour les violences sexuelles, le harcèlement, l’inceste. Ce mouvement n’aurait probablement pas pris autant d’ampleur dans ce pays sans la mobilisation du mouvement féministe qui, depuis les années 1990, n’a cessé de placer la violence à l’égard des femmes et le non-respect des droits sexuels au centre du débat public.

23La campagne #EnaZeda a permis la libération de la parole des femmes et des filles, et a bouleversé la toile. Une analyse qualitative des témoignages a montré que plus de trois femmes sur dix avaient été victimes de harcèlement sexuel et une sur cinq de viol (Mahfoudh Draoui & Mahfoudh, 2021, p. 19). La moitié des femmes ont déclaré que le mouvement les a encouragées à porter plainte et à parler, seule une minorité a adopté la position, jusque-là dominante, qui consiste à « se taire et chercher à oublier ».

24Le mouvement a révélé la révolte des femmes contre le sexisme et le poids oppressant des normes sociales, ainsi que les résistances et les nouvelles aspirations des jeunes femmes. De nombreux articles de journaux, écrits et ouvrages montrent que #EnaZeda a donné lieu à un élargissement du débat sur le corps, la sexualité, la sphère intime, le choix de l’orientation sexuelle.

25Le débat sur la question a encouragé les femmes et les féministes à écrire sur le statut du corps des femmes, la violence sexuelle (Ben Jemia, 2024) et des sujets portant sur le rapport entre le permis et l’interdit. C’est le thème de l’ouvrage sur l’inceste de la juriste féministe Monia Ben Jemia, qui s’est donné pour objectif de traiter d’un sujet frappé d’une « amnésie protectrice inhérente à l’inceste » :

Dans la réalité, aucune révélation n’a été faite, aucune dénonciation n’a été osée : on préférait jouer à l’aveugle pour ne pas risquer de voir l’infamie, le crime, et être poussé à troubler l’ordre patriarcal couvert de la bonne morale et causer un humiliant scandale au « patriarche », le dénommé « Baba »… (Ben Jemia, 2022)

26De ce qui précède nous déduisons que la Tunisie contemporaine est une société pleine de contradictions qu’on n’a pas fini d’interroger et d’analyser. Certes certaines traditions et pratiques sont dépassées ou ont été abandonnées, comme le rapt de séduction de la mariée, le mariage forcé ou arrangé dans la parenté, la tutelle matrimoniale, etc., mais ne peut-on parler, selon l’expression d’Irène Théry, d’une recomposition complète de la règle du jeu qui organise les relations sexuelles entre les femmes et les hommes ou d’une révolution du consentement qui nous conduirait peu à peu à inventer une nouvelle civilité sexuelle ? On serait plutôt dans un processus d’« arrangement des sexes », d’arrangement avec les valeurs et les normes sociales au sens où l’entend Erving Goffman (2002). Le rapport entre les sexes est fait à la fois de ségrégation et de proximité, et renvoie à une forme de « vie clandestine » faite d’ententes tacites et officieuses, de contournements et d’évitements. Nous serions plus proches d’un « arrangement normatif », autrement dit des manières « d’arranger et de s’arranger avec les “anciennes” et les “nouvelles” manières d’être ensemble ». Ce décalage résulte de l’émergence du statut de la femme comme individu qui aspire à l’égalité et à l’autonomie face à la domination du groupe mais tout en minimisant les risques de rupture.

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Bibliographie

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Ben Dridi I. (2010), « “Est-ce que ça marche ?”. À propos du Tayfih, rituel protecteur de la virginité des jeunes filles tunisiennes », L’Année du Maghreb, vol. VI, no 1, p. 99-122.

Ben Jemia M (2022), Les siestes du grand-père. Récit d’inceste, Tunis, Cérès Éditions.

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Notes

1 « Est puni de cinq ans d’emprisonnement celui qui fait subir volontairement l’acte sexuel à un enfant qu’il soit de sexe féminin ou masculin dont l’âge est supérieur à seize ans accomplis et inférieur à dix-huit ans accomplis et ce, avec son consentement. » (article 227 bis du Code pénal réformé par la loi no 58-2017)

2 Nous nous référons en particulier aux enquêtes nationales de 2011 réalisées par l’Office national de la famille et de la population tunisien, mais aussi à celle de 2022 (INS) ainsi qu’à Voorhoeve (2017).

3 Rappelons qu’en Tunisie, il a fallu une forte mobilisation des associations féministes et de droits humains à la suite du mouvement social de 2011 pour pousser l’État à lever les réserves sur la CEDAW (17 avril 2014)

4 Voir Dorra Mahfoudh : « La recomposition des valeurs relatives à la sexualité, la santé sexuelle et reproductive et la relation de genre auprès des jeunes en Tunisie », Enquête qualitative auprès jeunes des deux sexes de 18-29 ans menée en 2022-2023 dans le cadre du programme du Groupe de recherche sur la santé et les droits des femmes. Publiée en décembre 2023, elle complète une enquête nationale quantitative menée auprès de 5 837 jeunes tunisien·nes.

5 Comprendre des masculinités en Tunisie. Résultats de l’enquête internationale sur les hommes et l’égalité des sexes en Tunisie, IMAGES Tunisie, ONU Femmes/Beity/Sverige, Tunis, octobre 2022 [En ligne]. URL : https://arabstates.unwomen.org/en/digital-library/publications/2023/01/comprendre-les-masculinites-enquete-internationale-sur-les-hommes-et-legalite-des-sexes-en-tunisie

6 Les « entrepreneurs de morale » sont des « militants moraux » capables de persuader les autres parce qu’ils concentrent le pouvoir, attirent le soutien du public et provoquent une prise de conscience publique sur la question. Becker distingue ces « créateurs de normes » des simples « défenseurs de normes » comme les policiers qui agissent parce que c’est leur mission (Becker, 1963).

7 Emna Ben Miled, anthropologue tunisienne, montre, dans son ouvrage : Les Tunisiennes ont-elles une histoire ?, que la norme virginale au Maghreb est une norme préislamique, qui date de l’antiquité grecque et romaine, et dont l’influence s’est étendue sur tout le bassin méditerranéen et reste une norme peu contestée, malgré les modalités de résistance qu’elle suscite chez les jeunes femmes (Ben Miled, 1998).

8 Revirginisation ou hyménoplastie sont des termes médicaux inventés pour désigner la reconstitution de l’hymen.

9 Nous citons, à titre d’exemple, la thèse de l’anthropologue Ibtissem Ben Dridi (2004).

10 Selon les déclarations de certains parents, cette pratique est dictée par la mobilité grandissante des filles liées à la scolarisation, en particulier dans les zones rurales isolées.

11 Les adolescentes composent avec la norme de la virginité, et, tout en ayant des relations sexuelles effectives, affirment qu’une femme doit rester vierge jusqu’au mariage pour être acceptée par son groupe (Sellami, 2017).

12 Déjà en 2007, des autorités religieuses avaient lancé une fatwa (décision qui lève le doute) avec pour objectif de rendre licite la revirginisation en prenant appui sur le discours médical.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Dorra Mahfoudh Draoui, « L’enjeu du consentement sexuel en contexte tunisien »SociologieS [En ligne], 2|2 | 2025, mis en ligne le 10 octobre 2025, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/24977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151dq

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